VAN GOGH. — ROSES ET ANÉMONES
il n'a vu qu'à travers les « images » de ses propres artistes, dessinateurs et coloristes excellents et, comme lui, observateurs à imagination primesautière et puissante.
Ce sont les deux premières livraisons (mai et juin 1888) du Japon artistique, débuts d'un recueil de textes érudits signés de noms déjà bien sympathiques : Bing, Burty, Duret, Hayashi, de Concourt, etc.
Vincent trouve cependant que :
Le texte du Japon de Bing est un peu sec et laisse à désirer, il dit qu'il y a un grand art typique, mais s'il en donne quelques bribes, il ne donne pas très bien à sentir le caractère de cet art.
Il apprécie certainement mieux les illustrations :
J'ai mis dans ma chambre le fameux portrait d'homme, la gravure sur bois que tu connais, une mandarine de Monorou (la grande planche de l'album Bing), le brin d'herbe (du même album)...
Il ne s'agit pas d'une « mandarine » mais d'une beauté célèbre de Yedo, Osoukoumo, peinte par un élève de Moronobu.
Qu'est devenue cette reproduction?
On ne sait. Elle n'a pas suivi le brin d'heibc qui, lui, est toujours là.
Au temps où naquit sa passion, ce sont des originaux que Vincent fixait aux murs de son atelier, rue des Images, a Anvers; à de simples reproductions il n'accordait pas indistinctement l'honneur de l'accrochage dans l'atelier d'Arles et celles restées dans les deux livraisons dent nous parlons ont été accidentées et tachées de couleurs et d'huile.
Dans la photo, tout à côté du japon artistique se voit un cadre avec deux japonaises, des femmes ayant chacune un enfant.
Les sujets sont des « crépons » découpés mais fixés ensemble sur un fond doré. L'inscription que j'ai tracée à droite et en bas à gauche signifie que ces deux images se trouvaient dans la chambre de Vincent, au moment de sa mort, à Anvers, en 1890.
Elles me furent données par Théodore, en même temps que quelques autres feuilles de la collection de Vincent, qui n'ont pas trouvé place dans la photographie mais dont nous allons dire un mot.
Ce sont d'abord quatorze estampes représentant des héros de légende, des acteurs, etc., par des maîtres dont le plus connu est certainement Toyokuni, les autres sont signées Kunichica, Yoshitora et Yoshikazu.
En l'occurrence, la valeur des maîtres est secondaire : Vincent, à part quelques pièces connues — particulièrement des paysages, — ignorait jusqu'à un certain point, les merveilles de l'Ecole Ukioyé, la seule véritablement divulgv ée par l'estampe.
Logiquement et en dehors de toute idée spéculative, les bonnes épreuves pour lui étaient, avant tout, celles qui lui plaisaient par leur caractère documentaire, par leur dessin ou leur coloration.
Nous sommes loin d'un commerçant avisé ou d'un amateur spécialisé, à l'affût des épreuves princeps, ce qui n'empêcha pas Vincent de conseiller fortement à Théo de constituer un stock important de « crépons » de façon à se faire le placier de Bing.
En réalité, il distribuait gracieusement la majeure partie de sa marchandise et celle qu'il
LE VASE EN GRÈS JAPONAIS Musée du Louvre
gardait n'avait surtout malgré tous ses calculs, qu'une valeur décorative et instructive : l'assemblage de caractères japonais qu'il a répartis autour de ses copies d'Hiroshighé, les estampes qu'il a distribuées dans des fonds de portraits comme celui de Tanguy et le sien donnent une idée de l'importance qu'il attache au côté décoratif pur... mais ceci est un autre chapitre.
Aujourd'hui, ces modestes mais précieuses estampes, « religieusement » montées, par mes soins, sur un merveilleux papier japonais ancien, précédées de deux préfaces en japonais, d'explications en français, hollandais et allemand entièrement écrites au pinceau, constituent un recueil unique, présenté en un style franco-japonais, à couverture jaune et bleue : Gogh no omo i dé. — Souvenir de Van Gogh.
C'est pour moi, l'incarnation de cette admiration totale de Vincent, pour un art qui eut sur son « métier à lui », une influence considérable, bien autrement quintessenciée que chez tous ses prédécesseurs impressionnistes : Vincent est \raimcnt ur. parent authentique des artistes nippons.
Chose extraordinaire, il prétendait que les Japonais se servent pour dessiner de phiines en roseau et en bambou; or, ils n'ont jamais employé ni l'un ni l'autre.
Personnellement, il fît surtout usage de roseaux taillés, dans ses débuts, en Hollande, puis dans le Midi où il pouvait s'en procure'- facilement.
Il n'ignorait pas qu'au Japon le bambou est une sorte de « bienfaiteur national »; c'est le bois de première nécessité avec lequel on fait de tout, même des cure-dents... mais... pas de pinceauxl
En somme c'est à une méprise et à son enthousiasme pour ce qui touche à l'art japonais qu'on doit l'essai du bambou comme plume à dessin.
Les traits d'encre soulignant la mine de plomb dans un dessin — d'après nature — fait à Anvers, la Ferme du père Eloi, sont obtenus à l'aide de cet ustensile, malheureusement, l'encre ordinaire, substituée à l'encre de Chine, a passé à la lumière.
Selon sa méthode habituelle, Vincent donna, au docteur Cachet, » l'instrument » et cette déiiionstration de Ici nniii/cre de s'en servir! Dans la photo, trois spécimens se voient, à droite, à côté de la Fille Elisa.
Le 25 mai 1890, dimanche de la Pentecôte, Vincent, pour la première fois, déjeuna à la maison : on lit alors réellement connaissance.
La conversation, tronquée à sa précédente visite, fut reprise et étendue, maintes questions furent envisagées entre autres celle de l'estampe. Elle captait le médecin plus encore que le peintre lequel, cependant, n'en avait jamais abandonné l'idée depuis le temps déjà lointain où, en Hollande, il avait dessiné ses lithos : seules des circonstances favorables avaient manqué à la réalisation.
En ce domaine — comme en médecine d'ailleurs — il était difficile, avec le docteur, de s'en tenir aux seules paroles, il fallait toujours en arriver .lux actes : dans la maison, peintre, graveur, sculpteur, voire même musicien, pouvait, séance tenante, exercer son talent, les matériaux étaient à sa disposition; il ne tenait qu'à l'artiste de faire un chef-d'œuvre.
Aussi après le déjeuner en plein air, dans la cour, une fois les pipes allumées, une pointe et un cuivre vernis furent mis entre les mains de Vincent, qui accepta d'enthousiasme, son nouvel ami comme motif.
Sitôt tracé, le dessin fut mordu — sous l'œil de Van Ryssel — comme, dix-sept ans auparavant, l'avaient été ceux de Cézanne.
Ainsi naquit l'Homme à la pipe, la seule eau-forte de Van Gogh.
L'opération n'était pas terminée : l'impression devait encore davantage amuser Vincent. Tl tira illico quelques épreuves qui vinrent boueuses, faute d'essuyage.
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