‹ Souvenirs de chasseChapitre 12 sur 31 · File de bêtes de somme attachées ensemble · texte numérisé non relu

File de bêtes de somme attachées ensemble

€30, des gens de tout acabit, montés sur une mule, sur QQ âne ou sur la plante de leurs pieds, for* maient une longue caravane à la suite de nos four-« gOùSy qui semblaient une escadrille de frégates con* foyant les galions d'Amérique ou. les pêcheurs de Terre-Neuve.

En chaise de poste ou même en diligence , et plus encore dans les wagons d'un chemin de fer, on est transporté comme un ballot de marchandises d'un lieu -à un autre, mais on ne voyage pas. La meilleure manière de voyager, c'est d'aller à dieval, à moins cependant que ce ne soit d'aller à pied. On met un mois, il est vrai, au Ueu de trois jours, pour passer de Cadix à Madrid; mais on a vu le pays et connu les gens qui l'habitent. Cette laçon d'aller me donnait en outre la faculté de chasser un peu tous les jours. Le convoi partait chaque matin* plusieurs heurçs avant le lever du soleil, afin d'atteindre le gtte avant la grande chaleur de midi. Dès qu'il faisait assez clair pour apercevoir le point de mire, j'échangeais mon tricorne contre une légère casquette, mon sabre innocent contre le petit fusil parisien, et mon paisible cheval d'étape contre la boùillahlë Chispa (Étincelle), qui avait remplacé Capitan ; puis je me mettais à tirailler sur les flancs de la colonne , égaré quelquefois, toujours attardé, mais retrouvant enfin les chevaux que [tenait sur la route un vieux sergent

de l'armée impériale à mon service, et rejoignant la caravane au galop. Chaque jour je pendais à mon baudrier des tètes de cailles , cela va sans dire; mais j'apportais aussi de temps en temps quelque perdrix rouge bien grasse et bien potelée, ou même quelqu'un de ces petits lièvres d'Espagne, très-délicats, très-friands, tout farcis de thym et de basilic, qui n'ont d'autre défaut que d'être beaucoup moins gros que les nôtres, de même que les nôtres sont beaucoup moins gros que ceirit d'Allemagne et surtout de Russie : c'est une race qui Ta toujours diminuant du nord au midi, comme les jours d'été. Je trouvais aussi une espèce de gelinotte, appelée chinchon^ qui a le bec et le plumage des gallinacés avec le vol du canard sauvage, d'où lui vient son nom imitatif . Et vraiment ces provisions, ramassées en route, venaient fort à point dans un pays où, si vous demandez au maître d'une hôtellerie (venta) : « Qu'avez-vous à me donner à manger? > il répond invariablement : < Ce que vous apportez. > Dans cette tierra de Jesu^ pays de liberté primitive, on chasse en tout temps, et on chasse partout, sans crainte du gendarme ou du garde champêtre. Un jour donc,- allant d'Ubeda àLebrija, je m'étais mis dans de jeunes blés pour y faire mes .orges. Ghispa suivait prudemment une couple de perdrix qui piétaient devant elle, et je la suivais à mon tour l'arme prête. Tout à coup, elle lève le

nez, dressa les oreiUes, quitte sa piste, s*élance au ^op dans une dii^ction opposée « puis^ au bout de yingi pas , tombe en arrêt, la tête aussi haute ei le regard aussi droit que si elle eût arrêté un bœuf. J^accours, prévoyant bien à ce mouvement sing^ier une rencontre extraordinaire. J'avance . devant ma cbienne, en suivant la direction que m'indiquait son œil ardent et fixe. Alors je vois s'élever au-dessus des tiges de jeunes blés, d'abord tine longue tête emmanchée d'un long cou, puis un gros corps fanve et emplumé, lequel , courant sur deux longues jambes, entr'ouvre lentement deux longiies ailes, et prend enfin son vol aussi lourdement qu'un dindon qui s'élance au combat. Je restai un moment stupéfait devant cette apparition soudaine ; mais bientôt, reprenant mes sens, je lâchai sur cette bête inconnue un coup de petit plomb. Elle tomba, un peu par miracle, et ma Ghispa, s'élançant sur elle avec furi^, eut l'esprit de lui casser le bout de l'aile d'un coup de dents, et de se cramponner si bien des quatre pattes qu'elle la tint immobile jusqu'à mon arrivée* C'était une outarde, appelée par les Espagnols avetarda^ de cette grande race qui vit en Afrique , et dont quelques paires viennent au printemps faire leur couvée dans les champs de l'Andalousie. Cette ou-, tarde est infiniment plus grosse et plus grande que les deux autres espèces qu'on trouve en Europe,

principalement dans les steppes de là Russie méridionale. Par sa forme et sa couleur, elle ressemble à une jeune autruche, étant aussi privée du t/ilon, quoiqu'elle ait trois doigts aux pieds. Celle que je venais d'abattre, et que ma chienne ne pouvait retenir que par des efforts désespérés, était assez gi*ande pour que sa tête s'élevât presque à la hauteur de mon épaule. Elle était si lourde que j*aurais eu, ma foi, grand'peine à l'emporter, si mon coup l'eût tuée roide. Heureusement qu'elle avait eu plus de peur que de mal, et'n'était guère blessée que dans l'aile. Je la pris de la main droite par le cou , et la fis marcher à côté de moi , sans qu'elle y mit beaucoup de façon. Nous allâmes ainsi de compagnie, bras dessus, bras dessous, jusqu'à nos fourgons, qui s'étaient arrêtés pour voir l'aventure. Toute la caravane battait des mains, et je fus reçu comme un brave qui , dans une sortie, ramène prisonnier le général des assiégeants. Quand notre maréchal ferrant lui eut planté un clou dans la tète, comme Jahel à Sisara, chacun voulut voir de près l'animal , et emporter quelqu'une des plumes longues et soyeuses qui ombrageaient ses reins, et qui auraient pu figurer avec honneur sur les chapeaux de nos élégantes aussi bien que des •marabouts ou des follettes.

A Lebrija, je logeais chez un des régidors. Dès qu'il vil descendre du fourgon le cadavre un peu

j déplumé de Toutarde africaine, et qu*il aperçut son œu renflé comme celui d'un pélican : « Voilà, me dit-il, un m&le que vous «avez surpris sur ses œufs. Dans cette espèce, les maris sont si bons en^ Cmts qu'ils partagent avec leurs femmes le soin de la couvée. C'est sa tendresse de mère qui vous l'a livré; car si une outarde se voit dans les champs d^aussi loin qu'un àne, en revanche, du haut de ses longues échasses, elle fait si bien sentinelle que jamais on ne l'approche, même à portée de balle. » Gomme le crocodile delà faible, je pleurai les œufs, car chacun d'eux aurait ^u me faire une omelette. D'autant plus que, me voyant si bien fourni, j'avais invité du monde à déjeuner. On servit deux plats de gibier à mes quatre convives : dans l'un, les cuisses rôties de l'outarde, qui ressemblaient à deux petits gigots de mouton; dans l'autre, des tranches enlevées sur sa large poitrine et sautées dans la poêle. Cette chair épaisse, lourde, noire, est tellement substantielle qu'il y eut de quoi repaître après nous nos ciitq domestiques, et après eux tous les habitants de la maison, y compris les chiens et les chats.

Me voilà donc monté graduellement des cailles aux perdrix, et des perdrix à l'outarde. J*àurais bien voulu monter encore, et jusqu'au grand gibier. C'était possible. Effectivement , en continuant la route, après avoir passé sur les neufs grosses tours

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carrées du château moresque d'^cakde Gaadaîra ; après ayoir assisté, dans Téglise de Gam^ona, aux éUanges cérémonie^ du yeudredi saint, c'est-à-dire à tout le drame de la Passion mis en scène; après aToir finalement admiré tout à mon aise, dans la Yieille cité romaine de Gordoue, le plus admirable monument qu'aient laissé les Arabes en Espagne, ïjUjama ou grande mosquée b&tie par le premierAbdérame vers 780, deyenue cathédrale depuis la conquête de Saint-Ferdinand, en 124k8; je rencontrai dans mon propre logement, à Andujar, d'autres vestiges et d'autres curiosités qui avaient bien aussi leur mérite. C'étaient des bois de cerfs, de daims, de cheyreuils, des pieds de sangliers et dé têtes de loups, qui tapissaient tout le patio et toutes les galeries de la maison. Ces beaux trophées, rassemblés par deux ou trois générations d'une même famille de chasseurs, venaient de la Sierra- Morena, cette curieuse Cordillère qui marque précisément les limites entre le nord et le midi, entre les régions tempérées et les régions tropicales. D'un côté, l'aubépine et le chêne; de l'autre, l'aloès et le palmier. En Espagne, où l'on a détruit tous les bois, sauf quelques parcs royaux, où les gens^ de certaines provinces, telles que la Hanche, s'acharnent sur un pauvre arbre isolé comme sur un ennemi public, avec le fer et le feu, l'on ne trouve plus que dans les gorges désertes des grandes

Chaînes de montagnes, non pas des forêts, mais * an moins d'assez vastes et d'assez hautes broussailles pour abriter encore quelques débris des races de grand gibier. Et, justement, au pied des pentes oppo* sées de la Si^rra-Morena, dans le village d'El-Yiso, BOUS devions faire séjour, c'est-à-dire passer un jour «itier de repos entre deux étapes. Arrivé là, je parvins à recruter trois compagnons dans la caravane , l'un par goût , l'autre par curiosité , le dernier par désœuvrement ; et, un braconnier du pays s'étant chargé de réunir quelques traqueurs et quelques chiens, je revins au logis fondre des balles. Ensuite je m'endormis sur mon matelas de crin, tout botté, avec la douce perspective d'une battue dans la montagne pour le lendemain matin. Je venais à peine de fermer les yeux que mon hôte m'éveilla en sursaut pour m'annoncer la visite de H. le curé. L'homme noir m'aborda trèscivilement, s'excusa de l'heure indue, et m'appelant tantôt son frère, tantôt son fils,

^ Dans un sermon fort beau , ma foi ,

Mais qui fut de Thébreu pour moi ,

il me conseilla, me pria, me conjura de ne pohit aller à l'expédition préparée. Quoique FÉglise horreia sanguine y elle n'a pourtant pas rangé la chasse parmi les péchés mortels ouvéniels; aussi jene pouvais comprendre l'objet d'une»telle démarche. Mais

je le priai vainement à mon tour de m'en expliquer les motifs. Il se borna, en quittant ma chambre, à me lancer par la porte ce proverbe menaçant : « Tel va chercher de la laine qui revient tondu. » Le saint homme avait probablement reçu quelque confidence dans le secret du confessionnal, et ne pouvait pas nae donner plus clairement son avis charitable. Pour moi, cœur endurci dans l'impénitence, vrai sépulcre blanchi, comme eût dit saint Paul, je ne fus pas plus effrayé de la prophétie en proverbe que louché de la prière en sermon, et, me tournant sur l'autre oreille, je m'endormis profondément. On vînt bientôt me réveiller encore, celte fois pour recevoir la visite du seigneur alcalde. Le magistrat municipal s'appuyait gravement sur sa canne à pomme d'or, c Ajïii, me dit-il tout d'abord au lieu de père ou de fils, n'allez pas demain à la chasse ; Polinario est dans la Sierra.

— Qu'est-ce que PoBnarioî deraandai-je en me frottant les yeux.

— Un jeune homme fort bien né, un fils de grande famille, répondit l'alcalde; on le dit parent des marquis de Sanla-Cru-..

— Eh bien, repris-je, enchanté de faire sa connaissance.

— C'eût été vrai il y a seulement six mois, répliqua-t-il ; mais depuis, l'enfant a fait des fredaines, et messieurs, de l'aùSience, qui ne badinent pas.

orC ordonné au bourreau de lui moucheter les ipaules en pleine place de la Cebada^ avant de renvoyer à Çeula faucher le grand pré * ; alors le pauvret) il a, comme on dit, sauté la haie, et le voilà naaintenant à la tête d'une demi-dpuzaine de braves, qui écume les croisières de route dans nos environs. H esttrès-vaiUant, trës-redouté ; il a des affldés partout, même dans mon village ; il est déjà averti de votre projet de chasse , et quelque matinal que vous soyez , il sera à l'affût de meilleure heure que vous,

— Seigneur alcade, lui dis-je après un moment de réflexion, ce Polinario n'a pas plus de cinq à six coquins sous ses ordres?

— Il pourrait bien, répondil-il, avoir un peu grossi son armée ; le bon général fait les bons soldats; mais il n'en a pas le double^^en comptant Tinfonterie et la cavalerie.

— Eh bien , repris-je, nous sommes quatre chasseurs, avec autant de domestiques, tous bien montés et bien armés. Prenez dans votre village douze hommes sûrs, fussent-ils à pied. Gela fera vingt, et nous irons livrer bataille à Polinario. Ce serait une belle chasse à faire, vive Dieu I et une belle prise à rapporter.

— Douze hommes sûrs, dit l'alcalde en hochant lar tête; douze hommes pour attaquer Polinario !

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