‹ Souvenirs de chasse (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · PAULIN ET LE CHEVALIER, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PAULIN ET LE CHEVALIER, ÉDITEURS

BDE RICRFXIED, GO ^ / 1849

Un jour, dans ma jeunesse, il m'arriva de rencontrer Fillustre docteur Gall. C'était chez Tun de ses amis, vieillard d'un mérite éminent, et qu'une extrême modestie, poussée jusqu'à la timidité, a seule empêché d'être aussi célèbre qu'une foule d's^çtes ou d'écrits dont il est l'auteur véritable, quoique tou^ jours il en ait laissé à d'autres l'honneur et la responsabilité. Ce vieillard, qui me traitait en fils plutôt qu'en protégé, voulut que l'inventeur de la phréno-^. logie essayât sur ma tête la merveilleuse puissance ^ qu'une longue habitude d'observation lui avait donnée pour découvrir les penchants et les facultés naturels. S^ Des choses qu'il dit à mon sujet, la plupart étaient* "^ de nature à ce qu'on ne les oubliât jamais , et l'une (^ entre autres : il me trouva, au-dessus des oreilles, la ^ bosse du meurtre, et, au-diéssus du front, la bosse du X sens moral, de la bienveillance j celle que nul animal ne partage avec l'homme , et qui corrige dans ^ l'homme les instincts animaux. En combinant ces ^ deux puissances innées, qui devaient agir toutes deux, ^ mais en sens contraire , de façon que l'une combattit

î PREFACE.

Tauire et la fit dévier, il devina le résultat de cette lutte : » Je suis sur, me dit-il, que vous êtes chasseur. » Cette explication, simple et ingénieuse , d'un goût naturel que les uns appellent féroce, tandis que d'autres le proclament innocent , noble et généreux , me fit un plaisir extrême. Elle me rendit en quelque sorte le repos de la conscience. Jamais , il est vrai , je ne m'étais aperçu qu'un chasseur fût plus méchant qu'un autre homme ; au contraire, j'avais trouvé chez la plupart des gens qui chassent une qualité précieuse, la franchise, la cordialité. Pour mon compte, je pouvais bien dire comme Montaigne : « Je hais , entre aultres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par iugement, comme l'extrême de touts les vices; mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne veois pas esgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gémir un lièvre soubs les dents de mes chiens. r> Prêt à m'accuser

De tuer une puce avec trop de colère ,

Je portais si loin l'horreur du sang, qu'en voyant pour la première fois une course de taureaux à Madrid » je tombai sans /connaissance ; on m'emporta par les pieds et par la tête. Mais vainement je me disais que ce n'est pas l'action de tuer qui est le but et le plaisir de la chasse; que tout chasseur voudrait, après le coup tiré, ressusciter la pièce qu'il vient d'abattre; que si le gibier, qu'on frappe de loin et comme avec la foudre, venait ^ au lieu de fuir, se

mettre dans la main des chasseurs, pas un d*eux n aurait le cœur assez froidement barbare pour tordre le cou à un chevreuil ou étouffer une perdrix sous le pouce. Il me restait toujours je ne sais quel doute sur la parfaite innoc^ice du goût de la chasse , et je ne sais quel remords des meurtres qu il fait commettre* En m*expliquant que ce goût n'était chez moi, et pro* bablement chez tous les chasseurs, qu'un horrible penchant transformé par la plus belle des qualitii humaines, et par conséquent un vice corrigé, un retour du mal au bien, une victoire de Tàme sur la béte, Gall commença à m'ôter les remords qui trou« blaient mon plaisir. Buffon acheva de m'éclairer, et m'ota jusqu'au doute.

tt Tout ce qui vit dans la nature, dit-il (Hist. naL du Bœuf), vit sur ce qui végète, et les végétaux vivant à leur tour de tout ce qui a vécu et végété. Pour vivre, il faut détruire, et ce n'est en effet qu'en détruisant des êtres que les animaux peuvent se nourrir et se multiplier.... Toute production, tout renouvel-» lement, tout accroissement, par la génération, par la nutrition, par le développement, supposent donc ui» destruction précédente, une conversion de substance, un transport de molécules organiques , qui , subsistant toujours en nombre égal , rendent la nature toujours également vivante , la terre toujours également peuplée et toujours également resplendissante de la gloire de celui qui Ta créée.... Pour que les êtres sa succèdent, il est nécessaire qu'ils se détruisent entre

eux; pour que les animaux se nourrissent et subsistent, il faut qu'ils détruisent des végétaux ou d'autres animaux , et comme , avant et après la destruction, la quantité de vie reste toujours la même, il semble qu'il devrait être indifférent à la nature que telle ou telle espèce détruisît plus ou moins. Cependant, comme une mère économe au sein même de l'abondance, elle a fixé des bomies à la dépense et prévenu le dégât apparent, en ne donnant qu'à peu d'espèces d'animaux l'instinct de se nourrir de chair. Elle a même réduit à un assez petii nombre d'individus les espèces voraces et carnassières, tandis qu'elle a multiplié bien plus abondamment et les espèces et les individus de ceux qui se nourrissent de plantes , et que dans les végétaux elle semble avoir prodigué les espèces et répandu dans chacune avec profusion le nombre et la fécondité. . . L'homme sait user en maître de sa puissance sur les animaux. Il a choisi ceux dont la chair flatte son goût, il en a fait des esclaves domestiques, et par les soins qu'il prend de les faire naître , il semble avoir acquis le droit de se les immoler. Mais il étend ce droit bien au delà, car, indépendamment des espèces qu'il s'est assujetties, et dont il dispose à son gré , il fait aussi la guerre aux animaux sauvages , aux oiseaux , aux poissons. ...»

a Lorsqu'on réfléchit, dit-il ailleurs (Hist. nat. du Lièvre), sur cette fécondité sans bornes donnée à quelques espèces, sur la prompte et prodigieuse multiplication de certains animaux qui viennent par mil-

liers ravager les campagnes et désoler la terre, on est étonné quils n'envahissent pas la nature; on craint qu'ils ne Toppriment par le nombre , et qu'après avoir dévoré sa substance , ils ne périssent euxmêmes avec elle. »

Ainsi, dans le goût et le besoin de la chair donnés par la nature à certaines espèces , à Fhomme tout le premier, et dans Textréme multiplication de certaines autres, portée au point que leur faire la guerre c'est se défendre contre leurs envahissements , se trouvent à la fois le droit et la nécessité de la destruction. La chasse est donc justifiée; et du moment qu'on en proclame l'innocence et l'utilité, on en proclame l'ex- , cellence ; du moment qu'elle n'est plus qu'un exercice salutaire , un plaisir irréprochable , une passion noble et pure , il devient permis de s'y livrer sans remords et de la louer sans restriction.

ttNous sommes moins faits, dit encore Buffon (Hist. nat. du Cerf) que je ne puis trop citer pour qu'il parle à ma place, nous sommes moins faits pour penser que pour agir, pour raisonner que pour jouir. Nos vrais plaisirs consistent dans le libre usage de nous-mêmes, nos vrais biens, dans ceux de la nature; c'est le ciel, c'est la terre, ce sont ces campagnes, ces plaines, ces forêts, dont elle nous offre la jouissance inépuisable. Aussi le goût de la chasse, de la pêche, des jardins, de l'agriculture, est un goût naturel à tous les hommes. . . . Que peuvent faire de mieux les hommes qui, par état, sont sans cesse fatigués de

la présence des autres hommes, toujours environnés, obsédés, forcés de s'occuper de soins étrangers et d'affaires , toujours agités par de grands intérêts , et d'autant plus contraints qu'ils sont plus élevés? Pour jouir de soi-même , pour rappeler dans l'âme les af* fections personnelles, les désirs secrets, les sentiments intimes, ils ont besoin de la solitude. Et quelle solitude plus variée , plus animée que celle de la chasse ? quel exercice plus sain pour le corps ? quel repos pins agréable pour l'esprit?. . . C'est le seul amusement qui fasse diversion entière aux affaires, le seul délassement sans mollesse , le seul qui donne un plaisir vif, sans langueur, sans mélange et sans satiété. »

Maintenant, ami lecteur et camarade chasseur, si j'ai pu te délivrer à mon tour du remords et du doute, si j'ai fait passer dans ton âme ce calme bienfaisant qu'ont versé dans la mienne la démonstration de Gall et l'éloquence de Buffon , remercie-moi ; ce n'est pas un petit service que je t'ai rendu.

Et, pour prix de ce service, écoute avec indulgence quelques histoires que je vais te conter. Tu sauras d'abord de quelle espèce j'entends te les offrir.

S'il fallait remonter jusqu'à mes premiers souvenirs de chasseur, je devrais, comme Jean-Jacques, au début de ses Confessions, remonter aux plus anciens souvenirs de ma vie. J'avais à peine cinq à six ans, que mon père, déjà près de sa fin prématurée, mais voulant que je tinsse de lui les premières leçons

d un art où il excellait, chargeait mes bras enfantins d'un léger fusil de bois, et je raccompagnais, fier et déjà passionné, à des expéditions proportionnées à ma taille , comme une chasse d'alouettes au miroir, ou de grives dans les vignes, ou môme un affût aux lièvres dans le petit bois au bout du parc. S'il fallait me mettre personnellement en scène dans ces his-» toires dont tout chasseur est aussi richement fourni que volontiers prodigue, je pourrais tout au moins placer le premier chapitre de cet intarissable récit à Fâge de douze ans, alors que ma bonne mère, trop confiante peut-être en ma prudence de lycéen, récom* pensa loagnifiquement deux ou trois couronnes obte* nues en quatrième par le don d'un petit fusil , qui u' avait qu'un canon simple, à la vérité, mais bien en fer , ei à rubans , et capable de tuer proprement un pinson à douze pas.

Le cœur me bat encore au souvenir ineffaçable de ces premières émotions, de ces joies impétueuses, de ces ravissements , de ces extases qu'éprouve Theu* reux écolier en vacances. Mais pourtant ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je ferai grâce au lecteur du narré de mes prouesses d'enfance ; il en a sans doute d'aussi nombreuses et d'aussi héroïques à retrouver dans sa propre mémoire. Je lui ferai même grâce, arrivé h l'âge d'homme, de toutes les chasses purement françaises. Ne sortant pas de France, que pourrais-je lui apprendre qu'il ne sût déjà, et comment l'intéresser en lui racontant ce qu'il fait tous les jours? D'ailleurs,

* PRÉFACK.

garde-t-on le souvenir clair et détaillé de ces promenades quotidiennes, à heures fixes et à heures comptées, où Ton prend un fusil au lieu de canne et un chien au lieu de livre? Je m*y amuse fort, tant qu elles durent; mais quand j'ai fait, par-dessus, un bon souper et un bon somme , je ne m*en souviens pas plus que des nuages de Fan passé. Non ; pour faire lire une chasse aux perdreaux dans nos chaumes ou de lièvres dans nos taillis , il faudrait Fassaisonner à la manière du voyage que fit Sterne le sentimental entre Londres et Paris, ou de celui, plus court encore, que fit Xavier de Maistre autour de sa chambre. Mais ces voyages ne sont point écrits pour des voyageurs, et moi , c'est aux chasseurs que je veux parler chasse. Il faut donc leur offrir du nouveau, de Finconnu. Allons le chercher hors de France, faisons des récits de chasses étrangères. Comme je n inventerai rien , et comme j'y serai forcément acteur, ces drames seront le plus souvent fort simples et fort ordinaires au fond. Mais du moins ils se passeront sur un autre théâtre que notre pays, au milieu de personnages autrement habillés que nos compatriotes; et , avec Faide d'une nature variée à décrire , de mœurs originales à étudier, ne peut- on pas diversifier jusqu'au bruit monotone du coup de fusil? Ce serait, sinon atteindre au plus haut but de Fart, Yuiile dulcij pratiquer du moins sa règle fondamentale, la variété dans Funité.

En cette intention que le bon Dieu m'assisfe !

Mes souvenirs de chasse à Fétranger commencent avec mes souvenirs de voyage. Je venais d'être inscrit sur le tableau des avocats stagiaires de Paris , lorsque le congrès de Vérone (1822) décréta que la France, rendue aux Bourbons par la chute de l'empereur, irait détrôner en Espagne cette constitution de 1812, qui, certes , avait plus contribué au renversement de Napoléon et au rétablissement de la race émigrée qu'aucun des rois de la sainte-alliance. Ainsi va le monde , et la politique se croit forte quand elle est ingrate, grande quand elle se met au-dessus de tous les devoirs. Cent mille gendarmes français allèrent donc , sur un (irman des trois cours du Nord, empoigner la naissante liberté espagnole. C'est un crime qu'ont justement expié ceux

qui l'ont commis. Mais c était aussi, pour un étudiant tout frais échappé des bancs de l'école, une belle occasion de courir le monde et de voir du pays. Ardent libéral, comme tous les jeunes hommes de cette époque (Dieu merci, je le suis encore, ce que tous ne pourraient plus dire) , je n'aurais pas voulu m'enrôler dans l'armée, servir le gouvernement, et devenir son complice même pour un cent-millième. Mais , hors de l'armée active, il y avait des services de vivres et de transport confiés à des entrepreneurs particuliers. Je pouvais ainsi mettre à peu près d'accord mes goûts et ma conscience. En distribuant à boire et à manger, j'étais parbleu bien sûr de ne tuer personne , et de n'influer en rien sur les décrets de la Providence. Je laissai donc , dans l'étude de mon avoué , les poudreux dossiers où j'apprenais avec peu de succès et beaucoup de dégoût l'art de la chicane, pour prendre mon vol par-dessus les Pyrénées. Quatre mois après le passage de la BidassoA, grâce à des protections puissantes , j'occupais, à Séville, en ma qualité de Bourguignon, le magnifique emploi de garde-magasin des liquides.

Conunent ne serais-je pas fier en me rappelant ce titre? Deux cent trente-cinq ans auparavant (en 1588), tandis qu'on approvisionnait la flotte invincible de Phihppe II, que vainquirent les Anglais aidés des tempêtes, le grand Cervantes avait été commis aux vivres, sous le munitionnaire Antonio de Guevara , dans cette même cité de Séville, où son futur et très-humble traducteur, également commis sous le munitionnaire Ou-

vrard, commençait à bégayer la langue du Don Quichatte. On a voulu pousser la ressemblance plus loin , et jusqu'aux traits du visage ; on a même prétendu , depuis que la mode des barbes est revenue parmi nous, comme à Rome au temps des Antonins, que j*avais posé pour un portrait de Cervantes placé en tête de son chef-d œuvre. C'est une innocente flatterie. Mais si, dès Tété de 1823, quelqu'un se fût avisé de trouver je ne sais quel rapport de figure entre l'illustre manchot de Lépante et son obscur remplaçant au magasin des vivres de Séville, c'eût été peut-être dans la courbe légèrement aquiline du long nez dont la nature les avait tous deux gratifiés. Certes, on n'aurait pu dire du second, comme du premier dessinant son portrait avec sa plume dans le prologue des Nouvelles, ni «le front découvert, ') ni <c les dents peu nombreuses, » ni « la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'or) , » ni moins encore ajouter : « 11 perdit la main gauche d'un coup d'arquebuse, blessure qu'il tient pour belle parce qu'elle fut reçue dans la plus mémorable rencontre qu'aient vue les siècles passés , et qu'espèrent voir les siècles à venir. » Non ; j'avais alors tous mes cheveux , toutes mes dents, et surtout mes deux mains au bout de mes deux bras. Aussi, comme j'avais apporté de France un petit fusil à piston , le premier sans doute qu'on vit en Espagne, car c'était, à Paris même, une arme nou* velle, je brûlais du désir de l'essayer. J'avais complété mon équipage en achetant un chien d'arrêt, chose facile à trouver en Espagne où les chiens vont à la chasse

12 SOLVEXIRS DE CHASSE.

coimne les moutons vont aux champs, par nature et sans éducation. Un pauvre hère, qui gagnait sa vie en prenant des cailles au filet , vint un jour me proposer son chien Capitan^ qu'il vantait beaucoup et avec justice ; quand je lui en offris une demi-once d'or (42 fr. )

Le brave homme crut voir tout Targent que la terre Avait depuis plus de cent ans Produit pour Fnsage des gens ,

et Capitan fut à moi.

C'était donc un double essai à faire. Tout m'y conviait. Le mois d'août venait de conunencer, et dès longtemps les récoltes étaient terminées. Là-bas, d'ailleurs, où l'on s'inquiète peu des lois et règlements , la chasse est, toute l'année, ouverte à tout le monde. Et puis n étions-nous pas vainqueurs et conquérants? Mais je savais tout juste dire bonjour et merci dans la langue du pays, et, même accompagné d'un bon fusil double, je ne pouvais courir les champs tout seul, sans danger pour ma bourse et peut-être pour ma peau. J'eus recours à un brave négociant provençal, M. L..., qui venait d'établir une fabrique de savon pour montrer aux Andalous qu'il était plus court et moins cher de fabriquer cette denrée chez eux, que de porter l'huile de Séville à Marseille et de rapporter le savon de Marseille à Séville ; de même , leur disait-il aussi , qu'il eût été plus court et moins cher de fabriquer à Ségovie le drap dont les gens de Madrid s'habillaient, que de porter la laine de Ségovie à Louviers et de rapporter le drap de Lou-

EX ESPAGNE. ^ Vô

viers à Madrid. Chasseur lui-même , M. L... ne demandait pas mieux que de me conduire ; mais , quoiqu'il ne fût question que de tirer des cailles, il lui fallait quelques jours pour préparer Fexpédition, comme s'il se fût agi de chasser le tigre à Chandernagor. Bref, il rassembla jusqu'à cinq compagnons , et un beau soir, à la fraîche, nous nous mîmes tous les sept en route pour le village de Santi-Ponci, qui est à deux ou trois lieujes de Séville , sur la rive droite du Guadalquivir. Ce village est bâti sur l'emplacement de l'ancienne Italica, grande colonie romaine que fondèrent les Scipion, et qui donna le jour à trois des maîtres du monde, Trajan, Adrien, Théodose.

A peine avions-nous traversé le pont de bateaux et le faubourg de Triana, tout peuplé de Bohémiens, à peine commencions-nous à suivre le chemin d'Alfarache, patrie du fameux Guzman et de bien d'autres ptcaros de même farine, que notre petite troupe prit son ordre de bataille. Quoique nous eussions des chiens pour nous avertir et nous garder, deux d'entre nous marchaient en avant, comme une grand'garde, et, à chaque demiheure, relevés par deux autres, ils rentraient dans le centre de l'armée. Dès qu'un de nos chiens, en aboyant, annonçait l'approche de quelqu'un, les sentinelles criaient qui vive? nous faisions halte, et nous apprêtions nos armes. « Descendez de cheval, me dit M. L... à la première rencontre; vous êtes seul monté, et si nous tombons sur des ladrones ^ , ou seulement sur quelque

1 Voleurs en troupe.

ratcro ' , c'est vous d'abord qui recevrez le feu de leurs trabucos, " Les autres voyageurs que nous rencontrions par hasard sur la route , formés aussi en bataillons carrés, avec avant-garde et réserve , faisaient exactement ce que nous faisions nous-mêmes, criaient leur qui vive ? en répondant au nôtre par la formule gente de paZj armaient leurs escopettes, puis les deux troupes, prenant chacune sa droite et s^observant avec défiance, passaient Tùne devant Tautre, prêtes à répondre au feu de Tennemi. Je ne pouvais trop m'étonner qu'à la porte d'une grande ville de cent mille âmes , il fallût voyager en caravanes comme à travers TArabie Pétrée. n Vous savez bien, me dit un hidalgo de notre compagnie, lequel, né Catalan, et ayant parlé dès son enfance Fancienne langue d'oc qui est restée le patois de son pays-, avait appris un peu de français, vous savez bien qu'en Andalousie, être ladroUj c'est faire un métier comme un autre, plus exposé seulement, et qui, exigeant plus de courage, donne aussi plus de renommée. Depuis les sept ninos d'Ecija, héros de tant de légendes populaires, jusqu'à notre fameux José- Maria, qui, devenu vieux, vient de changer de profession et de se faire alguazil, bien des braves gens ont honnêtement vécu sur les grandes routes. Ce petit bmn trapu , qui nous a dépassés tout à l'heure , à l'amble de sa mule, et qui nous a si courtoisement été son cha^ peau calaneSj je suis sûr qu'il va rejoindre des cama-

^ Voleur isolé.

rades, ou peut-être, brave comme il est, se mettre tout seul en embuscade. J'ai vu son tromblon pendu à l'arçon de la selle, et d'ailleurs nous sommes de vieilles connaissances. Je pourrais bien le dénoncer au corré* gidor; mais Dieu m'en garde! c'est un trop galant homme pour que je lui fasse ce déplaisir. — - Vous avec peut-être, lui dis-je, acheté de ces héros de nuit, moyennant redevance, un sauf- conduit qu'ils renou* vellent chaque année? — Non pas, repliqua-t-il, et leurs prouesses me gênent autant que je les admire. J'ai à trois lieues d'ici un assez joli cortijo ' , bien abrité sous un bois d'orangers, où j'aurais grand plaisir à vous donner le divertissement d'une course de jeunes taureaux (picar nopillos); mais, quoique j'y entre* tienne à mes frais une petite garnison de quatre honunes et un caporal, je n'ose pas y passer la nuit, car, en cas d'attaque, je n'aurais pas plus confiance aux assiégés qu'aux assiégeants. Que voulez-vous? J'habite l'Anda* lousie, et il faut bien se faire aux usages du pays. »

En devisant de la sorte, nous atteignîmes sans en* combre le village de Santi-Ponci, où un bon laboureur, connu de l'hidalgo et averti de notre arrivée, nous donna l'hospitalité. Ce laboureur andalous était Auver* gnat, et le nombre est fort grand de ces enfants du Cantal, qui, venus en Espagne étamer les cuillers d'étaifij s'y fixent et prospèrent, parce qu'ils sont, connue dit Voltaire des Morisques, laborieux dans le

< Maison des champs.

pays de la paresse. On servit aussitôt le puchero, ce plat unique et multiple de la plupart des dîners espagnols, où se trouvent mêlés bœuf, mouton, lard, poule, saucissons, navets, choux et pois chiches; puis, pour honorer des hôtes et compléter le repas, quelques œufs frits dans de la graisse de porc, un melon vert, des grenades et Finévitable gaspacho. Cette espèce de salade ou de potage froid, composée de laitue et de pain qui nagent dans Feau et le vinaigre, assaisonnés d'ail, d*ognons et de poivre long, passe en Andalousie pour un mets aussi rafraîchissant que savoureux. Aucun des chasseurs ne manqua de donner à son chien la moitié de sa portion pour le bien préparer aux fatigues du lendemain, et les chiens, accoutumés à cette soupe épicée, ne se firent pas prier pour lécher l'écuelle. Après quoi, hommes et bêtes étant repus, on étendit deux matelas par terre pour les étrangers, gens esclaves de leurs aises, et les autres convives, sans quitter la table et ses bancs de bois, s'endormirent tous, la tête dans la main.

A la première aube, nous étions sur pied. Il fallait utiliser les heures du matin , car , au milieu du jour , la chasse était impossible comme tout travail en plein air. Privés de la brise de mer qui rafraîchit un peu le littoral, les environs de Séville sont aussi brûlants que rÉthiopie. Cette année-là, et à cette époque de Tannée, la chaleur était accablante. Le thermomètre montait chaque jour jusqu'à près de 40 degrés Réaumur ; un œuf cuisait contre un mur au soleil, et si quelqu'un se

fût appuyé sur une balustrade en métal exposée au midi, il y eût laissé la peau de sa main comme sur une barre de fer rouge. Aussi les administrations publiques s'ouvraient -elles à quatre heures du matin pour se fermer à neuf. On veillait la nuit, on dormait le jour. Bien des gens, des Français surtout, ne quittaient pas le fleuve, où le bain est délicieux, surtout lorsque la marée montante arrête le courant des eaux. Les autres se tenaient coi, dans des chambres basses, bien closes, à peine éclairées d'un demi -jour, où Ton peut à son aise porter le costume de nos premiers parents dans le jardin de délices. J'ai connu des hommes qui n'avaient chez eux d'autre habillement que des pantoufles. C'est le pendant à l'envers des soldats nègres d'Haïti dont l'uniforme complet se compose d'un chapeau à cornes. Les moins délicats , les plus audacieux , hasardent quelque promenade autour des colonnes du patio. L'on nomme ainsi une cour carrée, entourée d'une galerie ouverte, que forme, dans ces maisons tout arabes, par son avancement sur le rez-de-chaussée, l'étage supérieur où sont les appartements d'hiver. Au milieu de cette cour, pavée d'une mosaïque de marbre , s'élève une fontaine sculptée qui lance continuellement une eau limpide et fraîche, et qu'entourent des caisses d'arbustes précieux et de fleurs odorantes. Pendant l'ardeur du jour, le patio est abrité par une toile immense , le velarium des Romains , qu'un seul homme , au moyen de quelques poulies, peut étendre et carguer comme une voile. Après le coucher du soleil, on enlève ce toit

mobile pour recevoir le grand air, on allume entre les colonnes des lampes suspendues, et le patio devient le salon de réception. Rien n'est plus commode, plus élégant, plus délicieux. Comme les patios ne sont séparés de la rue que par des grilles très-minces et très-ouvragées, c'est un grand plaisir de se promener de nuit dans la ville, uniquement pour jouir du coup d'œil char* mant et varié qu'ils offrent à tous les pas. Ces colonnes légères et gracieuses, ces lumières éclatantes, cette eau qui jaillit au milieu des fleurs et semble se mêler à la conversation par son murmure, ces femmes, légèrement vêtues, à demi couchées sous des orangers et des myrtes, tout cela forme un spectacle si nouveau, si ma* gique , si digne des descriptions orientales de la [H*incesse Scheherazade, qu'on peut se croire transporté, dans un songe des Mille et une Nuits j à la porte du paradis de Mahomet.

Vêtus à la légère, et juste assez pour n'être pas nus, nous avions pour tout équipage de chasse une poire-à* poudre pendue d'un côté , un sac de petit plomb pendu de l'autre, et, au lieu de carnassière, un simple baudrier de cuir, percé tout à l'entour de petits trous où passe une ficelle qui forme comme une chaîne de nœuds coulants. Dans ces nœuds on attache les cailles par la tête , les portant ainsi en plein air, rangées comme les grains d'un chapelet, au lieu de les enfouir dans le fond d'un sac. Nous descendhnes au bord du fleuve, dont les méandres sont remplis de petits îlots buissonneux. C'est là que les cailles se retirent en foule. Bîen-

iàt le fea commença sur toute la ligne ; on eût dit des tirailleurs engageant une bataille. Chacun de nous allait à sa guise, avec cette liberté d^action, cette impa*tience d^ordre et de discipline, qui fait le fond du caractère espagnol, disant comme le contrebandier dans sa chanson : Fo campopor mi respeto\ Peu à peu » faisant comme eux, je me trouvai séparé de mes compagnons, et pour chercher de Fombre, en même temps que pour rajeunir |)ar quelque variété ce plaisir un peu monotone, je quittai les bords du fleuve et m*enfonçai dans des champs de maïs. Ce blé des Turcs pous* sait là des tiges de dix à douse pieds dans un sol gris, poudreux, friable et calciné comme la cendre. Les cailles s*y trouvaient presque aussi nombreuses que dans les broussailles des iles, mais plus difficiles à tirer, car elles filaient à travers les tiges de maïs, sans 8*élever jusque par-dessus.

J^étais depuis quelques minutes perdu dans cette espèce de taillis, lorsque mon chien fait un arrêt, le vingtième peut-être en un quart d^heure. Une caille part, je la tire. Au bruit de mon coup répond un bruit épouvantable, un cri sourd, profond, inarticulé, mais fort et terrible. Bientôt je sens trembler la terre sous mes pieds, je vois s'entr'ouvrir en craquant les tiges serrées du maïs , et à dix pas de moi parait un taureau furieux que, sans le voir, j'ai blessé de mon petit plomb. Il s'arrête pourtant à ma vue , tant le seul re-

< Je fais la guerre ponr mon compte.

gard de rhomme impose à tous les animaux. Mais il baisse en mugissant ses deux cornes menaçantes qui me semblaient chacune longue et pointue comme la rapière du Cid ; il bat de sa queue ses flancs qui retentissent, et de ses larges pieds fourchus creuse la terre qu'il lance au loin en nuages de poussière. Un instinct rapide et sûr m'avait fait comprendre que la fuite était impossible et périlleuse. J'étais demeuré ferme à ma place, tenant en joue l'animal rageur, et prêt à lui lâcher mon second coup dans les yeux. Mais, soit que sa colère s'apaisât avec la douleur, soit que mon attitude résolue lui fit faire de sages réflexions, toujours est-41 qu'après avoir bien mugi, bien creusé son fossé et bien battu le tambour sur son ventre, tout à coup il me tourna le dos et s'en alla, — précisément comme le bravache du sonnet de Cervantes , fue^e y no hubo nada, — Ainsi finit, sans avoir commencé, notre mémorable bataille. Tandis que je m'apprêtais, suivant la coutume antique , à dresser un trophée sur la place d'où avait fui l'ennemi, je m'entendis appeler. C'était M. L. qui me suivait au bruit de la fusillade, u Que diable faites- vous? me dit-il en m'abordant, chasser encore à neuf heures du matin ! vous voulez donc attra^ per un tabardillo * ! »

Pour rejoindre nos compagnons qui avaient pris les devants, nous remontions, tout en continuant de tirailler, les bords du Guadalquivir , gagnant ainsi le pied

^ Coup de soleil suivi d*un coup de sang.

de la colline où fut jadis Italica. dallais en avant, et je rencontrai bientôt un grand troupeau de bétes à cornes, lesquelles, à ma vue, se placèrent toutes sur un rang, conune des soldats à Fappel. Serrées les unes contre les autres et tournant la tête de mon côté , elles appuyaient à la rive même du fleuve ce bel ordre de bataille. N'ayant jamais vu que des troupeaux de vaches inoiîensives, et pensant, malgré ma récente aventure, qu*on faisait brouter le peu d'herbe qui se trouve dans le peu de prairies que possède TEspagne par ces bonnes bêtes qui donnent le lait, le beurre et le fromage, j'allais innocemment à leur rencontre, prêt à passer au milieu d'elles. Mon chien cependant faisait des façons, et restait à distance. Tout à coup un homme à cheval accourt à moi de tout le galop de sa monture , brandissant une grande lance qu'il tenait à la main : u Toros ! son to^ ros ! n criait-il du plus loin que sa voix pouvait se faire entendre. C'étaient des taureaux, en effet , qui me barraient le passage, et le chevalier errant qui venait protéger l'innocence étourdie était le berger de ce troupeau , portant sa houlette. Quelques pas de plus, j'étais entouré, attaqué, foulé, déchiré par l'une de ces dangereuses armées où se recrutent les héros des courses. Je battis prudemment en retraite, et, pour tourner l'inexpugnable position de l'ennemi, nous fûmes contraints, M. L. et moi, d'entrer dans le fleuve jusqu'au genou. « BufTon n'a pas tort, lui dis-je en secouant mes guêtres mouillées, d'affirmer qu'un troupeau de taureaux serait une troupe effrénée que riiommo ne pour-

raitni dompter ni conduire. Diable ! une autre fois, quand je chasserai dans ce pays, je n'oublierai pas qu'il faut se défier des voleurs la nuit et des taureaux le jour. »

A rentrée de Santi-Ponci , nous rejoignîmes nos camarades, qui allaient clopin-clopant pour se laisser rattraper. Rentrés chez notre Auvergnat, nous comptâmes les victimes de la matinée. 11 y en avait plus de trois cents. Chacun de nous rapportait une part honorable. Les autres avaient eu sur moi l'avantage de mieux connaître le terrain et le genre de chasse ; mais Capitan avait fait merveille. D'ailleurs ils portaient tous des fusils simples, simples qu'ils étaient, et mon petit fusil double à piston , dont ils avaient beaucoup ri, conune on rit de toute chose inconnue et nouvelle, avait fort dignement joué son rôle. La capsule avait vaincu la pierre à fusil. Tout mon baudrier était garni de cailles , et même plusieurs nœuds coulants serraient deux têtes au lieu d'une. On déjeuna de bon appétit, et dès que les plats furent enlevés, mes six compagnons, attablés autour d'une outre de vin blanc de Moguer et d'un pot de grès d'Andujar d'où suintait une eau rafraîchie, dormirent la sieste comme ils avaient dormi la nuitée.

Le soleil, alors parvenu à son zénith, dardait tellement à plomb ses rayons brûlants qu'il eût pu se mirer dans un puits. On ne pouvait mettre le nez dehors, sous ce ciel d'airain, dans cet air de fournaise embrasée, sans éprouver je ne sais quelle commotion cérébrale, quel éblouissement soudain, qui faisait voir littéralement

les étoiles en piein midi. Cependant, pour ne pas faire mentir le vieux proveii)e u qu'à Theure de la sieste, on ne voit dans les rues qu*un chien on un Français, " je voulais profiter de Tintervalle entre les deux chasses du matin et du soir pour visiter les débris de la patrie de Trajan, du prince dont Montesquieu a fait, au bout de dix-sept siècles, un éloge plus magnifique que Téloge funèbre de Pline . « Vous voulez voir la ruine, m'avait dit notre hôte dans le patois de Saint-Flour, prenex à gauche, et montez tout droit. » Au risque donc de sentir fondre ma cervelle sous mon chapeau de paille, comme Don Quichotte sous son morion à visière, je m*élançai avec une bouillante ardeur sur le flanc poudreux de lacffiontagne. Là-haut, me disais-je en étourdi , je vais contempler à loisir ces portiques, ces temples, ces palais , tous ces monuments de la magnificence romaine, tous ^s merveilleux ouvrages dont le peuple^oi a couvert U terre pour y laisser l'empreinte de sa domination immense, et que les nations respectent encore coname les vestiges étemels d'une grandeur qui survit à sa chute. Essoufflé par cette longue tirade mentale, farrive au sommet. Il était nu, désert, stérile; rien n'y annonçait le séjour des hommes. Au lieu de cokmnes, de chapiteaux, d'entablements, à peine aperçus-je quelques tas de décombres et de pierrailles. La trace des fondations d'un édifice de forme ronde, d'un cirque peut-être , le pan d'un vieux mur et l'un des bas-côtés d'une citerne en briques, voilà tout ce qui restait de la vQle des Scipion.

Je m'en retournais, aussi humilié que chagrin, et descendant plus lentement que je n étais monté. Un coup dœil, jeté par hasard sur le bord du sentier, m'apprit ce qu étaient devenus les restes de la colonie romaine, dévastée successivement par les Vandales, les Suèves, les Goths, les Arabes, les Mores et les chrétiens. On en avait bâti un vaste couvent à l'entrée du village. 11 était facile de reconnaître, à leur teinte sombre et à leurs fines ciselures, les pierres antiques fichées dans les murailles, sans choix, sans ordre, pêle-mêle comme de vils moellons ; et deux belles statues en marbre blanc, un Bacchus et une Gérés, faisaient les bornes de la grande porte , enfouies à moitié dans la terre , et mutilées par les charrettes à bœuf. Sic trtffLsit gloria mundi.

Quand je rentrai dans la maison du Jaliourear auvergnat, j'étais précédé par un grand escogriffe, noir de peau, de cheveux, et d'âme aussi, enveloppé d'une grande soutane noire , la tête chargée d'un grand chapeau noir à la Bazile, et son grand manteau noir roulé sous le bras. G'était un de ces sergents ou huissiers ecclésiastiques , collecteurs d'impôts, qu'on nomme en Espagne lechuzos , comme les mâles de la lechuza (hibou), et qui sont, en effet, des oiseaux de mauvaise augure, et suceurs autant que les vampires. 11 s'assit gravement devant la table , appela le maître de la maison, ouvrit un gros cahier qu'il portait sous l'autre bras, et je ne fus pas peu surpris de lui voir présenter au laboureur un compte exact de sa récolte (j'entends du

Ex\ ESPAGNE. i5

produit, car il ne faisait nulle mention des frais de labour et de semence) ; puis il lui donna Tordre d en envoyer la dixième partie à la ciUa ^ U accompagna cet ordre d*un petit sermon banal qu'il débita comme s'il eût récité ses patenôtres, et qui se réduisait à recommander la plus grande exactitude dans le payement de la dime à Féglise de Dieu. « Rappelez-vous , mon frère, ajouta-t-il en élevant la voix, rappelez -vous Fexemfde terrible du laboureur de laPuebla, qui eut tous ses champs ravagés par la grêle pour avoir caché quelques poignées d'orge, et du vigneron de Montilla dont la vigne se sécha le jour même des vendanges pour avoir soustrait un cep à la sainte redevance, dont le compte est pscrit là-haut. » U acheva cette harangue annuelle en annonçant son retour à la semaine suivante pour les œufsy poulets , agneaux et cochons de lait ; puis il se levfi ferma son registre et sortit aussi gravement qu'il éidit entré.

C'était lé jour des dimes et des œuvres pies que nous avions pris pour notre chasse. A peine le lechuzo noir avait-il tourné les talons , qu'il entra un autre chathuant , habillé de laine grise , portant une corde autour des reins, et, sur le côté gauche, un chapelet à gros grains bruyants dont le crucifix traînait jusqu'à terre. U fit d'abord un salut en mauvais latin ; puis, en bon espagnol, il demanda l'aumône pour le couvent de Saint- François. Mais c'était d'un ton fort leste, fort

< Grenier pour les dîmes.

%ê SOUVENIRS DE CHASSE.

plutôt comme on ordomie que comme on prie, et ce qu'il demandait de la sorte, ce n'était pas de ces aumônes dont on s'acquitte avec un euarto. Il fiallait remplir, au mmns à moitié, un gros sac qui attendait à la porte , posé de travers sur le dos d'une bourrique. Tandis qu'on chargeait docilement sa monture, et tout en avalant une rasade de vin raneio qu*on lui versa dans un grand verre i pied , le pourvoyeur de Saint* François fit son compliment de la bonne récolte , qu'on ne devait qu'aux perpétuelles oraisons des révérends p^es franciscains, offrit une prise au fermier, caressa le menton de la fermière , jeta aux enfants quelques grains de raisin sec qu'il tira de sa pochç crasseuse, et, riant sous ciq>e, s'en alla chez le voisin r«nplir l'autre moitié de son sac.

Derrière l'huissier gris en vint «n troisîème , portant une longue robe couleur de tabac , un épais capuchon baissé sur le nez, une grande barbe grisonnante qui lui descendait jusqu'à la ceinture, et de mauvaises sandales de corde sous ses pieds nus. Celui-ci s'arrêta au seuil de la porte, salua fort bas, en marmottant un Ave Maria purisima; puis, tenant les yeux baissés et les bras croisés sur la poitrine, il annonça, d'une voix nasillarde comme s'il eût eu le nez pressé par les lunettes que portaient nos grand'mères, que le grain de l'an passé vemdt de s'épuiser dans le sUo des bons pères capucins ^ et que, la règle austère qu'ils pratiquent leur défendant de recevoir de l'argent monnayé ^ il venait demander pour eux des dons en nature, ne fût-ce qu'une demi-

fanigue de blé par chaque habitant. L^huissier brun ajouta que, sans ceiite aumône, il serait impossible de faire la neuvaine de Saint-Antoine contre le tonnerre , et d'exposer la sainte relique sur Tautel du couvent quand on aurait perdu quelque éventail ou quelque petit chien de manchon. Le laboureur et sa famille s'empressèrent de se rendre à de si justes motifs, si humblement exposés, et de verser la demi-fanègue de blé dans la profonde besace du capucin, lequel, s^étant redressé et ayant jeté gaillardement le sac sur son épaule, leur donna en échange une petite image^ enluminée de son saint patron, les laissant dans le doute si sa révérence ne perdait pas au troc.

Aussitôt après entra un jeune frère-lai des religieuses de Sainte-Ursule, garçon frais, joufflu, aux yeux vifs, aux larges épaules, rappelant tout à fait le Masetto des Contes de Boccace. Ce moinillon {monagutllo) , béte de somme du couvent, qui n'avait fait aucun vœu, pas plus celui de tempérance que celui de chasteté, débita quelques phrases en bredouillant si fort, que jVntendis seulement le secula seculorum amen qui les terminait. Après quoi il reçut aussi sa bonne charge de blé, n'oubliant pas d'y faire ajouter un rayon de miel pour la mère prieure, et quelques aunes de toile pour la sœiu* tourière.

Pendant toutes ces apparitions successives, j'étais resté cloué sur mon escabelle dans le silence de l'éba* hissement. Notre hôte, l'Auvergnat, regardait tout cela d'un œil indifférent, conune chose aussi commune, aussi naturelle que la semaiUe et la moisson.

u Eh bien ! me dit en souriant M. L. , qui achevait de rouvrir les yeux; vous le voyez, mon cher compatriote ,

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font voeu d'être siens.

u Oh ! nous ne sommes pas au bout des visites. Pour peu que vous restassiez deux ou trois jours de plus dans cette maison , vous y verriez arriver sans faute le père missionnaire qui a prêché le dernier carême avec un grand succès, et qui viendra réchauffer au profit de son monastère la piété de ses auditeurs, dont il a déjà emporté de nombreux témoignages. Après le père missionnaire, viendra sûrement aussi quelque père de la Rédemption quêter pour le rachat des captifs d* Alger. Et qui pourrait avoir les entrailles assez dures pour refuser de s'associer à la délivraace d'infortunés captifs qui, depuis deux siècles bien comptés, languissent dans les cachots des infidèles, sans autre espoir que les secours des âmes charitables? U y a bien, en effet, deux siècles au moins que la guerre avec les Mores d'Afrique a complètement cessé. D'ailleurs, si Ton doutait de l'efficace emploi des aumônes faites aux pères rédempteurs, on n'a qu'à voir les vieilles chaînes rouillées que suspendent chaque année aux murs de Notre-Dame-de-Guadalupe ou de Notre-Dame-de-la- Roche-de-France , les captifs rendus à la liberté par leur pieuse intercession.

— Comment expliquez-vous, dis-je à M. L..., que la malignité populaire épargne si pou les moines, tandis

que la charité publique les nourrit et les engraisse? Ne dit-on pas : « Garde-toi du bœuf par-devant, de la mule par-derrière et du moine de tous les côtés? » Ne dit-on pas aussi : « Qui veut tenir nette maison , il n*y faut moine ni pigeon? » Ne dit-on pas encore : « Ni bon moine pour ami, ni mauvais pour ennemi, » et tant d'autres refrains que vous savez mieux que moi? — Oui, certes, répondit-il; les Espagnols se vengent par des proverbes comme les Français par des chansons; mais, connue les Français après leurs chansons, ils payent après leurs proverbes; ils payent même quelquefois avant, car nous n'avons pas porté pour premier article de compte les prémices (primtctas)^ qu'on a livrées dans leur temps à Féglise, prémices des troupeaux, prémices des fruits, du vin, de Fhuile, de toutes choses. Sans cela, est-ce que messieurs les bénéficiaires pourraient fumer des cigares de la Havane, courir le lièvre, jouer au tresillo, entretenir la gouvernante et la nièce, remplir enfin convenablement toutes les obligations d'un bénéfice? Mais tout cela n'est rien 9 et quand prémices et dîmes sont religieusement soldées au bout de l'an par notre hôte, pour l'acquit de sa conscience et sur quittance du lechuzo, le plus difficile lui reste encore à faire : c'est de payer le fermage de ses champs aux Pères du Désert^ y qui en sont maîtres et seigneurs, sans contestation ni interruption, depuis la conquête de saint Ferdinand. 11 y a

^ Ordre de manges, ou moines rentes, fort différents des froyles, ou moines mendiants.

de cela six siècles, six siècles que ces biens de mainmorte ne rendent rien à FÉtat. A la vérité, d'après leur institut, ces moines devaient les cultiver eux-mêmes pour gagner leur vie et le ciel par le travail. Peut-être ont-ils commencé de la sorte ; mais il y a bien quelque cinq cents ans qu'ils ont trouvé plus simple et plus conunode de faire travailler les laboureurs d'alentour, moyennant redevance à leur profit, que de se meurtrir les mains à la charrue; outre qu'il n'est pas facile d'élever son âme à Dieu quand on a le corps penché vers la terre, et qu'il serait vraiment absurde de courir les champs à pied, au grand soleil, une pioche sur l'épaule, quand on peut surveiller la besogne que fait autrui et compter ses gerbes, monté sur une bonne mule, un parasol à la main.

— C'est vraiment très-bien raisonné, dis-je à M. L. . . ; mais de si forts dialecticiens, qui passent leur vie dans une sainte oisiveté, dans le recueillement et la prière, doivent du moins traiter leurs fermiers avec une douceur tout évangélique?

— Sans doute, reprit-il; quand la redevance est arriérée, ils se contentent de les traduire en justice, de les jeter en prison, de faire vendre jusqu'à leurs lits et de mettre toute la famille en plein air. Encore, le plus souvent, n'ont-ils besoin de recourir ni au tribunal, ni à l'audience \ ayant la juridiction temporelle sur leurs domaines. Ils sont parties et juges, ce qui est singulièrement commode pour avoir toujours raison , et

* Cour d'appel.

les exécuteurs ne leur manquent pas, comme vous Tavez vu. Ils ne font grâce qu*aux pères à qui leur heureuse étoile a donné des filles jolies, ou aux maris qui ont eu le bon esprit de choisir des femmes accortes et prévenantes, car les bons pères sont si pieux qu^ils adorent le Créateur jusque dans la créature.

— Mais les charges publiques, les besoins de FÉtat, sont-ils donc oubliés? dis-je au fabricant de savon.

— Non pas, me répondit-il; ce brave homme n'en payera pas moins le droit à'alcabala s'il va vendre au marché un âne ou un mouton, et le droit de puertas s'il fait entrer une outre d'huile ou de vin à Séville, et le droit de polvo y paja sur la maison qu'il habite, et le droit Sutencilios sur son mobilier, et tous les droits existants depuis les khalyfes arabes, singulièrement augmentés par les rois catholiques. D'ailleurs, on aura la politesse de le prévenir et d'empêcher qu'il ne se dérange. Dès qu'il aura satisfait à tous les alguazils ecclésiastiques viendront les alguazils séculiers pour toucher les impôts royaux, à moins que. . . où il n'y a rien, le roi perd ses droits.

— Oh! que vous me faites de peine, m'écriai-je, en me montrant, à propos des moines, le revers de la médaille! Us sont si pittoresques, si couleur locale! Voyez, quoi de plus beau, de plus original, que ce mélange bizarre d'hommes blancs, noirs, bruns, gris, bariolés, rasés ou barbus, tondus ou chevelus? Qu'ils font bien dans les romans, les tableaux, les albums de touristes !

— Et surtout dans la procession du Corpus \ reprit M. L...; mais je ne me désolerai point, si quelque jour, en passant devant une capucinière vide des fainéants qui la remplissent, j y vois une fabrique ou un collège. Les soldats aussi sont bien beaux dans une parade ; cependant, devrait-on beaucoup regretter qu'il n y en eût plus, et que, faute tfarmée, la guerre cessât, quand on voit celle que vous nous faites, et que des soldats, même Français, assistent, Tarme au bras, au supplice de Riego^ leur prisonnier sur parole... Mais, à propos de guerre, le soleil a baissé, nos chiens s'éveillent, les cailles chantent; prenons nos fusils*. »

Je refis d'autres fois, et d'autres côtés, ces petites promenades guerrières à travers les champs, qui offrent plus d'occasions que le séjour des villes d'étudier les mœurs et la langue d'un pays. La chasse complète ainsi le voyage ; elle ajoute à son utilité comme à son agrément. Il fallait même cet attrait d un autre genre pour me faire braver les feux du soleil, les cornes des taureaux et les escopettes des héros de grands chemins ; car comment trouver bien du plaisir à enfiler sans cesse le même chapelet de cailles? Cette chasse, où l'on n'a qu'une seule espèce de gibier en perspective, manque absolument du charme de la variété et du piquant de l'imprévu. Des cailles, des cailles, et toujours des

1 De ta Fête-Dieu.

2 La plupart des détails de ce liors-d*œuvre sont empruntés à une série de petits pamphlets qui parurent en 1821 sons le titre de Cartas delpohrecito holgazan.

cailles, cela ressemble diablement au pâté d*anguilles. N'avoir que des cailles au bout de son fusil, c'est comme si Ton n'avait que des cailles sur sa table. J'essayai bien une fois de changer mon ordinaire, et de remplacer la plaine par la montagne. On m'avait dit que sur de petites collines boisées qui forment les derniers versants de la Sierra-Morena du côté de Séville, il y avait force lapins et force perdrix rouges. J'y allai avec mon habituel compagnon. Mais le Guadalquivir est frère de la Garonne. Ce fut en vain qu'alléchés par cette gasconnade, nous laissâmes dans les épines des lambeaux de nos habits et de notre chair; ce fut en vain que, sur des côtes rapides, dans des vaUons encaissés, nous restâmes exposés tout le jour à plus de chaleur et de fatigue qu'auprès des ondes bienfaisantes du fleuve, tandis que nos chiens haletants soupiraient, conune le cerf du psaume, après des fontaines d'eau froide. En revenant le soir, presque aussi légers que le matin, mon camarade me conta, par manière de consolation, une petite aventure qui venait comme marée en carême. Deux chasseurs, me dit-il, aussi chanceux que nous, rapportaient dans la conunune gibecière une grasse perdrix et une maigre chouette. « Conunent feronsnous, dit l'un d'eux, pour partager notre gibier? — Rien de plus facile, répondit l'autre; je prendrai la perdrix et toi la chouette, ou bien tu prendras la chouette et moi la perdrix. »

Pendant l'hiver suivant, que je passai à Cadix avec les troupes d'occupation, mon fusil ne resta pas tou-

34 SOLVEKIRS DE CHASSE.

jours pendu au crochet. Quelquefois, monté sur une petite barque, je traversais la rade immense à Taide de la voile et des rames, pour visiter quelque endroit curieux du littoral voisin, tel que Tarsenal de la Caraca, rival, avant Trafalgar, de Brest et de Portsmonth, ou Rota et Pajarete, si célèbres par leurs vins liquoreux, ou le magnifique panorama qu'offre la côte de Bella- Vista, sur le chemin de Xerez. Alors, pour occuper le temps de la traversée, je m'amusais à tirer ces gros et lourds goélands, ou ces grandes mouettes de mer qui viennent, comme des spectres curieux, battre au-dessus de votre tôte leurs longues ailes blanches , en poussant des cris d'orfraie. D'autres fois, parcourant à cheval la longue chaussée qui joint à la terre ferme cet îlot de sable où s'élève Cadix, le vaisseau de pierre, Cadix qui, de tous côtés battu par les flots, semble posé sur rOcéan comme un nid d'alcyon, je traversais les bastions de la Cortadura, puis la double enceinte fortifiée de l'île de Léon, puis ses marais salants, puis enfin j'arrivais sur les buttes du Trocadéro, où le prince généralissime de l'armée française cueillit d'immortels lauriers. Moi, je n'y trouvais que des ronces et des chardons; mais sur ce champ de bataille, désert et stérile comme les champs ubi Troja fuit, il y avait presque autant de cailles que dans les îles du Guadalquivir, et mon petit fusil tapait ses petits coups où avait tonné naguère la grande voix du can(m. Qu'on ne s*étonne pas ^ue j'aie chassé des cailles en plein hiver. C'était sur la plage de Calpé et en face d'Abyla, où

THercule phénieien planta ses deux colonnes. Ces compagnes des hirmidelles ne traversent pas toutes le dé« troit de Gibraltar, et Foo peut bien tirer des cailles au mois de janvier dans un pays où les roses se cueillent alors par gerbes, et où, le mois suivant, se mangent lee f^iÈê pois.

Mais c'étaient des cailles, toujoiffs des cailles, tou-* jours du pâté d'anguille. Je demandais à tout venant de me délivra- des cailles. On me parla du con^ de Nié^ bla, TEldorado des chasseurs espagnols , où abondent^ non-seulement perdrix et lapins,

Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.

On m'offrît de préparer quelque belle et joyeuse partie. Le voyage n'était pas long, même pour ceux qui n'ont ni le pied ni l'estomac marins. Gagner par terre San- Lucar de Barrameda, puis traverser le Guadalquivir à son embouchure, et l'on est dans ce pays de Cocagne* En y faisant plusieurs grandes chasses, et de plusieurs espèces , c'était à peine une semaine d'absence. Mais une semaine ! n'a pas qui veut une semaine à dépenser dans la vie. — Les affaires, direz-vous... — Non, la clef du magasin des liquides ne pesait pas beaucoup dans ma poche. — Pourquoi donc cette indifférence soudaine, cette apathie honteuse? — Ah! pourquoi? parce qu'à vingt ans , en Espagne, en Andalousie, il n'y a point de cœur qui ne s'enflamme, ni de liberté qui ne se perde ; parce qu'on se donne un maître en se donnant à une maîtresse ; parce que je n'avais, comme les sol-

36 SOLVKMRS DE CHASSE.

dats de la garnison, que des permissions de dix heures, du soleil levant au soleil couchant ; parce que j'étais heureux et glorieux de mon doux esclavage, et que j'aurais donné même un mois de chasse pour un quart d'heure de causerie furtive sur YaJiotea ' d'une certaine maison de la calle ancha que j'escaladais comme un hardi voleur, ou pour un retour de tertvlia ' , à la clarté des étoiles, abrités tous deux sous le même manteau, comme Paul et Virginie... Silence, silence, indiscret !

Ah ! que la forêt de Gy thére Pour la chasse est un bon canton , Tonton j tonton, tontaine, tonton.

Mais ne sonnez jamais la prise , La fanfare est du fanfaron , Tonton, tontaine, tonton.

Or donc, le mois d'avril venu, il fallut quitter les délices de Capoue. Un beau soir, on vint me prévenir que le lendemain, au point du jour, partait le dernier convoi des derniers traînards. Et le lendemain , après une triste nuit d'adieux aux amis et amies,

Je suivais tout pensif le chemin de... la France.

Au départ, notre convoi se composait seulement d'une dizaine de fourgons d^artillerie, suivis de quelques employés des services de l'armée. Mais chaque

' Toit en terrasse* 2 Réunion du soir.

jour ii se grossissait étrangement. Dans tous les lieux où nous passions, ceux qui avaient à faire quelque voyage du même côté que nous se hâtaient de profiter d'une occasion qui leur assurait protection et sécurité. Des familles entières, entassées avec tous leurs effets dans quelque grande galera ^ , comme dans Tarche de Noé, des muletiers avec leurs recv^s^^ chargées dliuile et de cacao, des gens de tout acabit, montés sur une mule, sur un âne ou sur la plante de leurs pieds , formaient une longue caravane à la suite de nos fourgons, qui semblaient une escadrille de frégates convoyant les galions d'Amérique ou les pécheurs de Terre- Neuve.

En chaise de poste ou même en diligence, et plus encore dans les wagons d'un chemin de fer, on est transporté comme un ballot de marchandise d un lieu à un autre, mais on ne voyage pas. La meilleure manière de voyager, c'est d'aller à cheval, à moins cependant que ce ne soit d'aller à pied. On met un mois, il est vrai, au lieu de trois jours, pour passer de Cadix à Madrid ; mais on a vu le pays et connu les gens qui l'habitent. Cette façon d'aller me donnait en outre la faculté de chasser un peu tous les jours. Le convoi partait chaque matin plusieurs heures avant le lever du soleil afin d'atteindre le gîte avant la grande chaleur de midi. Dès qu'il faisait assez clair pour apercevoir le point de mire, j'échangeais mon tricorne contre une lé-

^ Charrette à quatre roues.

3 Files de bêtes de somme attachées ensemble.

gère casquette , mon sabre innocent contre le petit fusil parisien, et mon paisible cheval d'étape contre la bouillante Chispa (Étincelle) qui avait remplacé Capitan; puis je me mettais à tirailler sur les flancs de la colonne, égaré quelquefois, toujours attardé, mais retrouvant enfin les ebevaux que tenait sur la route un vieux sergent de Tarroée impériale à mon service, et rejoignant la caravane au galop. Chaque jour je pendais à mon baudrier des tètes de cailles, cela va sans dire ; mais j'a{^rtai8 aussi de temps en temps quelque perdrix rouge bien grasse et bien potelée, ou même quelqu'un de ces petits lièvres d'Espagne, très-délicats, très-friands, tout farcis de thym et de basilic, qui n'ont d'autre défaut que d'être beaucoup moins gros que les nôtres, comme les nôtres sont beaucoup moins gros que ceux d'Allemagne et surtout de Russie ; c'est une race qui va toujours diminuant du Nord au Midi, comme les jours d'été. Je trouvais aussi une espèce de gelinote , appelée chmchon, qui a le bec et le plumage des gallinacés avec le vol du canard sauvage, d'où lui vient son nom imitatif. Et Vrainaent ces provisions, ramassées en route, venaient fort à point dans un pays oà, si vous demandez au maître d'une hôtellerie (venta) : » Qu'avez-vous à me donner à manger? » il répond invariablement : « Ce que vous apportez. »

> Dans cette tierra de Jesu, pays de liberté primitive, on chasse en tout temps, et l'on chasse partout, sans crainte du gendarme ou du garde champêtre. Un jour donc, allant d'Ubeda à Lebrija, je m'étais mis

EN ESPAGNE. m

dam de jeunes ÏAéê pour y faire mes orjei. Chispa ftu{« vait prudemment un coaple de perdrix qui piétaient devant elle, et je la suivais à mon tour larme prête. Tout à coup, elle lève le nez, dresse les oreilles, quitte sa piste, s'élance au galop dans une direction opposée, puis, au bout de vingt pas, tombe en arrêt, la tète aussi haute et le regard aussi droit que si elle eût aiv rêté un bœuf. J'accours, prévoyant bien à ce mouve* ment singulier quelque rencontre extraordinaire. Ïa* vance devant ma chienne , en suivant la direction que m'indiquait son œil ardent et fixe. Alors je vois s'élever au-dessus des tiges de jeunes blés, d'abord une longue tête emmanchée d'un long cou, puis un gros corps fauve et emplumé, lequel, courant sur deux longues jambes, entr'ouvre lentement deux longues ailes, et prend enfin son vol aussi lourdement qu'un dindon qui s'élance au combat. Je restai un moment stupéfait devant cette apparition soudaine; mais bientôt, reprenant mes sens, je lâchai sur cette bête inconnue un coup de petit plomb. Elle tomba, un peu par miracle, et ma Chispa, s'élançant sur elle avec furie, eut l'esprit de lui casser le bout de Faile d'un coup de dents, et de se cramponner si bien des quatre pattes qu'elle la tint immobile jusqu'à mon arrivée. C'était une outarde, appelée par les Espagnols ave tarda ^ de cette grande race qui vit en Afrique, et dont quelques paires viennent au printemps faire leur couvée dans les champs de l'Andalousie. Cette outarde est infiniment plus grosse et plus grande que les deux autres espèces qu'on trouve

en Europe, principalement dans les steppes de la Russie méridionale. Par sa forme et sa couleur, elle ressemble à une jeune autruche, étant aussi privée du talon, quoiqu'elle ait trois doigts aux pieds. Celle que je venais d'abattre, et que ma cbienne ne pouvait retenir que par des efforts désespérés, était assez grande pour que sa tête s'élevât presque à la hauteur de mon épaule. Elle était si lourde que j'aurais eu, ma foi, grande peine à l'emporter si mon coup l'eût tuée roide. Heureusement qu'elle avait eu plus de peur que de mal , et n'était guère blessée que dans l'aile. Je la pris de la main droite par le cou, et la fis marcher à côté de moi, sans qu'elle y mît beaucoup de façon. Nous allâmes ainsi de compagnie, bras dessus, bras dessous, jusqu'à nos fourgons, qui s'étaient arrêtés pourvoir l'aventure. Toute la caravane battait des mains, et je fus reçu comme un brave qui , dans une sortie, ramène prison* nier le général des assiégeants. Quand notre maréchal ferrant lui eut planté un clou dans la tête, conune Jahel à Sisara, chacun voulut voir de près l'animal, et emporter quelqu'une des pliunes longues et soyeuses qui ombrageaient ses reins, et qui auraient pu figurer avec honneur sur les chapeaux de nos élégantes aussi bien que des marabouts ou des follettes.

A Lebrija, je logeais chez un des régidors. Dès qu'il vit descendre du fourgon le cadavre un peu déplumé de l'outarde africaine, et qu'il aperçut son cou renflé comme celui d'un pélican : « Voilà, me dit-il, un mâle que vous avez surpris sur ses œufs. Dans cette espèce,

les maris sont si bons, qu'ils partagent avec leurs femmes le soin de la couvée. C'est sa tendresse de mère qui vous l'a livré, car si une outarde se voit dans les champs d'aussi loin qu'un âne, en revanche, du haut de ses longues échasses, elle fait si bien sentinelle que jamais on ne l'approche, même à portée de balle. » Comme le crocodile de la fable, je pleurai les œufs, car chacun d'eux aurait pu faire une omelette. D'autant plus que, me voyant si bien fourni, j'avais invité du monde à déjeuner. On servit deux plats de gibier à mes quatre convives; dans l'un, les cuisses rôties de l'outarde, qui ressemblaient à de petits gigots de mouton; dans l'autre, des tranches enlevées sur sa large poitrine, et sautées dans la poêle. Cette chair épaisse, lourde, noire, est tellement substantielle, qu'il y eut de quoi repaître, après nous, nos cinq domestiques, et, après eux, tous les habitants de la maison, y compris les chiens et les chats.

Me voilà donc monté graduellement des cailles aux perdrix, et des perdix à l'outarde. J'aurais bien voulu monter encore, et jusqu'au grand gibier. C'était possible. EfTecti veinent, en continuant la route, après avoir passé sous les neuf grosses tours carrées du château moresque d'Alcala de Guadaïra; après avoir assisté, dans l'église de Carmona, aux étranges cérémonies du vendredi saint, c'est-à-dire à tout le drame de la Passion mis en scène ; après avoir finalement admiré tout à mon aise, dans la vieille cité romaine de Cordoue, le pins admirable monument qu'aient laissé les Arabes en

Espagne, ÏAljama ou grande mosquée, bâtie par le premier Abdérame vers 780, devenue cathédrale depuis la conquête de saint Ferdinand, en 1248; je rencontrai dans mon propre logement, à Andujar, d'autres vestiges et d'autres curiosités qui avaient bien aussi leur mérite. C'étaient des bois de cerfs, de daims, de chevreuils, des pieds de sangliers et des têtes de loups , qui tapissaient tout le patio et toutes les galeries de la maison. Ces beaux trophées, rassemblés par deux ou trois générations d'une même famille de chasseurs, venaient de la Sierra-Morena, cette curieuse cordillière qui marque précisément les limites entre le Nord et le Midi , entre les régions tempérées et les régions tropicales. D'un côté l'aubépine et le chêne, de l'autre l'aloès et le palmier. En Espagne, où l'on a détruit tous les bois, sauf quelques parcs royaux, où les gens de certaines provinces, telles que la Manche, s'acharnent sur un pauvre arbre isolé, comme sur un ennemi public, avec le fer et le feu, l'on ne trouve plus que dans les gorges désertes des grandes chaînes de montagne , non pas des forêts, mais au moins d'assez vastes et hautes broussailles pour abriter encore quelques débris des races de grand gibier. Et, justement, au pied des pentes opposées de la Sierra-Morena, dans le village d'El Viso, nous devions faire séjour, c'est-à-dire passer un jour entier de repos entre deux étapes. Arrivé là, je parvins à recruter trois compagnons dans la caravane ; l'un par goût, l'autre par curiosité, le dernier par désœuvrement; et, un braconnier du pays s'étant chargé de

EK ESPAGIVE. W

réunir quelques traqueurs et quelques chiens, je revins au logis fondre des balles. Ensuite je m*endormis sur mon matelas de crin, tout botté, avec la douce perspective d'une battue dans la montagne pour le lendemain matin.

Je venais A peine de fermer les yeux que mon hôte m'éveilla en sursaut pour m'annoncer la visite de M. le curé. L'homme noir m'aborda très-civilement, s'excusa de l'heure indue, et ra'appelant tantôt son frère, tantAt son fils,

Dans un sermon fort beau , ma foi , Mais qui fut de Thébreu pour moi ,

il me conseilla, me pria, me conjura de ne point aller à l'expédition préparée. Quoique l'Église horfet a êmirguine, elle n'a pourtant pas rangé la chasse parmi les pédiés mortels ou véniels ; aussi je ne pouvais comprendre l'objet d*une telle démarche. Mais je le priai vainement à mon tour de m'en expliquer les motifi. 11 se borna, en quittant ma chambre, à me lancer par la porte ce proverbe menaçant : « Tel va chercher de la laine qui revient tondu. » Le saint homme avait probablement reçu quelque confidence dans le secret du confessionnal , et ne pouvait pas me donner plus clairement son avis charitable. Pour moi , cœur endurci dans l'im^ pénitence, vrai sépulcre blanchi, conmie eût dit saint Paul, je ne fus pas plus effrayé de la prophétie en proverbe que touché de la prière en sermon, et, me tournant sur l'autre oreille, je m'endormis profondément.

V> SOLVEXIRS DE CHASSE.

On vint bientôt me réveiller encore, cette fois pour recevoir la visite du seigneur alcalde. Le magistrat municipal s'appuyait gravement sur sa canne à pomme d'or. « Ami, me dit-il tout d'abord, au lieu de frère ou de fils , n'allez pas demain à la chasse , Polinario est dans la Sierra. — Qu'est-ce que Polinario ? demandai-je en me frottant les yeux. — Un jeune honune fort bien né , un fils de grande famille , répondit l'alcalde ; on le dit parent des marquis de Santa-Cruz. — Eh bien , reprisje, enchanté de faire sa connaissance. — C'eût été vrai, il y a seulement six mois , répliqua-t-il ; mais depuis , l'enfant a fait des fredaines, et messieurs de l'audience , qui ne badinent pas , ont ordonné au bourreau de lui moucheter les épaules en pleine place de la Cebada^ avant de l'envoyer à Ceuta faucher le grand pré * ; alors, le pauvret, il a, comme on dit, sauté la haie, et le voilà maintenant à la tête d'une demi-douzaine de braves, qui écume les croisières de routes dans nos environs. 11 est très-vaillant, très-redouté ; il a des afBdés partout, même dans mon village; il est déjà averti de votre projet de chasse, et, quelque matinal que vous soyez, il sera à l'affût de meilleure heure que vous. — Seigneur alcalde, lui dis-je après un moment de réflexion, ce Polinario n'a pas plus de cinq à six coquins sous ses ordres? — Il pourrait bien, répondit-il, avoir un peu grossi son armée ; le bon général fait les bons soldats ; mais il n'en a pas le double, en comptant l'infanterie et

^ Ramer aux galères.

la cavalerie. — Eh bien, repris-je , nous sommes quatre chasseurs , avec autant de domestiques , tous bien montés et bien armés. Prenez dans votre village douze hommes sûrs , fussent-ils à pied. Cela fera vingt , et nous irons livrer bataille à Polinario. Ce serait une belle chasse à faire, vive Dieu! et une belle prise à rapporter. — Douze honmies sûrs! dit Talcalde en hochant la tête ; douze honmies pour attaquer Polinario ! on ne les trouverait pas dans tout le district. Depuis quil n'y a plus de Sainte-Hermandad, c'est au roi notre seigneur à faire prendre et pendre les bandits. Qu'il s'en charge. Pour moi, seulement parce que je refuse de pactiser avec eux et de me laisser boucher les yeux par des quadruples , je me tiens pour le plus galant homme des quinze provinces de la monarchie. » Cela dit, il frappa fièrement du poing sur sa poitrine , et s'en retourna comme il était venu. Polinario resta donc maître du terrain. Et voilà comment s'en alla en fumée l'unique espérance de grande chasse que put m'offrir un mois de route entre Cadix et Madrid.

Je revins en Espagne dix ans plus tard. C'était en 1834. Avec Ferdinand Vil, l'absolutisme était enterré; le despotisme éclairé vendit de tomber aussi avec M. Zca Bermudez, et le modeste estatuto-real de M. Martinez de la Rosa, en convoquant des espèces de Cortès, montrait par quel chemin l'on pouvait retourner à la constitution de 1812. Je devais assister à un grand spectacle, le réveil d'un peuple ; et j'aurais bien trouvé, au milieu des affaires publiques , le temps et l'occasion

d'ajouter quelques pages à ces contes de chasseur. Mais un jour, de triste et hideux souvenir, pendant le fracas d'un violent orage, le choléra s*abat sur Madrid, au milieu de la foudre et des éclairs. Plusieurs milliers de personnes sont frappées à la fois, et, rendu féroce par la peur, ne sachant à qui se prendre du fléau qui le décime, le peuple se rue sur les couvents, et ces mêmes moines auxquels, dix ans plus tôt, il eût demandé des prières, il les assassine comme des empoisonneurs publics. Je fus aussi frappé, non par le poignard, mais par la maladie. Je vis périr autour de moi toute la famille où j'avais pris mon gîte, et qui me comblait des soins les plus attentifs. Mourant moi-même au milieu des cadavres, dans la solitude et Tabandon, je dus la vie à Famitié du plus généreux des hommes , M. Georges V. (depuis lord C), alors ministre d'Angleterre à Madrid, qui me fit apporter dans son hôtel et m'y traita conmie un frère, moi qu'il connaissait à peine, et qui n'étais pas même son compatriote. Enfin, je regagnai la France, au milieu d'aventures étranges et périlleuses, dont le récit serait assurément la plus intéressante partie de ce chapitre, s'il avait le droit d'y prendre place, et que j'ajouterai peut-être à mes souvenirs de chasseur. Mais, pour ce voyage, adieu la chasse avec la politique. A mon retour en Espagne, dans l'année 1842, politique et chasse se présentaient sous l'aspect le plus attrayant. La révolution était triomphante ; elle avait expulsé les moines de leurs capucinières , don Carlos de la Navarre, et la reine-mère du pouvoir souverain.

Ëspartero était régent du royaume, Argûellès, tuteur de la jeune reine ; Olozaga, président des Cortès. Connu . de tous les hommes principaux du parti victorieux, pour avoir rendu quelques services à leur cause, j'étais sûr de recevoir d'eux un accueil courtois et presque reconnaissant. Les douaniers dlrun, en lisant mon nom sur le passe-port de Tamba^sade espagnole, avaient laissé passer mon fusil français, malgré la prohibition formelle des tarifs ; je pouvais donc G(»»pier qu à Madrid on lui ouvrirait Taecès des domaines de la i^uronnc et de 1 État.

Pendant que des amis demandaient pour moi les peiv missions nécessaires, d'autres m'offrirent, pour me faire la main et prendre patience, une chasse aux lapins dan& un soto voisin de Madrid. J'acceptai de grand cœur, sachant bien qu'à la façon dont l'esprit de l'homme est toonrë, lui qai veut toujours monter et qui doit toucher au faîte avant qu'il aspire à descendre, les lapins me seraient fort agréables après le souvenir des cailles , et fort indifférents peut-être dès que j'aurais goûté aux sangliers et aux chevreuils. Il faut en tout de la progression. Nous partîmes donc , par une belle matinée de mai, trois ou quatre compagnons entassés dans une berline du temps de Philippe V, encore dorée . sur tranches. Elle se composait d'une espèce de coffre étroit et bas, où, sans chapeaux, nous étions obligés de baisser la tête ; ledit coffre, posé sur deux brancards^ longs, droits et carrés, qui ressemblaient à des poutres de maison, posés eux-mêmes sur deux paires de roues

48 SOUVENIRS DK CHASSE.

égales qui couraient l'une après l'autre à trois toises de distance. Cet antique wagon avait pour locomotive un tiro de six mules bien empanachées, bien chargées de sonnettes; leur grave mayoral, perché sur le siège, menait l'attelage du timon, tandis qu'un jeune zagàl, chaussé d'espardilles , courait entre les deux mules du devant, pendu par les deux mains à leurs brides.

En Espagne, on appelle soto un endroit sans culture, abandonné aux buissons et aux ronces, qui ne peut servir qu'à la pâture du bétail et à la chasse. Ce<lui-ci, appelé soto del Piul, est situé à trois ou quatre lieues de Madrid, sur la route de Valence. La chasse en était louée par la succession du marquis de... à quelques associés, et j'appris avec une surprise extrême qu'ils la payaient 24,000 réaux par an \ Mais je fus bientôt rassuré par mes compagnons sur l'emploi de cette grosse somme, et je vis qu'ils étaient plutôt de sages spéculateurs que de prodigues écfervelés. « Outre le plaisir de la chasse, me dirent-ils, que nous prenons tant qu'il nous plaît, et tout le long de l'année, nous chargeons des gens de service de faire, chaque quinzaine, une pêche aux lapins dans des bourses en filet qu'on tend aux bouches des terriers. Nous en vendons ainsi sur le marché de Madrid environ 25,000 par an, au prix de deux réaux pièce. Vous voyez que l'affaire est bonne , et que notre poudre ne nous coûte rien. >;

Ce soto delPiul était merveilleusement situé et con-

1 Plus de 6,000 francs.

formé pour devenir une réserve de chasse. La nature avait pris la peine de Tenclore mieux qu'avec des haies, des fossés et des murs. Une longue rangée de hauts rochers à pic, formant connue un pan de la muraille de la Chine, défendait Tun des côtés, celui qu on pourrait appeler la corde de Tare ; tandis qu'une petite rivière, le Xarama, beaucoup mieux fournie d'eau que le sablonneux Manzanarès, baignant le pied de ces rochers à lun et à l'autre bout du soto, l'enfermait tout entier dans le demi-cercle tracé par la courbe de son lit. C'est entre cette rivière et ces rochers escarpés, au milieu de broussailles incultes et de pelouses sans cesse tondues et dévorées par leurs dents, que vivait emprisonnée cette innombrable population de lapins. Ils y avaient des ennemis de toutes sortes : outre les filets des pécheurs de quinzaine et les fusils des chasseurs de chaque jour, une armée d'oiseaux de proie leur faisait une guerre de chaque heure. Le jour de notre chasse, un hardi paysan s'aventura, soutenu par des cordes, dans quelques fentes de rochers, y prit deux aires d'aigles, et nous rapporta cinq petits aiglons, qui, le bec ouvert, nous demandaient à grands cris du lapin. Et, pourtant, plus proUfique que la race de Sem, Cham et Japhet, cette race pullule en telle abondance, que les herbes, les feuilles, les branches et les troncs d'arbres ne peuvent suffire à sa nourriture, et que, chaque jour^ des bandes d'émigrants, chassés par la famine, passent l'eau à la nage pour aller chercher de quoi vivre dans les vignes d'Arganda.

Nous n'avions point emmené de chiens , plus embarrassants, m'avait*on dit, qu utiles à ceUe dbasse : grave hérésie que j'ai payée cher. Dès que nous entrâmes dans le soto, par un petit chemin tournant taillé dans le roc et fermé d'une barrière, nous vîmes courir de^ vaut nous, au bruit des sonnettes de l'attelage, je ne sais combien de troupeaux de lapins. On n'a pas be** soin, en effet, de les lever un à un de leur gîte, car ils sont occupés tout le jour à brouter l'herbe à mesure qu'elle pousse. L'on n'aperceviût dans toutes les directions que de kmgues oreilles grises et de petites queues blanches, qui s'en allaient sautillant, frétillant, comme la gent trotte-menu devant Romioagrobis, avant de disparaître dans les immenses souterrùns dont le sol est partout miné et contre^miné. Si quelque b^a père de famille, un peu chargé d'enfants et d'embonpoint, voulait faire une chasse aussi productive que peu fatigante, il n'aurait qu'à se poster en sentinelle devant les bouches des terriers. Ramenés à la lumière du jour par l'ennui et la faim, les lapins reparaissent bien vite au bord de leurs trous. Mais cette tuerie serait trop facile, trop commode et trop sure pour être agréable. C'est à la chaise surtout qu'il n'y a point de plaisir sans peine. Un roi dans ses tirés me semble un hou* cher dans une basse-cour, s* animant au carnage des poulets ) canards et dindons.

Et leur coupant les cous à coups de coutelas. Ainsi donc, séparés en tirailleurs, nous commen-»

RN ESPA6ME. 51

çàmes à nutrcber devant nous, d'abord en ligne et avec nn peu d'ordre, puis bien|ôt Isolés et chacun à sa fantaisie. Nous avions pris pour carnassière une espèce de sac de soldat, attaché par des courroies sur les deux épaules. Chacun le portait à son tour, et quand il était plein, on allait en verser le contenu dans un sac à blé qu un des gardes traînait sur nos derrières.

Après deux ou trms heures de chasse et deux ou trois transversements du petit sac dans le grand, je me trouvais avoir celui-là sur le dos, à demi rempli déjà par une quinzaine de lapins. Il était tombé une petite averse qui rendait les pelouses humides et glissantes. En ce moment, sur un terrain en pente, part un lapin devant moi. Je le tire; il roule à mon coup, mais continue pourtant à faire quelques bonds, deçà, delà, en tournant sur lui*méme. Un cWen Teût pris et rapporté. J'essaie de le saisir, et voyant qu'il glissait toujours entre mes doigts, je m'élance pour lui jeter la main jusque sur les oreilles. Mon pied glisse au milieu de ce mouvement, et, de l'effort en sens contraire, je me désarticule un genou. Je tombai par terre, souffrant de cruelles douleurs ; il m'était impossible de faire un pas, ni même de me remettre debout. En vain j'appelais à mon aide tous mes camarades et tous les saints du paradis; l'écho seul des rochers répondait à mes cris désespérés par ses cris ironiques. J'attendis longtemps, seul avec ma douleur, coname Philoctète dans l'île de Lemnos. Pas dix ans toutefois : lorsqu'à l'heure du dîner, mes camarades vinrent s'asseoir en rond autour

d^une gamelle de lard et de pois chiches, s'apercevant de mon absence , ils dépéchèrent les gardes dans toutes les directions. L'un d'eux me trouva, gisant par terre, le genou gros conmae la tête. Il fallut amener jusqu'à moi la berline séculaire, et je dus passer la nuit dans une cabane de garde, sur un matelas rembourré de paille de mms. De retour à Madrid le lendemain, je fus condanmé aux sangsues, aux douches d'aromates, au repos absolu, et je boitais encore en partant pour Gre«> nade deux mois après.

Pendant que j'étais étendu sur mon cahapé de crin, la jambe en l'air à la façon d'un vieillard podagre, on m'apporta des licences pour chasser le daim, le cerf, le sanglier, dans les bois d'Aranjuez et du Pardo. «Hélas, hélas! m'écriai-je, en portant un regard douloureux de mon genou sur mon fusil, impotents tous deux et l'un par l'autre; il est donc vrai, conwne le dit Sancho Panza, que Dieu envoie des amandes à qui n'a plus de dents ! ^>

Pour aller de Paris à Londres, la distance est si courte et les facilités si grandes, que le mot de voyage, appliqué à cette promenade d'un jour, est trop ambitieux pour n'être pas impropre. Si donc je dis que j'ai fait plusieurs voyages en Angleterre, c'est faute d'un autre terme, et qu'on me le pardonne. D'habitude, c'était entre le printemps et l'été , pendant les mois où, partout ailleurs, on quitte la ville pour la campagne, tandis que les Anglais, toujours excentriques et seuls de leur espèce, quittent la campagne pour la ville. Aussi les gens de bon ton, les fctshionableSj nommentils ces mois la saison , comme les chrétiens disent la bible (le livre), ou les musulmans le horan (la lecture). Une seule fois, grâce au grand festival annuel de musique que chaque province donne à son tour, et qui se tenait cette année-là dans la vieille cité de Glocester, je me suis trouvé de l'autre côté du détroit à l'époque où Ton peut faire usage d'une arme à feu ; et, dans

cette seule fois , j'ai fait une seule chasse. Encore n'était-ce pas une de ces chasses nationales et caractéristiques, un de ces fameux fox-hunting s j où tous les noblemen ei gentlemen d'un district, réunis en habits rouges, casquettes noires et bottes à retroussis, avec le couteau de chasse pendu au côté, se lancent au galop à la queue d'une meute de cinquante chiens d'entreprise, sautant à son de trompe les haies , les fossés et les rivières, pour donner aux habitants de la contrée le spectacle d'un vrai steeple-chase ^ sous prétexte de forcer un renard ; où le petit nombre d'adroits et heureux cavaUers qui arrivent jusqu'à Vhalali comptent les chasseurs et les chiens présents, pour aller ensuite ramasser les blessés de la première catégorie et ramener les égarés de la seconde. Hélas I non ; cette bonne fortune m'a été refusée. Je n'ai fait qu'une seule pauvre petite chasse aux perdreaux, sans tambour ni trompette, et, comme dit M. Prudhomme, pedibus-çum et jambis.

Mieux vaut un tiens que deux tu V auras, et le moineau dans la main que la grue qui vole au loin. Voilà des maximes de la sagesse populaire que j'aurais bien dû me rappeler en traversant la Manche , au heu d'imi« ter les enfants qui gardent le meilleur morceau pour la bonne bouche. J'avais deux invitations à la campagne, l'une dans le comté de Norfolk, l'autre dans le comté d'Hereford. La première m'était faite par un ami, M. B. . . , tenant à l'une des plus grandes maisons financières des Trois-Royaumes, mais marié à une belle rt

spirituelle Française, vivant à Parig une moitié de l'année, et ches lequel j'eusie trouvé, j'espère, quelque adoucissement à Finsupportable tyrannie des usages anglais. Je pouvais m*y promettre aussi une vraie chasse de roi« Sa terre, à ce qu'il m'avait conté, présente un de ces phénomènes agronomiques qu'on ne rencontre guère sur le continent. C'est une plaine de sable, qui, partout ailleurs, serait probablement abandonnée,* comme nos dunes ou comme le désert de Sahara. Les fermiers de M. B... y plantent des navets, rien que des navets, et ils abandonnent tout le domaine en pftture à des troupeaux de bœufs et de moutons, qui mangent les feuilles en été, les racines en hiver, et qui fournissent euxHtnémes en paissant un engrais suffisant pour cette culture. Cette exemple prouve une fois de plus que tous les terrains peuvent s'utiliser, et qu'il s'agit seulement d'en trouver le meilleur usage. 11 indique aussi connnent, pour diminuer les frais de maind'œuvre, pour faire produire à la terre de la viande au lieu du pain, les Anglais la retirent au travail de l'homme pour la livrer au bétail; de telle sorte que, tout en doublant les produits du sol cultivable, ils réduisent et diminuent sans cesse la population agricole ; que, privés d'autre emploi, tous les bras se jettent dans les manufactures ; que les campagnes deviennent désertes, tandis qu'une foule toujours croissante s'entasse dans les villes, et que, les fabricants s'ingéniant à leur tour à remplacer les bras par les machines, la population laborieuse se trouve peu à peu repoussée do

rindustrie comme elle Test déjà de Fagriculture, et condamnée à Fimpie sentence de Malthus. D'où il suit, en descendant toujours des causes aux effets, que le plus puissant empire du globe dans ses relations extérieures porte sur son sein la plus misérabfe des populations, où la faim est une cause de mort aussi commune que toute maladie , que la richesse publique s'obtient aux dépens d'une générale et hideuse pauvreté, et que l'aristocratie qui dirige les affaires de ce pays, dont elle possède toutes les terres et presque tous les capitaux, est contrainte, pour faire vivre un peuple déshérité et faméhque, de recourir aux ressources précaires du commerce étranger, aux violences des conquêtes lointaines , à tous les abus de la force et de la ruse, à tous les excès d'une poUtique inunuable et sans pitié comme sa raison d'être , et qui trouve à la fois son mobile, sa force, sa persévérance, peut-être même son excuse dans un seul mot : la nécessité. Cibus populi suprema lex esto.

Or donc, à l'ombre des navets qui engraissent les iKBufs des domaines de M. B..., et des lois draconiennes qui protègent la propriété jusque dans le droit de chasse, vit et pullule un peuple immense de perdrix et de lièvres. Pour montrer à quel point abonde le gibier dans cette terre de promission, je citerai une courte anecdote. L'un des plus célèbres chasseurs de la Grande-Bretagne, le colonel P..., avait fait, l'année avant mon voyage, une singulière gageure : il paria qu'avec son chien d'arrêt, deux fusils et un homme

pour les charger alternativement, il tuerait en quatre heures deux cents perdrix. Le pari tenu, il choisit, pour son audacieuse expédition, la terre de M. B..., et se mit en campagne par une belle journée de sep* tembre. Lorsqu'au bout de quatre heures, montre en main. Ton vint arrêter le carnage et compter les victimes, il se trouva deux cent douze perdrix sur le champ de bataille.

Je savais cela, et voilà TÉden qui m'était ouvert! Cependant, comme Finvitation du comté d'Hereford nous menait aux portes de Glocester, nous crûmes bon d'y aller en premier lieu, comptant bien qu'à notre retour le comté de Norfolk, quoique riverain de la mer et presque presqu'île, ne serait pas rongé et englouti par les flots.

Nous partîmes de Londres en chemin de fer. Du temps de Mahomet, les Arabes disaient : u Quelle est la meilleure place en ce monde? — La selle d'un cheval rapide. » Ils ne pensaient guère alors qu'avec un peu d'eau chauffée, produisant une légère et imperceptible vapeur, l'homme trouverait moyen de surpasser la rapidité du coursier de Job, qui dérobait Vespace, et de courir tout un jour de cette vitesse suprême que nul être vivant ne pourrait soutenir toute une heure ; ils ne pensaient guère que, perçant les montagnes et comblant les vallées, l'homme se frayerait sur la terre une route droite comme celle de l'oiseau dans le ciel , et qu'aussi prompt que cet oiseau voyageur, il transporterait sur un chariot les familles d'une tribu, leurs tentes, leurs

58 SOUVEXIKS DE CHASSE.

troupeaux, leurs provisions, tout le royaume d*un pa* triarche. Voilà le miracle que nous voyons aujourd'hui. Qui peut deviner ce que feront plus tard la science et Findustrie humaines, lancées dans cette voie de découvertes, et s'aidant de toute la puissance deFassociation? Paisiblement assis dans un vaste fauteuil, sans secousse ni cahot, sans tangage ni roulis, on voit dans le cadre de la portière se dérouler un mouvant panorama, dont les points de vue changent à toutes les secondes, et se renouvellent incessamment. On voit défiler à la suite les villes, les bourgs, les châteaux, les cottages, les métairies, les chaumières, semés sur les flancs des collines, dans le creux des vallées, au milieu de tous les accidents d'une campagne sans bornes. J'avais pour mon voyage une de ces journées entrecoupées de soleil et de pluie qui permettent d'observer les choses sous tous leurs aspects de lumière et d'ombre, et, traversant plus qu'à demi l'Angleterre, j'ai pu bien voir son paysage si vanté.

Il n'y a guère en France que certaines contrées de la Normandie, celles des herbages, qui puissent nous le représenter complètement. On y rencontre beaucoup plus de prairies que de champs labourés; c'est tout simple : dans un pays où la viande est la nourriture commune, plus que le pain, il faut plutôt engraisser du bétail que semer du blé; d'ailleurs, la terre et le climat semblent tous deux plus propres à la culture des graminées qu'à celle des céréales. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne voit nulle part ni la vigne, qui ne passe

point en France la zone de Paris, ni moins encore le mais ou Folivier , qui marquent des zones plus méridionales. Mais ce qui frappe et surprend, au moins comme coup d'œil, c'est Fabsence de forêts. Il n'y a pas, de Londres à Glocester, un arpent de bois taillis. C'est tout simple encore : les Anglais ayant reçu du ciel des amas de houille, plus précieux mille fois que les mines de Golconde ou du Potosi, ont tout leur combustible sous terre. Le bois de construction leur suffit. L'on ne voit donc partout que des prairies, divisées par des haies dans lesquelles croissent les chênes et les ormeaux,

La verdure anglaise est plus foncée, plus sombre que la nôtre. Pour en faire comprendre la difTérence , un peintre dirait : Le vert n'est pas une couleur primitive , il se forme par le mélange du bleu et du jaune ; or, en France, le jaune domine ; en Angleterre, c'est le bleu. Il y a peu de spectacles plus agréables que le premier coup d'œil jeté sur cette verdure infinie, d'un ton frais et doux, qui s'étend sur la terre en longues nappés, qui s'élève dans l'air en longues allées, qu'on aperçoit en tous sens à perte de vue. Mais toujours des prés et des haies, toujours un terrain ondoyant qui n'est ni plaine ni montagne, toujours des troupeaux de bœufs et de moutons, toujours le même aspect, la même couleur, les mêmes détails ; cela devient successivement uniformité^ monotonie, tristesse, ennui. On se prend à regretter, non-seulement le vigoureux soleil et Fardente lumière de FEspagne et de Fltalie, mais leur terre aussi, souvent brûlée, souvent inculte^ variée

du moins, et pleine d*accidents. On regretterait volontiers les rochers de la Thrace, les forêts de la Germanie, les sables de FÉgypte ; on regretterait la Beauce.

A notre arrivée , Glocester était en fête. Nous pensâmes que, le festival attirant beaucoup d'étrangers dans la ville y et de tous les comtés voisins , c'était pour leur faire honneur que les habitants pavoisaient de jour et illuminaient de nuit leurs maisons. Mais la fête avait un motif tout différent. C'était une mort qu'on célébrait, et cette mort, arrivée la veille, était celle d'un petit vieillard, nommé Wood, resté fort inconnu toute sa vie. L'on nous montra, dans une sale ruelle, une pauvre échoppe en bois où, durant près de soixante ans, il avait vendu des clous et des épingles : c'est la grande industrie de Glocester. Quel rapport, demanderez-vous, pouvait-il donc exister entre la mort de ce vieillard et les réjouissances publiques? Le voici : ce marchand de clous, que l'on croyait pauvre parce qu'il était resté jusqu'au dernier jour fidèle à ses habitudes de travail et d'économie, laissait une fortune dç portefeuille qui dépassait un million de livres sterling. Et comme il ne laissait avec elle ni enfants , ni parents , ni amis pour la recueillir, il en avait fait, par testament, deux parts égales; léguant l'une à l'alderman Wood, de Londres, qu'il ne connaissait pas, qu^il n'avait jamais vu, uniquement parce qu'il portait le même nom que lui ; l'autre à sa ville natale. De là, les drapeaux sur les portes et les lampions sur les fenêtres.

Notre hôte nous attendait à la sautée de la diligence,

avec une magnifique voiture à quatre chevaux. Il nous fit prendre place dans Fintérieur, monta sur le siège du cocher, et nous conduisit lui-même, en grandes guides, jusqu'à son habitation des champs, cottage assez élégant, assez confortable, entouré dun petit jardin anglais, brossé et peigné à la dernière mode. Le maître du logis était un riche gentilhomme campagnard, Anglais de pur sang et de vieille roche, de la tête aux pieds, dedans et dehors, intus et in cute. Jamais il n'avait quitté son île. Il chassait, pariait, assistait aux courses. Usait la Bible au moins chaque dimanche ^ cultivait ses terres, élevait des bestiaux, et sa maison était pleine de coupes d'argent qu'il avait gagnées en prix dans les comices agricoles, soit pour avoir fait rendre le plus de sacs de blé à un acre de terre, soit pour avoir présenté au jurj^ d'examen le bœuf le plus obèse ou le mouton le plus chevelu. En voyant d'un côté ses deux filles, jeunes misses blanches, sveltes, douces de manières et de langage; de l'autre, sa longue, maigre et impérieuse moitié, qui parlait d'une voix aigre, les dents hors de la bouche, précisément comme aboyait son carlin, on reconnaissait toute la justesse d'une observation dès longtemps faite sur les dames anglaises : qu'elles sont extrêmes en bien ou en mal, et sans intermédiaire ; belles ou laides, bonnes ou méchantes. C'était au père heureusement que ressemblaient les filles , et lui se montrait en tout le meilleur homme du monde. Il nous avait donné la plus belle chambre de la maison, à demi remplie par un vaste lit à la duchesse, qui en occupait

le centre, élevant jusqu'au plafond sou baldaquin à quatre colonnes. On est couché là-dedans comme un mort sur son catafalque. Nous lavions nos mains dans des aiguières d'argent, provenant sans doute aussi de la générosité des comices agricoles. Enfin, pour achever de nous faire honneur et de nous émerveiller, pour rendre son hospitalité tellement somptueuse, tellement magnifique, que nous en fussions fiers le reste de nos jours, notre brave gentleman avait invité, en même temps que nous, deux lords, membres du parlement, qui habitaient leurs châteaux dans le voisinage. Jusque* là donc, tout allait à merveille.

Le lendemain, au coup sonnant de dix heures, la cloche nous appela pour le déjeuner. Personne n'avait encore quitté sa chambre. Nous trouvâmes la famille rassemblée autour d'une bouilloire de thé. L'ainée des demoiselles m'en offrit une tasse que je fus contraint de refuser, n'ayant jamais pu plier mon estomac européen aux habitudes chinoises, et préférant quoi que ce soit au bout de ma fourchette à toutes les infusions du monde , si sucrées et parfumées qu'elles fussent. Mon refus jeta toute la famille dans une profonde surprise , mêlée d'un peu de pitié, je crois, et de beaucoup de dédain, j'en suis sûr, u Comment! vous ne prenez pas de thé? ') s'écrièrent à la fois le père, la mère et les enfants. J'avais ouï dire à Murcie : <' De quoi déjeune-t-on dans les pays où il n'y a pas d'oranges? » Sans doute mes bons hôtes d'Angleterre se disaient tout bas : « De quoi déjeune-t-on si Ton ne prend pas de thé? » Le fait

EN AlVOLETURRE. 63

est qu'aucnti d'eux ii*eut la pensée de m'offirir seulement un iBuf. Ce joar*là et les suivants, je calmai ma faim matinale avec quelques rMies de beurre sur du pain bis. On passa ensuite plusieurs heures au salon, les hommes et les femmes aussi soigneusement séparés que dans une mosquée, avec les broderies d'un côté et les journaux de Tautre, entrecoupés d'une conversation rare, froide, guindée, ccmipassée, pleine d'ailleurs de bienséance et de gravité. Puis, à certaine heure, on alla faire un certain tour de promenade dans certaines allées du jardin, marchant d'un certain pas et gardant un certain ordre également invariable : on eût dit des prisonniers sur le préau. Après quoi, chacun regagna sa chambre. Au coup de cinq heures, la cloche nous appela de nouveau dans la salle à manger où le diner nous attendait. Il faisait un temps pluvieux et froid ; ce* pendant les filles de notre hôte étaient habillées comme pour le bal, en robes de mousseline blanche, la gorge et les bras nus. Elles grelottaient dans cette toilette ab* surde. Leur peau violacée et mouchetée par la chair de poule témoignait d'une souffrance qui pouvait bien aller jusqu^à la maladie. Ma femme leur reprocha amicalement cette imprudence, dont elle se croyait U cause. u Oh! non, répondit ingénument Tune d'elles, ce n'est pas pour vous que nous sommes habillées de blanc ; tous les jours, mon père serait-il seul à la maison, nous descendons ainsi pour diner. C'est l'usage. »

Elle aurait pu dire aussi comme un original de ma connaissance qui se promenait en pantalon blanc par

une pluie battante et un temps glacial, mais dans le mois de juin : u Es-tu fou? » s*écria un de ses amis le rencontrant en cet équipage. «Ce n'est pas moi qui suis fou, répliqua-t-il, c'est le temps. » Revenons à notre société. Outre les deux lords, qui gardaient sans doute leur éloquence pour le temps des sessions et leur appétit pour le temps des vacances, car ils man* geaient beaucoup sans parler même un peu, il y avait un troisième convive étranger : c'était le fils dné de la maison, établi dans le voisinage, et invité lui-même, car il se fût bien gardé de venir prendre place à la table paternelle sans une lettre expresse d'invitation. Ce n'est pas l'usage. Crainte de quelque erreur dans la distribution des plats et des morceaux, le maître de la maison, assis seul à l'un des bouts de la table, décou* pait et servait lui-même. Voici dans quel ordre immuable les morceaux de chaque plat étaient présentés : d'abord à ma fenune, comme fenune et étrangère, puis aux deux lords en commençant par le plus haut titré, puis aux dames de la. maison par rang d'âge, puis à moi, vil roturier, puis à son fils, puis à lui-même. Ainsi furent servis le potage aux épices, le poisson à la sauce de homard, l'immense ro5^-6^^ rappelant les terga bo^ vis des repas homériques, les légumes cuits à l'eau, le pudding au rhum, \q pie aux fruits, et le fromage de Chester, pareil à une meule de moulin : ainsi furent-ils servis à tous les diners.

Un voyageur goguenard, revenant d'Angleterre, disait que c^est un pays où il n'y a de poli que l'acier, et

de fruits mûrs que l^s pommes cuites. Moi, je n'accepte pas la première partie de cette définition, car la politesse est une chose toute conventionnelle, qui change suivant les degrés de latitude ou de longitude, et de la* quelle on peut dire :

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?

Par politesse, nous ôtons notre chapeau , et les Orien* taux ôtent leurs babouches. Mais lorsque le même voyageur, rencontrant partout des prairies verdoyantes et de sombres maisons de brique, définissait TAngleterre : « Un plat d'épinards garni de croûtes rôties, v et surtout lorsqu'il ajoutait plus gravement : « Soumise à ses usages comme des religieux aux règles de leur ordre, l'Angleterre est un vaste couvent, et toutes les maisons des cellules, où Ton fait invariablement les mêmes choses , aux mêmes heures et de la même manière, ^ alors je crois quil disait Texacte vérité. Et même elle n'était pas complète. Car on pourrait supposer que cette règle austère ne gouverne que les religieux du couvent, je veux dire les gens du pays. Pas du tout ; un étranger, dès qu'il met le pied sur le sol de l'Angleterre, doit aussi prendre la robe et prononcer ses vœux. Ailleurs, nul n'est censé ignorer la loi; ici, nul n'est censé ignorer l'usage. On est jugé en conséquence. Si par malheur quelqu'un s'avise de saluer dans la rue en se découvrant la tête, c'est un homme mal né, un homme de rien; si, à table, il ose toucher le poisson avec son couteau, c'est un manant. Pour nous autres,

qui aimons nos tigei, nof franches coudées, et qui vivons chacun à sa guise, cette perpétuelle tyrannie du qu'en dira^i*on? cette vie enfermée dans un cercle étroit et monotone comme les heures du cadran, nous semblent insupportables ; et c est un supplice qui se multiplie géométriquement par sa durée. Hélas ! la persécution de Fusage nous atteignait même à la campagne, et nous en étions les déplorables victimes aussi bien dans Fenclos d'un cottage isolé que dans un salon du West-End.

Heureusement que le mois d'août touchait à sa fin, et que la chasse s'ouvrait le P' septembre. C'est en France seulement qu'à tort ou à raison, MM. les préfets octroient à leurs administrés un arrêté d'ouverture dont ils règlent l'époque chaque année suivant l'état des moissons. Partout ailleurs, la chasse s'ouvre à jour fixe, bon an mal an, et, chose bizarre, plus tôt au Nord qu'au Midi : en Russie, dès le 29 juin (12 juillet de notre style), en Allemagne le 25 août, en Angleterre le l**" septembre, en Espagne aussi, du moins dans la loi, que l'usage ne respecte guère. Avec la perspective de cette prochaine et puissante diversion, de ce plaisir sans égal dont le retour est si doux après une longue attente, je prenais patience. Voilà, me disais-je, le jour dénia délivrance qui approche ; voilà le jour de la Uberté ! Il arriva. J'aurais voulu partir au soleil levant pour ne rentrer qu'à la nuit close. Mais l'usage voulait que nous prissions le thé avec les dames, et qu'à l'heure précise du dhier, nous fussions assis à table en habit noir et en

cravate blanche. II nous restait donc, pour la chasse et pour deux toilettes, juste le temps qui sépare un repas de l'autre. Enfin, vers midi, nous avions nos guêtres aux pieds et nos fusils dans les mains. Nous partîmes, trois ou quatre chasseurs, avec un seul chien qu'on tenait en laisse. Il se nommait Pedro, C'est le plus beau pointer, et le plus excellent, dont j'aie gardé souvenir en toute ma vie de chasseur. Certes, si j'eusse été président d'un comice agricole dans le comté d'Hère* ford, pour un tel produit et une telle éducation, son maître aurait reçu un pot d'argent aussi grand que la cuve principale de la brasserie Barclay and son.

Personne n'ignore que la plupart des campagnes en Angleterre sont divisées par petits enclos bien fermés de haies et de barrières. On se passe ainsi même d'un gardien pour les chevaux, les bœufs et les moutons. C'est une économie d'hommes. Il est donc impossible d'y chasser de la même façon que dans nos plaines unies et découvertes, ou, comme on fait dans la Bretagne et le Berry, en perçant les clôtures épineuses, aux risques et périls des habillements et de la chair qu'ils couvrent; ce serait malséant et contraire à l'usage. Voici de quelle manière on s'y prend : Nous allions, les mains dans nos poches, parlant politique, littérature ou comices agricoles, le long des petits chemins bien battus et bien propres qui desservent les divers héritages. Arrivés à une barrière, qu'il fallait ouvrir à la clef, on lâchait dans l'enclos Pedro tout seul, lequel, lancé au galop, mais prenant le vont avec une habileté merveilleuse,

avait bientôt exploré le terrain. Notez que , des pluies continuelles ayant rendu Tannée très-tardive, beaucoup de blés étaient encore debout , qui n'ont peut-être jamais mûri, et qu'on n'ouvrait, même à notre chien, que l'accès des champs dépouillés où le gibier ne pouvait être abondant. Qu'importe? l'usage veut qu'on chasse le premier septembre. Quand Pedro revenait , comme la colombe à l'arche de Noé, sans avoir trouvé où faire halte, nous allions gagner une autre barrière et recommencer l'épreuve. Enfin, s'il se rencontrait une compa* gnie de perdreaux , le bon Pedro l'éventait à trente pas de distance, et, une fois en arrêt, il fût mort de faim, et les perdreaux aussi, avant qu'eux ou lui eussent quitté la place. Alors nous entrions dans l'enclos, lentement, gravement, l'un derrière l'autre ; puis nous nous placions en ligne, à égales distances; puis nous avancions d'un pas égal sur le gibier que nous dénonçai! l'arrêt du chien. Au premier bruit des ailes d'un perdreau , au premier coup tiré , Pedro se couchait ventre à terre, ayant aussi peur de ramasser l'oiseau mort que de faire envoler le reste de la bande. Pour les Anglais, rapporter est un grand défaut dans un chien. Quant aux autres chasseurs, le coup de fusil semblait pour eux un coup de tonnerre ; ils étaient médusés, pétrifiés, cloués sur place. Aucun d'eux ne faisait un pas, un mouvement, que leur compagnon n'eût rechargé son arme, ce qu'il faisait avec autant de flegme et de lenteur qu'une charge en douze temps dans l'exercice à la prussienne. Alors on marchait de nouveau, tous ensemble,

bien alignés, jusqu*à ce que la compagnie entière fût levée et dispersée par-dessus les haies de Fenclos. Moi, je regardais faire, ne comprenant rien à un plaisir si tranquille, si discipliné, si morne, et tirant de loin en loin un pauvre coup de fusil égaré, avec autant de gra* vite et de tristesse que mes compagnons.

Cette chasse des enclos, toujours la même, dura deux ou trois mortelles heures. Qui m*eût dit que j'ap* pellerais mortelles des heures de chasse! et le jour d'ouverture ! Après quoi, nous arrivâmes dans une vé* ritable plaine, bien découverte, bien plate, sans haies ni fossés, et entrecoupée de cultures diverses. Pour le coup , je me crus dans la Brie, et, ne voyant plus de clôtures, je ressentis le bonheur d'un oiseau à qui Ton ouvre sa cage. Mais, bah! contre Fusage, esV-il un lieu d'asile en Angleterre? D'abord, Pedro, mes amours, fut remis en laisse, et renvoyé à la maison. J'eus beau demander sa grâce, il ne servait, lui, que dans les en* clos. Un autre chien, très-bel et très-bon épagneul, nous fut amené par un révérend pasteur, voism de campagne de mon hôte, agriculteur comme lui et comme lui chasseur, qui avait dressé son chien pour la plaine ouverte. J'aurais bien voulu m'échapper des rangs et faire la guerre de guerriUa, eussé-je dû battre avec le pied ou le canon de fusil les trèfles et les ponunes de terre. Mais on reprit cet étemel ordre de bataille; on se remit à marcher en ligne, au pas de procession, à pivoter sur les ailes comme des conscrits à la manœuvre, à s'arrêter tous au coup de fusil d'un seul. L'épa-

ro SOUVENIRS DE CHASSE.

gneul battait au galop tout le front de la colonne. A la fin j fatigué jusqu'à Tennui , et pliant sous le poids de cette lourde gêne, je parvins, par une série de petits mouvements obliques habilement dissimulés, à gagner une extrémité de la ligne ; et, quand je n'eus plus de voisin que d'un côté, m'éloignant toujours de l'autre, je sortis enfin , comme une comète échevelée , du système planétaire où j'avais jusque-là gravité forcément. J'étais délivré, j'étais mon mattre ! Vivre libre ou mou* rir !. . . Je me jetai à genoux, et rendis grâce à Dieu.

Tournant alors les yeux en tous sens pour voir quel meilleur parti je pourrais tirer de ma liberté conquise, j'avisai un grand champ de fèves resté seul debout au milieu des chaumes. Italiam, Italiam! Je cours à cette remise et me jette à corps perdu dans le légume alimentaire des prisons et des bagnes, dont les tiges épaisses me montaient jusqu'à la ceinture. Je n'avais pas fait trois pas. . . co co co co coq t un gros faisan me part sous les pieds, d'un bond s'élance à vingt coudées de ferre, et déployant au soleil ses ailes dorées, sa queue au long panache, sa tête de pourpre et d'azur, il décrit un demi-cercle autour de moi. Je l'ajuste, je me mire dans son flanc découvert; mou doigt presse la détente... No! me crie une grosse voix à l'oreille, tandis qu'une grosse main me retient le bras.

Le vilain retourne la tête ; La colombe l'entend , part et tire de long.

Je regarde quelle fourmi venait me piquer au talon

comme le croquant de la fable. C'était le garde-chasse de mon hôte, qu'il m'avait dépêché, me voyant fausser compagnie, soit dans la crainte que je m'égarasse, soit plutôt pour arrêter le déserteur et le ramener en prison. Cependant, comme ce bon gendarme ne m'ap-» préhendait pas au collet, et se tenait fort respectueuse^ ment à distance après avoir lâché son no/ je me ras-» surai, et risquai de continuer ma promenade à travers les Cèves. Bientôt part une poule, que je respecte, puis un gros vieux coq semblable au premier; et me voilà de nouveau en joue, et de nouveau prêt à faire feu. NoI crie le garde une seconde fois en arrêtant ma main. Il disait ce monosyllabe sans colère, ^%m viva* cité, même avec un certain ton de déférence^ et plutôt à la manière d'un avertissement officieux que d'uQ reproche menaçant. C'était évideomient une ponsigoe qu'il exécutait. Voyant ioac que le garde ét^it bien chargé de me garder, je baissai la tét^, désarmai mon fusil, le mis sur l'épaule, et sortis du champ de £àves réUn) entre piemasj comme un chien qui avance i la correction. Le pasteur venait à ma rencontre; il avait vu d'un peu loin mon aventure, et il s'empressa de m'expliquer complaisamment ce terrible noi ce veto constitutionnel donné au garde pour empêcher qu'on ne tuât en pleine cliasse permise un vieux coq faisan. uAu premier septembre, me dit-il, nous tirons la perdrix; au premier octobre, le faisan; au premier novembre, le Uèvre; c'est l'usage. »

Ainsi, de gaieté de cœur, pour mettre des rangs

parmi ]es bétcs comme parmi les hommes, pour établir une hiérarchie sociale dans le gibier, les chasseurs anglais se privent du plus grand attrait qu'ait la chasse, la variété et Finconnu! Et cette règle, comme toutes les autres, devient, dès qu'elle est règle, tellement inflexible, qu'il n'entre pas même dans la pensée d'un honmie bon, prévenant, hospitalier, d'en affranchir son hôte pour un jour, et de donner, dès le 1" septembre, la permission de tirer un faisan à un étranger qui ne sera plus chez lui le l*' octobre.

Oh! quel plaisir à plaisir gâté! quelles mœurs re« véches et despotiques ! En voyant cela, et toutes choses à l'avenant, je me demandais, — non pas où est l'égalité; — qui ne sait que l'Angleterre est le pays des castes autant que jadis l'Inde et l'Egypte, et que la population s'y compose de couches superposées comme les terrains de formation tertiaire? — Je me demandais : Oii est la liberté? Dans la loi, je le veux bien, mais non, certes, dans les mœurs. L'une est belle, les autres détestables. C'est un arbre puissant, magnifique, séculaire, qui promet l'ombre et la paix, mais sous les rameaux duquel il ne croît que des ronces et des épines, où, comme disait naguère Werther-Potier, l'on ne peut naturellement faire un pas sans s'em-* berlificoter les jambes. Eh quoi! d'un côté tant d'efforts jaloux pour gagner et conserver l'indépendance personnelle, qui, depuis des siècles, a son nom propre dans la langue légale, Yhabeas corpus; tant de garanties obtenues pour l'inviolable sainteté du homel de

EN AXGLKTKRRH. 73

Fautrc, une obéissance si serviie, une si lâche sou-* mission aux plus puériles exigences de Thabitude! On serait tenté de dire, en changeant de fond en comble la définition de Montesquieu : La loi donne aux Anglais la liberté de se faire esclaves des moeurs. Est-il croyable, en efiTet, quune nation si grande et si forte, ei si occupée d'importantes affaires, une nation qui a donné au monde tant de grands génies, d'âmes fières, de libres penseurs, qui a vu naître en son sein Bac(^^ Hampden, Shakspeare, Locke, Newton, se rapetisse à de misérables vétilles, indignes de femmelettes, dont elle fait des choses d'État, et, libre par les lois qu'elle a conquises, se mette volontairement dans la servitude des usages qu'elle s'impose? L'Angleterre est un pays qu'il faut voir, non pas habiter; admirer presque en tout, imiter en peu de chose; oii l'on doit beaucoup s'instruire, où l'on ne saurait beaucoup se plaire. Aussi, quand nous dîmes adieu, dès le lendemain, à la bonne famille du comté d'Hereford, qui n'avait d'autre tort que d'être Anglaise et de vivre à l'anglaise, nous disions aux arbres de leur jardin : a Infortunés ! que vous êtes à plaindre d'être plantés là, et de ne pouvoir aller vivre ailleurs ! »

Restait le comté de Norfolk. Mais je trouvai, en arrivant à Londres , des lettred qui me rappelaient sur-lechamp à Paris. 11 fallut partir sans prendre une revanche. En traversant le détroit, tandis que le mal de iner me tenait étendu sur le pont du steam-hoat, tombé au dernier degré de souffrance et d'avilissement où

puisse defcendre un èire humain, je vmâ à me rappa- \m certaiiM aventure de Roland, dana le Boïardo*, lorsqu'ayanl laisté fuir iê aêi bras la bette Angélique, il «ai aoudainemant aiaailli par ub fpaeire inaaisiasaUe, qui f^élanca sur ta eroupe de son cbeval en vain nié au galop, qui te bareète sms ritâclief rétreint dans set braSf le peree au eour #ufl dafd empoisonné qu'il fitourae et fite dans la plaie : «Ton no»! » s'écrie le paladm vaincu dans cette lutte inégale, comme le lion par le mooehereu i u Je m'appelle « dit k spectre, Voe^ êoêiou manqu^e. »

Vieim6 eit célèbre en Europe comme vUle de pUiiir. Toutei les Batûfactions matérielles, tous les divertisse*» ments oà llntelligenee n*a qu'une foiUe part^ $'y trou* vsnt asses nombreux pour faire oublier quelque tempe de {dus m>bles joies, celles qui ne sont permises qu*auk citoyens des États libres. Paris seul réunit tout, PaHé seul peut satisfaire le corps et Fesprit; e*estpour èela qu'on ne le retrouve nulle part, qu'on le regrette paN tout. Néamnmns, parmi ee qu'on nonune les plaisiré, il est un point où Vienne l'emporte inoontestablement, c'est la chasse. Vous pouvei chercher dans un rayon de cent lieues autour de la borne miUiaire de Notre- Dame, dans la France entière, de Dunkerque à Mar-» seille et de Strasbourg à Bayonne, vous ne trouverez pas un endroit béni du ciel qui, pour le nombre et la variété du gibier, approche des plus maigres cantons de l'Autriche, de la Moravie et de la Bohême. Là, le moindre seigneur terrier a, dans les alentours de son

76 SOIVENIRS DE CHASSE.

petit castel, des chasses vraiment royales, comme Versailles, Saint-Germain, Compiègne et Rambouillet en fournissaient à Charles X. Les vilains, bien entendu, sont mangés et ne mangent pas ; sans quoi, par le juste revirement dont nous sommes témoins en France, les chasseurs augmentant toujours, le gibier diminuerait dans une égale progression, jusqu'à ce qu'il y ait plus de fusils que de pièces à tirer. Toutefois, depuis un édit du libéral Joseph II, qui a voulu, au grand doplaisir et au grand scandale de la noblesse, que le dégât causé par le gibier fût à la charge du propriétaire, les seigneurs convient à des massacres périodiques les moins manants de leurs vassaux, le bailli, le notaire, le chirurgien et même le curé. Ces Saint-Barthélémy de chaque année ont un peu éclaircî les races proscrites, et Ton se plaint aussi maintenant, même en Autriche, de la diminution notable du gibier. Où Ton tuait facilement quinze cents lièvres en une journée, on a, dit-on, quelque peine à en ramasser sept ou huit cents. Peut-on se voir réduit à de si pauvres chasses ! C'est vraiment pitié. — Que Dieu et la nouvelle loi nous en donnent de semblables !

Habiter Vienne au printemps, lorsqu'aucune chasse n'est permise ni possible, c'est le supplice de Tantale. On aperçoit les montagnes de Styrie, où le coq de bruyère vit près du chamois; on traverse les parcs de l'empereur, où les sangliers errent en troupes avec les cerfs et les daims; on parcourt de fertiles campagnes, où des milliers de perdrix et de faisans font leurs nids ;

et tout cela n'est que pour la vue, tout cela donne l'amer sentiment de la privation , conune Taspect de la ricbesse à la misère, sans un souvenir de plaisirs passés, sans un espoir de plaisirs futurs. O vous qui aimez la chasse, n'allez pas à Vienne au printemps; vous y mériteriez la palme du martyre.

Il y avait près de trois mois que je gagnais ainsi tris* tement le paradis, lorsqu'enfln je trouvai la récompense de mon purgatoire. J'eus le bonheur (c'en fut un sous tous les rapports) de rencontrer dans les brillants salons de l'ambassade de France un des grands seigneurs de l'Autriche les plus aimables, les plus instruits, les plus doués , non de froide et hautaine pohtesse , mais de bienveillance vraiment cordiale, et j'ajouterai (si ce mot s'accepte partout pour un éloge), le plus Français d'esprit, d'humeur et de manières. C'est le prince F... S... Son père a laissé en France, dans une ambassade sous Napoléon et dans le commandement de la triste invasion de 1814, d'impérissables souvenirs de loyauté et de modération. Quant à lui , pour servir en volontaire dans l'armée qui a pris Alger, il a quitté un haut grade militaire; il a été blessé et décoré comme un de nos plus braves soldats; puis, au retour, il a écrit sur l'expédition et la conquête de l'Algérie un livre très-estimé dans toute l'Allemagne, et qui mériterait d'être traduit en français , comme l'impartial et authentique témoignage de celui qui peut dire : quorum pars magna fui.

Le prince, en bon chasseur, eut pitié de mon sup-

plice ; il m'offrit d'aller tuer un cerf dan» une de ses terres en Hongrie. Cette chasse commence vers la fin de juin, à l'époque où les bois ont repoussé sur la tête des mâles , qu'on ne peut plus confondre avec les biches. Je n'ai pas besoin de dire que j'acceptai avec la joie d'un prisonnier qu'on délivre , d'un affamé qu'on rassasie.

Mais à Vienne, l'honmie propose et la police dispose. En Hongrie, comme jadis à Corinthe, ne va pas qui veut. Il faut un passe-port spécial , et lorsque la diète triennale est assemblée à Presbourg, lorsqu'elle tient ces curieuses et bruyantes séances où sont demandées tant de réformes libérales et d'innovations hardies, on n'aime à rendre témoins de tels débats ni les nationaux ni les étrangers. Ce ne fut que par l'intervention bienveillante de notre ambassadeur que j'obtins le passeport nécessaire, et je promis en outre de traverser seulement Presbourg, sans plus regarder derrière moi que Loth fuyant l'incendie de Sodome. Comme je tins fidèlement ma promesse , il est bien entendu que noys ne dirons pas un mot de politique; nous parlerons chasse, et rien de plus *.

Notre départ fut bientôt arrangé. Sortis de Vienne au point du jour, nous traversàiues d'abord la promenade du Prater, belle sans doute, et que les habitants chérissent avec raison , mais dont ils sont plus fiers qu'elle

1 Voir dans la Revue indépendante du S5 août ld44 quelques détails sur la constitution hongroise , et les ouvrages plus récents (le M. A. de Gérando.

EK HONGRie. 79

na méfité, Un Romain eAt trouvé là d*heupeux augures. Attirés par de l'herbe nouvellement fauehée, des troupeaux de cerfs s'étaient avancés juscpi^aux premières maisons du faubourg de Léopoldstadt. Les uns rumi*' naient couchés sous les arbres des allées, et d^autres campaient sur la route même, si eCBrontément, que notre cocher de fiacre devait les écarter de ses roues à coups de fouet. Nous arrivâmes bientôt au Danube, sur l'embarcadère des bateaux à vapeur qui descendent jusqu'à la mer Noire.

Le Danube , ce roi majestueux des fleuves de l'Europe, et doublement, car il a le plus long cours et le plus large lit, change complètement d'aspect lorsqu'il quitte la capitale de l'Autriche. Je Favais descendu de Uns à Vienne ; il traverse habituellement, comme le Rhin, des pays montagneux; il se resserre quelquefois entre des rives escarpées, couronnées de noires forêts de sapins, d'où tombent des torrents et des cascades. On dirait la Suisse traversée par une grande rivière navigable. Après Vienne, au contraire, il coule à pleins bords dans des plaines unies, riches et verdoyantes. A peine, de loin en loin, s'élève-t-il, aux angles de ses rares détours, quelque mamelon isolé, qui porte encore les ruines d'un vieux château-fort élevé jadis contre les excursions des Turcs et des Valaques. Je descendais joyeusement et avec une sorte de respect ce fleuve magnifique, grande artère de vie, grande route de civilisation conune de commerce, qui , dompté maintenant par la vapeur, et bientôt relié au Rhin par les chemins de

fer, coupera toute FEurope, de FOcéan au Bosphore, et devra emporter dans son prodigieux mouvement jusqu'à Timmobile Autriche. Touchant ainsi, d'un côté, au reste de l'Allemagne, à la Hollande, à l'Angleterre et même à la France, de l'autre à l'Orient, où tant d'intérêts lui font une loi d'apparaître , comment l'Autriche pourraitelle s'enfermer encore longtemps dans sa muraille de la Chine? Du moment où elle a permis la navigation du Danube, elle s'est condamnée à marcher. Elle n'échappera point à la loi des choses. Le capitaine de notre bateau, Italien comme tous les marins de l'Autriche, même les marins d'eau douce, nous expliquait, avec la vivacité communicative de sa race, les intéressants détails du spectacle mouvant qui se déroulait devant nos yeux. Il nous montrait, par exemple, dans l'île de Lobau, que le fleuve ronge et qu'il aura bientôt dévorée, les retranchements encore visibles qu'élevèrent pour s'y défendre les vingt mille Français coupés de la grande armée, et dont l'héroïque résistance valut à leur chef le nom du lieu qu'ils illustrèrent; puis, au delà, le vaste champ de bataille de Wagram, où se termina la campagne de 1809, et qui réduisit l'empereur François à de telles extrémités qu'il donna la main d'une archiduchesse au parvenu Napoléon ; puis enfin le château de Presbourg, dont la guerre a fait une ruine étrange, car, avec ses formes modernes, il semble plutôt un édifice inachevé. On dérangea, pour nous faire place, une pile du pont de bateaux, et nous fûmes bientôt amarrés sur le quai, justement au-dessous de la petite terrasse où

EN HONGRIE. «l

l'empereur d'Autriche, devenu roi de Hongrie, se montre à cheval dans la cérémonie du couronnement, et menace de son sabre les quatre points cardinaux.

Ma promesse de ne pas séjourner à Presbourg ne m'ôtait pas, j'imagine, le droit d'y déjeuner. Tandis qu'on apprêtait notre voiture, j'entrai à l'auberge du Botuf rouge, et, me voyant étranger, les garçons m'apportèrent, avec un bifteck de veau, un journal écrit en latin. C'est une feuille dominicale qui s'imprime à Passau, sous le tire U traque respuhlica. Je crus d'abord qu'elle s'appelait aimsi parce qu'elle réunissait les nouvelles de Pesth à celles de Vienne , et voyant l'Autriche nommée respuhlica, je trouvais l'archaïsme un peu fort; mais je me trompais. Les deux républiques sont l'Église et l'État, et en cherchant à les mettre d'accord, l'honnête intention des rédacteurs est de terminer la guerre des Guelfes et des Gibelins, qui dure encore certainement, quoiqu'elle ne se fasse plus à coups de lance. Je ne me serais pas étonné, l'année dernière, de trouver dans une ville de Hongrie un journal en latin; c'était, il y a peu de temps encore , une langue presque populaire dans ce pays, et la seule écrite. Mais, cette année, la chose est plus curieuse, car la diète, comme on sait, vient de supprimer l'usage officiel du latin, et d'élever l'idiome hongrois au rang de langue politique. Les discours se font maintenant en hongrois, dans les deux assemblées, des magnats et des députés, et leurs actes s'écrivent en hongrois. C'est une grande et sage innovation, assurément, et bien conforme aux idées de notre

époque. Elle ouvre à tous les portes de la diète ^ elle donne à tous Faccès de la tribune publique, et le peuplé entier entend les paroles, connaît les actes de ses re^ésentants. Voyez cependant comme il est difficile d'opérer le changement même le plus raisonnable et le plus sim* pie ! Parmi les comitats qui envoient des députés à la diète hongroise, se trouvent ceux de la Croatie. Or, les Croates, qui ont aussi leur langue, et qui aiment le hongrois comme les Belges aimaient le hollandais, re«' fusent absolument de se soumettre à la décision de la majorité du congrès. Ils veulent, ne pouvant se faire entendre en croate , continuer à croasser dans la diète le latin de Croatie. On ne sait comment fioira ce débat singulier *.

En quittant le Bœuf rouge eiVUtraque respuhliea, nous traversâmes toute la ville de Presbourg, petite encore, mais qui prend, comme Pesth, des développe* ments analogues à Timportance d'une capitale, et du plus vaste des États , de la plus nombreuse des races dont la réuqion sous le même sceptre forme Fempire autrichien, La Hongrie a plus de dix millions d'habitants et une étendue aussi grande que celle de toutes les autres provinces ensemble. C'était un jour de marché ; le peuple affluait sur les places et présentait le spectacle, devenu

' La suppression du latin et l'adoption de la langue magyare sont an des griefs qui ont le plus violemment réveillé Fantique haine des Croates contre les Hongrois , hMne savamment exploi-^ tëe par l'Autriche , et dont nous voyons aujourd'hui les déplorables résultats. (Note de 1849.)

si rare aujourd'hui, d'uoe physiouûiliie originale ei de costumea liaticmaut. Les bomines s^il coiffés de bon-> oets à fouifure» ou de grands chapeaux de feutte noir, comiDe ceui des paysans du Berry , sous lesquels ils cathent leurs longs cheveux graissés axée du lard, pour diasser la vermine ; les Uns portent la pelisse galonnée des hussards, qui est précisément Thabillement hon* grois; d'autres le grand et lourd manteau blanc des EselavoQs. Au reste^ il est facile de reconnaître, à une marque certaine , les deux races qui habitent le pays : tous les Hongrds ont la moustache « noire, faknde, grise ou blanche , telle que Dieu et Fàge la leur font ; aucun Esclavon ne la porte. Quant aux femmes « elles sont embégttinées dans de longs mouchoirs de laine rouj^, bleue, verte, ou de cotonnade bariolée. Presque toutea marchent nu-pieds et nu-^ambes ; celles, en petit nombre, qui ont le luxe de la chaussure portent, ainsi que tes hommes^ de lourdes bottes à pieds r<mds. Là, e<»nine dans le reste de F Allemagne, elles sont oon«« damnées aux plus rudes travaux dans les chaia^ et dans les villes. Ce sont des femmes, par exemple, qai servent de goujats aux maçons , qui gâchent le mortier, qui montent aux échelles les briques et les moellons, genre d'occupations où la décence est blessée presque autant que l'humanité. On distinguait, parmi la foule, à leurs livrées plus riches ^ les hussards et les heidu» ques, qui sont des domestiques militaires, les uns à cheval, les autres à pied, légués à notre époque par les coutumes féodales* Dans les corps de garde, asses

nombreux quand la diète est assemblée, on reconnaissait, aux parements rouge-pâle de leurs habits blancs, les soldats recrutés en Italie. J'avais vu , à Venise et à Milan, l'infanterie et la cavalerie des Hongrois, qui ont toute une armée, sauf l'artillerie pourtant, que l'Autriche ne leur confie point ; il était naturel de trouver des soldats lombards à Presbourg. C'est sans doute une manière d'habituer les uns et les autres à tous les climats, car je ne pense pas que l'Autriche fasse garder l'Italie par des Hongrois et la Hongrie par des Italiens. Ce serait contraire à la proverbiale droiture de sa candide politique.

Nous vîmes, chemin faisant, les quelques édifices que renferme Presbourg : l'église, qu'on nomme un peu pompeusement la cathédrale, le palais (si c'en est un) du palatin de Hongrie, terme qui indique une espèce de vice-royauté, occupée, depuis quarante ans, par l'archiduc Joseph, un des cinq frères encore vivants de feu l'empereur François ; enfin l'édifice assez modeste qui abrite la diète hongroise. Je parle du dehors, car, lié par mon serment, je n'ai point vu la salle intérieure, où, m'a-t-on dit, les représentants des comitats entrent péle-méle avec une foule dejurati, d'hommes de loi, qui les accompagnent jusque sur les bancs du congrès. Dans une rue latérale se tenait un groupe d'hommes singulièrement vêtus. Ils portaient un bonnet fourré , de longues moustaches, des bottes à la russe, une polonaise noire boutonnée jusqu'au cou par des brande* bourgs , et serrée sur les reins par un ceinturon blanc

EN HOXGRIE. 85

auquel pendait un grand sabre. Je demandai si c étaient les officiers des hussards de la mort ; on me répondit que c'étaient des députés à la diète. Ils s'entretenaient avec beaucoup de chaleur, et quelques mots recueillis en passant auprès d'eux firent comprendre au prince, membre lui-même de la chambre des magnats, qu'ils agitaient une question fort grave, alors en discussion, celle des mariages mixtes et du sort religieux des enfants qui en sont issus. Ces mariages , qui eussent été fréquents dans un pays où la population se partage presque également entre le pape et Luther, sont restés jusqu'à présent à peu près impossibles, parce que les prêtres catholiques se refusaient non-seulement à bénir de telles unions, mais à les faire. Us exigent, en tout cas , que les enfants soient cathoUques. Les réformistes de Hongrie veulent rendre faciles les mariages mixtes , et laisser aux parents le choix du culte où leurs enfants seront élevés, même en ôtant aux prêtres, s'il le faut, les registres de l'état civil. Au reste, cette question n'est que la partie actuelle d'une question plus vaste, qui occupe tous les esprits, celle de la réforme du clergé. Pour juger de l'état où est parvenue l'opinion pubUque en Hongrie, il suffit de savoir que, dans ce pays, agité naguère par les querelles de religion, voué depuis lors à une piété ardente, presque sauvage, où l'archevêque primat et les dignitaires de l'Église ont d'immenses possessions, où l'on voit encore, sur la monnaie qui se frappe aujourd'hui, l'effigie de la Vierge au revers de celle de l'empereur-roi ; dans ce pays , dis-je , on défi

86 SOUVENIRS Dfi CHASSE.

mande tout haut que le clergé soit dépossédé de ses biens et salarié désormais par TÉtat. Où ne vont pas les idées et l'exemple de la France I

Mais je dérive du côté de la politique , et je finirais par y tomber; il faut bien vite revenir à la chasse. Notre voyage sur la grande route, où nous étions promptement arrivés, n'était pas moins curieux qu'à travers la ville. Nous rencontrions tantôt de longues pièces àe bois, des troncs d'arbres entiers, posés sur deux paires de roues et traînés des montagnes au fleuve par ces grands bœufs gris, aux cornes démesurées^ qui ne naissent qu'en Hongrie « et dont les alliés ont conduit des troupeaux jusqu'en France ; tantôt de petits chariots d^osier où se presse et s'empile une famille entière, et qui doivent être les chariots des Cimbres et des Huns , qui en faisaient leurs tentes pour camper ei leurs re« tranehements pour combattre. De loin en loin , sur un étroit ohar-à^bancs , et fouettant un petit cheval attelé seul au côté gauche du timon , passait un de ces hobe« reaux campagnards que La Fontaine eût nommé che2 nous " demi-bourgeois , demi-manant ; « les Hongrois appellent cet être amphibie dominus respectàbilis. Ad milieu de ces rencontres, et des files de pauvres villa« geoises qui couraient pieds nus, le panier sur la tête , au marché de Presbôurg, nous fk'anchtmes peu à peu une plaine fertile, coupée par des coteaux de vignes tout semblables à ceux de Bourgogne, et nous arrivâmes au pied des monts Krapacks ^ ou Carpathes , si Ton veut leur rendre l'ancien nom latin, qui étendent jusque-»

BBJ HONGRIE. 87

là les dernières pentes de leurs rameaui extrêmes.

Dans un charmant vallon, consacré à la vierge Marie (Marienthal) , s'élève Thabitation du prinee. C'est un ancien couvent, Fun de ceux que supprima Joseph II, le philosophe étourdi, lequel mériterait pour cela seule* ment la statue en bronze qu'on lui érigea devant le palais, après son règne trop court , et la belle inscription qui se lit sur le piédestal : Felicitati puhUcm non diu sed totu$. Il est resté du monaitère antique une asses belle église et sept chapelles disposées en stations sous les grands arbres de la vallée, où Ton vient encore en pèlerinage aux fêtes de la Vierge. Par-dessus leurs clochers en minarets, s'élève, jusqu'aux ruines imposantes du vieux château des Pa%| un vaste et magnifique amphithéâtre de montagnes, couronnées des plus belles forêts que puissent produire, même en Allemagne, la nature et la science avancée des agents forestiers. Du haut de ces sommets, la vue est prodigieuse. En se retoumimt vers l'angle extrême où s'affaissent et meurent les monts Krapacks, on aperçoit, à droite, F Autriche tout entière, jusqu'aux montagnes de Styrie que domine la tète haute et toujours blanche de la Behneeberg ; à gauche , toute la Hongrie , jusqu'aux montagnes de Bude, qui étaient, il n'y a pas deux siècles, avant les campagnes du prince Eugène, la frontière de Turquie. Dans ces deux profonds paysages , le Danube serpente et scintille comme un large ruban d'argent.

L'intérieur du couvent, devenu château, n'est pas moins curieux que ses alentours. On en a conservé la

forme primitive et même les distributions intérieures. Ce sont encore de longues galeries voûtées, sur lesquelles s'ouvrent des cellules en arceaux croisés : seulement on voit partout que les habitants ont cessé d'être de pieux fainéants. Dans le vestibule, sont appendus des drapeaux, des pavillons, des trophées, des armures ; et la galerie principale est toute tapissée d'aigles et de vautours empaillés, de cibles criblées par les balles , de bois de cerfs , de daims , de chevreuils , de chamois. Une pièce est entièrement remplie d'armes, vieilles et neuves , depuis la lourde arquebuse à rouet jusqu'au pistolet de poche; une autre, où l'on prend le café, contient un riche assortiment de pipes (j'en ai compté plus de quatre-vingts) rangées sur de petits râteliers , et parmi lesquelles les hôtes du prince n'ont que l'embarras du choix. Ici, se trouve une belle collection de gravures et d'estampes, achetées à Paris, qui sentent plus le boudoir que la sacristie; là, une nombreuse bibliothèque où les langues française et anglaise ne sont pas moins richement représentées que la langue allemande. Les meubles des appartements sont du même goût ; on descend du lit sur des peaux d'ours et de léopards. Tout, jusqu'aux armoiries, sculptées sur la façade et répétées dans les ornements intérieurs, tout respire l'activité et la guerre. Ces armoiries sont curieuses : c'est une tête de Turc, reconnaissable à sa longue moustache et à son crâne pelé, auquel un corbeau dévore les yeux. Un ancêtre du prince prit Raab sur les Turcs, en 1614; et comme le corbeau se nomme rahe

en allemand, Fempereur Mathias lui donna ce qu'on nomme, en style héraldique, des armes parlantes.

La chasse au cerf, qui m'avait conduit jusqu en Hongrie, se fait, dans ce pays, de plusieurs façons. Elle serait très-difficile à cheval, sur des pentes souvent rapides, à travers des ravins profonds : aussi ne connaiton ni la musique harmonieuse de la trompe, ni les concerts divins des meutes- bien composées. Si Ton chasse à courre, c'est avec de tout petits chiens, pas plus gros que des beagles anglais, qui font seulement vider l'enceinte , et ne mènent pas le gibier plus loin que leur petite voix aiguë ne peut s'entendre. On fait également des battues, comme partout; mais la chasse la plus habituelle et la plus sûre est aussi la plus simple qui se puisse imaginer. Sans suite, et même sans chien, on va seul, la carabine au poing, quêtant un cerf à travers bois, connue les braconniers quêtent un lièvre dans les guérets. Souvent on le surprend dans sa couche , pour le tirer au premier bond. D'autres fois, on suit sa trace, soit sur la neige, soit sur la terre humide; le plus ordinairement, on l'aperçoit de loin , tantôt à sa couleur rougeâtre dans les taiUis verts , tantôt à sa forme ronde sous les droites futaies : il ne reste plus qu'à l'approcher à distance. Cette chasse est facile, comme on voit ; mais il faut pourtant la connaissance du pays et des mœurs du gibier; il faut une vue perçante, une vigilance continuelle, de la patience, du sang-froid; enfin, comme dit le proverbe, œil ouvert et bouche close.

Le prince m'avait choisi, parmi ses gardes, un ad-

mirable guide. Homme déjà mûr, aux formes herculéennes avec une figure candide, il s'était fait, plus jeune, de garde, braconnier; mai» le prince Tavait bientôt repris à son service, ne pouvant autrement défendre son gibier contre lui qu'en lui en donnant la garde.

Comme les fraudeurs devenus douaniers, comme les voleurs entrés dans la patrouille grise, il était la terreur de ses anciens complices, dont il savait par expérience toutes les ruses , tous les tours , et ne se montrait pas moins habile quand il avait Tordre ou la permission de redevenir un moment chasseur. Quoique son pas fût un peu lourd et sa pipe toujours allumée, personne n'au-^ rait pu mieux me conduire et m'apprendre les secrets de ce métier nouveau pour moi. Il avait Foeil et Toreille d'un Mohican , le jarret d'un Basque et le calme impas-* sible d'un grenadier en faction. Quant au silence, chose si nécessaire, il était entre nous merveilleusement gardé. Fidèle observateur des décrets de la diète, mon garde, que j'appellerai Piôtr (Pierre), ne parlait que le hongrois ; il ne savait pas même un mot d'allemand. iVous n'avions donc, pour nous comprendre mutuellement, que la langue universelle, celle des signes, qui suffit presque à tout, mais ne rend pas bavard et ne fait aucun bruit. Je crois bien, à vrai dire, que le brave homme savait autant le latin que moi, ce qui n'est pas difficile , pour peu qu'il ait hanté les cours de l'école forestière, seulement jusqu'au couteau de chasse ' ;

* C'est Vinsigne qu*on délivre , en j^iiise de brevet , aux élèves

EIV HONGRIE. 91

mais BOUS nous gardâmes prudemment Tun et Tautre de réveiller la langue des morts.

Comme il n'était pas encore tard quand nous arrivâmes à Marienthal, je fis, le Jour même, ma première campagne ; et je tirai même un cerf, que mon guide aperçut, par une sorte de seconde vue plus fine que le nex d'un limier, à une petite nuance rousse qui perçait jusqu'à lui Fépaisseur d*une futaie pressée. Malheureu* sèment je n'avais pas fait de pacte avec le diable rouge du Freyschutz; un nrauvais génie alla loger ma balle justement dans un petit baliveau qui couvrait le corps de la bête. Piôtr la retira gravement de l'arbre avec son couteau, la mit dans sa poche, et me prouva, par une pantomime sans réplique , que si elle eût passé à droite ou à gauche de Tobstacle, l'animal était mort : démonstration bien faite pour me consoler de rentrer au logis les mains vides. Parti d'un autre côté (car de deux tireurs ensemble l'un est au moins inutile), le prince n'avait pas été plus heureux que moi. » Je vous indiquerais bien, me dit-il quand nous nous retrouvâmes au souper, une chasse plus sûre que celle du soir, c'est l'affût du matin; mais vous aimerez mieux dormir. ^> Mon hôte me prenait, tant la renommée des Parisiens est bien établie, pour un chasseur de ruelles. Je fus presque piqué. « Va pour l'affût du matin , ^> répondis- . je, et les ordres ftirent aussitôt donnés.

J'étais encore , après avoir lu la charmante nouvelle

gradues gardes-chasse , et parmi lesquels se prennent aussi les chasseurs des grandes maisons.

de Colomba, où se trouve un si fameux coup double, engourdi dans toute la pesanteur du premier sommeil^ quand Piôtr entra dans ma chambre. La casquette à la main, il m'enjoignit respectueusement de me lever tout de suite. Je sautai sur mon tapis de peau d'ours, et, les yeux mal ouverts, je passai mes habits à la lueur d'une bougie que le garde avait rallumée. 11 était une heure après minuif Arrivés hors du parc, et notre lanterne éteinte, nous nous trouvâmes dans un four. La nuit était si noire et l'obscurité si complète , qu'on heurtait un arbre sans le voir. Je marchais derrière mon guide , emboîtant le pas comme un conscrit qui suit un vétéran à la parade, et, quoiqu'il fît ce chemin trois cents fois par an, lui-même avait quelque peine à se diriger avec sûreté. Mous avions passé près d'une mine d'ardoises, où les pauvres ouvriers , plus matineux encore que nous , s'étaient déjà mis à l'ouvrage, et nous montions lentement, tenant nos fusils en balancier, dans le fond d'une gorge étroite, près d'un petit torrent dont le bruit nous guidait comme le fil d'Ariane. A chaque instant nous rencontrions d'autres petites nappes d'eau qui descendaient des flancs de la montagne, et qu'il fallait passer à gué, avec de l'eau jusqu'aux chevilles. Dans les endroits difficiles, Fiôtr s'arrêtait pour m'offrir galamment la main. Une fois même, qu'il fallait sauter le torrent, il me prit sans façon sur ses larges épaules, et, un fusil à chaque main , mit dans les cailloux roulants ses grandes bottes de cuir rouge. Nous passâmes ainsi la rivière, l'un portant Tautre, moi comme l'enfant Jésus, lui comme le

géant Christophe. Je me serais bien moqué d'avoir les pieds à Feau ; mais la veille, en courant à ma béte manquée, je m^étais heurté dans une souche qui m*avait fait rouler comme un lièvre tiré en travers , et j'avais conservé de ma chute une assez large plaie à lajamho, qu'une charitable chambrière n'avait pu guérir entièrement avec un emplâtre de graisse de cerf, qui est le baume de Fier-à-Bras du pays. A chaque branche qui me frottait le tibia malade , j'aurais jeté des cris de détresse, si le décorum l'eût permis, et surtout la nécessité de faire mieux silence qu'un trappiste.

Malgré les difBcultés de cette route de nuit, nous étions arrivés à notre poste une heure avant le point du jour : tant la consigne allemande est exacte et sévère ! C'était la crête d'un mamelon , d'où nous devions apercevoir, une fois l'aube venue, tout le vallon qui s'étendait sous nos pieds et le coteau qui nous faisait face. L'approche du jour avait rafraîchi l'air, un vent très-vif me soufflait au visage, et des gros nuages noirs qui roulaient lourdement sur nos têtes commençait à tomber une pluie fine, pénétrante et glaciale. J'avais eu chaud en montant ces côtes ardues ; réduit à l'immobilité, je me sentais envahir par le froid; au bout d'un quart d'heure, je claquais des dents. Le bon garde eut pitié de moi, il me suppliait avec les gestes les plus pathétiques de regagner pays ; il me montrait le ciel inclément, et le chemin de la maison, et mon oreiller, sur lequel je reposerais avec tant de délices. Sa muette éloquence nVut pas le moindre succès. Je n'étais pas venu

de quatre cent^ lieues pour dormir et pour faire rire aux dépeps 4'uo Parisien. Je tins bon, me rappelant le pro* verbe espagnol,

Guerra , caza y amores Por un placer mil dolores ,

et me disant qu'en guerre, en chasse, en amour, cet unique plaisir peut bien effacer len^ mille douleurs. Me voyant inébranlable, Piôtr, la conscience en repos, eut bientôt pris son parti; car ce n'était pas pour lui, le brave homme, mais pour moi seul qufl craignait le se*^ rein. 11 boutonna jusqu'au cou sa longue redingote grise à parements verts, se blottit comme un lapin dans une épaisse cépée, battit le briquet,, et bientôt une petite fumée blanchâtre qui sortit de ce nouveau buisson ardent lui donna lair d un fourneau à charbon.

Moi, je restais fièrement planté en sentinelle, supportant comn^e un stoïcien le vent et la pluie, et faisant de mon corps courbé un toit sur les platines de mtm escopette. Aux premières lueurs, du crépuscule, jV perçnfs glisser dans mes environs, car je ne pouvaii bien jqger la distance, une masse brune qui, certes, n'était pas une ombre. J'essayai de mettre en joue; impossible de vpir le guidon du fusil. Tirer au juger, c'était risquer tontes les chances de l'affût contre un coup plus qu'incertain. D'ailleurs, je n'apercevais la béte que très*confusément^ Si c'eût été un de ces petits chevaux à demi sauvages, qu'on laisse paitre en liberté dans les montagnes, comme plus bas dans les steppes,

eitf HONGRIE. 95

quelles gorges chaudes n'aurais^je pas excitées contre moi ! Qui sait? peut-être que la Galette (fAUffêhourgj venatit en aide à la fameuse êhanêon du Rhén, eti raconté à l'Europe indignée que, trente ans après la bataille de Raab, les Français mettaient encore la Hongrie à feu et à sang. Je m'abstins donc , et j'en fus pour meé battements de ccsur. Le ciel récompensa cette prudence patriotique. En même temps que le jour commen^it à poindre 4 Taversé commençait à cesser. Piètr sortit dé sa tanière, et s'en alla, pendant que je me tenais en facti(Hl , pousser une reconnaissante. Il revint quelque minutes après, allongeant un peu le pas, ce qu'il ne faisait qu'aux grandes occasions, et m'appelant du bout de la langue. Je vis bien qu'il apportait de Ikotiiies nouvelles. En effet, arrivé à cinquante pas du poste que j'avais quitté , il étendit le bras vers le coteau que nous avions en face, et, dirigeant mon regard avec le canon de sa carabine, il me fit voir ce qui le rendait si joyeux et si alerte. C'était un cerf, qui se tenait là comme s'il eût posé devant un peintre^ II était debout, au milieu d'une clairière, immobile, la tête haute, et Ton pouvait, malgré la grande distance, compter les fièflibreux andouillers de ses bois magnifiques. Près de lui, sous sa protection, paissait un petit troupeau de biches et de faons. C'était bien le roi couronné des forêts.

Le trouver, le voir, l'admirer, cek pouvait compter pour quelque chose ; mais le plus difficile restait à faire ! Il fallait l'approcher. Par un long détour^ notis allâmes

ut) SOIVKMRS DE CHASSE.

crabord gagner de grauds bois qui semblaient devoir nous conduire auprès de lui, et sous Tabri desquels nous pûmes arriver effectivement jusqu'en son voisinage; mais, du point le plus rapproché, nous étions encore éloignés du cerf d au moins trois portées de balle, et Fintervalle qui nous séparait de lui était un jeune taillis de Tannée, où il broutait avec son sérail comme dans un pré. Rien pour s'abriter, rien pour cacher sa marche ; à peine ça et là quelque buisson de tiges fraîches sur un tronc coupé , quelque jeune baUveau gardé pour futaie. Heureusement, je vins à me rappeler par quelle industrie Levaillant et ses Hottentots approchaient les girafes et les rhinocéros dans le pays des grands Namaquois. Je fis comme eux ; je me couchai sur le côté gauche, et, mon fusil dans la main droite, collé au corps, m'aidant des coudes et des talons, je me glissai lentement sur Therbe mouillée comme un reptile qui déroule ses anneaux. Je pus savourer ainsi pleinement les douces angoisses de la crainte et de Fespérance. Deux coucous, amenés là par un Dieu protecteur, couvraient de leur duo matinal le léger bruissement de rherbe. J'arrivai ainsi, tout haletant de joie, jusqu'à belle portée du cerf, qui, fort paisible, et sans songer à mal,

Tondait encor da prë la largeur de sa langue.

Je me dressai à demi derrière un arbre, contre lequel j appuyai mon canon de fusil. Le jour était suffisant ; nul bouclier ne protégeait la victime, je lui passai une

balle au travers du corps. La pauvre bêle fit un boud gigantesque, et retomba sur sa tête en poussant uu cri sourd. Elle était morte. Piôtr accourut tout joyeux et tout fier. Nous liâmes ensemble les quatre pieds du cerf, puis nous passâmes dans ses jambes une longue perche coupée sur place, et nous voilà, Fun devant, lautre derrière, semblables au meunier et sonjils de La Fontaine, portant notre âne comme un lustre. Je rentrai à la maison exténué, affamé, déchiré, trempé, blessé, enrhumé, mais j'avais tué un cerf dix-cors dans les monts Krapacks :

Por mil dolores un placer.

Dès le tantôt, traînant ma jambe meurtrie, je repris la campagne, qui continua les jours suivants. Toutefois je ferai grâce au lecteur, soit des coups manques , qui furent nombreux, car, novice en cette chasse singulière, je me laissais emporter à la vue du poil roux, et je tirais toujours trop tôt, c'est-à-dire trop loin, soit des coups heureux, dont j'eus bonne part aussi, puisque d'une seule promenade je rapportai deux cerfs et un faon. Mais on conviendra que le couvent de Marienthal est un paradis terrestre : beau pays, belle vue, bon gîte, bon accueil, chasse d'empereur, vin de Bude et de Tokai, air vif et sain; les centenaires abondent dans cette contrée bénie, et même, si l'on en croit les légendes des vieux châteaux, bien des gens n'y meurent jamais. C'est là qu'un chasseur doit aller finir ses jours.

Plus j'ai voyagé en Europe , plus j'ai acquis la conviction qu'il faut, a» rebours de l'opinion commune, passer l'été dans les contrées du Midi et l'hiver dans les contrées du Nord.— Je parle det gens bien portants. — Que faire, au mois de janvier, en Italie ou en Espagne? Souffrir du froid, car rien n y est préparé ponr s'en défendre ; et l'on ne peut avoir, à cette époque de l'année, ni la vue des beautés de la nature méridionale, ni Teipérience de ses plaisirs. A Tlutre extrême, que faire, au mois de juillet, en Russie? Languir sons l'humide et fade influence d'une chaleur aussi accablante que promptement venue et promptement passée, sans oonuuitre davantage les plaisirs ou les beautés de la nature septentrionale. Mais changes les termes de la question. N'est-ce pas en été qu'on jouit, à Najdes^ des délicieuses brises de mer, à SéviUe, des frais paiioê fermés aux ardeurs de midi, et des bains prolongés dans la rade ou le fleuve^ et des paisibles siestes du jour^ et des veiUoM

EN Russie. 9%

embaumées de la nuit , et des froides boissons , et des riantes eampagnes, et de Tépais ombrage des orangers, et de la lumière dorée du soleil, et des rayons argentés de la lune? N'est-ce pas en hiver que les maisons de Saint-Pétersbourg sont de douces serres chaudes, où s'entretient une température toujours égale, et qu'on trouve, hors de ces tièdes abris, avec la saine vivacité d'un firoid sec et d'un ciel clair, l'agile traîneau , la montagne de glace d'où Ton se précipite avec la rapidité d'une chute, la terre engourdie sous son manteau da neige, les rivières immobiles et devenues grandes routes, les forêts pliant leurs branches, comme des bras hiU gués, sous le poids du givre qui étincelle, les habitants chargés des plus épaisses dépouilles d'animaux, enfin tous les étranges et mâles spectacles que donnent, dans le Nord, les choses et les hommes?

Je puis ajouter à cette énumération la nouveauté, l'attrait, le plaisir de la chasse. Et ce n'est pas seule'* ment dans Fétroit point de vue du tueur de gibier que je parle, mais encore dans celui plus vaste du curieux observateur; car on conviendra que le voyageur qui chasse en pays étranger, qui visite, à pied, les villages, les champs, les forêts, qui se trouve en contact avec toutes les classes de la société, s'approche beaucoup plus près de la nature et des hommes, voit plus et mieux que le touriste indolent, qui, roulant dans sa chaise de poste et servi par son courrier, ne fait que parcourir les grandes routes et traverser les grandes villes. Voilà ce qui redouble, hors de France, ma pas-

100 SOIVENIRS DE CHASSE.

sion pour la chasse ; voilà ce qui m'encourage à raconter quelques-unes de ces histoires qu'à un dîner de campagne chacun est exposé à subir, entre la poire et le fromage, pour peu qu'un de ses voisins soit chasseur et voyageur. Ce serait avoir, me dira-t-on, un double droit à mentir ; mais j'ai pris avec moi-même l'engagement formel de respecter pieusement la vérité, autant qu'un Parisien de vieille roche qui ne serait jamais sorti de l'enceinte continue, et n'aurait manié d'autre fusil que celui de la patrouille.

Arrivé à Saint-Pétersbourg vers la fin de l'automne, je n'eus pas à subir, comme en Autriche , une longue attente , une douloureuse privation. Grâce à des amis (je puis maintenant nonuner ainsi ceux qui n'étaient alors que de nouvelles connaissances), grâce à leur hospitalité bienveillante et cordiale, je pus reprendre surle-champ, à sept cents lieues de Paris, la campagne commencée entre la Seine et la Marne, et que le voyage seul avait interrompue. Cependant toutes les chasses au menu gibier, qui commencent là dès le mois de juillet, venaient de 0nir; les chiens d'arrêt étaient déjà rentrés au chenil; plus de coqs de bruyère, de gelinottes , de perdrix grises et blanches ; plus même de doubles bécassines (qu'on nomme simplement des doublés) y fort communes, en été, autour delà Neva, et qui remplacent, pour les chasseurs de Saint-Pétersbourg, nos perdreaux et nos cailles de la primeur. En attendant les grands froids et les grandes neiges , il n'y avait à chasser que le lièvre et le renard. Je pus, à

défaut de mieux, in^en donner aussitôt le divertisse* ment. La chasse d'une terre de vingt-six mille décia"

fines ^j propriété du prince L , avait été louée, avec

une partie de son château , par une compagnie où se trouvaient réunis, presque en égal nombre, des Russes et des Français, les uns appartenant à la société noble et riche de la capitale, les autres à la diplomatie, au conunerce, au théâtre, et formant tous une fraternelle association, où brillaient, dans un pays de castes, les vertus et les agréments de Fégalité. Ils voulurent bien m admettre en qualité d'hôte, et je pris part sur-lechamp à leurs expéditions hebdomadaires.

Le château de L est situé en Finlande , à vingtdeux verstes au nord de Saint-Pétersbourg •. Le chemin qui y mène est assez curieux à parcourir, surtout dans les environs immédiats de la capitale, dont Tenceinte, pour une population qui n'atteint pas encore cinq cent mille âmes, est beaucoup plus vaste que celle de Paris. Mais c'est de la prévoyance. On traverse d'abord, sur le principal pont de bateaux , la profonde et large Neva, fleuve qui ressemble beaucoup à la Tamise; d'abord par son cours borné, puisque, sortie du lac Ladoga, elle se verse, à vingt lieues de sa source, dans le golfe de Finlande; ensuite par l'abondance de ses eaux, puisquelle porte aussi de petits navires ; enfln par sa destination, puisqu'elle est également le port de mer de la

' Plus de trente mille hectares.

2 La verste vaut eoriron un kilomètre. On en compte 104 au degré.

iOS SOUVENIRS DE CHASSE.

capitale. Seulement la Neva, dont les eaux sont plus salubres et meilleures à boire, menace fréquemment la ville de ses terribles inondations, que produisent, d^un cèté, la débâcle des glaces, de 4'autre, et plus' dangereusement, les hautes marées des équinoxes, qui refoulent le fleuve et le jettent hors de son lit. Malgré ses puissants quais de granit, et le canon d^alarme, qui tire à la moindre apparence de danger , Saint-Pétersbourg affronte, au moins deux fois chaque année, une catastrophe possible quelque jour.

Au delà du pont, sur la rive droite, on rencontre deux des plus intéressantes curiosités de Saint-Pétersbourg, ville trop récente pour posséder aucune antiquité. L'une est la petite cabane en bois qu^habita Pierre-le- Grand, lorsqu'en 170S il fit commencer les constructions de la ville maritime qui devait déshériter Moscou. Cette cabane, aussi petite et plus basse qu'une simple i^bah de paysan, ne se compose que de trois pièces de plain-pied, une salle à manger à gauche , un cabinet pour coucher à droite, au milieu une salle de réception, c'est-à-dire une chambre carrée, que remplissent trois ou quatre meubles grossiers , fabriqués par la main même du tzar industrieux qui enseignait à ses sujets jusqu'à Fusage du tour et de la tarière. C'est là qu'en veste ronde de grosse laine il recevait les chefs de son armée , les ministres de son empire et les ambassadeurs étrangers. Quelle distance de cette pauvre cabane au Palais d'hiver, qui se Irouvp en fftce, sur l'autre rive, le plus vaste et le plus somptueux des palais ! Ce sont

EM RUSSIE. lOB

les images frappantes de la Russie d'alors et de la Russie d*à présent. On montre aussi, sous un hangar, un petit bateau ponté que Pierre construisit à Saardam, et qui, devenu modèle pour ses charpentiers , s'appelle aujourd'hui le grandrfère de la flotte russe : nom plein de sens, plus encore que d'esprit. Une image byzantine du Christ, qu'il portait, ditH)n, toujours avec lui, et qui l'accompagnait à Pultava, est exposée dans la salle à manger, sur une espèce d'autel devant lequel brûlent, jour et nuit, une quantité de cierges et de lampes. Au reste, la cabane entière est tapissée d'ei-voto : jambes, bras, pieds, mains, yeux, dents, bijoux, peintures, broderies, etc. On se croirait dans, la chambre de la Vierge à Notre-Dame-de-Lorette. Ce n'est pas seulement de l'admiration et de la reconnaissance qu'inspire la mémoire de Pierre-le-Grand, c'est de la dévotion. Il semble que les Russes en aient fait un saint.

La cabane de Pierre est à droite du grand pont lors« qu'on vient de Saint-Pétersbourg, dont, la presque totalité s'est portée, contrairement au plan du fondateur, sur la rive opposée de la Neva. A gauche est la citadelle qu'il fit construire pour protéger sa ville naissante contre les attaques des Suédois, qui auraient pu la détruire en remontant l'embouchure du fleuve. Cette citadelle bâtie dans une petite île en avant de la grande île de Vasili-Ostroff, qui renferme, dans un quartier populeux, la bourse et les académies, se trouve aujourd'hui, par suite de l'agrandissement perpétuel, au beau milieu de la capitale. Elle n'a donc plus d'objet,

lOV SOUVENIRS DE CHASSE.

plus de destination; j'entends contre un ennemi extérieur, car les bastilles de Paris nous apprennent à quel usage on pourrait au besoin l'employer. Dans cette forteresse intérieure se trouve une petite église qui offre , au sommet de son clocher, ou plutôt de son minaret, que termine une haute flèche dorée, le plus complet panorama de Saint-Pétersbourg, de son port et de ses îles. C'est là, sous des trophées militaires, sous des drapeaux ennemis, pris surtout aux Turcs, qu'est la sépulture impériale. De simples cercueils, posés sur des dalles au-dessus des caveaux et rangés côte à côte par ordre de dates, portent les noms des tzars, tzariues et grands-ducs dont ils couvrent les dépouilles mortelles : d'abord celui de Pierre-le-Grand, qui commence tout à Saint-Pétersbourg, parmi les morts comme parmi les vivants; puis ceux de sa femme Catherine, d'Anne, d'Elisabeth, de Pierre II, de Catherine II, l'autre grand empereur, de Paul P^ d'Alexandre et de Constantin. Il y a place encore, dans la petite nef, pour une longue génération d'autocrates ; mais dans ce vide est le secret de la Providence.

Près de leur tombeau se trouve le premier privilège et le premier attribut de leur pouvoir souverain : à côté de l'église est l'hôtel où se bat la monnaie. C'est dans ce noir édifice de briques enfumées qu'arrivent tout l'or, tout l'argent, tout le platine produits par les mines de l'Oural, de l'Altaï, delà Sibérie entière. Plus riches que ne le furent jamais celles du Potosi, et prenant de plus en plus des développements immenses.

EX RISSIK. 105

ces mines apportent à la puissance moscovite un élément nouveau dont il faut tenir compte , aussi bien que des millions d'hommes et des millions d'hectares, pour mesurer, dans sa taille et sa force , le colosse de Tempire y ce géant de qui la tête s appelle despotisme et le corps servitude «.

Pendant le reste du voyage , on traverse d'abord les iles, c'est-à-dire le quartier des maisons de plaisance, car, pour aller de la ville à la campagne, les gens riches de Saint-Pétersbourg se bornent à passer de la rive gauche à la rive droite de la Neva. Ces espèces de chalets, ces maisons de bois entourées de quelques massifs de bouleaux, quand les unes sont vides et les autres dépouillés, n'ont l'apparence ni bien splendlde, ni bien champêtre. Mais on assure que, pendant l'été,

< L'exploitation des mines d*or de la Sibérie n*a commencé , dans rOural, qu'en 1814, et dans l'Altaï, où elles sont bien plus riches, qu'après 1830. Voici un simple point de comparaison , pris dans les documents officiels , qui fera facilement juger de leur avenir. Toutes les mines de l'État, de la couronne et des particuliers ont produit :

En 1833, 378 pounds 22 livres 28 2/3 zolotniks (environ 6,246 kilogrammes ) ;

En 1842, 904 ponnds 7 livres 71 zolotniks (environ 14,919 kilogrammes).

Si cette progression continue encore quelques années, la Russie produira, en 1850 , deux fois plus d'or que toute l'Amérique.

(Je conserve cette note, écrite en 1844, avant la découverte des gisements aurifères de la Californie, avant la ^^t^re d'or^ comme une nouvelle preuve de la vanité des prévisions humaines, toujours déconcertées par les événements. 1849.)

106 SOUVEXIRS DE CHASSE.

le séjour des iles est très-animé et très-agréable. Puis , une fois la barrière franchie et la grand'route atteinte (si Ton peut donner ce nom de grandVoute à un mauvais chemin de traverse, plein de fondrières et de marécages), on rencontre quelques villages avec leurs châteaux et leurs églises. L*abri du pauvre, du serf, est toujours en bois ; celui du seigneur est habituellement de la même matière. L'unique différence entre eux, c'est que la cabane est faite simplement de troncs d'arbres disposés en carré , et tenant Fun à l'autre à leurs extrémités par des entailles, un paysan avec sa hache, peut et sait se bâtir tout seul une demeure ; tandis que le château est enceint d'une muraille de planches ouvragées et peintes qui ajoute une décoration extérieure à l'étendue et à la commodité des appartements. Quant aux murs autour des parcs et des jardins, c'est chose inconnue ; l'unique manière (l'eoclore les dépendaiices des habitations est de planter à l'entour un treillage de pieux croisés. Mais la maison de Dieu est d'habitude plus monumentale. Il y a peu de villages si pauvres qu'ils n'aient leur église en briques plâtrées, avec son fronton grec à colonnes recrépies tous les ans» avec ses toits orientaux, et ses dômes ou minar^t# de mosquée, habituellement au nombre de cinq, et presque toujours peints en vert-tendre. On voit, du premier coup d'oeil jeté sur les édifices du culte, que la religion des Russes vient de Byzançe, comme leur l^pgne et ^^^r^ arts.

A propos d'église, celle qu'on rencontre à la bar^

rière de Finlande « et qai paratl neuve au milieu dei autres édifiées dont nul cependant n^est ancien, rap* pelle une touchante et terriUe histoire, toute réeente^ et dont on ferait, je crois^ sans peine un drame ou un romaUi Je puis la conter en quelques mots. Deux jeunes gens se rencontrèrent au collège dn eerps des oa-* dets, et s'unirent d'une tendre amitié. L*ub était fils unique 4 héritier d'un grand nom, d'ilne fortune im^ mense; l'autre^ orphelin et pauvre auprès de son ami^ avait une jeune sœur remarquable par son esprit et sa beauté. L'officier riche la vit, Falma et se fit aimer d'elle. Il voulait l'épouser ; mais sa mère, dont le con-^ sentement était indispensable pour cette union, voya-* geait à l'étranger. En attendant son retour en Russie , un amour impatient, consacré par des serments solennels « fit commettre aux deux amants une faute que le mariage devait bientôt effacer. Quand la mère revint < elle vit dans ce mariage une mésalliance. Malgré les aveux de son fils, ses prières, ses reproches, elle fut inflexible. Désespéré, le jeune homme alla trouver le frère de sa maîtresse : » J'ai séduit ta sœur, lui dit-il, et ma mère refuse de m' unir à elle, quelle réparation puis-je t'offrir? — Celle qu'exige Thonneur offensé, ) répondit l'ami de collège. En Russie, les peines contre le duel sont terribles ; conabattants et témoins peuvent être faits soldats à vie ou condamnés aux travaux des mines. Un duel russe est donc une espèce de double suicide. Les deux amis furent placés à cinq pas Tun de l'autre pour tirer an même signal Us s'entre^tuèrent»

108 SOIVKMRS DV. CHASSK.

La mère coupable (elle mérite ce nom) fit élever une église sur le lieu du combat, pour donner une même sépulture à ces nouvelles victimes de deux préjugés qui se valent : la naissance et le duel.

Aux portes de Saint-Pétersbourg, on entre dans la Finlande. Après avoir parcouru les provinces moins septentrionales de Tempire, la Courlande, la Lithuanie, la Livonie, TEsthonie, pays très-plat», très-uniformes, où la pierre manque presque absolument , ou Ton pave les routes pendant Tété avec des couches de bruyère arrachée , la Finlande se distingue à quelques ondulations de terrain, qui peuvent s'appeler en Russie des collines, presque des montagnes, ainsi qu'à sa formation granitique, dont les blocs énormes poussent çàet là jusqu'à fleur de terre leurs têtes pelées et rougeâtres. Les murailles des quais, les trottoirs des rues, les assises des édifices , les colonnes monumentales des temples et des palais , tout le granit qu on voit à Saint-Pétersbourg vient de la Finlande, et, proportions gardées, n a guère plus de trajet à faire que les pierres de taille tirées pour Paris de la plaine de Montrouge. Ce précieux voisinage doit avoir été Fun des motifs, secondaires sans doute, mais déterminants aussi, du choix de Pierre-le-Grand lorsqu'il a marqué, au milieu d'une forêt marécageuse, la place de sa nouvelle capitale. Le moyen qu'on emploie, de temps immémorial, pour extraire le granit des carrières de Finlande est aussi simple qu'ingénieux. On place dans les fissures du rocher souterrain des pièces de bois vert qu'on a soin d'arroser

fréquemment. Le . travail du bois qui se renfle sufBt pour soulever les blocs les plus lourds , pour les détacher de la masse et les mener insensiblement jusqu'à la surface du sol. On reconnaît aussi la Finlande aux caractères très - distinctifs de sa population. Soumise sans combats» d'abord par les Suédois, puis par les Russes, la race finnoise se montre petite, grêle, blonde, blanche, faible enfin, auprès de la forte race moscovite. Les Finnois ont une grande réputation de douceur et de docilité , ce qui est parfaitement d'accord avec leur constitution physique. Cependant, fiers de quelques privilèges anciens qui , pour eux , adoucissent un peu le servage, ils savent se venger aussi lorsqu'on les pousse à bout. A notre arrivée au château de L. . . , on nous raconta que, la veille même, une vieille demoiselle, propriétaire d'un village dans les environs, ayant voulu assister au châtiment de quelques serfs qu'elle avait condamnés au fouet, fut frappée de deux balles dans le corps. Les meurtres des seigneurs par leurs paysans, quelquefois l'incendie et le sac de leurs châteaux, sont des crimes fort communs. Les rapports reçus au ministère de l'intérieur établissent une moyenne annuelle de soixante assassinats de cette espèce. C'est plus d'un par semaine. Terribles représailles qu'entraîne un état de choses antisocial, antireligieux, antihumain, jugé maintenant dans ses résultats comme dans son principe, et condamné par tous les hommes éclairés de l'empire. Dès longtemps médité et préparé , dit-on , dans les conseils du pouvoir souverain , l'affranchissement des serfs n'est

iiO SOUVENIRS DE CHASSE.

plus en Russie qu'une question d'opportunité , une affaire d'exécution ; et la couronne, qui possède elle seule quatorze millions de serfs, pourra, quand elle le jugera convenable, donner l'exemple et faire la loi. Heureux le prince qui aura la gloire d'attacher son nom à cette grande et sainte mesure! Quelque force qu'en doive recevoir, avec le temps, la formidable puissance de la Russie , souhaitons cependant , en hommes amis des hommes, l'émancipation de cinquante millions drames, de cinquante millions de frères, et que l'Europe cesse d'être souillée par l'affreux mot de servitude '.

Voilà bien des détours pour arriver à une chasse aux Uèvres. Mais nous sommes enfin dans le château de L..., au nombre de dix ou douze convives, autour d'un bon diner, largement arrosé de vin de Champagne et assaisonné des plus gais propos ; puis autour d'une table de vchist ou de préférence ; puis sur nos matelas dans des chambres converties en corps de garde. Le lendemain, aux premières lueurs du crépuscule, la trompe du piqueur nous éveille, et bientôt chacun arrive à l'appel en costume de chasse, le fusil sur l'épaule. Dans Tarrière-saison , tous les bois sont inondés, fangeux, coupés par de vastes flaques d'eau. Au lieu donc de nos guêtres françaises, ou des brodequins lacés de l'Allemagne, il faut porter de longues bottes, pareilles pour

^ On peut voir quelques détails sur Thistoit^e de la servitude en Russie , la condition des serfs et Fespoir de leur future éman* éipation dans on article de \^R&ûue indépendante du 25 mai 1846.

EN RUSSIE. iii

la forme à celles des boueurs de Paris, mais d*un cuir léger, souple, moelleux, et tout à fait impénétrable à Fhumidité. La plupart des chasseurs montent en outre sur de petits chevaux incultes du pays, qui ne sont guère plus hauts que des chèvres, mais qui ont le pied aussi sûr et Fallure aussi leste. Avec ces chaussures et ces montures, on passe résolument les plus profonds marécages. Il ne s'agit pas toutefois de suivre dans ses mille évolutions une meute rapide, acharnée à sa proie ; notre chasse, à mon grand regret, ne se faisait pas avec des chiens courants. On connaît peu , ou du moins on pratique peu en Russie la grande chasse à courre, la plus noble et la plus belle de toutes les chasses. Cependant le pays n'est pas montueux, les bois ne sont pas touffus ; infatigables autant que dociles, les chevaux seraient excellents pour ce rude exercice, et les chiens de France ou d'Angleterre pourraient aisément s'acclimater. Mais d'abord, pendant l'hiver, la neige est trop épaisse et trop dure pour que les chiens et les chevaux puissent fournir une longue carrière ; en quelques minutes ils sont sur les dents. Et puis , une raison qu'on ne saurait deviner dans d'autres pays rend en Russie la chasse à courre difficile et dangereuse. Les forêts, mal percées, mal aménagées , forment des masses si considérables que souvent, de proche en proche, et sans nul intervalle, elles s'étendent à des centaines de lieues. On ne peut s'y aventurer qu'avec des guides sûrs ; et emportés sur les traces d'un loup ou de toute autre bête d'entreprise, chiens et chasseurs courraient grand ris-

llî SOUVENIRS DE CHASSE.

que de s'égarer de compagnie dans des solitudes aussi dépourvues de tout vestige humain que les forêts vierges du Brésil.

C'étaient donc des battues que nous allions faire. Le rendez-vous était dans un village à peu de distance ; nous y fûmes bientôt arrivés. Je m'étonnai, en approchant, de voir dans Tunique rue où sont disposées sur deux files parallèles toutes les maisons du village , comme une armée en bataille. Il y avait deux à trois cents hommes, les pieds dans la boue, rangés sur trois de profondeur et faisant front à la route. Ils étaient divisés en pelotons de trente à quarante, avec leurs drapeaux de diverses couleurs, et presque tout le premier rang se composait de soldats de haute taille portant la petite tenue militaire. Par derrière, se groupaient des hommes de différents âges, depuis lenfance jusqu'à la vieillesse. En nous voyant venir, ils ôtèrent tous leurs bonnets, et, faisant silence, ils restèrent dans une respectueuse immobilité. Je m'informai de ce qu'était cette troupe, si nombreuse et si polie pour les passants : c'étaient nos traqueurs. En France, en Allemagne, partout ailleurs, je crois, quand on prend douze, quinze, vingt hommes pour battre le bois ou la plaine, on pense faire sufBsamment les choses. Mais en Russie, tout est de proportions colossales; il faut, pour le même objet, plus de dix fois autant de monde. Avec un rouble par tête (1 fr. 12 c.) qu'on donne à ces pauvres gens, il est facile d'avoir toute la population mâle du pays, à laquelle se joignent très-volontiers des soldats de la garde

impériale cantonnés dans les environs de Saint-Pétersbourg. Ils se forment en escouades, avec leurs chefs et leurs porte-enseignes ; ils reçoivent la paye et la ration d'eau-de-vie d'avoine ; bref, la battue est pour eux une espèce de service de guerre.

Il est vrai que, lorsque la troupe s'ébranle et s'avance en bon ordre vers la forêt, on dirait vraiment qu'il s'agit de quelque expédition militaire, et qu'une petite armée se met en campagne. La longue file des traqueurs, portant des haches à la ceinture et des bâtons sur l'épaule, marchant en rangs pressés à la suite des drapeaux, au commandement des chefs, figure l'infan* terie, le corps de bataille; et les chasseurs, qui galopent aux extrémités de la ligne , sont la cavalerie , ou , si l'on veut, l'artillerie légère. Les forêts, pour nous étrangers, forment un autre spectacle nouveau. Elles ne ressemblent pas à celles que nous connaissons. Abandonnées à la seule nature, sans culture, sans aménagements, sans percées régulières, elles ne sont ni touffues et serrées comme nos taillis, ni dégagées et majestueuses conmie nos hautes futaies. D'habitude, on coupe le bois tout au travers, et suivant le besoin du moment : des arbres, s'il faut bâtir une maison; des broussailles, s'il faut chauffer le four. 11 y a, d'ailleurs, peu de variétés dans les essences, et les forêts de Finlande n'ont que deux espèces d'arbres : des pins de petite taille, des pins rabougris, car c'est dans d'autres provinces que croissent les géants du Nord, et des bouleaux qui prennent, en revanche, plus de développe-

ment qu'au Midi. Quelques-uns atteignent presque à la taille et à la grosseur des chênes. C'est, du reste, un arbre élégant et pittoresque. Vers la fin de Fautomne, avec son tronc de couleur gris-pâle, avec ses feuilles rondes et jaunies qu'agite le moindre souffle de vent, le bouleau représente exactement ces arbres fabuleux des contes orientaux, dont la tige d'argent massif portait pour feuilles des pièces d'or.

Dès qu'on arrive sur le terrain convenu, la chasse s'organise avec beaucoup d'ordre et de célérité. Les tireurs et les traquêurs se divisent alors pour gagner les limites opposées de l'enceinte, et, tandis que les premiers s'échelonnent dans quelque clairière , en droite ligne et à de courtes distances, les autres, bien plus rapprochés encore, s'étendent en demi-cercle, formant le bois de l'arc dont les chasseurs occupent la corde. Des drapeaux immobiles marquent aux deux bouts les extrémités de l'enceinte, et d'autres drapeaux, s'avançant de distance en distance, guident les batteurs dans leur marche à travers le bois. Quand tout est disposé, que chacun est à son poste, que les fusils s'arment, et que les bâtons se lèvent, le signal est donné. Aussitôt une immense clameur s'élève de la forêt silencieuse, s'étendant de proche en proche comme une traînée de poudre qui prend feu. Des hurras sauvages, des huées étranges, des cris inarticulés, les voix graves des hommes, les voix perçantes des enfants, ceux-là qui chantent à plein gosier, ceux-ci qui aboient, qui miaulent, qui croassent, qui hurlent, qui mugissent, et le

bruit des trompes ^ des clairons, des tambours, des cloches, des crécelles, tout cela forme le plus horrible tintamarre, le plus épouvantable charivari qui se puisse imaginer. C'est une vraie chasse à cor et à cri ; et gare aux épaules de ceux qui ménagent leurs poumons ou leurs jambes ; le knout est là pour les ramener au de«voir. A chaque coup de fusil qui part sur la ligne opposée, c'est un redoublement de fureur, de tapage, et le vacarme continue ainsi toujours croissant, toujours s'approchant, jusqu'à ce que les traqueurs, parvenus an bout de Fenceinte , viennent ôter leurs bonnets à messieurs les chasseurs.

De ces enceintes si bien foulées, où Ton fait moins des battues que de véritables presses j il sort quelquefois des coqs de bruyère noirs , ou des gelinottes grises, ou des perdrix blanches, quelquefois un loup, mais plutôt un renard, et surtout des lièvres. Ces derniers sont de deux espèces; la plus commune est le lièvre blanc, c'est-à-dire celui qui, resté fauve tout Tété, devient blanc à la première neige , par une transformation presque instantanée, mais blanc sur tout le corps, blanc comme nos lapins aux yeux rouges ; seulement il conserve ses yeux noirs. Ces lièvres sont au moins d'un tiers plus gros que les nôtres. La seconde espèce, plus rare en Finlande , mais très-commune dans les steppes de la Russie orientale, est celle du lièvre qui, ne blanchissant qu'à demi, garde, même au milieu de l'hiver, une espèce de manteau brun sur le dos. On le nomme roussak; il dépasse encore l'autre en grosseur, et sa

taille est presque celle du renard. Au reste, toutes ces chasses en battue, fort divertissantes par la manière dont elles se font, par la société qu'elles réunissent, qui procurent d'occasion les plaisirs du voyage et de la promenade à cheval, de la table et du jeu, ne présentent, comme chasses, que de petits résultats pour de si grands efforts et de si grandes dépenses. Je me souviens que la plus heureuse de nos parties fut celle où douze ^chasseurs, en cinq battues, tuèrent justement un nombre de lièvres égal à leur propre nombre. Il y a loin de là aux chasses d'Allemagne et d'Angleterre.

Pour les rendre plus productives désormais , en repeuplant le pays un peu épuisé, les directeurs des chasses de L. . . eurent l'idée de faire venir des environs de Moscou quatre cents lièvres vivants, qu'on amena dans de grandes caisses de bois, divisées en petites cases conune les alvéoles d'une ruche. Ils étaient nourris en route avec de l'avoine et de la glace. Lorsqu'on eut lâché toute cette colonie moscovite dans les meilleures enceintes , les associés et les amis furent invités circu*lairement à une chasse royale j et bien peu, comme on le pense, manquèrent à l'appel. Chacun vint avec une provision de plomb et de poudre, comme s'il se fût agi de chasser la bécassine au fort du passage. Le principal souci était qu'on ne détruisît en un seul jour tout l'espoir de l'année. On s'excitait à la modération dans le combat, et les plus généreux, sinon les plus prudents, proposaient de ne tirer qu'à balles franches. Les traques, comme d'habitude, furent très-bien con-

duites et très-bien exécutées. Quand on fit, à la nuit venue , le compte général des coups tirés et des victimes immolées , il se trouva un coup et un lièvre. Tous les étrangers déportés en Finlande avaient regagné sans chevaux de poste les champs paternels, emmenant même de compagnie les lièvres du pays, auxquels ils avaient persuadé, sans doute, quil faisait meilleur vivre près de la vieille capitale moscovite que près de la nouvelle. La mystification était complète, et c'est assurément Fun des plus jolis tours que la race animale ait joués à la race humaine.

Pavlo majora canamus : des lièvres passons aux élans. L'élan, comme on sait, est le cerf du Nord. On ne le rencontre pas avant le Niémen. Il est moins élégant que le cerf de forme et d'allure, mais beaucoup plus grand, plus gros et plus fort. Ses bois sont aussi moins hauts et moins droits, mais ils s'étendent en plus larges rameaux autour de sa puissante tête et de son énorme cou, sous lequel pend, comme la clochette des vaches, une assez longue glande velue. Sa chair est fort bonne à manger : sans avoir toute la friande délicatesse de celle du chevreuil, elle est plus tendre et plus fine que celle du cerf. Elle ressemble assez au filet de bœuf, relevé par un fort goût de venaison. Quant à sa peau, deux fois plus ample que celle du daim, dont elle a toute la moelleuse souplesse, elle est aussi deux fois plus épaisse et plus forte. Une peau d'élan bien tannée est le plus propre, le plus dçux, le plus sain des cou-

chers qu'on puisse emporter en voyage pour couvrir les méchants lits d'auberge.

Mais la chasse de Félan ne se fait pas en toute sai* son. Comme il faut aller chercher fort loin de la ville ces puissants hôtes des bois^ fort rares d'ailleurs dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, on attend, pour les attaquer avec des chances de succès, que Fhiver soit bien établi, que la neige couvre h terre, et qu'on puisse, en suivant leurs traces, larges et profondes comme celles que laisserait une troupe de bœufs, les parquer dans des enceintes. Les villages enclavés au milieu de grandes forêts comptent toujours parmi leurs habitants quelques paysans chasseurs (je ne dis pas braconniers , car en Russie la chasse est permise à tout le monde, même aux serfs, sans calembour) qui savent se faire quelques petits revenus de leur industrie. Quand ils ont détourné un ours ou des élans , ils accourent en hâte à Saint-Pétersbourg avertir les chasseurs citadins, trouvant plus d'avantage à faire tuer qu'à tuer euxmêmes, car on leur paye, de prix fait, cinquante roubles par élan et soixante -quinze par ours, outre les menus profits de plusieurs sortes. Dans la première semaine de décembre, un habitant de Lipoxiki (village des tilleuls), nommé Dmitri, vint annoncer deux troupes d'élans à M. R. T..., mon habituel compagnon de chasse. M. R. T. . . est un des honunes les plus distingués, les plus aimables, les plus généreux qu'on puisse rencontrer dans un pays où la distinction des manières, l'amabilité, réelle ou feinte, mais toujours

pleine de grâce, et la libéralité prodigue jusqu'au faste, sont les traits saillants du caractère national ; et, chez M. R. T..., ces qualités ne sont pas moins sincères que TafTection de tous ceux dont il est connu. Dmitri était Fun de ses pourvoyeurs ordinaires, de ceux qu'il savait les plus intelligents et les moins trompeurs. Il se hâta donc d'avertir ses amis, et nous fômes bientôt prêts à partir, huit chasseurs dans quatre traîneaux.

Le village de Lipowki est à cent douze verstes de Saint-Pétersbourg (vingt-huit lieues). Pour aller si loin, nous ne partîmes cependant que la veille du jour de chasse, à dix heures du soir. Suivant la grande chaussée de Moscou, après avoir passé sous Tare de triomphe éle^é en souvenir des campagnes d'Érivan et d'Andrinople , et traversant le chemin de fer qui mène à Tzarskoë-Sélo, le Versailles de la Russie, nous étions tous arrivés, en moins de six heures, devant la station de poste dePoméranié, à quatre-vingt-K)nze verstes. Cette célérité presque incroyable paraîtra encore plus surprenante quand on saura que nous avions fait tout ce trajet avec deux seuls relais de chevaux. Le premier relais nous avait conduits jusqu'à Tozna, distant de cinquantequatre verstes, d'une seule traite, et sans prendre haleine; tant les chevaux russes ont d'ardeur et de fond, tant le traîneau est de facile tirage M Certes, jusqu'à

^ i*ai faitf dans d'autres chasses, jusqu'à 65 verstes avec les hiémes chèiraux, et deux fois ce tnyet dans les vingt-quatre heures.

En Sibérie , où les distances de bourgade à bourgade sont im-

120 SOIVEMRS DE CHASSE.

riuvciitiou du chemin de fer, le traîneau a été le plus rapide et le plus commode des moyens de transport. Ceux qui nous portaient, et qui sont les traîneaux de voyage, différents du petit traîneau de ville, ont la forme d'un demi-bateau, pris du côté de la proue. Deux tabliers de cuir, pareils à des ailes de chauves-souris, garantissent les voyageurs de la neige durcie que fait voler le pied des chevaux. Tandis que notre automédon, debout comme le cocher d'un char antique, dirigeait, les bras tendus et les rênes roulées autour des mains, ses trois chevaux attelés de front, dont Fun trotte à toutes jambes entre les deux autres qui galopent à ses côtés (cet excellent attelage se nonune troïka) ^ nous étions mollement étendus dans nos pelisses, plutôt couchés qu'assis, et pouvant dormir comme sur une ottomane doucement bercée. La neige, qui partout ail« leurs arrête les communications, les ouvre, au contraire, en Russie, où les chemins sont à peu près impraticables pendant les quatre à cinq mois que durent le printemps, Tété et Fautomne. L'hiver sec, Fhiver dur, Fhiver continuel, voilà ce qu'on y souhaite le plus.

inenses , où l'on a quelquefois 200 verstes à parcourir sans trouver le moindre gîte , les traîneaux sont menés par de grands chiens, qui voyagent comme les pigeons, en regagnant leur chenil. Ils s'élancent à toutes jambes , attelés sans bride ni rien qui la remplace , emportant le voyageur qui s'abandonne à leur instinct pour trouver la route. S'ils rencontrent , chemin faisant , quelque lièvre ou renard, et s'ils se mettent à chasser, on n'a d'autre ressource que de planter une barre de fer dans un anneau de même métal fixé à Farrière du traîneau. Avec cette espèce d'ancre , on arrête tout Féquipage.

Un dégel est une véritable calamité. Xon-seulement le temps est alors malsain , mais la capitale se trouve menacée de famine , et les provinces fertiles sont privées de leurs débouchés. Quand la mer est fermée , Saint- Pétersbourg s'approvisionne, comme Moscou, par les arrivages de Fintérieur. On envoie , des extrémités de lempire , non-seulement les grains ou le charbon , mais encore des quantités de bœufs, de moutons, de porcs, de volailles, de gibier, de poisson, qui arrivent tout gelés sur les marchés des grandes villes, où on les coupe à la hache , et qui peuvent attendre les acheteurs sans plus de péril que le blé ou les pommes de terre. Qu un dégel survienne quand ces provisions sont en route, les charretiers s'arrêtent, les viandes se gâtent, tout est perdu.

La neige est donc un bien, une nécessité, pour ceux qui produisent et pour ceux qui consomment. Mais elle n'est pas seulement utile , en ouvrant des communications générales, en assainissant l'air, en préparant la terre à son prodigieux travail de l'été , à cette fécondité si rapide qu'on peut surprendre , sans recourir aux instruments des physiciens, le secret de la végétation, qu'on voit littéralement pousser les feuilles et les plantes ; la neige est encore belle et pittoresque. Tout en l'admirant dans nos pays, où elle ne fait guère qu'apparaître, on peut du moins accuser de monotonie le spectacle qu'elle donne au Nord cinq ou six mois de suite. C'est une erreur ; la neige offre des aspects presque aussi variés que la mer , accusée du même défaut

in SOUVENIRS DE CHASSE.

par ceux dont elle est mal connue. Je n'ai pas besoin de dire toutes les formes et toutes les couleurs que prend la face de TOcéan, qui est pourtant toujours une masse d'eau liquide ; là neige, masse d'eau congelée , change et se transforme aussi, chaque jour et presque à chaque instant. Unie d'habitude, elle se ride quelquefois et s'ondule au -souffle du vent, ou quelquefois elle vole en poussière. Suivant l'état du ciel et l'heure de la journée, sa blancheur se colore de teintes, grises, roses, aurore, violettes, bleuâtres; tantôt elle est mate et terne comme une table de marbre, ou cotonneuse comme de la ouate ; tantôt elle scintille comme une nappe de diamants, où le soleil, toujours bas à l'horizon, reflète mille et mille fois les nuances de son prisme. Elle suit d'ailleurs toutes les ondulations de la terre , offrant ici de profondes vallées, obscurcies par l'ombre qui s'y projette, là de hautes montagnes, taillées à pic, majestueuses , inaccessibles comme les glaciers des Alpes ; et la teinte uniforme du blanc linceul dont elle revêt le paysage est coupée par la teinte sombre des noires forêts de pins, et des villages aussi noirs que les forêts. C'est surtout pendant les nuits, dont elle éclaire la longue obscurité par une espèce de reflet permanent, quand la lune jette une clarté plus pâle, plus argentée, plus mystérieuse que dans nos contrées , c'est alors que la neige offre à l'imagination la moins poétique, la moins rêveuse, des spectacles étranges et fantastiques.

Voilà de quoi jouissaient, sous un ciel étoile, ceux d'entre nous que n'avait pas endormis le doux et rapide

moavemeiit du traîneau. Il était quatre heures du matin quand nous arrivâmes à la maison de poste de Pomé« ranié. C'est Tune des plus vastes et des plus confor** tables de ces stations construites en briques d'après un plan uniforme, qui, sur les grandes routes de Fempire» servent d'auberges en même temps que de relais. Chacune d'elles doit avoir une salle chaude et des lits au service des voyageurs, qui n'ont point à payer leur logis. On peut nommer ces stations thospitalité du tzar, comme autrefois, dans la Syrie et l'Andalousie, des caravansérails 4)uverts à tout venant s'appelaient Vhospitalité du khalyfe. Ce n'est pas , au reste , la seule ressemblance qu'on pourrait noter entre les successeurs de Mahomet et les autocrates de Russie , qui , rois, pontifes , généraux , législateurs et juges , accom^ plissent aussi t unité de pouvoir, A peine un vieux serviteur de nuit (car celui-là mène une vie de hibou , se levant le soir et se couchant le matin) nous eut-il servi des tasses d'excellent thé de caravanes, qu'il fallut se remettre en route. 11 nous restait à faire , pour gagner la première enceinte , une quinzaine de verstes à travers champs et bois. Nous dûmes laisser à la station nos traîneaux de la ville, et prendre les petits traîneaux de village, attelés d'un seul cheval que conduit d'habi* tude un vieillard ou un enfant. Ceux-là percent les enclos, sautent les fossés, franchissent les troncs, abattus, traversent les rivières, et les ponts bien plus dangereux que les rivières. On ne peut comprendre, on ne peut croire où passent ces petits traîneaux. Quand

on voit devant soi le chemin qu'on va faire, et derrière soi celui qu'on a fait, et toujours à grand train, on se croit porté , comme les anciens chevaliers errants , sur quelque char magique au service de la bonne fée Urgande-la-Déconnue ou du méchant enchanteur Archalaûs. Il est vrai que d'assez fréquentes culbutes dans la neige ramènent à terre l'imagination qui prendrait trop haut son vol.

Nous rencontrâmes avant le jour notre armée de cent cinquante traqueurs qui nous attendaient dans un carrefour du bois. Je reconnus bien , à leur aspect, que nous n'étions plus en Finlande, mais dans la vraie Russie. C'est une population plus grande, plus brune, plus robuste ; et il suffit de voir la race moscovite , la race slave venue du Midi , pour expliquer aisément ses conquêtes sur les autres peuplades dont elle était entourée. Les femmes partagent tous les travaux des hommes , y compris la chasse en battue ; car un bon tiers de nos soldats étaient en jupons. Au reste , portant de grandes bottes comme les hommes, ou des sandales en écorce de bouleau attachées aux jambes par des courroies, et des coiffes fourrées sur la tête, et des caftans à la- persane en peaux de moutons, elles ne se reconnaissent guère que lorsqu'on les regarde au visage. Quant aux hommes, avec un accoutrement presque semblable , auquel s'ajoute la ceinture roulée sur les reins qui porte leur hache nationale , avec leur longue barbe toute hérissée de givre et de glaçons, ils offrent l'aspect le plus étrange, le plus pittoresque.

Ribera et Salvator eussent trouvé là d'admirables modèles pour personnifier Tbiver. Le^ cbasseurs, il est vrai, ne faisaient pas une figure beaucoup plus élégante. Ceux d'entre nous qui ne portaient pas le tovloup du peuple, la longue veste en peau de mouton, avaient des redingotes en cuir de veau marin garni de son poil, ou en peaux de cbevaux morts-nés des steppes , toutes bien rembourrées de fourrures. Quelques-uns portaient de petits manchons pendus au cou ; d'autres gardaient même leurs pelisses. Et quel froid pourrait percer une pelisse! En somme, nous étions mieux vêtus que Rominagrobis, Sa Majestés fimrrée. De plus, nous avions tous aux jambes , par-dessus de gros bas en laine sans talons, dépassant le genou, des bottes de feutre faites d'une seule pièce, sans couture et sans semelles, la plus cbaude des chaussures dans la neige, et d'un marcher si doux qu'on croit être en pantoufles sur un tapis d'Aubusson.

Le soleil était encore loin de paraître, car il ne se lève qu'après neuf heures en cette saison. Toutefois, on se mit sans retard à placer les traqueurs et les traqueuses qui devaient envelopper toute l'enceinte , sauf l'espace réservé aux chasseurs. Il s'y trouvait, disait notre guide , un petit troupeau d'élans. La fortune ne m'avait pas favorisé dans le tirage au sort de nos places ; j'avais le numéro 1, c'est-à-dire que j'étais posté à l'une des extrémités de la ligne, où devait finir le bruit et conunencer le silence. Au signal donné , les cris partirent comme d'habitude, et le tapage commença, bien

m SOUVENIRS DE CHASSE.

nourri, bien ronflant. Maid ce n'était plus une battue aux lièvres. Conuine nous tirions à balles, avec des carabines cannelées , les traqueurs eussent couru trop de dangers en s'avançant dans le bois. Ils restaient donc à leurs places, se bornant à faire, sans remuer, tous leg genres de bruits que j'ai décrits précédemment. Il résulte de cette disposition que les animaux parqués dans Tenceinte, surpris et étourdis de ce vacarme inaccoutumé, ne savent d'abord quel parti prendre, et qu'ils font d'habitude plusieurs tentatives pour se dérober avant de percer résolument la ligne. L'attente est longue ordinairement, et quand on est planté immobile à soa poste, les jambes dans la neige, on a tout le temps d'étudier le terrain, de juger les coups possibles, et de faire les plus beaux rêves de chasseur. Il y avait une heure au moins que je bâtissais des châteaux en Espagne et que je soufflais dans mes doigts, lorsqu'enfin j'entendis au loin, sur ma droite, un coup de fusil, puis deux, puis trois; j'en comptai jusqu'à douze. Cinq élans étaient sortis sur un petit pré , à quinze pas au plus d'un de nos chasseurs, qui leur avait tiré lui seul quatre coups ; ses voisins avaient complété la fusillade. Cependant les cinq élans avaient franchi la ligne ; mais deux étaient blessés. On mit à leur poursuite, sur la trace du sang, un paysan chasseur, qui, vers le soir, à deux lieues de là, atteignit le plus malade et l'acheva d'un coup de fusil. On nous l'amena sur un traîneau quaiid nous allions partir.

La chasse du matin était finie. Nous gagnâmes aus-

sitôt le village de Lipowki, oà nous attendait, pour le dqîeiiner, à côté du Utchi, la nationale soupe aux choux qu'on emporte toute gelée comme un morceau de sucre candi, un vaste pâté de foie gras entre des bouteilles de madère et de Champagne. Un maître d'hôtel préparait des côtelettes à la Soubise. En Russie, les choses se font largement, et jamais Ton ne compte, si ce n'est quand vient le quart d'heure de Rabelais. N'as-tu qu'un kopek? dit le proverbe, mets-le sur son bord pour qu'il roule plus vite. » Aussi la plupart des fortunes, même les plus colossales, sont-elles gre« vées de dettes et deviennent quelquefois la proie de l'usure. C'est la couronne habituellement qui , par des prêts hypothécaires, vient en aide aux grands seigneurs nécessiteux : très-bon calcul, financier et politique* Mais passons. Notre table était dressée dans Yisbah de Dmitri, construite comme toutes les cabanes des paysans aisés, c'est-à-dire entièrement en bois, murailles, plafonds, escalier et toiture. L'habitation est au premier étage, par^dessus les étables. Nous étions assis dans l'angle de la chambre d'honneur, où se réunissent deux bancs placés devant les fenêtres, où brûle perpé* tuellement une petite lampe suspendue devant des images byzantines qui composent une chapelle domestique. Cette coutume de placer de saintes images dans les angles des habitations est généi^ale en Russie ; elle règne aussi bien dans le palais impérial, où pas une galerie, pas une chambre n'est dépourvue de ce talisman religieux, que dans la cabane enfumée du serf,

qui vit souvent pêle-mêle sous le même toit avec ses chevaux , ses vaches et ses poules. Chauffée outre mesure par un grand poêle de terre, qui sert aussi de fourneau pendant le jour et de lit pendant la nuit, notre chambre était comme une étuve. Nous avions dû mettre bas nos habits ; les femmes de la maison nous servaient à demi nues , et les enfants , mal couverts d'une espèce de camisole, passaient néanmoins à chaque instant de la maison dans la rue, c'est-à-dire d'un four dans une glacière. Ils éprouvent ainsi vingt fois le jour Teffet d'un bain russe.

Quand nous nous disposions à sabler la dernière bouteille de Champagne, notre hôte nous proposa de tuer un loup qu'il avait pris au piège huit jours avant, et que sa jambe blessée n'empêchait pas de bien vivre dans un grenier qu'on lui avait donné pour prison. Quelques chasseurs prirent aussitôt leurs fusils; mais le loup, bête de grande taille, avait coupé la corde qui l'attachait à un poteau, et il errait librement dans son grenier. Alors un paysan, qui n'était pourtant ni jeune, ni grand, ni fort, y entra résolument, chercha le loup, le vit dans un coin, lui sauta sur le dos, le prit par les deux oreilles, et, tout en l'entraînant dans la cour, lui passa entre les dents une petite corde qu'il lui tourna trois ou quatre fois sur le nez pour en faire une muselière ; puis il le jet^ sans façon sur ses épaules, comme le Bon Pasteur fait de la brebis égarée, et le porta dans un champ hors du village. Nous l'avions tous suivi. Quand deux ou trois d'entre nous tinrent leurs fusils

prêts, le paysan lâcha son loup, et lui ôta même la corde du museau. Mais Tanimal, penaud et lâche (on sait qu*un loup pris n'est pas brave), se tenait blotti sur la neige sans vouloir avancer. Que fit mon paysan ? il alla le rouler du pied et le frapper de la main pour le faire courir. Alors, se sentant libre et retrouvant enfin courage, le loup s'élança sûr lui, Fœil en feu, la gueule béante. Le pauvre homme n'eut d'autre ressource que de se jeter à son tour le ventre dans la neige. Heureusement nous accourûmes, M. S... et moi, en tirant nos poignards circassiens, et, -tandis que je mettais le mien entre les dents du loup, mon camarade lui porta dans le flanc une légère estocade qui pénétra pourtant plus qu'il n'aurait voulu. La lame était entrée jusqu'aux poumons, et il fallut achever l'animal sur la place. Je raconte cet épisode de notre journée parce qu'il sert à montrer avec quelle résolution soudaine, avec quelle témérité tranquille un paysan russe affronte le danger. Ce genre de courage aveugle n'a échappé à nul observateur; mais on n'en a peut-être pas bien indiqué la cause. Ce n'est point, certainement, l'ignorance du danger lui-même; dans ce cas. Dieu merci, il était assez manifeste. Ce n'est pas non plus le mépris de la vie, car si celle que mènent ces pauvres gens, presque esclaves, et à qui, comme dit Homère, Jupiter a enlevé la moitié de leur âme, n'est pas très-précieuse à nos yeux, encore n'en ont-ils jamais connu ni jamais rêvé d'autre. Mais ils ont dans leur langue un mot intraduisible qui exprime mieux que des phrases le sen-

liment particulier dont le péril et généralement toute difficulté les anime. C'est le mot avoss; il signifie à peu près peut-être, mais avec un sens de confiance et d'espoir. En disant avoss ! un Russe tente l'impossible.

Cet intermède de la chasse au loup nous avait un peu retardés; et le second troupeau d'élans qu'annonçait Dmitri était bien à quinze verstes du village, dans une autre direction. Il restait à peine trois heures de jour. Nous avions à transporter avec nous toute notre armée de batteurs, encore augmentée de cinquante nouvelles recrues, parce qu'on avait trouvé l'enceinte du matin trop dégarnie et trop mal fermée. Il fallut fréter une quantité de petits bâtiments de transport, c'est-à-dire vingt-cinq ou trente traîneaux, tous ceux du village, sur lesquels s'embarquèrent les traquéurs, qui s'asseyaient en rond, cinq à six autour de ces coquilles de noix* La flottille partit, s'élança; et nous fîmes une dizaine de verstes en bon ordre, filant dix nœuds à l'heure. Mais nous rencontrâmes alors des difficultés insurmontables; les traîneaux mêmes ne pouvaient plus avancer dans le bois ; il fallut que tout le monde mît pied à terre. Je n'oublierai jamais l'aspect du lieu sauvage où nous étions arrivés. C'était la nature in'culte, abandonnée, privée des soins et de la présence de l'homme : c'était le chaos. Qu'on se figure un vaste marais glacé, où des joncs secs élevaient leurs tiges pressées par-dessus la neige, dans laquelle nous enfoncions jusqu'au genou, souvent jusqu'au ventre. Le ter^

EN RISSIE. 131

rain était jonché de souches déracinées, de troncs abattus , de branchages amoncelés. Çà et là , quelques débris de grands arbres se tenaient encore debout, mais tous brûlés, calcinés, réduits en charbon. Sans doute, quelque vaste incendie avait dévoré naguère toute cette partie de la forêt. Aujourd'hui, en voyant se dresser sur la nappe de neige ces troncs noircis et fracassés, on aurait dit qu'une pluie de foudres, tombée du ciel, avait frappé cette Sodome agreste.

Nous nous hâtions pourtant , suant à grosses gouttes malgré le froid rigoureux , et nous pressions nos batteurs, hommes et femmes, qui relevaient les pans de leurs robes pesantes pour mieux avancer. Le jour allait bientôt finir. Cet empressement nécessaire failUt perdre entièrement la chasse. En approchant d'un épais massif de sapins qu'on allait fouiller, les traqueurs, qui se poussaient, se heurtaient, s'excitaient, firent trop tôt, et de notre côté , le bruit qu'ils devaient faire plus tard, dans l'autre sens. Une grande troupe de quatorze élans s'enfuit devant eux, loin des tireurs et loin de l'enceinte. A cette triste nouvelle, nous poussâmes chacun quatorze hélas! Dmitri était justifié, sa promesse tenue; mais nous risquions fort, après tout ce beau voyage, de revenir choux-blancs j comme les chasseurs endimanchés de la plaine Saint-Denis. Enfin, ne perdant pas courage, nous nous plaçâmes rapidement, espacés à qtiatre-vingts pas de distance , 4ans une clairière parsemée de futaies, qui bordait le massif de sapins. Le numéro 7, donné par le sort» me mettait presque aussi

132 SOIVEXIRS DE CHASSE.

loin du centre de l'enceinte que le numéro 1 du matin. Il ny avait après moi que M. R. T..., placé sur ma gauche à l'extrémité de la ligne.

Le signal partit, les cris conunencèrent, et nos deux cents soldats firent vaillamment leur devoir. Les femmes surtout poussaient des clameurs désespérées. Mais le temps s'écoulait, et rien ne sortait de la sombre profondeur du bois que nous avions en face. L'attente était mortelle, pleine d'angoisse et de colère. Déjà le soleil avait quitté l'horizon; déjà les lueurs rougeâtres qui marquent sa trace allaient pâlissant et s'effaçant dans l'azur uniforme du ciel ; la nuit venait : plus de chance, plus d'espoir. Alors, par un mouvement de chasseur généreux, M. R. T... se dévoue pour le salut conunun. Il se jette dans l'enceinte, appelle à lui les plus proches traqueurs, fait resserrer le cercle, redoubler le tapage et lâcher quelques mâtins qu'on tenait en laisse. Bientôt un coup part, très-loin, tout au bout de la ligne; un second le suit de près, d'autres encore ; et je m'aperçois, avec une joie secrète, qu'ils semblent de plus en plus se rapprocher de moi. La fusillade continue, venant toujours de mon côté. Enfin, mon voisin de droite met lui-même en joue ; je vois le feu de ses deux coups , et presque aussitôt paraît un énorme élan, qui venait de recevoir, sans être touché, toute cette décharge, faite d'un peu loin. Il venait très-vite, on peut le croire, sans bondir pourtant, sans galoper, et lancé au grand trot, comme un cheval anglais. Dans sa course, prise résolument, il se rapprochait chaque fois

jin peu plus de la ligne des tireurs; et, parvenu devant ma place, il n'était pas à plus de quatre-vingts pas. Je tire; Télan tombe sur ses genoux, met la tête dans la neige, et roule pesanmient sur le dos. A Finstant même, un second élan sortait du massif, presque en face de moi, et passait à vingt pas plus loin que son camarade abattu. Je lui envoie ma seconde balle ; il plie et s'affaisse , comme si ses quatre jambes se fussent brisées sous lui. L'un était frappé dans la poitrine, l'autre dans les reins. Quand je vis ces deux monstres étendus à terre , l'un près de l'autre , sur la même ligne , et soulevant parfois leurs larges têtes qui retombaient dans la neige, mon cœur se mit à battre si fort, que le sang me monta aux yeux. J'eus comme un vertige que tout bon chasseur comprendra. C'était effectivement un coup rare et triplement heureux. Jamais, jusqu'alors, je n'avais chassé ni vu d'élans, et jamais je n'avais tiré à balles forcées ;j'étrennais ainsi une excellente carabine double, choisie chez Lebeda, de Prague. Et ces puissants animaux, qui emportent d'habitude plusieurs balles avant de tomber, semblaient s'être donné le mot pour rouler ensemble, pour compléter le coup double, et m'en offrir le tableau dans toute sa majesté.

Aux hurras que poussaient mes voisins, et qui remplacent notre hallali, les chasseurs furent promptement rassemblés. Tout le bataillon des traqueurs accourut aussi, et vingt haches tirées des ceintures eurent bientôt abattu deux arbres dont Qn passa les troncs bien élagués dans les jambes liées des deux élans. Une quin-

m SOUVENIRS DE CHASSE.

zaiiie d'hommes s'attelèrent à chaque bête pour les tirer du bois. Dmitri, qui avait fait la curée, évabiait le poids de chaque élan à 20pouds (environ 360 kilog.); il y avait là mille à douze cents livres de viande. Cependant Tobscurité nous enveloppait; car, si la première battue avait commencé avant le jour, la seconde ne s'était finie qu'à la nuit close. Nous nous hâtâmes, autant qu'il était possible, de rejoindre nos trahieaux par une nouvelle course à travers le marais brûlé ; puis de regagner la station de Poméranié, où le souper nous attendait; puis enfin Saint-Pétersbourg, où nous arrivâmes à quatre heures du matin pour finir la nuit sous nos couvertures. En résumé, dans l'espace de trente heures, et pour faire deux battues (d'habitude on n'en fuit qu'une seule), nous avions parcouru deux cent soixante verstes, fatigué quatre-vingts chevaux, employé deux cent cinquante personnes , et dépensé quinze cents roubles. Voilà une chasse russe.

Celle-là peut donner l'idée, sans que je les raconte, des autres chasses d'élans auxquelles j'ai pris part. La dernière cependant fut remarquable par une circonstance curieuse. Elle eut lieu justement au même village de LipoTuki. Mais c'était au milieu de mars; pendant tout un long hiver sans dégel, la neige s'était amoncelée presque à hauteur d'homme. Soit en traîneau, soit sur nos bottes de feutre, nous pûmes pénétrer lentement, par des sentiers battus, jusqu'auprès de l'enceinte où s'était dès longtemps cantonnée une troupe d'élans. Nous voyions leurs traces profondes autour des jeunes arbres

dont ils broutent les feuiUes et les lichens. Ils étaient là sûrement. Mais nous ne pûmes d'aucune façon les en déloger. Impossible aux hommes de pénétrer dans le bois : ils enfonçaient jusqu'aux épaules ; impossible aux chiens de suivre la piste, et d'arriver au lancé : ils se contentaient d'aboyer de loin sur les traces ; impossible même aux élans de fuir devant les cris lointains qui troublaient leur retraite : ils étaient à chaque bond, comme nos chevaux à. chaque pas, presque enterrés sous la neige. Enfin, gens etbétes se trouvaient condanmés à la même immobilité. Point d'attaque, point de fuite ; aucun moyen d'arriver à l'ennemi , aucun moyen de le faire venir à nous. Après trois heures d'essais infructueux, d'efforts inutiles, il fallut regagner pays ;

Et le combat finit faute de combattants.

Je ne finirais pas si je racontais toutes les autres espèces de grandes chasses (les petites sont plus nombreuses encore) qui se peuvent faire sous les diverses latit&des. que réunit l'empire de Russie, de la mer Blanche à la mer Noire. Dans le Nord, vers les confins de l'Europe, on chasse le renne sauvage, si utile aux Lapons , qui l'ont réduit en domesticité , qui en ont fait le chameau des déserts de glace ; mais il faut aller jusqu'à la hauteur d'Archangel, et je ne suis pas monté si près du pôle \ Au Midi, sur les frontières de l'Asie, on

■ Dana ces contrées de vie errante et de mœurs patriarcales, la fortune s'évalue par têtes de rennes , comme en Russie par tètes

trouve encore des kans de Cosaques, de Baskirs, de Kirghis, de Tcherkesses, qui/ semblables à nos barons du moyen âge, ont des fauconniers sous leurs tentes, et chassent dans les steppes en portant sur le poing Toiseau capuchonné. Ils en élèvent de plusieurs espèces, suivant les espèces de gibier qu'offre le pays : de simples éperviers pour les cailles, des faucons pour le canard sauvage, et des aigles du plus grand vol qui attaquent jusqu'au loup. N'ayant pas non plus descendu le Volga , j'ai le regret de ne parler de cela que par ouïdire. Mais, à propos de loup, il faut que je conte, et pour l'avoir essayée, une assez singulière façon de le chasser. C'est par une nuit sereine que la lune éclaire. On emporte dans son traîneau un petit cochon , qu'on fait crier de temps en temps en lui tirant la queue ou les oreilles, et derrière le traîneau, au bout d'une corde qui peut avoir trente pas de long, roule un petit sac rempli de foin. Si un loup s'approche au bruit, il prend le sac à foin roulant pour l'animal qui crie, et se jette dessus avec une aveugle voracité. On le tire alors à belle portée de chevrotines. J'ai fait une fois Fessai de cette chasse, par une claire et froide nuit de janvier, dans le traîneau d'un ami, capitaine aux chevaliersgardes, qu'accompagnait un vieux soldat à quatre chevrons, affublé du costume des Samoièdes. C'est une longue et étroite robe en doubles peaux de renne , poil

clcf paysans. On m*a cité on Abraham lapon qui possède quatretiiigt mille rennes. Cela fait, à 10 roubles par renne, un capital th* 800,000 roubles.

dedans, poil dehors, terminée au cou par un capuchon pour la tête, et aux bras par des gants ronds pour les mains : costume impénétrable aux froids du pôle, et beaucoup trop chaud pour le climat de Saint-Pétersbourg. Travesti de la sorte, le vieux grognard devait faire jouer notre appeau. Nous avions , dans la journée, choisi un porc à la fleur de Fâge parmi tous les membres de sa famille , après avoir successivement essayé leurs voix. C'était comme un concours de choristes. Celui qui avait montré le faucet le plus perçant, le plus aigu, le plus sfogato , eut la préférence. Mais, hélas! en vain nous nous promenâmes au grand trot, depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, par delà la Neva et les îles, dans les bois, dans les champs, et même dans les glaces du golfe; en vain notre sirène chanta, sur terre et sur mer. Les loups firent comme le sage Ulysse ; ils se bouchèrent les oreilles, et c'est nous seuls qui fûmes attrapés.

On conçoit qu'aux portes de Saint-Pétersbourg il ne soit pas commun de prendre des loups, bien que ces messieurs viennent souvent passer leurs nuits dans les faubourgs, où ils attaquent jusqu'aux gardes de police, espèces de watchmen qui veillent appuyés sur de grandes haches, comme les licteurs des consuls romains. Mais notre chasse en musique, fort incertaine près d'une grande ville, doit être assez sûre dans les provinces lointaines. Il y a même des pays et des époques où elle devient si périlleuse, que le chasseur est fort souvent le chassé. On sait ce que sont les loups quand le froid

et la faim les rassemblent en grandes troupes; notre ami d*enfance, Robinson Gnisoé, nous Fa dit il y a longtemps. Si donc plus d'une demi-douzaine de loups viennent ensemble aux cris du cochon, il ne reste qu*à leur jeter Tappeau et à déguerpir au plus vite. Trop heureux que les chevaux n'aillent pas s'effrayer, s'emporter et verser le traîneau ; ce serait plus dangereux que la chute tragique d'Hippolyte, car lorsque des loups vous suivent, quiconque tombe à terre est perdu. Et rien ne servirait de faire feu; si l'on abat l'un d'eux, mort ou blessé, les autres le mettent aussitôt en pièces, et l'odeur du sang leur .donne une horrible ivresse de carnage. J'ai ouï conter bien des accidents, bien des prises de bestiaux, bien des meurtres d'honunes commis par les loups; mais voici, de toutes ces histoires, la plus lamentable et la plus étonnante, très-vraie pourtant, et justifiée par des preuves authentiques. Pendant l'année 1812, de fatale mémoire, un détachement de soldats (on dit quatre-vingts hommes), qui changeaient de cantonnement dans un gouvernement du centre, furent attaqués la nuit par une nombreuse troupe de loups , et tous dévorés sur la place. Au milieu des débris d'armes et d'uniformes qui jonchaient le champ de bataille, on trouva les cadavres de deux ou trois cents loups, tués à coups de balles, de baïonnettes et de crosses de fusil ; mais pas un seul soldat n'avait survécu, comme ce Spartiate noté d'infamie après les Thermopylcs, pour raconter les horribles détails du combat, l'ne pierre tumulaire, élevée sur les osse-

ments des victimes» conserve le souvenir de cet incroyable événement.

Arrivons enfin à la chasse russe par excellence, celle de Tours. Mais, pour bien comprendre comment se chassent les ours en Russie, il faut d'abord avoir quel-* ques notioQs sur les mœurs de ces animaui. On en distingue trois races ou espèces, qui sont désignées, de leur nourriture la plus habituelle, sous les noms de mangeurs de viande, mangeurs d*avoine et mangeurs de fourmis. Ils sont placés dans cet ordre pour la taille et la force ; mais le fourmillier, qui est habituellement le plus noir, est aussi le plus vif et le plus méchant. Quand Thiver est venu, quand la neige a jeté sur la terre son manteau de six mois, les ours des trois races cherchent des tanières pour se retirer du monde et vivre en ermites. C'est au cœur des forêts les plus sauvages, les plus sombres, les plus désertes, loin de l'habitation et du contact des hommes, sous des troncs abattus et des souches arrachées , qu'ils creusent leurs grottes d'anachorètes. Là, couchés en rond, et le museau sur le ventre, ils passent tout le temps des grands froids sans plus remuer que les marmottes. On ne les voit reparaître qu'avec le dégel, lorsque la neige fondue , inondant leurs fosses , les avertit que le printemps est revenu. Ils sortent alors amaigris, efflanqués, exténués par ce long carême et le jeûne rigoureux qu'ils observent. L'ours, en effet, ne ramasse aucune provision dans sa tanière, où il vit de sa propre substance.

140 SOUVEBJIRS DE CHASSE.

Pour toute nourriture, il suce alternativement ses quatre pattes. Et ce repas continuel doit être assez friand, car, préparées comme les pieds de cochon, et relevées par des truffes ou de la moutarde, les pattes de Fours, très-grasses et très-tendres, sont un excellent manger. On fait aussi de ses cuisses des jambons fort appétissants, fort savoureux, que notre ^i Rubini préfère à tous les jambons de Bayonne et de Mayence. Les femelles mettent bas à Fépoque où elles s'enterrent toutes vives comme des vestales prévaricatrices, et on les trouve d'habitude en compagnie de deux petits oursons, qu'elles aiment tendrement, et qui sont bien lé" chés dans leur enfance. Mais un fait singulier, un trait de mœurs que n'a signalé, je crois, aucun traité d'histoire naturelle, c'est que la mère s'enferme quelquefois avec un autre ours, jeune encore, d'un an par exemple, et qui n'est pas toujours de la même race qu'elle. Les paysans russes le nomment ï amant , ou le précepteur; l'amant, parce qu'il n'est pas et ne peut pas être le père des petits ; le précepteur, parce qu'à défaut de la mère, si elle périt, c'est lui qui se charge d'élever les enfants. La chasse de l'ours ne se fait donc qu'au milieu de l'hiver, par les froids les plus rigoureux. C'est alors, quand le thermomètre descend à 25 ou 30 degrés Réaumur, qu'on est témoin des plus singuliers phénomènes. Le matin, quelquefois, on voit lever le soleil entre deux autres soleils plus pâles, ou entre deux colonnes de feu qui le suivent et montent de l'horizon jusqu'au zénith; puis, le soir venu, la nuit s'éclaire des

feux bizarres et fantastiques que jettent les aurores boréales. C*est alors aussi qu on court grand risque d'avoir le nez gelé, ou les oreilles, ou les joues, ou les doigts des mains et des pieds. Heureusement que le remède à ce mal est facile , quand on l'emploie à temps. Dès que le bout du nez ou de Toreille blanchit et se cadavérise, il faut le frotter avec de la neige ; par la réaction homoeopathique , similia similtbuSj le sang et la vie reviennent aussitôt. Mais si le mal est négligé, s'il devient chronique j comme dit la Faculté, il faut employer les frictions de graisse d'oie ; et quelquefois cependant la partie attaquée s'atrophie, sèche et tombe en poussière. Quand la neige est très-épaisse et très-durcie, et qu'il devient impossible de marcher avec les chaussures ordinaires, on attache, sous les bottes de feutre ou les sandales d'écorce, à la manière des patins, de longues et minces planchettes, recourbées par le bout, qui s'appellent souliers de neige. On avance alors comme sur la glace , sans enfoncer et sans glisser. Mais il faut savoir user de cette monture; un ignorant, un présomptueux, courrait risque, en tournant les deux pieds à droite et à gauche , de s'écarteler sur la place. Il faut tenir de la main une petite corde qui s'attache aux deux bouts des souliers de neige, et les mener par la bride comme une paire de chevaux.

Toujours amoureux des battues, les Nemrods de Saint-Pétersbourg ne chassent pas l'ours autrement que l'élan ou le lièvre. Lorsqu'une tanière est connue, et que, trahi par ses traces qui ressemblent aux pas d'un

jeune garçon marchand pieds nus, Tours est dénoncé à un amateur qui vient Fattaquer avec deux ou trois amis, on fait une enceinte aussi étroite que possible, où les traque urs, très-rapprochés lun de Tautre, ne laissent vide que la place des tireurs. Au bruit épouvantable qui s^élève tout à coup autour de sa retraite, Tours s'éveille, se secoue, ôte ses pieds de sa bouche, et décampe au galop, cherchant une issue. Mais ce n'est pas toujours qu il s'enfuit de la sorte. Souvent il rôde en sournois dans Tenceinte, le nez au vent, Toreille au guet, sans vouloir percer la ligne. Souvent aussi (surtout quand c'eât une femelle avec ses oursons) il s'obstine à rester dans son trou, répondant par de sourds grognements aux cris des traqueurs. 11 faut alors s'approcher tout près de lui, tirer des coups en Tair, lâcher des chiens qui le harcèlent, et même le pousser avec des bâtons. Quelquefois les chasseurs doivent Tattaquer en face dans sa tanière, et le tirer quand il s'é« lance sur eux. 11 y a, dans ce cas, plus de difficultés et de péril. Les approches de la tanière sont presque impraticables, défendues par des arbres renversés ou des fondrières pleines de neige, et Ton s'expose, sur ce difficile terrain, à toute la colère d'un animal redouta-* ble, que poussent à bout sa peur et son danger.

Bien que Tours, en effet, ne soit rien de plus qu'un poltron révolté, bien qu'il n'attaque jamais l'homme, à moins que des blessures ne le rendent furieux , cependant la chasse à Tours est certainement la plus dangereuse qu'on puisse faire en Europe. 11 est fort, il est

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agile, il a des armes puissantes; ci ce ne sont pas ses dents qu'il faut le plus redouter, mais ses bras et ses griffes. Quand Tours se dresse sur les pieds de derrière et s'élance au-devant de F ennemi, s'il vous serre contre sa poitrine , il vous brise infaiUiblement les cAtes , et s'il vous passe amicalement la main derrière le chignon, il vous ouvre U crâne comme une tabatière. Pendant longtemps on n'a chassé l'ours que derrière des Olets qui abritaient le chasseur. Maintenant qu'on a proscrit cette précaution timide, et qu'on aiguise le plaisir de la chasse par la petite pointe du danger, par l'émotion du combat, des accidents arrivent quelquefois, et j'en ai ouï conter plusieurs. C'est un traqueur étouffé et déchiré par un ours qui, fuyant blessé, le rencontre en son chemin ; c'est le général prussien R. . . , tombé sous les terribles embrassements d'un autre ours , et ne devant la vie qu'à l'adresse de son compagnon de chasse, M. S. . . , qui osa tirer et tuer l'animal sur son corps ; c'est le comte B..., renversé dans une semblable lutte, mais qui, en tombant, frappe heureusement l'ours à coups de poignard, et qu'on trouve, après une demiheure de recherches, évanoui dans la neige sous le cadavre sanglant de son ennemi. En tout cas^ il faut de la prudence, et, même quand l'ours est abattu, quand il paraît mort, on ne doit l'approcher qu'avec défiance et précaution. Sa rage lui rend quelquefois tin moment de vie. Aussi les chasseurs ont-ils toujours un second fusil près d'eux, et, pour dernière ressource, ils portent à la ceintufe un de ces terribles poignards circas^

144 SOLVEMRS DE CHASSE.

siens à qui ne résistent ni fourrure, ni peau, ni cuir, et dont la trempe est si fine , qu ils percent même tout autre métal.

Néanmoins, dans les provinces plus centrales, où les ours sont nombreux, où les bûcherons ont souvent à leur disputer la possession des forêts, la chasse se fait avec moins d'appareil et moins de précaution. Un homme seul , et réduit presque à ses armes naturelles , ne craint pas de renouveler les prouesses des demidieux mythologiques. C'est ce qu on voit, par exemple, dans le gouvernement d'Yaroslaff. Là, un paysan qui découvre la retraite d'un ours ne va pas toujours appeler son voisin pour qu'il l'aide à en gagner la peau ; il se charge bien tout seul de cette périlleuse besogne. Pour défense, il roule une grande corde autour de son bras gauche; pour arme, il porte un fort couteau, ou bien une petite fourche en fer ; pour auxiliaire, il mène un petit chien. Ainsi équipé , notre honmie va bravement à la rencontre du féroce solitaire , que le roquet provoque par ses aboiements et harcèle par ses morsures. L'ours, quand la colère le gagne, se dresse tout debout et s'élance. C'est là que l'homme l'attend. Il abandonne aux terribles étreintes de l'ours son bras enveloppé de la corde, et de sa fourche ou de son couteau , qu'il a tenus cachés pour n'être pas désarmé d'un coup de patte , il frappe la bête dans la poitrine , avec assez de sang-froid et d'adresse pour choisir l'endroit où la peau sera le moins endommagée. Il y a , dans le même gouvernement d'YaroslafT, un village (le nom m'en

est échappé) qui vit d'une singulière industrie : il fait le commerce des ours. On les prend petits, assez loin à la ronde ; on les élève avec la muselière et le bâton ; puis, quand ils ont la taille militaire, et qu^ils savent faire proprement l'exercice à la prussienne, on les vend à des recruteurs étrangers. C'est de ce village que viennent à peu près tous les ours savants qu'on voit, dans le reste de l'Europe, étaler leurs grâces pesantes, au son du fifre et du tambour, dans les foires et les fêtes de campagne. Il s'y est passé naguère, si j'en crois le récit d'une personne en qui j'ai toute confiance, la plus singulière aventure. Un jour de fête , tandis que les femmes étaient à l'église et les honmies au cabaret, tous les ours muselés et bâtonnés, qui semblaient avoir reçu le mot de quelque Spartacus mangeur de fourmis, poussent dé concert un hurlement de révolte. Les plus forts brisent leurs liens, vont délivrer les plus faibles, et tous ensemble, réunis en tumulte , saccagent le village abandonné. C^était vraiment la guerre des Esclaves. Ensuite, munis de leur butin, ils vont établir un camp retranché sur une éminence voisine, comme la plèbe romaine sur le Mont-Sacré. Une fable n'aurait pas suffi pour les réduire ; on voulut employer la force. Mais ils repoussèrent toutes les attaques, et firent même d'heureuses sorties. Il fallut se borner à un blocus d'observation. Alors la faim, l'ennui, la discorde, les eurent bientôt divisés. Plus tôt ou plus tard, chacun s'échappa pour retourner au bois. Mais, une fois dispersés, ils forent repris un à un presque tous , ramenés à la case

comme ie$ nègres fugitifs , et traitée suivant les dispositions du code noir. On pourrait croire que je m'amuse, en racontant cette révolte d'ours, àfaire, en manière d'apologue, rbistoire des révoltas d'hommes. U y a, je l'avoue, plus d'une analogie frappante^ Mais je suis historien, et non f^uliste ; à telles enseignes que lautorité supérieure, avertie de l'événement, décréta qu'à l'avenir il n'y aurait jamais plus de soixante élèves à la fois dans aucune université d'ours.

Avec le3 mœurs solitaires et sauvages qu'indique le seul uom des purs, on peut<îroire qu'ils n'habitent pas le voisinage des grandes cités, Il y eu a peu ^m^ les environs de Saint-Pétersbourg. Cependant quoiqu'il fallût les chercher fort loin, j'ai fait asseiK fréquemment la chasse des ours. Moins je réussissais, plus jo m*obstiuais à recommencer, et les coups beureuj^ que je voyais faire près de moi m'entretenaient dans l^eppoir d'en faire un autre à mon tour. Mais toutes mes tenta^* tives furent également vaines ; mon étoile semblait avoir épuisé sur les élans sa bénigne influence. Une fois nous étions allés jusqu'auprès de la forteresse de Sehlfi(i3el<bourg, à qui PierreJe-Grand douna ce nom parce qu'il en fit la clef (schlusset) de la Neva et de cette mer in*: térieure d'où elle sort, le lac I^oga, qui la relie au grand système de canalisatioq. Notre ours (je veui dire celui qui npus était promis) fut bien enfermé dans l'enceinte; mais, au lieu de venir à nous , le rusé coquiu força la ligne des traqueurs, eu passimt près d'un jeune garçon qui lui jet^ sa hache à la tête i»aus pouvoir lui

ËK RUàSlE. M

faire ré)iroii!$ser chemin. Nou« lavâmes ttotre affront dans le lang de deux pauvres innocents chevreuils, de toutes les races de gibier la plus recherchée au nord de la Russie ) o& elle est très**rare et nouvellement venue ; car on croyait encore, il n'y a pas dix ans, que le che-» vreuil ne pouvait vivre dans ces froides latitudes. Il y était inconnu. Dans une seconde chasse , je vis tuer un grand ours mangeur de viande morte, qui avait la Jambe droite de devant coupée au-dessus du pied ; sans doute il l'avait laissée anciennement dans quelque piège. Mal" gré cette grave blessure, qui devait gêner sa quête car* nassière pendant l'été, et qui le privait du quftrt de ses provisions d'hiver, il était devenu gros, gras, énorme, monstrueux. Une autre fois encore , conduits par lé même guide qui avait dirigé la chasse précédente, nous enfermâmes dans le cercle une ourse et un ourson déjà grand. Nous n'étions que trois tireurs, et, par courtoisie, mes compagnons m'avaient donné la place du milieu. L'ourse fut tuée à ma gauche, l'ourson à ma droite, et Je restai entre deux feux comme entre deux selles.

Le même guignon mé poursuivit sans relâche. Au moment de partir, au moment de charger les malles sur la voiture. J'avais accepté la dernière tentative qui me fut offerte. C'était une chasse préparée pour le duc régnant de... par les veneurs de la couronne, qui la conduisirent avec autant de promptitude que de bon ordre. Les places des chasseurs étalent marquées d'avance dans l'enceinte par des pieux qui portaient leurs numéros. Aux premiers cris des traqueurs, l'ours fut

tué à ma barbe ; et à ma barbe bien glacée, car il faifait un froid de 28 degrés Réaumur. Exposé au nord, le thennomètre est descendu jusqu*à 32 degrés pendant ce bienheureux hiver, le plus rude qu^on ait vu depuis vingt ans, et duquel on disait qu*il avait été mordu par un chien enragé. L'air nous coupait la figure comme avec des lames de rasoir ; les cils mêmes des yeux se couvraient de givre, les paupières se collaient; Von était tantôt borgne, tantôt aveugle, et pourtant nous devions charitablement nous regarder les uns les autres au visage afin de nous avertir au besoin des dégâts de la gangrène blanche. Il avait fallu courir toute la nuit pour gagner le rendez-vous, à cent verstes environ de Saint-Pétersbourg; il fallut toute Fautre nuit pour revenir, et la journée ne fut pas trop longue pour faire deux fois aussi le voyage de la tanière, qui était à quinze verstes plus loin, au fin fond d'une forêt de sapins, touffue, impénétrable, où quatre mois d'hiver avaient amoncelé quatre pieds de neige. Nous passâmes vingthuit heures en traîneaux, et la chasse dura trois minutes. N'était-ce point le cas de répéter, à l'extrémité froide de l'Europe, mon proverbe fait à l'extrémité chaude,

Guerra , caza y amores , Por uo placer mil dolores.

Hais j'avais éprouvé cependant un plus amer désappointement que celui-là et que tous les autres. Un ours nous était indiqué près du village de Tchervino, à trente

cinq ventes de Poméranié. En quittant, avant le point du jour, la grande chaussée de Moscou à cette station de poste, le chemin devint si difficile à reconnaître, que malgré Fhabileté singulière des cochers du pays et Finstinct plus sûr encore de leurs chevaux, nous fûmes plusieurs fois égarés , errant sur la neige à l'aventure ; et je puis dire aussi sous la neige, car elle tombait à gros flocons, et, tout en cachant les traces du petit chemin vicinal, nous enterrait sous une couche épaisse. Enfin, il y avait douze mortelles heures que nous courions en traîneau découvert, quand, au matin, nous aperçûmes les dômes verdoyants de Féglise de Tchervino. Nous touchions à la forge du maréchal ferrant que, par crainte d*incendie dans ces villages de bois si souvent consumés, on met toujours assez loin des habitations. En ce mo* ment nous vîmes venir à notre rencontre un petit traî* neaii qui portait le pope et sa femme. (On sait que les prêtres de TÉglise grecque sont tous pères de famille, et que le sacrement de Tordination n'est donné qu après celui du mariage). Le pope était facile à reconnaître de fort loin , non-seulement à son haut bonnet de fourrure et de velours vert, mais à sa barbe de mougik et aux longs cheveux* qui lui tombaient sur les épaules. En Fapercevant, mes compagnons de chasse et jusqu'aux cochers de nos traîneaux entrèrent dans une colère épouvipitable ; ils grinçaient des dents : u Notre chasse est perdue ! » crièrent-ils d'une commune voix. Je ne comprenais pas pourquoi la rencontre d'un pope devait nous empêcher de rencontrer un ours. Mais on m'apprit

it.

que c'était du plus mauvais augure, ou platAt d*UB pr(H nostic si certain, si infaillible, qu*en pareil cas, la plupart' des chasseurs rebroussent chemin. A moins pourtant qu'ils ne fassent rebrousser chemin au malen* contreux serviteur de Dieu ; ce qui arrive fort bien dans les provinces éloignées , où les seigneurs de la terre ne se gênent nullement avec les ministres du ciel ; et je crois, à cet indice, comme à cent autres, qu'on n'a guère plus de révérence pour les prêtres en Russie qu'on n'en avait naguère pour les moines en Espagne. Le même Russe qui ne mange ni ne tue un pigeon parce qu'il a la forme du Saint-Esprit, qui ne passe point devant la porte d'un temple, même de fort loin, sans faire des génuflexions et des signes de croix , qui jeûne avec la plus sévère austérité les trois ou quatre carêmes de l'année, se moque assez cavalièrement de ses prêtres, qui peut-être aussi, comme les augures romains, se moquent d'eux-mêmes quand ils se regardent en face. Nous eûmes toutefois le courage de passer outre, et de rendre au pope l'humble salut qu'il nous fit. Et même mes compagnons, esprits forts s'il en fut, négligèrent de cracher trois fois par-dessus l'épaule gauche pour conjurer le maléfice. Mais ils furent cruellement punis d'avoir écouté les conseils de l'orgueilleuse raison. A quelques pas plus loin, notre traîneau versa, ayant heurté une grosse pierre cachée sous la neige, la seule peut-être qu'il y eût dans toute la province ; et quand nous arrivâmes au village, étonnés de ne pas voir nos traqueurs déjà formés en ordre de bataille, nous trou-

vâmés notre guide assis devatit sa porte, la tête dans les mains, le visage long d'une aane, qui nous apprit, en poussant de gros soupirs, que d'autres paysans, ses rivaux jaloux y étaient veïius chasser l'ours de l'enceinte où il l'avait enfermé, pour le mener dans un autre canton et le vendre à d'autres amateurs.

Ils y ti'ouvaient double profit à faire :

Leur bien premièrement , et puis le mal d'autrul.

Notre chasse était perdue, en effet. 11 fallut revenir comme nous étions allés, honteux, furieux, regrettant nos peines et notre argent. Pendant le long trajet eu retour, engourdi dans le traîneau sons une couverture de neige, comme un ours dans sa tanière, et non moins ours par la tournure de l'esprit que par la situation du corps, je me mis à faire de profondes réflexions sur les vices de l'économie politique ; et le flambeau de l'expé rience personnelle m'éclairant de sa plus vive lumière, je maudis de grand cœur, sous cette forme nouvelle, les prétendus bienfaits de la concurrence.

L'ours qu'on nous avait si méchamment soufflé fut dénoncé, la semaine suivante, à un gentleman anglais, M. H..., qui habite depuis quelques années la Russie, uniquement parce qu'ennuyé de courir le renard à travers les haies, il est venu chercher des espèces de gibier qui ne se trouvassent pas dans les trois royaumes. M. H. . . est célèbre par son adresse, sa persévérance et son courage. S'y prenant mieux que nous, il marcha droit à la tanière, accompagné seulement d'un guide,

qui portait son arsenal. L*ours, dont on avait' si souvent troublé le sommeil, était de fort mauvaise humeur. Il accepta la bataille, et s'élança intrépidement sur l'ennemi qui venait Fattaquer. M. H... le frappa d*abord de ses deux balles : à chaque coup, Fours fléchissait, poussait un grognement sourd, et reprenait sa course. M. H... saisit sa seconde carabine, et lui passa deux autres balles à travers le corps. Mais, quoique percé à jour comme un crible et perdant son sang par toutes ces fontaines, Fours avançait toujours. M. H... le reçut avec une de ces piques ou longs épieux ferrés, comme on en voit dans les tableaux de Sneyders et de Rubens, dont Fextrémité s'appuie contre terre. Se jetant sur la pointe, tête baissée. Fours brisa le manche en éclats. Il fallut donc lutter corps à corps ; et ce fut à coups de poignard que M. H. . . acheva de tuer cette terrible béte, qui semblait avoir, connue on dit, Fàme chevillée dans la poitrine. Lui-même, après ce rude combat, épuisé de lassitude et de saisissement sans doute, il resta quelques moments évanoui. Cependant M. H. . , ne trouve plus dans la chasse à Fours d'assez fortes émotions; il rappelle un jeu d'enfant. Aussi, le printemps venu, va-t-il se rendre aux Grandes-Indes, pour y chasser le tigre, monté sur un éléphant.

Quant à moi, hélas! chasseur moins blasé, je regrette amèrement de n'avoir pas eu un seul des bonheurs que prennent en dédain les H. . . , les S. . . , tous les grands tueurs d'ours, anglais ou russes. Sijamais ma carabine n'a fait feu sur ces redoutables bêtes, j*ai du moins la

conscience de n'avoir négligé aucune occasion de me trouver en face d'elles. Mais je n'ai pas encore jeté le manche après la cognée, n'ayant pas dit à la Russie le dernier adieu. Si j'y passe un second hiver, Dieu me prêtant vie, je compte bien ouvrir une seconde campagne. J'irai, s'il le faut, jusqu'à Novgorod, jusqu'à Moscou, jusqu'au diable, pour inscrire enfin sur mes états de service la plus noble victoire d'un chasseur européen, pour faire tout au rebours des deux compagnons de la fable,

Vendre la peau de l'ours , bt l'avoir mis par terre.

A peine étais-je de retour dans la ville de Pierre-le- Grand ; à peine la neige d'octobre avait-elle enseveli la terre russe sous le blanc linceul où. elle dort engourdie pendant six mois; à peine les lointaines expéditions, les grandes chasses en battue avaient-elles remplacé les promenades au chien couchant dans les marais d'alentour, que mes amis me disaient : « Vous avez pris de* vaut TEurope (l'Europe signifiait les lecteurs de T//lustratioUj qui avait publié le précédent chapitre) l'engagement de tuer un ours dans notre pays. Il faut que nous fassions honneur à votre signature. » Et, par une sorte d'émulation hospitalière, chacun d'eux s'empressait de m'offrir la chance qui m'avait manqué l'année précédente, en me conviant à la mort de tous les ours que se disputent à grands frais les chasseurs de Saint- Pétersbourg. Grâce à leur complaisance inépuisable que ne rebutait nulle épreuve, les occasions se succédaient sans relâche. Mais vainement ma persévérance égala-t-elle les prévenances de mes amis; vainement

j'accompagnai les uns et les autreg» suivant, comme on dit, la procession de toutes les paroisses; un mauvais sort, un génie malfaisant me poursuivit avec acharne^ ment pendant cinq mois de suitq. Je pris part à nombre de chasses, j^entendis ou vis tuer nombre d'ours, j'assiptai à vingt ou trente haUali en deux hivers, et jamais je ne pus être que Tinutile témoin des prouesses d autrui. Dans une autre saison, j'aurais essayé, pour conjurer ce sort impitoyable, d'une chasse fort singuUère, et où Ton n'a pas à brûler un grain de poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livr^ au chasseur, Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans voient une de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche, vers le sommet du tronc, sàrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa langue, ils lui tendent un piège, le plus simple du mondct Au bout d'une corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une grosse pierre, DU une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand 1 oifTs, par t odeur alléché ^ grimpe au tronc de l'arbre, comme un gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il reopontre en chemin cet obstacle. D'un eoup de patte il détourne la pierre; mais, du bout d(3 sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre retombe sur lui. Il la repousse plus loin^ elle tombe plus lourdement. La colère le gagne , et s'accroît avec la douleur. Plus il e$t frappé, plus il s'indigna; et pltis

il s*indignc, plus il est frappé. Enfin, cet étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que Fours tombe au bas de Tarbre, tué quelquefois, mais au moins tellement étourdi, que les chasseurs, embusqués près de là, n'ont plus qu'à lui donner le coup de grâce.

A défaut de la ressource de cette chasse d'été, je pourrais me faire Thistorien des exploits de mes amis, et raconter ce que j'ai vu faire à la place de ce que je n'ai pas fait. Mais je dépasserais de bien loin l'ample permission des chapitres supplémentaires et complémentaires que tout conteur se donne comme tout dresseur de budget. Les meilleures choses, même la chasse, veulent une certaine discrétion : il faut les ménager pour qu'elles restent les meilleures. Je me bornerai donc, entre cent, à deux exemples. Une fois nous allâmes à cent quarante-six verstes, sur la grande chaussée de Kowno, voyageant d'un soleil à l'autre, mais pouvant nous diriger à la lueur des lanternes de la ligne télégraphique qui, à toute heure de jour et de nuit, annonce à Saint-Pétersbourg que « l'ordre règne à Varsovie. » Deux ours nous étaient promis ; ils furent tués en effet le même jour : l'un le matin, dans mon voisinage, l'autre le soir, presque sous mon fusil. Quoique enfermé dans un cercle de traqueurs qui faisaient im vacarme infernal, celui-ci ne voulait pas quitter sa tanière. Il fallut, littéralement, l'en chasser à coups de bâton. Une fois sur pied, et grognant toujours, il se di-

rfgeait droit sur moi , passant en biais devant mes camarades. Déjà j'entendais son pas faire crier la neige glacée ; déjà je voyais sa marche entre les arbres qui s'écartaient respectueusement devant lui ; j'attendais seulement qu'il sortît d'un petit massif de jeunes pins pour le tirer à vingt pas bien en vue, lorsque mon voisin de gauche l'arrêta court en lui mettant une balle dans l'oreille.

L'autre aventure mérite un peu plus de détails. C'était dans les derniers jourç d'un long et rude hiver, lorsque le soleil, s'élevant un peu plus haut sur l'horizon, sans fondre encore l'épaisse couche de neige qu'ont amoncelée quatre mois de gelée incessante, commence à tempérer l'air par des rayons moins obliques et plus prolongés. Des paysans, partis d'un certain village de Zabich, dans le gouvernement de Novgorod, vinrent proposer à mon fidèle compagnon de chasse, M. R. T. , une grande expédition. A les en croire , ils avaient dans leurs alentours, d'abord un troupeau de cerfs, de cette espèce appelée cerf du Nord, et qui tient comme le milieu entre celui d'Allemagne et le renne des Lapons ; puis six ours, tous reconnus et parqués, tous bien endormis et bien engourdis. Il n'y avait plus qu'à en faire un massacre, une boucherie, une capilotade. L'offre était séduisante; mais, en cherchant, le compas à la main y sur une carte de la Russie d'Europe presque aussi détaillée que celle de Gassini, nous reconnûmes que ce bienheureux village de Zabich était à deux cent vingt-cinq verstes de Saint-Pétersbourg. Cependant cette

15S SOUVEXIHS DE CHASSE.

grande distance ne put nous rebuter, et nous résolûmes, entre cinq bons compagnons aguerris, de Caire une campagne de plusieurs jours. Aussi fallait-il voir de quelles provisions s'emplit Tavant de nos traîneaux ! D'un côté, c'étaient des bouteilles de bordeaux, de bourgogne, de Champagne, de madère, de porter, de cognac; de lautre, des côtelettes, des biftecks, des poulardes, des galantines, des langues, des saucissons, groupés autour d'un magnifique pâté de foies gras, et couronnés de figues de Smyri^e, de raisin» de Malaga et d'oranges de Portugal ; puis un nécessaire de cam* pagne, puis une cuisine portative. Nous aurions pu traverser l'Arabie Pétrée en dinant chaque jour comme au Rocher de Cancale, I^es chasseurs russes n*oublient jamais, sans le connaître, le proverbe des Espagm>ls9 qui, l'ayant fait, ne savent pas le pratiquer : TripM llevan eorazon; ce que Rabelais eût traduit : a C'est la bedondaine qui porte le cœur. » Et je trouve, apfèa avoir goûté des deux régimes, que les chasseurs russes ont grandement raison.

Ainsi pourvus contre la soif et la faim, nous entre* prîmes gaiement notre longue promenade armée. Tant que nous restâmes sur la grande chaussée de Moscou « c'est-à-dire jusqu'au relais de Tchoudova, à cent dix verstcs, nous allâmes au galop de nos troïkas, qui font lestement cinq lieues à l'heure. C'était presque le train d'un chemin de fer. Mais ensuite, sur une route de traverse qui commence à Grousina, lieu célèbre par les somptueuses et foU^s constructions qu'y fit élever le

comte Aralchéeff, ce favori détesté de Tempereur Alexandre « nous dûmes prendre des traîneaux à deux places y menés par deux chevaux en arbalète. Ce ne fut plus que le train des messageries royales. Puis enfin, une fois hors des routes construites , il fallut nous blot» tir chacun dans un petit traîneau de village que tire après lui, entre deux bâtons pour brancard, un petit cheval attelé par quelques ficelles. C'était le train d un fiacre à Fheure. Et, franchement, soixante verstes sont longues à faire ainsi, par une nuit sombre et froide, par un vent glacial, aigu, pénétrant, qui vous fend le visage, qui balaie, roule et fouette incessamment sur vous d'épais tourbillons d'une neige fine et acérée. C'est alors que, malgré pelisses et fourrures, la rigueur du climat trouve quelque endroit où se faire sentir. Les dents ont froid dans la bouche. Mais on serait bien in« juste, même en grelottant, d'accuser le pauvre animal qui vous traîne ; il faut au contraire le plaindre et l'admirer. Impassible au milieu de ces tempêtes d'hiver, sachant reconnaître des chemins à peine tracés que la neige recouvre chaque jour, un méchant bidet sans figure ni tournure, dont on ne voudrait pas pour porter des choux à la Halle , fait soixante verstes au trot, d'une seule traite, à travers champs, à travers bois, franchissant les clôtures, les fossés, les rivières, et les ravins profonds où l'on entre en se précipitant d'une montagne russe pour sortir en remontant contre une roche à pic. Et vous croyez qu'on a quelque soin , quelque souci de ces pauvres bêtes , si fortes , si patientes , si

précieuses malgré leur laideur. Quand elles arrivent, on leur permet d'abord de brouter un peu de neige pour se rafraîchir ; elles n'ont pour cela qu'à étendre le cou. Puis, leur tournant la tête du côté du traîneau où elles peuvent manger le foin qui a servi de litière au voyageur, on les laisse habituellement dans la cour, à la belle étoile. S'il vient à neiger pendant la nuit, on voit tout à coup, le matin, se secouer une masse blanche qui était restée jusque-là parfaitement immobile; c'est le cheval qui a fait quinze lieues la veille et qui va recommencer le lendemain.

Malgré les difficultés du chemin, les fréquents changements d'équipages, la longueur du souper et le thé pris à toutes les stations , nous arrivâmes en vingt-quatre heures au village de Zabich. Il était midi, et nous voulions utiliser le reste de la journée. Mais il fallut rabattre des illusions de l'espérance. C'est ordinaire dans la vie. D'abord les cerfs avaient quitté la contrée. Je ne suis même pas bien sûr qu'ils y fussent jamais venus. Cependant, pour l'acquit de leur conscience, nos paysans nous montrèrent des bois tombés à l'automne. Nous touchions au printemps, l'argument était sans réplique. Ensuite, des six ours promis, l'un était déjà tué par les officiers de la garnison de Novgorod, un autre vendu au chasseur du comte ..., et un troisième avait fait comme les cerfs; il était parti, ou n'était pas venu. Il nous restait donc à chasser trois ours. Le premier, dans une battue mal dirigée, se leva devant les traqueurs avan que les chasseurs fussent

placés ; il prît la clef des champs. Les deux autres furent tués, mais par mes camarades. Je n*eus encore que la fumée du rôti. A la seconde traque , où était en^fermé un ours énorme , j'avais le n"* 3 , la meilleure place au centre d'une ligne de cinq tireurs. Eh bien ! le sot animal, blessé par le n"* 1, alla se faire achever par le n" 5, après avoir décrit une petite courbe devant moi, assez près pour se faire entendre, pas assez pour se laisser voir.

Avant de retourner à Saint-Pétersbourg, nous gagnâmes, par une marche de flanc, le village de Lipowki, oùDmitri, notre vieille connaissance, nous préparait une chasse aux élans. J'en tiiai un , pour ne pas rentrer au logis les mains nettes, et ce fut du moins une fiche de consolation très-honorable. Mais d'ailleurs la chasse à l'ours ressemble en ce point à la grande chasse à courre : c'est qu'il y a du plaisir pour tous ; c'est que, sans rien tuer, sans rien voir, on y prend une part active et presque égale à celle des chasseurs que la chance favorise. Quand on arrive au rendezvous par une marche pénible à travers des forêts sauvages ; quand on pénètre dans ces profondes solitudes où l'ours établit sa retraite ; quand l'immense cordon des traqueurs se déroule silencieusement autour de l'enceinte, laissant un homme à chaque vingt pas; quand on arrange le poste de combat que le sort vous attribue ; quand part le coup de fusil du signal ; quand toutes les voix poussent ensemble d'effroyables clameurs , et que les haches frappent les arbres à coups

redoublés; quand, au milieu de ce vacarme, Toreille cherche à distinguer le faible bruit d*un pas sur la neige ; quand Fœil inquiet perce en tous sens les fourrés; quand, l'àme ouverte à Tespoir, et le doigt sur la détente , on attend ce terrible animal qui peut-être vendra cher sa vie ; quand à Fémotion de Tattente se joint celle du combat, et que, de sa pointe épicée, le danger assaisonne le plaisir ; alors le cœur bat à rompre la poitrine ; alors il se forme de tout cela une sensation étrange, impérieuse, enivrante, que ne peut donner nulle autre chasse , et que font connaître peu d'événe- • ments dans la vie. C*est pour cela qu*on brave si résolument les distances et les frais , qu*on fait de si lointaines et de si coûteuses expéditions. Au retour, nous nous amusâmes, pendant le trajet, à récapituler nos allées et venues , et le trésorier fit aussi l'addition des dépenses générales. D'un côté, le total touchait à six cents verstes, de l'autre, à 2,000 roubles. C'est le trajet de Paris à Bordeaux et la solde annuelle d'un capitaine de cavalerie. Ces chiffres me rappelèrent la chasse où j'avais tué, pour la première fois de ma vie, un chevreuil. Il y a longtemps de cela; j'étais alors étudiant à Dijon. Nous allâmes un beau jour, deux amis et moi, lâcher une couple de corniaux dans les petils bois qui couronnent les coteaux de notre précieuse Côte-d'Or. Nous avions loué une cariiole à frais communs, et nous mangeâmes une omelette chez le gardechasse, qui reçut un généreux pourboire. Le soir venu, en jouant au boston à un sou la fiche, nos mamans di-

«aient à leurs amies : « Voyez un peu comme ces jeunes gens sont fous ! ils vont chasser à trois lieues de la ville , et dépensent trois francs chacun. ')

Avec tout cela, j'étais revenu de vingt expéditions sans un seul ours. C'était douloureux, c'était humiliant. Et le 1*' mars, qui vint fermer toutes les chasses, hors celles des animaux nuisibles, amena le grand carême, qui ferma tous les théâtres, car les Russes observent leurs quatre carêmes de Tannée avec autant de rigueur que les Turcs le rhamadan. C'était l'époque fixée pour un voyage à Moscou. Déjà notre voiture était hissée sur ses patins, et nos malles sur la voiture. Nous allions partir; plus d'ours, de battues, d'émotions; plus de plaisir et d'espérance ; plus de chasse. Mais voilà qu'une fête se prépare au palais impérial ; un contre-ordre arrive ; nous restons quelques jours encore à Saint-Pétersbourg. Tout espoir n'est pas perdu.

Le lendemain matin, vers onze heures, je reçois un billet de mon ami M. R. T. « Accourez, me dit-il; nous avons un ours à soixante verstes de la ville ; un paysan finnois vient de me le vendre. Accourez , il faut partir sur-le-champ. » Un ours à soixante verstes ; quelle bonne fortune! C'était comme s'il eût fait la bonne moitié du chemin à notre rencontre. Je m'équipe aussitôt en chasseur hyperboréen, depuis les bottes de feutre, si douces et si chaudes dans la neige, jusqu'à la casquette de loutre , si chère à l'épicier de Paris , et sans oublier de ceindre sur mon caftan de peau de veau marin mon bon poignard circassien. Puis je jette ma

pelisse sur mes épaules, et, prenant sous le bras ma carabine double, j'accours chez M. R. T. Deux autres camarades, M. A. et M. G., s*y rendaient de leur côté. Mais il fallait régler quelques affaires, déjeuner, atteler les traîneaux. Bref, nous ne partîmes qu'à une heure de l'après-midi. C'était un peu tard, sans doute, pour chasser à quinze lieues, par une courte journée d'avant l'équinoxe. Mais nous regagnâmes en célérité le temps perdu ; et , malgré le mauvais état des routes , malgré les terribles ouhhâbi, ces fossés, ces ravins que creuse peu à peu le traînage, assez profonds pour qu'un équipage y disparaisse tout entier, comme un bateau de pécheur entre les vagues de l'Océan, nous arrivâmes en quatre heures au village de Nénémaki, celui du Finnois et de notre ours.

Allant toujours au nord, nous avions fait, par le plus beau temps de gelée , par un soleil radieux qui rendait la neige éblouissante comme la rosée de mal, un petit voyage intéressant et pittoresque. Beaucoup plus accidentée que les provinces méridionales de l'empire russe , et presque montagneuse après des plaines interminables, la Finlande offre d'admirables paysages d'hiver. C'est la nature boréale dans toute sa mâle et austère beauté. Je n'oublierai point un petit lac que, pour abréger, nous traversâmes d'un bout à l'autre sur la glace, entre deux rangées déjeunes pins verts qu'on plante d'espace en espace pour marquer le droit chemin pendant les nuits et les tempêtes de neige. Ce lac peut avoir deux lieues de long. Dans nos pays, ce serait une

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mer intérieure; mais, près du Ladoga et des autres grands lacs du nord de la Russie, c*est à peine un étang. Il est charmant à voir, et plus charmant encore à parcourir. Des hauteurs voisines, cette tranquille nappe blanche, qui étend à travers un pays rocheux et boisé ses dentelures capricieuses , offre un coup d'œil semblable aux rivages de la mer sur une plage bizarrement échancrée par les flots; et, quand on le traverse, en glissant sur Tépaisse écorce qui couvre ses abîmes , les points de vue se déroulent, toujours variés, toujours intéressants. Tantôt c'est une profonde baie qui s'enfonce dans d'épaisses forêts de sapins , dont les lourdes branches noires sont brodées d'un mince liséré de givre étincelant; tantôt c'est un promontoire qui s'avance, portant sur sa tête de granit quelque église de village avec ses cinq coupoles verdoyantes, ou quelque maison de campagne, d'une forme étrange, déjà asiatique et chamarrée d'ornements aussi bizarres que son architecture. Mais je ne suis pas peintre de paysages; il est temps de revenir à nos féroces moutons.

Nous étions donc à cinq heures au village de Mené* maki. L'ours n'habitait pas très-loin, au dire de notre guide, qui, la veille, en suivant dans les bois je ne sais quelles traces, l'avait aperçu tout à coup dans son antre , comme on voit un lièvre au gîte , et qui s'était retiré vite et sans bruit, faisant des brisées à sa manière, c'est-à-dire traçant tout le long du chemin de petites croix sur la neige avec le bout d'un bâton. Mais il nous restait à peine une heure de jour; impossible,

im SOUVENIAS DE CHASSE.

en si peu de temps, de réunir une armée de traqueurs, de la conduire sur le champ de bataille et d'exécuter enfin une battue dans les règles. Nous dûmes prendre le parti d'attaquer Tours dans sa tanière. De petits traî* neaux villageois, attelés en un tour de main, nous conduisirent rapidement dans son voisinage. Mettant pied à terre, nous tirâmes silencieusement au sort à qui marcherait seul sur la tanière avec le guide. C'est l'usage, et, dans ce cas, les camarades du chasseur heureux s'échelonnent dans le bois , à cent ou deux cents pas de lui, prêts à tout événement. Ils ont au moins la chance d'achever un ours blessé , quelquefois même de tuer un ours manqué , car lorsqu'à travers un fourré impénétrable, cet animal, rapide et léger malgré sa forme épaisse, s'élance de son trou comme un lapin pressé par le furet s'élance du terrier, le coup de fusil n'est pas toujours facile et sûr. Et si, pour fuir, l'ours est obligé de se jeter au-devant du chasseur, le cœur peut battre, la main peut trembler. Qui sait enfin? La réserve aura peut-être à secourir le corps de bataille.

Mes amis, R. T. et A., s'étaient mutuellement promis de me donner la longue paille si le sort les favorisait. J'avais donc trois chances contre une. Mais cette paille enviée échut à M. G., qui, me connaissant moins, ignorait que je fusse encore innocent du meurtre d'un ours. 11 marcha donc en avant, seul avec le guide, n'ayant à tirer que les deux coups d'un fusil français de gros calibre. Nous autres, les trois disgraciés du sort, nous entrâmes dans le bois, â droite et à gauche, for-

ËX RUSSIE. 167

rnani comme un demi-cercle en arrière de notre heureux compagnon. J'avais à peine gagpé ma place, la plus éloignée du centre. Un coup part; puis, après quelques minutes, un autre coup; puis, après un nou-r veau silence, je crois entendre des cris, un appel, un appel pressant. Faut-il aider M. G, à luer ee dur animal que le^ balles traversent souvent sans Tarrâter? Faut-il le secourir contre un ennemi rendu furieux par ses blessures? Sans plus réfléchir, et tandis que nos deux amis, croyant tout fini, regagnaient les traîneaux^ je me jette à travers bois, marchant aux voix qui appelaient, c'est-à-dire me heurtant aux brapcbes et aux racines des arbres, et roulant à chaque pas dans la neige , mais tenapt toujours ma carabine au«-dessu8 de ma tête, conmie on dit que Jule§ César naufragé tenait ses Commentaires au-dessus des flots de l'Hellespont. J'arrive enfin près de M. G., qui m'attendait, souriant et le doigt sur la bouche. 11 se penche à mon oreille : u Ce n'était pas un ours, me dit-il, que notre homme avait vu, mais une ourse avec trois grands our* sons de l'an dernier. J'ai pii distinguer la mère et lui mettre une balle dans la tête. Les oursons, effrayés, se sont d'abord enfuis} mais« se voyant seuls, ib sont promptement revenus au giron maternel. J'en ai tué un de mon second coup ; les deux autres sont là qui vous attendent, n Je m'approchai de la tanière avec empressement. Ce n'était pas, comme d'habitude, une espèce d'antre ou de grotte pratiquée sous les racines de quel-* que arbre abattu^ maip simplement un large trou creusé

dans la neige, au fond d'un petit ravin naturel, bien abrité d'ailleurs par un groupe serré de hauts sapins. C'est là que nichait toute cette couvée. En regardant de Tun des bords les plus élevés, je ne vis d'abord qu'une niasse noirâtre , sans forme et sans mouvement. Mais je discernai bientôt, à gauche, la grande mère ourse, qui jetait du sang par les deux oreilles, et près d'elle, sur le flanc, un des oursons qui avait l'œil hors de la tête; à droite étaient blottis, immobiles, ses deux fils survivants,

Non pas des plus petits.

Mais garçons de quinze ans , si j'ai bonne mémoire ;

je veux dire oursons de quinze mois , et qui auraient quitté leur mère au printemps. « Attendez,, me dit M. G., je vais faire du bruit; ils remueront, r^ En effet, à peine avait-il frappé contre un arbre avec le canon de son fusil, qu'un ourson, le plus noir de toute la bande , se leva sur ses pieds, dressa la tète et me regarda fixement. Je le visai entre les deux yeux et lui brisai le crâne. A mon coup, le troisième s'élança du trou d'un seul bond, fuyant une autre fois à travers les arbres. Mais je pus le suivre du regard, malgré l'épaisseur des fourrés, et, le tirant un peu de haut en bas, je le clouai par terre avec ma seconde balle. 11 resta d'abord quelques moments immobile, comme mort; mais bientôt, reprenant sa vie et sa course, il essaya encore de s'enfuir. Que faire? Nos armes étaient vides, et charger à balles forcées n'est pas une brève opéra-

tion. Mon parti fut pris sur-le-champ. Donnant au paysan ma carabine, je tirai mon poignard et me jetai à la poursuite du blessé. Comme il ne faisait guère que se traîner dans la neige, je le rattrapai au bout dune vingtaine de pas. Quand il vit que j'allais Tatteindre, s'aidant de ses grifTes , il se dressa tout debout contre un arbre, et m'attendit là, les bras ouverts, la gueule aussi, montrant toutes ses dents et grognant de toutes ses forces. Attaquer ainsi un grand ours eût été une imprudence folle. Désarmé d'un coup de patte, on serait pris et broyé dans ses embrassements. Mais celuilà n'était guère plus gros qu'un fort chien de Terre- Neuve ; il n'y avait donc nul danger sérieux à lui livrer bataille, même en prenant l'ofTensive. Aussi, malgré dents et griffes, je lui enfonçai ma forte lame circassienne dans la poitrine jusqu'à la garde. Il tomba sur le dos; mais l'élan que j'avais pris, joint au peu de résistance que trouvent ces armes terribles, me fit rouler^ par-dessus lui, la face sur la neige et englouti jusqu'aux épaules comme si j'eusse fait un plongeon dans la rivière. Et ce diable d'animal, quoique percé d'un tel coup d'estoc, quoique enfoncé sous moi dans un amas de neige, grognait encore sourdement. Il fallut un second coup de poignard pour lui faire rendre Tàme.

La chasse était faite, heureuse et brillante. Mais il restait à emporter les victimes de notre double coup double. Ce n'était pas facile à travers cet épais fourré tout entrelacé de branches mortes et de vieux troncs pourris ; nous étions embarrassés de nos dépouilles

opiines. Heureusement que des bûcherous viùreut à notre aide, attirés parle bruit du combat. Trois vigou^ reux eompères prirent d'abord les trois oursons, qu*ils portaient âur leur dos, la tête en bas, par les pieds de derrière passés sur leurs épaules ; puis, les reins plies, ils gagnèrent un traîneau qui s*avançait autant que possible à notre rencontre, et dont nous avions grand'peine à retenir, en lui bandant les yeux, le cheval épouvanté par l'odeur de Tours. Nous revînmes ensuite tous en«* semble chercher la mère, forte béte qui pesait trois à quatre cents livres. On lui lia les pieds ^ on lui passa un petit tronc d'arbre entre les jambes, de la tète à la queue, pour remporter en long, et quatre hommes s^aitelant, deux devant, deux derrière, le convoi se mit en marche précédé de deux sapeurs, M. G. et moi, qui, la baohe à la main, ouvrions la route en coupant les branches sur nos têtes et les racines sous nos pieds. Nou0 arrivâmes au traîneau, épuisés par ce rude labeur, tout essoufflés, tout haletants, et inondés de sueur ecnnme en pleine canicule.

Le soleil se couchait en ce moment. Semblable à un vaste incendie, il teignait tout le ciel de rayons violets, dont réclat un peu dur ae reflétait en nuances adoucies sur Fimmense nappe de neige, sur les vertes coupoles, sur le blanc liséré des arbres. La nature entière s^était fardée d'une teinte d'améthyste ; on eût dit un tableau de Tintoret. C'est ^ dans les régions du Nord, la covl^ leur ordinaire d'un beau coucher de soleil, au heu de l'or et de la pourpre du Midi. Avec ce dernier spei^aele.

EN RUSSIE. ITl

nous nous ^embarquâmes sur notre lac glacé, et à dix hepres du soir nous étions au château de L. , où Ton préparait une chasse au loup pour le lendemain matin. Je m'endormis j après un gai souper^ avec la douce sa^^ tisfaction d'avoir enGn réalisé mon rêve de chasseur, et de pouvoir dire aussi : ^ J'ai tué un ours ! » si toutefois^ à la chasse comme en mathématiques, deux moitiés peuvent valoir un tout.

J'avais écrit ce petit bulletin au retour d'une expédition que je croyais bien la dernière. Nous étions arrivés à la fin du mois de mars des Russes, c'est«à«-dire près*que à notre mi^avril. C'est l'époque ordinaire du dégel et la clôture forcée de toutes les grandes chasses ; car, dès que la neige fondue inonde leurs tanières, les ours, sortant d'un engourdissement de six mois, cessent leur vie d'anachorètes, pour réparer le long jeûne de l'hiver par les bombances de l'été. Maigres et efflanqués, ils commencent aussitôt à faire Tample provision de graisse dont ils vivront le carême suivant. Cependant l'hiver tenait bon. Alors que nos campagnes de France étaient déjà vertes et fleuries, alors que le lilas embaumait nos jardins, lâchas une épaisse couche déneige, amoncelée pendant cinq mois, couvrait encore la terre inerte, et le thermomètre descendait chaque nuit à 10 ou 12 degrés Réaumur.

Ce fut à cette époque, printanière habituellement, que mes amis reçurent la proposition d'une autre grande chasse dans le gouvernement de Novgorod. Mais ce

i7t SOUVENIRS DE CHASSE.

n'étaient pas cette fois de simples paysans qui venaient offrir aux amateurs Tours découvert et surveillé par eux. Une espèce de marchand de bois, demi-bourgeois demi-manant, et faisant toute sorte de conmaerces, avait imaginé de retenir sur arrhes tous les ours d'un district pour les revendre aux chasseurs de la capitale. Où. diable la spéculation va-t-elle se nicher? Dieu sait à quel prix rapproche du dégel lui avait fait avoir une denrée qui devait fondre avec la neige ; on convint cependant de lui donner 75 roubles pour chaque ours qui serait tué, tiré ou seulement vu par les chasseurs. C'était un singuher honune que ce négociant en bétes fauves. Il était porteur d'une de ces figures cocasses qu'on n'oublie point dès qu'on les a vues : une large trogne lie de vin, encadrée dans une barbe rare et longue, couleur de café au lait. Et puis il avait une telle peur de sa marchandise qu'on le voyait seulement paraître pour l'enrôlement des traqueurs. Dès que la chasse commençait, il se terrait quelque part comme un blaireau pour ne remontrer son nez violet qu'après YhaUalh A l'en croire , il avait accaparé onze ours, dont le plus proche était à ce même .village de Zabich où nous avions déjà fait une précédente campagne ; les autres s'échelonnaient dans les environs, à quinze, vingt, trente verstes de distance l'un de l'autre, de sorte que le dernier avait son domicile à plus de trois cents verstes de Saint-Pétersbourg. Tout le monde convenait que c'était la plus lointaine expédition qu'on eût encore tentée, et la plus aventureuse à cause de la saison. Mais ce fut, je crois, un attrait de

plus, car la prudence ii*est pas plus la vertu des Russes que Favarice n'est leur défaut; généreux par essence, ils sont prodigues de tout, même de leur vie. L*on fit des préparatifs comme pour une campagne du Caucase. Nous étions neuf volontaires, sans compter quelques gens de service, et une espèce de frécieuj, factotum^ appelé lermyl (Jérémie), que nous primes en passant au village de Tozna. Il était valet de chambre et cuisinier dans les cabanes où nous faisions halte, cocher sur la route, piqueur à la chasse, et s'acquittait de tous ces emplois avec intelligence et célérité.

Nous partîmes en trois corps de cinq traîneaux chacun, à quelques heures d'intervalle, pour trouver plus sûrement des chevaux jusqu'au rendez-vous. J'étais de Tavant-garde, qui préparait les relais des autres. Notre départ se fit au beau milieu d'une nuit froide et tempétueuse. La bise soufflait, nous jetant au visage une neige fine, serrée, pénétrante, et nous dûmes faire de nos foulards des espèces de masques ou de voiles pour garantir nos yeux de ses coups répétés. Mais , dès le lendemain, le temps se calma, s'adoucit; le soleil perça les nuages, une douce chaleur attiédit l'air, et nous craignîmes sérieusement que le marchand d'ours n'en fût pour ses arrhes et nous pour notre peine, c'est-àt dire que le dégel ne se fît sur-le-champ ; car, dans ces régions polaires, où la terre n'est vivante que la moitié de l'année, où il faut, en quatre mois, faire toutes les moissons ; du labourage à la récolte, on passe sans intervalle, par un changement brusque et complet, des

m SOUVENIRS DE CHASS-E.

glaces de l'hiver aux ardeurs de Tété. Cependant nous avancions toujours avec courage, et nous avions atteint la partie nord du gouvernement de Novgorod, presque à mi-chemin entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Là s'étendent d'interminables forêts, coupées de loin en loin par de pauvres villages qu'entourent quelques champs labourés. Mais ce ne sont plus les bois rabougris de la Finlande ; j'avais enfin trouvé les véritables forêts du Nord, où toutes les essences d'arbres, pins, sapins, bouleaux, trembles, érables, prennent également des proportions gigantesques, et s'élancent, en jets droits et réguliers comme une colonne, à des hauteurs démesurées. En admirant les magnificences de cette végétation vigoureuse, on s'étonne, on s'afflige de voir avec quelle incroyable et quelle alarmante insouciance les forêts sont traitées en Russie. Dans les battues , par exemple, il arrive fréquemment que, pour occuper le temps et se réchauffer les mains , chaque traqueur s'amuse à abattre quelque grand arbre près duquel on l'a posté, et qui tombe avec fracas en écrasant ceux d'alentour. J'ai vu des paysans couper un grand pin par le pied, comme le sauvage de Montesquieu, pour extraire du tronc une balle qu'un chasseur y avait logée en déchargeant sa carabine. Pour eux, une once de plomb était plus précieuse qu'un arbre de haute futaie. Aussi les forêts sont- elles littéralement jonchées d'arbres abattus, qui pourrissent sur place, des racines aux lïranches, parce que personne ne prend la peine de les ramasser.

Le suriendemain de notre départ, vers midi, nous étions tous réunis au village de Zabich, et la chasse enfin commença. J'en ferai brièvement le journal. La première battue fut malheureuse. L'ours était aux aguets ; il s'échappa à l'approche de notre armée de traqueurs , à laquelle il est difficile d'imposer un complet silence , puisqu'il y a dans les rangs autant de femmes que d'hommes. C'était le même animal qui nous avait joué le même tour quelques semaines auparavant. Sans nous rebuter de ce début sinistre, nous remontâmes en traîneau et nous courûmes toute la nuit pour gagner une autre enceinte. Au point du jour chacun était à son poste, et l'ours cette fois nous avait attendus. Éveillé par les cris des batteurs, et levé par un courageux mâtin, il vint à nous sans hésiter, se dirigeant entre mon voisin de gauche, le colonel G., et son voisin du même côté. D'une petite éminence où j'étais posté, j'eus du moins le spectacle de tous les actes de la tragédie. Bête de haute taille , l'ours s'avançait résolument en droite ligne , la ièie levée et poussant de loin en loin un souffle bruyant comme celui d'un chat qui fait tête aux aboiements d'un chien. C'est son habitude à la vue de l'homme. Les premiers coups qu'il reçut le firent à peine fléchir ; il n'avança que plus vite et avec plus de colère. A la seconde décharge il s'arrêta, toujours droit sur ses jambes , la tête toujours haute et jetant des regards ardents où se lisaient les plus tendres reproches. Une balle dans la tête l'abattit ; mais il était mort debout, comme un roi.

Vers midi, les traqueurs d'un autre village situé à quatre ou cinq lieues plus loin entouraient une seconde enceinte. Tiré par mon voisin de droite, Fours franchit la ligne grièvement blessé, et des paysans se mirent à sa poursuite avec leurs chiens sur la trace du sang. Mais nous n'attendîmes pas leur retour ; nous voulions faire une troisième battue le soir même. Cependant la fatigue était si grande, après tant de courses sans repos, que trois chasseurs seulement suivirent jusqu'au bout le plan de bataille. Un quatrième nous rejoignit, poussé par une noble honte. Nous avions compté sur la Ion* gueur des jours qui, depuis Téquinoxe, avaient crû rapidement, car il faut passer des journées de décembre, qui n'ont pas cinq heures de soleil, aux journées de juin qui sont sans nuit. Et notre calcul eût été juste à toute autre époque ; mais il fut dérangé par l'état des chemins. Nos chevaux s'enterraient à chaque instant dans la neige amollie ; à peine pouvaient-ils marcher au pas. Il était six heures au moins quand nous atteignhnes le village où nous devions recruter nos traqueurs. Nous sautons à bas des traîneaux, nous courons de porte en porte, criant à la battue conune on crie au feu. Bientôt quarante à cinquante paysans se rassemblent, hommes, femmes, enfants. Nous les poussons devant nous comme un troupeau. Mais nous n'avancions pas mieux dans les bois que nos chevaux sur la route. On ne voyait, sur toute la ligne en mouvement, que des moitiés de figures humaines; tous enfonçaient dans la neige jusqu'à la ceinture. Et la nuit était tenue. La battue se fit littéra-

lement au clair de la lime, si Ton peut appeler lune un mince croissant qui jetait une lueur maigre et blême à travers les nuages pluvieux. Mais notre constance ne reçut pas son prix. Que les paysans nous eussent • trompés, soit en annonçant un ours imaginaire, soit en laissant faire la battue après avoir eux-mêmes chassé Tours, toujours est-il que nous fîmes encore buissoo creux.

Nous allâmes, Foreille basse, rejoindre nos compagnons mieux avisés, qui nous attendaient en dormant au village où se faisait la chasse du lendemain. On nous descendit, vers deux heures du matin, devant une pauvre et sombre isbah de paysan, le meilleur gîte de Tendroit. Une bonne femme, à demi vêtue de peaux de mouton crasseuses, vint au-devant de nous, tenant entre ses dents une mince planchette de bouleau allumée par Fautre bout. A la lueur de cette chandelle primitive, dont notre mère Eve dut faire usage dans le paradis terrestre, elle s*occupait, malgré Fheure avancée, à tisser de la grosse toile sur un petit métier, tout en agitant le berceau de son enfant qui pendait, par quatre ficelles , au bout d*une perche flexible clouée au plafond. Son mari , vieux militaire , avait rapporté de ses dix-huit années de service le privilège de porter la moustache du soldat au lieu de la barbe du mougik. Ils étendirent de la paille sur le plancher de f isbah, et nous fûmes bientôt tous endormis, qui sur sa pelisse, qui sous sa pelisse, qui dans sa pelisse ^ suivant les goûts et les tempéraments.

Dans C6 village de Lévova (je n*ai pag oublié gon nom), deux ourg nous étaient promig, auggi voising Fun de Tautre que peuvent Fétre deux ourg. Noug rêvions donc bataille et victoire , lorsqu'au petit jour, le bruit de grosses bottes, battant le plancher gur lequel nous donnions, mit brusquement fin à nos songes dorés. En ouvrant un œil avec effort, j*aperçug cinq ou six graves mougiks barbus qui faisaient des révérences et des si* gnes de croix, non point à nous, mais aux saintes images disposées en chapelle domestique dans un coin de la chambre. C'est aux images qu'est toujours le premier salut. Us nous saluèrent ensuite fort poliment. Ces bra*ves gens venaient nous avertir qu'il ne restait rien à faire pour nous dans leur pays« Ne comptant plus avant le printemps sur la visite des chasseurs citadins, les paysans avaient fait comme les restaurateurs qui man^ gent leurs provisions, quand le chaland manque, plutôt que de les laisser perdre. Ils avaient eux-mêmes chassé les ours. « Adieu, paniers ^ vendanges sont faites. » Il ne nous restait plus qu'à déloger sans tambour ni trompette, et lestement, car nous avions à fuir un ennemi formidable qui déjà nous poussait Fépée dans les reins^ te dégeh En deux jours toute la nature avait changé d'aspect. Comme si les vieux sapins eussent secoué leurs bras engourdis, de pesantes franges de givre tombaient lourdement de leurs cimes sur la terre. La neige n'étalait plus aux yeux sa nappe unie, ferme, diumantée, où se reflétaient toutes les nuances du ciel ; ^l'ime teinte morne et fade, d'un aspect humide et

spongieux, on la voyait partout à la fiûi s'affiûsser et se fondre. Déjà Teau ruisselait sous sa masse compacte encore à la sur&ce. On entendait comme un bruit sou* terrain semblable à celui de la source cachée qui fait bouillonner la boue vaseuse des marais. Peu à peu ces invisibles petits ruisseaux , réunissant leurs mille filets et fareuvant des pentes favorables à leurs co^rs, fer» Hudent des torrents, des rivières, des fleuves, qui en** traînaient avec fracas, dans leur lit improvisé, les ama| de neige et les glaçons flottants. La campagne ressembla bientôt à un vaste lac, non point tranquille et doux, mais roulant, j^écipitant, heurtant dans tous les sens ses ondes furieuses et bouillonnantes.

C^est au milieu de cette inondation soudaine qu*il fal«» lut nous frayer un passage pour le retour. Si légers qu'ils fussent, nos petits traîneaux de village, devenue barques et gondoles, glissaient avec difficulté sur la neige éboulée et fondante. Nos chevaux, enfonçant toute la jambe dans un sol mouvant, tantôt dressés sur leurs croupes comme des chiens assis, tantôt la tête plongée en avant comme lorsqu'ils boivent à Tabreu*» voir en pliant les genoux, épuisés de continuels efforts, finissaient par perdre jusqu'à leur courage. Ils s'arrêtaient souvent, désespérés, n'écoutant plus ni la voit ni le fouet. Nous avions cent cinquante verstes à faire ainsi de village en village, jusqu'à la grand'route. Je laisse à juger si le trajet nous parut long. La nuit surtout éteit dure à passer, ^veloppés d'une obscurité profonde^ inondés d'une ploie glaeée et pénétrante»

souvent, au passage d un marais ou d'une rivière, nous entendions la neige crier et se rompre sous nos frêles équipages. L*eau nous envahissait, nous étions à d^ni submergés. Il fallait sauter à bas des traîneaux (j'allais dire mettre pied à terre) pour aider nos pauvres chevaux à sortir de ces pas difficiles. Et s'élançant par la brèche que nous ouvrions ainsi, le torrent souterrain prenait aussitôt son cours bruyant et emporté. Nous pouvions bien dire : « Après nous le déluge. » Ce qu il y avait de mieux à faire, c'était de se maintenir sur l'étroit sentier frayé pendant l'hiver, où la neige battue conservait un peu plus de solidité. Mais deux traîneaux qui s'y trouvaient face à face faisaient comme les deux chèvres sur la planche. Ou nous versions ceux qui venaient à notre rencontre, ou nous étions versés par eux, ou nous nous versions réciproquement les uns et les autres, outre les versades qui se faisaient toutes seules, sans choc ni rencontre. J^en sais quelque chosn, car j'ai manqué laisser un bras dans un endroit et la tête tians un autre ; je ne les ai gardés qu'au prix de graves contusions. Ce retour a été ma retraite de Russie.

Enfin nous atteignîmes la chaussée de Moscou, à cent dix verstes de Saint-Pétersbourg. Là plus de neig€, plus de traîneaux. 11 fallut, pour dernière calamité, endurer le supplice du téléga» Le téUga est un petit chariot découvert, à quatre roues, posé sur ses essieux, sans ressorts, ni soupentes, ni rien qui les remplace. C'est, dit-on y l'unique voiture qui puisse résister

aux chemins de la Russie lorsque le irainage est passé. Mais si cette voiture résiste aux chemins, qui peut résister à cette voiture? Quand trois chevaux vous emportent à grand train , ce ne sont pas des cahots qu'on éprouve, ni des balancements, ni des secousses. Ces mots n ont aucun sens. On est littéralement et continuellement lancé en Tair, comme Sancho Pança sur la couverture. Il y a de quoi déraciner le diaphragme, et, dans ces perpétuels sauts de carpe, il faut prendre grand soin de ne pas mettre la langue sous les dents. Je m'étonne dune chose : en Russie, où la peine de mort est abolie nominalement, on s évertue à chercher des châtiments qui la remplacent, qui aient la chose sans le mot, par exemple, trois ou quatre mille coups de verges. Que ne condamne-t-on le coupable à faire cent lieues de suite en téléga? il sera mort, j'en réponds , avant la fin du voyage. Nous fûmes ainsi bernés et torturés l'espace de trente lieues. C'est plus qu'il n'en fallait, comme on dit en Espagne, pour nous achever de moudre.

Nous rentrâmes dans la ville impériale avec les longues barbes de gens qui ont passé une semaine sans se déshabiller, sans prendre une heure de repos véritable, avec les longues mines de chasseurs dont la plupart n'ont pas brûlé une amorce, et qui rapportent, entre neuf, une pièce de gibier. En gagnant l'étuve où j'allais prendre un bain russe, je me rappelais avoir un jour entendu le trop célèbre auteur de ï Histoire du Consulat et de V Empire définir ainsi le bonheur : a La plus

lia SOUVENIRS DE CHASSE.

grande dépense possible d'activité, n En ce éas, nous avons été, sept jourë durant, des gens bienheureux. Je défie qu'on le soit davantage t Mais il restait à passer le quart d'heufê de Rabelais. Nous fîmes, d^uti côté l'addition dé toutes ilos côti^ses, d'un ftUtfè éelle dé toutes âos dépensée } èti prôirisions^ voyages, bàtttiés, gfatificatiofis, etc., ète;^ eit. Pdiir le total àéé Vêfstes et pour eelui deâ i^ôubleë^ il se trôUvâ..; Mais mû, j'Aime miéUH èette fois ne pas le dii'e t ôû attirait le droit de m'âppêlei", à quarante àùs passés, dii mni que nos mères noUii donnaient à diï âëpt;

Pêut*être quej submergés dans les tfaîneàux ou broyée AaâM le téUgà, nous atirôns quelque peU mau^ gréé cofitré là ehasse et le^ folies ob elle entraîné. Maiâ le^ ftermeiits dé chasseurs sont des serments d'ivrognes et d'èmbureux. Plus on maudit sa maîtresse , plue on l'àdôré. Bi j'avais, outre mes detix moitiés d'ourë, tué Un ours tout entier, UU bel et bon Our^, uU Oûrs fait et Jiârfaiti hechà p deretho, J'aurds pu mettre âii tiou ma carabine et ma plume, en disant (îomme le ViëUi lutteur de Virgile : Castos aftmqâèfêpmt), Maii^, je le sens : folie Ou hon, §i î)ieu me prêté Vie, je rêcôni»^ mencerai. AitisI, amî leeteur, gare â l'au prochaîu.

D'ailleurs, je rajjportais quelque chose de cette expeditioU mauquée. — l)U élan, Uti lOup, Un blâlreâU? vàstu demauder avec empressement. -- Nou pas ; une histoire. **- Maigre compeusatloti , diras-tU en haussant lei êpauleé. *" Eh bleu, je t'eu fais iuge. Donne -moi encore deux minutes d'audience.

Sn quittant Saint-Pétenbourg 4 Theure où l'on se coucha, nous comptiooa h'wn, doucement étendui et doucement bercés dans les traîneaux, donnir la grassf nuit mieux que dans nos alcôves. Mais noug avions compté sans les ouhhâbi^ qui se succédaient incessamment le long de la route, comme les sillons en travers d'un champ, Aioffi tenus éveillés par leurs fréquentes s^couss^s, nous regardions passer à côté de nous, à la façon d'ombres chinoises, tantôt les pins et les bouleansc qui seoouoient Içur givre au souffle de la tempête, tantôt les noires et immobiles isbah d*un village endormi, Tout à coup une violente rafale de vent balaya le ciel au-dessus de nos têtes, la pleine lune nous app^urut entre deux nuées , et sous ses rayons argentés la neigt fit scintiller tous les diamants de sa nappe inunense.

Mon camarade de lit , j'entends mon compagnon de traîneau, était un Polonais, ou du moins un Russe issu de Pologne, ce qu'indiquait assez la terminaison de son

nom skij laquelle, comme on sait, équivaut à la

noble particule de. Il avait fumé, sans mot dire, autant de cigares, Fun après Fautre, que notre caravane comp» tait de traîneaux; puis il s'était tourné sur Foreille, et je le croyais bien endormi, malgré le tangage, lorsque' tout à coup il souleva la visière de son bonnet de lou* tre, et , regardant la lune :

"^ a Ah! ah! dit«il, avec un éclat de rire enrhumé, voilà Pàn Twardowski !

— Qu'est-ce que cela , Pàn Tu^ardou ski ? lui demandai«jc.

— Voyez -vous, reprit-il, sur la face de la lune, ce petit bonhomme noir, qui lève les bras et ouvre les jambes comme Polichinelle?

— Eh bien?

— Eh bien ! c'est Pàn Twardowski.

— Contez-moi cette histoire, m'écriai -je aussitôt, car il y a là-dessous quelque histoire, et j'attends la vôtre avec autant d'impatience que le sultan des Mille et une Nuits attendait les contes de Shéhérazade.

— Très -volontiers, répliqua -t- il, si toutefois je puis aller jusqu'au bout; mais j'ai peur qu'un ouhhâb ne me fasse couper la langue entre les dents, ou que les glaçons ne me coljent les lèvres comme ils m'ont déjà collé les paupières, car la nuit est fraîche. >»

Il alluma un nouveau cigare, pour faire la demidouzaine , et dès que les premières bouffées de fumée eurent un peu réchauffé ses lèvres engourdies :

— "Avez -vous lu le Faust de Goethe? me demanda-t-il.

— Oui, répondis-je; mais seulement dans une traduction, car j'ai le malheur d'ignorer l'allemand, entre mille autres choses , et je sais mieux que personne , ïnoi, humble traducteur de quelques chefs-d'œuvre, toute la distance qui sépare. . . .

— Peu importe, dit-il en m'interrompant, il ne s'agit point ici de la forme, mais du fond. Puisque vous avez lu Faust, original ou traduit , vous connaissez la légende populaire dont le grand poète de Weimar a tiré son admirable drame. Vous savez l'histoire de ce fameux

docteur Jean Poing , né tout à la fois dans FAnhalt, la Souabe et le Brandebourg, qui apprit toutes les sciences de son temps, y compris la magie, et qui, toujours poussé par Tardeur de savoir et de jouir, finit par se donner au diable , sous la figure d'un petit moine gris (Méphistophélès), à la condition que ce petit moine le servirait dans tous ses caprices pendant vingt-quatre années , au bout desquelles Tàme de Faust , à son tour esclave du malin, irait rôtir en enfer pendant le reste de réternité. Cette histoire est vieille en Pologne, où nous avons un Faust bien antérieur à celui des Aile* mands, à qui son diable tordit le cou vers le milieu du seizième siècle. Le nôtre s'appelait Pan Twardowski, ou M. de Twardow, traduit en français. 11 résidait à Cracovie, lorsque cette pauvre petite république* était Torgueilleuse capitale de Lech-le*Blanc, Lech-le-Noir, et des autres Piast, précurseurs des Jagellons. Comme le docteur allemand , le docteur polonais cultiva Farbre entier de la science humaine, fut grand nécromancien par-dessus le marché, et, dans son désespoir de savant incomplet, qui n'aperçoit jamais que son ignorance au bout de tout ce qui s'apprend, il finit aussi par signer un pacte avec le diable. Alors, sachant tout, pouvant tout, il épuisa l'avidité de son âme pour la science et le plan sir. Jusque-là, tout est semblable dans les deux légendes, ce qui prouve, soit dit en passant, que celle de Faust n'est pas le moins du monde une satire fabriquée

^ Avant le mois de février 1S46.

par les moines contre le docteur Jean Fust de Mayenoe, Tun des inventeurs de Timprinierie, et qu'en Allemagne, comme en Pologne, on a tout bonnement montré, dans un apologue populaire , l'orgueil et la témérité de la science suivis d'une juste punition. C'est encore, sous une autre forme, le fruit défendu, le serpent tentateur, l'expulsicm du paradis et la chute de l'homme. Mais au dénoûment conunence, entre les deux contes, une différence radicale. Maintenant donc , attention ! »

Mon ami toussa sourdement, comme un orateur qui s'apprôte, et je soulevai un coin de mon bonnet fourré, car souvent ses paroles se gelaient en allant de sa bouche à mon oreille. Il reprit :

(( Faust avait fait avec le diable un contrat à échéance fixe, un bail de vingt-quatre ans. C'était une bêtise, qui m'étonnerait de sa part si les savants n'étaient, d'habitude, les plus bétes de tous les hommes. En effet, la perspective continuelle de cette date fatale, qui devait terminer ses jouissances éphémères et commencer son supplice étemel, suffisait pour empoisonner tous les plaisirs qu'il voulait prendre , et pour lui faire sentif, dès«e monde, l'enfer qui l'attendait, comme au bout du fossé la culbute. Notre Pàn Twardowski s'était montré, ma foi, bien mieux avisé. Il avait stipulé, par une clause expresse de son pacte, que le diable (celui-ci se nommait Czernébog, ou le dieu noir) ne pourrait le prendre que dans la ville de Rome. Il se gardait donc , comme on le pense bien, d'aller à Rome autant que d'aller au feu, et n'approchant jamais de la ville des

papes, narguant le diable, qu'il tenait pour une dupe fieffée, il menait en paix la vita buona. Mais ce n^était pas le compte du malin, qui sait toujours mériter son nom, et il tendit au confiant docteur ime embûche que n'aurait peut-être imaginée ni Esoobar, ni Sanchez, ni tout Tordre de Loyola.

» Un jour, étant à Cracovie, Pin Twardovski fut convié, par un aubergiste du voisinage, à tenir son en* fant nouveau-^né sur les fonts de baptême. La marraine était jolie, peut-être une Marguerite que le magicien rajeuni convoitait en son âme. Il accepta donc pour la nommer sa commère, et lui envoya de magnifiques dra» gées. Au jour convenu, les parents, les amis, se réunirent en habits de fête dans la grande chambre de Tauberge, où le curé de la paroisse vint jeter de Teau bénite sur le front du bambin, que Pàn Twardowski, le sacri* lége, tenait dans ses bras, lorgnant la marraine. Mais à peine achevait-on la cérémonie du baptême, que le diable, s'échappant d'une bouteille de schnaps, apparaît devant le parrain, et dit, en lui montrant son grimeire : « Suis-moi, Pàn Twardowski. — Te suivre, dit le docteur avec dédain, est-ce que nous sommes à Romef Je te croyais meilleur géographe. — Va lire , reprit Ceer-« nébog sans se déconcerter, Tenseigne de cette auberge ; tu verras : A la viUe de Rome, La condition de notre pacte est remplie; tu m'appartiens. »

» Se voyant pris dans le traquenard du diable , Pàn Twardowski ne perdit point la tête. Il saisit dans son berceau Tenfant auquel le baptême venait' d'enlever la

tache originelle, et s'abrita derrière Finnoeente créature comme sous le bouclier d*un exorcisme tout-puissant. Le diable n'essaya même pas de rompre le charme par la violence ; il savait bien que toute la force et toute la rage de Fenfer ne peuvent rien contre une âme pure, fûtce celle d un enfant né de la veille. Il prit un air grave, et du ton d'un pédant débitant des sentences , il dit à PànTwardowski : u Verbum nohile débet essestabile. » Ce qui veut dire , s'il me reste encore un peu de latin : La parole d'un gentilhomme doit être sûre et sacrée. tf Tu m'as pris par ruse, répliqua le docteur polonais pour se justifier. Je t'ai rendu la monnaie de ta pièce. A jésuite , jésuite et demi. »

» Évidemment, il y avait matière à procès sur l'interprétation du pacte. Mais comme aucun tribunal ^de ce monde ne pouvait juger une telle cause, les parties firent ce que devraient faire tous les plaideurs , une transaction à l'amiable. L'un remit son grimoire dans sa poche, l'autre coucha l'enfant dans son berceau , et, sans notaire^ sans témoins , ils signèrent un nouveau contrat. Pàn Twardowski s'y engageait à se donner au diable dès que ledit diable aurait rempli trois conditions posées par ledit Ban Twardowski ; sinon , non.

» L'épreuve commença sur-le-champ. Pàn Twardowski ordonna d'abord au diable de prendre un cheval qui était peint sur la fatale enseigne de l'auberge, et de faire trois fois au galop le tour de l'égUse. On sait que l'enfer, comme le ciel, procède toujours par le nombre trois. Sans se faire prier, Czemébog ramassa par terre

un brin de paille, en fit une cravache de nerf de bœuf, et le cheval peint, touché par lui du bout de cette baguette , descendit de Fenseigne avec beaucoup d*obéissance , tout sellé, tout bridé, jetant du feu par les naseaux. Le diable enfourcha sa monture, et trois fois autour de Téglise fit une ronde infernale plus rapide que celle de la ballade : les Morts vont vite^ et plus échevelée qu'un galop de débardeurs au bal masqué de votre Opéra de Paris.

)> A Faisance dégagée qu avait mise le diable dans Faccomplissement de cette première épreuve, Pàn Twardowski vit bien que les douze travaux d'Hercule seraient pour lui des jeux d'enfants, et que, pour obliger un tel jouteur à s'avouer vaincu, il fallait quitter l'ordre physique et chercher dans Fordre moral. Se rappelant donc la toute récente aventure de Fenfant , et la miraculeuse protection qu'il avait reçue -de son filleul, il ordonna au diable de prendre un bain dans le bénitier que le prêtre avait apporté pour le baptême. A cet ordre, Czemébog fit une horrible grimace; il frissonna de la tête aux pieds, grinça des dents, roula des yeux, et se montra quelques moments irrésolu. Mais enfin, le désir de voler une âme au paradis, qui est Fincessante et exclusive préoccupation du malin, Femporta sur son hydrophobie naturelle pour Feau bénite. Il commença à se rapetisser, à se recroqueviller, à se rouler sur lui-même tant et si bien qu'il devint gros comme une souris. Alors, s'approchant du bassin où se lavent tous les péchés des hommes, il y fit résolument le plongeon, en piquant une

i90 SOUVENIRS DE CHASSE.

(ét0 comnia du pont de la Neva. On entendit cette ùë*pèce de sourd «ifflement que fait un fer rouge trempé dans l'eau froide. Seulement, ce n'était pas le diable qui brûlait Veau bénite, mais Feau bénite qui brûlait le diable, car une forte odeur de roussi se répandit dans toute la maison. Cependant Czernébog sortit du baptigtère , éebaudé mais triomphant.

» Quand il se présenta de vaut FànTmardowskl, ayant repris sa forme naturelle, et riant de ce ricanement satanique dont tous les diables expriment leur contentement après quelque tour de leur métier , le pauvre docteur à son tour frissonna. On dit qu'il orut sentir le roussi de sa propre personne.

n Mais une troisième épreuve lui restait à proposer au diable. Voyant quel terrible adversaire il avait à vaincre. Pan Tuardowski se résolut à frapper le coup déoisif, à mettre en bataille ^a dernière réserve, à faire, comme on dit au jeu, son vomtout. Il ordonna donc au diable de passer un mois entier en compagnie de Pani Twardowska sa femme. Le diable la connaissait, aussi bien que la femme de Socrate, car elle était de ces dames Honesta qui font nécessairement damner leurs maris. ^ i4£r^imfi^o/ s'écria-t*il sans hésiter à ce nom magique ; et, laissant là Pàn Twardowski, il courut cacher sa honte et sa défaite au fin fond des enfers. Qu^on dise, après cela, qu'une mauvaise femme n'est bonne à rien ! «

Mon compagnon, riant dans sa barbe glacée, fit alors entendre cette petite toux sèche de Foratcur qui fait une

pause pour donner place aux applaudissements de rassemblée. t« Votre histoire* lui dis^je* est comme la mauvaise femme; elle vaut mieux que rien, et je m*en cou tente; Mais je n'y voie paM le moindre rapport entre Pàn twardowski et le clair de lUnë. — Ah! c'est vrai, repfit*41. J'ouMlaid de VoUë dh^ë qu'il y A deUx versions surrhiétoire de mon èortiér polonais. La première, que jfe vierié de ifëUs cdulèr, est celle des méchantes lan*» guesj des gens qui prétendent que le doeteur était marié; Mais les hommes sérieux et raisonnables qui afBrtaefitquë iPàttTi*^ardo\i;ski resta toute Sa vie gaf^on, ceux«là racontent autrement là fin de ses démêlés avec le diable. Ils disent qu'au Ueu d*ôrdonnet* au malin esprit de pdsser tout un mois avec une méchante femme, vivant sous le même toit, à la même table, au même lit, ëomme un mari légitime, 11 lui proposa, pour dernière épreuve, quelque chose de plus acceptable et de plus facile, par exemple , tf avalei» un qnintal de plomb fondu, ou de se crever les yeux avee le côudè. Bref, ce diable de diable, à la manière des chevaliers errants du temps jadis qui remplissaient toutes les conditions de eertaines aventiireS â eux réservées par le destin. Sortit vainqueur de toutes les épreuves stipulées au enntrat. Et le pauvre Pàn Twardotvskl , en Vrai gentilhomme esclave de sa parole, de Son vefbufH nohile, se livra galamment à Fennemi du genre humain. Sitôt pris , sitôt pendu. Gzernébog le saisit au collet de son pourpoint, et emporta cette proie à travers les airs, comme fait un aigle qui tient dans ses serres un agneau.

192 SOLVEXIRS DE CHASSE.

Presse à la gorge par la griffe du diable, et suffoqué par la rapidité de cette course aérienne, Pan Tuardouski perdait la respiration. Se sentant près d expirer,, il s'écria d'une voix étouffée comme un moribond qui recommande son àme à Dieu : Ave Maria purisstma ! Ces mots sacrés, joie du ciel ^t terreur des enfers, frappèrent le diable d'un coup de foudre. Il lâcha prise, fut précipité du haut en bas, et Pan Twardouski resta suspendu dans l'espace. . . où il est encore , par ma foi , conservé dans la vapeur de l'éther conune un foetus dans un bocal d'esprit-de-vin ; car les gens de mcm pays , lorsqu'au temps de la pleine lune ils voient contre sa face un petit homme étendant les bras et écartant les jambes, ne manquent pas de dire : ^^ Ah! voilà Pan Twardouski. »

Telle est l'histoire que je rapportai, pour unique butin, d'une chasse longue conmie la Création, d'une ^ chasse dé sept jours, et que me rappelle, chaque mois, la lune en son plein.

Cette histoire vaut bien no...

Quoi?... ours, élan, loup, renard, lièvre, ou moins encore? Décide, ô toi, chasseur inteUigent, à qui je viens de la transmettre, comme dit Cervantes, du mieux que f ai su chanter.

( Ami lecteur, gare à Fan prochain! ') disais-je Tan passé, en terminant le récit de quelques chasses en Russie. Cette menace annonçait une suite aux mêmes histoires; mais, hélas! j*avais compté sans mon hôte, non rhôte par qui j*étais logé, mais celui que je logeais, et mieux que dans ma maison , dans ma propre substance :

La fièvre ardente à la marche inégale.

11 y a des organisations malheureuses, impressionnables à toutes les influences morbides, qui partout contractent le mal du pays, non pas du pays qu'on regrette, le mal de la patrie, mais du pays qu on habite accidentellement , le mal que la médecine nomme en son patois endémique. J'avais eu à Paris et à Madrid le choléra, à Grenade la dyssenterie, à Rome la maVaria, à Londres le spleen; à Vera-Cruz je serais mort du vomito negrOj et à Calcutta d'un gonflement de foie,

connue ce pauvre Victor Jacquemont. A Sainl-Pétersbourg je ne pouvais manquer d'attraper la fièvre gastrique-nerveuse , si ordinaire et quelquefois si fatale aux étrangers. A peine donc, vers la fin de Fautomne, et, comme on dit, pour pelotei* en attendant partie, avionsnous chassé des lièvres et des renards, soit en battues, soit quelquefois aux chiens courants, montés sur ces excellents chevaux cosaques venus des bords du Don, quW arrête sur les jarrets au moindre appel de la langue, et qui écoutent, immobiles, les coups de fusil tirés entre leurs oreilles; à peine enfin la neige d'hiver, la neige désormais éAûè dégel jusqu'au priutémpâ , ftvaitelte pHs possession de la tetre jnisse, donnant ouvef tutô aux grandes ehâsses d'élans et d'ouM, que la fièvre cruelle tne éducha pour ttois tuois sur le flttnc; Adieu pelisse, touloup et bottes de feuii*e; àdieu trâineaut et tëlëgaê; adieu carabine et poignaM; adieu bfaves et gais compagnons, braves et dociles traqueiilisi adieu chasses à faire et histoires à raconter ! Voilà pourquoi je te manque de parole, cher lecteur, et pourquoi, prêt à te conduire à d'autres expéditions, je fcOttuneUcê par me justifier de t'emmener hors de la Russie;

J'étais à peine convalescent, qu'un nouveau iUal, Id SlUpide ôoqUeluehe, ayant pénétré dans k maison malgré les doubles fenêtres, les poêles iUiUîenses et les bouches de ehaleUf , nous fûmes tous ehassés de Bàint^Péters'bourg par ordre de la fatuité, et sans plu» de délai que n'en donne la polide , en certains pays , ftux étrangers suspects d'opinions révolutionnaires. C'était à là fin de

EN PRU8SR i95

février, l^^biver, très-rigoureux après avoir été tardif, régnait encore dan» toute la rude et mâle beauté souft le 60^ degré de latitude nord. Mais nous savions qu'en avançant vers le midi, nous ne tarderions pas à renoon* trer le dégel et les premières impressions du printemps. Il fallait dono nous tenir prêts à voyager sur la neige et dans la boue, En conséquence, partis dans un bon vasok russe (traîneau fermé), dont les moindres fentes étaient soigneusement calfeutrées de fourrures, nous étions suivis d une calèche française glissant aussi sur des patins, mais dont il suffisait de remettre les roues aux fusées des essieux pour en faire une voiture terrestre. Le passage d'un régime à l'autre, je veux dire de la neige à la terre et du traînage au roulage , ne se fait jamais sans de graves difficultés. Il n'y a pas de frontière bien marquée entre le royaume de l'biver et celui du prin» temps ; quelques accidents de terrain, quelques degrés de plus ou de moins dans le thermomètre, qui monte et descend avec les heures du jour, font passer rapide*ment de l'un à l'autre. A midi , l'on s'embourbe dans la vase, tandis qu'au coucher du soleil on patine sur une glace toute fraîche et tout unie. Au milieu des plaines où le vent a roulé et dispersé les dernières traces de la neige, un trabieau s'engrave sur la grande route comme» au reflux, une barque dans le sable ; tandis qu'au flanc des collines où la neige s'est amoncelée six mois durant, une voiture s'enfonce, se penche et se couche quelquefois comme roulée par une avalanche. Avec des attelages doublés, triplés, quintuplés, avec le secours

plus intelligent et plus efficace des bras d'hommes qui s'arment de pics et de pioches pour frayer le chemin , on n'avance qu'avec une lenteur désespérante, surtout après Textrénie rapidité des débuts. Au départ, nous faisions aisément sur la neige durcie de la grand'route quatre à cinq lieues. . . pardon, quinze à vingt kilomètres à l'heure. Plus loin, quand nous atteignîmes le dégel, qui nous surprit aux environs de la ville universitaire de Dorpat (Derpt),

Quand les jeunes zéphyrs , de leurs tièdes haleines , Fondirent l'écorce des eaux ,

nous ne pûmes faire, en deux jours, que deux relais de poste, sans compter un jour perdu dans l'intervalle pour réparer les avaries de notre double équipage. Dès que la neige nous manqua, le vasok fut ingratement abandonné , comme on congédie un bon serviteur lorsqu'il cesse d'être utile; et une fois remontés sur nos roues, nous quittâmes l'allure des tortues, sans retrouver pourtant celle des lièvres. Sur une route défoncée et submergée par le dégel, les voitures, embourbées jusqu'aux essieux, avancent à la manière d'un chariot de foin dans un marécage. Le trajet devient très-pénible lorsque la chaussée manque et qu'on se trouve réduit à louvoyer, à serpenter, à patauger, à barboter au travers des chemins vicinaux, conmae il arrive notamment dans les villages juifs de la Courlande. Pauvre pays ! j'avais cru jusqu'alors que le plus malheureux de l'Europe, le plus désolé, le plus navrant à voir, c'était la

Pologne (je n*ai pas visité Flrlande). Mais les villages joifs de la Courlande, tels que lanischki et Meschkuzy, remportent encore d'un degré dans cette progression du mal. Décidément il n'y a rien de plus misérable, de j^us sale, de plus hideux, rien qui répugne davantage aux regards et qui afflige Fàme aussi profondément. Mais, au reste, quand on a vu Fimmense et magnifique palais que les ducs de Courlande ont élevé naguère à Mittau, sur les bords de TAa ' ; quand on a vu dans tous ces villages juifs de belles églises chrétiennes qu'ornent une foule d'images habillées en plaques d'or et d'argent, on ne s'étonne plus de l'épouvantable nHsère où croupit une population méprisée et maudite.

A cette époque de l'année, les fleuves sont le principal obstacle, et quelquefois insurmontable, que rencontre le voyageur. Après avoir firaachi je d« sais plus quelle rivière torrentielle sur un petit pont improvisé qui subsiste pourtant jusqu'à Tautomne, espèce de radeau flottant, amarré par ses bouts aux deux rivés, long, étroit, sans garde-fou d'aucune sorte, et qui plie à un pied dans l'eau sous le poids d'une voiture lancée à toute course ; après avoir passé, sur une glace humide et bourbeuse, les deux larges bras de la paisible Dwina, et, dans un bac déjà rétabli , le cours plus impétueux de l'Aa, nous espérions bien être au bout de nos é{Nreuves et de nos tribulations. Déjà Taurogen, le bourg frontière, était dépassé, ainsi que les spendides bâti-

1 Gelai qa'habita longtemps Louis XVIII émigré.

ments de la douane et de la police rugge ; déjà le Co« saque à cheval qui accompagne tout voyageur à son entrée et à sa sortie, avait fait lever devant nout la barrière de Tempire; déjà les employés du ZoUverem avaient pesé mes fusils , seuls objets qu'atteignit le ta* rif; déjà le postillon, en grand uniforme, qui était monté sur Tun de ses chevaux pour remplacer le cocher russe descendu du siège, sonnait gaiement la fanfare du départ dans le petit cor de chasse pendu sous son bras. Nous étions en Prusse ; des bornes milliaires indiquaient la distance aa ch«f-lieu de province, à la place des grands poteaux de bois peints qui, en Russie, sur les deux faces de leur angle, marquent le nombre de verstes entre un relais de poste et Tautre. Qui pouvait désorniais arrêter ou ralentir notre marche dans un pays si bien administré, wgt une route si bien entre* tenue? Une fois la posie payée jusqu'à Berlin, et qnel* ques thalers en poche pour le trmchgeld des postillons, il ne restait plus quà dormir grassement sur les deux oreilles : au moins nous en flattions-nous. Mais, comme il arrive si souvent dans ce chemin plein d'accidents di« vers qu'on appelle la vie, c'était à l'heure présumée du repos que nous attendait le plus rude labeur.

A peine avions-nous fait un quart de mille au delà de la frontière , en descendant par une pente douce la colline de Taurogen, que nous aperçûmes devant nous tout un horizon d'eau et comme une vue de la mer. Nous savions bien pourtant, sans recourir aux cartes de géograghie, qu'une grande route desservie par la

poste ne va paa d'habitude se perdre dans FOcéan. Aussi f nous croyions nos yeux dupes de quelque iUu* sion d^optique, de quelque mirage produit par le brouillard des vallées, et nous plaisantions agréablement sur les erreurs où Thomme est jeté par ses propres sens. Mais notre dissertation philosophique fut brusquement interrompue par Taspect manifeste et palpable de la réalité. Sans être FOcéan, c'était bien une mer qui nous barrait le passage. Arrêté par des glaces que le dégel avait amoncelées à son embouchure, et refoulé violenunent dans son lit, le Niémen, débordé, inondait jusqu'à deux lieues de ses rivea les prairies basses qui nous séparaient de lui. .L'étroite chaussée sur laquelle nous cheminions avec lenteur et précaution était battue des deux côtés par un flot bourbeux et clapotant, et bientôt, la voyant disparaître devant nous sous le niveau des eaux envahissantes, le postiUoo nous déclara qu'il n'y avait plus moyen d'avancer. Que faire? S'obstiner à suivre la route submergée? il y avait témérité, folie. Revenir en arrière pour attendre la débâcle du fleuve et la rentrée de ses eaux? quelle honte et quel ennui! Au milieu de nos perplexités, et tandis que nous parcourions d'un regard désolé ce lac sans rivages, qui confondait, àFextrémité de Fhorixon, ses eaux troubles et jaunâtres avec les dernières lignes d'un ciel gris et brumeux, nous vîmes apparaître dans le lointain un petit bateau qui portait à sa poupe, au bout d'un bâton, l'aigle noir de Prusse sur un mouchoir blanc. Ce signe indiquait avec évidence qu'il faisait un service public.

Nous le hélâmes , et il vint complaisamment s'accotter auprès de nous sur le flanc de la chaussée. Deux rameurs et une espèce de pilote qui manœuvrait le gouvernail montaient ce bateau, chargé du passage des dépêches. Ces braves gens nous proposèrent, moyennant la taxe, de nous ramener à Tilsit, d*où ils étaient partis, si nous consentions à faire conduire par notre voiture au relais d'où nous venions Fagent de la poste avec deux ou trois passagers. Nous acceptâmes de grand cœur, et, laissant notre équipage à la garde du fidèle hran, nous sautâmes dans la barque avec quelques paquets des plus précieux ou des moins lourds , qui servirent de sièges et d'abris pour les fenunes et les enfants. L'air était froid, et le brouillard, s'épaississant de plus en {dus, nous enveloppa bientôt de son voile humide et sombre. Nous voguions lentement et sans bruit sur une eau et sous- un ciel que Poussin m'avait déjà montrés dans son chef-d'œuvre. C'était la même tristesse, la même désolation, et le Déluge se révélait à nous dans toute sa biblique horreur. Si nous rencontrions de grands arbres , ils étaient engloutis juscpi'à la moitié de leurs troncs séculaires, et les saules des prairies balayaient de leurs rameaux extrêmes le fond de notre bateau, comme eussent fait des joncs dans un étang. Quelquefois, avant d'apercevoir dans la brume épaisse les maisons submergées, nous entendions les cris de détresse poussés par leurs habitants réfugiés sous les toits. Les uns demandaient qu'on leur envoyât une barque pour qu'ils pussent fuir avec leur butin une ha-r

bitation qui menaçait ruine; d'autres, plus rassurés, priaient seulement qu'on leur apportât du pain au prochain voyage ; et souvent même des essaims d'enfants , échappés par les lucarnes des greniers et grimpés sur le chaume, se livraient avec l'insouciance de leur âge à des jeux périlleiix. Il nous arrivait fréquemment de rencontrer de larges bancs de glaces flottantes , qu'il fallait briser et séparer à coups d'aviron , ou que nous franchissions à force de rames en les faisant plier et enfoncer sous le poids de notre fragile embarcation. Serrés en petit groupe pour nous réchauffer, et gardant ce silence morne, cette attention inquiète, recueillie, que donne toujours une situation singulière et critique , nous errions à travers le brouillard, immobiles et muets, comme les ombres qui traversaient jadis, dans la barque du vieux Caron, les sept replis du Styx. Il y avait deux heures, deux mortelles heures, que durait cette lugubre traversée ; je n'avais pas compris pourquoi notre pilote, au lieu de suivre la ligne droite que traçaient les hauts peupliers de la chaussée, avait fait, à angle droit, un immense détour, et je le voyais maintenant, incertain sur la route à suivre, louvoyer en tout sens et ne prendre aucun parti. Bientôt nos rameurs échangèrent avec lui quelques mots d'inquiétude, et, déposant leurs avirons, ils se penchèrent tous pour écouter avec grande attention ; un silence de mort régnait sur toute l'étendue des eaux. Ils reprirent les rames, firent un nouveau* trajet de quelques centaines de pas, et recommencèrent k prêter l'oreille. Cette fois , un léger bruit d'eau courante

arriva jusqu'à nou3, veuant de notre droite et de fort loiu« (( Jlarcbops ! s'écria le pilote eu portant notra proue à gauche ; nous avons passé I >> Et les rameurs « redoublant de zèle, nous firent voguer rapidement k vol d'oiseau. < Qu avons^nous passé? demondames-noua avec empressement. -^ Un endroit dangereux, répondit le pilote* Par le lit d'un petit ruisseau qui coule sous un pont, les eaux ont rompu la chaussée, et se précipitent par cette brèche avec une furie irrésistible. Si nous fussions tombés dans ce courant, il nous eût emmenés jua* qu à la mer. Voilà pourquoi j'ai dû faire un si long détour et ne pas me hasarder sans laisser le torrent derrière nous. » Bientôt après, notre barque oUa s'amarrer contre les fenêtres d'un grand moulin, que l'eau battait de tous càtés, comme un de ces dangereux récifs qui élèvent au-dessus des flots de l'Océan leur cime solitaire et victorieuse des tempêtes.

Nous étions parvenus à la rive du Niémen. Il ne fallait plus que traverser la largeur de son lit. Déjà, pardessus le brouillard , qui descendait et se roulait sur la terre, semblable à des nuages de fumée grise, noua apercevions les toits des plus hauts édifices de Tilsit et (es pavillons des petits bâtiments qui encombraient sa rade. Un grand souvenir historique se dressait devant nous. C'était là, à quelques pas, sur un radeau fixé au milieu du fleuve, qu'en 1807, après la terrible cam* pagnq d'Eylau et de Friedland, les empereurs Napoléon et Alexandre avaient eu cette entievue célèbre qui non* j»culenient devait rendre la paix au monde , mais dans

teM PRISSE. Î03

laquelle, coupaut la carte d'Kurope par une ligne tirée du golfe de Riga au golfe de i^alonique, le Corse et le Byi^autin (comme ilâ â^appelaieût eut-uiémés) ^e parta*gèrent, dit-ôn, tôute cette Europe eu deux empires.

Je cherchais à retrouver, précîëémeut eUtre la Ville èi riôtfë môuUfl, la piâeé même oh èe fit cette entrevue faiilëu^é, qui Uidtttf ê à leUr apogée là gloire et la fortune de Napoléoti. Mais, au tîéU d*Uû cours d*eaU rapide, je rfapêrçuâ quuiiê âùrfàCè înliUobile, raboteuse, tdurttiéntêë, ou Ton eût dit que les blocs de rochers, précipités dé quelque montagne, s^étaieut heUrtés et amoncelés êft roulant péle-ihêlé au foud tfuUe vallée. C'est qu éii effet leû glâÇôns charriés par le fleuve, et pressés les lins contré lès àutreâ par le rétrécissement dès rivés, s étaient justement arrêtés depuis la nier Jusqu'au delà du petit pôît de Tilsit. Nôtre barque avait dû s'arrêter aussi devant cet obstacle, insurmôutable pôur elle. Eu hiver, pètidaut la gelée, armés de bâtons ferrés comme Céuï que portent les touristes sur lêS glaciers des Alpcs, ttôus eussions facilement franchi cette autre mèr de glacë. Mais un tel genre de voyagé était alors impraticable; car entre lés glaçons, mal joints et mouvants quelquefois, lé fléuvé se montrait en flaques écumeuses et menaçantes. Il ëAt fallu risquer dés sauts dé tremplin DÛ le moindre faux pas pouvait être mortel. Que faire donc , que devenir, et cOmmèUt continuer Sa roiite lorsqu'on né peut plus faire usage de traîneau, dé Voiture, dé bài'qUe, nî même dé seS jambes?

Notre pilote, qui avait déjà pénétré dans le mouUn

204 SOLVEMRS DE CHASSE.

par une facile escalade, mit le nez aune lucarne, comme le bon Dieu de Béranger : ^^ \e bougez pas, nous dit-il, prenez seulement un peu de patience. » Et, pliant sous sa langue les grands doigts de ses deux mains, il termina sa courte harangue par trois vigoureux coups de sifflet. On devait Fentendre jusqu'à l'autre rivage, où nous tenions les yeux fixés. Peu de temps après, nous aperçûmes venir à nous et s'avancer sur le fleuve, tantôt disparaissant dans des profondeurs invisibles, tantôt franchissant les blocs de glace en bonds formidables, un animal énorme , inconnu , étrange , la chimère de Lycie, ou le dragon de l'Apocalypse, ou le monstre marin évoqué par Thésée, à la vue duquel les coursiers d'Hippolyte prirent le mors aux dents. Ce monstre-ci avait pour le moins, autour de ses larges flancs, dix bras et vingt jambes. Il glissait et cheminait, montant, descendant, traçant des zigzags, conune eût fait un gigantesque insecte aux mille pieds. Rassurés par la promesse du pilote, nous regardions curieusement cet objet singulier, être ou machine, appelé pour notre délivrance. Peu à peu nous distinguâmes ses membres ou ressorts, et nous reconnûmes enfin ce qui le composait. Le corps du monstre était une barque ronde et plate, portée, non sur une seule quille centrale, mais sur deux bandes de fer latérales semblables aux patins d'un traîneau. Cinq longues traverses en bois étaient fixées par-dessus ses bords, qu'elles dépassaient d'un mètre ou deux, et dix hommes, attelés en deux troupes égales sur les flancs de cet étrange véhicule, le pous-

saieut en cadence , combinant leurs efforts par des cris mesurés. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à nous ; et lorsqu'ils curent fait pivoter leur machine à deux fins, ils nous invitèrent à y prendre place. Nous allâmes de nouveau former un groupe intéressant et pittoresque, assis sur nos bagages au centre de la galère , à laquelle nous tâchions de donner du lest par notre poids bien équilibré. La chiourme reprit son poste. Ayant tordu leurs pantalons, qui ruisselaient d'eau glacée, et essuyé leurs fronts, qui ruisselaient de sueur, nos dix rameurs s'attelèrent de nouveau, chacun à sa perche, qu'ils portaient contre leur poitrine et sur leurs bras croisés, à la manière des vignerons au pressoir. La bête aux mille pieds se remit en marche. Elle allait avec lenteur, avec prudence, et toujours à la mesure d'une bruyante et discordante musique. Lorsqu'il s'agissait de franchir un bloc de glace dressé devant nous, la barque devenait traîneau, et nos dix hommes, bien cramponnés sur leurs vingt jambes, le hissaient à force de bras et à l'aide de ses patins ferrés; puis, lorsqu'il fallait, à la chute du glaçon, passer un petit bras de fleuve pour gagner un autre banc, le traîneau redevenait barque; et alors, s'accrochant par les mains à leurs bâtons, nos pauvres marins d'eau douce se laissaient emporter par la secousse donnée, pendus dans l'eau jusqu'à mi-corps. Et ainsi, tantôt traînant, tantôt traînés, tantôt escaladant les glaces, et tantôt submergés dans les flots, ils recommençaient alternativement leur agréable exercice. Certes, si les anciens Grecs eussent connu cette manière

à06 S0LVE1VIR8 DE CHASSE.

de passer un fleuve au dégel , ils auraient pu singulièrement améliorer le supplice de Sisyphe. Qu*est-C(*, au prix de cela, que rouler un rocher sur le flatic d'une montagne?

Nou^ avions commencé avant midi notre vo^^agë nautique ; nous de!$cendinieil sur la berge à la tombée de la nuit. Là nous attendait, avec une bonne calèche, M. N., directeur des postes de la province, homme de cœur excellent et d'esprit distingué, chef d'une nombreuse et belle famille, excellente et distinguée comme lui»même, et dont la maison hospitalière est une véritable oasis que la providence des voyageurs a jetée au milieu du désert qui sépare Saint-Péiersbourg de Bef lin. Obligés d'atteudre la débâcle pour que nos équipages vinssent nou^ rejoindre à Ttlsit, nous avions au moins deux ou trois jouri de loisirs forcés à remplir. Or, je vous le demande, qu'est-ce qui remplit le mieux en ec monde des loisii's forcés? assurément une partie de chasse. Il fallait dont chasser, tout convalescent que je fusse, et fori brisé d'un si tude voyage. Je priai mon hôte de me donuer ce plaisir, où je voyais àUSsi ûq puissant moyen de guérison. u Hélas! me dit-il tout déëolé, pourquoi faut-Il que vous me demaudie^i justement ce qui n'est pas eu mofl pouvoir! — Cependant, fepHs'je, vous avei des élans dans Votre voisinage, et ce sont, je le sais, les derniers que Ton rencontre en revenant du nord au midi. — Sans doute, répondit M. N. , notre roi en a un graud troupeau parqué daiis un de ses domaines, une lie boisée à Tembouchure du

EN PRUSSE. lOT

Niémen, et je pourFftis même Mom obtenir h permissioo d'en choisir un m milieu de ce troupeau, Mois Tile est fermée par les glaces mieux que notre port, et votre attelage de tantôt ne pourrait pas pousser juiqae«là sa barque à patins. -^ Eb bien! des sangliers, des che* vreuils? répliquai-je, obstiné dans mon idée. «—Nous en avons aussi, me dit M. N., et que nous chasserions sans permission; mais ils habitent naturellement les forêts, et nos forêts sont toutes situées en Courtaude, au delà du fleuve. Voulez-vous le traverser encore, sauf à ne pouvoir revenir de huit jours? Pour moi, je ne puis quitter si longtemps ma maison et mes affaires. •— Bn ce cas, chassons des lièvres, dis-je à M. N.; il y en a certainement dans vos plaines? — Oui, répondit-il, et beaucoup; mais la chasse est fermée depuis huit jours, -^ Alors, repris'je, baissant toujours mes prétentions, nous avons au moins les oiseaux de passage? •— Nous avons, répliqua-t-il; c'est-à-dire, nous aurons. Vers une ou deux semaines, les bécasses commenceront à paraître dans nos tailUs, et les canards dans nos étangs. Les bécassines seront peut-être arrivées un peu plus tôt dans nos marais; car déjà, m'a-t-on dit, quelques petites sourdes ont été vues voltigeant sur les joncs desséchés, et les vanneaux, cette avant-garde ordinaire de tout le gibier emplumé que le printemps nous ramène, conomencent àfaire entendre leur cri mélancolique, tan-* dis que la maigre cigogne porte déjà au haut de nos clochers les branches sèches qui feront son nid. — Enfin, m'écriai-je, pour couper court à toute objection de mon

hôte sage et prévoyant , chassons ce que Dieu nous enverra : bécassines, vanneaux, ramiers, grives, alouettes, quoi que ce soit ; mais chassons. » Et le lendemain matin, après avoir pris le café avec une bonne tranche de bœuf salé de Dantzig, entourée de choucroute et assaisonnée d'un verre de vin du Rhin, nous nous mîmes en campagne à la grâce de Dieu.

J'avais dû enfoncer mes jambes amaigries dans de longues bottes de marais qui montent jusqu à la ceinture ; et ne me piquant point de tirer les bécassines à balle franche avec une carabine cannelée, force m'avait été de prendre un lourd fusil de très -gros calibre (n" 10), que j'avais porté aux bords de la Neva pour les grandes chasses de l'hiver. Et pourtant, pendant plusieurs heures , sous la rosée continuelle d'une pluie fine et froide, nous arpentâmes des landes hérissées de broussailles, des terres fangeuses, des marécages inondés, avec une persévérance et un courage qui méritaient la plus éclatante récompense. injustice du sort ! ô déceptions de l'espérance ! ô dures épines de la vie! quand nous retournions à Tilsit vers le soir, la tête penchée sous le poids de la tristesse et de nos casquettes imprégnées d'eau comme des éponges , je me rappelais involontairement le classique apologue d'Horace. — Parturiunt montes j me disais-je; ce qui signifie en bon français : On brave les difficultés d'une longue et pénible route ; on voyage sur patins et sur roues, à travers la gelée et le dégel, la neige et la boue, les juifs et les douanes ; on passe des fleuves sur

EN PRUSSE. ÎOO

un radeau flottant, sur la glace fondue, en bac, en barque, en traîneau; on touche à TAllemagne, la terre promise des chasseurs ; on chausse vite ses bottes de sept lieues, on prend sur son épaule un canon de 48; dans Feau tombée et sous Teau qui tombe, on marche, on marche, on marche... et puis, nascitur ridiculus muSj un chasseur d*élans et d*ours rentre au logis triomphalement. . . avec une sourde.

Nécessairement j'avais une revanche à prendre, et ce ne pouvait être à Tilsit. Aussitôt que les glaçons qui faisaient le blocus de cette ville eurent enfin levé le siège, et que nos bagages purent traverser le fleuve , nous partîmes en toute hâte pour Berlin. Ni Kœnigsberg, la docte et libérale patrie de Kant, ni Elbing, si animée par le commerce et l'industrie, ne pouvaient retenir un seul jour, une seule heure , notre impatient désir de rencontrer enfin la naissante verdure et de sen* tir le premier souffle du printemps. L'unique obstacle à une prompte arrivée pouvait se trouver au pied de Tantique et majestueux château que les chevaliers teutons élevèrent à Marienbourg, où la Vistule, à Fépoque des débâcles , emporte quelquefois les digues qui resserrent et contiennent son lit. Mais heureusement les glaces, rompues par le dégel, s'étaient laissé traîner paisiblement jusqu'à la Baltique, sans révolte et sans combat.

C'était plus loin, en remontant le cours du fleuve, que grondait l'insurrection, et dans les sombres non-

velles que le flot nous apportait des deux capitales de la Pologne, noua eussions cru entendre la piurole désespérée de Kosciusko à Macijovice : Finis Poloniœf si nous ne savions qu^un peuple est toujours inunortel quand il croit en lui et en Dieu^.

A Vienne, j^ai, comme on dit, une providence; e'est le prince F. S., qui, dans son château de Marienthal, en Hongrie, sur le flanc des Karpathes, m*a donné la franche et cordiale hospitalité du chasseur. A Berlin aussi, j'ai ma providence prussienne, le comte de R., qui m'a ouvert avec bienveillance son château et ses forêts de Lancke. C'est sur lui que je comptais pour effacer par quelque action d'éclat ma honteuse déroute de Tilsit. Il ne trompa point mon espoir, et, bien re« conunandé à l'intendant de ses domaines, je pris un beau soir cette route déjà connue, accompagné d'un ami, du fidèle compagnon de mes chasses en Russie, que d*heureuses circonstances m'avaient fait retrouver à Berlin. Le voyage fut court, car les deux tiers du trajet se font par le chemin de fer de Stettin, qui lie maintenant Berlin à son port de mer, comme fait pour Paris le chemin du Havre, et qui, terminant la grande ligne de l'Océan à la Baltique par Bruxelles et Cologne, pour donner la main à la navigation régulière par la vapeur que viennent d'établir les Russes entre Kronstadt et Stettin, met Saint-Pétersbourg à six jours dé Paris.

La chasse préparée pour le lendemain s'annonçait

< Alors venait d'éclater le soulèvement de Cracovie , qui , de république nominale , devint province autrichienne.

EN PRUSSE. Ui

30US les plus sinistres augures. D'abord nous avions passé chez Imtendant du comte une nuit pleine d'agita* tion et d^angoisses. Non pas que Torage et la tempête eussent déchaîné sur nous leurs fureurs, ni que Fincendie, aux lueurs sinistres, nous eût ouvert les yeux en sursaut; mais nous avions dormi..., je me trompe, couché dans de vrais lits prussiens. Vous ne saven pas, ami lecteur, ce que c'est qu*un lit prussien? il fout alors que je vous rapprenne. Un lit prussien n'a ni sommier, ni matelas, ni draps, ni couvertures. Été comme hiver, ce sont deux étroits et courts lits de plume qui le com« posent, enfermés dans des espèces de grandes taies d'oreiller; l'un dessus, l'autre dessous. Pour se cou^ cher, il faut se glisser prudemment entre les deux, puis s'y tenir coi, tapi, immobile et bien recroquevillé; si* non, au moindre mouvement, le lit d'en haut roule à côté du lit d'en bas, ou tout au moins les pieds pas* sent, et, en se découvrant ainsi, l'on court risque d'attraper des douleurs rhumatismales, si ce n'est une fluxion de poitrine. Effectivement, pressé, enfoui, suf-< foqué entre ces deux montagnes de plume, le patient est moins dans un lit que dans une étuve , dans un bain de vapeur, et s'y trouve exposé à une kyrielle do maux égale à celle dont le colérique M, Purgon menace ce pauvre M. Argan, transpiration, palpitation, suffocation, fièvre, cauchemar, asphyxie, apoplexie, paraly* sie , catalepsie et privation de la vie. C'est en tout cas le plus terrible sudorifique que je connaisse. Quand MM. les gentilshommes du turf veulent maigrir un

jockey de course, ils feraient mieux vraiment de lenterrer dans un lit prussien que sous une couche de fumier. Ce serait aussi efficace et plus propre.

Affaibli par cette orageuse nuitée, au moins autant que par quatre mois de maladie, je pouvais à peine, en me levant, soutenir le poids de ma carabine. Heureusement que je n'avais aucun besoin de mes forces. Nous allions commencer par une chasse qui ressemble aux lits de Prusse , en ce que ceux-ci ne ressemblent à nul autre. C'est une chasse qui ne se fait ni à pied , ni à cheval, mais en voiture. Chasser ainsi se nomnne pûrschen. Dans un petit char-à-bancs à quatre roues , traîné par deux chevaux et conduit par un cocher qui occupe le siège de devant, deux tireurs, assis sur le siège de derrière , de façon à ce que chacun veille sur un des côtés , se font nonchalamment charrier à travers bois, sans prendre d'autre précaution que celle de ne pas parler trop fort. Il est même permis de fumer, et de battre le briquet pour allumer sa pipe. Que deviendrait un Allemand , bon Dieu ! s'il était séparé deux heures entières de cette chère et perpétuelle compagne de sa vie! Malgré le grincement des roues sur l'essieu et le bruit des branches ou des feuilles sèches qu'elles écrasent, toute cette grosse, lourde et bruyante machine fait moins peur aux animaux sauvages que la vue d'un seul honune marchant à pas de loup. On approche aisément ainsi, à bonne portée de balle, les cerfs et les chevreuils, ce que les Allemands nomment le gibier rouge; car le gibier noir (les sangliers), beaucoup

plus farouche et mieux avisé , se tient tout le jour dans des fourrés impénétrables à toute espèce de véhicule, fût-ce celui qu'inventa le grand Pascal, une simple brouette.

Cette chasse est assurément Tune des plus agréables qui se puissent faire; elle à tout Fattrait d'une quête pleine de mouvement et d'activité , sans en avoir la fatigue, et tout le charme d'un affût, si agité des douces angoisses de l'espérance , sans avoir l'ennui de l'immobilité. Elle est d'ailleurs fort productive , et plus sûre peut-être qu'aucune autre. Pour nous, toutefois, le purschen se réduisit à une simple promenade ; et c'était déjà un plaisir délicieux que de parcourir, par un temps doux, sans neige et sans frimas, des forêts presque semblables aux nôtres, ou, près des arbres du nord, les bouleaux et les pins, croissent le chêne, le hêtre et l'ormeau. Nous avions d'ailleurs les émotions de la chasse. Mais nous ne pûmes trouver l'occasion de placer une seule balle. Ce n'est pas que le gibier manquât; au contraire, il était nombreux, et nous rencontrions souvent les cerfs et les chevreuils par petits troupeaux. Ce p'est pas non plus, Dieu merci, que nous fussions inattentifs, bavards, lourds et empêtrés comme des chasseurs de bricole. Non vraiment, nous tenions la bouche close mieux que des trappistes, les yeux ouverts comme l'épervier qui plane sur sa proie, et la main alerte coname le chat qui va lancer un coup de griffe. Oui, messieurs les rieurs, et si nous passâmes I^ matinée entière sans rien abattre, sans

rien tirer, ce fut uqîquemant par excèi de galanterie.

tt Ah! voilà bien le« Français! vous éorierei^voua;

sans doute quelque jeune et jolie Pruisienne , envelop*»

pée de son mantelet noir, avait pris place sur un bano

du chariot, justement entre les chasseurs.,, n -- Vous

ny êtes pas, et je vais vous épargner Tinvention de

nouveaux commentaires. Chacun doit, n'est<-il pas vrai,

se conformer aux usages du pays qu il habite. C'est une

vérité vieille au moins comme Alcibiade, qui savait

n'être étranger nulle part. Or, les chasseurs allemands

se font un scrupule de conscience, un devoir d'hon*

neur, de ne jamais tirer sur les femelles dans les espè-

ces où Ton peut reconnaître les mâles. Dans le doute,

abstiens«-toi. Celui qui commet le meurtre d'une biche

ou d'une chèvre, soit avec préméditation, soit par im«

prudence, est noté de bourreau ou de maladroit, et ses

camarades n ont pas assejs de malédictions et de mo*

queries pour punir son crime par le reproche et le per»

siflage. Voilà comment le gibier se conserve en Allema*

gne, où la chasse ainsi faite ne peut le diminuer ; et si

nos chambres eussent glissé dans la récente loi un petit

bout d'article pénal pour enjoindre le respect du sexe,

sous peine d'amende et de prison, peut^^tre aurions*

nous l'oapoir de repeupler nos bois des grandes races,

qui dîî^paraitront bientôt de la France comme ont dis^

paru (lu vieux monde les animaux antédiluviens ^

i Dann la discussion sur la loi de la chasse , on aurait pu faire valaïr une raison qu'ont négligée nos législateurs : c'est que, s'il devît'ul ibondant, le gibier cesse d'être le privilège de la richesse.

J'avoue cependant que ce genre de galanterie est fort difficile à pratiquer pour les Français et pour les Hus^ leif qui n'ont pai plus les uns que les autres Thabitudc de respecter les di^es..^ parmi les onlnaaux. Nous n'eâmes JAtnais que des femelles en vue , ou du moins à portée. Les mâléS fuyaient lâchement de loin» ou se cachaient plus làcheitietit encore derrière leurs éompagueia it certes, notre eontineuce fut aussi méritoire que celle de Scipion» A chaque instant, quelque biche éMgâUte, quelque «velte chevrette $ s'oftrait impuné^ ment 4 nos coups, et venait, comme lé0 plus charmants émlssairei du diable d'amoui^i faire battre nos coeurs mt appâts de la tentation. L'on dirait que ces filles des Èves animales du paradis connaissent toti bien aussi les privilèges que donnent la faiblesse et ta beauté. Elles sont curieuses et coquettes comme les filles de la femme d'Adam. Au ptemief bruit qui frappe leurs oreilles, au premier regard qu'elles jettent sur la machine roulante, elles bondissent avec effroi : on croirait que leurs pe^ tits pieds agiles vont les emporter tout d'un trait au fond des taillis. Pas du tout) sûres d'être aperçues, bientôt elles s'arrêtent; et^ prenant la plus gracieuse

et entre èdmme pfertie imptortante datii raiimentadon pabliquéi Qu'on aille à Vienne , par eiemple ; on y trouvera une boucherie pour le gibier, où la viande de cerf est vendue moins cher que la viande de bteuf ou de mouton ; et lors des gfàndés tUeHes anaiislles que font tous les seigneurs autrichiens dans leurs terres , pour tirer un revenu du gibier, comme du poisson qu'on pâché dans un étang , les plus pauvres gens , à dix lieues à la ronde ^ peuvent se rëgslef de Uèvrcs et de perdrli.

pose, la plus engageante attitude, elles attendent, pour bondir encore, que le chasseur rapproché d'elles puisse admirer à son aise tous leurs attraits. C'est ainsi qu'elles s éloignent y recommençant dix fois leur petit manège avant de. disparaître, et semblables à la Galatée de Virgile, qui fuyait aussi vers les saules, mais qui d'abord voulait être vue : Et se cupit ante videri.

Pendant cette longue promenade en chariot de guerre , nous n'avions fait que deux rencontres qui ne fjissent pas du gibier. D'abord celle d'un grand troupeau de moutons, aussi nombreux que l'armée de Pentapolin-au-bras-retroussé , qui venaient brouter les premiers brins d'herbes, plus précoces dans les pelouses des bois que dans les prairies des champs. Le berger de ce troupeau, bien abrité dans un gros carrik à trentesix collets, tricotait gravement une paire de bas de laine, tout en fumant sa longue pipe, joignant ainsi au plaisir du mari le travail de la ménagère ; et tandis qu'il tenait pendu à l'un de ses bras, dans un pot de terre, le repas de la journée, sous l'autre, en contre-poids, il portait une grosse Bible : c'était le pain du corps et de l'àme. N'est-ce pas un de ces traits qui peignent tout un pays? Ne voit-on pas aussitôt combien l'instruction primaire y est libéralement répandue , et combien les doctrines religieuses y sont encore prises au sérieux? Peut-être que notre berger, piétiste ou rationa- Uste, songeait, entre les mailles de son tricot, soit pour les maudire, soit pour les glorifier, aux prédications des Ronge, des Czerski, des Post, de tous ces petits

Lulhers qui pullulent en Allemagne, annonçant une autre ère de libre examen, et, qui sait? peut-être une réformation nouvelle, peut-être une révolution politique et sociale \

L'autre rencontre était encore une curieuse étude de mœurs ; mais, hélas ! plus affligeante et non moins prophétique de futurs bouleversements. Avec leurs yeux de faucon, les gardes avisèrent tout à coup, à travers le taillis , un pauvre diable de paysan qui , moins défiant qu'un cerf à la pâture, chargeait de feuilles et d'herbes sèches une petite voiture à bras. En un clin d'œil il fut cerné , traqué , empoigné. On lui enleva son râteau de fer pour servir de gage et d'hypothèque à ; l'amende que lui faisait encourir son délit. Notez qu'il ^ n'avait pas même fait tort au maître de la terre

^ Du foin que peut manger une poule en un jour ;

. car il n'enlevait, pour faire litière à sa vache, que des objets sans valeur, abandonnés, et que partout ailleurs on laisse prendre à tout venant. Et pourtant ce fut en vain que nous intercédâmes en sa faveur pour désarmer l'inexorable rigueur des agents du comte de R. Rien ne fit : en Prusse, la loi est une consigne militaire. On nous apprit même que le déhnquant payerait une amende double; non pas qu'il fût en état de récidive, mais parce que le crime était conunis un dimanche. Voilà comment on protège à la fois le repos obligatoire

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atit 1 Cette fois , ma prëvision s'est trouvée plus juste qu*à propos

. des mines d*or de la Sibérie (1849).

tl8 SOUVENIRS DE CHASSE.

du jour saint et les privilèges de la sacro-sainte propriété. A nous, riches et oisifs, le droit d'égorger à notre aise les Animaux des bois pour nous repaître de leur chair délicate ; à lui , pauvre et travailleur, le devoir cle respecte!* jusqu'à Fherbe flétrie qu'ils dédaignent de brouter; pour nous, même le dimanche, tout plaisir permis; pouf lui, tout travail défendu. justice humaine, quand douc cesseras-tu d'être absurde et dérl« soif e !

Nous étious partis au point du jour, tlué assez foHe gelée blanche argentait alors sur les pràiHes la pointe des herbes naissantes, et le soleil s'était levé dans un ciel serein mais pâle et décoloré. C'était un autre fâcheux pronostic, car gelée et soleil du matin n*ont jamais réjoui le pèlerin. La pluie nous menaçait pour le milieu du jour. En effet, à peine étions-nous entrés dans la propre et gentille cabane d'un garde-chasse pour déjeunef avec des tranches de saucisson pressées entre deux tartines de beurre, et afrosées dé fort bonne bière à la bavaroise, que les gouttes d'eau, aidées d'urt Vent violent, commencèrent à cingler les vitres. C'était une juste punition du ciel, vengeur de l'homme au râteau. Pour nous rappeler au sentiment de l'égalité fraternelle, îl nous faisait voir et sentir que la pluie tombé sur tout lé monde. Nous feçûmes àveé résignation la leçon et la tosée d'ep haut ; mais notre chasse n'en fut pas même retardée. Il s'agissait, après d^euner^ de ren^plaeer le pûrschen^ par de petites battues. Comme l'esprit d'un pa^fs se montre en toutes

m PRUSSB. u$

chose»! Cbeg les Busses, brillants et prodigues, j'avais vu rassembler une armée de deux à trois cents hommes pour fouler des enceintes de lièvres. Économes et siuH pies, les Allemands ne connaissent pas ce luxe inutile. Mais si leurs voisins du Nord, en cela comme en tout, dépassent la limite du trop, peut-être restent-ils à leur tour en deçà de la limite du trop peu* Trois gardes, et voilà tout, s'étaient réunis pour nous battre le bois et traquçr du grand gibier, A la vérité, Tun tenait au bout d*une ficelle un petit chien qui pouvait passer pour quatrième rabatteur ; on l'appelait Bellement, je me le rappelle, du terme qu'emploient nos piqueurs en France pour appuyer les chiens courants. Ce Bellement ne payait pas de mine, et je ne sais trop à quel genre, es* pèce ou variété d^ la race canine on pouvait le rattacher. Il était couleur de cannelle, petit, maigre, l'o* reille courte, l'oeil éteint. Il tenait la queue entre les jambes et grelottait de tous ses membres, comme s'il eût eu la fièvre tierce.

Nous partîmes en cet équipage, trois tireurs » trois batteurs, avec le petit chien par-dessus le marché, et la chasse commença presque à la porte de la maison. Quelque étroites et resserrées que fussent nos encein-» tes, toujours trop grandes pour si peu de monde, elles étaient mal foulées d'un côté, et plus mal gardées de l'autre. Presque partout nous trouvions du gibier, et maintes fois le fausset aigu de Bellement, qui donnait deux ou trois coups de gueule sur un chevreuil lancé à vue, et le double à peu près sur un cerf, nous avertit

d*apprélcr Fœii et la main. Mais rien ne sortait sur nous ; c*était à droite ou à gauche, devant ou derrière, trop tôt ou trop tard, jamais à point. Quelquefois cependant nous entendions le bruit lointain, si reconnaissable et si doux à Toreille du chasseur, d'un petit galop sur la feuille morte, quadrupedantem sonttum. Le bruit se rapprochait, une ombre fauve glissait à travers les arbres ; nous étions en joue , le doigt sur la détente. . . Pas plus de cornes que sur ma main. Une biche ou une chèvre ! . . . c'était à se donner au diable. Et les heures s'en allaient ainsi, et le soir venait, et nous n'avions pas encore brûlé une amorce. Mais l'espérance, qui suit l'homme jusqu'au tombeau, n'aban* donne le chasseur qu'à la nuit close.

Enfin, d'enceinte en enceinte, nous arrivâmes à un endroit que je reconnus pour y avoir chassé une fois précédente. C'était un semis de jeunes pins de huit à dix ans, plantés si près l'un de l'autre, et poussés si dru, qu'ils ressemblaient aux pieux d'une palissade. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais vu de fourré plus épais, plus impénétrable. On me plaça dans une clairière, presque au centre de ce fourré, longue, étroite , et semblable à une langue de pré plantée de quelques futaies. La battue se fit. Déjà j'entendais le sifflotement des gardes rapprochés de moi, et les coups qu'ils donnaient sur les troncs d'arbres avec un court bâton. Déjà ' Bellement était venu se réchauffer un instant entre mes bottes; il n'y avait plus rien à attendre de cette enceinte. La pluie tombait toujours, non pas à verse,

mais avec un régularité et une obstination désespérantes. Adossé contre un gros arbre pour m'abriter un peu, et cachant sous mon estomac courbé les batteries de ma carabine, je me tenais tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, comme une dinde au perchoir. Dans ce gîte en plein vent, désespérant de la chasse, ou du moins de la battue, je songeais

(Car que faire en un gîte à moins que Ton ne songe ! )

par quel singulier concours de circonstances un Français venant du nord et un Russe du midi s*étaient ren* contrés pour chasser à Berlin. Les événements de la vie des hommes, me disais-je, s'engendrent comme les hommes eux-mêmes ; ils naissent les uns des autres par une filiation sans fin, par une série de causes et d'effets qui remontent, comme les générations humaines, jusqu'au premier jour de la création. Voyez quelles immenses racines un seul homme projette dans le passé de rhumanité tout entière! Chacun de nous, n'cst-il pas vrai, a deux grands-pères et deux grond'mères, lesquels avaient aussi chacun quatre meux. Gela fait déjà seize ancêtres à la quatrième génération. Continuez le calcul, et vous trouverez avec une sorte d'épouvante la même progression que celle du grain de blé que l'inventeur des échecs demandait pour sa récompense, multiplié par les cases du damier. Toutes les terres du roi de Perse n'eussent pu fournir une telle récolte. Evaluez aussi les ancêtres d'un homme, en faisant seulement remonter son origine jusqu'à l'ère chrétienne,

tn SOUVENIRS DE CHASSE.

et sans compter par siècle plus de trois générations. Vous verres que des millions d'hommes, échelonnés comme les degrés d'une pyramide qui toujours élargirait sa place, ont coopéré à la naissance de cet honune placé au faîte de la pyramide ; vous verrez en même temps que le corps universel des êtres nos semblables, qu'on appelle l'humanité, se compose d'une multitude infinie de pyramides pareilles , mêlées et entrelacées les unes dans les autres, formant les familles, les nations et les races. Quelle^preuve plus formelle, quel témoignage pins magnifique de la fraternité huinaine? Nous ne sommes pas seulement tous semblables , nous sorn* mes tous parents. Ainsi naissent et s'enchaînent les événements suscités par la Providence. Qui voudrait découvrir la cause première de la rencontre fortuite d'un Russe et d'un Français chassant en Prusse , devrait remonter le cours des âges et la fiUation des choses jusqu'à la naissance du monde; et par de là, puisque la création elle-même n'est qu'un effet; puisquVne cause antérieure, effet peut-être à son tour, et procédant d'une autre cause perdue dans les profondeurs de l'éternité...

J'en étais là, perdu dans les profondeurs de ma réflexion, lorsque j'entendis tout à coup derrière moi un léger frôlement sur la mousse. Je me retourne : c'était un énorme sanglier, qui traversait sournoisement la clairière, venant du bois où l'on ne chassait pas pour entrer au bois où l'on chassait. Pourquoi cela? je n'en sais rien , et ne me mis pas plus en peine alors qu^au-

jourd'hui de résoudre le problème. J^empoigaai ma carabine, et fis feu lestement sur la béte quand elle dis* paraissait dans Tépaisseur du bois.

Quoique tiré au jugé» le coup fut heureux. Comme, à la vue de mon rapide mouvement, le gibier noir avait fait >un quart de conversion pour s'éloigner plus vite en me tournant le dos, ma balle le frappa de biais dans les reins, et pénétra sous les côtes. Cependant il continua sa course sans paraître seulement effleuré. Mais bientôt, aux cris obstinés de Bellement, qui s'était jeté vaillanunent à sa poursuite, je compris qu'au lieu de faire tout droit sa percée, il tournait dans le fourré de la battue. Évidemment il était blessé. Presque aussitôt j'entendis qu'il faisait fort. BelLement hurlait avec une fureur désespérée. C'est le devoir de tout chasseur d'aller au fort, comme de tout général d'armée d'avancer au bruit du canon. Je m'élançai donc dans le bois avec toute la célérité et toute l'énergie que peut donner à un invalide la fièvre de la passion. Mais, hélas ! comment percer toutes ces barricades que m'opposait l'épaisse plantation de pins? A la façon d'un baigneur qui se repose et reprend des forces en nageant alternar tivement sur le ventre et sur le dos, j'enfonçais et je me poussais dans le fourré, tantôt le nez en avant, tantôt le nez en arrière. Mais vainement je m'écorchais les mains pour m'ouvrir passage ; vainement je donnais tête baissée dans le taillis comme un taureau de course sur la lance du picador; vainement j'exposais mon visage aux soufflets des branches décharnées , regardant,

après chaque effort, si je ne laissais pas un de mes yeux au bout de quelque épine; je n*avançais qu*avec une lenteur désolante. J'avançais pourtant; et, malgré le bruit d'une marche qui était un véritable assaut, le gros sangUer et le petit chien étaient si fort occupés Fun de Vautre, qu'ils me laissèrent arriver jusqu'auprès d*eux. J'approchai à dix pal du champ de bataille. Bellement aboyait dans mes jambes , et j'entendais le sourd grognement de l'ennemi acculé dans sa forteresse. Enfin , soit qu'il eût aperçu ou senti le puissant renfort qui arrivait au chien, le sanglier battit en retraite. Je vis une masse noire rouler dans le fourré, écartant et pliant les arbres comme s'ils eussent été des joncs. Je levai rapidement ma carabine, et mis la crosse à l'épaule ; mais toute la force que me prêtaient la rage et le désespoir ne put me faire abaisser le canon , qui resta empêtré dans les branches, et, sans avoir essuyé mon feu, l'animal blessé disparut.

Je me remis à sa poursuite. Il avait de nouveau traversé la clairière pour retourner à son lancé, où Bellement le suivait, toujours aboyant, toujours acharné. Là, il fut rencontré par mon compagnon de chasse, qui lui logea ses deux balles dans le corps, sans pouvoir toutefois l'afrêter. Lorsque j'arrivai, tout haletant, de ma nouvelle course à travers bois, je trouvai dans la clairière mon ami qui chargeait son fusil et me montrait le fourré voisin, où l'animal faisait fort une seconde fois. J'y pénétrai. Quel spectacle, ô triple déesse! Assis contre un gros arbre , dans la posture du sanglier anti-

que de Florence, le poil hérissé, FcBil en feu, la hure baissée, jetant par sa bouche entr'ouverte une écume sanglante , preuve de sa douleur et de sa rage , notre sanglier cherchait à frapper de ses terribles défenses ce faible et méprisable ennemi, qui pourtant ne le laissait ni vivre ni mourir. Devant lui, autour de lui, sur lui. Bellement se multipliait et l'attaquait par tous les côtés, comme eût fait une meute entière. Ce pauvre roquet , naguère si piteux, était devenu le plus brillant héros ; il avait grandi de cent coudées. Couvert aussi de sang, mais du sang de Tennemi, agile pour la charge et pour la retraite, déployant une hardiesse, une valeur, une témérité qu'é'galait seulement son adresse à parer les coups , il harcelait sans relâche son formidable adver* saire, qu'il mordait aux cuisses, à la nuque, aux oreilles, au museau. J'étais à quinze pas du groupe , et je ne pouvais tirer, crainte de frapper, avec Fénorme animal, son chétif et généreux assaillant. C'eût été bien pis, ma foi, que de tuer une biche; et de ma vie je ne mefusse consolé d'un tel coup. Mais enfin , jetant loin de lui, par une violente secousse, le petit chien qui s'était pendu à son oreille, le sanglier se découvrit, et ma balle, aussitôt tirée en pleine poitrine, le traversa de part en part. 11 bondit encore, tourna de mon côté son œil ardent comme un charbon rouge, et s'élança sur moi avec furie. Mais, au bout de trois pas, il tomba sur les genoux et le groin, puis sur le flanc, et bientôt les élancements convulsifs de ses quatre membres m'annoncèrent qu'il était expiré.

Tout le monde accourut à YhallaU, a Voilà un rusé coquin, diraient les gaide», qui avaient reconnu la béte \ il nous a bien des fois échappé, " Rusé ou non, il paraissait du moins très-fort et très-redoutable. C'était un solitaire qui avait dépassé son tiers^n; et quand on examinait ses deu3^ paires de défenses, bien aiguisées chaque jour, pointues et coupantes sur les deux bord» conmie un poignard à deux tranchants, on s'effrayait des dangers qu avait courus dans cette longue bataille le pauvre petit Bellement. Pour lui, satisfait mais non vain de la victoire , il s'était couché près du monstre , et léchait paisiblement ses pattes souillées de sang et de fange. On amena le chariot du matin pour emporter le corps de la victime, flanquée bientôt après de deux chevreuils que nous tuâmes ensuite mon ami et moi ; puis, le soir venu, munis d'un certificat en bonne forme, dûment parafé , scellé et timbré, qui étabUssait la légitime origine de nos trois dépouilles opimes, nous franchîmes la barrière de Berlin, sans risquer d*étre pris pour des braconniers fraudeurs, et nous allâmes de ce pas offrir au comte de R., comme jadis Méléagre â la belliqueuse Atalante, la hure du sanglier de Calydon.

C'eât ftstttrément un grand plaisir que celui de voir des payi nouveaux; mais je sais un plaisir plus grand, celai de revoir un pays connu» Les voyages, Comme toutes choses en ce monde sublunaire , ont une bonne et une mauvaise face. Si Ton me demandait ce qu'ils of^ frent de plus pénible en leurs diverses péripéties, je dirais que c'est justement ce qu'ils ont de plus commun, de plus inévitable, le départ; que c'est le moment de quitter, souvent sans espoir de retour, un pays où l'on s'habituait à vivre » des personnes que l'on s'habituait à aimer, et qui doivent projeter sur le resté de la vie un souvenir amer et doux. A quelque lieu qu'on aille eti les quittant, fût**ce dans un pays plus aimé , fût-ce dans la patrie, l'heure de partir est toujours pleine de regrets et de tristesse. Mais aux chagrins du départ quelle charmante compensation présentent les joies du retour ! quel plaisir, après une absence qui pouvait être éter» nelle, de retrouve^ les mêmes lieux, les mêmes per-'^

228 SOIVEXIRS DE CHASSE.

sonnes, le même accueil, les mêmes sensations, et de rattacher en tout point deux époques de la vie, comme si elles étaient sans intermédiaire et sans intervalle, comme si la seconde n'avait d'autre passé que la première !

Ce plaisir m'attendait à Berlin. Dès que j'eus revu cette cité toute neuve, qui — petit hameau sous le margrave Albert de Brandebourg, en 1220, simple bourgade, il y a deux siècles, sous Frédéric-Guillaume le grand électeur^ enfin, sous le Gros-Guillaume, capitale de la monarchie nouvellement érigée par l'empereur Léopold, en 1701, grandissant, conmie l'Etat, pendant les cinquante années du règne glorieux de Frédéric-le-Grand, atteignant cent mille âmes de population au coimnencement de ce siècle, et quatre cent mille aujourd'hui — sera bientôt la première ville d'Allemagne par le nombre de ses habitants, comme par l'activité , les lumières et la civilisation ; dès que j'eus . revu cette capita,le moderne du plus moderne des grands États européens, j'embauchai un ami, un Russe, qui, parti de Saint-Pétersbourg, traversait la Prusse pour aller passer l'hiver à Paris, et Temmenai faire un pèlerinage armé.

Je revis avec lui d'abord la petite ville de Bemau, sœur très-aînée de Berlin, comme le prouvent assez ses vieilles tours de brique rouge , sur chacune desquelles perche un nid de cigognes. Elle garde l'honneur historique d'avoir été saccagée par Jean Zyska du Calice ; mais, depuis les Hussitos, elle est descendue au rang

de ces tristes et mornes bicoques si communes en Allemagne, dont madame de Staël disait que le temps y tombe goutte à goutte. Je revis ensuite le village de Lancke, avec son grand château vide, où Ton pourrait caserner un régiment ; son parc immense , où manœuvrerait une armée, et même une flotte, tant le lac qu'il renferme est vaste et profond; ses belles forêts de pins et de hêtres, assises sur des collines et coupées par une série d'autres petits lacs qui se versent les uns dans les autres, et dont bientôt peut-être un grand aqueduc mènera jusqu'à Berlin les eaux limpides et salubres. Je retrouvai à leur poste les trois garde -chasse dont les figures ouvertes et bonasses sont plus faciles à retenir que les noms baroques, et avec eux le petit Bellement ^ mon héros de l'autre campagne, cachant toujours un cœur de lion sous sa chétive enveloppe de roquet. Nous fûmes cordialement reçus par leur chef, VOber-FÔrsterj vieux militaire à cheveux blancs et moustaches noires, vrai grognard prussien, grave, silencieux, n'ouvrant guère la bouche que pour mordre de côté le bec de sa pipe, aimant d'ailleurs à se rappe» 1er et à rappeler aux autres qu'il fit, en 1815, le voyage de Paris, où il habita la caserne de Babylone; enfin chasseur excellent, mais tout paternel, chérissant et soignant son gibier mieux que les animaux de sa bassecour.

J'avais eu, en arrivant à Berlin, de bien tristes nouvelles sur la saison de chasse qui s'ouvrait. Pendant l'été y une maladie épidémique dont les races bovines

230 SOLVEXIRS DE CHASSE.

sont souvent alleinles, le charbon, avait cruellement sévi sur tout le grand gibier, principalement dans les forêts de la couronne. On y avait compté plus de quatre cents cadavres de cerfs, daims et chevreuils assassinés par le fléau ; et ce terrible braconnier, suscité par la I^rovidence à la prière sans doute et au proflt des cultivateurs riverains dont les champs sont plus moisson^ nés chaque année par la dent que par la faucille, avait atteint par ricochet jusqu'aux sangliers et aux renards. Je ne parle pas des loups, qui sont détruits en Prusse presque aussi complètement qu'en Angleterre. Tous les animaux carnassiers qui prenaient leui* part dans cette vaste curée périssaient empoisonnés soudain ; et telle était la violence de cette peste posthume, que souvent, autour du corps à peine refroidi d'un cerf ou d'un chevreuil frappé, comme disaient les anciens, par une flèche d'Apollon , gisaient des cadavres de sangliers et dé renards qui^ s'étaut attablés à ce riche banquet, étaient morts avant la fln de leur repas. Je crois que , devant un tel exemple, il faut faire un changement de titre au chef-d'œuvre de La Fontaine , et nommer désor» mais sa célèbre fable : Les anmaux malades du charbon.

Ils ne mouraient pas tous cependant, et le gibier du comte de R...^ plus heureux que celui du roi^ avait échappé au sort des fils de Niobé. Nous en eûmes bientôt la preuve. Partis dans un petit chariot, avec VOber- Fôrêter^ pour la chasse appelé ^tifr^cAen^ que j'ai précédemment expliquée, nous aperçûmes de loin, apris

EN PRISSE. Î3i

une courte promenade sous les hautes futaies, plusieurs masses roussatres, parfaitement immobiles, que des yeux moins exercés eussent prises pour des buissons de chênes encore garnis de leur» feuilles mortes. C'était assurément un troupeau de grandes bétes, de celles que les Allemands nomment le gibier rouge, A l'aide d'une savante tactique, et en louvoyant dans notre marche comme un navire qui va contre le vent, nous approchâmes, sans quelles eussent bouge, ces masses problématiques, assez près pour les reconnaître, les compter et les distinguer clairement. C'était bien, en eiîet, un troupeau de gibier rouge. Mais nous n'apercevions d'abord que des biches. 11 y en avait une dizaine, qui successivement levaient la tête, bondissaient à notre vue , puis s'arrêtaient bientôt pour nous considérer curieusement. Enfin l'une de ces dernières têtes levées nous montra deux grands bois de cinq à six andouillers chacun. C'était l'heureux sultan de ce nombreux sérail. A lui seul pouvaient s'adresser nos coups. Une nouvelle manœuvre, une marche circulaire et en spirale, conduite avec prudence et habileté, nous amena peu à peu dans son voisinage, à cent pas peut-être, très-belle portée pour une balle forcée quand la cible est le large flanc d'un cerf dix-cors. Le nôtre, du moins en espérance, s'était mis à nous regarder en face, pendant que l'escadron femelle défilait au petit galop, aussi bravement que s'il eût porté entre ses cornes la miraculeuse vision qui désarma saint Hubert et fit tomber ses chiens à genoux. Mon ami russe, grand meurtrier

d'ours et d'élans, n'avait de sa vie tué ni vu un cerf de nos climats tempérés. Je lui mis dans la main ma bonne carabine et le poussai hors du chariot, que les chevaux continuaient à traîner au petit pas. Descendu par terre, et bien d'aplomb sur ses jarrets, il ajusta le cerf, mais d'une main que rendait tremblante cette émotion que les feuilletonistes disent inséparable d'un premier début. Sa balle alla se loger dans le tronc d'un jeune pin, dont nous vîmes sauter les éclats , tandis que le cerf, s'élançant au bruit du coup par un bond comme n'en firent jamais Vestris et Duport sur les planches de l'Opéra, disparut avec ses fenunes, ses concubines et ses enfants. « Ah ! mon pauvre ami ! criai-je au Moscovite consterné, quel dommage qu'il y ait des arbres dans une foret ! » Ainsi finit notre chasse en voiture, par un mauvais coup de feu et un mauvais coup de langue.

Restait la battue avec les gardes et le petit chien. Je ne m'amuserai pas , crainte d'ennuyer mon complaisant lecteur, à raconter toutes ces petites traques, où nous ne trouvâmes longtemps que des lièvres, des renards, et, si parfois du grand gibier, toujours des femelles. 11 suffira de dire que, vers le soir, au sortir des grands bois, nous arrivâmes à un jeune semis de pins qui couronnait une colline en amphithéâtre. Placés en face du monticule et adossés à la forêt, nous avions devant les yeux un vrai spectacle de chasseurs. Les casquettes vertes des gardes , qui traversaient en sifflant ce fourré, semblaient glisser par-dessus les vertes tiges des jeunes pins, dont Bellement explorait en silence les plus inex-

tricables retraites. Il délogea successivement deux renards et trois chevreuils; mais tous, quoique en vue, passèrent hors de notre portée. Enfin, du fond dun petit ravin qui me faisait face , je vis tout à coup sortir une masse noirâtre, qui bientôt rentra dans le fourré, puis reparut encore, puis se recacha, et qui, venant, retournant, hésitant toujours, semblait, comme Fane de Buridan, tiraillée par deux sentiments contraires. Mais les aboiements redoublés du petit chien, qui se jetait à ses trousses, eurent bientôt mis fin aux irrésolutions de ce fantôme errant, et j'aperçus un gros sanglier quit la tête basse et la queue en trompette, roulait avec une extrême vitesse sur la pente du coteau, gagnant la forêt à ma droite. Je me jette sous bois , je cours à perdre haleine pour lui couper les devants, et, le voyant me distancer de plus belle, je lui envoie en désespéré une balle à portée de canon. Mais il n'en court que plus vite , et disparaît sous les grands hêtres dont les fruits savoureux, qui jonchaient la terre, Fa- . vaient attiré dans ces parages. A mon coup inutile répondent deux coups tirés dans l'enceinte, et des grognements plaintifs m'annoncent que ceux-là ont été plus heureux que le mien. Ce sanglier était une laie qui , en fujant, avait abandonné toute sa famille, treize gros marcassins, encore bêtes de compagnie, mais prêts à quitter la livrée. Les gardes venaient d'en tuer un. Je m'élance dans le fourré , tête baissée', et comme allant au fort. Un des marcassins déboule devant moi ; je le tire au jugé, au bruit des branches qu'il ploie ou brise

dans sa course , et toute la troupe épouvantée s^échappe en tous sens, ne nous laissant qu'une faible dirae d'une si belle rencontre.

Quand udus voulûmes partir, Bellement avait disparu. On attendit, on siffla, on tira en Fair. Bellement ne revenait pas. Qu'était-il devenu? Une sinistre pensée vint nous assaillir. « 11 se sera fait tuer, dit tristement son maitre; c'est un enragé. >» Et, les derniers grognements du marcassin agonisant nous revenant à la mémoire, voilà que nous les prenons pour les derniers soupirs du héros. Du moins faut-il trouver ses restes, et leur faire l'honneur d'un peu de terre qui les mette à l'abri de la dent du renard. Nous cherchons soigneusement dans cette espèce d'épais maquis. On siffle de nouveau, on appelle, du ton le plus tendre et le plos caressant. Rien ne répond, rien ne paraît, rien ne se retrouve. '«Ce n'est pas le chien qui est mort, dit un autre garde en hochant les épaules ; c'est plutôt l'antre marcassin -qui est blessé. » Revenant alors où j'avais tiré ma bête, il en cherche la trace, et sur la terre à peine foulée, sur les feuilles retournées parle vent, il la retrouve, il la démêle, il la suit en rampant, l'œil fixé sur la terre comme un chien ti^t le nez. Au bout de cinquante pas : « De la sueur! » s'écrie-t-il, tout fier d'avoir deviné juste ; car c'est le nom du sang dans la langue des chasseurs de l'Allemagne. Nous accourons. Sur une feuille morte et rougeâtre il montrait une gouttelette de sang moins large qu'une tête d'épingle. Si je conçois qu*un œil humain voie de la sorte, je veux bien.

mes enfants, que le diable m'emporte. Mais c'était bien du sang. Nul doute que lanimal ne fût blessé. Nous avançons sur la trace, guidés par ce faible indice, qui reparaissait de loin en loin. Mais bientôt un fourré se fHrésente, tout à fait impénétrable; et la nuit venait. Gomment continuer notre quête et achever lentreprise? Pour fournir son contingent d'invention, le troisième garde avait imaginé d'aller à la maison de son chef, qui n'était pas très-éloignée , et d'en ramener deux chiens d'arrêt pour chercher avec leur secours le chien perdu. Che invenxione preUbata ! Ce n'était pas si bête. Il revint justement quand nous ne savions plus à quel saint vouer des cierges. Lancés dans le fourré qui nous arrêtait, les deux pointers eurent bientôt retrouvé leur petit compagnon. Il était couché à quelques pas du sanglier malade, qu'avaient arrêté la fatigue et la douleur, trop faible pour lui sauter à la gorge, trop brave ei trop obstiné pour lâcher prise. L'autre, voyant le renfort que l'ennemi recevait, se remit péniblement sur ses quatre pattes, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Bellement fit de même, le suivit encore, et, à quelque distance , on les retrouva tous deux , couchés côte à côte , ressemblant plus à deux camarades qui eussent voyagé de compagnie qu'à des ennemis acharnés et mortels. La nuit nous força de battre en retraite et de ramener les deux chiens d'arrêt. Bellement tint bon plus longtemps. Il ne revint au logis que le lendemain matin, lorsque la faim le chassa du bois, ou plutôt lorsque son blessé, qu'il gardait à vue comme un bon

gendarme garde un voleur sur les bancs de la cour d'assises , eut rendu Fàme entre ses bras, et qu'il eut à sa manière sonné ïhallali; car on trouva plus tard, percé d'une balle dans le flanc, le cadavre du sanglier.

J'ai raconté cette simple histoire, trop simple, sans doute, parce qu'elle m'arriva la première à mon retour en Prusse, et que j'en avais, plus fidèlement que de toute autre, conservé le souvenir, à peu près conmie, dans la vieillesse, on se rappelle mieux les premières impressions de l'enfance que les événements de l'âge mûr. J'aurais pu l'enjoliver de cinq à six autres meurtres , à la façon de nos drames modernes ; et ce m'était vraiment bien facile , puisqu'il me suffisait d'avoir au bout de ma plume ce que j'aurais voulu tenir au bout de ma carabine. Mais je crois qu'en toute espèce de récits, même ceux des deux grandes races de menteurs, les voyageurs et les chasseurs, la vérité toute nue vaut mieux que l'invention la plus ornée. Les Polonais disent, dans un proverbe plein de finesse et de sens : « Le mensonge traverse le monde ; mais il ne revient pas. » Moi aussi, j'aime mieux être cru toujours que de tromper une fois.

Après cette manière de préface, je pourrais , en toute sûreté de conscience, narrer d'autres aventures, telles qu'un gros sanglier tué en bataille rangée, un cerf immolé du haut de mon char, et qu'ensuite je traînai derrière, comme Achille le corps du héros d'ilion, ou bien encore une journée où nous empilâmes, par-dessus quatre renards et plus de vingt lièvres, neuf chevreuils,

dont quatre de ma façon. Mais il vaut mieux arriver à des chasses vraiment nouvelles , et dont mes récits précédents u aient pas encore donné Fidée.

Quand la guerre aux perdreaux dans les champs et aux bécassines dans les marais est suspendue par un armistice, à Tépoque des quartiers d'hiver; quand le froid, la neige et la glace ont fait fuir jusqu'aux derniers oiseaux de passage, et qu il ne reste en gibier de plume que les noires troupes de corbeaux qui s'abattent sur les grands chemins, alors commencent en Allemagne les battues aux lièvres. Je ne puis mieux les comparer qu'à nos pèches annuelles des étangs; car dans ces chasses, en effet, il s'agit peut-être moins de plaisir que de profit. C'est par elles que les propriétaires du sol, ou les fermiers de la chasse, se font un revenu du gibier. Aussi choisissent -ils toujours l'arrière -saison , trouvant à cela deux avantages : celui de moins nuire, tout en le détruisant, à la reproduction de leur gibier, et celui de rencontrer des marchands qui, pouvant garder longtemps ou porter loin les lots d'animaux qu'ils achètent, et bien vendre jusqu'à leurs fourrures, en donnent un prix plus élevé qu'à toute autre époque de l'année.

Ces battues à deux fins, ces moissons de chair qui viennent après les moissons de blé et d'avoine, ne se font pas seulement dans le bois , mais encore et surtout dans la plaine. Elles ont plusieurs formes : tantôt c'est la battue ordinaire, telle que nous la pratiquons quelquefois, les chasseurs d'un coté, les rabatteurs de

Taulre, ceux-ci marchant contre ceux-là; tantôt cest une battue toute particulière qui se nomme kesseU treiben, de hessel ch^nàvùxXy et /m6^;i traquer, c'està-dire une battue en rond. Pour celle-ci. . . mais au lieu de la décrire, j'aime mieux raconter une de celles où je pris part ; et comme elles se ressemblent toutes par la forme, ne différant que par les résultats, je prendrai la première venue, qui fut la première que je fis, en disant comme mon professeur de quatrième : Ah uno disce omnes.

C'était vers la fin de novembre. Une fine petite neige, avant-»coureur des glaces et des frimas d un hiver rude et presque russe, venait de poudrer à blanc les toits de Berlin et les champs d'alentour. Je reçus une invitation de chasse d'un homme qui porte avec distinction un nom célèbre dans les arts. Le rendez«vou8 était à la gare de l'un des cinq à six chemins de fer qui rayonnent dans toutes les directions autour de la capitale de la Prusse. Celui-ci est un des derniers qu'ait ouverts ce qu'il faut pommer cette fois l'activité allemande; car, en fait de raUl-waySj nos voisins d'outre-Rhin, oubUant leur commune et universelle devise : Festina lentCj ont laissé loin en arrière la vivacité française. Il passe auprès de la résidence du duc régnant de ..., qui avait fait, peu de jours avant, le voyage de Berlin. On raconte que S. A. S., enchantée d'avoir franchi avec tant de viteâae et de commodité un trajet jusque-là fort long et fort ennuyeux pour elle, s'écria au débarcadère : ^ Ce chemin de fer est une merveille! Je veux aussi

KX PRUSSE. 239

OU constitiirâ un, ëi qui traversera tout mon empire, dût-il me coûter mille éctis ! n

Ce qui est commode aut ducs régnants ne Test pas moins aux simples ohasseui's. Nous ftmes aussi notre petit voyage avec aftses de célérité pôut* être rendus sur le terrain au moiiiént où le paresseux soleil d'hiver commençait à montrei* son ne^ à rboH^on. Toutefois nous n'étions paé venus mollement étendus ûaM les larges et moelleuii fauteuils des berlines de première classe, mais empilés, plus de trente, dans un wagon de troisième, où les fusils, les poudrières et Ué sacs à plomb beurtaient bruyamment les bancs de bois qui nous portaient à sii[ de front. Nous étions partis de la sorte par un convoi spécial, avec une locomotive à nOu^, qui devait nous ramener le soir à notre beure ; et certes C0 chariot de guerre, ce blockhaus ambulant, fumait plus par toutes ses fenêtres ouvertes que la locomotive par sa cheminée, tant il y avait de pipes brûlantes et de cigares en combustion. Nous étions réduits à Tétat do jambons de Mayence ; Uidis du moins aucune étin-* Celle ne tomba sur la poudré, et nous fîmes mentir le p-overbe qui dit : u Point de fumée sans feu. »

Les traqueurs nous attendaient aU lieu du rendez* Vous en nonibre à peu près égal au nôtre, et les deux troupeii, bientôt réunies, se formèrent chacune en ba-^ taillon serré. Alors un feld-maréchal prit le comman-^ dénient de la double armée ; c'était le directeur de la chasse, celui qUi nous avait conviés. D'un regard d'aigle, il mesure le champ de bataille, il en fixe l'étendue.

240 SOLVEXIRS DE CHASSE.

il en marque les limites. Sur ses ordres, deux chefs de file , pris aux deux troupes, partent à droite et à gauche, convergeant par une ligne courbe, par un demi-cercle, au point indiqué pour leur jonction. Quand ces deux avant-gardes ont fait cinquante pas au delà du groupe , d^autres combattants sont envoyés sur leurs traces, successivement et à la même distance. Après un chasseur un batteur, après un batteur un chasseur. Les deux processions s^allongent lentement,, se tournant d'abord le dos, puis le flanc, puis le visage. Quand le serpent a mordu sa queue, quand le cercle est fermé, un signal du chef donne Tordre de halte. Tout le monde s'arrête ; demi-tour à droite, demi-tour à gauche : les chasseurs se font face, et soudain, entremêlés avec les traqueurs qui crient et battent leurs crécelles, ils marchent les uns sur les autres dans Tintérieur de la battue^ comme les rayons d'un cercle se rapprochant de la circonférence au centre. Dès que la périphérie (pour continuer ma périphrase géométrique) s'est assez resserrée par cette marcbe centripète pour que les chasseurs soient proches l'un de l'autre ; dès qu'il y a danger à tirer dans le cercle devenu trop étroit, un second signal du général en chef fait arrêter sur place tous les chasseurs, et les 4)atteurs seuls continuent à s'avancer jusqu'au point central, jusqu'à l'axe ou viennent se heurter tous ces rayons mouvants.

Je ne sais trop, quant aux résultats, si cette forme de battue est préférable à l'autre , si l'ordre de bataille en rond vaut mieux que l'ordre en cairé, et la ligne

circulaire que la ligne droite. Les grands tacticiens de la chasse, les généraux blanchis sous le harnais, peuvent seuls décider cette grave et délicate question par les lumières de leur expérience. Je parie même qu'ils sont divisés d'opinion. Sur quel sujet les hommes sontils d'accord? Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'aspect de la battue ronde est bien plus divertissant que celui de la battue carrée, et que le chaudron est un vaste amphithéâtre où chaque chasseur prend et donne à la fois sa part du spectacle commun. Dans ces plaines unies, sans arbres, sans haies, sans buissons, rien n'arrête le regard. Tout en marchant, tout en tirant soi-même, on voit marcher et tirer tous les autres. On voit au milieu de l'enceinte, sur la blanche couverture de la terre, sauter de leurs gîtes les pauvres lièvres enfermés dans le cercle de la manœuvre comme dans celui du Dante. On les voit courir en tous sens, allant, venant, se croisant, se heurtant, et se lançant enfin à toutes jambes, les oreilles sur le cou, pour faire une trouée quelque part. Tous les coups aussi sont visibles, et se tirent coram populo. Pas de ressources pour le menteur, pas même celle des excuses ordinaires : » J'ai blessé, — j'ai tiré loin, — mon fusil a fait long feu. » On peut, en sûreté de conscience, applaudir aux coups brillants , et siffler impitoyablement les maladroits.

Dès qu'un rond était fini, un autre commençait. Nous en fîmes plus que le gentilhonmae du Misanthrope crachant dans un puits. Enfin ces combats de tirailleurs durèrent tant que la plaine fut grande et que le soleil

Hk^ SOlVËlMIRâ DE CHASSE.

réclaira. Cependant, au milieu du jour, la bande joyeuse se réunit autour d'un autre chaudron. Dans un massif de pins qui couronnait une petite éminence, nous attendait l'agréable surprise d'un bon déjeuner : viandes froides, pâtés, gâteaux, fruits, vins de France et du Rhin couvraient une table rustique formée d'une large planche sur deux tréteaux. A côté fumait un énorme chaudron rempli de pommes de terre en robe de chambre j vraie gamelle de chasseurs, où chacun de nous, muni de pain, de beuiYe et de sel, vint d*abord se tapisser l'intérieur de l'estomac d'une doublure chaude et veloutée \ après quoi les traqueurs , tirant chacun dé sa poché quelque bribe de pain noir, s'atta^ blèrent à leur tour à l'inépuisable marmite^ dont le Jhnd du sac et les derniers débris furent jetés àun quelques chiens qu'on amène toujonrji ft ces expéditions pour qu'ils suivent et rapportent, après chaque battue, les blessés qui passent la ligne sur deux ou trois pattes. Notre camp |)rcsentait alors un coup d'œil animé, vivant, pittoresque. Les chasseurs et les batteurs en groupe, les chiens en laisse, les fusils en faisceaux, le gibier en tas, le chariot, la table, le site agreste, quelques rayons de pâle soleil glissatit à travers les sombres rameaux des pins , et faisant scintiller de mille diamants la blanche nappe qui couvrait une plaine infinie, tout cela for^ mait un tableau merveilleusement composé par la na* ture et le hasard. Je crois qUe notre bon camarade Cari Schuiz , aussi célèbre par ses charmantes peintures de chevalet que par ses succès à la chasse, en a pris noie

dans sa mémoire pour le reproduire tout entier sur la toile.

Naturellement fort amusante, notre chasse fut encore égayée par quelques épisodes que je crois dignes , comme le Passage du Rhin, d'éternelle mémoire. C'est pour cela que je les ai recueillis et que je les lègue à la postérité. Par exemple, il y avait parmi nous un ap* prenti chasseur, un jeune conscrit, qui faisait sespre«> niières armes, Il était très-riche , me dit-on , et môme

très-noble, ce qui ne Tempéchait pas d'être très -iu'-

nocent. Cela se voit, et souvent, si Ton en croit le docteur Samuel Johnson , qui prétend que le premier avantage du droit d'ahiesse, tel qu il est constitué en Angleterre, c'est de ne faire qu'un sot par famille. Celui-ci, vivante preuve de Tassertion téméraire du célèbre auteur de RasselasSj avait apporté, pour tirer des lièvres, un sac de cet énorme plomb à loup qu'on appelle des postes j en Allemagne comme en France. Il demanda à son voisin de droite, qui était mon voisin de gauche, corn» bien il fallait de grains dans un coup. L'autre, tremblant pour ses jambes à la vue de telles dragées, lui répondit sérieusement et laconiquement : u Soixante. '^ Aussitôt le jeune baron se mit à compter, avec autant de reli** gieuse exactitude qu'un moine les grains de son chape^ let, soisante chevrotines, et les versa Tune après l'autre sur un petit coup de poudre dans un petit canon de fusil du calibre de mon petit doigt. Notre conunun voisin vint me raconter leur dialogue, u Parbleu ! lui disje, tenez-vous prêt pour garder sa place avec la vôtre,

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car, à coup sûr, le premier lièvre qui aura la bonne idée de passer près de lui sera tiré postes restantes.,. en chemin. »

Ce que c'est pourtant, et à tout âge, que la contagion de Texemple ! Voilà un méchant calembour qui me vint sur la langue, parce qu'il y avait dans notre compagnie un plaisant de profession qui m'avait piqué au jeu. C'était le chef des traqueurs. Il nous offrait le type achevé d'une espèce d'hommes toute particulière à l'Allemagne, comme le majo à SévîUe, le laazarone à Naples, et le dandy à Londres. Nous connaissons en France , au moins parouï^dire, le loustig de régiment. Nous savons que celui-là, par le droit de sa charge, marche auprès des tambours, et que tout ce qu'il dit, même à voix basse, s'entend plus loin que le bruit des baguettes, car il fait rire , à chaque parole , ses heureux voisins , et le rire, se propageant avec ses bons mots, descend de rang en rang jusqu'à la queue de la colonne. Mais nous ne connaissons pas le loustig de village. C'est une variété civile du genre militaire. Venu de l'armée, passé dans la landwehr^ et rentré dans ses foyers villageois, le loustig est devenu aussi nécessaire à la bonne organisation d'une commune allemande que le pasteur et le bourgmestre. C'est une charge élective, décernée par la pluralité des suffrages, et que le titulaire n'a pas moins de peine à défendre contre les prétentions de l'envie, contre les cabales de l'ambition, contre les dégoûts de l'habitude et les attraits de la nouveauté, qu'Aristide n'en eut à s'appeler le Juste. Notre homme était

loustig en exercice, et depuis longtemps, quoiqu'il fût encore jeune. Un jour, sur le marché de Dbnho/er- Platz, à Berlin, passait un conseiller de cour (ho/rath. — Je ne sais quel écrivain satirique affirme que les Allemands se divisent en deux classes : ceux qui sont hefrathj et ceux qui prétendent à le devenir). Outre son titre honorifique , ce conseiller possédait un gros dogue, et son dogue, conmde son titre, le suivait partout. En furetant le long des baraques du marché , le dogue trouva tout ouverte une cage à lapins de (^ux, et passant par la porte son large museau, il étrangla mécluunment Tune des innocentes bêtes. Grande rumeur ! La marchande jeta les hauts cris et rassembla des témoins pour réclamer devant le magistrat les dommages-intérêts auxquels donnait ouverture le meurtre de son lapin. Vhofrath ne savait quelle contenance faire au milieu de la bagarre. En vain il alléguait son titre; son dogue était évidemment coupable. Tout à coup, il se sent tirer- par le pan de Fhabit : u Monsieur, lui dit un petit paysan tendant la main d'un air narquois, donnez-moi deux sous (xmgrosch)^ et je dirai au juge que c'est le lapin qui a commencé, r^ Ce gamin , digne d'être de Paris, était notre loustig. C'est ainsi qu'il commençait, lui, et bientôt de fil en aiguille, ou de farce en farce, il arriva jusqu'à l'éminente dignité dont l'avaient revêtu les libres suffrages de ses concitoyens. Je dois dire à sa louange qu'il ne s'en montrait pas trop fier, et de ses doigts osseux et calleux, il nous distribuait à tous force poignées de main, comme on

en distribuait, en 1830, dans les environs du Palais* Royal. D^ailleurs, cette royauté élue méritait sa cou* ronoe. Il était fort amusant dans ses manières, et même dans ses propos. Au moment où je laperçus, il ache* vait de manger une rôtie de graisse doie, et, les lèvres luisantes, il allumait avec délice et majesté un cigare de la Havane que lui avait donné lun des chasseurs, n Ce n'est pas, nous dit-*il entre deux bouffées, le premier cadeau que je reçois de ce digne honune ; à la Saint* Martin, il m*a donné toute une livre d'excellent tabac. D'abord, pour faire durer le plaisir, je l'ai mêlée avec une autre livre de mon tabac ordinaire ; et puis, comme il faut généreusement partager avec ses amis et connaissances le peu de satisfactions qu'on trouve en ce pauvre bas monde, j'ai invité tous les gens du village à venir me sentir fumer. »

Mais laissons le loustig sa pipe i la bouche, et ren* trons dans la battue. J'en ai tant fait , de tous noms et de toutes formes, pendant mon séjour en Prusse, que je ne me rappelle guère le résultat qu'eut notre première chasse, et combien de lièvres restèrent dans le chau* dron, je veux dire sur le carreau. Un Russe de mes amis, qui passait l'hiver à Dresde, m'écrivait de cette ville que si, dans son pays, on comptait dix lièvres pour cent traqueurs, il fallait, en Saxe, renverser le calcul , et compter pour dix traqueurs cent lièvres. C'est ingénieux, mais c'est un peu exagéré, et des deux parts; car si l'on n'a pas toujours cent lièvres pour dix traqueurs en Allemagne, encore moins peut- on compter

gar dix lièvres pour cent traqueurs en Russie. Mais ce qui est bien autrement à Fenvers dans les deux pays, ce sont les dépenses comparées aux résultats. J'ai raconté précédemment des chasses dans les environs de Saint- Pétersbourg qui n'avaient pas coûté moins de trois à quatre mille roubles. Lorsqu'au retour de notre battue , Ton fit, dans le wagon de bois, le compte et la collecte des frais communs, il se trouva que la quote-part de chacun montait à la sonrnie de 17 silbergroschen (2 fr. 12c.). N'avais-je pas raison de dire que la Russie et r Allemagne sont les antipodes?

Mais il est une de ces chasses aux lièvres dont j'ai gardé plus que le souvenir, dont j'ai pris note curieusement. Elle le méritait, et je la conterai la dernière pour épuiser la question, connue on dit au parlement.

La princesse de S... possède à G... l'une des plus importantes terres seigneuriales de la Prusse ; elle est située, non loin de Francfort-sur-l'Oder, dans la riche vallée qu'arrose ce fleuve, riche au moins, belle même et en quelque sorte pittoresque, lorsqu'on quitte les steppes sablonneux où coule la Sprée , et qui enveloppent Berlin dans tous les sens. Ces plaines basses, ces terres noires et fortes, sont appelées les marais de l'Oder [Oder^Bruch), Là paissent d'immenses troupes de chevaux, de bœufs et de moutons. L'importance des propriétés se calcule et s'indique par les tètes de bétail, comme en Russie par les tètes de paysans, par le nombre drames. Ainsi la princesse avait plus de six mille moutons, ce qui indique un vaste parcours. Ces terres

d^ailleurs sont bonnes pour toutes les cultures que comporte leur latitude ; et quoique la peige fût profonde, car nous étions à la fin de décembre, on voyait encore decî et delà dans la plaine plusieurs grandes plantations de tabac dont il ne restait que les tiges desséchées, car les feuilles, récoltées à Tautomne, avaient déjà servi à fabriquer le havane et le Virginie de la régie prussienne. Mais je crois que les marais de TOder sont encore plus fertiles en lièvres qu'en cigares. Les grandes chasses anniielles qui se font à G... peuvent bien s'appeler chasses royales, d'autant plus que le roi vient souvent y prendre part , sans faste , sans morgue , même sans façon , se mêlant familièrement aux chasseurs comme parmi des confrères et des égaux. La chasse a le même privilège que l'amour et la mort, elle rapproche les distances. Cette année, toutefois, les affaires d'État retenaient Sa Majesté à Berlin. Cracovie venait de mourir, et la patente royale allait naître. Mais le prince de Prusse, l'aîné de ses frères et l'héritier de sa couronne, avait accepté l'invitation, qu'avaient aussi reçue, avec divers personnages grands par leur naissance ou leurs emplois, quelques artistes et quelques écrivains , parmi lesquels j'avais eu l'honneur d'être compté. Nous reçûmes tous, de la princesse et du comte de S...» son mari, une aimable et splendide hospitalité.

Un malentendu sur les dates avait fait partir un jour trop tard la petite société de plume et de musique dont j'étais membre. Quand nous arrivâmes à la nuit tombante au château de G... les invités plus exacts et mieux

EIV PRUSSE. 249

renseignés s'étaient déjà donné le ^asse-temps d'une petite chasse préliminaire. Ils avaient tué dans la journée deux cent huit lièvres. Obligé, pour ne pas se faire attendre, de quitter Berlin au milieu de la nuit, malgré la rigueur de la saison, le prince de Prusse arrivait fidèlement le lendemain à Theure du déjeuner — l'exactitude est la politesse des rois, ou de ceux qui doivent Tétre, — et bientôt toute l'armée qui lui faisait cortège se déploya dans la campagne. Nous étions plus de soixante tireurs, et les batteurs allaient au nombre de trois cents. Chacun d'eux portait son numéro d'ordre pendu à sa boutonnière et sa crécelle à la main. Ils se divisaient en deux troupes égales, commandées chacune par un général en habit vert qui, galopant à leur tète et sur toute la ligne, donnait l'ordre, le signal et l'exemple des manœuvres. Toutes les enceintes avaient été mesurées et marquées à l'avance, et tandis qu'une des divisions de traqueurs faisait à grand bruit la battue qui lui était attribuée, l'autre division gagnait en silence le terrain de la battue suivante , et se rangeait avec précaution sur la longue ligne semi-circulaire qu'elle devait occuper. De cette manière, les chasseurs passaient, sans perdre de temps, d'une enceinte à l'autre, et les battues se succédaient avec autant de célérité que de bon ordre. Ajoutez à cela qu'un corps entier de musique miUtaire, appartenant à la princesse, suivait les chasseurs de traque en traque, et, posté en arrière de notre ligne de bataille , mêlait au bruit d'un incessant feu de file des fanfares éclatantes, des hymnes guerriers

et des chants de i^ictoire. Enfin, de ma vie, je savais vu chasse mieux préparée , mieux conduite at d^un plus complet succès.

Nous n'avions pu quitter qu à onze heures la salle à manger du château , et la nuit vient vite à la fin de dé* oembre sous le 51' degré de latitude. Cependant, en moins de quatre heures, on avait ramassé et empilé dans des chariots trois cent soixante-six lièvres. Le lendemain, une troisième chasse se fit, qui commença plus matin, finit moins tard , et ne dura pas plus longtemps. Ce n'était pas cette fois dans la plaine , mais dans de petits bois qui la bordaient. Plus de la moitié des chasseurs avaient déjà regagné pays, et Ton avait aussi licen-* cié comme inutiles les deux tiers au moins de Tannée des batteurs. Mais nous rapportâmes encore cent soixante-deux Uèvres , outre trois renards et deux che<vreuils. A propos de ces derniers, je ferai une petite remarque incidente. Ik étaient certes assez nomln^eux pour qu'on en tuât bien davantage, et j'en eus moimême toute une troupe sous mon fusil sans tirer. C'est qu'à cette époque de l'année, lorsque les mâles ont perdu leur bois , il est fort difficile de les reconnaître sous les taillis et dans les broussailles. Heureux alors mes amis les peintres ; car, au dire des chasseurs allemands , il s'agit de ne pas prendre le tablier pour le pinceau. C'était donc, en trois courtes chasses, un petit total de sept cent trente*six lièvres, auquel il convient d'ajouter le grand nombre de blessés qu'on ramasse après coup sur le champ de bataille, et qui

devaient , suivant le calcul ordinaire en pareil cas , oom* pléter au moins les huit cents morts. Et pourtant on trouvait) Cette année « la chasse fort mesquine, fort in-férieure à celles des années précédentes, et nos tiobles hôtes demandaient presque pardon à leurs invités de les avoir dérangés pour si peu de chose.

Des massacres si meurtriers et si fréquents, ces Vè» près siciliennes périodiques, ces Saint-Barthélemi de diaque hiver, devraient, ce semble» détruii*e la face infortunée sur qui s'acharnent tant d'ennemis divers, après rhomme. Mais, outre les coups manques, qui Dieu merci ne manquent pas, une circonstance atténue le ciunage en ouvrant une porte de salut aut lièvres enfermés dans ce cercle tonnant et foudroyaùt de cent bottches à feu. Ce sont justement les habitudes poltronnes de ces pSuvres bétes* Lorsque les cris des bat^ teurs et les croassements de leurs crécelles les ont mis sur pied, après quelques moments de course vagabonde^ après s'être croisés, heurtés, entremêlés et entre-cho* qués datls tous les sens, bientôt ils se forment en petitii troupeaux, et s'en vont tous ensemble comme les mou«* tons de Panurge» prenant exactement la même enfilade. Chaque troupeau franchit ainsi le cercle au même eïi*^ droit , de sorte que le chasseur sous le feu duquel il passe, après ses deux coups, ou ses quatre coups s'il a deux fusils, n'a plus rien à tirer, et l'ennemi, perçant^ enfonçant la ligne, fait à bragues sauves une trouée parmi les assiégeants. C'est un spectacle singulier, curieux, fort amusant d'abord, mêiiâ qui fatigue assen vite^

252 SOUVËMRS DE CHASSE.

et qui déplairait à la longue. On se prend de pitié, d'une pitié infinie pour ces misérables bétes ainsi massacrées, qu'on voit rouler et se débattre de tous cotés, dont les cris plaintifs et perçants s'élèvent à travers la fusillade et la musique , et qui font , après chaque battue , des monceaux de leurs cadavres. Et puis c'est une chasse sans fatigue, sans action pour ainsi dire, sans imprévu d'ailleurs et sans variété. Ce n'est pas la chasse. On a raison de ne faire celle-là qu'une fois par an.

Je crains bien, quand je raconte une tuerie de huit cents lièvres, de rencontrer des incrédules; je crains bien qu'on ne m'accuse de forger un conte à dormir debout. En France, il est vrai, dans la France bourgeoise, dans la France morcelée, qui compte par village cent cotes d'impôt et vingt ports d'armes ,^une telle chasse est reléguée au pays des chimères. C'est du merveilleux, c'est du fantastique Mais dans l'Allemagne encore féodale, où les propriétés sont titrées, apanagées, garanties de tout partage par les majorats et les fidéicommis, où les lois sont sévères, les habitudes obéissantes et les mœurs paisibles, oii les propriétaires sont peu nombreux et les chasseurs plus rares encore, c'est chose fort ordinaire et fort commune. Je poun*ais citer de bien autres merveilles ; mais, pour confondre tous les saints Thomas qui seraient tentés de branler la tête a la lecture de mes récits, à la vue de mes chiffres, je vais d'abord laisser parler une bouche où l'on ne saurait m'accuser de placer un mensonge. Après dîner, me fai-

E\ PRISSK. 253

sant rhouneur de causer avec moi musique et chasse , le prince de Prusse me raconta que , trois semaines auparavant, dans la Saxe prussienne, en deux battues qui avaient duré cinq heures, le roi et son entourage avaient tué mille troi£ cent soixante-dix-sept lièvres ; — puis, un autre jour, soixante-huit sangliers; — puis, un autre jour encore , je ne sais combien de cerfs et de daims, car ce nombre s*est égaré dans ma mémoire. Mais cette dernière chasse avait été remarquable par uq curieux incident. Il s'était trouvé dans la première enceinte un troupeau de daims si nombreux et si compacte, que le roi, tirant au travers de cette foule, comme Charles IX sur les huguenots par le balcon du Louvre, avait abattu trois daims de son premier coup et deux du second, ce qui faisait cinq grandes bétes tuées par deux balles : étrange et magnifique coup double !

Maintenant, et pour finir, je vais transcrire de, véritables procès-verbaux officiels , ceux de quelques chasses faites au mois d'octobre dernier dans les domaines de Tempereur d'Autriche, près de Vienne. Je les ai vus dans les mains de l'un des invités, lord W..., ministre d'Angleterre à Berlin , qui m'en a laissé prendre copie. Pour ces chasses impériales , comme pour les dîners et les soirées en Angleterre , les invitations se font par de grandes cartes remises au domicile des heureux privilégiés qui doivent y jouer un rôle. Mais ces cartes-ci ont deux faces : sur l'une , outre le nom du convié , se trouvent indiqués le lieu , le jour et la nature de la chasse ;

sur Taufrc est tracée une petite carte géographique qui donne fort exactement la topographie du terrain. Ces chasses durèrent trois jours et furent de trois espèces. La première, aux chiens d'arrêt et au gibier de plume, eut lieu dans les plaines de Laxembourg. Voici la note des pièces tuées et ramassées en mcnns de trois heures :

Faisans 550

Perdrix 1,514

Lièvres. ,.•.,. 8

Lapins 9

Faucon 1

Hiboo 1

Total. . . . %,(m

La seconde chasse était une battue dans la plaine da Scbekatt* Voici son résultat :

Lièvres .* 1,HS

Perdrix ; . . . . 172

Total. . . . 1,290

Enfin la troisième chasse, également en battue, mais dans un bois ou parc dont je n'ai pu retrouver le nom, était à la carabine, c'est«à-dire aux plus nobles espèces de gibier. Les bulletins distribués aux chasseurs, à leur départ, portaient les additions suivantes :

Cerfs . 36

Daims. 48

Sanglteri. S3

Mouflons. , i , 4

En tout. . ^ . 111

Mais le lendemain, lorsqu'on ramassa tous les blessés morts dans la nuit, le total des victimes s'éleva jusqu'à 167 pièces de ce gros gibier.

Maintenant, à ceux qui refuseraient de donner croyance à ces chiffres ofQciels , je leur dirai : « AUez- 3^ voir, ou, mieux encore, allez vous faire inviter; ce sera possible pour peu que vous soyez prince souverain, ambassadeur, ou banquier du Saint-Empire. Et j'affirme qu'au retour, vous ferez plus que me rendre justice ; vous me rendrez grâce du bon conseil que je vous aurai donné, du plaisir qu'il vous aura valu, et du souvenir que vous en garderez toute la vie. »

J'aurais voulu finir ces récits par un coup de tonnerre. Pour cela, je méditais une grande chasse dans cette contrée sauvage et montagneuse que les Romains nommèrent Hercynia Silva, et qui s'appelle aujourd'hui le Harz. C'est là, me disait-on, sur la crête sourcilleuse du Brocken, que les anciens eussent bâti le temple de Diane, brûlé à Éphèse par Érostrate. Pays de montagnes et de forêts, patrie des légendes, paradis des chasseurs, le Harz m'attirait par tous ces puissants attraits. Déjà même un notable habitant de la petite ville de Halberstadt avait bien voulu s'offrir pour être mon hôte et mon guide. Mais il fallait avant tout une permission du ministre S. . . Elle lui fut demandée par un personnage aussi bienveillant que haut placé , qui , trouvant la chose toute simple et toute facile, négligea sans doute la précaution tant recommandée aux solliciteurs par Voltaire, celle de s'informer auprès du valet

de chambre de monseigneur. . . Le ministre refusa net. Peut-être, ce jour-là, ressemblait-il à Richelieu. Son refus cassa mon pot au lait. Adieu le Harz et le Brocken, adieu ma péroraison.

Que n ai-je pas fait pour en trouver une, et digne de Texorde ! Mais le mot du Christ : » Demandez et vous obtiendrez, " n*est pas partout mot d'Évangile. Ecoutez plutôt ma lamentable histoire.

Après rhiver, le printemps ; après Berlin , Dresde. Quand on a vu et revu chaque jour d'une semaine la Madone de Saint-Sixte, la Vierge de Holbein, la Nuit de Corrége et toutes les merveilles de la galerie d'Auguste III ; quand on a visité la bibliothèque, la collection d'armures , les curiosités de la Grune-Cewolbe , l'église catholique qui est à la famille royale, et le temple protestant qui est à la nation , il faut bien sortir de Dresde, suivre les bords de son paisible fleuve, parcourir la riante et fertile plaine qui l'entoure , gravir l'amphithéâtre de montagnes qui l'enveloppe et l'abrite en tous sens. Au milieu de cette belle campagne, pendant les plus beaux jours de l'année, il vous prend un irrésistible besoin de courir, comme celui de voler prend aux oiseaux de passage , même en captivité, et les fait s'élancer dans leur cage au temps du départ. Je recourus à un notable de la ville, et lui adressai mon ordinaire question : u Est-ce qu'une chasse. . . ? » — Impossible, me dit-il en me saisissant le poignet, geste terrible qui éteint les dernières lueurs de l'espérance ; à la fin de mai , il n'y a plus de chasse que celle du

grand gibier. — Eh bien ? — Et le grand gibier n'est que dans les forêts royales. — Eh bien? — 11 faudrait donc une permission. — Eh bien ?. . . » Ici, le notable fit une longue pause, et me regarda dans le blanc des yeux. 1 Y pensez-vous , mon - cher monsieur ! reprit-il enfin avec un accent de tendre pitié ; mais vous n'êtes pas seulement baron. — Morbleu ! je m'en vante, répondisje fièrement, en fredonnant mon Béranger,

Je n'ai flatté que Tinfortune , Je suis vilain , et très-vilain. »

Il fallut, pour toute excursion , aller manger des truites à Tarand, sur la route de la Suisse saxonne. Faute d'une particule !

Après Dresde, Francfort. Ah ! pour le coup, me voici dans une ville libre, une vraie république, et calquée, pardieu ! sur la république romaine. Rien n'y manque : des patriciens et une plèbe, un sénat législatif et dirigeant qui nomme chaque année deux consuls, — je veux dire deux bourgmestres, — et même l'aigle sur le drapeau. Entre la Rome antique et le Francfort moderne, il n'y a qu'ui^e petite différence : l'une régnait sur le monde et sur elle-même ; l'autre possède, hors de ses murs, cinq lieues carrées de territoire, et, dedans, la diète germanique \ Mais si l'on ne peut, sur cinq lieues carrées, lever cent mille honunes et cent millions, du

^ Je parlais alors de la vieille diète des princes , et non de la diète des peuples.

a5S SOUVENIRS DE CHASSE.

moins peut-on faire une partie de chasse. En effet, un honorable bourgeois de la ville libre, vilain autant que moi, mais riche comme bien des barons voudraient Tétre, me conduisit un soir faire une promenade autour de ses bois, et nous tuâmes quelques levrauts, choisissant dans la gent léporine ceux qui n'étaient ni gros ni petits , et ménageant ces deux extrêmes. Les uns pouvaient cHre des mères, et les autres avaient le temps de grossir. Petit poisson deviendra grand. Heureuse terre , où Ton peut choisir et calculer ses coups.

Une autre fois , les directeurs des célèbres bains de Hombourg me permirent gracieusement de tuer un daim dans le parc qu'ils entretiennent au pied des cimes boisées du Taunus. On fit approcher une dizaine de ces pauvres bêtes en leur jetant sur la pelouse des feuilles de salade, et je choisis une victime au milieu du troupeau. C est un assassinat que je porte sur la conscience. Mais quel chasseur n'a pas ses tablettes de don Juan ? Or, un daim manquait à mon catalogue. C'est aussi per porle in lista, comme dit Leporello, qu'en Russie, précédemment, j'avais tué un renne quasi-domestique, que son maître, las de le nourrir, nous avait làdié dans une battue aux loups. Mais après ce beau coup du daim assassiné, je tenais d'autant plus à finir ma campagne pu* une chasse qui méritât ce nom.

Francfort et ses cinq lieues de frontières sont, conune on sait, entourés d'une fouie de petits États et de petites résidences : princes, ducs, électeurs, margraves, landgraves, burgraves, tous également graves, et prenant au

sérieux leur monarchie/ comme Francfort sa république. Or, il arriva que Tune de ces résidences, peuplée d'é trangers pendant la saisota des eaux, voulut avoir sur son théâtre un spectacle de capitale. Pourquoi pas, sur*tont si ce petit voyage me donne Foccasion tant désirée d'une chasse dans les forêts princières, où les boià de cerfs sont aussi communs que les branches d'arbres ? L'affaire est ainsi proposée dans les conférences diplo-» matiques, insérée en riant au protocole, puis portée ad référendum, puis enfin convenue, arrêtée, et dûment stipulée au traité d'alliance. Deux jours après nous partons, Norma emportant sa faucille çt sa couronne, moi mon sac et mes quilles, c'est-à-dire, carabine , balles, emplâtres, et tout l'attirail du chasseur, y compris la bonne envie d'en faire usage. Mais, ô douleur ! à la place de l'habit vert d'un garde forestier, je trouve, en arrivant, l'habit noir de je ne sais quel grand dignitaire du petit empire , qui me signifie , les yeux baissés et la rougeur au front, que 8. A. a retiré la permission de chasse. Ainsi, rupture de traité, casus hellij déclaration de guerre ; il ne manquait que Vultima ratio regum. Heureusement, je n'envoie pas vingt-huit hommes de contingent aux troupes fédérales ; sans cela, saperlotte ! l'Europe était en feu.

Vous demanderez , curieux lecteur que vous êtes , pourquoi ce changement soudain? comment une cho^e permise et promise le samedi se trouve reprise et défe^ndue le lundi ? Ah I c'est qu'entre ces deux jours il y a un dimanche, et que, si le dimanche doit être consacré

aux bonnes œuvres» il Test souvent aux méchants propos. Quelque âme pieuse avait fait mon portrait au prince, en le chargeant des plus noires couleurs. J'étais bien autre chose qu un vilain , ma foi ! J'étais un démocrate, un démagogue, un mangeur d'enfants à la croqueau-sel, et, ce qui est pire encore, un plumitif; — c'est le nom que donnait aux écrivains, dont il fut l'honneur, le plus illustre et le plus regretté de mes amis, Armand Carrel. — Un plumitif! quelle faveur peut tomber du trône sur cet être dégradé, sur ce rebut de l'espèce humaine ? Et puis rhabit noir du dignitaire m'apprit encore (sous le sceau du secret, que je garde fidèlement, conmie vous voyez) que son auguste maître était furieusement tracassé parles criailleries de sa chambre basse, laquelle demandait la diminution du gibier, sous l'insolent prétexte qu'il dévore les récoltes , ruine les cultivateurs et afiTame la population. Tuer un cerf en ce moment, c'eût été céder à l'opinion et rendre son épée. J'étais donc désarmé par raison d'État, Pauvres petits princes ! je les croyais, étant plus près du peuple et de la vérité, moins petits que les grands rois. Mais non, toutes les cours se ressemblent, à cette différence près qtte les affaires qui agitent celles des potentats de troisième classe sont de la grandeur de leurs États sur la carte du monde, imperceptibles : c'est proprement la tempête dans un verre d'eau. Lorsque le vent de la disgrâce soufQa sur ma tête, j'en ressentis, je l'avoue, plus de dépit que de chagrin, et je crois bien que le rouge me monta jusqu'au-dessus des yeux. Je ris ensuite, et de l'injure e^

de ma colère , et si j'en garde encore quelque rancune ^ en vérité, c'est moins pour moi que pour toi, lecteur ami ; car enfin si j'avais fait alors une belle chasse, tu lirais à présent une belle histoire. Nous perdons autant l'un que l'autre, n'est-il pas vrai? Partant, quittes ; et que Dieu te console comme il m'a consolé.

(Le récit suivant fut écrit à Berlin dans la seconde quinzaine de février, entre la clôture de la chasse en Prusse et la nouvelle des événements de Paris. Un seul jour, le 24 février, un seul mot, la République, ont suffi pour le remplir des plus étranges anachronismes. Cependant je n'y veux rien changer, car ces anachronismes sont curieux , et , par cela du moins , j'ai quelque chance d'intéresser les lecteurs que n'ont point encore fatigués les chapitres précédents. )

u La curiosité n'est que vanité, dit Pascal. Le plus souvent on ne veut savoir une chose que pour en parler. On ne voyagerait pas sur mer pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne. » Pascal a peutêtre raison, et peut être plus qu'il ne croit, car ce qu'il dit des voyages sur mer, est-ce qu'il n'aurait pu le dire

A DRESDE, HAMBOURG ET BERLIN. W'd

aussi de la chasse? Qu'eu pensez-vous, mes confrères! — £h bien , acceptons galamment la sentence du grand moraliste; répétons même, après lui, quon ne chasse* rait pas pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de chasser, sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne. Chassons donc, car il faut bien commencer par là; et puis causons, contons, bavar* dons, écrivons; mais sans mentir... si c'est possible.

Après avoir traversé Dresde plusieurs fois, mais toujom*s en été , j'étais ravi d'y revenir au mois de novembre, justement à l'époque où commencent les chasses d'hiver. Je verrai de plus près, me disais-je, le pays intéressant à plus d'un titi*e dont cette ville est la capitale. Centre du vaste corps germanique, la Saxe réunit à des mœurs simples, hospitaUères , antiques, une science fort avancée dans l'agriculture et l'industrie. Elle réaUse le problème difficile , cherché partout et rarement résolu, de la vie à bon marché. Si, des pays d6 l'Europe que j'ai parcourus , l'on me demandait : Quel est le plus misérable? je répondrais (n'ayant pas vu l'Irlande) la Pologne. — Et le plus heureux? la Saxe. Pourtant ces deux pays, si voisins, furent naguère et longtemps réunis sous le même sceptre. C'est pour être rois de Pologne que les électeurs de Saxe, les successeurs des plus ardents protecteurs de Luther, s'étaient faits catholiques, seuls du peuple saxon. Frappant exemple de l'influence des situations politiques î La Pologne n'est plus une nation que dans le cœur de ses enfants; divisée, morcelée, elle appartient à des maîtres

264 SOUVEMRS DE CHASSE.

étrangers qui Toppriment et la dépouillent , tandis que la Saxe , bien qu affaiblie et diminuée par la guerre, par lavidité de ses puissants voisins, a gardé du îhoins la possession d'elle-même, vivant en paix sous des lois douces et une administration qui n'est pas oppressive. Ainsi s'expliquent, entre ces deux nations, la misère de Tune, qui serre le cœur; le bien-être de l'autre, qui le réjouit.

J'étais sûr de ne pas m'exposer, cette fois, à la réponse que m'avait attirée , l'an dernier, la totale absence de sang noble dans mes veines. Je pouvais prétendre, la cbasse ouverte, à faire comme tout le monde. J'adressai donc, avec pleine confiance, la même question au même notable de Dresde ; et le lendemain, sans plus tarder, avec un air de triomphe et la joie d'un service pleinement rendu, il me remit un petit papier, dûment signé et scellé, qui contenait cinq permissions dans cinq chasses royales. Je fus ébloui. Je me voyais déjà, pour la première fois de ma vie, en face des bardes de cerfs et des troupeaux de sangliers que renferment tous les parcs royaux de l'Allemagne. Mais, hélas ! il ne faut pas juger des permissions sur l'apparence. Celles-c4, d'abord, étaient toutes les cinq pour des cbasses de plaine. On ne pouvait donc y trouver que des perdrix et des lièvres. De plus, les lièvres étaient réservés pour les plaisirs du roi. Restaient les perdrix. J'en pouvais tuer tout à mon aise. Mais au mois de novembre, lorsqu'il n'y a plus sur la terre que les jeunes pousses du blé semé depuis quinze jours ,

Iprsquon n'a de choix, pour le temps, qu'entre le brouillard, la pluie et la neige, offrir une chasse aux perdrix ressemble furieusement à un persiflage. Il n'en était rien cependant. I^s Allemands sont trop bons ei trop sérieux pour se rire d'un étranger. Le notable qui avait demandé la permission et le haut fonctionnaire qui l'avait donnée savaient bien qu'on en pouvait tirer quelque parti. Avec la terre connue avec le ciel, n'est-il pas des accommodements? Ainsi, en Allemagne, où tout le monde est musicien, les agents des chasses sont comme tout le monde; et, sans recourir aux grands moyens, aux abus des influences y quelques billets d'opéra pour les grands jours méritent bien en retour nue petite faveur. On réservera donc religieusement h? centre des cantons pour Sa Majesté saxonne ; mais on pourra en écornifler un peu les bords. Gare aux lièvres qui ne savent pas la géographie !

Le plus grand avantage qu'on trouvait à mes cinq permissions, c'était l'extrême proximité du terrain. Les cinq cantons, en effet, sont aux portes de Dresde, qu'ils entourent dans tous les sens sur la rive gauche de l'Elbe. On pouvait s'y faire conduire en droshi, le flacre de l'endroit, dont la course est tarifée à dix sous, ou même en chaise à porteurs, dont l'usage a passé jadis des marquis français aux barons saxons , qui l'ont gardé et le gardent encore, en dépit de l'anachronisme. Eh bien , celle proximité des chasses était pour moi leur principal défaut. Quand je mets le fusil sur l'épaule, j'aime à m'enfoncer au loin dans les forêts, les monta-

n SOUVENIRS DK CHASSE.

gnes , les steppes aband(Tuués , à coucher dans une cabane, à manger du pain noir. C'est de la sorte, et non dans les villes ou sur les grandes routes , qu on voit bien un pays et Thomme d'un pays. C'est de la sorte encore qu'on jouit quelque peu de cette liberté du sauvage, si douce, un moment, au milieu de la vie civilisée. Ce genre de plaisir ne me fut point accordé en Saxe. Une seule fois la chasse me conduisit à trois ou quatre milles (6 à 8 lieues) de Dresde, aux approches de la célèbre Suisse-Saxonne, dans un pays montueux, accidenté, pittoresque, qui doit être charmant l'été. Mais je fus reçu, avec mes compagnons, dans un vaste château, par d'aimables dames, autour d'une table somptueuse, enfin traité, suivant le mot espagnol, como cuerpo de rey. C'était loin du toit de chaume et du pain de seigle. \otre chasse, d'ailleurs, n'eut qu*un incident notable. En entrant au salon nous fûmes accueillis par une aubade du genre le plus bizarre, que nous donnait le plus singulier orchestre. Il y avait là dix-sept levrettes, toutes de couleur gris-K^endré, aboyant, jappant, glapissant, sous les tables, sur les chaises, de tous les coins et dans tous les tons. Cette bruyante harmonie ne s'apaisa que lorsqu'elles eurent chacune un os ou un gâteau dans la gueule. La levrette est un animal élégant, doux, gentil, quoique triste et béte. Va donc pour une levrette ; va pour une paire de levrettes ; mais dix-sept levrettes ! Si l'on continue , par cet excès de sensibilité, à garder toutes les portées des dix-sept levrettes , en-* fants, petits-enfants, arrière^petits-enfants , il y aura.

A DRESDK, HAMBOIRG KT BERLIX. t67

dès Tan prochain, dans cette maison bénie, dix^sept cents levrettes. Quel opéra de Verdi ' !

Je fus donc réduit aux environs immédiats de Dresde. C'était où furent tirés bien des coups de canon que j'allais brûler quelques grains de poudre; où restèrent couchés morts bien des milliers d'hommes que j'allais assonmfier quelques lièvres, car notre chasse se faisait sur le champ de bataille où Napoléon, en 181 B, remporta sa dernière victoire , où la fortune lui accorda sa dernière faveur, avant le grand désastre de Leipzig. Nous avions pour nous conduire un jeune apprenti forestier, espèce de sous-garde, qui a pourtant tous les privilèges des agents de la force publique, car il portait un assez bon fusil qui était du butin de guerre. H l'avait pris, nous dit-il, k un chasseur délinquant, et il en possédait deux autres encore provenant du môme genre de conquête. En Allemagne, les gardes ont le droit de désarmer un braconnier ; le plus souvent c'est l'unique peine qu'ils lui infligent. En France, cette justice à la turque est sévèrement prohibée, et c'est avec

< Ou raconte , en Allemagne , un singulier effet de la musique de ce bruyant compositeur.

Uo grand seigneur était sourd comme une pioche. Son médecin , désespérant de tout autre moyen de gucrison , s'avise de le conduire à un opéra de Verdi. — Eh bien ! lui dit-il au plus fort du tutti final , votre altesse commence-t-elle à percevoir quelque sensation? — Ah!... oui... vraiment..., dit le malade transporté de Joie ; mon oreille s*ouvre , j'entends , je suis guéri ! v Mais , hélas! par un double miracle, à son tour le médecin ne l'entendait plus; il était sourd.

raison. Non-seulement il faut un juge et une sentence pour punir le délit, mais il y a un sentiment intime et général, un vrai point d'honneur, qui ne permet pas plus au chasseur qu au soldat de se laisser désarmer. Avec la loi allemande, chaque rencontre de gardes et de braconniers serait un combat, car, à Tinjonction de Xerxès : « Rends les armes! '^ Léonidas répondrait : « Viens les prendre. »

Dans le premier champ où je mis le pied, au sortir des maisons, je fis lever sept à huit lièvres en une minute, et, dans le champ voisin, mon compagnon en levait autant. Mais nous étions en pleins plaisirs du roi, d'ailleurs entourés d'yeux et d'oreilles. Qu'on ne s'imagine pas, à ce propos, que le roi de Saxe soit une espèce de marquis de Carabas couronné, qui possède en propre toutes les terres de son royaume , ou du moins tous les environs de sa capitale. Loin de là ; après les malheurs d'une guerre qu'il soutint en allié fidèle de la France, jusqu'en 1813, le vieux roi de Saxe, père du prince régnant, a fait don à l'État de tous les domaines de la couronne , ne se réservant qu'une fort modeste liste civile, et réduit à être pleinement, comme disaient les corlès de Valladolid à Charles-Quint, le " mercenaire de ses sujets. >' Bel exemple, mais rarement suivi, comme nous le savons trop bien en France. Cependant le roi de Saxe a gardé quelque chose des vieilles prérogatives de la couronne : c'est le droit de chasse sur des terres qui ne sont point à lui , entre autres sur toute la campagne qui entoure Dresde à un grand rayon. J'avais

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déjà vu la même chose autour de Berlin, où les chasses sont au roi de Prusse. Dans toute F Allemagne , le droit de propriété et le droit de chasse sont souvent séparés. Ce sont d'anciennes servitudes réservées sur des terres jadis aliénées des domaines royaux ou seigneuriaux, et partout on voit TEtat louer à son proflt des chasses de bois, de plaine, de marais, sur les possessions d'autrui. C'est encore une coutume qui n'irait guère à nos idées *. Je vais en citer tout à Fheure une troisième qui nous paraîtrait non moins singulière.

Au bout des plaines royales, détrempées par les pluies d'automne, nous trouvâmes de charmants coteaux , oii d'assez épaisses broussailles couvrent çà et là le rocher presque nu. Ces coteaux sont coupés à pic, et , dans le fond de la vallée , sur le bord d'une rivière torrentielle dont j'ai oublié le nom, serpente la route très-fréquentée qui conduit à Tarand. Il semble qu'à cause de sa rivière et de sa route, cette vallée soit le rendez-vous de toutes les industries saxonnes. On n'y entend que le bruit des machines à vapeur ; on n'y voit que de hautes cheminées de fabrique lancer au ciel des tourbillons de feu et de fumée. Cependant , malgré ce tonnerre et ces éclairs perpétuels, toujours quelques lièvres, et souvent quelques renards, viennent se réfugier dans les broussailles et les rochers du coteau. Le sous-garde et son chien , en se glissant péniblement le long de cette rampe escarpée, faisait remonter les lièvres

^ Elle vient d'être abolie , en Prusse et en Saxe, coinme droit féodal.

vers les roches supérieures, où nous étions postés comme sur les créneaux d*une forteresse. 11 fallait , en tirant ainsi de haut en bas sur la route , prendre grand soin de ne pas assassiner quelque passant inofTensif, ou quelque cheval de roulier, ou quelque chien attelé aux petites brouettes qui apportent le charbon de terre pour les poêles des Dresde. C'est un très-singulier terrain de chasse, et ce spectacle de la profonde vallée sous les pieds, des hautes collines en face, de Dresde et du fleuve par derrière, forme un curieux panorama. Nous avions donc belle vue, bonne promenade et presque bonne chasse, ayant rempli de lièvres et même de perdrix un grand coffre d'osier que portait sur son dos en manière de hotte un vigoureux gaillard amené par le jeune garde, et dont je n'avais pas tout d'abord compris l'utilité : il remplaçait l'âne et les paniers que l'on mène aux chasses plus productives. Je répétai plusieurs fois la partie, et chaque fois, au moment du départ, l'homme à la hotte étalait devant nous le gibier qu'elle contenait, comme eût fait un marchand de comestibles pour nous tenter par la vue de sa boutique. Ce gibier, en effet, comme tout le gibier en Allemagne , n'est point à celui qui tue, même avec licence officielle, mais à celui qui possède et permet la chasse. On ne peut en emporter quelques pièces qu*en les payant au prix d'un tarif. Cet usage existe partout. A tout possesseur de chasse, propriétaire ou locataire, manant, bourgeois, noble ou roi, on paye le gibier qu'on lui tue et qu'on lui emporte. Un tel usage, je l'avoue, répugne à nos mœurs; il semble

ôter aux faveurs du pouvoir ou de ramitié le désintéressement, et les convertir presque en spéculation. Mais, où il est établi, je l'approuve : d'abord il est juste; puis il perd, par le consentement de tous, son caractère étroit et mesquin ; puis enfin il est très-commode , et même bienfaisant, en mettant à Taise les dépossédés du droit, soit pour demander une permission, soit pour en user largement. Une chose m'étonne : c'est que la liste civile française, qui a déjà pris à l'Allemagne l'exemple des coupes sombres et des coupes par éclairdes pour élaguer outre mesure nos belles forêts nationales, ne suive pas encore son exemple pour utiliser les permis de chasse. Pardieu , elle trouverait de nombreux amateurs à Paris pour tuer gratuitement le gibier de ses domaines ; et dans les somptueuses boutiques en bois qu'elle érige entre les Tuileries et le Louvre , elle pourrait faire une mortelle concurrence aux Chevet et aux Potel. Profitez de l'idée, monsieur l'intendant; elle est bonne, et je la donne pour rien.

Passer de Dresde à Hambourg, c'est (comme on fait quelquefois dans la vie , au risque du bonheur ) passer de l'honnête aisance à là fortune et au faste. Hambourg esi Tune des villes les plus riches du monde, et, je crois aussi, la plus belle du nord de l'Europe. Si l'on ne semblait réunir une idée cruelle à une idée paradoxale, on serait tenté de bénir, à sa vue , l'utilité des grands incendies. Rien de plus expéditif et de plus sûr, en effet, pour rajeunir et embellir une ville, que de la brûler.

C'est riiisloire du phénix. Voyez Londres, depuis 1666; voyez Moscou, depuis 1812; voyez Hambourg, depuis 1842. Voilà trois preuves pour une de la frappante vérité de cet axiome. Si jamais Ton veut faire sur Paris Fessai du remède héroïque conseillé et consacré par de tels exemples, on pourrait, un beau jour, livrer la cité aux flammes. Les deux bras de la Seine parqueraient le foyer de Fincendie. Cependant, il faudrait être sûr de sauver Notre-Dame et. la chapelle de Saint-Louis.

Depuis le grand feu, comme on dit là-bas, Hambourg semble former, non-seulement deux villes, mais des villes de deux nations et de deux époques. La vieille, avec ses canaux tortueux et ses hauts pignons percés à jour d'une multitude de petites fenêtres, est tout hollandaise , et sent le moyen âge à faire pâmer d'aise les amateurs du bric-à-brac historique. La nouvelle , au contraire, avec ses rues tirées au cordeau , ses grandes maisons carrées en briques , est tout anglaise , et d'une modernité si complète qu'on la prendrait pour une de ces somptueuses ruches humaines promises à Favenir par les apôtres du Phalanstère.

Mais Hambourg n'est pas seulement une ville riche, belle, heureuse, florissante ; c'est encore une ville libre; je crois même que c'est à ce dernier adjectif qu'elle doit tous les autres. Ville libre, en effet, car au club de \ Union, au club de \ Harmonie, au Bôrsen-HaUe, où me firent admettre sur-le-champ les mœurs hospitalières et prévenantes des bourgeois hambourgeois, je trouvai

le National el le Charivari sur (ouïes les labiés. On voit bien, à un tel signe, que de Tautre prétendue ville libre, Francfort-sur-le-Mein , la diète germanique n'étend pas jusqu'aux bouches de l'Elbe l'empire des décrets que lui dicte l'Autriche. Hambourg, la Venise du Nord, est une vraie république , une vraie démocratie : point de cour, point de noblesse, point de privilèges. Vingtquatre sénateurs, qui se recrulent eux-mêmes dans les notabilités du pays, et forment le gouvernement, l'administration, la haute cour de justice ; quinze tribuns du peuple, élus par les cinq paroisses de la ville sous le nom d'ober-alten j qui tempèrent et contrôlent l'autorité du sénat ; quatre syndics qui se partagent , coçfmie des ministres responsables , les départements de Tintérieur, des finances, de la justice, de l'armée et de la marine; enfin quatre bourgmestres, qui exercent le pouvoir exécutif, possédant jusqu'au droit de grâce ; telle est l'organisation simple, solide et régulière de ce véritable self-^ovemment. Hambourg doit la conservation de ses lois, comme la franchise de son port, à la faiblesse et à la rivaUté des petits États qui l'environnent, le Danemark, le Hanovre, les Mecklembourg ; à la situation de l'envahissante Prusse, qui l'approche bien, mais ne la touche pas ; enfin au besoin qu'ont l'Angleterre et la Russie de cette grande porte commerciale ouverte à leurs produits sur l'Allemagne entière. Hambourg est aujourd'hui si bien assurée de son indépendance qu'elle a fait sauter les fortifications derrière lesquelles le maréchal Davout défendit vaillamment, '

jusqu'au mois de mai 1814, le chef-lieu des Bouchesde-FElbe, le plus avancé au nord des 130 départements de l'empire français.

Tout cela est fort beau sans doute, fort curieux, fort satisfaisant. Tout cela donne un bon exemple , comme la Suisse , et moins éloigné que les États-Unis. Mais la chasse !... Comment chasser dans une ville sans territoire, dont les frontières sont au bout de sc^ rues, dans une ville serrée entre deux fleuves et presque adossée à la mer? Pas même, comme je l'avais espéré du moins, une chasse au marais, car l'Ëlbe et l'Elster, fermés tous deux par une glace épaisse , portaient des voitures au lieu de bateaux : admirable saison pour les amateurs de traîneaux et de patins, triste et désolante pour les chasseurs, pécheurs et autres créatures amphibies. Mais que ne peut la richesse unie au goût d'un noble plaisir? Hambourg n'a pas de territoire. . . Eh bien , ses patriciens bourgeois prendront, à prix d'argent, le territoire d'autrui ; ils affermeront des chasses dans les Mecklerabourg, dans le Danemark et le Hanovre ; ils achèteront, s'il le faut, les deux duchés et les deux royaumes.

En effet , j'avais à peine exprimé mon désir au plus opulent des opulents banquiers de Hambourg, que je reçus plusieurs invitations faites avec une cordiale affabilité. Je m'aperçus aussitôt que, si l'imitation anglaise se montre à Hambourg en presque toutes choses, dans la ville et ses monuments, dans les charmantes villas qui l'entourent et qui ressemblent aux cottages des bords de la Tamise, dans les habitudes, les vêtements, la nour-

riture et même le climat, uu point , un seul point est resté comme une forteresse inexpugnable à cette invasion de mœurs étrangères. — C est la chasse. Chiens, fusils, usages, la chasse est tout allemande. Et cette bizarrerie excitant mes questions avec ma surprise , je sus enfin clairement pourquoi les battues sont en Allemagne à peu près Tunique manière de guerroyer contre tout le gibier quadrupède, depuis Thumble lièvre jusqu'au cerf superbe. J'avais déjà ouï dire que, si Ton se prive de la plus noble et de la plus belle des chasses, celle à courre, que, si Ton n'attaque point les grandes espèces avec des meutes de chiens, des piqueurs et des trompes, c'est que cette chasse de haut parage effraie non-seulement les bêtes lancées, mais tout le gibier d'un canton, d'une propriété , et le fait fuir chez les voisins. La battue , moins bruyante, moins tapageuse, et circonscrite à vo-* lonté, n'éloigne pas ainsi toutes les populations d'une forêt. Quant aux lièvres (qui aiment à être écorchés frais, d'après la Cuisinière bourgeoise, tandis que le lapin préfère attendre) , il est à leur égard une autre raison de préférence pour cette forme de chasse, même en plaine. On a remarqué, ou plutôt on s'est assuré par une longue expérience que, dans les battues, les lièvres miles , plus disposés à partir et prendre leur défilée , vont droit aux chasseurs, tandis que les femelles, plus tenaces au gite, font d'habitude le crochet qui les jette en arrière des traqueurs. Au contraire , dans la chasse i la quête avec le chien d'arrêt, et par l'effet des mêmes habitudes, les basas sont plus tirées que les bouquins.

276 SOIVEMRS DE CHASSE.

et de plus près. A ces dernières chasses, parmi les lièvres tués les quatre cinquièmes sont des femelles, beaucoup plus nombreuses que les mâles , comme on sait; tandis quaux battues, la proportion est à peu près égale entre les deux sexes ; notable différence pour la conservation de Tespèce.

Notre première chasse, q^ui était une battue en plaine, se fit dans le Holstein , cette province à la fois danoise et allemande, au roi et à la Confédération, cet Etat amphibie, chair et poisson, comme la principauté-canton de Neufchàtel, qui récemment a tant agité TAllemagne... en paroles, écrits et chansons. Le roi de Danemark, pour faire plus danoise cette province allemande dont il est maître et seigneur, veut lui prendre ses privilèges, ses lois, sa nationalité et jusqu'à sa langue. Elle s'émeut, s'indigne, supplie, menace, appelle à son aide toutes ses sœurs les nations germaniques ; et r Allemagne s émeut à sou tour. On disserte sur le droit à perte de vue, on compulse les vieilles chartes, on écrit des in-folio; les poètes, les musiciens font des chants patriotiques , le cri de résistance et de guerre est même poussé sur Fair de la Marseillaise, Et puis, ce fut la comédie de Shakspeare : beaucoup de bruit pour rien. L'action , l'action ! quand donc l'Allemagne saurat-elle ce que c'est que l'action?

Pour gagner le terrain de chasse , nous avions à traverser Altona, la sœur jumelle de Hambourg, car on pourrait aussi les nommer Didymes. Elle n'en est séparée que par le faubourg Saint-Paul, si cher aux ma-

A DEESDE, HAMBOURG ET BERLIX. 277

teiots de toutes les nations, qui trouvent là> au retour de leurs longs voyages, des violons et des filles à bouche que veux-tu. Par un beau privilège, qui date, je crois, de Tycho-Brahé, Alloua possède l'observatoire central de FEurope, celui qui réunit dans ses archives les observations astronomiques de tous les autres ; mais cependant elle se montre plus fière encore d avoir été la patrie adoptive du Saxon Klopstock, Fauteur de la Messtade. Jamais un étranger ne passe devant le cimetière d'Altona sans qu'on lui dise : » Voyez-vous, sous ce tilleul, ces trois tombeaux réunis? cest là qu est enterré le poète Klopstock entre ses deux femmes. » Et puisque je parle cimetière et tombeaux, je dois ajouter qua notre place des chasseurs russes seraient retournés a la maison. Nous avions été longtemps arrêtés près des portes de Hambourg, qui ne s'ouvrent pas avant sept heures du matin, par l'interminable défilé d'un de ces somptueux enterrements, tout particuliers à cette ville, et dont le faste, inutile, ruineux, absurde, est d'autant plus choquant dans une démocratie. Ce n'est pas seulement, comme à Paris, un magnifique corbillard suivi des voitures de deuil et des voitures d'amis; ce sont des douzaines de croque-mort qui marchent à pied, deux à deux, derrière le cercueil, ou le portent sur leurs épaules, et vêtus comme on allait à la noce il y a trois siècles. Perruque poudrée et festonnée, chapeau à plumes, épée au coté, large fraise, petit manteau, pourpoint, hauts-de-chausse, souliers à la poulaiue, le tout en velours, soie ou drap, suivant le tarif, tel est

27S SOUVEMIRS DE CHASSE.

laccoutrement suranné et bariolé de ces suivants à gages, dont le nombre et la parure témoignent de la fortune du défunt et de lafTection de ses héritiers. Ils remplacent les anciennes pleureuses dont le Cid disait dans son testament : « J*ordonne qu'on ne loue pas de femmes pour me pleurer; il suffit des larmes de ma Cbimène, sans que j'achète d'aulres larmes. » Ce luxe de cortège est surtout étrange pour des enterrements lu* thériens, oà Ton jette tout bonnement le mort dans la fosse, sans le moindre chant ni la moindre parole; ce qui faisait dire naguère, dans le midi de la France, i propos d'un homme qui mange beaucoup et parle peu : c'est un huguenot, il enterre sans chanter.

Malgré ce menaçant augure, notre chasse fut heu*» reuse et charmante. — D'abord, au delà d'Altona, sur des coteaux élevés qui dominent la rive droite de l'Elbe, nous eûmes à passer en revue une foule de maisons de campagne, palais ou chaumières, que les négociants de Hambourg habitent pendant la belle saison, voyant de leurs fenêtres partir et rentrer les navires qu'ils envoient dans tout l'univers. C'est là qu'ils cultivent à grands frais, non plus les tulipes hollandaises, bien passées de mode et bien tombées de prix , mais les or» chidées, ces plantes étranges, variées et belles, ces filles de l'air, qui ne vivent point par les racines, mais par les feuilles, sans terre et sans eau. Chaque villa se fait gloire de ses espèces et de sa collection, dont la plus riche appartient aux serres chaudes de l'Anglais Booth^ célèbres dans le monde entier« — Ensuite, au

milieu du jour, nous nous assîmes gaiement autour d'un splendide déjeuner, qui, pour être servi dans une chaumière véritable, où, durant l'hiver, la famille viU lageoise retire ses poules et ses vaches , n'en était pas moins appétissant et savoureux. Cette chaumière, comme en général toutes les habitations de la contrée , était un modèle d'arrangement et de propreté. Sa vue confirma de nouveau une observation que j'ai souvent eu l'occasion de faire ; c'est que presque toujours les habitants des plages, des contrées voisines de la mer sont plus soigneux et plus propres dans leurs demeures que ceux qui vivent plus loin dans les continents. Et ce n'est pas seulement au nord de FEurope, mais au midi, en Espagne, par exemple, où les provinces littorales forment un si frappant contraste avec les provinces intérieures. — Enfin, nous rapportâmes, entre une vingtaine de chasseurs, à peu^près un demi-cent de lièvres et quelques renards trouvés dans des broussailles comme des voleurs dans un coupe-gorge. Grâce à la prévenance de mes compagnons pour un étranger, et toujours placé aux meilleurs postes, je pus soutenir l'honneur du pavillon et m'entendre proclamer roi de chasse : bonne royauté celle-là, plus enviable que celle de la fève, et que beaucoup d'autres encore, avec ou sans constitution.

Cette chasse m'en fournit une autre. J'y fis la connaissance d'un homme dont je voudrais bien, lecteur ami, avoir i te raconter les aventures au lieu des miennes. J'aurais de bien plus beaux souvenirs, et toi

(le bien plus intéressants récits. Fils d'un prince de la finance, pouvant vivre dans les loisirs et les douceurs de la richesse, il est parti jeune pour visiter toute TAmérique, du détroit de Magellan à la baie d'Hudson; puis, emporté par le désir d'essayer la vie sauvage avec les ressources de la civilisation / il a franchi le Meschacébé et pénétré par les Savanes jusqu'aux Montagnes -Rocheuses, d'où nous sont venus les 0-ji-bées et le musée Catlin. Là, il a vécu toute une année sans coucher une seule nuit sous un toit de maison, passant les journées à chasser le bison, le renne et l'élan, et vivant de cette chasse. On conçoit que nos petites promenades, entre le lever et le coucher du soleil, lui semblent un peu fades après une telle année, et le lièvre peu digne de sa colère. Aussi s'est-il rejeté de préférence, et presque absolument, sur la chasse du renard. J'ai souvent rencontré de ces chasseurs acharnés air renard, comme leurs chiens, le poursuivant, le traquant, le déterrant, 1 enfumant, le tuant enfin avec une sorte de passion, et je me suis demandé d'où venait cette haine si fréquente et si commune. Car enfin le renard suit son instinct, sa nature, la loi de son existence. Il n'est pas plus coupable, en mangeant des lapins, que la perdrix qui mange des insectes, que l'homme qui dévore toute la création. Je crois que ces chasseurs passionnés, exclusifs, lui en veulent comme à un concurrent, un émule, un rival, et par jalousie de métier.

Donc, le ci -devant 0-ji-bée, devenu Fox^Hunter dans ses foyers de Hambourg, m'enunena, quelques

jours après, à une chasse où il était convié dans les forêts appartenant au roi de Danemark. Nous quittâmes les arbres de Noël, les dîners aux carpes, et toutes les réjouissances dont les Allemands fêtent la Nativité, qui est pour eux le jour des étrennes. C'était encore dans le Holstein que se faisait notre chasse, mais d'un autre côté, et vers le centre de cette province, que Ton compare à une omelette dont les bords sont plus délicats et le milieu plus grossier. Très-fertile, en effet, et trèspeuplé sur ses frontières, le Holstein n'a, dans Tintérieur, que de rares et pauvres villages perdus au milieu d'un désert de sable et d'immenses bruyères. Nous n'eûmes cependant pas à nous apercevoir du défaut de population, car, au rendez-vous de chasse, qui n'était qu'une cabane isolée , nous trouvâmes un bataillon de traqueurs si formidable que je me crus retourné aux chasses de Russie. Leur nombre m'étonna, et l'explication qui m'en fut donnée m'étonna bien plus encore. On n'a pas besoin d'autre expérience pour reconnaître combien ce pays, qui conflue pourtant aux portes d'une république égalitaire, est profondément arriéré dans la science et la conquête des droits politiques, pour reconnaître qu'il n'a jamais ressenti les secousses d'une bienfaisante révolution. J'appris donc que, pour les chasses faites dans les forêts royales, et commandées, au proflt de leur maître, par les agents forestiers de la couronne , les batteurs sont appelés par réquisition. Ils viennent là, des quatre points cardinaux, sans recevoir ni paye, ni vivres, comme jadis nos paysans allaient à

la conrée, comme, plus jadis encore, les manants T^naient battre les fossés da manoir féodal pour d^vrer leur noble seigneur da croassement importun des grenouilles. Dans de telles conditions,

Quand on prend da batteor, on n*ea lanrait trop prendre ;

aussi les nôtres étaient-ils si nombreux que, dans la plupart des enceintes, ils auraient pu se tenir par la main comme pour danser une ronde de village.

Une autre singularié signala cette journée à mon souvenir. Lorsque nous fûmes arrivés à Fentrée du bois qu*on allait fouler, et tandis que nos pauvres conscritsbatteurs, choisis dans la gent taillable et corvéable à merci des cantons environnants, allaient gagner leurs postes dans la première enceinte, les chasseurs se rangèrent en cercle autour de YOber^Fôrster qui commandait la double armée. Il monta sur une souche, et de sa plus haute voix nous donna lecture d*une ordonnance sur la chasse, en trois parties, à peu près conçue en ces termes : « P une amende de 8 schillings' est prononcée contre tout chasseur qui, avant que la battue commence, ne se mettra pas en communication avec ses voisins de droite et de gauche, pour les voir et pour être vu d'eux ; — une amende d'un marc contre tout chasseur qui ne

1 Le schilling de Hambourg, fort différent du schilling anglais, vaut un peu moins de 10 c. Il y en a 16 dans le marc courant, qui équivaut à 1 fr. 50 c. , et 20 dans le marc banco.

tiendra pas le canon de son fusil en Tair lorsqu'on marche de compagnie ; — une amende de trois marcs 12 schillings contre celui qui tiendra les chiens de son fusil armés au milieu des chasseurs réunis en groupes. *> Toutes ces précautions sont si bonnes, si nécessaires, qu on a raison de les rappeler avec une sorte de solennité , et de les mettre sous la garantie d*une sanction pénale. « 2"" Une amende de 2 schillings est prononcée pour chaque coup de fusil qui manque un lièvre ; — une amende de 4 schillings pour chaque coup de fusil qui manque un renard ; — une amende de 3 marcs pour chaque coup de fusil qui manque un chevreuil ou un cerf. » L'on aurait beau dire d'un lièvre : il a laissé du poil ; d'un renard : il s'en va la queue en trompette ; d'un chevreuil : il perd son sang ; aucune excuse n'est admise ; il faut livrer la pièce tirée , sinon verser l'amende dans la tirelire. Ajouter ainsi l'intérêt à la vanité, c'est faire tirer les chasseurs avec soin, avec attention, presque avec certitude; c'est éloigner ce qu'on nomme les mazettes ; c'est empêcher aussi les coups hasardeux, les coups lointains, qui blessent le gibier, l'envoient mourir au loin et ne profitent qu'aux renards. « 3° Enfin une amende d'un frédéric d'or (21 fr. 25 c. ), la plus forte de ce code pénal et bien supérieure aux précédentes , est prononcée contre tout chasseur qui , par erreur ou par sa volonté , tire une chèvre ou une biche, soit qu'il la tue, soit qu'il la manque. » Ici la loi s'unit aux mœurs pour commander la galanterie dont se piquent tous les chasseurs de l'Allemagne , pour consa-

fU SOUVENIRS DE CHASSE.

crer Fusage auquel ils doivent principalement la conservation des grandes races de gibier.

Porteurs de fusils ou porteurs de crécelles , soldats volontaires ou soldats contraints, nous exécntâmes fidèlement toutes les manœuvres préparées par notre général en chef sur sa carte forestière ; si fidèlement que la dernière battue se fit à la nuit close , lorsque le soleil , nous ayant dit bonsoir, était allé se coucher, et que la lune se levait pour nous souhaiter le bonjour. Cette battue attardée était, disait-on, la meilleure. Mais que faire de bon quand on n'aperçoit ni la queue blanche d'un lièvre trottant sur la feuille morte, ni même le guidon de son fusil ? J'entendis bien le galop quadrupédant d'une petite bande de chevreuils qui vinrent bondir à mes côtés : cela ne servit qu'à me faire bondir le cœur dans la poitrine , car ils passèrent comme des ombres ; et, dans ce temps d'hiver, alors que les mâles ont perdu leur bois, je tiens pour archi-lynx tout chasseur qui se flatterait, à cette heure-là, de distinguer le pinceau du tablier. Mais voilà qu'après le pas vif et sémillant de mes chevreuils qui s'éloignaient avec prestesse, j'entends devant moi un pas plus lent, plus grave et plus lourd ; je vois apparaître une ombre plus grande , et bientôt un léger rayon de lune, glissant à travers les branches , comme celui qui portait jadis un baiser de Diane au bel Endymion, vient À tomber sur deux larges bois de cerf, qui se mouvaient lentement au milieu des arbres immobiles. Je m'agenouille pieusement à cette vue, et, levant vers la chaste déesse mon fusil avec mon

invocation, je prends bien mon en-joue vis-à-vis de sa face éclatante; puis, baissant Tarme à la hauteur de la ceinture, comme les vieui soldats, j'attends Fennemi, en me recommandant tout bas du sang-froid et de la patience. Je laissai venir le pauvre animal à vingt pas, car je n avais ni balle, ni carabine , mais seulement du gros plomb dans mon fusil ; et saisissant Fà-propos d'une inflexion de sa tête sur le côté, je lui mis toute ma charge dans le cou. Il tomba roide, sans autre mouvement qu'une crispation des jambes, sans autre bruit qu*un grand souffle, par où s'exhalait son dernier soupir. A cet heureux coup, que tous les chasseurs prirent pour le signal du départ, répondit la décharge générale des fusils tirés en l'air. VOber-Fôrster congédia ses recrues, qui s'échappèrent comme des écohers au sortir de la classe ; il rassembla son gibier royal, toucha le montant des amendes, qui se bornaient aux coups manques, reçut nos remercîments , et nous fit ses adieux. Mais il aurait dû, pour bien terminer son rôle, remonter, le soir, sur la souche du matin , et nous h*re le bulletin de la bataille, u Chasseurs et batteurs, nous aurait-il dit, je suis content de vous ; chacun a fait son devoir; l'ennemi , enfoncé sur toute la ligne , s'enfuit dans toutes les directions. Deux cerfs, cinq chevreuils, onze renards et plus de cinquante lièvres sont les trophées de cette journée mémorable. »

(\oTA BRNE. Je ne veux tromper en rien mon lecteur, et, pour avoir la conscience nette, je dois Favertir que

ces chiffres sont ceux d'une chasse qui s'était faite , au même endroit, quinze jours avant mon arrivée ; la nôtre fut moins brillante. Je dois ajouter que Taventure du cerf tué au clair de la lune m'est arrivée dans une autre occasion et dans un autre pays. Mais il n'est pas défendu, j'imagine, de composer un tableau de figures rapportées; cela ne fait de mal à personne; et, comme dit Montaigne , quand il fait une galimafrée d'articles : ft Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, tout s'enveloppe sous le nom de salade. » )

En gagnant Berlin, au sortir de Hambourg ^ en me rappelant les promesses nombreuses et empressées qui avaient accompagné mon départ l'année dernière, je croyais bien, comme on dit, que les alouettes me tonr beraient du ciel toutes rôties. Je fus servi, en effet, dès mon arrivée, non pas d'alouettes pourtant, mais de récits merveilleux. C'était le peintre K..., revenant de Silésie, où il avait tué lui seul, en deux jours, 88 lièvres ; c'était le comte P. . . , revenant du Hanovre, où l'on avait tué, dans ses terres, en six jours, 107 renards, nombre vraiment prodigieux ; et, devant une certaine boucherie voisine de mon cabinet de lecture, je voyais décharger fréquemment des charretées de cerfs et de chevreuils qui arrivaient, tout gelés, des huit provinces et des vingtcinq régences de la monarchie prussienne. Mais tout cela me passait devant le nez comme la fumée du rôti, et, dans les impatiences d'un appétit toujours trompé, je me disais, après trois semaines entières d'abstinence .

tt Est-ce que Feau de la Garonne coulerait dans tous les fleuves de la terre? Est-ce qu'il y en aurait quelques gouttes môme dans la Sprée? »

Non, cependant ; les promesses passées n'avaient pas été des gasconnadei, je dois le croire, et la bonne vo* lonté ne manquait pas. Mais combien de motifs à la lenteur, à rhésitation, aux ajournements ! Ecoutez plutôt : D*abord le froid rigoureux ; on me montrait le thermomètre descendant chaque matin à 16 degrés Réaumur. A Pétersbourg, on eût saisi Toccasion de cette température comme un temps privilégié; à Berlin, personne n*osait y exposer le nez et les doigts. — Ensuite, l'état sanitaire ; précurseur du choléra, qui semblait s'approcher, la grippe sévissait sur toute la population : sans compter les trois ou quatre cents autres maladies qui forment l'apanage exclusif de l'espèce humaine, et mar^ quent évidemment, dans l'échelle des êtres, sa supériorité sur tous les animaux. — Et puis les absences, ou même la mort ; car, en frappant à plusieurs portes de mes anciens compagnons, j'aurais pu dire avec le proverbe espagnol : Dans les nids de l'an passé, il n'y a pas d'oiseaux cette année. — Et puis les affaires ; — et puis les devoirs ; — et puis les plaisirs, qui sont d'autres de^ voirs ou d'autres affaires, car il n'y a pas plus de plaisir contre la chasse que de droit contre le droit ; —^ et puis enfin, pour organiser une partie, ne faut«>il pas prendre une foule de mesures, choisir un jour à la commune convenance, réunir des compagnons, avertir les fores^ tiers, attendre leur réponse? Tout cela, que diable, exige

288 SOLVëXIRS de CHASSE.

(Je la réilexiou, des démarches et du temps. Règle géuéraie : voulez-vous chasser en Allemagne au mois de janvier? allez-y dès le mois de septembre. Trois mois vous suffiront pour les préparatifs , et vous en aurez à cœur joie. Pourquoi venais-je à la Noël ?

Que le flegme allemand pardonne cette boutade à rimpatience française. Mais, en vérité, quand je mesurais la courte durée de mon séjour à Berlin , où je ne ne devais peut-être jamais revenir ; quand je voyais les jours et les semaines couler dans Fabîme de Fétemel sablier, chaque refus, chaque retard, me perçait Tàme d*un poignant regret. Toutefois, conune a dit un grand poëte russe , les coups de marteau brisent le verre et forgent Tacier. Je tenais bon , dans Tacier de mon cœur, contre Finfortune, et j'essayais, à force de constance, d'animer Finertie et d'échauffer la glace.

Un soir, que je rentrais au logis plus martelé que jamais, et pensant, avec Famant de la belle Philis, qu'on désespère alors qu'on espère toujours, je trouve sur la table de Fantichambre une espèce de pancarte , large comme les deux mains , et ornée d'une gravure semicirculaire, à laquelle était jointe une carte de visite. Sur celle-ci, je lis le nom du prince de C... ; c'est le grandveneur de la couronne de Prusse ! J'approche aussitôt une bougie de la pancarte : cette gravure en demi-cercle, ce sont des trophées de chasse, couronnés par la tête du cerf de Saint-Hubert, qui porte entre ses bois une croix lummeuse. Au milieu, en phrases commencées par Fimprimerie et terminées par Fécriture , je vois une invita-

tion pour la chasse royale du lendemain. Nature du gibier, canton de chasse, lieu du rendez-vous, heure du départ, heure du retour, moyens de transport , tout est clairement indiqué ; rien ne manque à Tordre du jour, et mon nom, mon propre nom se trouve au bout de tout cela, tt Puissances du ciel ! m*écriai-je avec Tamant de Julie , vous m'aviez donné une âme pour la douleur ; m*en donnerez-vous une pour la félicité ! » Je ne pouvais deviner par Fintorcession de quel saint une telle faveur me tombait du paradis.

ciel ! d*où me vient tant de joie ?

disais-je conuaie la vieille femme du Berceau dans La Fontaine ; et j'ajoutais comme elle, en époussetant mes armes et en bourrant ma gibecière :

Prenons ceci puisque Dieu nous Tenvoie.

Quoique j'eusse une pendule à réveille-matin, je ne dormis que d'un œil, craignant que le froid ne lui fît oublier son devoir. J'étais levé une heure avant que la voiture fût à ma porte , et j'arrivais au chemin de fa: avant qu'on ouvrit les bureaux. C'était non loin du railr way qui conduit en Silésie par Francfort-sur-l'Oder que se faisait notre chasse , et des chariots nous attendaient à la station la plus voisine pour nous mener rapidement sur le terrain. Ils nous suivirent même toute la journée^ nous transportant d'une traque à l'autre. Conduite par le grand- veneur en personne, bien que le roi ni les princes n'y assistassent point, la chasse était ce qu'on peut ap-

«90 SOUVENIRS DE GHASSfi.

peler ajuste titre bien organisée. Des cartes , tirées au hasard par les chasseurs, portaient ^ avec le noméro de chacun, une instruction fort sage et fort détaillée sur les soins à prendre pour éviter tout accident; Les agents forestiers de tous grades, à cheval et en grand uniforme, dirigeaient les batteurs, très-ilombreux^ quoique payés, qui portaient au cou leurs numéros en gros caractères. Des sonneurs de trompe et de clairon marchaient sur les fltnes de cette armée pour donner le signal du départ , marquer les extrémités de Tenceinte ^ et inaintenir les batteurs en ligne. ËuGn, dans chaque enceinte, des postes en branchages d'arbres verts étaient préparés aux chasseurs et numérotés par avance. Je ne sais si cette dernière et surabondante précaution n'avaH pas été, comme toute chose de luxe^ plus nuisible Qu'utile; Il se pouvait que la présence et le bruit des ouvriers , occupés la veille, eussent inquiété le gibier du canton ; il se pouvait qu'une biche curieuse ^ après avoir observé ces biches de ramée et ces chiffres Hoirs tracés sur des troncs d'arbres fraîchement entaillés par Itt hache j feit donné Falarme à ses proches. Le fait est qu'à bette pre-* roière campagne ^ entreprise sur un terrain nouveau qu'on essayait , le grand gibier fut très-rare. On avait cependant permis de tirer même les bifehes et leë faenSj parce que la race dés cerfs était là, disait-on, plu» bëûibreuse que celle des chevreuils. Une seule bithe périt. Ce furent, comme toujours, les pauvres hèvres qui payèrent lés puts câëséâ.

Trois jotirs après; nnt seconde intitatitm me fut re-

A DRESDE, HAMBOURG ET RERLI\. t§i

mise, et cette fois, allant remercier le prince de C* , j'appris que c'était un ordre exprès du roi qui m'avait valu rbonneur peu prodigué et la faveur fort enviée d^étre porté 3ur la liste des invités aux chasses de la cour. Ma foi, mes amis, vous rirez de moi si cela vous amuse. Mais, ne pouvant retaiir l'élan de ma reeonnaissai^oe , du fond de ma poitrine et du fond de mon cœur j^e poua-isai, Dieu me pardonne ! un superbe cri de ; Vive le roi I C'était la première fois de ma vie, et ce sera, je crois bien, la dernière^ Encore était-ce pour le roi de Prusse ! Cette seconde cbasse, faite à Côpnick, du même côté, mais plus près de Berlin, que la première, pouvait bien, par la précision et la rapidité des mouvements, le bon ordre de l'action et le succès final, être offerte conmie un modèle achevé de la chasse allemande. I^e terrain était une série de petits bois, maigres, clair^^semés, eU'^ trecoupés de plaines. Il n'y avait là ni gibier rouge, ni gibier noir, mai^ seulement ce qu^on nomme le menu gibier. Et cependant, au bout de la journée, nous au-» rions pu élever, avec les cadavres de nos victimes, un de ces vastes tumulus que les vainqueurs érigeaient jadis en trophée sur le champ de bataille. Nos chariots emportaient vingt chevreuils., seize renards , cent trente<^ trois lièvres et une perdrix. Dans ce butin commun, oii chacun fournit sa part, tous sont solidaires, et l'on ne doit mentionner que le résultat général ; car la bat* tue ainsi faite est une loterie : le hasard donne le numéro, le numéro assigne les places, et le chasseur n'est plus qu'un tireur. Heureux celui qui a les^ bons lots,

c'est-à-dire les bons postes, et qui se montre, par son adresse, digne des faveurs du sort.

A la troisième chasse assistaient le roi et les piînces. Elle se faisait dans la pleine de Lichtenberg, aux portes de Berlin , comme serait pour Paris la plaine de Montrouge. C'était la battue ronde, la battue au chaudron (kesseUtreiben)^ que j'ai décrite précédemment. Les invités formaient une troupe d'environ quarante tireurs, et Ton avait pris pour rabatteurs tout un bataillon de la garde, sans compter les paysans volontaires qui s'enrôlaient parmi eux pour le seul plaisir du coup d'œil. Quoique, au dire des gardes, on n'eût pas chassé dans cette plaine depuis cinq ou six ans, les plus forts et les plus savants sur la matière prétendaient que la journée ne serait pas fort bonne, parce que les lièvres, dès les premiers jours de février, commencent à regagner tes bois. Ce qui nous rassurait pourtant, nous autres novices, c'était de voir, dans l'enceinte que nous commencions à tracer sur la neige, une foule de lièvres quitter leurs gîtes, se réunir en petits troupeaux, former des concih'abules et se dresser sur leurs pattes , les oreilles au vent, commençant à s'inquiéter à la vue de ces deux menaçantes processions qui s'.allongeaient et se rapprochaient pour les enfermer dans un cercle de feu. Comme il arrive assez souvent, les ignorants, qui ont des yeux, eurent raison contre les savants qui ont des théories. L'a priori fut vaincu par \à posteriori. Je veux dire que, malgré le pronostic, la journée fut bonne quoique bien courte, puisqu'elle fut circonscrite entre un dé-

jeûner pris fort tard et un diner pris fort tôt, et qu'elle se composa seulement de deux battues. Dans la première on tua trois cent quatre-vingt-treize lièvres ; dans la seconde, deux cent quarante-huit; en tout : six cent quarante et un, sans compter les morts et les blessés qu'on ramassa le lendemain aux alentours du champ de bataille.

Cette première battue, vraiment prodigieuse par le nombre de lièvres qui s'y trouvaient renfermés, eût été bien plus productive encore, ou mieux, bien plus destructive, si le ciel, protecteur de Finnocence, n'eût pris évidemment la parti de ces pauvres bétes. Au moment où chasseurs et batteurs faisaient les premiers pas pour marcher de la circonférence au centre, une neige fine et acérée, poussée par

Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portes jusque-là dans ses flancs ,

nous couvrit de ses épais tourbillons. Les yeux étaient aveuglés et les fusils se mouillaient comme sous une averse. £n même temps qu'on tirait à tort et à travers, sans trop juger de la distance, on entendait sur toute la ligne presque autant de rats que de coups partis. Sans ce fâcheux contre-temps, quel massacre eût-on fait, bon Dieu! puisque la moyenne atteignit dix lièvres par tireur dans cette seule battue. Lorsqu'elle commença, je voyais tous les lièvres prendre devant moi leur défilade de gauche à droite, pour gagner un petit bois qui devait leur servir de refuge. Impatient de mêler

%n SOUVENIRS DE CHASSE.

mon feu au feu de mes heureux voisins, je courus, malgré la consigne, quelques pas en avant et me blottis dans un trou d'où Ton avait enlevé du sable. Là, derrière cette espèce de blockhaus, je pus, eu un clin d'œil, abattre de mes quatre coups quatre lièvres. Mais, aux cris répétés de vorwaërts (en avant), je dus aussitôt me remettre en ligne. Sur la lisière de ce petit bois, aussi fatal aux longues oreilles que la Haie-Sainte de Waterloo à nos héroïques grenadiers, se trouvait Tun

des princes R Il était là, si Ton peut ainsi dire,

dans le courant des lièvres, et il profita brillamment d'un hasard favorable, car il en tua, pour sa part, quarante-six dans cette battue, et fut roi de chasse avec un

total de cinquante-huit. Il est vrai que le prince R

avait trois ou quatre fusils, et deux servants derrière lui pour les charger ; il est encore vrai qu'à force de tirer coup sur coup, il revint avec la joue enflée, meurtrie, sanglante; et bien d'autres chasseurs, parmi les plus favorisés, se trouvaient dans le même état. 11 se fait, ces jours-là, une terrible dépense de poudre, qui n'est pas, toutefois, une bien grande dépense d'argent, car la régie prussienne, moins arabe que la nôtre, vend sa meilleure poudre à trente sous la livre.

On a toujours quelque chose à apprendre, et tout le long de la vie. Cette chasse en battue ronde semble aussi simple que bonjour. Eh bien, elle a aussi ses règles et sa science, qui donnent aux mieux instruits un avantage considérable. Par exemple ,' dans les cas ordinaires, aucun chasseur n'ignore que, pour qu'un lièvre

A DRESDE, HAMBOURG R7 BERLIX. f05

vienne à lui sang défiance, il doit se tenir et l'attendre parfaitement immobile. Ici, tout au contraire, le eha»geur qui s'arrête an milieu de toute la ligne qui avance éveille la méfiance des lièvres qui le fuient poar ohercher une autre issue. 11 faut toujours marcher, en tirant et en chargeant. Autre exemple : lorsqu*un lièvre se lance à toute course et en désespiré, on peut hardiment courir à sa rencontre pour lui couper les devants, sans crainte qu'il retourne en arrière » ou seulement se détourne. L'on revient ensuite sur la ligne; c'est un mouvement permis et très-usité, parce qu'il est trèsutile. Mais il faut savoir cela, et le reste. Une antre fois, si je pouvais dire ce mot d'une chasse allemande et d'une chasse royale, une autre fois je saurai plus ^ je ferai mieux.

J'ai déjà dit mon opinion sur ces chasses, vraies bou^ chéries, qui ne sont curieuses et supportables qu'une fois par an. Celle-ci, déjà si remarquable par sa singulière espèce et ses brillants résultats , le fut encore plus, à mon avis, par un autre aspect non moins intéressant. J'y fus personnellement témoin, et, dans ma bouche, cet éloge ne sera pas suspect, de l'affabilité gracieuse, de la bonhomie sincère , que montrent en ces occasions le roi et les princes de sa famille. La monarchie de Louis XIV, et tout ce qui l'a suivie, ne nous a point accoutumés, en France, malgré deux révolutions, à ces mœurs simples , familières et cordiales. Le roi causait gaiement avec tout le monde, chaHeurs, soldats, paysans, sans être reconnu do tooê, et sans qne nen,

296 SOUVEJiflRS DE CHASSE.

dans sa mise ou son entourage, le pût faire reconnaître. Je ne regrettai point, quand il me fit Fhonneur de m'appeler aussi et de m'adresser quelques paroles aimables, mon unique cri de vive le roi. Tout se modelait d'ailleurs sur cet exemple. Généraux, ambassadeurs, comtes, duos, princes, même princes du sang, même princes souverains, chacun avait tiré son numéro à la loterie; chacun prenait la place que lui assignait le sort, cet autre hasard pareil à celui de la naissance. J'avais bien raison de dire, Fautre fois, que la chasse est comme la mort, qu'elle rapproche les distances, qu'elle nivelle les conditions, et que les hommes y sont égaux, comme au cimetière.

La seconde battue finie, nous fûmes rapidement transportés dans un long convoi d'équipages au château de Schonbausen, petite résidence royale, célèbre par les beaux arbres dont son parc est peuplé. C'est là que le dîner nous attendait; et la simplicité, la cordialité, régnèrent autour de la table , non moins qu'autour du chaudron. Personne ne quitta les habits qu'il portait depuis le matin; chacun dîna comme il avait chassé, sans faire autre toilette que de laver ses mains noircies de poudre. C'était vraiment un singulier contraste : d'un côté, salle de palais, brillant éclairage, riche service, vaisselle d'argent, mets fins, vins délicats, valets en somptueuse livrée; de l'autre, une bande de chasseurs dons leur simple appareil, commençant par la casquette et finissant par les grosses bottes. Un spectateur de pette scène étrange eût pu se croire aux Saturnales

des vieux Romains, à ce jour de Tannée où les maîtres servaient à table leurs esclaves.

Après quoi, la chasse fut close, et bonsoir la compagnie.

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Kepler demandait à Dieu « un lecteur dans cent ans. n A Kepler cette modeste ambition était bien permise. Je ne Fai pas si haute , et pour de bonnes raisons. Mais aujourd'hui je demande à Dieu qu un des lecteurs, assez nombreux vraiment, qu'ont eus mes Souvenirs de chasse ' , ait conservé quelque mémoire du second chapitre de ce petit livre : Une chasse en Angleterre. Il se rappellerait avec quels regrets amers je dus quitter le Royaume soi-disant Uni, après une maigre promenade dans quelques enclos du comté d'Hereford, et sans avoir pu mettre à profit l'invitation que j'avais reçue pour cette terre du comté de Norfolk, vraie Terre-Promise, si célèbre par ses navets et ses perdreaux. 11 y a sept ans — il y a sept siècles — que cette déconvenue m'est arrivée. Mais comme tout vient à point à qui sait attendre, l'occasion manquée alors vient de se retrouver

< Première édition.

KN ANGLETERRE. iOO

aujourd'hui , avant qu« Tiuipitoyable vieillesse m'ait ôté Toeil et le jarret, ces choses indispensables qui ne s'a* cfaètent {Hrint, hélas ! comme la poudre et le plomb, et qu'on ne renouvelle pas chaque aiinée avec le permis de chasse.

Retardée par les pluies d'août, l'ouverture se faisait un peu tard daiis nos plaines de la Brie, et je goûtais à peine les délices permises pat* l'arrêté de M. le préfet de Seine-et-Marne; qu'il fallut tousquement repasser la Manthe. C'était nn nuire fesiival} celui de Norwich, qui me rappelait pour la seconde fois en Angleterre au commencement de l'automne, alors que la saùon est eloâe) et que toute Isifashion quitte Londres avec au^ tatit de hâté et d'unûiimité que si la peste se fût déclarée dans le West-End» La leçon de l'autre fois m'a* vait profité , et mon nouveau toyage ne ressembla plus à celui de la fiancée du roi de 6arbe< Résultat singulier et prestiue miraculeux des inventidns que ce siècle a vtà faire ! Le vendredi matin, je chassais aicore à quelques lieues de Paris pour emporter att delà du détroit une bourriche de cailles j fort rares cheÉ nbs voisins ^ par^ tant fort recherchées ; et le samedi doir» gràcô au chemin de fer du Nordj au paquebot-poste; aux South^ Eastem eiEûéiem^Counties-rait^af^, je couchais ddns le comié de Norfolk^ à cent vingt milles au delà de Londres t

J'avais bien coUipté ; dans aies calculs et mes prépa*^ ratifs, continuer dès le lendemain la chasse un moment interrompue par ce rapide thijetj et reprendre ^ à un

jour d'intervalle pour cent cinquante lieues de distance, mon fusil pour ainsi dire encore chaud. Ce projet me souriait ; c'était curieux et attrayant. Mais j'avais compté sans mon hôte, et littéralement, puisque je logeais sur le sol britannique. Le lendemain de samedi, c'est dimanche. . . — Eh bien , raison de plus pour prendre un innocent plaisir. Le dimanche est le jour du repos et celui des fêtes. — Oui, sur tout le continent, j'en conviens , de Cadix à Archangel ; mais en Angleterre le dimanche est le jour du néant. Il est rayé (Ju calendrier, il est rayé de la vie. Le dimande, on n'existe pas. Voulezvous diner comme d'hlibitude? Bien vous prendra d'avoir fait vos provisions la veille, car il ne se vend rien au marché. Voulez-vous visiter des amis? Les maisons sont closes ; il n'y a d'ouvert que les temples, aux heures du prêche. Voulez-vous écrire ou recevoir des lettres ? La poste ne fait aucun service ; elle vous retient jusqu'au lendemain les nouvelles de votre pays, vos communications les plus chères ou les plus pressées. sottise humaine ! ô bizarre contradiction ! L'on n'a point assez de raillerie en Angleterre contre les papistes qui font maigre le vendredi, qui mangent, ce jour-là, des grenouilles au lieu de rost-beefj et l'on y pousse à ce point le fétichisme du dimanche que, chaque année, chaque mois, chaque semaine, le parlement reçoit des pétitions, souscrites par des milliers de signatures, qui réclament impérieusement l'abolition du service des chemins de 1er et des bateaux à vapeur, comme une abominable profanation du jour saint. Voila de quoi

nous surprendre, mais voici qui surprendra plus encore : trois mois de pluies à peu près continuelles avaient singulièrement retardé les moissons cette année, et rendaient fort diflicile la rentrée de toutes les récoltes. Ek bien, quand venait le dimanche, et quun bienfaisant coup de soleil séchait les gerbes dressées au milieu des champs, personne n osait profiter, un tel jour, de l'heureuse occasion offerte aux agriculteurs inquiets et consternés. Il ne se trouvait pas un fermier qui envoyât ses chariots ramasser ses gerbes, et pas un valet de ferme neût obéi à un tel ordre, car il ne se trouvait pas un seul pasteur qui eût, comme naguère nos curés de villages, donné l'absolution d'un péché plqs qu'involontaire cependant , puisqu'il était commandé par la nécessité la plus impérieuse, celle de vivre, et de faire vivre un peuple tout entier. Après cela, il ne reste plus qu'une chose à faire aux Anglais : c'est d'imiter l'armée des Goths d'Espagne convertis au christianisme, lesquels, faisant le siège de Septa (Ceuta), dans l'année 547, se laissèrent tous massacrer par les Romains de Bélisaire plutôt que de manquer au repos dominical. Quel facile moyen de gagner la palme du martyre, et pourquoi ne s'en sont-ils pas avisés le jour de Waterloo , qui fut un dimanche ? L'on ne verrait pas ce nom maudit écrit sur tous les ponts, places, rues et portes de toutes les villes et de tous les bourgs des Trois- Royaumcs. Mais qui n'a reçu, dit-on, qu'un nom au baptême fête son patron tous les jours de l'année. A quelque chose malheur est bon. Si le dimanche

aoî SOUVENIRS DE CHASSE.

m'ôta la chasse, il me donDa la visite de Norwich et la jouissance de son festival. Ce fut un chapitre du livre des Compensations. Noruich, où je demeurais chez madame Porte-du-Sud (Southgate) dans le Pays des Tombeaux (Tombland), est une ville de 70 à 80,000 âmes, Tune des plus vieilles, des plus baroques et par conséquent defe plus curieuses qui se puisse rencontrer dans tous les comtés de la Grande-Bretagne. D*line colline pointue, qui se dresse isolée au centre de la ville, et que couronnait naguère un vieux chàteau-fort à mâchicoulis qu'on a malheureusement rhabillé et rebadigeOnilê â la moderne, se voit tout le panorama de la capitale du Norfolkshire. D'un Coup d'teil circulaire, ou aperçoit les nôthbreux et somptueux édiOces qu'y éleva jadis la foi catholique, et dont les protestants se sont emparés à leur profit, sans rîen édiÔer dé semblable, pas plus là qu'ailleurs. La cathédrale die Noruich est un deé chefs-d'œuvre du vieil art religieux qu'on appelle improprement golhlqué, et auquel on devrait rendre son Vrai tioni, celui de byzantin, ou mieux encore, d'arabe. Sa haute tout", finement ciselée et dentelée, rappelle celle de Strasbourg, sans eii avoir pourtant Ibtitc l'élévatioii et toute l'élégatice. Les gt-andes nefs de l'intérieur soht malheureusement défigurées par des ouvrages nouveaux qui les rapetissent pour les approprier au rite J)rotéstant. Mais la plus curieuse de toutes ses parties, et la mieux conservée dans son vénérable état de vétusté, t'est le cloître admirable qui servait jadis à la promenade des moines, et qui n'est plus aujourd'hui

que Venclos d'un cimetière. A cent qui nient ou qui doutent que Fart gothique vienne de lOrient, importé par les Arabes, ce cloître peut être offert en preuve iiv réfragable, car les arceaux ornés qui séparent ses quatre galeries voûtées de sa cour intérieure sont tout semblables à ceux qui reposent sur les mille colonnes de la fameuse mosquée de Cordoiie pour en supporter les merveilleux lambris, Entre l'œuvre d'Abdérame I**^ et celle de Farchitecte inoonnu dont ce cloître est Fou^ vrage, il n'y a pas seulement analogie de pensée, de dessin et d'exécution, mais identité complète.

Outre sa cathédrale, dont elle est justement fièrc, Nomich possède une trentaine d'autres églises, du m^mc stjk et de la même époque , dont la plupart ont chaulé Aq desiinalîon et sont devenues des monuments profanes. Ainsi , l'iitie est aujourd'hui la salle du conseil niLiiiLcîpalf ïanivi] une école de petits garçons , où l'on tua f^U lire, ^ur uae des planches noires qui en cou-^ vreul les murs, Jo nom d'Horace Nelson , gravé par luimême avec un couteau, quand le fils du pasteur de Bumham-Thorpe était écolier, avant de se faire matelot à douze ans. Nelson est l'homme qui a le plus haï la France, après William Pitt; et cependant j'aurais voulu qu'on entourât de quelque soin cette relique de son enfance. C'est dans une autre de ces ci-devant églises, appelée Saint^Andrew's hall, que se donnent toutes les fêtes de la ville, et que se donnait par conséquent son grand festival. Le duc de Cambridge, oncle de la reine, était venu, conmie on disait naguère, Fhonorer

de sa présence ; et à son tour, pour fêter dignement ce dilettante quasi royal , la ville avait mis les petits pots dans les grands, c'est-à-dire quelle avait envoyé à la rencontre de Taltesse non-seulement son évéque et son maire, mais tous ses lanciers, courriers, massiers, estaGers, policiers, et jusqu'au dragon qui forme ses armes, lequel était figuré par une machine en carton peint, qu'habitaient et que remuaient trois hommes, qui dans la tête, qui dans les pattes, et qui dans la queue.

Le festival commença donc, avec Faide d'une foule d'artistes appelés de tous les points de l'horizon. Comment ferai-je comprendre en France ce qu'est en Angleterre un musical festival ? Essayons ; quand on va revoir ses amis d'enfance dans quelqu'une de nos provinces gourmandes, comme serait la Bomgogne, je suppose, il faut chaque jour déjeuner chez celui-ci, dîner chez celui-là, souper chez cet autre, et, hen gré malgré, rester à table tant que dure la lumière du soleil et celle des bougies, et manger partout, et de toutes choses, et boire à l'avenant, et de tous les vins, sans pouvoir prétexter l'incapacité de l'estomac, et sans avoir la ressource des Romains de Tacite , qui buvaient du moins de l'eau chaude entre les divers services de leurs longues orgies : edent ut vomant, et vomunt ut edant. Eh bien, changez la salle à manger en salle de concert et la cuisine en musique, vous aurez la compréhension d'un festival anglais. C'est une série sans fin de repas pour l'oreille , c'est une épouvantable indigestion musi-

cale. On vous prend de onze heures du matin à cinq heures du soir, puis on vous reprend de huit heures à minuit; et Ton vous sert, matin et soir, un immense programme , et quatre jours de suite sans interruption , ni repos, ni trêve. Le matin, musique sacrée d'oratorios ; le soir, musique profane d'opéra ; de sorte qu'on peut apphquer à chaque convive de ces festins de musique à toutes sauces ce qui se disait jadis , dans un autre sens , du bon abbé Perrin , le précurseur de Quinault :

Le matin catholique et le soir idolâtre ,

Il dîne de Tautel et soupe du théâtre.

Ce que je dis là, bien entendu , s'applique uniquenieul à Tespéf e, en général, de ces banquets annuels, et nultemeut à eoltii auquel je pris place. J'aurais belle gvÀce, vrafmeûlj à me plaindre du festival de Norwich ! Non-sàulemunË la cordiale hospitalité qui m'y fut donnée el laccut^il enUiousiaste fait à des talents qui me sont rlivrs nie l'en ne raient la bouche , mais encore , parmi tant- de morceaux anciens, connus et rebattus , chefsd'œuvre, il est vrai, mais chefs-d'œuvre un peu surannés, n'ai-je pas entendu un vrai chef-d'œuvre tout nouveau? n'ai-je pas entendu, merveilleusement interprété par des masses de voix et d'instruments, V Elias de Félix Mendelssohn-Bartholdy, le dernier et le plus grand ouvrage de ce Mendelssohn que les arts viennent de perdre à l'âge où ils perdirent Raphaël et Mozart , et lorsqu'il venait d'achever sa Transfiguration et son Requiem^ de ce Mendelssohn que notre France (j'ai quelque honte

à le dire) no connaît pas encore , même de nom , au moins comme elle devrait connaître Tillustre émule de Fillustre Meycrbeer? Humble avis à messieurs les directeurs des concerts du Conservatoire.

Et puis le festival de Norwich me valait cette belle chasse que j'attendais, comme Jacob attendit Racbel, depuis sept ans entiers. Dès qu on eilt achevé Y Elias du pauvre Mendelssohn, j'échappai au reste des festins dont Finsatiable avidité des Noruichois continuait à se repaître et m'élançai sur la route de mon Eden. Une heure en chemin de fer , une heure en chaise de poste, et j'étais arrivé.

Député à la chambre des communes pour le bourg de Th.... et juge de paix du canton, moa.bA4e vient chaque année passer quelques mois de l'été à B. ...-House. Cette belle résidence, entourée de vaste»- domaines, est cachée en quelque sorte au fond d'iin pays agreste et même un peu sauvage, dont la vue plaît et charme à la suite de ces belles campagnes d'Angleterre , qui ont le tort d'être toujours belles et toujours de la même façon. Quant à la dame châtelaine, elle est Française, et certes, parmi les plus belles et les plus aimables ladies des Trois-Royaumes, elle soutient dignement l'honneur du drapeau. Ce mélange des races, si j'ose employer ce grand mot historique, amène un heureux mélange des mœurs, et la société de B. . . .-House gagne des deux parts à venir moitié de Londres et moitié de Paris. Dans cette maison, c'est le luxe anglais tempéré par la familiarité française.

EN ANGLETERRE. mr

J'ai donc connu là, sans ennui et sans malaise, toutes les magnificences de cette vie de château, si renommée parmi nos voisins d*outre-mer. Au dehors, un parc magnifique, avec ses longues pelouses d'un vert hleu, si doux à Tœil ; ces arbres gigantesques, groupés avec d'autant plus d'art qu'il exclut toute symétrie ; ces belles eaux vives; ces* vues bien ménagées; ces vastes serres chaudes, où Ton trouve les plantes et le climat des trofû*ques. Au dedans , les riches appartements d'un palais ; des chevaux de toutes races dans les écuries ; des voitures de toutes formes sous les remises; une table somptueuse et délicate, où d'habiles échansons font trinquer le porter avec le Champagne, où une troupe anglofrançaise de cuisiniers confondent les mets des deux pays dans une cordiale entente, comme on en mêle les mœurs au salon. Rien surtout n'est curieux et comfor^ table comme une chambre d'ami. Quand un hôte de B....-House rentre de la promenade ou de la chasse pour s'habiller avant le dîner, il trouve réunis autour de son immense lit à la duchesse, où coucherait une escouade de garde nationale , tous les objets qu'il peut souhaiter à ce moment. D'un côté , sur les tiroirs échelonnés d*un vaste dressoir, le linge et les vêtements exposés à son choix ; de l'autre , sur une table à tapis vert, tout ce qu'il faut pour sa correspondance, jusqu'à la bougie allumée près de la cire à cacheter; au milieu, une toilette garnie de tous les savons , parfums et cosmétiques , devant laquelle fume un bain de pied d'eau tiède et odorante ^ entouré de serviettes en toile et en

laine. Si, au lieu d'uû grand laquais emmanché dans un habit noir et une cravate blanche, très -prévenant d'ailleurs et très-silencieux, Fhôte de B....-Hou5e trouvait là, pour le servir, un essaim de jouvencelles, toutes jeunes , toutes beUeSy il pourrait se croire un chevalier errant du temps jadis, et serait reçu précisément comme Don Quichotte chez la duchesse, moins la misère pourtant et la fausse honte , qui obligeaient le pauvre gentilhonune à ravauder ses bas verts avec du fll blanc.

Je n'ai pas besoin d'ajouter sans doute que le salon commun, où Ton se rassemble après le repas, renferme tout ce que peut contenir un salon fashionable, piano pour les amateurs de romances et de polkas, tables carrées à jeu pour les papas et mamans , tables rondes à causeries pour \e% jeunesses, et, sur ces tables, toutes sortes de journaux et toutes sortes de livres dans les deux langues , y compris plusieurs de ces hideux heepsakes qui, sous leurs couvertures de satin et leurs tranches dorées , cachent d'habitude la honte de l'art et des lettres. Mais comment concevoir un salon anglais sans keepsakes ? Enfin le vaste foyer d'acier poli avait déjà perdu sa devanture de fleurs artificielles qui le cache pendant Tété, et un grand feu de charbon de terre flambait constamment dans Tàtre à facettes. Ici, vous demanderez peut-être, lecteur curieux des causes et des effets , pourquoi , dès les premiers jours de septembre, on faisait grand feu dans le salon de B...- House? A oe pourquoi, voici le parce qu^ : Un prédi-

cateur racontait à ses ouailles, pendant la semaine sainte, les scènes du grand drame de la Passion, Quand il fut arrivé au reniement de saint Pierre, et qu il eut à dépeindre les soldats de Ponce-Pilate réunis dans le vestibule du prétoire : Admirez , mes très-chers frères, s'écria-t-il avec enthousiasme , admirez la science et la profondeur de rËvangéliste ; il ne se contente pas de raconter les événements comme historien , et cale/a-ciehant se, et ils se chauffaient ; mais il en donne encore les raisons comme philosophe , quiafrigus erat, parce qu'il faisait froid. » Il faisait très-froid en effet ; et si quelqu'un doutait que ma parole fût parole d'Evangile, qu'il interroge un de mes compatriotes, fort adroit chasseur et fort aimable convive, qui, sur la foi des traités et des saisons , n'avait apporté de Paris que des pantalons blancs et des vestes saute-en-barque. Il se mettait en travers du feu, comme un lièvre à la broche.

C'est dans les dépendances de ce castel enchanté que sont les fameux champs de navets dont j'ai fait naguère plus ample mention, et sous lesquels tant de perdrix, de faisans et de lièvres trouvent, comme dit La Fontaine, le vivre et le couvert. J'aurais cru difficilement que la perdrix rouge, oiseau du Midi, qui s'accommode avec peine du chmat des bords de la Seine , pût vivre à cinq ou six degrés plus au nord. Cependant cette espèce est assez nombreuse dans les terres de B — Elle y fut apportée de France, il n'y a pas encore longtemps, et comme l'hiver est doux dans ces parages, quoique

l^élé y soit à peine tiède, elle y a prospéré et s'est pro^ pagée rapidement. On la nomme perdrix française ; mais je ne sais quel préjugé ou quelle rancune s^atta* cbe à la pauvre volatile étrangère, si belle pourtant et si recherchée dans notre pays. Loin de soigner, coipme nous le ferions, la propagation de ce gibier précieux, chacun lâchas s'acharne à le détruire, les gardes eux-mêmes, et jusqu'à écraser les œufs dans le nid. Pourquoi cela? Je n'ai jamais ouï dire que la perdrix rouge fit plus de dégât que la grise ou que sa chair fût moins délicate. Est-ce donc parce qu'elle se nomme perdrix française?

Les faisans aussi sont fort nombreux à B ; mais,

au commencement de sei^mbre, c'était du fruit défendu. Je savais bien déjà, par ma triste expérience passée, qu'en Angleterre on ne th*6 pas le faisan avant le mois d'octobre, et j'avais accusé de cette malencontreuse prohibition l'implacable tyran qui règne en maître absolu sur les Trois^Royaumes, l'usage. Je m'étais trompé; c'est la loi. Oui, messieurs mes concitoyens, c'est de par la loi que tout chasseur anglais assez criminel pour tuer , même dans son parc, un faisan avant le 1'" octobre, est condamné à cinquante livres sterling d'amende, outre la guinée que lusage, à son tour (il se fourre partout), fait ajouter pour le garde à cette énorme punition. Plaignez«>vous , après cela, des duretés draconiennes de notre loi de 1844 ; vous séries bien venus !

Au reste, il y avait assez de perdrix, grises et rouges, de lièvres et de lapins, pour que nous n'eussions

paâ à regretter le faisan , si ce n'est parce que Fesprit humain est tellement de travers qu'il veut justement ce qu on lui refuse , et que lé fruit le plus exquis est le fruit défendu. Dans ces jours de primeur, on ne mène pas même de chiens d'arrêt ; ils auraient trop à faire, et par cela même ne serviraient à rien. Les chasseurs se mettent en ligne, en front de batidière, comme les tirailleurs d'une armée, marchent à distance, au même pas, font leurs évolutions en pivotant pat* qilart de cercle , sans se donner la peine de quêter, ni dé suivfe les compagnies à la remisé. Chacun d'eux a pour le thoins deux fusils, et, derrière lui, un servant qui les chaige à tour de rôle. Il ne porte ni carnassière, ni poudré, ni plomb, ni boutures, ni capsules. Il ne prend pas même la peine de ramasser les pièces qu'il abat. En arrière de la ligiie dés tii'éilrs, se tiennent quelques 'piqueurs avec leurs chiens, et ceux-ci, de race mêlée, moitié poifitets, moitié tett^e-neuve^ n'ont d'autre office que d'être laticés ati rapport quand il n'y a plus à craindre qu'en ramassant lé gibier mort ils lèvent du gibier vivant. Enfin, tbut à l'atrière-garde , se tient une Voiture dé éhassé, j'allais dire une voiture de boucher, garnie à l'intériciir d'une infinité de petits crochets ou l'on pend deux â deux les perdrix par le bec. Ce sont eomnie les tnâriages de Mantes. Les lièvres et les lapins sont empilés au fbnd de la carriole.

Cette chasse, comme on voit, est faite pour un sybarite : tout est rose, et pas une épine. Voilà justement 8oa défaut ; c'est à la chasse gulrtout qu'il n'est pas de

312 SOllExMRS DE CHASSE.

plaisir sans peine. Ce continuel exercice à feu, où Ton n'a rien autre chose à faire qu à bien mettre «i joue, pas même à conduire son chien et à le voir travailler, ressemble trop à un tir au pigeon. Mais, faite une ou deux fois dans la saison, cette chasse est aussi divertissante que productive. J étais convié à trois ouvertures successives dans divers cantons ; un malentendu me fit manquer la première. A celle où je pris part, et qu'on appelait une petite chasse , un vrai délassement entre les deux autres, nous tuâmes, à quatre tireurs, au moins deux cents perdreaux, une trentaine de lièvres et quelques lapins. La chasse de la veille avait été beaucoup plus meurtrière, et celle du lendemain, quon réservait pour le bouquet, serait, disait-on, un massacre quatre fois plus sanglant ; mais d'hnpérieux devoirs me rappelaient, et ce lendemain même, par le plus beau soleil qui ait jamais éclairé la brumeuse Albion, tandis que mes compagnons partaient d'un côté, le fusil sur lepaule. . . de leurs suivants , je m en allais de l'autre , rapidement emporté par un élégant tilbury.

Et tristement, ajouterez-vous , compatissant lecteur du second chapitre ; car vous me plaignez du fond de l'àme de cette autre occasion manquée, plus cuisante que la première, puisque je tenais celle-ci sous la main. Eh bien, votre sensibilité vous égare. Sans doute, eu partant, j'emportais un regret, celui de quitter sipromptement des hôtes dont l'accueil aimable et cordial m'avait pénétré de gratitude. Mais je n'en donnais pas le moindre à la chasse. C'était un effort de raison. Si l'on

E\ AXGLETËRRË. 313

s^habituait, me disais-je, à ces magnifiques et commodes promenades sur les terres gardées et réservées d'un grand seigneur anglais, quel goût pourrait-on trouver ensuite à nos rudes et maigres expéditions au travers des champs communaux? Dieu me garde, en chasse comme en toute noble passion, de tomber à letat déplorable d'homme blasé ! Il suffit de goûter une fois, par curiosité, aux plaisirs dont il faut sevrer le reste de la vie : une hirondelle ne fait pas le printemps. Au lieu des longs regrets qui me poursuivraient de plaine en plaine dans notre pauvre France dépeuplée, et s^attacheraient à mes flancs comme la harpie du Paladin , je rapporterai de l'Angleterre un heureux rêve de chasseur, un songe d'une nuit d'été.

Dans tous mes récits de chasses faites à Fétranger, de Cadix à Saint-Pétersbourg en passant par Londres, Vienne et Berlin, j'ai toujours choisi de préférence, non pas les meilleures chasses, mais les plus originales» les plus particulières aux pays que j'ai visités, et partant les plus inconnues dans le nôtre. D'une autre part, j'ai tâché, chemin faisant, d'assaisonner ces récits de quelques innocentes malices sur les lieux, les choses et les hommes, de façon que l'on ne sentît pas uniquement, dans ce long trajet, l'odeur d'une traînée de poudre et de sang , et qu'il m'eût été permis de donner pour second titre au hvre : Études de mœurs. Ces deux motifs m'ont également empêché de raconter des chasses en France, car, chasseur ou moraliste, que pouvais-je apprendre à mes lecteurs? Et d'ailleurs, depuis le roi Phœbus * et le vénérable Jacques du Fouilloux, veneur.

^ Gaston de Foîx III , mort en 1391. Son livre est intitulé : Phœbus des déduiz de la chasse des bêtes sauvaiges et des oy* seaux de proye. On croit que du style emphatique ou plutôt amphigourîque de ce livre étrange est venue l'expression faire du Phœbus,

UN BADIjVAGE PRES DE MEXICO 815

de Charles IX, jusqu'à MM. Elzéar Blas, Deyeux et Adolphe d'Houdetot, assez d'autres, mieux que je ne Feusse fait, ont décrit ao^ chasses françaises. Donc je me récuse et m'abstiens.

Cependant, et sans sortir de France, on peut entendre conter des. chasses faites en d'autres pays, et Ton peut les redire à son tour. Ceci rentre dans ma spécialité, mot affreux, mais utile, et je vais user du droit qu'il me donne.

Un jour, des derniers du mois d'août, j'avais été emmené par un camarade qui allait, avec d'autres, braconner sur les étangs de Saclé, entre Palaiseau et Versailles, Je ne dis pas chasser, quoiqu'ils fussent nantis de permissions en règle , et parfaitement à l'abri des procèsverbaux, parce que, sous prétexte de tirer des halbrans qui étaient déjà parlis, et des bécassines qui n'étaient point encore venues, nous avions, en rôdant sur les bords des étangs, assassiné quelques perdreaux avant l'ouverture ofBcielle de la chasse. Parmi mes trois compagnons, l'un était Parisien pur-sang, et ses plus lointaines excursions ne l'avaient jamais conduit au delà de la Somme ou de la Loire : crédule à l'avenant. Les deux autres étaient sortis de France , celui-ci pour faire son tour de Suisse et d'Italie, celui-là pour passer les merSj ce qui le rendait bien autrement respectable aux yeux du fils de Paris. Le marin était long, roidc, maigre, d'une pâleur livide et d'un calme plat, enfin ressemblant de tout point au Saint-Suaire ; tandis que l'autre voyageur, gros, gras, court, rouge, joufflu et ventru,

eût représenté Falstaff au naturel. Les voilà donc désignés sans avoir besoin de leurs noms propres.

Sur le coup de midi, fatigués de la marche et du soleil, mes trois gars s'étaient assis à Fombre de la haute chaussée des étangs, autour d'un pâté flanqué de quelques bouteilles. Je vins les rejoindre en sifflant mon chien, qui rapportait un perdreau ramassé dans la vase. Tandis que je lui essuyais les yeux et le museau avec ses longues oreilles (pour un chien

L*oreille est un torchon donné par la nature ) ,

le touriste Falstaff commença les plus touchantes lamentations sur Tabomination de la désolation, non dans Sion, mais dans le pays oà nous chassions, u Voyez un peu ! disait-il avec amertume en étendant les bras vers la nappé d'eau que le soleil frappait de ses rayons caniculaires : pour gagner quatre sous, cette ladre de liste civile a mis en ferme les joncs de ces étangs ; on les coupe dès qu'ils poussent, et jusque sous l'eau. Qu'arrive-t-il? pas plus de joncs que sur ma main, et pas plus de canards que dans ma gibecière. Nous sonunes réduits à patauger sur les bords pour tuer quelques pouilleux ^ au risque d'être submergés dans la boue ou pinces par le bon gendarme. Ne vaudrait-il pas mieux, puisqu'ils ne servent plus à la chasse, dessécher ces étangs et les mettre en culture ? On assainirait du

^ Les chasseurs appellent ainsi les perdreaux trop jeunes, non encore maillés.

moins ce malheureux pays, ravagé chaque année par les fièvres tierces. Ah ! que ne suis-je encore dans les Marais-Pontins , vous savez, ces grands marais entre Rome et Terracine, traversés par le Garigliano et la Via-Pia^ vous savez, la chaussée du pape Pie VI... G est là, per Bacco ! qu on trouve des joncs et des canards, sans compter les sarcelles, les macreuses, les rougeots, les grèbes, les hérons, les échassiers, les bécassines, les râles. . . Avez-vous chassé, messieurs, dans les Marais-Pontins ? »

Le Parisien ouvrait de grands yeux, le Saint-Suaire n ouvrait pas la bouche. Je vis bien que cette hautaine question s'adressait à moi. « Non, répondis-je, Foccasion m'a manqué. J ai traversé deux fois les Marais- Pontins, comme le Garigliano et la Via-Pia^ mais toujours dans cette saison de Tannée, lorsqu'ils sont presque à sec, et que la terrible MaVaria en chasse même les chasseurs. On n'y voit plus alors que des troupes de buffles sauvages, hideux de forme et d'aspect, qui se roulent dans la fange, à la manière des sangUers, pour se donner la jouissance d'un peu de fraîcheur, et quelques rares créatures humaines qu'une fièvre continuelle rend presque aussi hideuses que les buffles. Mais je trouverais bien dans ma mémoire d'autres souvenirs de cliasse aux oiseaux d'eau qui vaudraient peut-être ceux que vous avez rapportés des Marais-Pojatins. Par exemple , là-bas , dans le fond de la Baltique, sur les côtes de l'Ësthonie et de la Finlande, ou bien dans les grands lacs de la Russie du Nord, il \

dbyGooQle

a des berges marécageuses où les canards arrivent en troupes si nombreuses, si serrées, si compactes, qu elles obscurcissent littéralement la lumière du jour. Mais ces canards, qui se nourrissent, dit-on, presque exclusivement de poissons morts jetés à la côte, ont une chair si coriace , un goût si détestable , que nul homme , fut-ce un mendiant juif, ne se résout à manger ces mangeurs de poissons pourris. Et comme personne ne les mange, personne ne les tue. Ils sont respectés presque à Fégai du pigeon , Foiseau sacré des Russes , que sa ressemblance avec TEsprit-Saint préserve de la broche et de la crapaudine. Il n'y a guère qu'un étranger qui, de temps en temps, pour brûler de la poudre et s'exercer la main, va faire le coup de feu dans ces bandes épaisses que protège d'habitude , non plus un préjugé tout<-puis* sant, mais simplement leur inutilité.

Je pourrais aussi vous raconter les chasses de Potsdam. Près de ce Versailles prussien sont deux lacs que Ton nomme le grand et le petit Enten-fânger^see (mot à mot, lac du preneur de canards). Là, règne un silence étemel ; pas un coup de fusil ne se tire au loin à la ronde de ces eaux, sur lesquelles pas un bateau ne navigue : elles sont réservées à la bouche du roi. Le preneur de canards, puisque c'est son nom consacré, dont la demeure est située à la jonction des deux lacs, y entretient quelques petites bandes de canards sauvages privés..... d'une aile, qui reviennent, à certaine heure et à certain signal, prendre leur repas journalier. En nageant insensiblement vers certains amas de joncs, ils

y entraînent les vrais canards sauvages qu'attendent là de grands filets à bourses. Le tour n'est pas sorcier, puisqu'on prend ainsi les taureaux de course en Espagne et les éléphants dans les Indes. €'est pourtant le grand Frédéric qui a imaginé cette ruse de guerre, et c est par respect pour la mémoire du vainqueur de Rosbacb que Ton conserve encore à son poste le tendeur de filets. Mais est-ce une chasse ? et n'est-ce pas une pèche ? La question est jugée par le proverbe allemand : Pécheur sec et chasseur mouillé font également triste figure. Évidemment le royal preneur de canards n'est qu'un pécheur. Autant vaudrait qu'il fît comme les Chinois, qu'il s'afTublàt la tête d'une citrouille percée de deux trous pour les yeux, et qu'il allât, marchant dans l'eau, prendre les canards par les pattes.

J'aime mieux, pour retrouver un souvenir vraiment agréable et digne d'un récit, redescendre à l'autre bout de l'Europe, jusqu'en Espagne. Près de Valence, à côté de sa fameuse Huer ta, de ce jardin d'Éden qui est l'œuvre des Arabes aussi bien que la Mezquita de Cor-^ doue, l'Alcazar de Séville et l'Alhamrah de Grenade, se trouve un vaste lac, une espèce de petite mer intérieure appelée Albufera. Le maréchal Suchet reçut ce lac en dotation, avec le titre de duc, après avoir battu le général Blake dans la plaine voisine, et pris Valence à la suite de sa victoire. Dans ce pays de fêles et de divertissements, où les femmes sont célèbres par leurs chistes, leurs saillies, autant que par leur beauté, où les hommes sont d'humeur si joviale, que le poète Que-

vedo attache à la marotte de la Folie, au lieu de grelots, des têtes de Valenciens*, Tune des principales fêtes de Tannée est louverture de la chasse sur la Albufera. Elle se fait vers la fln de juillet, lorsque les halbrans, déjà forts et pourvus de leurs ailes, ont été conduits par la cane et le canard du nid à Tétang. On l'annonce à son de trompe plusieurs jours d*avance. Dès le matin, Ton voit sortir de Valence une longue caravane de voitures, de chevaux, de mulets et d*ànes, traînant ou portant non-senlement la foule des chasseurs, mais une autre foule de nymphes chasseresses qui nont fait pourtant, comme celles de Diane, aucun vœu de chasteté. En un mot, les dames sont de la partie. Bientôt des centaines de petites barques, amarrées dès la veille sur les bords du lac, se partagent, se disputent ces nombreux visiteurs. Les rameurs qui les manœuvrent portent le simple et élégant costume des paysans de la Huer ta : mouchoir de couleur sur la tête, chemise blanche, ceinture bariolée autour des reins, large pantalon blanc coupé court au genou, et bas de chair, comme dit Cervantes ^. Au signal donné, toutes ces barques se détachent du rivage, et, formant un cercle immense, d'abord peu serré, s'avancent en se rapprochant vers le centre du lac. C'est la battue au chau^ dron (hessel'treiben)y la battue ronde qu'on fait en

ft Y llevapor caseabeles CabezfOS de Valencianos, v

3 Médias de came.

hiver dans les plaines d'Allemagne pour tuer des monceaux de lièvres, qui se fait en été sur les eaux de la Albufera pour tuer des monceaux de canards. Dès qu'une bande de ces pauvres volailles s'est levée devant un bateau , dès qu'elle a essuyé la première décharge , elle s'en va à tire-d'aile passer sur d'autres bateaux qui la reçoivent à coups d'escopette ou de tromblon, et, repoussée par ce mauvais accueil , elle se retourne brusquement, cherche un autre passage, trouve la même réception, tourne longtemps dans le cercle fatal, jusqu'à ce qu'enfin , s'élevant au plus haut des airs et formant le triangle comme pour les lointains voyages, elle passe au-dessus du bruit et de la fumée, hors des atteintes de tous ces canons tonnants. Mais elle a laissé dans sa fuite bien des morts et bien des blessés, et le sort d'une bande de canards est le sort de toutes les autres. Leur nombre est si grand , leur vol si longtemps incertain que toutes les barques font feu de bâbord et tribord ; on dirait un combat naval. Vous voyez d'ici le spectacle : Un ciel pur, un soleil éblouissant, le lac tranquille et azuré, sur ses rives verdoyantes des bouquets d'humbles myrtes et de hauts orangers se mirant dans les eaux, la foule confuse des barques pavoisées de mille couleurs, le feu, la fumée et le bruit des armes, la récolte des morts, la poursuite des mourants, les nageurs volontaires, les plongeons forcés, les chants de triomphe, les cris de joie, les rires moqueurs et le malin Amour, profitant du désordre, pour faire en adroit filou ses charmants petits larcins...

Ouf! j'étais essoufflé, et je m'arrêtai sur cette belle tirade. Le Parisien écoutait toujours sans mot dire ; le 3aint-Suaire, qui ne parlait pas, ne semblait pas écouter davantage. Falstaff dit : « Per Bacco ! que n'avons-nous eu France des chasses comme celles de la Albufera et des Marais-Pontins !

— Ne croyez pas, lui répondis-je, que toute la France en soit dépourvue. Tenez, ces étangs chauves que vous prenez en dédain, s'ils étaient da^s mon pays de Bourgogne , on en saurait bien tirer parti : on y ferait le ba^ dinage.

— Et qu'est-ce que le hadinage, s'il vous plaît?

— Une chasse très-originale et très-amusante,

— Oh! contez-nous-Ia, je vous prie.

-^ Bieu volontiers, — Supposes que, sur cette levée d'étang, près de la vanne, en face de l'endroit où l'eau, trop profonde, n'est jamais cachée par aucune touffe de joncs, s'élève une petite cabane en feuillage capable de cacher un chasseur et son chien. Le chasseur y vient au point du jour avec un mâtin dressé pour cet usage. Celui-ci doit être de petite taille, avoir l'oreille droite, la queue longue, et surtout le pelage fauve, enfin re^ sembler à un renard. Cette mise est de rigueur, comme l'habit noir à l'Opéra de Londres. Quand le chasseur et jBon chien sont arrivés sans bruit dans leur affût, l'un jette à l'autre, sur la levée de l'étang, de petits mor- .^aux de pain. Le mâtin va les ramasser et revient à son maître. C'est â cela simplement qu'il faut l'habituer, et vous voyez que son éducation n'est pas difBcile.

Ce badinage ne se fait pas deux ou trois fois sans qu'un des nombreux canards dont je suppose Féiang peuplé n aperçoive le fauve animal. Il le prend pour un renard, et sur-le-champ, battant des ailes, jetant le cri d'alarme, il avertit tous ses compagnons. Bientôt un koutn-koutn universel retentit sur Fétang. Des quatre points de l'horixon l'on voit accourir toute la gent emplmnée , qui bat l'air et l'eau de ses ailes , et qui crie en son patois haro sur l'écornifleur. Vous connaissez la coutume qu'ont les oiseaux de s'avertir à l'approche du renard, et de le poursuivre de leurs cris. Eh bien! c'est sur cette habitude instinctive qu'est fondé le succès de notre chasse. Lorsque les canards sont bien attroupés, bien ameutés en face de la bonde, sur l'endroit pi*ofond où nul herbage ne les dérobe à la vue, le chasseur n'A plus qu'à bieti aligner sa canardière, posée sur une fourche; etj

Nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,

il foudroie l'émeute à mitraillé. On a vu des coups heureux qui laissaient sur la place un demi-cent de morts et de blessés; Alors le chieti va ramasser autre chose que des miettes;

— C'est charmant, ditFalstaff; mais peut-on badiner ainsi tous les jours?

— Au moins deux fois par jour^ lui fépondis-je ; les canards sont comme les lapins du bon La Fontaine : ib se laissent prendre au piège

A l'heure de l'affût ^ soit lorsque la lumière

Précipite ses trtiU dans Thninide séjeur, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , Et qoe , n'étant plus nuit , il n*est pas encor jour.

On dit même qu outre le matin et le soir, cette chasse peut encore se faire à midi. Montaigne, après Plutarque, cite les bœufs du palais de Suse qui savaient compter jusqu'à cent, parce que, devant tourner cent fois par jour les roues à puiser de Feau, pour arroser les jardins, il était impossible, par aucune force, de leur en faire tirer un tour davantage ; de son côté , le docteur Gall a observé une pie qui savait compter jusqu'à trois, c est-à-dire que, chassée de son nid par lapproche de trois honunes qui s'embusquaient ensemble dans le voisinage et s'éloignaient l'un après l'autre, elle attendait, pour retourner à sa couvée, qu'il fussent partis tous les trois. Le hadinagc prouverait que les canards n'ont pas la mémoire plus longue que six heures, le temps d'une marée. Après quoi.

Je revois les lapins , Plus gais qu'auparavant , revenir sous mes mains.

Tout à coup le Saint-Suaire ouvrit la bouche : « Quand j'étais dans l'autre monde. . . n Nous le primes tout de bon pour un revenant. «... Je veux dire dans le Nouveau-Monde, — ce qui est à peu près la même chose, car, à Vera-Cruz , j'ai attrapé le vomito negro , que vous appelez la Gèvre jaune, et vous voyez les beaux restes que j'en ai ; — quand j'étais au Mexique, enfln, j'ai vu faire une chasse plus étrange et plus productive.

— Contez, contez, » criàmes-nous d'une seule voix.

Il ne se fit pas prier davantage, et dès quil eut bien toussé : « Vous savez, dit -il, qu'en descendant le versant septentrional de la Gordillière d'Anahuac, qui sépare Véra-Cruz de Mexico, on découvre une plaine immense, laquelle était jadis le fond d'un grand lac d'où s'élevait, comme une autre Venise, le Mexico, ou plutôt le Ténochtitlan des Aztèques. Les Espagnols, après la conquête de Fernand Cortez, voulurent dessécher ce grand lac, à la fois pour assainir la contrée, pour la préserver des fréquentes inondations qu^amenait la saison des pluies , et pour tenir toujours, praticables les jetées qui unissaient à la terre ferme la ville de Moctézuma. En pratiquant un bon système d'irrigation, ils auraient pu, en outre, utiliser ces eaux pour humecter les terres environnantes, que leur nature calcaire et leur extrême sécheresse rendent à peu près rebelles à toute espèce de culture. Ils se contentèrent de creuser de profondes saignées pour déverser les eaux du lac dans l'Océan, qui certes n'avait pas besoin de ce renfort. Mais les travaux des Espagnols , malgré leurs proportions gigantesques, n'ont pas suffi à dessécher complètement la plaine de Mexico. Partout, à quelques pieds du sol, on trouve des nappes d'eau saumàtre dont l'usage malsain, joint à l'abus de la liqueur pulquc^ faite avec le jus fermenté d'une espèce d'aloès appelé magueij engendre l'hydropisie, maladie endémique dans cette contrée. Et puis, des restes du grand lac, il

326 SOIVËMRS DE CHASSE.

s*en est formé tfois plus petits, ceux de Ghalco, Tezeuco et Xochimilco, qui entourent Mexico...

— Per BaôCo ! s'écria Falstàflf en interrompant lorftteuf. Ah çâj mon cher, c'est un cours de géographie, de géologie, de géodésie que tii noua fais là.

— Patience, patience, reprit patiemment lé Saint- Stiflire ; j'arrive au fait sans pltis d'exorde. — C'est dans ces lacs que les tndios, derniers débris des vieilles raceS ttiexicalties, ont trouvé, plus industrieux que leurs maîtres , le tnojeti de suppléer à la stérilité générale du pays. Ils Ôiit lié ensemble des troncs d'arbres, comme potif faire dé vastes radeaux ; puis ils les ont chargés ffutté couché dé téfré végétale ; puis Ils ont ensemencé Cette terre de toutes les plantes Nutritives et de toutes les fleurs odorantes, qù^l est ainsi facile d^arroser à choqué heure du jour ; et ces îles fabriquées, ces oasis flottantes, qu on appelle chinanipas, sont devenues les jardins potagers et les parterres de Mexico. Avouez que ce n*èst pas béte pour des gens au cuir bronzé , et que les blancs, si fiers de leur peau, n'auraient pas trouvé

. mieux, même après avoir lu l'histoire de l'île de Délos, que Neptune, d'un coup de trident, fit voguer au milieu de l'Archipel pour donner k Latone un abri contre la jalousie de Junon...

— Avocat^ passez au déluge^ interrompit le bouillant (*alstaff.

-=- tu jour, reprît le Saint-Suaire en caressant sa rare chevelure, J'avais quitté la Alameda, Où trop d yeux hoirs et d'éventails verts me poursuivaient de leurs aga-

UN BADINAGE PRÈS DE MBXICO. âtT

ceries. J'étais monté dans une gondole, et je me pro» menais à travers les chinampas du lac Xocbimiloo comme dans les rues de Venise. C'était par une de ces délicieuses journées qu'on ne trouve qu'en ce climat béni, où rien ne manque à Thomma, mais oà Tbomme manque. Des Indiennes, les pieds nus, mais les clm^ veux tressés en couronne avec des rubans et des paiU* lettes, et portant en écbarpe, sur leur courte chemise blancbe, le lapalo bariolé, s'avançaient au bord d# leurs lies, connue sur un balcon jQeuri, entr'ouvrant ses rideaux de verdure. Elles m'offraient à Tenvi, moyen* nant quelque menue monnaie, tous les fruits de leurs paradis flottants ; le succulent sapote^ qu*on pourraU appeler la poomie-figue ; le mameï, à la chair tendre et sucrée ; le platano^ qui ressemble à une grappe de cornichons, moins le vinaigre ; Texquise chiri$noya^ qui fond dans la bouche comme une crème d'ananas, et d'autres encore dont le vomito negro a emporté jusqu'aux noms. Mais un autre objet attirait mon attention plus encore que les Indiennes et leurs fruits variés : c'était une foule d'oiseaux-mouches, qu'on appelle UU bas chupa^mirtos j voltigeant sur les chinampat, et brillant au soleil comme les luciole de Naples pendant la nuit. Tout chamarrés d'or, de rubis, de saphirs et d'émeraudes, ces insectes à plumes papillonnaient au* tour des fleurs, enfonçaient leurs becs déliés dans le miel des calices , battaient joyeusement de leurs ailes diaprées, et volaient à d'autres conquêtes. C'est assuré*mcnt pour peindre les amours du colibri et de la coni-

panilla, non ceux du papillon et de la rose , que Pamy a fait ce vers charmant :

La voit , Taime , lui plaît , la caresse et s'envole.

— Assez, camarade, murmura Falstaff la bouche pleine ; nous sommes tombés dans l'histoire naturelle , et nous allons droit à la bucolique.

— Tout à coup , reprit le Saint-Suaire en vidant sa tasse, j'entends une détonation formidable, puis une autre, puis une autre encore, à quelques secondes d'intervalles. C'était, à n'en pouvoir douter, trois décharges d'artillerie. J'interrogeai du regard mon batelier, et j'attendais la réponse habituelle en pareil cas : » Ce n'est rien, c'est une révolution. » Il me dit, à ma grande surprise : « C'est la chasse aux canards. »

— Quoi ! à coups de canon ! criâmes-nous tous trois ensemble.

— A coups de canon, répondit tranquillement le conteur. Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu ; et tous ceux qui vont au Mexique peuvent le voir à leur tour. Je fis ramer du côté de la triple décharge, et j'arrivai ainsi dans le fond du lac, au bout le plus éloigné de la ville. Là, plus d'oiseaux-mouches, plus d'Indiennes, plus d'îles flottantes : une nappe d'eau tout unie. Deux ou trois petits canots, semblables à des pirogues, naviguaient seuls dans ces parages déserts. Ils étaient déjà plus que remplis par des canards amoncelés qui en dépassaient les bords. Cependant les bateliers de ces canots continuaient à ramasser des victimes sur le

champ de bataille, achevant les blessés à coups d'avirons et ne cessant d'empiler les morts. Sur le rivage en face s'élevaient, effectivement, trois batteries de petits canons, superposées. La plus basse était pointée à fleur d'eau, la seconde à quinze ou vingt degrés plus haut dans l'angle, la troisième à toute volée. De la triple détonation qui m'avait attiré je voyais donc d'un coup d'oeil la cause et l'effet. Il ne me fallait plus que l'explication.

Dès que les pirogues, à demi submergées sous leur charge de cadavres, se furent amarrées près des batteries de canon, je m'approchai et j'entamai conversation avec le chef de ces chasseurs, artilleurs, rameurs, ou comme il vous plaira. C'était un gachupino, un des Espagnols d'Europe , partant plus poli et plus complaisant que leurs descendants abâtardis du Mexique, a Avant de répondre à vos questions, me dit-il, examinez attentivement les bords de ce lac. )> Je mis mes lunettes , et j'aperçus alors quelque chose qui me causa plus de surprise encore que les coups de canon. La berge du lac était formée, non de terre végétale , ni de sable , ni de galet, mais d'une innombrable quantité de mouches rampantes, amoncelées en une couche épaisse qui s'étendait même sous les eaux, et aussi loin que l'œil pouvait discerner. On peut se faire une idée de leur aspect et de la manière dont s'empilent ces fourmilières immondes en voyant , pendant l'été , certains essaims de mouches en certains endroits que Vespasien frappa d'impôt. C'est assez vous dire. Pouah! peor es me^

nearlo..n hfxH mes exclamations de surprise, le complaisant gachupino me donna l'explication que je lui avais demandée»

« Chaque année, me dit-il, & pareille époque, ces myriades de mouches, attirées sans doute par Tappèt des inunondices de la cité, que les eaux des lacs déposent sur leurs bords, viennent s*entasser comme vous voyez, au point de former en quelque sorte le sol même des lacs. Ces mouches attirent à leur tour d'innombra* blés nuées de canards sauvages qui les dévorent gloutonnement ; et si vous fussiez venu il y a une beure^ cette tranquille et claire nappe d'eau vous eût paru conome noircie et agitée par des bancs de plantes aquatiques. h leur tour, aussi, ces canards attirent Thomme, ce grand et universel dévorateur, duquel provenait Tapp&t qui avait attiré les mouches ; et tel est, en tout et partout, le fatal circulais où le Créateur a enfermé la création. Bref, il était juste que la ville de Mexico, ayant fourni la première mise de cette opération circulaire, en retirât les bénéBces. Elle afferme la chasse des canards sur ses lacs, et je suis, jusquà nouvelle révolution, le fermier de cette chasse» Comme mes prédécesseurs ont fait, et comme feront mes successeurs, j*ai dressé là trois batteries de canon, qui font feu chaque jour, le matin et le soir. On les charge avec des poignées de grains de plomb et de fonte. Chaque batterie, disposée en éventail pour mieux étendre le coup, s'allume avec une seule mèche. La plus basse frappe les canards sur Feau , la seconde lorsqu'ils prennent leur vol au bruit de la pre*

mière, la troisième lorsqu'ils achèvent de s'élever en droite ligne pour fuir à tire-d'aile. Les distances, les hauteurs» les intervalles, tout est mesuré et calculé d'avance, de façon que les coups portent toujours avec jdein succès. Vous voyez dans ces bateaux le produit d une décharge.

— C'est admirable, inouï, prodigieux! lui dis-je.

— Oui, à l'œil, reprit tristement le fermier de chasse en hochant la tête; mais dans la poche... Figurez«-vous que je vends ces canards à deux ou trois euarios la paire (et le cuarto, lyouta l'historien entre parenthèse, ne vaut pas un sou de France) ; c'est peu dans le pays des piastres, et il me faut vendre bien des milliers de paires pour payer mon fermage à ïayuntamiento. Les mouches rampantes, que vous aves bien fait de regarder d*un peu loin, exhalent une puanteur nauséabonde, produite peut**âtre par le genre de nourriture qu'elles trouvent sur le bord des lacs. Les canards qui s'en repaissent contractent le goût des mouches, et leur chair n'est pas seulement coriace, mais infecte. Aussi n*y at-il guère que les Indiens qui soient capables de tenminer le circulus dont nous parlions tout à l'heure, en mangeant à leur tour les canards. Pour chasser l'odeur des mouches dont cette chair est imprégnée, ils en font d'abominables ragoûts au poivre long, qu'ils appellent chtlé dans leur patois, et ils arrosent cette ambroisie d'un nectar à l'avenant, de leur chère liqueur de pttZqué^ dont le moindre défaut est de sentir l'œuf punais. Je me suis fait pourvoyeur de ces festins, pour vivre.» Cela dit, le gachupino monta sur une barque, fit signe

à ses rameurs , et ils poussèrent du côté de la ville leur odoriférante boucherie. »

Le Saint-Suaire se tut.

« Quelle étonnante chasse ! fit le Parisien sortant de sa stupeur.

— Plus singulière, en effet, que celle des Marais- Pontins, ditFalstaff.

— Et même que le badinage en Bourgogne, ajoutai-je. Mais où ne trouve-t-on pas des choses singulières? Qui a vu beaucoup s^étonne peu. Aussi de toutes ces chasses que nous avons contées , et de cent autres aventures qui causent la surprise, Feffroi, Tadmiration, je dis froidement, avec le proverbe espagnol : Chacun a sa manière de tuer les puces. »

Sur cette profonde réflexion philosophique empruntée à mon ami Sancho Panza, notre conversation finit en même temps que le déjeuner ; et, laissant là le souvenir importun des Marais-Pontins, de la Albufera et du lac Xochimilco, chacun de nous se remit bravement à quêter le perdreau dans les lisières marécageuses des étangs de Saclé.

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