De la Fête-Dieu
â8 SOUVENIRS' DE CHASSE.
mèiûc chapelet de cailles? Cette chasse» où l*on n*a qu'une seule espèce de gibier en perspective, manque absolument du chaAne de la yariété et du piquant de l'imprévu. Des cailles , des cailles, et toujours des cailles » cela ressemble diablement au pâté d'anguille. N'avoir que des cailles au bout de son fusil, c'est comme si l'on n'avait que des cailles sur sa table* J'essayai bien une fois de changer mon ordinaire, et de' remplacer la plaine par la montagne. On m'avait dit que, sur de petites collines boisées qui forment les derniers versants de la Sierra-Horena du côté de Séville, il y avait force lapins et force perdrix rouges. J'y allai avec mon habituel compagnon. Hais le Guadalquivir est frère de la Garonne. Ce fut en vain qu'alléchés par cette gasconnade nous laissâmes dans les épines des lambeauiT de nos habits et de notre chair; ce fut en vain que, sur des côtes rapides, dans des vallons encaissés, nous restâmes exposés tout le jour à plus de chaleur et de fatigue qu'auprès des ondes bienfaisantes du fleuve, tandis que nos chiens haletants soupiraient, comme le cerf du psaume, après des fontaines d'eau froide. En revenant le soir, presque aussi légers que le matin, mon camarade me conta, par manière de consolation, une petite aventure qui venait comme marée en carême. Deux chasseurs, me dit-il, aussi chanceux que nouS; rapportaient
f EN ESPAGNE. 29
dms la commune gH)ecière une grasse perdrix et ifce maigre chouette. « Comment ferons-nous, dit Ton d'eux, pour partager notre gibier ? — Rien de plus facile, répondit l'autre ; je prendrai la perdrix et toi la chouette , ou bien tu prendras la chouette et moi la perdrix. »
Pendant l'hiver suivant, que je passai à Cadix avec les troupes d'occupation, mon fusil ne resta pas toujours pendu au crochet. Quelquefois, monté sur une petite barque, je traversais la rade immense à Faide de la voile et des rames, pour visiter quelque endroit curieux du littoral voisin , tel queFarsend de la Caraca, rival, avant Trafalgar, de Brest et de Portsmouth , ou Rota et Pajarete, si célèbres par leurs vins liquoreux, ou le magnifique panorama qu'offre la côte de Bella-Vista, sur le chemin de Xérès. Alors, pour occuper le temps de la traversée, je m'amusais à tirer ces gros et lourds goélands , ou ces grandes mouettes de mer qui viennent, comme des spectres curieux, battre au-dessus de votre tète leurs longues ailes blanches, en poussant des cris d'orfraie. D'autres fois, parcourant à cheval la longue chaussée qui joint à la terre ferme cet îlot de sable où s'élève Cadix, le vaisseau de pierre^ Cadix qui, de tous côtés battu par les flots, semble posé sur l'Océan comme un nid d'alcyon , je traversais les bastions de la Cortadura, puis la double enceinte fortifiée de Vile de
Léon, puis ses marais salants^ puis enfin j^arrivais sur les buttes du Trocadéro, où le prince généralissime de Tarmée française cueillit d'immortels lauriers. Moi, je n'y trouvais que des ronces et des chardons; mais sur ce champ de bataille, désert et stérile comme les champs ubi Troja fuit , il y avait presque autant de cailles que dans les ties du Guadalquivir, et mon petit fusil tapait ses petits coups où avait tonné naguère la grande voix du canon. Qu'on ne s'étonne pas que j'aie chiassé des cailles en plein hiver. C'était sur la plage de Galpé et en face d'Abyla, où l'Hercule phénicien planta ses deux colonnes. Ces 'compagnes des hirondelles ne traversent pas toutes le détroit de Gibraltar, et l'on peut bien tirer des cailles au mois de janvier dans un pays où les roses se cueillent alors par gerbes, et où, le mois suivant, se mangent les petits pois.
Mais c'étaient des cailles, toujours des cailles, toujours du pâté d'anguille. Je demandais à tout venant de me délivrer des cailles. On me parla du comté de Niébla, l'Eldorado dçs chasseurs espagnols, où abondent, non-seulement perdrix et lapins, mais
Beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
On m'offrît de préparer quelque belle et joyeuse partie. Le voyage Ti'était pas long , même pour
ceux qui n'ont ni le pied ni l'estomac marins. Gagner par terre San-Lucar de Barrameda^poistra- Terser le Guadalquivir à son embouchure, et l'on est dans ce pays de cocagne. En y faisant plusieurs grandes chasses, et de plusieurs espèces « c'était à peine une semaine d'absence. Hais ime Semaine! B*a pas qui veut une semaine à dépenser dans la Tic. • Les affaires, » direz-vous.... Non la clef du magasin des liquides ne pesait pas beaucoup dans ma poche. < Pourquoi donc cette indifférence soudaine, celte apathie honteuse? » Ah! pourquoi? parce qu'à vingt ans, en Espagne, en Andalousie, il n'y a point de cœur qui ne s'enflamme ni de liberté qui ne se perde; parce qu'on se donne un mattre en se donnant à une maîtresse; parce que je n'avais, comme les soldats de la garnison, que des permissions de dix heures, du soleil levant au soleil couchant; parce que j'étais h^u'enx et glorieux de mon doux, esclavage, et que fauraifr donné même un mois de chasse pour un quart d'heure de causerie furtive sur Yazotea ^ d'une certmne maison de la colle aneha que j'escaladais comme un hardi voleur, ou pour un retour de ter^ tuUa\ à la clarté des étoiles, abrités tous deux sous le même manteau, comme Paul et Virginie.... Silence, silence, indiscret !