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avertit mon compagnon resté daos Ja voiture, qu'oR lui demandât le» remèdes dont il était pourvu, Quelqu^un s'approcha, et, sans me répondre un mot, tourna deui fois la clef dans la serrure; puis j'entendis ses pas s'éloigner, J'étais en prison.,. Privé dun secours si proche, témoin de Tagonie d un moribond, agonisant moimême, que les heures me furent longues et les pensées cruelles !
Aux premières lueurs du jour, Sandoval, qui avait enfin déterré deux mules , vint ouvrir mon triste cachot, II m'emporta du coin où j'étais encore gisant, et la bonne servante, en échange d'une piastre que je fis tomber à ses pieds, me tendit au bout d'une pelle un pot d'eau de riz qu elle avait fait bouillir. Ce fut ma première médecine, Mais, au sortir d'Ariza, trouvant à une portée de fusil du grand chemin un vaste couvent, nous gagnâmes la chapelle, sous prétexte d'y faire nos oraisons matinales, et, caché dans la sacristie avec ma boîte d'apothicaire, je fis sans façon du lieu saint un hôpital, ne craignant pas qu'ici-bas ni là-haut on me demande jamais compte du sacrilège. Reprenant ensuite notre lent voyage, interrompu à chaque relais, nous arrivâmes dans l'après-midi en vue de Saragosse, Déjà nous apercevions les clochers de Notre-Dame-del-Pilar et les créneaux rumés de la Aljaferia ; mais il était écrit que nous n'entrerions pas dans les murs de la vieille cité où réside, depuis les rois d'Aragon, le roi des Citanos (Bohémiens).
A une lieue en avant de la ville, sur Ferabranche-
ment de deux routes venant des deux Castilles, i^ous trouvÂme? une grand'garde qui ne laissait passer par.^ sonne. C'était upe manière de cordon sanitaire que Xayuntamiento de Saragopse venait d'improviser. A côté de quelques soldats et de leur ofBcier, se tenaient une troupe de moines commandés aussi par un robuste capucin. De celui-ci je n'oublierai jamais ni la figure ni Faccoutrement, Sa longue barbe noire descendait jusque sur un ceinturon de cuir blanc d'où pendait un grand sabre qui ferraillait avec ses chapelets de métal. C'était quelques années avant que mes deux célèbres amis, Mendizftbal et Olozaga, eussent rendu à leur patrie le service signalé de licencier toutes les milices monastiques et de vider toutes les capucinières. Les/rayles de Saragosse, craignant le même sort que ceux de Madrid, et conabattant pro aris étfocis^ essayaient de repousser le choléra avec Fépée et le goupillon, tes chefs des deux troupes nous intimèrent Tordre de rétrograder. Je montrai mon brevet, mes dépêches, les lettres du ministre, et rassemblant toute Fénergie dont j'étais capable, je déclarai Fofficier et le capucin responsables devant Dieu et devant les hommes des mal^ heurs infinis qu'entraînerait pour FEurope entière le retard de mon importante mission. Sandoval me secondait. Ils furent ébranlés, se concertèrent quelques instiints, et finalement nous laissèrent passer, mais sous Fescorte d'une petite escouade, mi-partie de shakos et de capuchons, qui nous emmena comme des malfaiteurs au supplice.
Près des murs de la ville , mais en dehors , on nous déposa sous un hangar dans la cour d'un couvent. Les moines s'étaient enfuis devant nous comme à Faspect de deux pestiférés échappés du lazaret. Sandoval déchira quelques feuillets de son portefeuille, et écrivit au crayon deux billets qu'il alla poser sur une pierre au milieu de la cour. L'un était pour le capitaine-général de F Aragon, qu'il avisait de notre arrivée, en lui demandant les moyens de partir. Dans l'autre, sans adresse et tout ouvert, il priait qu*on nous fît la charité d'un pot d'eau chaude et d'une cuiller en bois. Un moine, de ceux qui nous veillaient, vint prendre les deux dépêches, et au bout d'un quart d'heure nous étions servis. Dans cette eau chaude, et avec cette cuiller, nous fîmes délayer des tablettes de bouillon , nous y cassâmes quelques bribes de biscuit, et nous mangeâmes à la gamelle un peu de soupe dont nous avions grand besoin. Pendant ce repas d'anachorète , arriva la réponse du capitaine-général, qui nous envoyait, d'occasion, une perdrix al escaheche * et une bouteille de malaga. Ce cadeau fut-il bien reçu , je le laisse à penser. Nous bûmes les premières gorgées , car de verres point, à la santé du charitable proconsul, qui était alors, si j'ai la mémoire de l'estomac aussi bonne que celle du cœur, le général Ezpeleta.
Peu d'heures après, on nous amena, par son ordre, une petite charrette à bœufs, très-basse, très-étroite,
' Espèce de marinade.
attelée tf une seule mule. Sur la planche de ce véhicule primitif était posé un vieux , sale et mince matelas de crin qui me rappela celui de Lazarille de Tormès , à travers lequel se chamaillaient ses os et les roseaux dé la claie du lit. Cette charrette était Tunique équipage dont nous pussions désormais nous servir. Il fallut laisser sous le hangar du couvent la regrettable carriole de Gil-Blas. Ainsi donc» étendus côte à côte sur notre matelas connue un roi et une reine sur le marbre de leur tombeau, nous partîmes au milieu de la nuit, en côtoyant les bords de FEbre, que nous remontâmes jusqu'au bac qui est en face du village de Gurea. Là, chez une bonne vieille femme qui nous ouvrit sa porte au chant du coq , nous primes le chocolat.
Hélas ! les Espagnols ont raison : Mieux vaut le mal 'connu que le bien à connaître. Comment croire que nous regretterions la charrette à bœufs et le matelas de Lazarille? Mais nous changions d'équipagds comme Tàne du jardinier changeait de maîtres. A Gurea cesse tout chemin praticable aux voitures; il n*y a plus, dans le sentier toujours rétréci, place que pour les pieds d'un mulet. On nous amena donc deux bétes de somme, et tandis que le svelte et leste Sandoval enjambait la sienne au saut de mouton. Ton hissait sur Fautre, à grand renfort de bras, la carcasse de mon squelette, plus pesant de faiblesse que d'embonpoint. J'avais pour selle, et c'était la meilleure, un large bat rembourré de paille, qui éloignait mes jambes à un pied des flancs de ma monture. Cet écartement me causa bientôt une dou-
leur insupportable et des craippes à crier, J'avais beau me jeter en avaQt, le nez eptrç )es oreilles du mulet, ou me renverser en arrière, i^ nuquç §ur sa queue, ri^D n'adoucissait mon supplice, que re-r doublaient au contraire 1^3 courbettes et les ruades dd la méchante béte, Il fallut s'ingénier, Ayec quelque! bputs de ficelle, aidé du bon Sandoval, je fi^ une espèpp de longue bretelle qui attachait mçs genoux siir me§ épaules i et je pendis littéralement me^ jamb^? h mon cou. Nous avions à faire ainsi une longue étape de buit heures, dans des landes déserte», Stériles, depsécbé^fit où nous ne trouvions nul abri contre un soleil ardent, nul remède à une soif brûlante, Poi une maison, pas un arbre, pas un ruisseau. Mai» Tespoir nous soutenait, en nous montrant, au bout de retape, un séjour de repos, de rafraîchissement et d'abondance,
C'était la petite ville d'Ayerbe, située au pied des Pyrénéesf qui ont, comme on soit, vingt à vingt-cinq lieues- de largeur entre les plaines de TAragon et leurs dernières cimes, tandis qu'elles s'abaissent rapidement du côté de la Fronce. J'avais, pour ce pays, de pressou'» tes lettres de recommandation, et la certitude d'y recevoir un accueil d'ami* Mais pas plus Ayerbe que Saragosse ne devait s'ouvrir pour nous. Sur un rocher qui domi*naitp «n avant de la petite ville, le sentier que nous suivions l'un devant Vautre, nous aperçûmes tout à coup une troupe de gens armés. Ils levèrent leurs fiisils, mir rent en joue, et, avant que nous fussions à portée de la voix, ils nous envoyèrent trois ou quatre coups de feu,
sans doute à poudre. Nous pensâmes d*âbofd qUé, par une de ces marches rapides qui leur étaient si familières , les factieux de la Navarre étaient venus preildf e Ayerte, et couper la communication dé Madrid avec là France. Nous nous crûmes au moins prisônâiefâ dé guerre, et de gens qui gardaient peu de prisoiiiiiéfâ tivants. Mais, comme dit la comédie de Caldéron, ce n^est pas toujours le pire qui eéi le cettain *. Ces tireurâ de coups de fusil n^étaient que des gens du bourg qtii âë gardaient aussi du choléra, et c*était pour nous dire, de plus loin, qti*il fallait nous en rétourner. Après d'assez longs pourparlers, par édrit d'abord, puis â haute voix, ou plutôt à grands cris comme des navires qtii se hèlent, on nous conduisit, sans nous toucher, entre ùiié haie d'escopettes et de trabucos, dans une baraqiie abandonnée qui précédait de trois à qualte cents pas les premières maisons d'Ayerbe. Là, nous obtînmes encore Taumône d*un pot d*eau chaude et d*un pot aeaii froide pour calmer la faim et la soif qui nohs tourmentaient. Mais bientôt la nouvelle de notre arrivée se répandit dans la bourgade. A ma figure de Lazare ressuscité, on m'avait reconnu pour un cholérique échappé du foyer pestilentiel ; et la foule oisive (c'était un dimanche) qui jasait dans les rues entre mesa« et vépreâ, dommeilça bien vite à murmurer contre la violation des règlements sanitaires. Des curieux vinrent rôder autour de notre bara(|ue pour s'assurer du fait ; puis les ^lécontenis sur*
* No siempre lo peor es cierto»
3C0 SOIVKMRS DE CHASSE.
vinrent, puis les furieux. C'étaient surtout des femmes, et surtout de vieilles femmes, qui se montraient acharnées. Leurs injures, leurs menaces, leurs imprécations ne cessaient de tomber sur ma pauvre tête. Il y avait, je me le rappelle , un petit ruisseau descendu des montagnes qui coulait bruyanunent devant la masure où nous étions blottis. A Fabri derrière ce faible rempart, mais mieux défendu par la peur même qu'on avait de porter la main sur moi, j'essayais de faire bonne contenance, et, la cuiller en main, j'adressais même de galants chicoleos (fleurettes) aux plus enragées de ces mégères. Cependant Fémeute grondait et grossissait de plus belle ; j'étais, sans talent ni beauté, comme Orphée au milieu des bacchantes de la Thrace, ou plutôt comme saint Etienne au milieu des Juifs, car on commençait à s'armer de pierres, pour frapper sans crainte de la contagion, et je courais vraiment risque de mourir lapidé. Dans ce moment critique arriva Falcalde. Avec sa canne à pomme 4'or» il écarta la foule, Cl reculer les uns, tdire les autres ; puis, pénétrant bravement au seuil de notre baraque, il nous conseilla, dans une paternelle allocution, de déguerpir au plus vite. En vain j'alléguai mon état de souffrance et d'épuisement qui se lisait sur mon visage, qui s'entendait dans ma voix ; le magistrat municipal répliqua frolAment que, si nous nous obstinions à rester une heure de plus , il ne répondait ni de calmer les esprits , ni de retenir les mains de son peuple (pueblo)y et que je ne devrais attribuer qu'à moimême la fin tragique qui m'attendait. En même temps ,
un mozo nous amenait des mules que le prévoyant alcalde avait fait bâter en toute hâte à notre intention. 11 n'y avait plus à jrésister. Tandis que Sandoval enfourchait sa monture devant la porte, on Gt entrer la mienne jusqu'auprès du banc de bois où j'étais étendu. Quand je me remis avec effort sur mes deux pieds, la méchante béte me tourna sournoisement les talons et m'envoya une ruade dans la poitrine. Bien portant, elle m'eût tué peut-être ; mais j'étais si faible, si peu résistant, que je tombai à la renverse comme un capucin de carte abattu par le souffle d'un enfant. Je n'eus point de mal, mais seulement le malheur de briser dans ma cbute notre bouteille de Bordeaux, qui renfermait encore quelques gorgées d'un vin généreux que nous ménagions, depuis Madrid, avec une avare tendresse. On me ramassa, on m'assit sur la selle empaillée , on me pendit les jambes au cou, et noui partîmes enfin, poursuivis par les malédicttons du peuple d'Ayerbe.
Au sortir de cette bourgade inhospitalière, dont nous flmes le tour par un long circuit, se dressent les premières pentes des Pyrénées. Nous commençâmes l'ascension, au coucher du soleil, le long d'une côte rapide et rocailleuse^Nos mulets avançaient péniblement, plutôt par souln'esauts que pas à pat, et comme s'ils se fussent dressés sur leurs pieds de derrière. Cette position pénible, ces secousses perpétuelles achevèrent d'épuiser le reste de mes forces. 4e ne pouvais plus me soutenir, ni des pieds sur l'étrier, ni des mains à la crinière du mulet. Vingt fois je manquai de glisser sur
sa croupe, et de m'en aller de là Dieu sait où. Il fallut, pour continuer la route, chercher un expédient. Je n'avais plus la faculté de songer même à mon salut. J'étais mourant et résigné à mourir. Faute de trou ver mieux, Sandoval et le postillon me posèrent sur le bât comme un sac, la tête d'un côté, les jambes de l'autre. De temps en temps, ils me retournaient, soit sur le dos, soit sur le ventre, et nous cheminions de la sorte dans le silence de la nuit, dans notre propre silence. Fréquemment le bon Sandoval, qui marchait à mon côté me soutenant la tête, approchait son oreille de ma bouche pour distinguer, au faible bruit de la respiration, si j'existais encore, et moi je lui faisais, d'une voix éteinte, avec mes dernières recommandations, mes derniers adieux.
La triste caravane atteignait alors un vaste plateau. Nous fîmes halte. La nuit, fraîche et pure, était éclairée par une lune radieuse. L'air des montagnes, cet air bienfaisant où l'on devrait, comme l'a dit Rousseau, plonger les malades de même qu'on les plonge dans des bains d'eaux thermales, nous entourait de son atmosphère active et vivifiante. Nous étions d'ailleurs , sur ces hautes cimes , hors de l'influence pestilentielle qui infestait les plaines. Cette belle nuit au milieu de cette belle nature, ce bain d'air salubrto au milieu de l'épidémie, produisirent sur moi un effet si prompt, si salutaire, si prodigieux, que je puis bien le nommer une résurrection. Je sentis remdtre à la fois jnon corps et mon âme ; l'énergie morale me revint avec le soulagement physique, et la force de vivre m'en rendit le désir et l'espoir. An
grand étonnement comme à la grande joie de mon com* pagnon, je pus m'asseoir en selle, à la manière des femmes, lorsque nous nous remîmes en marche après un peu de repos, et le sac inerte de tout à Theure , redevenu voyageur alerte, impatient, pressait sa monture de la voix et du talon.
Nous arrivâmes, vers deux heures du matin, dans un hameau de chévriers. Au milieu d*une vingtaine de cabanes, assez semblables aux chalets des Alpes, s'élevait une grande maison en pierre, où Ton avait établi, pour Tusage des courriers, un relais de mules entre Ayerbe et Jaca. C'est là que nous demandâmes et que nous reçûmes rhospitalité. A voir Fempressement cordial de ces braves gens, les premiers depuis Madrid qui ne montrassent à ma vue ni efiroi ni horreur, on eût dit que le nom même du choléra, pas plus que son souffle empesté, n'était monté jusqu'à eux des bas-fonds de la terre. Secoué, ballotté sans relâche, pendant tant d'heures et par de tels chemins , sur la croupe et les flancs de mulets aux rudes allures , mon maigre corps était couvert d'écorchures sanglantes; de la tète aux pieds, ce n'était qu'une plaie. Les bons chévriers, me promettant une guérison certaine, *m'étendirent tout nu sur des nattes de jonc devant un ^n feu de bois résineux, et tout en me ibumant et retournant connue un lièvre à la broche , se mirent à m'oindre tout le corps avec de l'huile et du saindoux. On eut dit un athlète se préparant au pugilat. Ce traitement antique me fit, en effet, grand bien. A l'aube du jouj*, nous étions de nou-
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veau chacun sur sa béte, cheminant dans la direction de Jaca, où nous arrivâmes à midi. Les murailles de cette petite place forte étaient encore mieux fermées au choléra quà don Carlos. On nous tint, en plein sc^eil, au pied d'un bastion, toujours réduits au pot d'eau chaude, que nous convertissions en soupe , grâce aux tablettes et au biscuit du panier de M. Leblanc. Mais là, enfin, cessa son usage un peu monotone. Le soir, au bout d'une autre étape , nous étions à Camfranc , où les autorités, plus indulgentes et plus courageuses, nous laissèrent entrer, diner et coucher. C'était le premier repas et le premier repos qu'il nous eût été permis de prendre depuis la porte de Madrid. Un matelas, après un gigot de mouton, quelles délices ! Capoue n'en offrit point de pareilles à l'armée dTAnnibal.
Ce repas et ce repos nous donnèrent des forces pour la rude journée du lendemain. 11 fallait franchir le col de Camfranc, sur l'un des points culminants de la chahie pyrénéenne, pour atteindre et descendre ensuite les versants français. J'étais monté cette fois, non plus sur un lourd et entêté mulet, mais sur un petit cheval des montagnes, vif, alerte, intelligeïit , qui sautait de roche en roche avec le pied agile et sûr d'un chamois. Quand nous atteignîmes les plus hauts sommets, quand nous fûmes perdus , au-dessus des nuages , dans cette région silencieuse, abandonnée de tout être vivant, où ne s'élève nul oiseau, pas même l'aigle, où l'on n'entend plus voler une mouche ni bourdonner un insecte, où la végétation se réduit à quelques mousses verdoyantes qui
tapissent les flancs des rochers toujours humides, nous eûmes le beau spectacle et la dangereuse rencontre d*un j^énomène propre à ces parages singuliers. Quoique nous fussions au mois daoût, et que le tonnerre grondât au loin sous nos pieds dans les vallées des deux versants, nous fûmes enveloppés tout à coup par un furieux tourbillon de neige qui menaçait, en nous étant la vue et presque la respiration, de nous emporter avec lui dans les précipices où il s'engouflrait bruyamment. Je me cramponnais aux crins de mon petit cheval, qui se cramponnait aux mousses glissantes du sentier. Cette tourmente glaciale , dont j'ai retrouvé depuis Fanalogue dans les chasse-^ieige des steppes de la Russie, dura peu, fort heureusement. Au bout d'un quart d'heure, Fair était calme , le ciel serein , et les rayons d'un beau soleil réchauffaient nos membres transis.
Cependant, et sans nous en douter, nous avions passé la ligne idéale qui s'appelle frontière ; nous étions en France. Je m'en aperçus en rencontrant, près d'un poste de douaniers , un petit détachement de soldats de la ligne que leurs pantalons rouges doivent trahir de loin aux yeux des contrebandiers. A la vue du pauvre chevalier de la Triste-Figure et de son piteux accoutrement, mes tourlourous furent pris d'un rire homérique : '* Oh c'te tète ! oh ce pif! » criaient-ils tous ensemble, me croyant Espagnol et supposant que je ne les comprenais pas. « Tiens! disait l'un, il porte ses genoux sur ses épaules comme saint Denis portait sa tête sous son bras. — Esl-ce que c'est la mode en Espagne,
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disait Fautre, d*avoir son manteau sur le dos au cœur de Tété? — ^ C*est pour avoir trop sué qu il est devenu si maigre, observait un troisième. — Le fait est, reprenait un camarade, que ses joues se baisent à travers ses mâchoires; >> et vingt autres quolibets qui ranimaient incessamment les éclats de leur gaieté. Jamais Potier, Vemet, Amal, Deburau, n'eurent un tel succès de fou rire. Pour le coup, je vis bien que j'étais en France. J'appelai du doigt Fun des rieurs, et, lui mettant une piastre dans la main : «Tenez, mon In'ave, lui dis-je, voilà pour boire à ma santé. Vous voyez que j'en ai grand besoin, car je suis malade, et je mérite plus d'être plaint que d'être moqué. » 11 ne fallut que ce peu de mots, dits en français, pour toucher le cœur de ces braves jeunes gens, qui s'éloignèrent en silence et baissant la tête. J'eus regret ensuite d'avoir troublé une gaieté si franche et si peu maligne.
Après le bourg d'Urdos commencent les routes praticables aux voitures. Nous laissâmes donc là chevaux et mulets, et nous louâmes une petite carriole pour gagner Oloron. Comme elle était fort étroite et que nous la remplissions à nous deux, Sandoval et moi, le voiturier attela un second cheval pour nous conduire en postillon. Mais, ce qu'il s'était bien gardé de nous dire, c'est que son cheval de trait, jusque-là bête de somme, était mis^dans des brancards pour la première fois de sa vie. Tout alla bien tant que la route resta encaissée dans les roches comme au fond d'un fossé. Mais nous arrivâmes bientôt à un passage dangereux. Coupée à pic, sur
RETOUR DE MADRID A PARIS ËiV 1834. 367
notre gauche, dans le coude d une gorge de montagne, et dominant un profond ravin au fond duquel coulait en bouillonnant un des nombreux torrents ou gaves qui se précipitent des Pyrénées, la route, à droite, était taillée dans la roche vive. Une espèce de garde-fou, formé d une perche en travers sur deux pieux fichés dans le roc, indiquait le danger plutôt qu'il ne Fempéchait.
Arrivé dans ce tournant étroit, notre limonier s'effraya du vide et du bruit qu il avait à gauche. Il se jeta brusquement de l'autre côté ; la roue heurta contre un bloc de pierre, et la carriole tomba sur le flanc, écrasant dans sa chute la perche du garde-fou. Nous voilà , Sandoval et moi, lui dessus,, moi dessous, lancés par la force d'impulsion dans la capote en cuir de notre carriole, et suspendus par ce frêle appui à cent pieds audessus du torrent. Les chevaux, heureusement, s'étaient arrêtés, et le voiturier, désarçonné lui-même par la secousse, s'était j«té à genoux, invoquant à grands cris la Vierge et les saints. Nous lui criâmes qu'il avait mieux à faire que des signes de croix. Il vint aider Sandoval à se dégager, et tous deux me tirèrent avec précaution du réduit étroit d'où mon regard mesurait V abîme. Nous étions alors , par l'habitude , si bien aguerris contre les dangers, que cette aventure nous fit rire. Cependant, crainte qu'elle ne se renouvelât avec moins de succès, Sandoval monta à poil nu l'ombrageux limonier, dont l'autre cheval, plus doux, prit la place au brancard. Nous arrivâmes ainsi à Oloron, sans plus d'encombre. Là, mon bon compagnon me quitta pour aller à Bayonne
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porter je ne sais quelle confidence au télégra{Ae, et moi je me fis mener à Pau, non pour visiter le vieux château d'Henri IV, mais pour prendre le plus droit chemin.
J y trouvai justement place dans la petite voiture du courrier qui porte les dépêches à Mont-de-Marsan. Et lorsque , d'une écriture tremblotante conune celle d'un vieillard, j'eus annoncé à M. Georges VilUers mon arrivée en France, lorsque, ce devoir rempli, je m'assis auprès du courrier, sans souci désormais des relais et des repas, je me crus bien au bout de toutes mes tribulations. Une dernière pourtant m'attendait. Vers minuit, nous traversâmes l'Adour, non sur un pont ni dans un bac, mais tout bonnement à gué. Or, une crue d'eau subite, causée peut-être par l'ouragan de neige que j'avais traversé la veille, avait grossi cette rivière capricieuse. Nous fômes brusquement réveillés par l'eau qui entrait dans le c<^re de la voiture , et nous montait le long des jambes. Bientôt le flot souleva notre équipage, qui s'en allait à la dérive, comme un bateau, entraînant de ciMnpagnie nos deux chevaux forcés de se mettre à la nage. Aux cris du postillon et du courrier, quelques hd[)itanls d'un village situé sur la rive accoururent à notre secours. Ils entrèrent bravement dans l'eau jusque sous les aisselles, et, s'aidant de grands bâtoas, nous poussèrent peu à peu hors du courant, puis sur la berge, d'où lious regagnâmes, à travers les prés inondés, la route de Mont-de-Marsan.
La diligence qui va de cette ville à Bordeaux attendait, pour partir, le courrier attardé dont elle devait emporter le sac aux lettres. Dans mon impatience d'aiv river au terme du voyage, je résolus de partir avec elle. Mais toutes les places étaient prises, et je me crus trèsheureux d^étre admis sous la bâche, avec les paquets. C'était un four, c'était un cloaque, que pas un souffle d'air ne venait rafraîchir et purifier. Me sentant bientôt tomber en pâmoison, j'allai frapper sur l'épaule d'un gros paysan des Landes qui ronflait juché sur la banquette d'impériale, u Combien vous coûte , lui demandai-je, votre place jusqu'à Bordeaux? — Trois francs, me dit-il. — Si je vous remboursais ces trois francs , repris-je, voudriez-vous l'échanger contre la mienne ? »> Aussitôt, et pour toute réponse, mon homme sauta pardessus le dossier de la banquette, et s'étendit complaisamment entre une demi-douzaine de paniers à fromages, ravi de son marché, et bien convaincu que j'étais la dupe, tandis que je prenais sa place en plein air avec la joie d'un poisson qui rentre dans l'eau.
Fidèle au plan que traçait à Madrid mon cerveau malade, j'étais à Bordeaux, malgré toutes ces déconvenues, le 22 août, et, le 25 au matin, j'entrais dans Paris. Je tombai comme un spectre, comme un revenant, au milieu de ma famille épouvantée. Mais j'avais laissé la maladie de l'autre côté des monts. Huit jours après mon retour s'ouvrait la chasse. Je fus exact au rendez-vous de chaque année, quoique mon fusil me semblât un peu
lourd ; et , déjà commencée par le seul changement de .place, ma guérison s'acheva promptement sous Theureuse influence de cet autre souverain remède à tous les maux.