‹ Souvenirs de chasse (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · EN · texte numérisé non relu

EN

Au premier chapitre de ce volume, j*ai pris une espèce d'engagement, celui d'ajouter à mes récits de chasseur le récit de mon retour d'Espagne en France pendant Tannée 1834. Parmi les prodigieux événements de Tannée qui vient de finir (1848), il en est un qui peut donner à mes aventures d'alors un intérêt, si ce n'est même une utilité de circonstance. L'Europe, depuis Tan passé, subit une nouvelle invasion du choléra. Ce voyageur invisible, impalpable, qui franchit en bonds capricieux les continents et les mers, après avoir accompli le tour du globe, a quitté de nouveau son point de départ, son berceau empoisonné, que Dieu plaça aux mêmes lieux que le berceau du genre humain , pour recommencer le cycle fatal qu'il avait parcouru naguère. L'Asie Ta encore vomi sur l'Europe, comme jadis ses hordes sauvages ; et cet Attila, ce Tamerlan, ce fléau de Dieu, ayant marché d'abord de la mer Caspienne à la Neva, repoussé par

les glaces du pôle, s'est retourné contre nous, a touché déjà la Tamise et le Rhin, et va peut-être encore, quod numen ar^r/âr// marcher jusqu'aux colonnes d'Hercule, sa faux à la main. Heureusement que , fatigué de cette course incessante h travers le genre humain qu'il décime, le terrible moissonneur ne frappe plus, de sa lame émoussée, que de? coups rares et mal assurés.

Le retour et l'approche du choléra devaient nécessairement réveiller le souvenir de sa première apparition. En France, on s'est rappelé 1832; en Espagne, 1834. C'est ce pays et cette date qui me sont restés dans la mémoire , sans que quatorze années pleines de voyage» et d'événement» aient pu effacer 1& moindre détail de toutes le» cbo»6» qui m'arrivèrent alort* Des amU m'avaient pressé de les raconter à mon retour, lorsqu'elles étaient récentes. Mais la répugnance bien naturelle que doit éprouver un écrivain de peu d'importance à se mettre personnellement en scène dans un récit, à parler par jV et tnoij m'avait fait constamment ajourner ce petit travail, devenu bien vite hors de propos par le temps écoulé et l'oubli d'une triste époque. Aujourd'hui que le souvenir en revient, là^propos se retrouve, et la distance eSace la personnalité. En ra^ contant mes aventures d'un autre temps, déjà bien loin, je croirai parler d'une autre personne; partant, j'oserai les écrire.

En 1834, deux graves événements agitaient l'E»pagne. Ferdinand VU venait de mourir, et, selon sa tiernière parole au lit de mort, » avec lui était sauté le

bouchon de la bouteille de bière. » Tout s*échappait à flots. D^une part, don Cdrlos, la loi des Bourbons à la main, i'evendiquait là couronne, et, par une bizarrerie pleine de seng , la Navarre et les provinces basqueâ défendaient, sôUâ lé drapeau de Tabsolutismé , leurs vieilles franchises républicaines Condamnée^ par la couâtitutiou unitaire de 1S12. Buné autre part, la reine veuve, tie pouvant appuyer le trône de Éa. fille que êtii* Topinion libérale, rappelait les réfugiés chassés par rinVasioii française, et leur présentait un premief gage de réconciliation dans Vestatuiô-reat^ cette petite charte imaginée pal* Tun d'eux , M. Martinez de la Rosa, lé tnéiûé ministre

Qui depuis... Rome alors esUmtit sel vertus*

D mfimed relations contractées èil France avec les priûcipaui chefs de Témigration constitutionnelle me firent appeler alors dans leur pays. Comme l'insurrection carliâte occupait la route ordinaire de Paris à Ma* drid, par fiayonne et Burgos, je fis vers Torient un détour pouf franchir les Pyrénées à Tendroit où elles fléchissent et s^abaissent devant Tautre mer. Après avoir contemplé du haut des créneaux de Monijuy, qui do«mine Barcelone, Tun des plus beaux panoramas du monde ; après avoir traversé la vieille et austère Saragôsse , encore toute meurtrie , toute labourée des balles et des boulets qui la frappèrent pendant le siège, héroïque des deux parts, qu*elle soutint en 1809, et dont elle garde les traces avec orgueil comme d'honorables cîca-

triccs; eufin, après m'étre pieusement et longuement agenouillé dans le grand temple de Fart qui s'était ré* cemment ouvert à Madrid sous le nom de Museo del Rey, j'étais venu, suivant la cour et les affaires, habiter cette fraîche et splendide oasis , ce paradis terrestre des Gastilles, qu'on appelle Aranjuez.

C'était au mois de mai , et le printemps , le vrai printemps, celui des contrées du midi, qui n'est guère connu en deçà des Pyrénées et des Alpes, justifiait les poètes de l'antiquité que nous accusons, dans le Nord, de fictions pastorales et de rêves dorés. Mais tous les charmes de la saison, tous les agréments du séjour, tous les plaisirs de la société qu'il réunissait, furent bientôt troublés par une triste appréhension. Comme les flots d'une inondation qui monte, comme les flammes d'un incendie qui gagne de proche en proche, le choléra s'avançait menaçant. Par une marche étrange, il s'était jeté de la France sur l'Angleterre , puis sur l'Italie, sautant la mer d'un côté et les Alpes de l'autre ; les Pyrénées, en face, l'avaient arrêté comme un mur dressé sur sa route. Mais bientôt, ayant passé de Naples à Malte et en Afrique, il revenait sur l'Espagne par la route des anciens conquérants arabes, et, comme eux, franchissait le détroit qu'ouvrit Alcide entre Abyla et Calpé. Déjà l'Andalousie était atteinte, envahie, ravagée; déjà le fléau, rebroussant au nord, suivait les rives du Guadalquivir, montait les cimes de la Sierra- Moréna, et s'abattait sur les plaines de la Manche. La terreur marchait devant lui. A son approche, Aranjuez

fut désert; il ne resta bientôt, sous sa verdure, que des nuées de rossignols chantant leurs amours. Tout le monde avait regagné Madrid. C'était s'éloigner d'une dizaine de lieues, et se rapprocher des secours de la médecine. Mais aussi c'était s'enfermer dans un grand centre de population plus dangereux que la solitude. Mieux avisée, mais donnant un honteux exemple de peur et d'égoïsme, la cour s'était enfuie jusqu'aux frais et hauts plateaux de la Granja, laissant à l'Escorial un cordon de troupes pour couper toute communication entre la capitale et sa retraite.

Atteint par le mal à Paris, en 1832, j'étais prédisposé à une rechute, et, en effet, je ne sais quels ressentiments intérieurs , précurseurs de l'épidémie , m'annonçaient par avance qu'elle allait éclater. Plus de quinze jours avant l'apparition du choléra, je prédisais déjà sa prochaine arrivée ; et ce n'était ni don de prophétie, ni seconde vue, ni sommeil magnétique, mais un sentiment physique clair et certain. J'avais déjà le choléra latent. Sans maladie appréciable, j'étais promptement devenu si défait, si abattu, si faible de corps et d'esprit, que je n'avais ni la force ni le courage de lever le pied et de regagner la France, alors délivrée pleinement du fléau. Enfin, un jour du mois de juillet, je m'étais péniblement trainé chez la comtesse de ..., dont l'hôtel, refuge aimable ouvert aux étrangers, est situé sur laplazuela del Angel, au centre des beaux quartiers de Madrid. C'était un dimanche. Depuis le matin, quoique le soleil fût caché sous d'épais nuages

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noirs qui se traînaient lourdement dans un ciel privé d'air, la chaleur était accablante; on étouffait, comme par le mistral ou le sîmoun, sous une atmosphère embrasée. Vers trois heures j un orage éclata, terrible, effroyable, égalant les tempêtes deâ tropiques. Aut tourbillons du tent, aux roulements du tonnerre, suecéda une grêle impétueuse, qui mit en fuite le peu d*étres humains haletàUt au miUeu des rues. Une femme traversait la placé èii courant. Tout à coup elle s*arrêté, chancelle et tombe â la renverse. Nous la Voyons, se tordre dans des convulsions désespérées. Quelques passants charitables s'empressent autour d'elle. Ou la relève, où la soutient, maïs bientôt elle retombe pesamment. C*était un cadavre. Ceux qui remportaient passèrent sôus le balcon fermé (mirador) d'où nous re gardions iWage et ses désastres. Cette femuié, aussi soudainement frappée de mort que l'épouse d^AflOnie, était déjà dans un état visible de décomposition ; elle avait tes dents contractées, la face bleuie, Toeil vitreut. Nul cloute ; elle était morte du choléra.

Ëri effet, au milieu de la foudre et des éclairs, k peste asiatique venait, avec la grêle, de s'abattre sur Madrid. Dès son début, elle fit d'épouvantables ravages. J'ai ouï dire que six mille personnes furent atteintes en même temps le premier jour de l'invasion. Madrid renfermé â peine deux cent mille habitants ; c'est donc une proportion que le mal n'atteignit peut-être en nul autre endroit du monde. Mais , par une juste compensation , il diminua sur-le-champ et disparut même assex vite.

I^ population épouvantée entra dans une de ces colères aveugles et terribles que les fléaux allument au milieu des nations. A Madrid , comme dans toutes les grande» villes, comme à Paris même, on répandit, on accueillit les plus étranges rumeurs sur Torigine du mal qui atteignait toutes les classes et toutes les familles, Tantôt las fontaines publiques étaient empoisonnées; tantôt des feux insalubres viciaient Tair environnant ; tantôt un inwiense maléfice était jeté sur la ville entière. Ce dernier avis prévalut , et comme , en ce moment d'effervescence politique, de retour aux opinions proscrites naguère et de haine au carlisme, les moines étaient désignés pour les implacables ennemis des innovations saluées par le peuple avec enthousiasme, les moines furent aussitôt, pour la multitude, les auteurs du cho^ léra. Un long cri de vengeance succéda au premier cri de douleur et d'efTroi, Pes groupes menaçants se formèrent dans les quartiers populeux; des hommes, fana*- Usés par la peur et le chagrin, s'animèrent au meurtre ; les terribles navajas furent tirées , aiguisées , et avant que Tautorilé , frappée de stupeur, eût pu prendre aucune mesure de protection, les portes des couvents étaient enfoncées , et les moines qui ne trouvèrent pas d'issue pour la fuite étaient massacrés comme les défenseurs d'un fort pris d'assaut.

Pendant ces scènes de désolation, j'avais regagné mon modeste logement. Il était situé colle angosta de San-^Bemardo, Tune des plus étroites rues de Madrid, comme son nom l'indique, et qui présenta un phéno-

mène d'autant plus remarquable : pendant les deux premières semaines de Finvasion cholérique, le côté que j'habitais fut ravagé par le mal sans qu une maison seule échappât, et Fautre côté de la rue fut entièrement épargné. J'occupais ce qu'on nomme en Espagne une casa dehuesped (maison d'hôte), c'est-à-dire un appartement garni pris dans l'habitation d'une famille. Cette famille avait pour chef un certain don Francisco Gomez, et se composait de sa femme, de sa fille, enfant de cinq à six ans, de sa mère, qui en avait près de quatre-vingts, et de sa sœur, aveugle de naissance. On sait qu'en Espagne , les révolutions politiques n'atteignent pas seulement, connue partout ailleurs, les sommités gouvernementales, telles que le ministère et ses principaux agents, mais à peu près tous les employés, du haut en bas de la hiérarchie, et dans toutes les branches de Fadministration publique *, de sorte qu'à côté de Farmée active des employés en exercice, il y a toujours, au service de Fopinion vaincue, toute une autre armée de cesantes qui s'agitent pour reprendre leurs places. C'est la cause unique d'un double effet également funeste : d'une part, administration défectueuse, faute de tradition , d'expérience et de sécurité dans ceux qui l'exercent; d'une autre part, lutte incessante et revirements perpétuels , qui n'ont d'autre origine et d'autre but que la perte et la conquête des emplois. Mon hôte , pauvre commis des finances, avait été balayé dans le dernier ôte-'toi de là que je m'y mette. C'est pour cela qu'il s'était retiré avec tous les siens dans la cuisine et quel-

ques petits trous à rats de son appartement , louant à un étranger la sala et le comedor. Us vivaient tous de cette mince ressource.

Dès que nous eûmes entamé connaissance , ce qui est bientôt fait en Espagne, à moins qu'on ne soit bouffi d'orgueil et cuirassé de dédain, il me conta ses peines, et, après ses peines, ses désirs. Tous les rêves d'ambition de ce brave homme n'allaient pas plus haut qu'un petit emploi dans l'administration des loteries, où la politique entrait moins. C'était quelque chose comme sous-chef de bureau. Je voyais alors presque tous les jours le comte de Toreno qui venait de prendre le portefeuille des finances. Je lui demandai cette petite place pour mon hôte. 11 m'en fit sur-le-champ délivrer le brevet, et vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis les confidences de Gomez , qu'il était en possession de son magnifique emploi.

Dire l'étonnement et la joie de la famille entière ne serait pas chose facile ; je leur parus plus puissant et plus bienfaisant que le calife Aroun-al-Raschid. Mais dire leur reconnaissance serait plus diflicile encore. J*appris une fois de plus, par leur exemple, que si les Espagnols sont des ennemis acharnés et mortels, ce sont aussi des amis d'un dévouement sans bornes, à la vie et à la mort. Et souvent, en Espagne, le même coBur renferme ces deux sentiments, d'une implacable haine et d'un attachement fanatique. 11 faut savoir les prendre. Respecter toujours en eux la dignité de l'homme, d'où vient leur fierté proverbiale; déposer

ut SOUVENIRS DE CHASSE.

toute morgue et toute arrogance ; se moutrer affable , bienveillaut, cordial, et surtout Tétre tmcèremant, voilà le secret bien simple pour les séduire et les atta* cher, Une bonne parole, une poignée de main, un petit service rendu à propos, il n'en faut pas plus pour ga» gner un cœur, pour se faire un ami, Et là, ce mot signifie quelque chose. L'Espagne est encore le Monomo* tapa du bon La Fontaine. Je l'éprouvai bien, Du jour où j'avais rendu, avec si peu de peine, quelque aisance à la pauvre famille, elle n'avait plus paru occupée qu'à me servir et à m'aimer. Chacun épiait, tout le long du jour, l'occasion de montrer son empressement et son affection. A peine ouvrais*je les yeui^, que la jolie pe« tite fille entrait, sur la pointe du pied, pour apporter au monsieur français ( al cavaUero frances ) les joumaui^ et le chocolat. Dans ma chambre, sans cesse balayée, frottée, humectée, se renouvelaient assidu* ment des bouquets de fleurs et des grappes de fruits ; et la nuit, lorsque je revenais de faire un u>hi$t à l'ambassade de France, je trouvais invariablement, quelque heure qu'il fût et quelque temps qu'il fit , mon hôtesse au balcon, qui me guettait là pour ne pas me faire attendre à la porte , tandis que son mari, armé d un long estoc qu'il portait dans une vieille canne de jonc, m<mtait la garde tout le long de l'étroite rue pour protéger mon retour contre le danger des encoignures et des sombres ;sa^uan5 K Je ne pus jamais obtenir qu'ils renonçassent à cette habitude.

^ Porches intërienrs dct maisons de Madrid.

RETOUR DE MADRID A PARIS EN 1834. 343 Ce fut surtout quand je tombai malade qu'éclata IV mour de ces braves gens. J'étais loin de ma famille et démon pays, seul, abandonné. Ebbien, je croîs que la tendresse maternelle elle-même n'aurait pu montrer une inquiétude plus vigilante , ni rendre des soins plus assidus, plus touchants. La femme de Gomez, encore jeune et belle, était dans un état de grossesse avancée. Mais, malgré les embarras et les douleurs de sa situa^* tion, malgré mes remontrances, mes prières, mes gron** deries , elle voulut être ma seule garde-malade. Toutes les nuits, elle les passait auprès de mon chevet, oc* cupée à étaneber incessamment la soif ardente qui m'oppressait, à bassiner mon front brûlant avec une adnûrable essence balsamique qu on appelle Eau de la reine de Hongrie (en mémoire de la bienfaisante Éliaabeth), dont elle activait, avec son éventail, l'action agréable et salutaire. Son mari, oubliant le bureau des loteries, la remplaçait pendant le jour.

Lorsque le choléra s'abattit sur notre côté de la caUe angosta de San-^Bernardo , la vieille mère de Gomex et moi fûmes frappés en même temps. Au bout de quel* ques jours nous étions tous deux à l'agonie. Quand la pauvre femme mourut, dans la cbanrd)re voisine, plus vite emportée par le mal et la vieillesse, je me préparais à faire aussi le voyage de l'inconnu et de l'éternité ; car, dans le choléra, l'une des rares maladies qui soient pri* vées du bienfait de la fièvre, au milieu des souffrances et des faiblesses du corps , l'esprit conserve toute sa force, toute sa lucidité. On se voit clairement mourir. Ce jour-

là, tandis que j'entendais, à travers une porte mal jointe , les prières et les gémissements de la famille assemblée autour de la défunte , je descendais moi-même au dernier échelon de la vie. Quelques amis , qui venaient fidèlement chaque matin s'informer de mon état, crurent ne plus trouver qu un corps inanimé , ou prêt à Tétre, et s'en allèrent répandant la nouvelle de ma mort. L'un d'eux, Français, mais vivant en Espagne, rencontra près de ma porte un médecin célèbre, le docteur Drument, qui avait eu, quelques années auparavant, l'occasion d'étudier le choléra dans les Indes. Il le fit monter auprès de moi, à tout hasard, comme il me le dit ensuite, et le docteur, ayant fait appeler un de ces barbiers-chirurgiens, un de ces Figaros particuliers à l'Espagne, qui demeurait en face, lui indiqua les remèdes à tenter. Il fallait, avec le laudanum, arrêter la dyssenterie qui m'emportait comme aurait fait le sang coulant par les quatre veines ouvertes, et, avec des sinapismes, des ventouses, des cautérisations, rappeler aux extrémités la chaleur qui les abandonnait déjà. On me brûla donc sans pitié les bras et les jambes , les paumes des mains et les plantes des pieds. Qu'on m'excuse d'entrer dans ce détail pharmaceutique; il peut avoir son utilité, en prouvant que le docteur Drument, éclairé par une expérience antérieure, pensait que, dans cette maladie dont on ne connaît ni la nature, ni l'origine , ni la transmission , ni le siège , il valait beaucoup mieux se borner à combattre les symptômes à mesure de leur apparition, que de chercher à vaincre le

mal lui-même dans son essence encore ignorée. C'est , il me semble , Favis des plus sages médecins. Je ne sais si les prescriptions du docteur Drument me rendirent la vie, mais elles suspendirent la mort, et je restai jusqu'au lendemain sans expirer.

Dès le matin, et avant Theure de se coucher, mon hôtesse introduisit près de moi trois laquais en grande livrée, qui, sans me demander permission, et sans que je leur demandasse ce qu'ils faisaient , m'enveloppèrent dans les couvertures de mon lit, et me descendirent dans un bel équipage qui remplissait toute la rue. Les chevaux m'emportèrent au grand trot, et, au bout de quelques minutes , j'arrivais devant l'hôtel de l'ambassade anglaise, où l'on me déposait avec précaution dans un excellent lit dressé au milieu d'un élégant pavillon, ouvert sur le jardin de l'hôtel. Cet enlèvement s'était fait comme avec la baguette d'une fée, et si mes souffrances eussent pu me laisser un moment de sommeil , j'aurais cru faire un agréable songe. Bientôt entra quelqu'un, dont l'apparition, semblable à celle de l'ange consolateur, m'expliqua tout. C'était M. Georges Villiers, depuis lord Clarendon, alors ministre d'Angleterre en Espagne, aujourd'hui vice-roi d'Irlande. Je l'avais vu, pour la première fois, deux mois auparavant, lorsque nous habitions Aranjuez. La conformité d'âge, de goûts, d'opinions, au moins sur les affaires du pays où se faisait notre rencontre, enfin cette mystérieuse attraction des cœurs qu'on nonune sympathie, nous avaient rapprochés en comblant la distance des posi-

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tion». y&vm éprouvé, comnie tout le monde, YinQnence irrésistible d'un esprit élevé, supérieur, dune àme noWe et généreuse, dun caractère plein de douceur et de charmes i comme tout le monde, j'avais aimé M. Georges Villiers, dont le nom, en Espagne, et en quelque lieu quil ait résidé, restera à jamais entouré d'amour et de respect ; mais je n'espérais point qu'il m'eût trouvé digne d'un retour d'amitié, Cependant, dès qu'il apprit mon triste état, mon danger pressant, ma mort prochaine, surmontant l'effroi et le dépoût qu'inspirait cet horrible mal, souvent cru contagieu}^, il me fit apporter chea; lui; et là, quoique je ne fusse pas même son compatriote, il me traita comme son frère, lie seul changement de place, avec un air plus pur et plus sain, devait amener une crise salutaire. Des soins assidus, et non moins éclairés qu'affectueux, achevèrent de me conduire 4 la convalescence. M. Georges Villiers me sauva la vie. Cette vie, qu'il m'a rendue, lui sera dévouée tant que Dieu me.la conservera.

D'autres aidèrent à son bienfaisant dessein. D'abord le médecin de l'ambassade, le jeune docteur Alfaro, élevé à Paris, où il avait remporté le prix d'honneur au grand concours avant de commencer ses études médicales ; puis aussi le maître d'hôtel Celui-ci se nommait M. Leblanc ; il était Français, comme son nom l'indique assez, mais pariait également l'anglais et l'espagnol, sans compter le latin. Je ne sais quelle vocation ou quelles circonstances l'avaient jeté, au sortir des collèges et après de bonnes études, dans la science des

Carême et des Briikt-Savarin. Du reste, il était demeuré, dctfânt ses fourneaux, ce que les Espagnols nomment tm cavàllefo et les Anglais un gentleman. Compatriote, écrivain, malade, je dus à tous ces titres quil me prît en affection, et, avec une complaisance infatigable, il satisfaisait à tous tes caprices d'un estomac en délité. Mais j*avais encore, et toujours, pour compagnon fidèle, mon brave hôtelier, Francisco Cornez. Sans hésitation et sans cérémonie, il s^était installé à côté de moi dans le carrosse qui mWaii enlevé de chez lui, puis à mon chevet dans le pavillon cle tambassade, et depuis lors il ne m'avait pas plus quitté que mon ombfé, vivant de nia cuisine de convalescent. Je n avais pu obtenir qu'il s'éloignât un quart d^heure pour retôUrfièi* dans sa maison. Chaque jour, il était visité par su. femme et sa fille qui lui apportaient du linge oU de petites provisions comme â un prisonnier et qui venaient sôUvéiiC plusieurs fois dans la journée pour s'infôimer cle nies nouvelles, d'ordinaire sans entrer dans l'hôtel, et paf-deâsiis le mur du jardin où j^essayais de faire quelque^ pas, appuyé sur le bras de mcm pauvre logeur ou de nion noble et généreux ami.

Ce régime dura tout au plus une semaine, tin jour que k femme de Gomez se montrait comme a Tordinairé , avec son enfant , sur le mur à hauteur d^appui qui séparait notre jardin d^une terrasse voisine, je crus m'apercevoir qu'elle avait la figure pâle et décomposée. Elle in^assura^ en souriant, que sa santé était trèsbonne, et que la pâleur qui m'effrayait n'avait d'autre

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cause que son état de grossesse. Mais le soir on vint appeler Gomez en le pressant d'accourir chez lui. Je dus me fâcher pour l'obliger à partir; il ne s'éloigna que sur mon ordre formel. Depuis, hélas! je nai plus revu ni lui ni aucun des siens.

La pauvre femme mourut dans la nuit même ; sa GUe et son mari moururent le lendemain, tous du choléra. Il ne resta de cette famille infortunée que la sœur aveugle. La nouvelle de toutes ces morts m'eût assurément tué. On me la cacha, on me fit un conte : « La femme de Gomez était accouchée avant terme ; son mari devait rester à la maison pour soigner la mère et les enfants; chaque jour le docteur Alfaro leur faisait visite, » et il me donnait, en effet, des nouvelles détaillées, rassurantes. Voilà comment on m'amusa jusqu'au départ. Je n'ai su que bien longtemps après la cruelle vérité. Un intendant du comte de Toreno fit alors des recherches et découvrit que la sœur aveugle, seule survivante, avait été recueillie dans la maison des pauvres de Valladolid. J'ai pu, par la même entremise, lui faire parvenir l'aumône d'un millier de réaux, en souvenir du cavallerofrances, — Pauvres gens, grands et sublimes dans la simplicité de votre cœur et de votre dévouement! Je n'ai jamais pu, depuis quatorze années, et je ne pourrai jamais, le reste de ma vie', songer à vous sans avoir l'àme navrée et les yeux pleins de larmes !

Cependant j'existais, mais je n'étais pas guéri; et sous l'influence morbide de l'épidémie, ma convales-

cence ne faisait pas un progrès. Je compris qu'il fallait partir, pour ôter Tembarras de ma présence et pour essayer du plus efficace de tous les remèdes, le changement de lieu et d'air. Dans ce projet, qui bourrelait mon cerveau malade comme une idée fixe, je voulais quitter Madrid le 14 août, un jeudi, jour de bon augure, pour arriver à Paris le 25 et célébrer ma fête en famille. Sans prévenir M. Georges Villiers , j'écrivis à M. Martinez de La Rosa, alors président du conseil, pour lui demander les moyens de retourner en France. Il m'envoya une commission de courrier de cabinet, avec quelques plis qui ne contenaient que du papier blanc, et des recommandations pressantes pour toutes les autorités espagnoles. Il fit plus ; un jeune secrétaire d'ambassade fut chargé de me conduire jusqu'au delà de la frontière. C'était le plus complaisant, le plus attentif, le plus aimable et le plus gai compagnon de route qu'il fût possible de me donner. Il s'appelait Sandoval, et ce nom est aussi gravé en traits ineffaçables dans mes souvenirs de reconnaissance.

Nous eûmes deux ou trois conférences secrètes pour préparer notre voyage comme une évasion. Je n'avertis M. ViUiers que l'avant-veille du départ. Il voulut me dissuader d'une résolution qu'il croyait insensée, et, pour essayer du moins si je pouvais supporter les fatigues de cette longue route, il m'emmena promener dans une douce et moelleuse berline. Au bout de dix pas, j'étais évanoui. Je m'obstinai pourtant, soutenu par la double pensée qui m'avait suggéré le projet de

iii'enfulr, et le jeudi 14 août, suivant le progiamme tracé dans mes rèvei y je franchis le seuil hospitalier de ramhassade. Sandoval m'attendait devant la porte de Thôtel , dans iiné méchante carriole qui n*avait ni tablier, ni rideaux, ni coffre, ni poches, ni dVutres ressorts que d'épaisses courroies en cuir. Elle était attelée de deux mules , Tune dans les brancards , l'autre pour le postillon. Je crois que c'est la carriole où Gil filas et son fidèle Scipion firent jadis le voyage des Asturies. Mais Ton n'avait rien trouvé de mieux sous les vastes remises des affaires étrangères, assez semblables dux célèbres chantiers maritimes de la Caraca. Ma Valise contenait une petite pharmacie, ordonnée par le docteur Alfaro, et le bon M. Leblanc glissa sotis nos jambes un panier de provisions qui nous fit tout le long de la route bénir son heureuse prévoyance. 11 contenait quelques tablettes de bouillon, quelques biscuits de mer, un peu de sucre et une bouteille de vin de Bordeaux. Enfin , après avoir serré dans mes bras l'excîëllent ami qui protégeait de ses vœux ma fuite aventureuse , après avoii' reçu les adieux de son secrétaire , M. Southern , du secrétaire d^ambassade, lord Hervey, de l'attaché, M. Scott, dont je n'ai pas plus oublié les iloms que les bontés , Ton me hissa dans la carriole , k coté de Sandoval, et le postillon fouetta ^es mules.

La seule route ouverte entre les armées carlistes, qui occupaient alors toutes les Pyrénées de Tune k Tautre mer, était le chemin, ou plul6t le sentier, qui mètie de Saragosse à Oloron par le col de CamfranC. 11 fallait donc

gagner d'abord la capitale de T Aragon. Noup ftrrivàwies gang encombre à Guadalajara, qui n'est géparé de Madrid que par un relais de poste, celui d'Alcala de Henarès, patrie désormais reçouQue de routeur du DOH Qui^ chotte parmi les neuf villes qui se disputèrent, aprôji sa mort, rhonneur de Tavpir vu naître, jian? qu'aucune d'elles eût pris soin de pourvoir à ga vie» Mais il sem** blait que l'autorité du gouvernement central ne s'étendît pas seulement aux limite^ de la Castille. A Guadalajara, où nous arrivions avec Je jour, nos tribulations commencèrent, Sous le prétexte, d'ailleurs assez plau-» sible , qu« nous pouvions être enlevés par des bandes factieuses, le maître de poste nous refusa des mules, et nous dûmes recourir à Falcalde, en Espagne plus puissant que le roi dans la commune qui l'élit, pour trouver un attelage à louer au double du tarif. Il fallut, tout le long du jour, recourir à cet expédient pour continuer notre voyage, Sur le soir, nous entrâmes dans r Aragon et nous arrivions, vers minuit, au bourg d'Ariza, La nuit était froide, après une journée orageuse, et une pluie battante avait succédé depuis quelques heures aux éclairs de la soirée. Suivant l'habitude, notre conducteur se hâta de dételer ses bêtes et de s'en re* tourner d'où il était venu, laissant notre carriole dé» semparée au milieu de la rue , comme un navire en panne dans le cabne plat. Mais ici, ce ne fut pas seu* lement la poste qui nous manqua, ce fut aussi Falcalde, ce furent tous les habitants. Partout les portes étaient closes , les lumières éteintes ; un silence de mort ré-

gnait dans le pays, à peine interrompu par quelque lugubre hurlement de chien ; et vainement Sandoval allait frappant de maison en maison ; nul n'ouvrait, nul ne répondait. Nous apprîmes ensuite la raison de ce silence étrange. Remontant toujours du midi au nord , le choléra venait d'atteindre aussi FAragon. Depuis la veille , le bourg d'Ariza était empesté, et Feffroi général tenait chaque habitant barricadé dans sa demeure. Que faire, que devenir ? Sans abri contre la pluie , le froid commençait à me gagner; mes dents claquaient dans ma bouche. J'étais, hélas! à la merci de la moindre variation de l'atmosphère, du moindre accident de voyage. Qui m'eût volé mon manteau m'eût volé ma vie.

En promenant autour de moi des yeux effarés, je reconnus, dans une grande maison dressée sur la place, une auberge (jposada) nonunée auberge du Maltais^ où j'avais fait naguère, en venant de Saragosse à Madrid par la diligence , un très-gai et très-bruyant dîner de table d'hôte. Quel changement au retour! Je me traînai près de la porte, aidé par Sandoval ; nous appelâmes de nos voix les plus douces, les plus suppliantes, invoquant tous les saints du paradis, offrant et promettant tout l'argent qui serait exigé. Longtemps nous prêchâmes dans le désert ; les murs de l'auberge étaient des rochers. Déjà nous perdions tout espoir, lorsqu'une petite lumière traversa les fentes de la porte. Quelqu'un s'approcha, et une voix de femme (ce sont toujours les fenunes qui montrent le plus de courage et de pitié) nous demanda bien bas qui nous étions. Nous répon-

dîmes brièvement, et bien bas aussi, demandant asile pour un seul de nous. La charitable Maritomès de rhôtellerie, qui transgressait , nous dit-elle, les ordres absolus de son maître, et s'exposait à pire condition que d'être chassée, me fit jurer par un serment solennel que je lui obéirais aveuglément, que je ne pénétrerais pas dans la maison plus loin quelle ne voudrait, et que je ne lui toucherais pas même la main. Elle se rappelait sans doute le proverbe : Higo verde y moza de meson peUizcando maduran *. Je promis tout. Elle ouvrit la porte avec précaution, et, tandis que Sandoval regagnait la carriole pour garder notre butin , je me glissai comme une ombre sous le porche désert de làposada, La chambrière , reculant d'épouvante à la vue de ma face cadavéreuse, me montra du doigt une porte latérale, et j'entrai dans une petite salle basse, espèce d'écurie, de chenil, sans lit, sans chaises, n'ayant que la terre pour parquet. Je m'accroupis dans un coin, enveloppé démon manteau. Bientôt, à travers une mince cloison, j'entendis dans la pièce voisine de sourds gémissements. Je prêtai l'oreille ; c'était un cale d'agonie. De l'autre côté des planches où j'étais adossé , une femme se mourait du choléra. Je m'enfuis , plein d'épouvante , à l'autre bout de mon obscur galetas. Mais ce n'était pas assez loin pour éviter la contagion morale de l'exemple. Une attaque du même mal me prit aussitôt. J'appelai d'une voix défaillante; je priais qu'on

• t Figue verto et fille d'auberge mArissent à force d*ê(re pincées. »

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