IV PRÉFACE
pour que les animaux se nourrissent et subsistent, il faut qu'ils détruisent des végétaux ou d'autres anî*- maux , et comme , avant et après la destruction , la. quantité de vie reste toujours la même, il semble qu'il devrait être indifférent k la nature que telle ou telle espèce détruisît plus ou moins. Cependant , comme une mère économe au sein même de l'abondance, elle a âxé des bornes à la dépense et prévenu le dégât apparent, en ne donnant qu'à peu d'espèces d' animaux l'instinct de se nourrir de chair. Elle a même réduit à un assez petit nombre d'individus les espèces vo* races et carnassières, tandis qu'elle a multiplié bien plus abondamment et les espèces et les individus de ceux qui se nourrissent de plantes, et que dans les végétaux elle semble avoir prodigué les espèces et répandu dans chacune avec profusion le nombre et la fécondité.... L'homme sait user en maître de sa puîs^ sance sur les animaux. Il a choisi ceux dont la chair flatte son goût, il en a fait des esclaves domestiques , et, par les soins qu'il prend de les faire naître, il semble avoir acquis le droit de se les immoler. Mais il étend ce droit bien au delà; car, indépendamment des es^ pèces qu'il s'est assujetties et dont il dispose à son gré , il fait aussi la guerre aux animaux sauvages , aux oiseaux, aux poissons.... d
« Lorsqu'on réfléchit, dit-il ailleurs (Histoire naturelle du Lièvre), sur cette fécondité sans bornes donnée à quelques espèces, sur la prompte et prodigieuse multiplication de certains animaux qui viennent par milliers ravager les campagnes et désoler la terre, on est
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étonné qu'ils n'envahissent pas la nature; on craint qu'ils ne l'oppriment par le nombre, et qu'après avoir dévoré sa substance, ils ne périssent èux-mémes avec elle.»
Ainsi, dans le goût et le besoin de la chair donnés par la nature à certaines espèces, à l'homme tout le premier, et dans l'extrême multiplication de certaines autres, portée au point que leur faire la guerre c'est se défendre contre leurs envahissements, se trouvent à la fois le droit et la nécessité de la destruction. La chasse est donc justifiée ; et, du moment qu'on en proclame l'innocence et l'utilité, on en proclame Texcelleuce; du moment qu'elle n'est plus qu'un exercice salutaire, un plaisir irréprochable, une passion noble et pute, il devient permis de s'y livrer sans remords et de la louer sans restriction.
«î^ous sommes moins faits, dit encore Buffon (Histoire naturelle du Cerf), que je ne puis trop citer pour qu'il parle à ma place, nous sommes moins faits pour penser que pour agir, pour raisonner que pour jouir. Nos vrais plaisirs consistent dans le libre usage de nous-mêmes ; nos vrais biens, dans ceux de la nature; c*est le ciel, c'est la terre, ce sont ces campagnes , ces plaines, ces forêts, dont elle nous offre la jouissance inépuisable. Aussi le goût de la chasse , de la pêche, <le8 jardins, de l'agriculture , est un goût naturel à tous les hommes.... Que peuvent faire de mieux les hommes qui, par état, sont sans cesse fatigués de la présence des autres hommes, toujours environnés, obsédés, forcés de s'occuper de .soins étrangers et
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d* affaires, toujours agités par de grands intérêts , eC d* autant plus contraints qu'ils sont plus élevés? Pouxjouir de soi-même, pour rappeler dans Tàme les afifec^ tions personnelles, les désirs secrets, les sentiments intimes, ils ont besoin de la solitude. Et quelle soli— tude plus variée, plus animée que .celle de la chasse ? quel exercice plus sain pour le corps ? quel repos plus agréable pour Tesprit?... C'est le seul amusement qui fasse diversion entière aux affaires, le seul délasse— ment sans mollesse, le seul qui donne un plaisir vif , sans langueur, sans mélange et sans satiété. »
Maintenant, ami lecteur et camarade chasseur, si j*ai pu te délivrer à mon tour du remords et du doute, si j'ai fait passer dans ton âme ce calme bienfaisant qu'ont versé dans la mienne (en suis-je bien sûr ?) la démonstration de Gall et l'éloquence de Buffon, remercie-moi : ce n'est pas un petit service que je t'ai rendu.
Et, pour prix de ce service, écoute avec indulgence quelques histoires que je vais te conter. Tu sauras d'abord de quelle espèce j'entends te les offrir.
S'il fallait remonter jusqu'à mes premiers souvenirs de chasseur, je devrais, comme Jean-Jacques au début de ses Confessions , remonter aux plus anciens souvenirs de ma vie. J'avais à peine cinq ou six ans , que mon père, déjà près de sa fin prématurée, mais voulant que je tinsse de lui les premières leçons d'un art où il excellait, chargeait mes bras enfantins d'un léger fusil de bois, et je l'accompagnais, fier et déjà passionné , à des expéditions proportionnées à ma
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taille, comme une chasse d'alouettes au miroir, ou «de grives dans les vignes, ou même un affût aux lièvres dans le petit bois au bout du parc. S'il fallait me mettre personnellement en scène dans ces histoires dont tout chasseur est ausâi richement fourni que volontiers prodigue, je pourrais tout au moins placer le premier chapitre de cet intarissable récit à l'âge de douze ans, alors que ma bonne mère , trop confiante peut être en ma prudence de lycéen, récompensa magnifiquement deux ou trois couronnes obtenues en quatrième par le don d'un petit fusil, qui n'avait qu'un canon simple, k la vérité, mais bien en fer, et k rubans, et capable de tuer proprement un pinson à douze pas.
Le cœur me bat encore au souvenir ineffaçable de ces premières émotions, de ces joies impétueuses , de ces ravissements, de ces extases qu'éprouve l'heureux écolier en vacances. Mais pourtant ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je ferai grâce au lecteur du narré de mes prouesses d'enfance; il en a sans doute d'aussi nombreuses et d'aussi héroïques à retrouver dans sa propre mémoire. Je lui ferai même grâce, arrivé à l'âge d'homme, de toutes les chasses purement françaises. Ne sortant pas de France, que pourrais-je lui apprendre qu'il ne sût déjà, et comment l'intéresser en lui racontant ce qu'il fait tous les jours ? D'ailleurs, gardet-on le souvenir clair et détaillé de ces promenades quotidiennes, à heures fixes et à heures comptées, où l'on prend un fusil au lieu de canne , et un chien au lieu de livre? Je m'y amuse fort, tant qu'elles durent;
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mais quand j'ai fait, par-dessus, un bon souper e un bon somme, je ne m'en souviens pas plus que dei nuages de l'an passé. Non ; pour faire lire une chasse aux perdreaux dans nos chaumes, ou aux lièvres dans nos taillis, il faudrait l'assaisonner à la manière du voyage que fit Sterne le sentimental entre Londres et Pari», ou de celui , plus court encore , que fit Xavier de Maistre autour de sa chambre. Mais ces voyages ne sont point écrits pour des voyageurs, et moi , c'est aux chasseurs que je veux parler chasse. Il faut donc leur offrir du nouveau, de l'inconnu. Allons le chercher hors de France, faisons des récits de chasses étrangères. Comme je n'inventerai rien, et comme j'y serai forcément acteur, ces drames seront le plus souvent fort simples et fort ordinaires au fond. Mais du moins ils se passeront sur un autre théâtre que notre pays, aii milieu de personnages autrement habillés que nos compatriotes ; et, avec l'aide d'une nature variée à décrire, de mœurs originales à étudier, ne peut-on pas diversifier jusqu'au bruit monotone du coup de fusil? Ce serait, sinon atteindre au plus haut but de l'art, Yutile dulci^ pratiquer du moins sa règle fondamentale, la variété dans l'unité. .
En <îette intention que le bon Dieu m'assiste !
Mes souvenirs de chasse à rélranger commencent avec mes souvenirs de voyage. Je venais d'élre inscrit sur le tableau des avocats stagiaires de Pa- >{ ris, lorsque le congrès de Vérone (1822) décréta que la Frçince, rendue aux Bourbons par la chute de l'Empereur, irait détrôner en Espagne cette constitution de 1812, qui certes avait plus contribué au renversement de Napoléon et au rétablissement de la race émigrée qu'aucun des rois de la sainte-alliance. Ainsi va le monde, et la politique se croit forte quand elle est ingrate, grande quand elle- se met au-dessus de tous les devoirs. Cent mille gendarmes français allèrent donc, sur un firman des trois cours du Nord, empoigner la nais-
santé liberté espagnole. C'est un crime qu'ont Jus tement expié ceux qui l'ont commis. Mais c'éla aussi, pour un étudiant tout frais échappé de bancs de Técoïe, une belle occasion.de courir 1 r monde et de voir du pays. Ardent libéral, coinm^ / tous les jeunes hommes de cette époque (Diei 1 merci, je le suis encore, ce que tous ne pourraîen plus dire), je n'aurais pas voulu m'enrôler dans l'armée, servir le gouvernement, et devenir son complice même pour un cent millième. Mais , hors de l'armée active, il y avait des services de vivres et de transport confiés à des entrepreneurs particuliers. Je pouvais ainsi mettre à peu près d'accord mes goûts et ma conscience. En distribuant à boire et à manger, j'étais parbleu bien sûr de ne tuer personne et de n'influer en rien sur les décrets de la Providence. Je laissai donc dans l'étude de ; mon avoué les poudreux dossiers où j'apprenais l avec peu de succès et beaucoup de dégoût l'art de la chicane, pour prendre mon vol par-dessus les y Pyrénées. Quatre mois après le passage de la Bi- /\ dassoa, grâce à des protections puissantes, j'occupais àSéville, en ma qualité de Bourguignon, le / magnifique emploi de garde-magasin des liquides. Gomment ne serais-je pas fier en me rappelant ce titre? Deux cent trente-cinq ans auparavant (en 1588), tandis qu'on approvisionnait la flotte in-vindble de Philippe II, que vainquirent les Anglais
aidés des tempêtes, le grand Cervantes avail été commis aux vivres sous le munilionnaire Antonio de Guevara, dans cette même cité de Séville, où son futur et très-humble traducteur, également commis sous le munitionnaire Ouvrard, commençait à Bégayer la langue du Don Quichotte. On a Tonlu pousser la ressemblance plus loin , et jusqu'aux traits du visage ; on a même prétendu , depuis que la mode des barbes est revenue parmi nous comme à Rome au temps des Antonins , que j'avais posé pour un portrait de Cervantes placé en tête de son chef-d'œuvre. C'est une innocente flatterie. Mais si, dès l'été de 1823, quelqu'un se fût avisé de trouver je ne sais quel rapport de figure entre l'illustre manchot de Lépante et son obscur remplaçant au magasin des vivres de Séville, c'eût été peut-être dans la courbe légèrement aquiline dulongjiez dont la nature les avait tous deux gratifiés. Certes, on n'aurait pu dire du second, comme du premier dessinant son portrait avec sa plume dans le prologue des Nouvelles^ ni « le front découvert , » ni « les dents peu nombreuses, » ni « la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'or) » ni moins encore ajouter: « n perdit la main gauche d'un coup d'arquebuse, blessure qu'il tient pour belle parce qu'elle fut reçue dans la plus mémorable rencontre qu'aient vue les siècles passés et qu'espèrent voir les siècles
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à venir. » Non ; j*aTaîs alors tons mes cheyeux, toutes mes dents, et snrtont mes deox mains au bout de mes deux bras. Aussi , comme j*a?ais apporté de France un petit fusil à piston , le premier sans doute qu'on vit en Espagne, car c'était^ à Paris même, une arme nouvelle, je brûlais du désir de ressayer. J'avais complété mon équipage en achetant un chien d'arrêt, chose facile à trouver en Espagne, où les chiens vont à la chasse comme les moutons vont aux champs, par nature et sans éducation. Un pauvre hère, qui gagnait sa vie en prenant des cailles au filet , vjnt un jour me proposer son chien Capitan^ qu'il vantait beaucoup et avec justice; quand je lui en offris une demi-once d'or (42 fr.),
Lo brave homme crut voir tout l'argent que la terrd Avait depuis plus de cent ans Produit pour l'usage des gens ,
et Capitan fut à moi.
C'était donc un double essai à faire. Tout m'y conviait. Le mois d'août venait de commencer, et dés longtemps les récoltes étaient finies. Là-bas, d'ailleurs, où l'on s'inquiète peu des lois et règlements, la chasse est, toute l'année, ouverte h tout lo monde. Et puis n'étions-^nous pas vainqueurs cl conquérants? Mais je savais tout juste dire bonjour et mari dans la langue du pays, et, même acconi-
pagné d'un bon fusil double, je ne pouvais courir les champs tout seul , sans danger pour ma bourse el peut-être pour ma peau. J'eus recours à un brave négociant provençal, M. L..., qui venait d'élabiir une fabrique de savon pour montrer aux Andalous qu'il était plus court et moins cher de Caibriquer cette denrée chez eux que de porter l'huile de Séville à Marseille et de rapporter le savon de Marseille à Séville ; de même, leur disaitil aussi, qu'il eût été plus court et moins cher de fabriquer à Ségovie le drap dont les gens de Madrid s'habillaient, que de porter la laine de Ségovie à Louviers et de rapporter le drap de Leuviers à Madrid. Chasseur lui-même, M. L.... ne demandait pas mieux que de me conduire ; mais, quoiqu'il ne fût question que de tuer des cailles, il lui fallait quelques jours pour préparer l'expédition, comme s'il se fût agi de chasser le tigre à Ghandemagor: Bref, il rassembla jusqu'à cinq compagnons, et un beau soir, à la fraîche, nous nous mîmes tous les sept en route pour le village de Santi-Ponci, qui est à deux ou trois lieues deSéville, sur la rive droite du Guadalquivif. Ce village est bâti sur l'emplacement de l'ancienne Italica, grande colonie romaine que fondèrent les Scipion , et qui donna le jour à trois des maîtres du monde, Trajan, Adrien, Théodose.
A peine avions-nous traversé le pont de bateaux
et le faubourg de Triana, tout peuplé de botàémiens, à peine commencions-nous à suivre le claemin d'Alfarache, patrie du fameux Guzman et cle bien d'autres picaros de môme farine, que notre petite troupe prit son ordre de bataille. Quoiq|ue nous eussions des chiens pour nous avertir et nous garder, deux d'entre nous marchaient en avarit, comme une grand'garde, et, à chaque demi-heure , relevés par deux autres, ils rentraient dans 1g centre de l'armée. Dès qu'un de nos chiens , en aboyant, annonçait l'approche de quelqu'un, les sentinelles criaient qui vive? nous faisions halte, et nous £Ç)prêtions nos armes. « Descendez de cheval, me dit M. L..., à la première rencontre ; vous êtes seul monté, et, si nous tombions sur des ladro^ né^SvOU seulement sur quelque ratero^, c'est vous d'abord qui recevriez le feu de leurs irabucos. » Les autres voyageurs que nous rencontrions par hasard sur la route, formés aussi en bataillons carrés, avec avant-garde et réserve, faisaient exactement ce que nous faisions nous-mêmes, criaient leur qui vive? en* répondant au nôtre par la formule génie de paz, armaient leurs escopettes, puis les deux troupes, prenant chacune sa droite et s'observant avec défiance, passaient l'une devant l'autre, prêtes à répondre au feu de l'ennemi. Je ne pou-