PLACARD PUBLICITAIRE DU " TAMBOURIN
PARU DANS LE JOURNAL " LE ChAT NOIR
Lui-même les trouva « un peu sales », trop noires, et accepta volontiers d'en tirer en sanguine; dans cette voie, il fallait s'attendre à ca qui arriva : d'autres couleurs furent essayées : ocre jaune, ocre rouge, gris, verdâtre, orangé; toutes lui plaisaient infiniment par leur diversité.
Vincent était ravi et ne parlait que de continuer l'estampe, surtout pour reproduire certaines de ses toiles.
Hélas! Absorbé par ses pinceaux, il ne put reprendre la pointe : le fameux essai est resté unique!
La planche a beaucoup tiré du vivant du docteur Cachet qui distribua largement les épreuves pour répondre au désir de Vincent de diffuser ses œuvres; nous avons continué avec plus d'ampleur encore, dotant d'abord certains musées, distribuant surtout aux artistes nippons, jusqu'au jour où les marchands s'en mêlèrent.
L'épreuve ancienne, donnée à mon ami Loys Delteil, atteignit à sa vente, la somme de deux mille francs.
Le « cuivre » usé, ne tire plus depuis longtemps; c'est une planche de 0,183 sur 0,151 qui ne figure pas dans la photo, mais qui n'en est pas moins un très précieux souvenir '.
Ce mémorable dimanche est encore marqué d'un autre souvenir également curieux : le fascicule N" i (janvier 1890) du Mercure de France, contenant l'article d'Albert Aurier : « Les Isolés — Vincent Van Cogh », le seul article publié de son vivant, et envoyé par Théo à son frère, à Saint-Rémy.
Parmi beaucoup d'appréciations justes et d'éloges mérités existent ces éternelles et fausses comparaisons tendant à prouver ici que les maîtres hollandais anciens, poncifs et très « bourgeois » sont bien les authentiques ancêtres de cet artiste nouveau en tout et qui semble ne devoir être rattaché à leur lignée que pour mieux montrer combien il s'en écarte; paradoxe évidemment mais dit en phrases extraordinaires, d'intention excellente.
Quel contraste avec la modeste réponse de Vincent s'évertuant à démontrer que ses qualités de couleurs, il en est redevable à Monticelli, et qu'il doit le reste à Gauguin.
Aurier, malgré son style parfois « décadent », avait, en général, le mérite d'un critique convaincu, dans le cas présent il eut celui, plus grand encore, d'oser parler le premier de l'illustre Inconnu. Il est, avec Julien Leclercq, parmi les premiers admirateurs; tous deux ont droit à notre considération.
Après une telle liste d'impressionnants souvenirs, souhaitons que le lecteur partage notre émotion, sans quoi nous n'aurons dressé qu'une énumération sèche, froide d'objets quelconques, inanimés, presque sans valeur.
Que chacun, au contraire, se recueille un instant, qu'il réfléchisse à ce que représentent ces accessoires dans la vie intellectuelle d'un homme, d'un artiste; qu'il songe au prix inestimable qu'ils acquièrent exclusivement par notre vénération; qu'il sente qu'une force, une persévérance, une pensée à dominé ces matériaux; qu'il y voie enfin, une manifestation même infime, de trois vies extraordinaires, de trois existences notables qui ont à jamais marqué leur place parmi les cerveaux humains : Cézanne, Cachet, Van Cogh.
Et celui-là ne sera pas que l'amateur banal de leur peinture mais l'admirateur compréhensif, le véritable ami de ces boni mes.
1. Donation du cuivre de l'estampe au Musée de l'Impressionnisme (novembre 1951).
Dans l'ambiance que nous nous sommes efforcé de créer, il nous reste à citer non plus seulement un pieux souvenir, mais de véritables reliques de Van Gogh.
Lorsqu'en 1905 on dut procéder, au cimetière d'Auvers, à l'exhumation des restes de Vincent, la concession de quinze ans étant expirée, le docteur Cachet, qui assistait notre vénérée amie, Mme Van Gogh, préleva parmi les ossements du robuste squelette une touffe de racines des arbustes plantés sur cette première sépulture.
Le fusain avait poussé et ses radicelles s'étaient propagées en profondeur particulièrement à l'emplacement de la cage thoracique, parmi les côtes affaissées. Pieusement, le docteur plaça ce chevelu dans une enveloppe sur laquelle on déchiffre encore son écriture :
Vincent Van Gogh Kadiccs prof, de corporc niovtuo
J"ai ajouté : 13 juin 1905.
Dans le nouveau cercueil les ossements furent rangés dans leur position respective, tandis que le docteur considérait le crâne énorme, aux pommettes et arcades sourcillières proéminentes. Nous rééditions involontairement la scène des fossoyeurs d'Hniiilet, et Delacroix, présent, n'eut pas été moins tragiquement inspiré qu'autrefois pour ses dramatiques compositions.
Moi-même (je l'écris pour la première fois) plaçai la tête en haut de la bière qui — après quelques minutes de recueillement — fut fermée et inhumée à la place actuelle.
Depuis la disparition de mon père, j'ai tenu, ainsi que je l'ai promis à Mme Van Gogh, à ce qu'aucune main mercenaire ne prenne part à l'entretien de la double sépulture : des mains qui ont tenu le crâne de Vincent, n'étaient-elles pas les plus indiquées pour ce soin?
S'il s'est trouvé quelqu'un assez mal informé pour ne pas l'apprécier, c'est regrettable : le devoir est sacré et j'espère le remplir jusqu'au bout.
ACHEVÉ d'imprimer