II PRÉFACE
sens contraire, de façon que l'une combattît Tautre et la fit dévier, il devina le résultat de cette lutte : « Je suis sûr, me dit-il, que vous êtes chasseur. »
Cette explication, simple et ingénieuse, d*un goût naturel que les uns appellent féroce, tandis que d'au* très le proclament iqpocent, noble et généreux, me fit un plaisir extrême. Elle me rendit en quelque sorte le repos de ma conscience. Jamais, il est vrai, je ne m'étais aperçu qu'un chasseur fût plus méchant qu* un autre homme; au contraire, j'avais trouvé chez la plupart des gens qui chasa#nt une qualité précieuse , la franchise, la cordialité. Pour mon compte, je pouvais bien dire comme Montaigne : « Je hais, entre aultres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par iugement, comme l'extrême de touts les vices; mais c'est iusques k telle mollesse, que ie ne vois pas esgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gémir un lièvre soubs les dents de mes chiens. » Prêt à m'accuser
De tuer une puce avec trop de colère,
je portais si loin Thorreur du sang, qu'en voyant pour la première fois une course de taureaux k Madrid, je tombai sans connaissance; on m'emporta par les pieds et par la tète. Mais vainement je me disais que ce n'est pas l'action de tuer qui est le but et le plaisir de la chasse; que tout chasseur voudrait, après le coup tiré, ressusciter la pièce qu'il vient d'abattre ; que si le gibier, qu'on frappe de loin et comme avec la foudre, venait, au lieu de fuir, ^e mettre dans la
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main des chasseurs, pas un d^eux n'aurait le cœur assez froidement barbare pour tordre le cou à un chevreuil ou étouffer une perdrix sous le pouce. Il me restait toujours je ne sais quel doute sur la parfaite innocence du goût de la chasse, et je ne sais quel remords des meurtres qu'il fait commettre; je me disais quelquefois avec Luther: « Lâchasse, n'est-ce pas l'image du diable poursuivant les âmes innocentes? » En m' expliquant que ce goût n'était chez moi, et probablement chez tous les chasseurs , qu'un horrible penchant transformé par la plus belle des qualités humaines, et par conséquent un vice corrigé» ao retour du mal au bien , une victoire de l'âme sur labéte, Gall commença à m'ôter les remords qui troublaient mon plaisir. Buffon acheva de m'éclairer.
c Tout ce qui vit dans la nature, dit-il (Histoire na^ turelle du Bœuf), vit sur ce qui végète, et les végétaux vivent à leur tour de tout ce qui a vécu et végété. Pour vivre, il faut détruire, et ce n'est en effet qu'en détruisant des êtres que les animaux peuvent se nourrir et se lûultiplier.... Toute production , tout renouvellement, tout accroissement, par la génération, par la nutrition, par le développement , supposent donc une destruction précédente, une conversion de substance, un transport de molécules organiques, qui, subsistant toujours en nombre égal, rendent la nature toujours également vivante, la terre toujours également peuplée et toujours également resplendissante de la gloire àe celui qui l'a créée.... Pour que les êtres se succèdent, il est nécessaire qu'ils se détruisent entre eux ;