OEUVRES DE BLANCHET
€oBie« orieBlaux.
C'est avec un profond sentiment de notre faiblesse que nous entreprenons de porter un jugement sur l'abbé Blanchet , sur un homme plein d'érudition, sur un littérateur comme on n'en voit plus. Aux langues latine et grecque, Blanchet joignait la
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connaissance des langues italienne, anglaise, espagnole, etc. Esprit sage, sa plus grande préoccupation était d'apprendre, non de produire ; et c'est dans ses dernières années, seulement, que sa modestie lui a permis de mettre au jour des œuvres qui sont loin de refléter son talent. Contes orientaux, maximes et proverbes, variétés morales et amusantes, tout ce qui nous reste de Blancbet sont des ouvrages de traduction. En France, pays rebelle aux langues étrangères, un traducteur est peu goûté. Néanmoins, pour quiconque verse du français dans le moule des anciens ou des étrangers, il est facile de se convaincre que la traduction est la gymnastie la plus fortifiante pour Tesprit, le moyen le plus sûr pour découvrir le génie d'une langue, pour s'en assimiler les beautés et, par conséquent, d'étendre les ressources de l'esprit et du langage. Aussi l'habitude de bien rendre sa pensée avait acquis à notre compatriote une finesse d'esprit, une facilité de narration merveilleuse ; et le cercle de son jugement s'étendant comme le rayon de ses connaissances, il avait atteint une grande sagesse, un profond mépris des richesses, voire même de la gloire. « Ne « me parlez plus de mes contes orientaux ; ils ne disent plus « rien à mon esprit ni à mon cœur, et toute illusion est dé- « truite. Qu'importe à la société que je publie ces tristes fruits « d'une imagination mélancolique ? Que je vous plains, s'il « vous prend jamais envie de les mettre en lumière ! »
Voilà ce qu'écrivait, à l'éditeur de ses œuvres, un homme qui, par son vaste savoir, greffait sur l'esprit français un genre de littérature, tombée en désuétude par l'inhabileté de ses prédécesseurs.
En étudiant les mœurs des animaux, en leur créant un langage sublime, La Fontaine châtia en riant les ridicules de ses contemporains. Il atteignit l'apogée de la fable.
Blanchet, restant sur le terrain de l'humanité, entreprit de montrer aux Européens les peuples de l'Asie, tels qu'ils sont, et de prouver que leurs fictions ingénieuses ont leur utilité. Il voulut fournir aux esprits capables de réfléchir une nouvelle oc-
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casion deremarquerque, par toute la terre, toutes les nations, et dans tous les siècles^ les lois immuables de ia vertu et de la morale sont les mêmes , et que, si les hommes diffèrent entre eux par leurs coutumes plus ou moins bizarres, par les traits du visage et par les croyances, ils n*ont, pour ainsi dire, qu'une seule âme, qu'une seule manière de sentir et de voir dans tout ce qui a rapport à la vérité et à la justice.
C'était donc un but moral et philosophique que l'auteur des Contes orientaux s'était proposé dans l'étude des langues étrangères ; il voulait, en empruntant à chaque pays sa couleur, présenter un tableau des harmonies de l'univers. Il vou* lait établir, entre ces différents peuples, des échanges de mo* raie et de sentiments libéraux : ceux-là sont les éelaireurs de l'esprit qui, marchant aux frontières étrangères, le préviennent contre l'ennemi et lui indiquent les postes avantageux à saisir; et il n'est pas permis de les comparera ces artistes d'industrie qui, corrompus par l'amour du gain, sacrifient la noblesse de l'art au vil métier; à ces littérateurs sans aveu, vils flatteurs des mauvaises passions, qui, au lieu de stimuler l'esprit, do l'émouvoir par de nobles pensées, agitent les sens par des scènes imaginaires; à ces répudiés de la science, qui, suivant aveuglément la folle de leur logis, sacrifient le fond à la forme, l'étude au caprice, et croient par cela même présenter une originalité plus puissante. Obéir uniquement à ses instincts, c'est sacrifier la vie sociale à la vie individuelle, à la vie animale. L'homme est fait pour la société; il lui doit son intelli* ^ence. Le littérateur ne doit pas écrire pour satisfaire les caprices de son imagination, mais pour se rendre utile; autrement, il ressemblerait à ces arbres qui, croissant sans être élagués , produisent des rameaux magnifiques ayant toute l'apparence de la fécondité, mais ne vivent que pour eux-mêmes eC ne portent aucun fruit. Sans doute l'imagination est indispensable au littérateur ; elle lui sert, par de vives et brillantes images, à présenter les idées sous un jour plus séduisant, plus intelligent; c'est la beauté du langage. Qui ne sait aussi com-
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bien la beauté est répulsive, quand elle n'est pas animée par la pensée et le sentiment, quand elle ne reflète que les désordres d'un esprit agité? Que la littérature, belle de son imagination, respire la sévérité de la science, la vérité de l'histoire ; que son œil, brillant de poésie, inspire le respect; que son cœur se dilate sous le flux des sentiments généreux, et elle remplira sa mission sainte, elle moralisera les grands, instruira les faibles, et enseignera à tous la liberté et l'amour. Cette mis*, sion, l'enfant d'Angerville se l'était proposée par l'étude des langues étrangères, persuadé d'arriver ainsi à la connaissance de l'humanité; car les langues sont teintes de la couleur du climat, elles expriment toutes nos impressions. Par elles, on arrive à la connaissance de chaque peuple, on suit par transition la marche progressive de l'humanité. Gomme la terre, la langue a ses assises; comme la chimie, ses lois de formation, de composition et de décomposition ; comme la zoologie, son échelle ascendante. Comme dans la botanique, enfin, il y a, dans la langue des familles, des espèces, des genres ; et c'est en remontant des genres aux espèces, des espèces aux familles, qu'on arrivera à s'assimiler le génie de chaque peuple, à censtruireun dictionnaire, non plus par ordre alphabétique, mais par ordre d'idées. Quand on songe à tous les flots de lumière que les langues peuvent jeter sur l'origine des sociétés, sur eelle de l'écriture, sur les migrations des peuples, sur l'histoire enfin, on ne saurait trop louer l'abbé Blanchet de s'être livré à la philologie, de nous avoir fait connaître les mœurs de eette société indigne qui n'était pas sans amour, et au milieu de laquelle flottaient des maximes dont le christianisme ne répudierait ni la forme, ni le fond (1) : « L'homme vertueux doit imiter le sandal qui parfume la haehe qui le frappe. » « L'homme vertueux est semblable k un arbre toufifu qui, ex-* posé lui-même aux ardeurs d'un soleil dévorant, procure de la fraîcheur aux autres en les couvrant de son ombre. » Quel
(1} Talés Bernard, Polythéisme.
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profond sentiment de philosophie ne trouve-t-on pas dans cet apologue indien (Bibliothèque du roi des Indes). Dudchelim, roi des Indes, avait une bibliothèque si nombreuse qu'il fallait cent brachmans pour la tenir en ordre, et mille dromadaires pour la transporter. Sentant Tinsuffisance de sa vie pour la lire tout entière, il en voulut une analyse succinte. Le sage Pilpai s'en chargea ; il prit une feuille de palmier sur laquelle il écrivit avec un poinçon d'or les quatre maximes suivantes :
I. Dans la plupart des sciences, il n'y a que Ce seul mot : « Peut-être. » Il n'y en a que trois dans toute l'histoire : « Ils naquirent, ils soufifrirent, ils moururent. »
II. N'aime rien que d'honnête, et fais tout ce que tu aimes. Ne pense rien q^ie de vrai, et ne dis pas tout ce que tu penses.
III. rois ! domptez vos passions, régnez sur vous-mêmes, 4;e ne sera plus qu'un jeu de gouverner le monde.
lY. rois ! ô peuples ! on ne vous l'a point encore assez ^it, et de faux sages osent encore en douter : Il n'est point de Jbonheur sans vertu, ni de venu sans crainte de Dieu.
Quel esprit ingénieux dans cet apologue I
Katifè, reine de Gor^ avait toutes les vertus et tous les défauts, ou, pour mieux dire, elle avait tous les caprices qu'on peut avoir. Elle se piquait même de philosophie, et elle dit un jour au sage Zulbar : — Je travaille sérieusement à me bien connaître; mais j'ai besoin d'être aidée dans une étude si digne d'une femme adorable. Étudiez vous-même mon caractère, et faites-m'en un tableau où je me reconnaisse au premier coup d'œil. — Votre caractère ! répondit Zulbar, mais lequel? sublime Majesté 1 Votre modestie vous fait-elle donc imaginer que vous n'avez qu'un caractère? Les fleurs du printemps sont moins nombreuses et moins variées que ies vertus dont votre âme s'embellit à chaque instant. En les voyant, ces vertus, éclore et briller tout à coup, puis disparaître, puis reparaître encore ; en les voyant se mêler, s'accorder, se combattre, je
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tpuis les admirer comme un autre : mais, qui pourra jamais les décrire ou seulement les compter ? J'ai lu quelque part, ajouta le philosophe, que la lune voulut un jour qu'on lui fît une robe convenable à sa taille, et d'une couleur favorable à son teint. L'ouvrier qu'elle avait mandé lui dit ingénument : reine des astres I vous nous charmez sous toutes les formes et dans tous les temps ; mais vous êtes tantôt grande et tantôt petite, tantôt blanche, tantôt pâle, tantôt vermeille. Quelle mesure puis-Je prendre sur une taille qui n'est jamais la même? Quelle couleur puis-je assortir à un teint qui change d'une nuit à l'autre ?
Quelle heureuse facétie encore que l'Académie silencieuse : Il y avait à Amadan une célèbre Académie, dont le premier statut était conçu en ces termes : Les Académiciens penseront beaucoup, écriront peu, €t ne parleront que le moins qu'il sera possible. On l'appelait l'Académie silencieuse, et il n'était point en Perse de vrai savant qui n'eût l'ambition d'y être admis. Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre excellent, intir tulé : Le Bâillon, apprit au fond de sa province qu'il vaquait une place dans l'Académie silencieuse. Il part aussitôt; il arrive à Amadan, et, se présentant à la porte de la. salle où les Académiciens sont assemblés, il prie l'huissier de remettre au Président ce billet : « Le docteur Zeb demande humblement la place vacante. » L'huissier s'acquitta sur-le-champ de la commission; mais le docteur et son billet arrivaient trop tard,, ja place était déjà remplie.
L'Académie fut désolée de ce contee-temps. Elle avait.reçH un peu malgré elle un bel esprit de la cour^ dont l'éloquence vive et légère faisait l'admiration de toutes les ruelles ;. et ell& se voyait réduite à refuser le docteur Zeb, le fléau des bavards, une tête si bien faite, si bien meublée. Le président, chargé d'annoncer au docteur cette nouvelle désagréable, ne pouvait presque s'y résoudre et ne savait comment s'y prendre. Après avoir un peu rêvé, il fit remplir d'eau une grande coupe, mais si bien remplir qu'une goutte de plus eût fait déborder la li-
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queur; puis il fit signe qu'on introduisit le candidat. Il parut avec cet air simple et modeste qui annonce presque toujours le vrai mérite. Le Président se leva, et, sans proférer une parole, il lui montra d'un air ai&igé la coupe emblématique, cette coupe si exactement pleine. Le docteur comprit qu'il n'y avait plus de place à l'Académie : mais, sans perdre courage, il songeait à faire comprendre qu'un académicien surnuméraire n'y dérangerait rien. Il voit à ses pieds une feuille de rose; il la ramasse ; il la pose délicatement sur la surface de l'eau, et fait si bien qu'il n'en échappe pas une seule goutte. A cette réponse ingénieuse tout le monde battit des mains : on laissa dormir les [règles pour ce jour-là, et le docteur Zeb fut reçu par acclamations. On lui présenta sur-le-champ le registre de l'Académie où les récipiendaires doivent s'inscrire eux-mêmes. Il s'y inscrivit donc ; et il ne lui restait plus qu'à prononcer, selon l'usage, une phrase de remerciment : mais , en académicien vraiment silencieux, le docteur Zeb remercia sans dire mot. Il écrivit en marge le nombre cent : c'était celui de ses nouveaux confrères. Puis, en mettant un zéro devant le chiffre (0,100), il écrivit au-dessous : « Ils n'en vaudront ni moins, ni plus. T> Le Président répondit au docteur avec autant de politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiflfre un devant le nombre ce'tU (4 ,4 00), et il écrivit : « Ils en vaudront dix fois davantage. »
Dans tous ces apologues, on trouve une grande habileté, une facilité merveilleuse pour rendre des ri^s intéressants, un esprit quelquefois recherché, mais généralement de bon aloi, une malice fine et délicate, et avant tout une saine morale.
Dans ses contes orientaux, morceaux de longue haleine, la plume de l'abbé Blanchet se montre plus puissante et se déploie plus largement encore. Son esprit philosophique apparaît avec toute son élévation. Quelles réflexions ne trouve-t-on pas dans le conte indien : « Sages Hamet et Raschid. » Le génie distributeur des biens et des maux dit à ces pasteurs désolés par la sécheresse :
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« Vous demandez de l'eau, et me voilà prêt à vous donner de Teau; mais je veux savoir de vous-mêmes ce qu'il en faul pour vous satisfaire. Ne vous hâtez, point de répondre : faites réflexion qu'en tout ce qui a rapport aux besoins et aux plaisirs du corps, le trop n'est pas moins à craindre que le trop peu. Prenez garde, en un mot, que le tourment de la soif ne vous fasse oublier le danger de la suffocation. » Hamet demande un simple ruisseau. Raschid désire le Gange. Le génie dit à Raschid : « Modère tes désirs, homme faible et imprudent ; ose compter pour rien tout ce qui te serait inutile. Pourquoi te faut-il plus qu'à ton voisin ? As-tu d'autres besoins que les siens ?» Raschid persiste néanmoins dans ses désirs. Mais bientôt, hélas I le Gange déracine ses arbres, engloutit et entraîne ses troupeaux; lui - même est emporté, et le propriétaire du Gange est dévoré par un crocodile. Tous ses contes indiens respirent un parfum mystique qui pourrait corriger l'air pesant du matérialisme qui tend à envahir bien des esprits. On s'est trop peu préoccupé, en France, de connaître les lan-^ gués étrangères. C'est une erreur de croire qu'on peut se suffire à soi-même. Il est aussi rare de rencontrer une littérature nationale complète, qu'un homme complet. L'esprit de chaque nation a ses aptitudes spéciales et sd supériorité. La nation la plus puissante serait celle qui saurait le mieux acclimater sur son terrain les idées exotiques, et qui verrait naître, dans la serre de son cerveau, la théosophie indienne, le génie inventif de la Chine ; qui mêlerait à son sol la terre fertile et merveilleuse des Arabes, des Hébreux et des Persans; qui aurait l'art de la Grèce, l'éloquence, la politique, le génie belliqueux de Rome, le sentiment du beau de l'Italie, la philosophie inquiète de l'Allemagne, l'exaltation chevaleresque de l'Espagnol, le caractère aventurier du Portugais, et le flegme de l'Anglais.
Quelle fécondité puissante naîtrait de l'union de ces idées dififérentes et, après cette juridiction, quels fruits délicieux l'esprit bien nourri ne porterait-il pas ?
Blancbet nous a laissé, dans ses maximes et proverbes^ la
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quintessence de l'esprit des mœurs orientales, italiennes, espagnoles. Cette partie de ses œuvres a trop d'intérêt, pour n'en pas donner connaissance à. notre lecteur.
Maxime* orientales.
La vie de Tbomme est un papier-journal ; il ne faut écrire sur ce papier que de bonnes actions.
On se réjouissait à ta naissance, et tu pleurais : vis de manière que tu puisses te réjouir au moment de ta mort, et voir pleurer les autres.
Lequel des deux le ciel voit-il avec le plus de complaisance, ou le riche qui a pitié des pauvres, ou le pauvre qui ne porte pas envie aux riches ?
Un monarque vraiment sensible aux besoins de son peuple, est, sur son trône, comme la rose sur son buisson ; il est continuellement environné d'épines.
Le plus mauvais de tous les princes, c'est celui qui n'inspire que de la terreur aux gens de bien, et de l'espérance aux méchants.
Une heure de services rendus à un roi juste, vaut mieux qu'un siècle d'oraisons.
Je préfère, sans hésiter, l'âne qui porte sa charge, au lion qui dévore les hommes.
Le monde périrait, s'il n'y avait que des savants.
Malheur une fois à celui qui ne fait rien I mais sept fois malheur à celui qui ne pratique pas ce qu'il fait, quand il connaît le bien, et qu'il s'agit de servir les hommes I
J'estime plus un mensonge qui procure la paix, qu'une vérité qui cause une sédition.
Les rois ont besoin du conseil des sages ; les sages peuvent se passer de la faveur des rois.
l'abbé BLANCHBT. 57
Le plus honnête, parmi ceux qu*on appelle les grands, c*est celui qui se plaît dans le commerce des philosophes : le plus malhonnête, parmi ceux que Ton nomme philosophes, c'est celui qui ne se plaît que dans le commerce des grands.
J'aimerais cent fois mieux battre le fer sur une enclume, que de rester debout, et les mains croisées sur la poitrine, visà-vis ou à côté d*un sultan imbécile et dédaigneux.
Malheur à la nation, où les jeunes gens ont déjà les vices des vieillards, et où ceux-ci retiennent encore tous les travers de la jeunesse !
L*inquiète humanité se partage en deux classes : les uns cherchent, et ne sauraient trouver ; les autres trouvent, et ne savent pas jouir.
On peut vivre sans frère, mais on ne peut pas vivre sans ami.
Si Ton vient vous dire qu'une montagne a changé de place, permis à vous de le croire : mais si Ton Vous dit qu'un homme a changé de caractère, n'en croyez rien.
Qu'on mène un âne à la Mecque; fût-ce l'âne du messie, on n'en ramènera jamais qu'un âne.
Le véritable orphelin, ce n'est pas aelui qui a perdu son père ; c'est celui que son père a laissé sans éducation.
Il en est de la parole comme d'une flèche ; une fois lancée, celle-ci ne revient plus à la corde de l'arc, ni l'autre sur tes lèvres.
Mon secret est mon esclave ; s'il m'échappait, il deviendrait mon maître.
Quand il ne s'agit que d'un petit ouvrage, pourquoi prendre une pique, tandis qu'il ne faut qu'une aiguille?
Le plus irréconciliable de toutes les haines, c'est la; haine de Fenvièux ; cet ulcère est incurable.
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Les moindres choses sont diffieiles avant d'être faciles.
La patience est la clé de toutes les portes, ei le remède à tous les maux.
La tristesse qui vient avant la joie est moins triste que celle qui vient après.
Une femme coquette ressemble à Tombre qui marche avec vous : si vous courez après, elle vous fuit ; si vous la fuyez, elle vous suit.
L'impatience dans Taffliction est le comble de Taffliction. Le chat est un lion pour la souris, mais il n'est qu'une souris pour le tigre.
Les chiens aboient à la lune, mais la lune n'en brille pas moins.
Le portier d'un sot peut toujours dire qu'il n'y a personne au logis.
ProTerbM Ualleas»
Attends le soir pour louer un beau jour : attends la mort pour louer une bello vie.
Le monde est beau, parce qu'il est varié.
Le plus gros de tous les livres, c'est le livre du Pourquoi.
Un honnête homme a plus d'esprit qu'il ne lui en faut ; un fripon n'a pas assez de tout le sien.
Une merveille ne dure jamais plus de trois jours.
On n'est jamais si bien qu'on ne puisse être mieux ; ni si mal qu'on ne puisse être fis.
Patience, mon ami, disait ce bon loup qui dévorait un âne.
Qui parle, sème ; qui écoute, recueille.
La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le phis de bruit.
l'abbA blànchet. 59
Aux mains! aux mains 1 disait ce soldat qui n*avait que deux moignons.
Le méchant est comme le charbon ; s*il ne vous brûle pas, il vous noircit.
Le marteau d'argent brise les portes de fer.
Qui veut faire fortune en un an, se fait pendre en moins de six mois.
Faute de bœufs, on laboure avec des ânes.
Jean- atiX'Veaux faisait semblant, le jour, d'avoir peur d'un veau ; et la nuit, il allait voler des bœufs.
Marie-la-Folle dit à l'enfant dont elle venait d'accoucher : Tu as des pieds et des mains, tire-toi d'affaire.
ProTerbe« espagnols.
C'est une belle prière que celle-ci : Mon Dieu ! gardez-moi de moi-même.
Chaque mauvais homme aura son mauvais jour.
La vaine gloire a des fleurs, et n'a point de fruit.
Qui ne doute de rien, ne fait rien.
Quand le malheur dort, crains de l'éveiller.
On a beau se lever matin, le jour n'en vient pas plus tôt.
L'abeille change tout en miel, et l'araignée en venin.
Qui promet tout, refuse tout.
Sois muet quand tu as donné, parle quand tu as reçu.
Si tout le monde te dit que tu es un âne, il faut braire.
Fuis pour un moment l'homme colère, et pour toujours l'homme dissimulé.
G^ui qui sonne le tocsin, est en lieu de sûreté.
60 l'aiibA blanchet.
Ne sers point celui qui a servi ; ne demande point à celui qui a demandé.
Partageons comme frères : le mien à moi, et le tien à nous deux.
Trois beaucoup et trois peti sont pernicieux à l'homme : beaucoup parler, et peu savoir; beaucoup dépenser, et peu avoir ; beaucoup présumer, et peu valoir.
ProTerbe« anglaki.
Dieu ne nous a point bâti de ponts, mais il nous a donné des mains.
C'est pécher, de calomnier le diable.
Si vous aimez la vie, ne perdez pas le temps, car la vie en est faite.
L'oisiveté ressemble à la rouille, et elle use plus que le travail : la défont on se sert est toujours claire.
Le manque de soin fait plus de tort que le manque de savoir.
Le dissipateur se dit à lui-même : Il est jour, et il ne fera jamais nuit.
L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin et qui est infiniment plus insatiable.
Il en coûte plus cher pour entretenir un vice, que pour élever deux enfants.
Si tu achètes le superflu, tu vendras bientôt le nécessaire. Les enfants et les fous s'imaginent que vingt francs et vingt ans ne peuvent jamais finir.
Voulez-vous savoir ce que vaut l'argent? essayez d'en emprunter.
l'abbé blanchet. 61
Histoire de« €allfe«.
Blanchet avait aussi entrepris d*écrire plusieurs histoires de dififérents califes. Cette partie de son ouvrage lui paraissait la plus importante et la plus féconde, et c'est aussi celle pour laquelle il avait fait le plus de recherches. Mais voici ce qu'il dit dans un Avertissement qu'il se proposait de mettre à la tète des histoires dont il s'agit :
«levais traiter des sujets plus sérieux, et je crains bien qu'ils ne paraissent que révoltants.
« On ne peut lire, sans horreur, les atrocités dont l'histoire des derniers califes est remplie : mais il est rare que l'horreur s'étende jusqu'aux passions qui les ont produites. Qu'on ne s'imagine pas que ces passions aient été celles des politiques et des conquérants : les derniers califes ne furent ni l'un ni l'autre; à beaucoup près ils n'eurent que les passions des âmes lâches, le goût d'un luxe insensé, l'amour des plaisirs frivoles et honteux, une aversion secrète pour toute espèce de gêne et de devoir : voilà ce qui les conduisit insensiblement à des crimes qui font frémir l'humanité.
«Comment se fait-il que des passions, si terribles dans leurs effets, ne soient presque pas décriées dans un siècle aussi vertueux, dit- on, aussi éclairé que le nôtre? Bien des gens les regardent comme des qualités aimables qu'ils s'empresseraient d'acquérir si elles leur manquaient. Nos honnêtes gens euxmêmes n'ont, pour des vices si funestes, qu'un mépris tranquille et froid qui ressemble beaucoup à l'indulgence.
« Cette cause est trop importante pour céder à de vains égards : je préviens donc que je vais décrire des cruautés inouïes. La sensibilité de mes lecteurs en soufifrira sans doute, comme la mienne en a soufifert; mais je crois pouvoir montrer jusqu'où peut aller la perversité du cœur humain, quand il n'a pas appris de bonne heure à se craindre lui-même et à se vaincre. »
6^ l'abbC blanchit.
Ces considérations, dit M. Debure, sont en elles-mêmes trèsphilosophiques; mais elles ne sauraient autoriser un vrai littérateur à puiser ses sujets dans le cœur des tyrans les plus féroces et les plus abrutis, parce qu'il n'en résulterait qu'une horreur dégoûtante et par conséquent stérile.
D^ailleurs ces monstres ne sont que des exceptions à l'ordre naturel, et les historiens n'en parlent qu'à regret. Quant aux poètes, ils se sont bien gardés, même aprè§ le siècle d'Auguste, de gâter leurs compositions en y faisant dominer l'atroce et l'odieux. Juvénal lui-même, quoiqu'il écrivît dans les conjectures les plus sinistres et qu'il fût profondément indigné, a souvent caché dans l'ombre les figures hideuses de ceux qu'il censurait ; ou quand il les expose au grand jour, c'est pour inspirer plus de mépris que d'horreur : témoin la fameuse satire du Turbot, où il traduit son infâme Domitien moins en qualité de tyran que d'imbécile. Il félicite l'abbé Blancbet de n'avoir point complètement exécuté le projet qu'il méditait : les sombres histoires de ses califes, par lesquelles il se proposait de terminer son ouvrage, n'auraient fait qu'attrister ses lecteurs, rebutés de perfidie, de sang et de carnage. Il le félicite donc de n'avoir pas sali ses aimables pinceaux, en nous représentant son calife Motavakel invitant ses courtisans, ou plutôt ses esclaves, à des festins infernaux où il les livrait, par passe-temps, tantôt à des lions, tantôt à des scorpions, et où il leur faisait apparaître successivement toutes les faces de la mort. Nous serions également fâché que le peintre des sen-' timents et des actions les plus honnêtes nous eût gratuitement décrit le fourneau garni de pointes, dans lequel ce singe de Phalaris faisait confusément brûler les innocents et les coupables. Notons encore, avec M. Debure, que le bon abbé, pour prouver sa thèse, avait soigneusement extrait de l'histoire des califes une multitude de traits non moins abominables : tant il est vrai qu'en fait de goût, il ne faut souvent qu'une méprise pour égarer les meilleurs esprits tli les plus délicats.
l'abbé blânchet. 63
▼mrléiéfl iiiarale« et aiiittMmte«.
Les variétés morales et amusantes de Blaocbet sont des morceaux de morale tirés de quatre journaux anglais dont ie premier, le Tatler ou le BaHUard, publié en 1709 par Richard Steele, fut le mercure moral de TAngleterre. Les feuilles du Babillard, essais de morale enjouée, offrent de Tespril, du goût, beaucoup de variété, beaucoup de cette plaisanterie originale ou de cette humour si estimée efaez nos voisins d'outre-Manche. On peut regretter que souvent il soit superficiel ou frivole, défaut qu'il est difficile de pardonner à un livre anglais et que le titre anglais ne justifie pas. Néanmoins le Babillard eut un grand succès, en somme il le mérita.
Le Babillard fut ie précurseur du Spectateur, journal de morale le plus agréablement écrit, le plus universellement lu, et par cela même le plus utile que l'Angleterre ait produit. Réflexions neuves, narrations intéressantes, raisonnements pleins de force et de chaleur , allégories , fictions de toute espèce, le Spectateur emploie, selon Blancbet, toutes les richesses du génie, toutes les ressources de l'art, à embellir des vérités utiles et à rajeunir en quelque sorte des vérités aussi anciennes que le genre humain.
Dans une variété infinie de matières et de formes, ce sont toujours les mêmes vues et le même espoir; et il n'y a pas une idée, pas un sentiment qui ne tende à rendre plus sage et plus homme de bien. Ce livre fut reçu en Angleterre avec beaucoup d'acclamation. Indépendamment du mérite de l'ouvrage, Blan«chet pense que deux causes particulières durent contribuer à son prodigieux succès :
L'une est l'attention du Spectateur à ménager les dames autant qu'il peut, à leur prodiguer dans l'occasion ses fleurettes philosophiques.
L'autre est son exacte neutralité entre les Whigs et les Toris dont les factions divisaient alors toute l'Angleterre. On peut
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croire que les femmes goûtèrent un bon ouvrage, où elles étaient louées, et qu'elles firent lire aux hommes, à qui elles font faire des choses plus étonnantes.
Après le Spectateur, Richard Steele publia le Gtmrdian ou le Mentor, journal grave, solide, religieux. Songeant plus à convaincre qi^k plaire et à toucher, il éclaire plus qu'il n'échauffe; mais Blanchet a eu soin de n'y puiser que des pièces pleines de chaleur et de gaieté. Comme ou le pense bien, Steele ne rédigea pas seul ce travail important ; il s('adjoignit des collaborateurs plus ou moins connus, mais ce fut à un seul ami, et au plus cher de tous, qu'il dut, à proprement parler, ses succès «t sa gloire. Addison, dont le nom si populi^ire en Angleterre est également bien connu en France, lui fournit les pièces les plus estimées de ses trois recueils ; il l'éclaira dans la composition et dans le choix des autres.
Le dernier journal anglais, ou Blanchet ait puisé, est le Monde, par Adam FitZ'Adam. L'auteur a bien, comme on dit, le goût de ce qu'on appelle la bonne compagnie.
II moralise légèrement et avec autant de gaieté que de décence. Il n'épargne pas le vice quand il le trouve en son chemin, mais il en veut surtout au ridicule. Il est plein d'esprit, de finesse et de goût, et l'ironie n'est maniée nulle part avec plus d'habileté.
Les variétés morales et amusantes de Blanchet sont une nouvelle preuve de la souplesse de son talent. Habitué déjà, par de sérieuses traductions, à maîtriser sa langue, à la soumettre à toutes les exigences de la forme latine , il a su , vainqueur de toutes ses imperfections, de toutes ses lois, en faire comme une cire malléable avec laquelle il a modelé la langue anglaise et nous en a représenté la hardiesse et l'originalité. Aussi , la langue et la littérature de cette nation ont eu , au xviii^ siècle , une influence très - grande sur l'esprit français.
Telles sont les œuvres de l'abbé Blanchet ; ces œuvres,
avons-nous dit, sont loin de nous donner une idée complète
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de son talent. Le savoir et Fétude y trouvent une plus large place que Timagination, qui n*a pas manqué à notre philologue. Les débris échappés au naufrage de ses vers, suffisent pour nous convaincre que la poésie ne lui était pas étrangère, et qu*il pouvait versifier agréablement. Il a sacrifié au goût de son époque, fait des poésies légères, chanté en vers l'amabilité des dames, la beauté des religieuses; mais faut-il lui en savoir mauvais gré? nous ne le croyons pas. La soutane, à notre avis, ne doit pas être le drap mortuaire de Tamabilité. C'est, au contraire, une des qualités essentielles de notre compatriote, d'avoir su, au milieu des ennuis d'une mauvaise santé, se montrer, dans la société comme dans ses écrits, toujours spirituel et gai. Ne reprochons donc pas, à l'auteur des Vu£s sur Véducation d'un prince, ces transports d'une âme qui, sortant parfois d'un corps maladif, s'épanouit aux doux rayons de la gaieté d'un tempérament mélancolique.
Blànchet avait souvent de l'inégalité dans le caractère ; mais, quand il sentait son ennemie acharnée, la tristesse, s'approcher, il s'enfermait, se dérobait au monde comme un malade qui craint de se montrer. Du reste, il faut avoir souffert pour comprendre tous les ennuis auxquels se trouvent exposées les natures mélancoliques. Vivre sans s'appartenir ; être toujours l'esclave de sa constitution ; aujourd'hui, aimer la société, avoir l'esprit alerte, le cœur plein de vigueur, de nobles ambitions ; se sentir l'âme libre du corps, planer vers des mondes meilleurs , aimer, sentir, et voir son existence se parfumer de l'espérance, cette fleur toujours renaissante de la vie ; puis le lendemain , se trouver le cœur serré , l'esprit pesant, se reprocher les joies de la veille, et, comme la sensitive, se replier sur soi-même, parce que le monde vous a touché de trop près. Tels sont les contrastes dans lesquels les mauvaises constitutions entraînent les meilleurs esprits, surtout quand ces esprits joignent, à la timidité du caractère, une certaine audace d'imagination. Telle fut la vie agitée d'un homme que l'excellence de son cœur, les ressources de son esprit, son
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sentiment philosophique, devaient rendre et si calme et si douce.
Qu'il soit donc permis, à un enfant de son pays, qui tant de fois a désaltéré son esprit à la lecture de ses contes, source pleine de fraîcheur et de pureté ; qui, plus souvent encore, a retrempé son âme dans ses nobles pensées, de dire que si Tabbé Bfônchet fut doué d'une grande mélancolie^ il eut néanmoins assez de force de caractère pour ne jamais faire supporter aux autres ses souffrances ; que ce fut un esprit fin et élevé, u« homme plein de désintéressement, d'abnégation, méprisant les richesses, les honneurs, une âme enfin pleine d'indépendance, portée naturellement à l'étude, à l'observation, et qui avait acquis, au dernier degré, l'art difficile de moraliser sans être ennuyeux. Regrettons que l'bonnéteté de sa conscience, le fruit de ses travaux, ne lui aient pas donné tout le bonheur qu'il méritait. Mais rien n'est complet sur terre, et personne n'échappe à la souffrance.
Puisse ma voix, encore inhabile, rendre un juste hommage à l'esprit et au cœur de Blanchet 1 Puisse-t^eUe faire revivre sa mémoire , dont il s'est peu préoccupé ! oomme le prouvent ces vers , mis au bas de son portrait :
Pais-je espérer de vivre au temple de mémoire ? Mais qu'importe, après tout, dans le siècle où je vis. Je fais, gr&ce au ciel, tout le bien que je puis. Le vrai bien, peu connu, peu vanté dans Thistoire : Je remplis mes devoirs, je règle mes désirs ; J'aime la gloire plus que les vains plaisirs, Et la vertu plus que la gloire !
Le 17 décembre 4840, rAcadémie royale de médecine, assemblée, écoutait, silencieuse et pleine de recueillement, les paroles suivantes qui tombaient de la bouche d'or de Pariset, son secrétaire perpétuel, prononçant Téloge de notre compatriote le plus distingué, Henri- Alexandre Tessibr :
« Ce n'est qu'en tremblant que je prends aujourd'hui la parole. Les objets dont je vais vous entretenir sont tout nouveaux pour moi. Les aurai-je bien compris? en ferai-je avec clarté l'exposition? et, dans cette solennité, aurai* je le bonheur de rendre à la mémoire que je veux honorer un hommage digne d'elle et digne de vous? Ce qui achève de m'intimider, c'est moins l'étendue que la nature des travaux dont j'ai à rendre compte. Ces travaux se rattachent en effet au premier, et je devrais dire au plus grand, au plus excellent de tous les arts, à l'agriculture ; à cet art qui est l'aliment de tous les autres, et qui les rendrait superflus , qui, né avec l'homme, a marqué
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ses premiers progrès sur le globe ; qui a mis dans ses mains toutes les puissances de la nature ; celles du feu, de Tair, de la terre et des eaux ; et celles de ces foyers organisateurs, de ces germes, de ces moules où se pétrissent, où se façonnent tous les êtres animés, et de préférence ceux dont Thomme a fait ses sujets pour en faire ses instruments ; à cet art divin qui a ouvert les chemins du ciel et créé les premiers éléments de l'astronomie ; qui, rapprochant ainsi Thomme de son auteur, a jeté dans Tâme de cette créature faible et sublime, la première de toutes les religions, la reconnaissance des bienfaits, la gratitude, ce sentiment qui devient plus tard le princip'e de toute justice, le lien et le ciment de toute société ; à cet art qui, concentrant en lui toute Tactivité de l'homme, lui découvrirait, dans l'action réciproque des corps, toute la mécanique, toute la physique, toute la chimie, toute la médecine qui lui sont nécessaires, et le dispenserait de ce luxe dangereux d'industries qui le dégrade, le corrompt et l'accable ; à cet art, enfin, qui, embrassé par tous les peuples, couvrirait la terre de force, de santé, de richesse et d'innocence.
« Ce langage, messieurs, ne le taxez pas d'hyperbole. Je l'emprunte à Xénophon, à Cicéron, à Virgile, à Columelle, à Ghaptal ; et pour en apprécier la justesse, jetez les yeux sur une ferme sagement administrée ; sur une de ces grandes écoles où l'homme se forme de bonne heure à l'ordre, à la raison, à l'économie, à la vigilance, au travail, à la fatigue : j'ajoute à toutes les vertus de la famille, et surtout à la pitié. Là, sous l'austérité d'une exacte discipline, tout se rapporte à l'intérêt commun ; l'humanité du commandement y anoblit jusqu'à l'obéissance ; et l'amour du devoir rendant toutes les peines faciles, tout y respire le contentement et la joie ; tout y rit de bien-être. Endurci du reste aux rigueurs de l'hiver et à l'ardeur des étés, affermi contre les périls de la guerre par les périls de la chasse, mais juste autant que courageux, l'homme des champs ne provoque aucun ennemi et n'en redoute aucun ; et s'il est vrai qu'une ferme bien conduite soit
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rimage d'un état bien policé, n'est-il pas visible qu'un état composé de pareils éléments serait un état invincible ? Qu'aurait-il à craindre? L'âme de ses citoyens est aussi bien cultivée que son territoire, et des deux parts les heureux fruits de cette culture conspirent à son indépendance et à sa liberté. C'est dans le rude travail de la terre que le pâtre romain puisa la sagesse et la force qui mirent les nations sous ses pieds ; et le jour où il se relâcha de ses mâles habitudes pour se mettre à la discrétion de ses propres sujets, le jour où il demanda son pain à l'Afrique et à la Sardaigne, et ses vins à deux îles de la mer Egée, ce même jour le vit entrer dans sa décadence ; tandis que, dans des temps plus modernes, c'est en ressaisissant, c'est en affranchissant son agriculture^que l'Europe a pris le vol qui l'élève, dit Malouet, au-dessus du reste de la terre.
« Que, dans l'enivrement de leurs discordes, les Grecs aient méprisé l'agriculture ; que le seul travail digne d'un homme libre, ils l'aient abandonné à des esclaves pour se réserver la triste gloire des athlètes, égarement dont les a punis la fureur même qui l'avait inspiré. En revanche, quels hommages rendus à l'économie rurale par des rois, des législateurs, des généraux d'armées, des magistrats et des citoyens illustres, et même, selon la parole de Polybe, par des républiques tout entières, celle de Rome, celle de Carthage, les plus puissantes qu'ait vues le monde l Un jour de l'année, le roi des Perses quittait son faste, dit Montesquieu, pour recevoir à sa table de simples laboureurs ; et lorsque le maître du plus vaste emr pire connu descend de son trône pour prendre la charrue et ouvrir un sillon, ne donne-t-il pas aux rois comme aux peuples la plus belle leçon de morale et d'économie politique ? D'un autre côté, Yarron et Columelle donnent la liste de plus de soixante écrivains , carthaginois , romains et même grecs , poètes^ guerriers, philosophes, qui, à l'imitation de quelques écrivains de la Ghaldée, ont laissé à la postérité des traités étendus sur cette riche matière, précieuse littérature, à la -
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quelle il n'a manqué, pour charmer les hommes et éclipser toutes les autres, que de n'être pas toujours pénétrée de ce feu de sentiment et de génie, qui fait Tâme des grands écrivains et la via de leurs ouvrages. Mais quoi I cette admiration passionnée que nous avons pour les talents, n'est-elle pas comme la Circé de la fahle ? et s'abreuver à cette coupe enchantée, n'est-ce pas trouhler sa raison et perdre de vue le véritable objet de la vie sociale? Platon, bannissant Homère de sa république, n'est-il qu'un sacrilège ? et qui peut dire C6 que serait aujourd'hui l'Europe si, dans le gouffre où les révolutions ont englouti pour jamais taqt de chefs-d'œuvre de l'antiquité, un Dieu protecteur, sacrifiant de vains agrémetits à l'utilité du genre humain, eût laissé périr les poètes, les orateurs, les philosophes qui font aujourd'hui nos délices, et n'eût retiré du naufrage que ces livres simples et modestes, qui, ramenant l'homme à la nature, lui apprennent à n'estimer que les biens qu'elle accorde et à ne les obtenir que par les seuls moyens qu'il ait de se conserver, le travail et la vertu ? « Quoi qu'il en soit, après que, dans les calamités du moyenâge, les ordres religieux, ces aristocraties viagères tirées du sein même des peuples, eurent, à l'ombre de leurs temples, ranimé les lettres, et avec elles l'agriculture presque éteinte ; tandis que l'Italie recueillait, pour les mettre en œuvre, les débris de cette science rurale qu'elle avait hérité de ses glorieux ancêtres, et qu'elle célébrait dans ses poèmes ; tandis qu'éclairée par les travaux, mais distraite par les inimitiés des Maures, et surtout par la conquête du Nouveau-Monde, l'Espagne, sourde aux conseils de Cisneros et du plus grand de ses agronomes, se précipitait dans les dangers d'une fausse opulence, et n'eut plus qu'à déplorer les désastres de ses mauvaises lois, la France, plus heureuse, l'Allemagne, l'Angleterre, comptaient au nombre de leurs écrivains des hommes qui se consacraient pour les peuples au premier de tous les intérêts. Chose étrange ! dans moins d'un siècle, l'Europe vit paraître sur l'agriculture cinq ouvrages comparables aux
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meilleurs ouvrages de Tantiquilé : ceux de Gallo, d'Herrera, d'Heresbach, de Hartlieb, relève des Flamands, les plus habiles cultivateurs de Tunivers et les plus modestes; enfin celui du créateur des prairies artificielles , l'ouvrage d'Olivier de Serres, ee théâtre d'agriculture, ce ménage des champs, dont le mérite a été d'autant mieux senti parmi nous qu'on a été plus éclairé. L'art qu'il enseigne, négligé dans les orages du ministère de Richelieu et presque détruit par la famine dans les guerres de la Fronde, cet art se ranima, quoi qu'on en ait dit, par les soins du grand Colbert , car, comment tant de guerres sans agriculture ? n'est-ce pas la blé qui devient soldat? Cet art toutefois n'eut tout son ascendant sur les esprits que dans la seconde moitié du dernier siècle, à l'époque où l'Europe entière prit, en quelque sorte, feu pour lui ; où, de toutes parts, s'élevaient en sa faveur des écoles, des chaires, des académies ; où, sur une infinité de questions rurales, des prix étaient proposés à Vienne, à Clagenfurth, à Zurich, à Gottingue, i Harlem, à Copenhague, à Stockholm, à Saint- Pétersbourg aussi bien qu'à Dijon, Lyon et Bordeaux, où le commerce des grains ne fut plus astreint parmi nous qu'aux restrictions nécessaires ; où, dans les principales villes de France, l'autorité royale instituait des sociétés de grands propriétaires, de cultivateurs instruits, de manufacturiers, de négociants, de magistrats, de physiciens, de naturalistes, avec mission de mettre en commun les lumières de leur expérience et de travailler sans relâche à perfectionner cette partie fondamentale de la science humaine. C'est alors que le nom d'Olivier de Serres parut dans toute sa gloire. Ce grand homme eut partout des admirateurs : Sauvages, Haller, Secondât de Montesquieu, Broussonnet, Parmentier, l'Écossais Patullo, l'Anglais Arthur ïoug, et tant d'autres. D'Orthès et Chaptal furent ses panégyristes. Toutes les sociétés agronomiques le prirent pour modèle. Chaque jour d'excellents ouvrages étaient publiés, pour ainsi dire, sous ses auspices ; mais parmi les hommes qu'il animait de son esprit, il en est surtout deux que
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nous avons eu Thonneur de posséder parmi nous, Tessier et Huzard ; deux hommes qui ont doublement servi leurs contemporains, et par la constance de leurs travaux, et par la constance de leur amitié presque centenaire. Cette longue vie, qu'ils ont rendue si utile et si respectable, ils Pavaient reçue ensemble, ils Tont parcourue ensemble, ils Tont quittée en« semble. La fortune, dans ses vicissitudes, les a toujours appuyés, les a toujours secourus Tun par Tautre. Us ont été euxmêmes leurs bons génies. Ils appartenaient aux mêmes corps, portaient les mêmes titres, remplissaient des emplois similaires : touchante union que je me proposais de reproduire dans cet éloge I Je les aurais associés dans mes paroles comme ils sont associés dans nos regrets. Mais unir n*est pas confondre, et j'aurais confondu; j'aurais manqué de discernement et de justice. Chacun de ces deux hommes doit, dans nos séances, briller de son propre éclat. Souffrez-donc que, dans l'intérêt de leur gloire, ils soient pour la première fois séparés l'un de l'autre : le premier, attaché par ses études à des objets de paix, de richesse et de sécurité domestiques ; le second, attaché par les siennes, à des moyens d'action, à des instruments de labour, de transport et de défense extérieure. Ceux-ci ont un caractère de grandeur et d'importance qui m'autorise à les réserver pour une autre séance. Bornons-nous à rappeler dans celle-ci les travaux non moins étendus, non moins estimables et peut-être encore plus nécessaires, qui ont rempli la carrière de M. Tessier :
«Henri-Alexandre Tessier naquit, le 46 octobre 4744, à Angerville-la-Gâte (Seine-et-Oise), où son père était notaire et juge de paix. L'esprit naturel du jeune Tessier, la bonne réputation de son père, lui attirèrent la protection de personnes influentes. M"^* Deplanoy, née Gouelar, possesseur du château d'Andonville, s'intéressa la première au jeune enfant. La modicité de sa fortune ne permettait pas au père de Tessier de donner une haute éducation à ses nombreux enfants. Il fut leur premier maître. Mais le génie précoce de ce fils demandait
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une éducation plus élevée. L*archevêque de Paris avait alors à sa disposition des bourses pour ceux qui se destinaient à Tétat ecclésiastique. Il en fit donner une au jeune Tessier, pour le collège de Montaigu. Tessier mit ce bienfait à profit, et prit le titre d'abbé ; il le conserva longtemps, sans jamais entrer dans les ordres. Ses études furent brillantes ; il eut des prix dans toutes ses classes. Sorti du collège , il s'attacha aux sciences naturelles, et surtout à la médecine. Il eut pour condisciples des hommes qui ont été comme lui Thonnëur de la France, Thouret^ Desbois de Rochefort, Halle, Vicq-d'Azyr. Il soutint à la Faculté plusieurs thèses, écrites en langue latine, et du style le plus élégant : la première, sous la présidence de Vicq-d'Azyr, touchant la similitude que présentent dans leur mode de reproduction le végétal et Tanimal ; deux organisations très-diverses, et toutefois presque identiques, ainsi que Tavait fait voir Haies, et que le démontraient alors Antoine et Bernard de Jussieu, mais qui, d'après Linnée lui-même, se rapprochent surtout Tune de l'autre, par la fonction capitale et mystérieuse dont Tessier décrit les agents et les phases avec une délicatesse infinie. Une seconde thèse porte sur cette question : L'égalité d'âme est-elle une^cause de santé? Il y répond par l'affirmative; et cette afiSrmative, c'était lui-même. Il a été quatre-vingt-dix-sept ans l'heureux texte de sa propre thèse. C'est qu'en effet la seule tranquillité du cerveau, dit Hippocrate, est une source d'intelligence et de sagesse ; ajoutez de vie et de bonheur, car tout se tient en nous, et tout est réciproque. L'équilibre de l'âme suppose l'équilibre et la paix des organes, et cette paix, cette harmonie, c'est la santé ; ajoutez de plus que cette sérénité d'esprit, si nécessaire au bien-être individuel, l'est surtout encore à celui des peuples, lesquels, jetés dans le tumulte et les fureurs des discordes civiles, courent risque d'y tout perdre, la raison, les sentiments, les lois d'où naît l'ordre, et l'ordre d'où naissent le concours et la force. Après ces deux thèses, de morale et de physiologie, Tessier en soutint une troisième toute médicale sur celte question :
Faut-il se bâter de supprimer une fièvre intermittente ordinaire ? Et cette fois il répond pour la négative ; pourquoi ? le voici : Quelque caché que soit l'étçt intérieur qui met en jeu les fièvres, et particulièrement les fièvres d*accès, Tessier en rapporte la cause à des matériaux hétérogènes dont l'économie s*est pénétrée, et aux impressions insolites qu'en reçoit le principe sensitif. La puissance qui nous anime est alors assujettie à de nouvelles lois ; et, comme ces matériaux étrangers se prêtent à des milliers de combinaisons simples ou complexes, c'est pour lôs détruire, c'est pour les fondre, c'^t pour en séparer, pour en disperser les éléments, que, dans les mouvements qu'elle ordonne, la bienfaisante volonté de notre propre machine applique son savoir et son énergie. Suivez dans ses évolutions successives ce grand acte vital; étudiez-en les effets pour le régler, et non pour le combattre. Hippocrate, Galien, Bailiou, Sydenham, Boerhaave, van Swieten, Morton, des observateurs d'une habileté consommée, vous crient que ces fièvres d'accès sont le plus souvent salutaires, et qu'en rompre prématurément le cours, c'est préparer pour l'avenir des affections d'une nature impénétrable, d'un caractère bizarre, d'une malignité invincible. £n «as pareils, à quoi se réduit l'action du médecin? à observer, à saisir les indications, à les suivre ; et, pour éclairer cet art d'obéir à la nature, sans méprise et sans anachronisme, je veux dire sans lenteur et sans précipitation, Tessier finit par tirer de ce qui précède quelques préceptes généraux, dont Youllonne, dans ses mémoires, a présenté plus tard les développements, et particularisé l'application. J'insiste sur l'esprit de cette thèse, dans un temps où trop prévenus pour leur art, les médecins le sont trop peu pour cet art divin qui nous fait vivre, et qui est à la médecine humaine ce que Dieu lui-môme est à l'homme. Dans une dernière thèse , Tessier s'élève contre l'usage inconsidéré des cautères, sorte de pratique si familière en Orient, qui n'y prévient pas la peste, et qui n'est que la contre-partie de la pratique que suit la nature, lorsque, pour l'affranchir, d'un
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principe morbifique, elle en transporte les matériaux d*un Heo de l'économie dans un autre, et spécialement du dedans au dehors ; mais, ainsi ^ue le dit Tèssier, il est de ces matériaux qu'une affinité trop étroite attache à nos solides, et qui sont trop fixes pour être jamais déplacés ; de là rinutilité, et par suite l'inconvénient, et même le danger des cautères, danger que Tessier signale avec Mercatus et Marc-Aurèle Séverin.
« Ce fut après cette thèse que Tessier reçut les honneurs do doctorat. Il avait trente-cinq ans. On était en 4776. Ses jeunes amis venaient d'obtenir le même titre : tous pleins de savoir, pleins de zèle pour le bien, pleins d'une juste confiance en euxmêmes ; tous épris de ce feu du premier âge pour les grandes et belles entreprises. Un jeune roi montait sur le trône, et y portait les mêmes sentiments. L'année précédente, sur l'invi-^tation du contrôleur général des finances, les intendants des provinces avaient adressé aux médecins de Finance des ques^ tiens sur la température et la constitution des quatre dernières années. Les réponses arrivèrent. Elles étaient en grand nom<> bre. Pour en faire l'examen, on créa une commission. Vicqd'Azyr eut la suprême direction des épidémies ; et le 29 avril 1776, un arrêt du conseil, ou plutôt un acte spontané du souverain, érigea la commission en société royale. Telle fut l'origine de cette société qui a laislé dans les esprits de si grands souvenirs. Elle tira tout son lustre d'elle-même, de ses lumières, de ses talents de son activité. Jamais réseau scienti* fique, jeté sur la France, sur l'Europe, sur le monde, n'embrassa tant d'objets utiles, tant d'intérêts sociaux ; jamais plus vaste correspondance n'alluma partout une plus vive et plus noble émulation. Presque dès le principe, Tessier fut de là société royale. Elle désira qu'il se rendît en Sologne, pour y étudier cettô production monstrueuse qui se montre sur les épis du seigle, et porte le nom d'ergot. Tessier parcourut cette province, c'est-à-dire, ce grand terrain plat, formé de cailloutage et de sable, assis sur un vaste lit de glaise compacte, maigre, spongieux, abreuvé, enseveli six mois de Tannée sous
d*épdis brouillards, couvert de bruyères et de genêts, coupé comme en petits cloîtres par de simples bordures que Ton prend de loin pour de hautes forêts; ou bien s'étendant en vastes prairies presque nues, ou hérissées d*herbes grossières. Là, de loin en loin, quelques maisons de bois et de boue ; là, peu de culture et peu d'habitants. Le seigle et le sarrazin y croissent comme à regret : le seigle à petits grains ; le sarrazin qui ne mûrit pas ou que brûlent les vents du midi. Rarement du blé ; point d'orge et point d'avoine. Le chanvre seul y prospère ; il aime le sable et l'eau ; maïs il infecte Tair, et nuit à la santé des hommes ('!). A côté du chêne et du châtaignier qui s'élèvent et grossissent, se développent avec peine quelques arbres à fruit, qui, en peu d'années, vieillissent et meurent. L'homme lui-même ainsi que les animaux, l'homme porte sur tout son être un cachet de misère et de souffrance. Il est petit, pâle, faible, languissant : paresseux comm» le sang qui se traine dans ses vaisseaux, et ne bat que 55, et même 36 fois par minute. J'ajoute que celte dégradation s'aggrave de bonne heure par les dangereuses familiarités des sexes ; et que, chaque année, des fièvres qui s'allument poiir plusieurs mois, achèvent la ruine de ces organisations, en les jetant dans le marasme et dans des hydropisies mortelles. Nulle part ne s'est mieux vérifiée cette maxime que l'homme prend tous les caractères du sol qu'il habite. La seule richesse de cette contrée malheureuse consiste dans les troupeaux de moutons qu'elle nourrit en grand nombre, et qui, plus petits que ceux de la Beauce, et plus gros que ceux du Berry, ont une laine courte, mais fine, et fort estimée dans nos manufactures. Seulement, comme si la Sologne était de partout vulnérable, ces mêmes animaux, si précieux pour elle, ne sont que trop livrés, comme nous le verrons tout à l'heure, à des maladies meurtrières qui les enlèvent avec une extrême rapidité.
(1) Voyex les Mémoires de Marc et Parent du Chàtelet. f Annales d'hygiène publique et de médecine légale, T. I«% p. 335, T. VU, p. 237.)
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« Tel est Tabrégé du tableau que Tessier mit sous les yeux de la société, le 43 décembre 4777, il y a aujourd'hui un siècle ; et depuis ce temps Tétat de la Sologne n'a point changé. On a fait, il est vrai, quelques plantations de pins au milieu des sables ; mais les deux moitiés de la province ont encore leurs amas d'eaux, naturels ou artificiels ; des étangs et des marais. A Test, des étangs pratiqués en amphithéâtres, aux sources de plusieurs rivières ; successivement remplis et vidés tous les trois ans par la main des hommes, lesquels se ménagent presque sans frais et par ces alternatives trois récoltes également abondantes : l'une en poissons, les deux autres en bons grains ; à l'ouest, des marais stalionnaires, creusés dans le sol : alimentés par des eaux souterraines, ne s'épan^hant dans aucun fleuve, et couvrant de leurs flaques et de leurs froides vapeurs des terrains d'une immense étendue. Dans quatre départements limitrophes, on compte par dixaines de milliers les hectares envahis par ces marais. Ce sont plus que des terrains perdus ; ce sont des terrains dangereux. Pour les recouvrer et les assainir, que de travaux, de temps et de patience ! Obstacles de deux parts : les uns moraux, les autres physiques. A l'ouest, les obstacles physiques seraient peut-être vaincus, puisqu'il existe des pentes, et que ces pentes emportent des rivières. Mais à l'est, sous des lois protectrices de la propriété, comment se flatter de vaincre l'obstacle moral, et d'arracher au consentement des propriétaires la suppression absolue des étangs? Aux États-Unis, ditVolney, le planteur est souvent dans cette alternative, ou de se tenir sur des lieux élevés, d'y travailler beaucoup, d'y gagner peu, et de vivre longtemps; ou de descendre dans la plaine, d'y travailler peu^ d'y gagner beaucoup, et de mourir vite. Qui le dirait? le planteur a le triste courage de prendre ce dernier parti, et de préférer ses richesses à lui-même : comme si de toutes ses possessions sa personne était la moindre ! Il ne fait ce choix, sans doute, que parce qu'il est lui-même son ouvrier. Il se garderait de le faire, s'il en était autrement ; je veux dire, si
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le propriétaire et le travailleur étaient deux personnes dis tinctes» comme elles le sont en Sologne. Singulier partage ! en Sologne, d*un côté, peu de bénéfice, toute la peine et tout le danger; de Tautre, nul danger, nulle peine, et presque tout le bénéfice. Comment rompre un tel arrangement? La religion seule le posrraii faire, a& défaut de la Loi : car, avec la loi, le propriétaire trouvera toujours un pauvre prêt à travailler, je dirais mieux, prêt à mourir pour lui. Mourir : car tMbt un 4tang ; se plonger dans la fange, pour en retirer le poisson, arracher les plantes que recouvre cette fange, les amonceler sur les bords, et les mettre au soleil qui les sèche, les brûler, faire de leurs cendres un engrais, et répandre cet engrais sur le fond encore mal affermi de Tétang, pour le labourer et Tensemencer, est-ce là gagner sa vie 7 N'est^^e pas la jouer à un jeu affreux, et la jouer avec certitude de perdre ?
<c Mais j'oublie que le voyage de Tessier dans la Sologne avait pour objet .Vétude de l'ergot. Ses remarques apprirent à la société que cçtte maladie, très-rare dans les autres céréales, affecte surtout le grain du seigle ; que nulle part en France Fergot n'est plus abondant qu'en Sologne, où le seigle est en effet plus cultivé ; qu'il y forme quelquefois le quart et même le tiers de la récolte ; que, dans l'ignorance où l'on est encore sur la véritable cause qui le produit, il est plausible de l'attribuer, d'une part à l'humidité du sol, et d'autre aux pluies qui, dans certaines années, tombent à flots sur la plante, en détruisent la floraison, dénaturent et corrompent les sucs qu'elle doit s'assimiler. Ajoutez que des insectes en mordent la ra^ cine, en piquent, blessent, rongent la tige pour y mettre leurs œufs, en raccourcissent la tailla, en font avorter les épis, en oreusent les grains ; d'où il arrive que flétrie par les eaux, énervée par ses pertes, et déconcertée dans ses fonctions, la plante, au lieu d'une farine salutaire, ne porte plus qu'une huile fétide et acre : de la même façon que le froid, l'humidité, la fatigue et la douleur altèrent l'intime composition, ou ce que les anciens appelaient la crasse de nos propres tissus :
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mais ainsi formée d'éléments vénéneux, la plante devient à son tour un poison pour l'homme et pour les animaux. Qu^ue contradictoires qu'aient été sur ce point les observations et les expériences, il n'est plus permis de douter que, contraints de prendre une nourriture mêlée d'ergot, récent ou déjà desséché, des animaux d'espèce différente n'aient péri de pourriture, de gangrène, de convulsions, de paralysie ; je ne dis pas sous les yeux de Sakrne!^ de Read, ou de Scrinci, mais sous les yeux môme de Tessier, lequel portait dans ses expérimentations sur les animaux la sincérité scrupuleuse d'un religieux ami de la vérité. A l'égard de l'homme, indépendamment d'un nombre infini de témoignages, et surtout de ceux de "Théodore Zwinger^ de Sennert, de Hoffmann, de Duhamel, de fialler, de Linnée, quels terribles ravages n'a point produits le poison de l'ergot sur des populations mutilées, dans les épidémies qu'ont décrites Lange en Suisse, Salerne en France, Scrinci en Bohême, Taube dans le Hanovre 1 Étranges maladies, ojii souvent les membres noircis et desséchés se détachent et tombent, sans fièvre, sans hémorrhagie, sans douleur, avec une telle facilité, que le doigt séparé d'avec la main, que le pied séparé d'avec la jambe, reste dans le gant, reste dans le has <{ue quiHe le malade. Dans une seule famille, sept jambes et onze pieds ont été emportés de cette façon. Ailleurs, les chairs se détacbeiU des os, comme il arriva, dit Porphyre, au serviteur du médecin Cratérus. Les os eux-mêmes s'en vont par fragments. Je ne cite ici que les faits principaux. L'épidémie que décrit Taube en eut de particuliers. Le lait n'était ni tari, ni altéré dans les mamelles. Les cadavres conservaient de la raideur et se putréfiaient k peine. Dans les environs de la charmante ville de Celle, théâtre de l'épidémie, l'ergot avait une odeur nauséabonde et une saveur corrosive ,* dans les campagnes voisines, où le mal ne régnait pas, l'ergot était insipide et farineux ; d'où l'on voit que d'un lieu à l'autre, comme d'une année à l'autre, l'ergot n'est jamais identique; un léger brouil^ lard, une rosée, de ces rosées qui empoisonnent les brebis et
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les abeilles, le feront différer d'avec lui-même ; et cette différence expliquera celles qu*onl offertes les expériences et les épidémies ; d*où Ton voit encore que les faits qui se détruisent n'en sont pas moins des faits positifs, et qu'il n'y aurait d'absolu dans le monde que les cas particuliers. Enfin, une des malades de Taube eut une sorte d'élépbantiasis. Est-ce que l'huile acre et fétide de l'ergot se retrouverait dans les poissons demi-pourris ou mal préparés qui rendent éléphantiaques les Grecs insulaires, les Arabes de Syrie et d'Egypte, les habitants de l'Islande et de Surinam ?
« Quoi qu'il en soit, et quelle qu'ait été l'origine du seigle, qu'il croisse spontanément dans la Crète, ou qu'on l'ait transporté avec le froment de la Tartarie dans la Sicile, et de la Sicile dans le reste de l'Europe; c'est dans les contrées froides de l'Europe qu'il est devenu un objet spécial de culture, et c'est aussi dans ces contrées qu'ont paru les épidémies dont je viens de parler. Il est probable qu'elles y ont régné dans tous les temps, et qu'elles se sont mêlées à celles qui ont si cruellement affligé tout le moyen-âge. Elles ont fourmillé en France. Elles avaient jeté l'effroi, il y a deux siècles, dans la Misnie, la Silésie, la Lusace, la Poméranie, la Pologne, la Hesse électorale. Les conseils médicaux et les académies furent saisis de bonne heure de ces tristes images. Perrault et Dodart, les premiers parmi nous, appelèrent l'attention de leurs collègues sur les gangrènes de la Sologne et du Blésois. Salerne acheva d'ouvrir les yeux ; on remonta aux calamités antérieures, à celles des x*, xi' et xii* siècles. On entreprit de les éclairer par les nôtres ; et, à peine formée, la Société royale confia la solution de ce problème à une commission composée de De Jussieu, de Paulet, de Saillant et de Tessier. Telle a été l'origine de ces belles recherches sur le feu Saint-Antoine, sur le feu sacré, sur le mal des ardents. A travers les ombres que des descriptions imparfaites ont laissées sur ces fléaux, on croit démêler que le mal des ardents était la liies inguinaria de Procope et de Grégoire de Tours ; je veux dire cette peste
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d'Orient qui, depuis l'an 54S de notre ère, a si souvent visité l'Europe, et pénétré jusqu'en Islande; tandis que le feu Saint- Antoine aurait une grande affinité, sinon avec le feu persique ou le zona de Dehaën, du moins avec l'endémie de Sologne, et aurait été produit par les mêmes causes. Du reste, les ténèbres qui couvrent ces temps malheureux, autoriseraient à supposer que le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal-mort du moyen-âge, étaient des maladies spéciales, nées de la misère universelle, qui n'ont plus d'analogues parmi nous, et qui, de même que la maladie, ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la suelte d'Angleterre, ont disparu du monde.
« Les éludes de Tessier, sur le seigle et l'ergot, le conduisirent à l'étude des maladies des grains, et, en '1783, réunissant ses différents mémoires, il publia un traité sur ces maladies, fait avec les soins, la conscience qui l'ont toujours caractérisé dans ses productions. Cet ouvrage, approuvé par l'Académie royale des sciences et de médecine, ne laisse rien à désirer, tout concourt à le rendre utile. A la clarté du style, à la description méthodique, sont jointes des planches où les symptômes sont parfaitement représentés. Ces diverses maladies sont d'abord l'ergot, si admirablement étudié, puis la rouille, la carie et le charbon. Nous croyons être utile en donnant un diagnostic résumé de ces différents états pathologiques qu'on rencontre si fréquemment dans notre pays :
L'ergot attaque spécialement le seigle, qui n'est ni sujet à la carie, ni au charbon, et rarement à la rouille.
La carie est une maladie particulière au froment, lequel est susceptible aussi du charbon, bien moins que de la rouille. L'orge et l'avoine ne sont pas toujours à l'abri de cette dernière, qui ne les attaque pas souvent ; mais le charbon exerce sur ces deux espèces de grains des ravages considérables, en sorte qu'il peut en être regardé comme la maladie propre.
L'ergot est une graine plus ou moins grosse et plus ou moins longue, d'un violet brun, ayant une odeur vireuse ; elle se forme dans les épis, entre les balles, sans les altérer sensible-
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ment. Le produit de ta rouille est une poussière de couleur jaune -orangé qu'on trouve sur les tiges' et sur les feuilles; les épis et les grains en souffrent et cessent de grossir, si la rouille est considérable. La carie est un grain gris^cendré, de forme ovale, assez semblable au grain de froment, rempli d'une poudre noire et infecte ; ce grain se forme dans les balles qui restent intactes. Le charbon est une poussière inodore, d'un brun verdâtre, placée sur le support des épis, et entrelacée de balles détruites.
On voit rarement des épis de seigle entièrement ergotes ; la plupart de ceux qui contiennent des ergots, contiennent aussi des grains sains, il se trouve même des grains qui sont composés de seigle et d'ergot ; au contraire la plupart des épis cariés ou charbonnés le sont entièrement, et on ne rencontre que rarement des épis en partie sains et en partie cariés ou charbonnés, et moins fréquemment encore des grains com* posés de froment et de carie, ou des balles seulement en partie charbonnées : la rouille a une action plus générale; cependant elle parait souvent sur quelques parties des tiges et des feuilles sans paraître sur les autres.
La pesanteur de l'ergot, de la carie et du charbon n'est pas la même ; car un demi-litron, qui tient environ huit onces et sept gros de seigle, ou dix onces de froment, ou quatre onces et six gros et demi d'avoine saine, ne contient que cinq onces et un gros de carie, ou une once et quatre gros et demi de poudre d'avoine charbonnée : on ne peut ramasser assez de rouille pour qu'elle entre dans cette comparaison.
Dans la poudre d'ergot on n'aperçoit, à l'aide du microscope, que des corpuscules informes ; celle de la rouille offre des globules, dont les uns sont ovoïdes et les autres semblables à des têtards ; celle de la carie parait aussi composée de globules, mais ils sont réguliers et transparents; au lieu que dans celle du charbon ils ont une forme régulière, quoiqu'ils soient très-tenus et les plus tenus de tous.
C'est ordinairemenl dans le mois de juin qu'on découvre les
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premiers ergots, peu de temps après la floraison des seigles. La rouille se manifeste dans plusieurs saisons, plus particulièrement dans les mois de mai, juin et juillet. La carie se distingue aussitôt que le froment est épié; mais elle est formée auparavant, puisqu'elle existe dans le fourreau. Le charbon est dans le même cas : soit celui du froment, soit celui de l'orge, soit celui de Tavoine.
Quand on examine la marche de la nature, on voit qu'il se forme des ergots dans les halles recouvertes et imhihées d'un suc luisant et mielleux. La substance blanchâtre qu'elles contiennent, jaunit et se colore par degrés en brun violet ; ce changement commence par la partie renfermée dans les balles, et surtout par un point qui semble être le germe du grain r il n'y a pas de trace des organes de la fructification. La rouille s'annonce par de petites taches d'un blanc sale, formées sur les feuilles et sur les tiges; elles s'étendent peu à peu, prennent une couleur jaune, et se couvrent d'une poussière jaune-orangé qui n'a presque point d'adhérence ; le jeu des étamines et des pistils n'en est empêché que quand la rouille survient avant le temps de la floraison, et seulement lorsqu'elle est d'une certaine force. Les grains cariés, dont les différents états ne s'observent que lorsqu'on développe des fourreaux qui en renferment, sont d'abord composés d'une éeoree verte et d'une pulpe blanchâtre ayant l'odeur infecte ; quand les épis sont sortis, l'écorce devient grise : la pulpe prend aussi cette couleur et se convertit en une poudre noire. Les organes de la fructification y sont dans un état imparfait; car les étamines ne contiennent pas de poussière fécondante, et il ne subsiste du pistil que les extrémités des stigmates. La poussière des épis ebarbonnés est verdâtre et couverte de moisissure, tant qu'ils sont renfermés dans les fourreaux ; elle se brunit quand ils en sont sortis : on ne voit pas le moindre vestige d'étamines ni de pistil.
L'analyse chimique fait connaître que l'ergot contient un principe odorant très- fétide, beaucoup d'air fixe mêlé à de Tfiir inflaoïmable, uoe grand0 quantité d'huile douM, une
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petite portion de matière exlractive gommeuse, susceptible de s'altérer et de donner de l'alcali volatil, très-peu de terre, ainsi qu'on en retire des semences émulsives, et deux sortes de matières colorantes qui résident dans Técorce : Tune est dissoluble dans l'eau, et l'autre est une résine d'une nature particulière, que l'esprit-de-vin n'attaque pas, mais à laquelle se combinent les alcalis, et dont ils peuvent être séparés par les acides.
La carie a un principe odorant, plus fétide que celui de l'ergot ; il dépend de la poudre renfermée dans l'écorce : ces grains fournissent moins de gaz que l'ergot ; mais il y a à proportion plus d'air inflammable que d'air fixe. Ils contiennent aussi une matière extraclive , qui est en plus grande quantité dans la poudre que dans l'écorce, une huile grasse, épaisse et abondante, très-peu d'une terre de la nature de la terre calcaire, une petite portion d'alcali fixe, produit ordinaire des huiles grasses, et une matière colorante, insoluble dans l'eau et dans l'éther vitriolique ; l'esprit-de-vin n'en dissout, que très-peu ; l'acide nitreux la dissout en entier et à froid.
La poudre d'avoine charbonnée est sans principe odorant ; on en retire moins de gaz que de l'ergot, mais plus que de la carie, et il y a plus d'air fixe que d'air inflammable; elle donne une matière extractive plus abondante, une moindre quantité d'huile que la carie, un charbon également alcalin et plus pesant, d'une nature particulière, puisque c'est un vrai noilr de fumée, une partie colorante, dissoluble aussi entièrement dans l'acide nitreux, mais à l'aide de la chaleur ; enfin, la cendre d'avoine charbonnée, brûlée dans un creuset, fournit du pyrophore pendant cinq heures, tandis que celle de la carie n'en fournit que pendant une heure. On ne peut se procurer assez de rouille pour en faire l'analyse chimique.
L'ergot n'est point occasionné par les brouillards, ni par les pluies qui mouillent les épis du seigle; il n'est pas prouvé que les insectes y aient quelque part, ni que ce soit un sujet de
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fécondation. On trouve une plus grande quantité d'ergot dans les pays et dans les années humides, et dans les terres nouvellement défrichées, que dans les pays secs, ou lorsqu'il a peu tombé de pluie, ou dans les terres habituellement cultivées : il faut bien que la cause dépende en partie de la nature du sol. Physiciens et cultivateurs, tous pensent que la rouille est l'effet de certains brouillards.
La carie ne doit pas sa naissance aux différents engrais, au sol ni aux brouillards ; il est démontré qu'elle se perpétue, au moins en très-grande partie, par contagion. Se reproduit-elle aussi par une cause primitive? on le soupçonne, mais cette cause est inconnue. La carie est plus abondante dans les champs dont la semence a été plus enfoncée en terre ; la manière de cultiver contribue donc à la multiplier ou à la rendre plus rare.
On récolte une très-grande quantité d'épis charbonnés, si on a semé des grains récoltés dans des pièces de terre qui en ont produit beaucoup, ou si les semences ont été plus profondément enterrées. On peut donc présumer que le charbon se perpétue par contagion et qu'une culture vicieuse en augmente la quantité.
L'ergot a été regardé comme cause de la gangrène sèche, dont les hommes se sont trouvés attaqués dans différentes provinces en certaines années ; quelques physiciens ont essayé de détruire celte opinion : ce qu'il y a de certain, c'est que l'ergot donné sous différentes formes à des quadrupèdes et à des volatiles en grand nombre, leur a occasionné la gangrène et la mort ; le pain dans lequel entre la poudre d'ergot est violet et sans odeur sensible, s'il n'y en a pas environ la moitié. Ce n'est qu'en faisant manger à des bestiaux des pailles de grains rouilles qu'on pourrait savoir s'il en résulterait des inconvénients, expériences qui n'ont pas encore été faites.
La poudre de carie incommode les batteurs dans les granges, en s'introduisant dans leur estomac et dans leur gorge ; elle xenà le pain noir, et ne parait pas faire de mal aux animaux
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auxquels on en donne en substance. Le charbon est moins désagréable aux batteurs, parce qu'il est sans odeur ; il colore le pain noir moins foncé que la carie; les animaux en mangent sans en être affectés.
Ces quatre maladies font un grand tort aux cultivateurs : Tergot est celle qui en fait le moins, parce qu'elle n*a pas lieu dans tous les pays ; la carie et le charbon sont plus répandus, et causent une grande diminution dans le produit des grains ; la rouille, qui heureusement est la plus rare, quand elle est considérable, détruit des moissons entières.
On ne connaît point encore de moyens de s'opposer entièrement à la naissance de Tergot ; on peut seulement le rendre moins abondant, si après avoir défriché un terrain on y sème la première année d'autre grain que du seigle. Il n'est pas au pouvoir des hommes de prévenir la rouille, puisqu'elle dépend de l'état de l'air ; ils en diminueront seulement les effets, en semant de bonne heure dans les endroits frais, en ne fumant que convenablement les terres fortes. Mais on préserve aisé* ment de la carie et du charbon le froment, l'orge et l'avoine, si l'on a l'attention de ne pas trop enterrer les semences et si on les passe auparavant à des lessives.
Ainsi, pour résumer ces singularités physiologiques, on peut dire que dans le partage de ces maladies, le seigle n'a que son ergot, ne connaît ni rouille, ni carie, ni charbon ; que le froment, sujet à la rouille, l'est encore au charbon et surtout à la carie ; tandis que l'orge et l'avoine, peu touchées de la rouille, sont comme exclusivement la proie du charbon ; que la rouille ne se forme que quand la plante cesse de transpirer ; que lorsqu'elle abonde, la mortalité des chevaux augmente ; que la carie, autrefois confondue avec le charbon, en a été séparée par Tillet; qu'elle a une odeur infecte de poisson pourri, mais volatile et facilement dissipée par la chaleur; que dans les épis cariés, les grains sont plus nombreux que dans les épis sains, comme si cet arôme de poisson pourri était un principe de fécondité ; que la paille du froment carié 66t
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rejetée par les animaux ; et qu'enfin la carie est une maladie contagieuse, dans ce sens que le froment la reçoit de l'ivraie sans la lui rendre, et qu'une fois propagée dans le froment, elle ne s'en détache plus, et se perpétue par la génération. Du reste, Tessier a semé dans son livre des figures où l'individu malade est à côté de l'individu sain, et dit aux yeux ce que le texte dit à l'esprit.
« Au traité sur les maladies des grains se rattache le suivant. Dans le premier voyage que Tessier fît en Sologne, un coup d'œil sur les animaux de celte province lui suggéra le texte d'un mémoire qu'il fit entendre à Ja Société le 25 novembre 4777. C'était le prélude d'un ouvrage qu'il fit paraître quelques années plus tard. L'auteur y traite des maladies de ces animaux, et principalement de la maladie rouge et de la maladie du sang, deux épizooties qui ne ruinent que trop souvent les fermiers et les propriétaires, et qui affectent, la première, les bêtes à laine de la Sologne : la seconde, les bêtes à laine de la Beauce. Malgré la presque identité de leur dénomination, ces deux maladies ont un génie opposé. Dans la première, le sang est trop dissous; dans la seconde, il est trop compact. Dans la première, il flue à travers les vaisseaux ; dans la seconde, il rompt les siens. Ici, saignée nécessaire, là, mortelle. Ici encore influence du sol et de la nourriture. En Sologne, tout est humide, même les animaux ; en Beauce, tout est sec, même les animaux. Transportez en Beauce les moutons de la Sologne, ils guériront ; transportez en Sologne les moutons de la Beauce, ils guériront. Dans votre traitement, imitez cet artifice, comme on le fait en Egypte ; et par vos médicaments, mettez la Beauce en Sologne et la Sologne en Beauce. Ici, humectez et relâchez ; là, resserrez et desséchez : ou plutôt, selon la parole d'Hippocr^te, 6tez et mettez ; car dans la médecine des animaux, il importe moins d'altérer que d'ôter ou de mettre A tout cela s'entremêlent d'excellents préceptes sur l'art de conduire et de ménager ces précieux animaux. Viennent enwte les remarquer les plus judicieuses sur le danger
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des habitations. Semez trop de froment dans un champ trop petit, ce froment viendra mal, il sera rachitique, il aura la rouille, il aura la carie, il périra. Mettez beaucoup d'hommes dans un lieu trop resserré, ils périront. Ayez des écuries, ayez des étables trop étroite, trop basses, trop obscures, trop humides, vos brebis et vos bœufs périront ; vos chevaux surtout auront la morve et périront. Tout ce qui respire a besoin d'espace. Chose étrange ! tout cela est connu ; rien de tout cela n'est pratiqué. Mobiles dans nos idées, mobiles dans nos volontés, nous ne le sommes point dans nos habitudes ; nous ne savons point les sacrifier à la raison.
« L'ouvrage dont nous venons de parler parut en 1782. Presque toutes les expériences qu'il renferme, relatives à la maladie du sang, ont été faites en Beauce ; elles ont même un intérêt tout local. Tessier dit qu'il a été plusieurs fois témoin des ravages que faisait cette maladie sur les bêtes à laine d'un certain nombre de paroisses de la Beauce, entre autres Angerville, Andonville, Alonville, Arbouville, Charmont, Autruy, Pannecières, etc. Je ne doute pas qu'elle n'ait eu lieu dans d'autres paroisses de la même province, qui se sont trouvées dans des circonstances semblables.
« C'est en 1775 que Tessier signala pour la première fois cette maladie qui était alors considérable. Depuis ce temps, il l'a vue reparaître souvent et causer plus ou moins de pertes. Il peut y avoir, dit-il, toute l'année, dans certains troupeaux, des bétes à laine qui périssent du sang. Mais en général, c'est en été que cette maladie règne sensiblement. Elle commence ' quelquefois au mois de juin,' on la voit dans toute sa force au mois de juillet et août ; elle décline en septembre. Plus commune dans les années sèches que dans les années pluvieuses, elle enlève un grand nombre d'animaux les jours où il fait plus chaud, et surtout les jours d'orage, et il semble que la mortalité se ralentisse par un temps frais et après les pluies. Elle attaque les moutons, les béliers, les brebis, les agneaux, les anthenais ; plus un animal est bien constitué, moins il en
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est à l'abri. On remarque que les moutons y sonl le plus sujets.
Les symptômes de la maladie du sang étant très-importants à connaître, nous en donnerons un résumé succinct :
Soit que les bergers ne sachent pas ou ne puissent distinguer les premiers signes de la maladie du sang, soit qu'elle produise subitement ses funestes effets, on ne prévoit pas d'avance, dit Tessier, qu'un animal en doive être frappé. Il s'ar* rête tout à coup, paraît étourdi, cbancelant, trébuchant sur ses quatre jambes. Il rend le sang par le fondement et par le canal des urines. Bientôt il tombe à la renverse et meurt en peu de temps, quelquefois dans l'espace d*un quart d'heure ou d'une demi-heurCé Alors on voit sortir de sa gueule et de ses narines un sang noir et épais. Son corps ne tarde pas à se gonfler et à se putréfier. Malgré l'appât du gain, on ose à peine en écorcher la peau, dans la crainte que quelques gouttes de sang jaillissant sur le visage ou sur les mains n'occasionnent des maux dangereux.
On redoute surtout de contracter la maladie appelée dans le pays charbon. C'est la pustule maligne, espèce d'anthrax, qui se communique des bestiaux aux hommes, et les fait mourir en deux ou trois jours, si la tache gangreneuse qu'elle produit n'est détruite promptement par un remède caustique ou par le feu. Cetta maladie est particulière à tous ceux qui manient les laines, les crins, les peaux, tels que les bergers; les ouvriers en laine et en crin, les écorcheurs, les bouchers, mégissiers, etc.
Elle règne dans la Beauce, dans la Champagne, dans la Bourgogne et vraisemblablement ailleurs. M. Chambon, docteur en médecine de Paris, a donné un bon traité de la pustule maligne, où Ton trouve les vrais moyens de la guérir.
La perte occasionnée par la maladie du sang peut être évaluée à un dixième au moins.
Les causes qui déterminent la maladie du sang sont, à ce qu'il me semble : 4^ la constitution des bêtes à laine de la Beauce ; ^ le régime pendant toute l'année et surtout à l'épo-
90 l'abbé tbssikr.
que de la maladie ; 3^ la sécheresse et la chaleur de la saison où elle se manifeste.
Les bêtes à laine élevées et conservées en Beauce, sont plus sujettes à la maladie du sang que celles qu'on y amène des pays humides ; car leurs fibres sont sèches, leur sang est épais et contient peu de sérosité. Elles ont le jarret fort et résistent vigoureusement quand on les prend à la jambe. Leurs yeux, sont vermeils , tout annonce en elles un tempérament sanguin. La pourriture ne les attaque jamais, tant qu'elles restent dans le pays.
Il y a une telle conformité entre le tempérament des hommes et celui des animaux domestiques qui habitent la même province et le même sol, qu'en général ils sont sujets aux mêmes genres de maladies.
En Beauce, les hommes sont rarement bydropiques. Ils le sont fréquemment en Sologne, où règne sur les bêtes à laine la pourriture, espèce d'hydropisie, et la maladie rouge qui lui est analogue.
On a observé que plus les troupeaux sont nourris abondamment et longtemps à la bergerie, plus ils sont exposés à la maladie du sang. Communément, on commence à leur donner à manger vers la Saint-Martin, et même quelquefois plus tôt.
On continue ainsi jusqu'à la mi-avril et même beaucoup plus tard, selon qu'il y a plus ou moins d'herbe aux champs.
D'abord on ne les nourrit qu'en partie ; ensuite on les nourrit d'une manière complète, et on diminue après par degré les aliments qu'on leur donne, en réunissant le temps de la nourriture en partie et celui de la nourriture en entier; on peut estimer qu'on les nourrit en entier pendant cinq mois, lorsqu'il ne s'agit que de suppléer à ce qu'il faudrait de plus de nourriture aux troupeaux, ou ce qui est la même chose de ne les nourrir qu'en partie, on se contente de mettre dans leurs râteliers du froment en gerbe, qui a été presque tout à fait battu. Mais, si on veut les nourrir entièrement, on y ajoute^ le matin, des gerbes de froment qui n'ont pas été battues, Hy,
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le soir, des bottes de vesce qui contiennent tous leurs grains.
On mène, en Beauce, les bétes à laine aux champs en tout temps, excepté quand la terre est couverte de neige. On les retient encore à la bergerie les jours où il tombe de la grêle ou de la pluie froide.
Vers la Toussaint, on commence à façonner les terres qui ont rapporté du froment, afin de les disposer à recevoir des grains de mars. Ces façons ne se donnant que successivement, les troupeaux paissent dans celles de ces terres qui ne sont pas encore labourées. Ils sont conduits en même temps dans les champs qui ont récemment produit des grains de mars, mais moins fréquemment d'abord , afin de leur conserver comme une ressource pour le temps où toutes les terres qui ont produit du froment sont labourées.
A cette époque, les bétes à laine ne trouvant que très-peu d'herbe à brouter, on les nourrit de la manière que je viens de détailler.
C'est peu de temps après Pâques qu'on donne la première façon aux terres qui ont rapporté des grains de mars, temps où se donne, mais lentement, la seconde façon appelée binage. La troisième ne doit se donner qu'après la moisson, immé-^ diatement avant les semailles.
S'il vient un temps favorable, il croît de l'herbe dans les labours de première et de seconde façon. Celte herbe, propre à rafraîchir les bétes à laine, corrige les effets de la nourriture sèche et échauffante qu'elles prennent à la bergerie ; aussi est-elle fort recherchée. Mais s'il ne tombe point d'eau, en sorte que l'herbe ne puisse pousser sur les jachères, on nourrit encore plus ou moins les troupeaux en leur donnant des gerbes de froment presqu'entièrement baUues, et en leur faisant paître sur les champs de la vesce en herbe, surtout à l'approche de la moisson.
Dans les cantons où Tessier a observé la maladie du sang, on ne parque ordinairement que pendant environ trois mois, d^uis la moisson, qui commence à la mi-juillet, jusqu'à la
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Toussaint. C'est parce qu'il n'y a que très-peu ou point d'herbes sur les jachères, que les fermiers ne veulent pas parquer plus tôt. Il esta remarquer qu'en Beauce les parcs s'établissent au milieu des plaines, où il n'y a nul abri contre J'ardeur du soleil, qui tombe d'aplomb sur les bêtes à laine qu*on y renferme au milieu du jour.
Pendant que la moisson se fait, on conduit les troupeaux d'abord dans les chaumes de froment, où il se trouve beaucoup d'herbes et des épis de froment : c'est alors que la maladie du sang est dans toute sa force ; on les mène ensuite dans les champs où l'on a récolté des grains de mars. Ils n'ont point d'autre pâturage jusqu'à la Toussaint.
Les agneaux, à quelque différence près, sont nourris et conduits comme les brebis et les moutons.
A ces circonstances, capables de déterminer sans doute la maladie du sang, il s'en joint une autre qui dispose les bétes à laine à la contracter : c'est l'état des bergeries de la Beauce, toujours trop étroites, trop basses, trop peu aérées. On y laisse amonceler des fumiers qu'on enlève une ou deux fois par an, en sorte qu'en tout temps il y a une chaleur et une fermentation considérables.
Les fermiers croient que la chaleur que causent les fumiers aux bêles à laine entretient cette brumeur qui nourrit la laine, et qu'on appelle suint. Eu supposant qu'H en résulte un peu plus de laine ou de la laine meilleure, il s'agit de savoir si ce faible avantage mérite d'entrer en compensation avec la part que la chaleur des fumiers doit avoir à la naissance de la maladie du sang et à la perte qu'elle cause. On se persuade encore que les. fumiers conservés dans les bergeries ont plus de vertu.
Enfin, plus les moLs qui précèdent la moisson^ sont secs, et plus il fait chaud dans le mois de juillet et d'août, plus on perd de bêtes à laine de la maladie du sang.
L'orsqu'elte se déclara, en 1775, année. où elle fut meurtrière, il faisait depuis longtemps une grande sécheresse qui
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avait tari les mares et empêché les herbes de pousser; en 1780 et 1781, les circonstances ayant été les mômes qu'en 1775, on éprouva une mortalité aussi funeste dans les fermes où l'on ne prit aucunes précautions.
Le moyen de guérir la maladie du sang, s'opère par une saignée immédiate ; mais les remèdes les plus sûrs, ce sont les moyens qu'on peut employer pour la prévenir.
Au lieu de ne donner aux bêtes à laine que du froment en gerbe ou de la vesce en grain, Tessier conseille d'y substituer quelquefois, surtout vers la fin du temps où on les nourrit à la bergerie, du son délayé dans de l'eau, ou de l'avoine, moins échauffante que le froment et la vesce. On aura soin que ces animaux ne manquent jamais d'eau pour boire.
Il est indispen«iable d'enlever souvent le fumier des bergeries, et d'y pratiquer assez de fenêtres pour entretenir des courants d'air, avec l'attention de les laisser ouvertes même en hiver ; on évitera de mettre ensemble un trop grand nombre de bêtes à laine relativement à l'étendue des bergeries.
On préservera les bêles à laine du soleil et de la grande chaleur, si on les mène aux champs de bon matin, et si elles n'y retournent que tard ; mais au lieu de les tenir dans leurs parcs au milieu du jour, on les ramènera à la ferme pour les mettre sous un hangar, ou sous des arbres, ou le long d'un mur à l'ombre.
Les bergers ne conduiront leurs troupeaux dans les chaumes de froment nouvellement coupé, que quelques jours après l'enlèvement des gerbes, surtout au commencement de la moisson, parce qu'on a remarqué que les épis de froment, les premiers coupés, étaient dangereux, vraisemblablement parce qu'ils ne sont pas dans une maturité parfaite.
Parmi les Stables de la Beauce dont la construction vicieuse peut être regardée comme la cause des maladies qu'il vient de décrire, les unes sont trop profondes relativement au terrain qui les environne, les autres trop basses, et il n'y a pas d'ouvertures propres à en renouveler l'air souvent ; le niveau du
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sol extérieur excède celui de Tétable de tms «u fp^^^dre pieds, en sorte que jusqu'à cette hauteur les murs soet humideb^. C'est particulièrement dans ces étables qu'on voit des Y8che$ percluses de leurs quatre jambes.
Le peu d'espace qu'on donne aux vaches, daos certaines étables, expose celles qui sont auprès des murs à. être pressées .par les autres, sans pouvoir s'écarter ni éviter les coupis qii'elle3 leur portent quelquefois. Il arrive de là qu'elles avortent si olles sont pleines, et meurent inévitablement.
C'est à l'état de l'air des étables qu'il croit devoir ropporter 1^ deux dernières maladies; sa manière à cet égard ^9t fondée SUT les faits suivants :
i^ Les vaches des fermes de la Beauce sont presque toute l'année dans leurs étables; elles n'en sortent qu'après la moisson, pendant environ deux mois, pour aller paître dans les regains de sainfoin. On sent que ce régime, qui n'est point ordinaire aux bestiaux, aurait besoin d'être compensé par quelques précautions ;
S** Dans la plupart des étables, il n'y a que de petites fenêtres, exposées lo plus souvent au midi, pu tenues exactement fermées, ainsi que la porte, pendant six mois de l'année, sous prétexte que par ce moyen les vaches ont plus de lait ;
3"* Les planchers, qui souvent n'ont pas plus de sept pieds d'élévation, sont ou voûtés en pierres, oU formés de solives et de planchers, ou de traverses de bois chargées de fourrages, capables de jeter une grande chaleur dans les étables dont les murailles sont construites en pierres. Dans la plupi^rt des for* mes, les fumiers n'en sont enlevés qu'âne ou deux fois par semaine ;
i^ La quantité des bêtes qu'oa renferme 4ans las étables, n'est pas proportionnée à leur longueur ni à lear largeur. Depuis que le prix des fermes a haussé, les laboureurs de la Beauce, où il n'y a point de terres à défricher, opt cherché à rendre plus fertiles celles qu'ils cultivent. Pour y parvenir, ik ont voulu se procurer plus d'engrais en augmentant h nombr#
LABBÉ TBSSIER. 95
de leurs vaches; mais les propriétaires n'ont point agrandi les étables et n*en ont pas fait construire de nouvelles.
Dans plusieurs endroits» les vaches ont à peine, pour se placer, chacune un espace de trois à trois pieds et demi, en sorte qu'il s'en faut peu qu'elles ne se touchent, surtout lorsqu'elles sont pleines. On les dispose ordinairement sur deux rangs. Les étables de quelques fermes n'ayant que douze pieds de largeur, il ne reste entre chaque rang que très-peu de place ;
5^ Enfin, la chaleur y est considérable même en hiver. Pendant Tété, les vaches y soufflent beaucoup, et souvent sont couvertes de sueur ; bien des personnes alors n'y peuvent séjourner que quelques moments. Il a vu dans cette saison une fermière sur le point d'être suffoquée, pour être restée une demi -heure de suite dans une étable. Un thermomètre de corn* paraison ayant été placé plusieurs fois dans ces endroits, la liqueur s'élevait beaucoup au-dessus de la chaleur de l'air extérieur, quoique les fenêtres et les portes fussent alors ou-* vertes. Au mois de juillet, le thermomètre étant au dehors à vingt-deux degrés de chaleur, il monta à vingt-six degrés et demi lorsqu'on l'eut placé dans une étable.
Ces observations prouvent que l'air des étables dont la cons* truction est vicieuse, ne peut être que dangereux pour les bêles qui les habitent, parce que, étant toujours échauffé et rarement renouvelé, il contient trop de parties méphytiques. M. Lavoisier, un de nos plus savants chimistes, a démontré que le fluide dans lequel vivent les animaux, devait, pour être respirable, contenir une partie d'air pur et trois parties d'air mépbytique. Rien n'est plus propre à convertir l'air pur en air mépfaytique, que la respiration de beaucoup d'animaux réunis dans un espace étroit et souvent renfermé^ tel que les étables de la Beauce.
Cette altération de l'air, plus ou moins considérable selon les circonstances et selon l'état des étables, parait propre à causer la maladie du sang aux bêtes les plus vigoureuses, et
96 l'abbé TESSIEft.
des concrétions dans les poumons aux bêtes les plus faibles, lorsque sa pureté est diminuée d'une manière insensible, mais babituelie.
Le taureau périt souvent parce que, dans la crainte qu'il ne blesse les personnes qui entrent dans Tétable, on le place dans l'endroit le plus éloigné de la porte et par conséquent le plus exposé à l'air cbaud et méphy tique. Il a vu des vaches, attachées au fond de certaines étables, éprouver aussi le même sort.
Un fermier et un autre habitant d'Andonville ont perdu chacun quatre ou cinq vaches successivement dans les mêmes places, qui étaient les plus distantes de la porte et des fenêtres.
Ce sont des faits accompagnés de circonstances singulières, qui ont donné naissance aux idées de sort et de sortilège, idées qu'entretient, dans l'esprit des gens de la campagne, la cupidité des charlatans, dans lesquels ils mettent leur confiance. Pour peu qu'on fasse attention aux observations qui précèdent et à celles qui suivront, on reconnaîtra que ces mortalités ne sont dues qu'aux constructions vicieuses des étables, et qu'en cela seul consiste tout le merveilleux.
Le régime étant le même pour toutes les bêles à cornes de la Beauce, et les aliments étant partout de la même nature, on ne peut donc attribuer au régime les maladies dont il estques- .lion, puisqu'elles n'ont lieu que dans quelques endroits.
« En 1783, appelé à l'Académie des sciences, dont il resta membre pendant cinquante-quatre ans, Tessier y fournit plusieurs mémoires intéressants, entre autres sur le Cupreseus desticha, appelé Cyprès chauve des Américains, sur les ravages causés par une grêle abondante pendant son séjour au château d'Andonville, sur le secret pouvoir qui incline les jeunes plantes vers la lumière, et sur le pouvoir de cette lumière relativement aux parties vertes de ces plantes. On ne peut donc, en lisant cet important travail, s'empêcher d'être saisi d'admiration pour l'observateur patient, infatigable, qui, à chaque heure, poursuit sans relâche le but de ses recher-
l'abbé tëssier. 97
ches. La cave de Tessier élail devenue un cabinet de physique, le soupirail était le conducteur de la lumière. C'est dans cette solitude qu'ayant d'abord étudié l'action de la lumière immédiate, il l'observa ensuite, en lui faisant traverser des verres diversement colorés, et atteignit cette conclusion : « Que chez « les plantes comme chez les animaux, la lumière est un élé- « ment indispensable vers lequel elles s'inclinent toujours, et, «de plus, que semblablement aux hommes, elles pâlissent « lorsqu'elles en sont privées. » Tessier, par ses expériences plus étendues que celles de Bonnet et de Duhamel, ajoutait ainsi de nouveaux développements à l'influence de la lumière sur la végétation.
De nos jours , un chimiste aussi distingué par ses découvertes que par ses idées philosophiques, M. Edouard Robin, est venu compléter encore ces idées en démontrant « que, dans « les végétaux comme dans les animaux, il existe un rapport « constant entre la quantité de vie et la quantité de combus- « tion. »
Un autre mémoire a pour sujet une sorte de miellat qui suinte quelquefois de certains peupliers, et qui rappellerait la manne de Moïse. Un autre, sur le bel exemple que donna Poivre en introduisant dans l'Ile-de-France les arbres à épi-, ceries, qu'il avait pris aux Moluques, et dont les rejetons ont été portés jusqu'à Cayenne, où ils ont prospéré : d'où Tessier concluait qu'il serait possible de naturaliser en Amérique les utiles végétaux de l'Asie, le carambolier, le jacquier, le badamier, et réciproquement en Asie ceux d'Amérique. Il proposait d'établir pour cet objet une correspondance entre les colons de l'Ancien et du Nouveau-Monde !
« Au moment où Tessier faisait ces beaux rêves, une ère nouvelle allait s'ouvrir pour lui. On allait lui confier l'afnélioration de la race ovine. Si la plus noble conquête que l'homme ait pu faire est la conquête du cheval, comme le dit Buffon, la plus facile et la plus profitable, au sentiment de Linnée, a été €clle de la brebis. A quelle époque de son histoire et sur quel
98 l'abbé tessieb.
point du globe rhomme a-t-il mis en domesticité cet innocent et paisible animal? Pallas suppose que les montagnards d*Âsie et d'Europe en ont donné le premier exempte ; car, après Ja catastrophe du déluge, tout s'est fait dans les montagnes, dit Platon, et tout en est descendu. Il suivrait de là que la brebis a commencé par être sauvage comme elle l'était en Afrique et en Phrygie du temps de Varron et de Columeile ; comme elle Test peut-être encore chez les Tonguses : et qu'ayant ainsi vécu sans le secours de l'homme, elle pourrait encore subsister par elle-même et sans lui, quoi qu'en ait dit Buffon. Du reste, que, d*un côté, le moufflon du xaurus et du Caucase» de la Corse, de la Sardaigne et des Pyrénées ; que, de l'autre, Targali de Sibérie, soient les souches primitives de toutes les variétés qui peuplent aujourd'hui tant de contrées diverses, il est certain que dans l'antiquité la plus reculée, la brebis se rencontre partout en société avec Thomme. L'homme s'est d'abord nourri de sa chair et vêtu de sa toison. Des peuplades entières n'ont pas eu d'autre aliment ; puis, lorsque l'Orient eut inventé l'art de fabriquer des étoffes, avant d'en relever le prix par des broderies et des couleurs, on voulut avoir les tissus les plus fins et les plus délicats ; et ce fut alors que pour les manufactures de Babylone, de Damas, deTyr et de Sidon, si célèbres en ce genre, furent recherchées les laines de l'Arabie, de la Médie, de la Susiane. Milet tirait les siennes du centre de l'Asie-Mineure, de cette Asie qui donne à ses animaux des fourrures si fines et si lustrées. La Grèce et l'Italie prirent les mêmes soins. Pour prof^ger la laine de leurs brebis, Athènes et Tarente les enveloppaient de peaux. Enfin, deux points essentiels étaient pratiqués. On variait, suivant les saisons, les lieux de pâturage, comme on le faisait et comme on le fait encore en Espagne. En second lieu, pour perfectionner les produits, on s'appliquait à perfectionner les races, et soit en Italie, soit en Espagne, où les laines et les étoffes étaient d'une finesse incomparable, on faisait pour ces animaux ce que le législateur de Sparte avait ordonfié pour ses
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citoyens ; on ne donnait aux plus belles brebis que les béliers les plus beaux, et réciproquement. Je ne sache pas que la physiologie ait jamais fait sur les transmissions héréditaires et sur les effets de la nourriture et des contagions de plus belles expériences que la nature toute seule n'en a fait avec ces animaux. C'est par cette voie que la toison, que tout l'animal prenait une valeur inestimable. En Bétique, le prix d'un bélier de choix était d'un talent, c'est-à-dire de 5,300 francs de notre monnaie. Voilà ce qu'avait fait l'antiquité, et voilà ce qu'après le sommeil du moyen-âge on entreprit de refaire en Europe. On élevait partout des brebis ; mais, soit différence de race, soit différence de climat, de nourriture, et surtout de soins, nulle part la qualité de la toison n'était la même. Pour fabriquer des draps de quelque durée, l'Etat dépourvu de bonne laine n'en obtenait de l'étranger qu'à prix d'or ; et, pour ne point parler des autres États, on ne saurait imaginer, dit Linnée, ce qu'une telle dépendance a coulé à la Suède.
Impatient de ce joug que portait la France , Colbert tenta de l'en affranchir. Ce qu'a fait dans cette vue ce grand ministre s'est perdu dans le fracas des guerres et l'éclat des belleslettres : et tandis que l'Allemagne, la Flandre, le Brabant et surtout l'Angleterre amélioraient sensiblement leurs troupeaux, et que, par l'heureux fruit de ses essai3 continués depuis 1650 et surtout depuis M\b avec des mérinos, la Suède elle-même comptait, en 1764, près de 90 milliers d'excellentes brebis, la France, au nord et au midi, n'alimentait encore ses fabriques qu'avec des laines d'Angleterre et d'Espagne. Enfin, un siècle après Colbert, un ministre s'est rencontré qui reprit les desseins de ce grand homme, et voulut assurer à la France une richesse recherchée de tous les peuples, et plus féconde, selon Linnéç, pour l'Angleterre que le Potose ne l'a été pour l'Espagne. Daubenton fut mis à la tête du grand œuvre. On eut 4e$ bêtes du Maroc, du Thibet, du Roussillon, de Flandre et d'Ang^terre. On eut plus tard des bêtes venues d'Espagne. On les mit toutes à Montbar pour les expériences. Ces expé-
100 l'abbé tessier.
riences durèrent dix ans. Daubenton en mit les résultats sous les yeux de rAcadémie, et ces résultats apprirent ce qu'on pouvait faire.
« On était en 1786. La passion pour l'économie rurale croissait de jour en jour, même parmi les grands seigneurs. La Société d'agriculture, fondée par Louis XV, proposait de faire des expériences à l'école d'Alfort. Louis XVI venait d'acquérir le domaine de Rambouillet. Le comte d'Angivilliers, qui connaissait l'âme toute royale et toute populaire de ce bon prince, lui mit aisément dans l'esprit d'encourager par l'autorité de son exemple, les efforts de tant de généreux citoyens, et de créer à Rambouillet une ferme où les expériences se feraient sur une grande écbelle. Louis XVI adopta cette idée, et agréa Tessier pour faire sous ses yeux les expériences. Tessier obéit. Il commença par mettre en culture différents grains dont les échantillons lui venaient de toutes les parties du monde. La ferme construite, il y fît placer des animaux de choix : mais les plus nécessaires manquaient. Depuis douze à quinze ans, des propriétaires de la Provence et du Berry s'étaient procuré quelques bêtes espagnoles, et cela avec des peines infinies. La toison d'or en avait moins coûté aux Argonautes. Les croisements avaient donné des laines superfines. Châtellerault, Elbeuf , Louviers en avaient fait des draps de qualité supérieure. Tessier supplia le roi de demander quelques mérinos à l'Espagne. Louis XVI écrivit : 380 bêtes prises dans les meilleurs troupeaux arrivèrent à Rambouillet. Ce troupeau prospéra. Il s'accrut en nombre, il prit de la taille et de la force ; la laine fut plus abondante, sans être moins fine. Louis XVI et Tessier ne multipliaient celte belle race que pour la répandre. Partagé avec tous les cultivateurs de France, ce troupeau n'en eût été que plus royal. Pour de moindres services, Edgar, Edouard IV, d'Angielerre, Pierre IV de Caslille, avaient eu les bénédictions
de leurs peuples. Louis XVI , le bienfait du moins ne périt
pas avec le bienfaiteur. J'anticipe sur les temps, pour ne pad morceler cette période de la vie de Tessier. La ferme de
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Louis XVI était compromise. On la déclara nationale, et ce mot la rendit sacrée. Un bureau consultatif d'agriculture fut créé ; j'en nommerai les membres : Cels, Gilbert, Vilmorin, Huzard, La Bergerie, Parmentier. Tessier y prit bientôt la place de Parmentier qu'appelaient d'autres fonctions. Un trésor lui était remis, dit Tessier : c'était le magnifique troupeau de Cbanorier de Croissy, qui le premier avait puisé dans celui de Rambouillet. Ils en prirent un tel soin, durant sa longue absence, qu'à son retour il se trouva plus ricbe qu'auparavant, parce qu'il le retrouva plus nombreux et plus. beau. Pardonnezmoi cette digression. Parmi les conservateurs du troupeau de Rambouillet, Tessier signale avec éloge l'économe de ce grand domaine, M. Bourgeois. On sait du reste qu'un article secret du traité de Bâie, imposait à l'Espagne vaincue l'obligation de livrer à la France 2,000 chevaux arabes et surtout 4,000 brebis et i ,000 béliers. Le traité est de 1795 ; c'est en 1800 qu'on en commença l'exécution ; elle fut incomplète et malheureuse. Mille obstacles la traversèrent, suscités par les hommes et par la nature. Le généreux Gilbert y perdit la vie. Plus tard, des princes, des généraux, des ministres, des négociants, des souscriptions autorisées, mais croisées par des rivalités, provoquèrent des extractions ultérieures, et réussirent en partie. Ces nouvelles colonies, ou restèrent dans les mains qui les avaient acquises, ou furent cédées à des agriculteurs, ou devinrent propriété de l'Etat. Tessier lui-même se forma un troupeau qu'il paya de ses deniers, et dont les rejetons ont peuplé quelques points de la France et des pays étrangers. 11 en préparait pour Odessa, et même pour la Grimée : donnant aussi l'exemple de cette libéralité qui devrait unir tous les peuples, et rendre communs à tous les avantages de chacun.
« En 1805, le duc de Cadore conçut le dessein de former au sud, à l'ouest et au nord de la France, trois bergeries pour les mérinos. Tessier reçut l'ordre de choisir les localités. Il parcourut tous les départements. Nous en avions alors que nous avait donnés la guer-re, et que la guerre nous a fait per-
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dre. L'opération fut plus étendue et plus faliganle qa*elïe ne le serait aujourd'hui. Elle dura plusieurs années. Dans un écrit que Tessier publia peu de temps avant sa mort, et dont je viens de donner l'extrait, il rend compte des bergeries qu*il a fondées ou modifiées, de celles dont il changea le domicile, de celles où il rassembla les débris des troupeaux que la guerre avait dispersés, de celles «nfin qu'il eut la douleur de voir supprimer sous la Restauration. C'est que les administrateurs de ce temps-là étaient imbus de la maxime favorite des économistes et des philosophes, qu'en toutes choses, il faut laisser dire, laisser faire et laisser passer ; qu'en fait d'industrie, les individus s'entendent mieux que les gouvernements; «t qn*enfin certaines bergeries étant trop onéreuses à l'Etat, la bonne économie prescrivait de les vendre à des particuliers, qui en tireraient meilleur parti pour eux et pour l'Etat lui-même ; maxime dont Tessier reconnaissait la justesse, maïs dont il déplorait l'application à ses chères bergeries. Tessier avait raison, sans doute. Il est des choses que les particuliers ne veulent jamais apprendre, quelle qu'en soit l'utilité, et sur lesquelles ils ne se forment que par la longue action des corporations ou des gouvernements. Supposez qu'à la renaissance des lettres, le soin de les faire revivre eût été livré à des particuliers, nous serions encore dans la barbarie. Ce que je dis des lettres, je le dirai de la vaccine, je le dirai de certaines professions, je le dirais même de l'éducation, car dans un Etat bien réglé, toutes les âmes doivent être frappées au même coin, comme la monnaie, pour ainsi dire, et cette unité exclut toute fantaisie individuelle. Il est des institutions qu'il ne faut jamais détruire, ne servissent-elles qu'à rappeler Constamment à l'esprit des citoyens un soin qu'ils ont à prendre, un devoir qu'ils ont à remplir. Tous les Romains avaient du feu ; mais ce feu pouvant s'éteindre, ils s'étaient ménagé le feu des vestales. Du reste, on lit dans ce petit ouvrage, avec un intérêt qui fait sourire, le trait de sévérité romaine que Tessier déploya dans une bergerie de race pure ; mais qu'avait profanée
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la présence d'un bélier venu du dehors. Quel était cet inconnu ? Il paraissait être lui-même de race pure; et cependant Tessier le bannit, et condamna sans pitié toute une génération à la coupe et à la vente, afin de rendre à la bergerie la réputation de pureté qu'elle avait perdue. Moïse ne purifiait pas avec plus de rigueur le camp d'Israël. C'est qu'il en est d'une bergerie comme de la femme de César: il faut qu'elle ne soit pas même soupçonnée. Ou plutôt, n'est-ce pas là un exemple de la calomnie? un exemple de la défiance et du mépris qu'elle doit inspirer (1)? » L'ouvrage le plus considérable de Tessier est l'instruction qu'il fit paraître sur les bétes à laine, et particulièrement sur la race des mérinos. Cet ouvrage, publié par l'ordre du gouvernement, devait remplacer l'ouvrage que Gilbert avait écrit sur le même sujet, et dont les deux éditions de 1797 et 1799 étaient épuisées. La seconde édition de l'Instruction rédigée par Tessier est de 1811 . Nulle part mieux que dans ce dernier ouvrage, vous ne rencontrerez une preuve éclatante de l'extrême ductilité de la matière animale. Car, si dans l'ordre des ruminants, les moutons forment une espèce, et si, malgré les étranges différences qui les distinguent l'une d'avec l'autre, les sept races qui les partagent ne sont que des variétés, comme le pensent Buffon et Linnée, on ne s'expliquera ces différences que par l'action successive ou simultanée du climat, du terroir, de l'habitation, de la nourriture et des accouplements divers ; concours de causes qui élève la taille ou l'abaisse, courbe le chanfrein, abat les oreilles, redresse, renverse, écarte les cornes, les contourne en spirales, les retranche ou les multiplie, allonge ou raccourcit le sabot, change le poids, la couleur et la qualité de la toison, la consistance et la saveur des chairs et du lait, accumule la graisse autour des reins, quelquefois avec excès, dit Aristote, ou la rassemble en globe, en masse, du poids de plus de trente livres, à l'extrémité de la queue : métamorphoses qui feraient méconnaître l'animal si elles étaient
(1) Parisel, Éloge de Tessier.
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moins superficielles, elsi l'ensemble des organes ne conservait des caractères essentiels el^mmuables. On comprend ce qu*une nature si fixe et tout ensemble si désarmée, si douce et si flexible a pu devenir dans les mains de Thomme, et comment cette merveilleuse aptitude à revêtir tant de formes extérieures, a pu le conduire à transformer les races les unes dans les autres, afin de s'approprier la meilleure, c'est-à-dire la plus utile et la plus belle. Tous les animaux ont leurs aristocraties. Celle des moutons espagnols est aussi ancienne que le monde. C'est là qu'il a fallu puiser en Europe pour perfectionner les troupeaux ; mais à Rambouillet, elle y a été conservée sans mélange, et, je le répète, elle y est devenue supérieure à ellemême. Là, sous un ciel inconstant et pluvieux, l'attention, les soins, une habitation commode, et surtout une nourriture abondante et choisie, ont été pour ces animaux, l'équivalent d'un climat plus égal et plus doux. Ce qui doit, du reste, nous intéresser dans le livre de Tessier, c'est la description qu'il fait des maladies, de ces maladies si négligées et si mal connues, avant que l'introduction des mérinos eût éveillé, sinon quelque pitié, du moins quelque curiosité, en éveillant l'intérêt. Celte fois Tessier traite ce triste sujet dans toute son étendue. Il reproduit le tabeau de la maladie rouge et de la maladie du sang; mais il y joint toutes les autres, spécialement le charbon, la pourriture et le claveau ; le charbon, cette gangrène familière aux animaux domestiques, et que ces animaux communiquent à l'homme par toutes les parties d'eux-mêmes : par leurs chairs et leurs peaux, par des gouttes de sang ou de salive, par quelques poils, par les ustensiles qui les ont touchés , la pourriture, si voisine de la maladie rouge, si funeste dans la basse Egypte, dans la Sologne, même dans TEstramadure, pendant les pluies ; Gilbert eut ainsi la douleur d'y perdre la majeure partie de ses moulons ; le claveau, cette variole que l'inoculation vaccinale ne prévient pas, que mitigé heureusement une inoculation plus directe, maladie formidable et tellement transmissible, qu'un troupeau affecté de clavelée ayant
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traversé une route, le troupeau qui passera longtemps après s'infectera de la contagion. Quelle puissance dans ces fermons invisibles! Dans ces sortes de zéros matériels, non moins subtils que ces molécules odorantes que Thomme laisse après lui sur sa trace, et si petites que le calcul les assimile pour le poids à la 900, 000» partie d'un grain ! Oh ! que nous ne sommes rien ! dit Bossuet ; et que faut-il pour déconcerter et détruire les combinaisons vitales ! Tessier, toutefois, ne se borne point à la peinture des maladies. Il en marque le traitement. Il indique surtout les moyens de les prévenir. Il n*a point oublié les maladies chirurgicales. Selon lui, pour prévenir le tétanos qui succède à la castration, le berger a le soin de tenir un doigt entre les mâchoires du jeune opéré (4). Quoi donc ! une gêne si légère suflBrait-elle pour donner le change au système nerveux, et rompre à l'intérieur ces rapides courants de sensibilité qui aboutissent à des convulsions? L'ouvrage est terminé par un article sur les bergers et les chiens. Daubenton n'a pas daigné décrire un grand Traité sur l'éducation qu'il importerait de donner aux unes comme aux autres. Rien de moins honoré parmi nous que la profession de berger ; et cependant, quoi de plus estimable que la vie simple, frugale, laborieuse d'un homme qui, plein de courage, de dévouement, de zèle et de fidélité pour l'intérêt d'un maître, est tout à la fois le guide, le protecteur, le médecin d'un grand troupeau (tant vaut le berger, tant vaut le troupeau), et sait, pour le même intérêt, associer à ses talents ceux d'un animal fidèle et courageux comme lui, que la nature nous a donné, plutôt comme un ami que comme un auxiliaire, et dont la prompte et docile intelligence se développe surtout par le sentiment.
« Ici deux difficultés. Vous taire les autres écrits de Tessier serait un sacrilège ; les produire en ce moment devant vous, en serait un autre. Ce serait nuire à sa gloire par sa gloire
(1) Comparez ce que dit à ce sujet Hurtrel d'Arboval , dans l'article Tétanos du Dictionnaire de médecine , de chirurgie et d^hygiène vétérinaires. Paris, 1839, T. VI, page 73.
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même. <]!es écrits soat disséminés dans le recueil de l'Académie des sciences, dans celui de la Société royale, dans la partie rurale de VEneyclopëdie méthodique, dans le Xowmal des SaxKi/nts,, idans \q Code nural, dans le Manuel des Maires, dans le Bulleim de la Société d'encouragement, dans celui de la Facuhé de médecine, dans les M^oires de la Société royale d'agctculture, et dans ces Annales d*agriculMre àonX il a été le fondateur, et qui, interrompues trois ans, ont ^té reprises eticontinuéesipar MM. Bosc et JBuzard fils, et forment aujourd'hui une icollection de \ 38 volumes. Le JHctionnai/re d'agriculture de Rosier, celui qu'a publié Déterville, et surtout la nouvelleédition du grand ouvrage d'Ollivier de Serres, mise au jour par Huzard, tous ces grands ouvrages doivent en partie leur valeur aux notes de Tessier. Dans un de ses premiers mémoires, il. désirait que les propriétaires s'astreignissent en faveur de l'agriculture à résider dans leurs terresycamine les évêques darys leurs diocèses. Louis XYI applaudissait à ces vues. On ne saurait habiter les champs sans en admirer la richesse, sans aimer le travail qui la produit : et cet amour une fois dans leicœur, Jes mœurs changeât. L'âme se détache de tout ce qui n'est que vanité;. elle s'ouvre aux sentimenisdes vrais biens : la paix, la liberté, l'indépendance ; elle veut les répandre autour d!elle pour s'en mieux pénétrer, et n'estime plus que ce qui est vrai, simple et utile. Heureux les peuples où de si sages habitudes ne sont pas le fruit des calamités politiques !
« Ces dernières paroles me ramènent à l'ordre des temps que j'iavais abandonné, et je reviens à cette époque de désastre que je ne rappelle jamais sans une affliction profeude, au les plus dignes citoyens, un Lavoisier, un Malesherbes, étaient dans les mains de l'iniquité, et où Tessier, c'est-à-dire: la vertu, laeandeur, la bonté, l'humanité, la modestie même et le savoir, où l'ami d'un roi excellent comme lui, et comme lui environné d'aveugles fureurs, fut contraint, pour s'y dérober, de recourir au déguisement et à la fuite. Protégé toutefois par l'amitié que
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lui porldient en secret Uint de cœurs honnêtes (et j'ai pris soin de les nommer), il obtint une commission de médecin militaire, et fut expédié sous un faux nom pour l'hôpital de Fécamp. Il arrive. Il trouve là toute formée une société qui, sous le nom de société populaire, s'occupe uniquement des objets qu'il a tarit étudiés ; je veux dire de la terre et des riches dons qu'en peut tirer la culture. On invite aux séances le médecin militaire. Il vient; il parle, et ses paroles le font découvrir. Le secrétaire de la société reconnaît dans l'orateur l'écrivain de V Encyclopédie, Au sortir de l'assemblée, il lui frappe doucement sur l'épaule, et lui dit à voix basse : Salut à M. l'abbé Tessier. — Je suis perdu, murmure Tessier. — Vous êtes sauvé, réplique le secrétaire; et sur-le-champ naît entre ces deux hommes une amitié qui ne s'est jamais démentie. Ce seiîrétaire, vous le savez, était Georges Cuvier ; Cuvier tout jeune encore, main déjà brillant de ce génie élevé qui a honoré la France, et à qui Tessier eut le bonheur d'ouvrir les portes de la capitale, en l'adressant à la société philomatique, avec cette recommandation : J'ai trouvé une perle en Normandie. C'était lui ouvrir les portes de la gloire, de celte gloire qui dans les cœurs faits pour elle l'emportera toujours sur la fortune. Il était dans la destinée de Tessier de faire en ce genre une seconde découverte qui était, pour ainsi dire, le complément de la première. Je tiens de lui-même que le service qu'il rendit à Cuvier, c'est-à-dire à la France, il le rendit à Delambre ,• et que c'est par lui, par ses conseils, par son aide, que ce rare mérite fut conduit, comme celui de Cuvier, à luire de tout son éclat dans le monde savant comme dans le sein de l'Académie des sciences. L'Académie lui dut à la fois ses deux secrétaires perpétuels.
« Cependant l'âge s'avançait, et Tessier conservait toujours les forces qu'il tenait de son heureuse constitution et delà constante sérénité de sa belle âme. Déjà éprouvé par de longues courses, il fit à soixante-onze ans le voyage de la Suisse, pour étudier à HofiFwylh, dans le voisinage de Berne, le grand établissement rural qu'exploitait M. de Fellemberg, et dont la
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célébrité occupait alors toute TEurope. A soixante-dix-sept ans, il se rendit à Marseille, au-devant de ces belles chèvres de race thibétaine à longue soie, qu'Amédée Joubert était allé, pour le baron Ternaux, prendre chez les Kirghis, et qui, après des marches fatigantes, après une longue et pénible traversée, arrivaient en France rendues, mourantes, couvertes d'ulcères. Tessier les traita, les guérit et les fit conduire à Perpignan, dans Tasile qu'il leur avait préparé. Louis XYIII se proposait d'en former un grand troupeau dont il aurait doté la France, comme Louis XVI l'avait dotée de ses mérinos. Varron, Morgagny, Heberden composaient leurs ouvrages à quatre-vingts ans; à quatre-vingt-deux, Fontenelle écrivait son dernier éloge; à quatre-vingt-six, Tessier, de concert avec Huzard, écrivait sur la pourriture des moutons ; à quatre-vingt-douze, sur les moyens d'étouffer la propagation du blé noir qui venait d'envahir en quelque façon toutes les récoltes ; et sur le seuil de sa tombe, il acheva, sur l'introduction des mérinos et sur les événements dont elle a été l'origine, l'histoire que vous avez entendue, et qui est écrite d'un bout à l'autre avec cette netteté que Théophraste mit à quatre-vingt-dix-neuf ans dans ses Caractères, Le magnifique troupeau que Tessier s'était fait, et qui fut le principe de sa fortune, il le transporta dans une propriété qu'il avait dans la Brie. Ce domaine, de médiocre valeur, s'est amélioré de plus du double dans ses mains ; et, pendant vingt ans, il a montré par son exemple à ses voisins, ce qu'on peut faire avec des prairies artificielles et Fart des assolements. La commune qu'il habitait n'avait point de route pour exporter ses denrées. Il fit construire à ses frais une route de plus d'un myriamètre, qui aboutit à un marché. Maire de celte commune, il concourut à un établissement d'éducation pour les jeunes filles du village ; il y attacha une rente perpétuelle, une maison, un jardin; il donna un presbytère au curé ; et chaque année, pour donner du pain à des familles malheureuses, il les invitait à des travaux toujours renouvelés, comme à un banquet où elles trouvaient un double aliment; car, avant
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de le nourrir, le travail apaise Thomme et Télève en lui révélant sa propre dignité. Tout homme utile sent en effet qu'il a le droit d'occuper une place parmi ses semblables, et quelque petite qu'on la suppose, pour peu qu'il soit juste, il en sera satisfait, car elle est son ouvrage. C'est ainsi que les jalousies s'éteignent par le travail, et que, malgré l'inégalité des parts, la concorde se forme entre les citoyens. Oui, la première récompense du travail, ce n'est pas la nourriture, c'est la paix, le contentement, la vertu. Tel était le sentiment de Tessier; tel était le principe de sa pitié pour les malheureux. Mais tant de soins si charitables, tant d'œuvres si humaines et si nobles touchaient à leur terme. Tessier fléchissait insensiblement sous le poids des années. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Le 41 décembre 1837, il s'endormit pour toujours ; et par la mort la plus douce, il rendit à Dieu et à la terre ce qu'il en avait reçu. Du moins, les saintes images des vertus qui ont honoré toute sa vie accompagnèrent ses cendres jusqu'à son dernier asile, comme elles sont associées dans nos esprits aux souvenirs quMI y a laissés.
« Tessier avait une taille élevée, une physionomie noble et douce, des manières engageantes, une politesse que nous n'avons plus, un désintéressement, une droiture, une loyauté, un sentiment de justice, qui seront toujours trop rares parmi les hommes, et qui cependant leur seraient si nécessaires et leur tiendraient lieu de l'onéreux appareil des lois et des gouvernements. Son esprit s'était pénétré de bonne heure des chefs-d'œuvre admirables qu'ont laissés pour les délices du genre humain les admirables siècles d'Auguste et de Louis XIV. L'unique charme de ses loisirs était la lecture des grands poètes latins et français. Il savait par cœur Horace et La Fontaine ; et souvent, dans ses entretiens familiers, son langage prenait la teinte de leur philosophie ou s'aiguisait de leurs traits les plus délicats (1).
(1) Pariset.
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Tessier avait été inspecteur général des bergeries de Fr^oce; mais cet emploi, ce prix de son zèle et de ses longs services, peu de mois avant sa mort, il le perdit : on lui ôta ce qu'allait lui ôter la mort. On la prévint comme pour mêler quelque amertume aux dernières heures de la vie la plus utile, la plus inoffensive Ce fut, en effet, un coup terrible pour ce bon et honorable vieillard, de se voir obligé de résigner ses fonctions. De nos jours même, n'est-il pas regrettable que de semblables coups atteignent le corps médical ? N'est-ce pas dégrader un homme, parce qu'il a touché la soixantaine ( l'âge de Texpérience), de le condamner à quitter son hôpital, à abandonner le service qui a été le rêve de toute sa vie? De plus, n'est-ce pas enlever aux pauvres, aux enfants de Dieu, des praticiens éclairés, de véritables médecins ? Le seul mot de Tessier à cette triste nouvelle fut : « Et Huzard ? » Huzard, cet autre lui-même, était conservé. Ces deux savants qui ne se quittaient jamais, ces deux octogénaires qui, l'un sur l'autre appuyés, se rendaient toujours ensemble aux séances de l'Académie dont ils étaient, quoique les plus âgés, les membres les plus actifs, les plus exacts ; ces deux amis enfin, que rien n'avait séparé, devaient l'être, l'être par l'ingratitude des hommes. Mais la fortune, qui semblait avoir épargné Huzard, eut comme un regret d'avoir conservé le collègue de Tessier : elle enleva, peu de temps après, cet autre bon pasteur à son troupeau. Cette destitution fut si pénible pour Huzard qu'il ne put y survivre ; et l'homme qui avait eu pendant sa vie les mêmes honneurs que Tessier, termina sa carrière en souffrant les mêmes maux.
Un autre nom , qui ne doit pas être laissé à l'oubli , se rattache intimement à l'existence de Tessier, celui d'une personne pleine d'intelligence et de cœur, qui a semé dans la vie du savant les douces fleurs de l'amitié.
Membre de l'Académie royale des sciences et de celle de médecine, de la Société royale et centrale d'agriculture, de celle d'encouragement pour l'industrie nationale, des conseils généraux d'agriculture, des manufactures et du commerce aux
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éôoles centrale&y rédacteur du Journal des Sattmta, de celui de V Agriculture, membre de l'Inslilut, de l'Académie des sciences et beaux-arts de Lyon, chevalier des ordres de Saint- Michel et de la Légion-d'Honneur, Tessier s'unit, en 4802, avec mademoiselle de Monsure, qui, issue d'une des plus anciennes familles de Picardie, avait hérité de ses aïeux une noblesse conquise par Tépée : celle de Tessier lui venait par la science ; mais ils en possédaient l'un et l'autre une préférable, celle du cœur. Femme à l'esprit vif, pénétrant, mademoiselle de Monsure, devenue madame Tessier, fut, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'incitateur, le vrai complément de son mari. Jusqu'alors, Tessier avait toujours vécu retiré, se contentant de la société d'Huzard, dans laquelle il trouvait une affection plus solide que les liens du monde. Mademoiselle de Monsure, faisant violence à l'esprit de retraite du savant, le mena dans le monde où il ne fut jamais plus éloquent que par la bouche de son épouse, qui trahissait habilement sa modeslie. Jamais union ne fut mieux assortie, jamais vie d'intérieur ne fut plus douce. N'ayant pas d'enfants, toute leur affection consistait.dans un échange mutuel de bons sentiments. Que de fois on entendit M. Tessier, sur la fin de sa longue carrière, répéter que s'il avait tant vécu c'était grâce aux bons soins de son épouse. En effet, madame Tessier a toujours été pleine de dévouement jusqu'à ses derniers jours. Accompagnée du docteur Double, elle entourait son mari des soins les plus assidus ; elle a été l'ange tutélaire de sa vieillesse. Tessier n'est plus, mais plusieurs savants ont fait revivre à jamais sur sa tombe les rameaux qu'il avait cueillis à l'immortalité. L'obligeance, la bonté de Tessier, a dit le baron Silvestre, n'avaient pas de bornes. Le vif et constant intérêt qu'il prenait au bonheur de son pays et aux progrès de la science qui peut le mieux assurer ce bonheur, occupait toute sa pensée, et était sans cesse l'objet de ses vœux les plus ardents.
« Pourquoi des homme si bons, si utiles sont-ils enlevés? Mais ils laissent après eux leur exemple à suivre. N'oublions