No siempre h peor es cierU
manche) qui jasait dans les rues entre messe et vêpres commença bien vite à murmurer contre la violation des règlements sanitaires. Des curieux vinrent rôder autour de notre baraque pour s'assurer du fait ; puis les mécontents survinrent, puis les furieux. C'étaient surtout des femmes, et surtout de vieilles femmes, qui se montraient acharnées. Leurs injures, leurs menaces, leurs imprécations ne cessaient de tomber sur ma pauvre tête. Il y avait, je me le rappelle, un petit ruisseau descendu des montagnes qui coulait bruyamment devant la masure où nous étions blottis. A Tabri derrière ce &ible rempart, mais mieux défendu par la peur même qu'on avait de porter la main sur moi, j'essayais de faire bonne contenance, et, la cuiller en main , j'adressais même de galants chicoleos (fleurettes) aux plus enragées de ces mégères. Cependant l'émeute grondait et grossissait de plus belle ; j'étais, sans talent ni beauté, comme Orphée au milieu des bacchantes de la Thrace , ou plutôt comme saint Etienne au milieu des Juifs, car on commençait à s'armer de pierres pour frapper sans crainte de la contagion , et je courais vraiment risque de mourir lapidé.
Dans ce moment critique arriva l'alcade. Avec sa canne à pomme d'or, il écarta la foule, fit reculer les uns, taire les autres; puis, pénétrant bravement au seuil de notre biaraque, il nous conseilla, dans une paternelle allocution , de déguerpir au plus vite. En vain j'alléguai mon état de souffrance et d'épuisement qui se lisait sur mon visage, qui s'entendait dans ma
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voix ; le magistrat municipal répliqua froidement que, si nous nous obstinions à rester une heure de plus, il ne répondait ni de calmer les esprits ni de retenir les mains de son peuple (pueblo) ^ et que je ne devrais attribuer qu'à moi-même la fin tragique qui m'attendait. En même temps, un mozo nous amenait des mules que le prévoyant alcade avait fait bâter en toute hâte à notre intention. Il n'y avait plus à résister. Tandis que Sandoval enfourchait sa monture devant la porte, on fit entrer la mienne jusqu'auprès du banc de bois où j'étais étendu. Quand je me remis avec effort sur mes deux pieds, la méchante béte me tourna sournoisement les talons et m'envoya une ruade dans la poitrine. Bien portant , elle m'eût tué peut-être ; mais j'étais si faible, si peu résistant, que je tombai à la renverse comme un capucin de carte abattu par le souffle d'un enfant. Je n'eus point de mal, mais seulement le malheur de briser dans ma chute notre bouteille de Bordeaux , qui renfermait encore quelques gorgées d'un vin généreux que nous ménagions depuis Madrid avec une a»are tendresse. On me ramassa, on m'assit sur la selle empaillée, on me pendit les jambes au cou, et nous partîmes enfin, poursuivis par les malédictions du peuple d'Ayerbe.
Au sortir de celte bourgade inhospitalière, dont nous fîmes le tour par un long circuit, se dressent les premières pentes des Pyrénées. Nous commençâmes l'ascension au coucher du soleil, le long d'une côte rapide et rocailleuse. Nos mulets avançaient péniblement, plutôt par soubresauts que pas à pas, et comme
s'ils se fussent dressés sur leurs pieds de derrière. Cette position pénible, ces secousses perpétuelles achevèrent d'épuiser le reste de mes forces. Je ne pouvais plus me soutenir, ni des pieds sur rétrier, ni des mains à la crinière du mulet. Vingt fois je manquai de glisser sur sa créupe, et de m'en aller de là Dieu sait où. Il fallut, pour continuer la route, chercher un expédient. Je n'avais plus la faculté de songer même à mon salut, ^'étais mourant et résigné à mourir. Faute de trouver mieux, Sandoval et le postillon me posèrent «ur le bât comme un sac, la tête d'un côté, les jambes de l'autre. De temps^n temps, ils me retournaient, soit sur le dos, soit sur le ventre, et nous cheminions de la sorte dans le silence de la nuit, dans notre propre silence. Fréquemment, le boi^ Sandoval, qui marchait à mon côté me soutenant la tête, approchait son oreille de ma bouche pour distinguer, au faible bruit de la respiration, si j'existais encore, et moi je lui faisais d'une voix éteinte, avec mes dernières recommandations, mes derniers adieux.
La triste caravane atteignai^alors un vaste plateau. Nous fîmes halte. La nuit, fraiche et pure, était éclairée par une lune radieuse. L'air des montagnes, cet air bienfaisant où l'on devrait, comme l'a dit Rousseau , plonger les malades de même qu'on les plonge dans des bains d'eaux thermales, nous entourait de son atmosphère active et vivifiante. Nous étions d'ailleurs, sur ces hautes cimes, hors de l'influence pestilentielle qui infestait les plaines. Cette belle nuit au milieu de cette belle nature, ce bain d'air salubre au
milieu de Tépidémie, produisirent en moi un effet si prompt, si salutaire, si prodigieux, que je puis bien le nommer une résurrection. Je sentis renaître à la fois mon corps et mon âme ; l'énergie morale me revint avec le soulagement physique, et la force de vivre m'en rendit le désir et l'espoir. Au grand étonnement comme à la grande joie de mon compagnon, je pus m' asseoir en selle, à la manière des femmes, lorsque nous nous remimes en marche après un peu de repos, et le sac inerte de tout à l'heure , redevenu voyageur alerte, impatient, pressait sa monture de la voix et du talon.
Mous arrivâmes, vers deux heures du matin, dans un hameau de chevriers. Au milieu d'une vingtaine de cabanes, assez semblables aux chalets des Alpes, s'élevait un9 grande maison en pierre où l'on avait établi, pour l'usage des courriers, un relais de mules entre Ayerbe et Jaca. C'est là que nous demandâmes et que nous reçûmes Fhospitalité. A voir l'empressement cordial de ces braves gens, les premiers depuis Madrid qui ne montrassent à ma vue ni effroi ni horreur, on eût dit que le nom même du choléra, pas plus que son souffle empesté , n'était monté jusqu'à eux des bas-fonds de la terre. Secoué , ballotté sans relâche pendant tant d'heures et par de tels chemins, sur la croupe et les flancs de mulets aux rudes allures, mon maigre corps était couvert d'écorchures sanglantes ; de la tête aux pieds, ce n'était qu'une plaie. Les bons chevriers , me promettant une guérison certaine, m'étendirent tout nu sur des nattes de jonc, de-
vint on bon fau de bob rësmeux, et, tout en me tournant et me retournant eomme un lièvre à la broche, se mirent à m*oindre tout le corps avec de Thutle et du saindoux. On eût dit un athlète se préparant au pugilat. Ce traitement antique me fit en effet grand bien. A Taube du jour, nous étions de nouveau chacun sur sa béte, cheminant dans la direction de Jaca, où nous arrivâmes à midi. Les murailles de cette petite place forte étaient encore mieux fermées au choléra qu'à don Carlos. On nous tint en plein soleil au pied d'un bastion, toujours réduits au pot d*eau chaude, que nous convertissions en soupe , grâce aux tablettes et au biscuit du panier de M. Leblanc. Mais là, enfin, cessa son usage un peu monotone. Le soir, au bout d'une autre étape, nous étions à Camfranc, où les autorités, plus indulgentes et plus courageuses, nous laissèrent entrer, dîner et coucher. C'était le premier repas et le premier repos qu'il nous eût été permis de prendre depuis la porte de Madrid. Un matelas après un gigot de mouton, quelles délices! Capoue n'en offrit point de pareilles à l'armée d'Annibal.
Ce repas et ce repos nous donnèrent des forces pour la rude journée du lendemain. Il fallait franchir le col de Camfranc, sur l'un des points culminants de la chaîne pyrénéenne, pour atteindre et descendre ensuite les versants français. J'étais monté cette fois non plus sur un lourd et entêté mulet, mais sur un petit cheval des montagnes, vif, alerte, intelligent, qui sautait de roche en roche avec le pied agile et sûr d'un chamois. Quand nous atteignîmes les plus hauts som-
mets, quand nous fûmes perdus au-dessus des nuag^ dans cette région silencieuse, abandonnée de tout être vivant, où ne s'élève nul oiseau , pas même l'aigle, où Ton n'entend plus voler une mouche ni bourdonner un insecte, où la végétation se réduit à quelques mousses verdoyantes qui tapissent les flancs des rochers toujours humides, nous eûmes le beau spectacle et la dangereuse rencontre d'un phénomène propre à ces parages singuliers. Quoique nous fussions au mois d'août et que le tonnerre grondât au loin sous nos pieds dans les vallées des deux versants, nous fûmes enveloppés tout à coup par un furieux tourbillon de neige, qui menaçait, en nous ôtant la vue et presque la respiration , de nous emporter avec lui dans les précipices où il s'engouffrait truyamment. Jeme cramponnais aux crins de mon petit cheval, qui se cramponnait aux mousses glissantes du sentier. Cette tourmente glaciale , dont j'ai retrouvé depuis l'analogue dans les chasse-neige des steppes de la Russie, dura peu. Tort heureusement. Au bout d'un quart d'heure, Tair était calme, le ciel serein, et les rayons d'un beau soleil réchauffaient nos membres transis.
Cependant, et sans nous en douter, nous avions passé la ligne idéale qui s'appelle frontière ; nous étions en France. Je m'en aperçus en rencontrant, près d'un poste de douaniers, un petit détachement de soldats de la ligne, que leurs pantalons rouges doivent trahir de loin aux yeux des contrebandiers. A la vue du pauvre chevalier de la Triste-Figvre et de son piteux accoutrement, mes tourlourous furent pris d'un
rirehomëriqHe: <0h! c'te tête! oh l ce pif ! » criaientils tous ensemble, me croyant Espagnol et supposant que je ne comprenais pas. «Tiens! disait l'un, il porte ses genoux sur ses épaules, comme saint Denis portait sa tète sous son bras. — Est-ce que c*est la mode en Espagne, disait l'autre, d'avoir son manteau sur le dos au cœur de l'été? — C'est pour avoir irop sué qu'il est devenu si maigre, observait un troisième. — Le fait est, reprenait un camarade, que ses joues se baisent à travers ses mâchoires. » Et vingt autres quolibets qui ranimaient incessamment les éclats de leur gaieté. Jamais Potier, Vemet, Amal, Debureau n'eurent un tel succès de fou rire. Pour le coup, je vis bien que j'étais en France. J'appelai du doigt l'un des rieurs , et lui mettant une piastre dans la main : < Tenez, mon brave, lui dis-je, voilà pourboire à ma santé. Vous voyez que j'en ai grand besoin, car je suis ijfialade, et je mérite plus d'être plaint que d'être moqué. » Il ne fallut que ce peu de mots, dits en français, pour toucher le cœur de ces braves jeunes'gens, qui s'éloignèrent en silence et baissant la tête. J'eus regret ensuite d'avoir troublé une gaieté si franche et si peu maligne.
Après le bourg d'Urdos commencent les routes praticables aux voitures. Nous laissâmes donc là chevaux et mulets, et nous louâmes une petite carriole pour gagner Oloron. Comme elle était fort étroite et que nous la remplissions à nous deux, Sandovalet moi, le voiturier attela un second cheval pour nous conduire en postillon. Mais ce qu'il s'était bien gard'é
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de nous dire, c'est que son cheval de trait, jusque-là béte de somme, était mis dans des brancards pour la première fois de sa vie. Tout alla bien tant que la route resta encaissée dans les roches comme au fond d'un fossé. Mais nous arrivâmes bientôt à un passage dangereux. Coupée k pic, sur notre gauche, dans le coude d'une gorge de montagne , et dominant un profond ravin au fond duquel coulait en bouillonnant un des nombreux torrents ou gaves qui se précipitent des Pyrénées, la route, h droite, était taillée dans la roche vive. Une espèce de garde-fou, formé d'une perche en travers sur deux pieux fichés dans le roc, indiquait le danger plutôt qu'il ne l'empêchait.
Arrivé dans ce tournant étroit, notre limonier s'e^ fraya du vide et du bruit qu'il avait à gauche. Il se jeta brusquement de l'autre côté; la roue heurta contre un bloc de pierre , et la carriole tomba sur le flanc, écrasant dans sa chute la perche du garde-fou. Nous voilà, Sandoval et moi, lui dessus, moi dessous, lancés par la force d'impulsion dans la capote en cuir de notre carriole et suspendus par ce frêle appui à cent pieds au-dessus du torrent. Les chevaux, heureusement, s'étaient arrêtés, et le voiturier, désarçonné lui-même par la secousse, s'était jeté à genoux, invoquant à grands cris la Vierge et les saints. Nous lui criâmes qu'il avait mieux à faire que des signes de croix. Il vint aider Sandoval à se dégager, et tous deux me tirèrent avec précaution du réduit étroit d'où mon regard mmi/rait Vabîme. Nous étions alors par l'habitude si bien aguerris contre les dangers, que
cette aventure nous fit rire. Cependant, crainte qu'elle ne se renouvelât avec moins de succès, Sandoval monta à poil nu Tombrageux limonier, dont Tautre cheval, plus doux, prit la place au brancard. Nous arrivâmes ainsi à Oloron , sans plus d'encombre. Là, mon bon compagnon me quitta pour aller à Bayonne porter jene sais quelle confidence au télégraphe, et moi je me fis mener à Pau, non pour Visiter le vieux château d*Henri IV, mais pour prendre le plus droit chemin. J'y trouvai justement place dans la petite voiture du courrier qui porte les dépêches à Mont-de-Harsan. Et lorsque, d'une écriture tremblotante comme celle d'un vieillard, j'eus annoncé à M. Georges Villiers mon arrivée en France; lorsque, ce devoir rempli, je m'assis auprès du courrier, sans souci désormais des relais et des repas, je me crus bien au bout de toutes mes tribulations. Une dernière pourtant m'attendait. Vers minuit, nous traversâmes l'Âdour, non sur un pont ni dans un bac, mais tout bonnement à gué. Or, une crue d'eau subite, causée peut-être par l'ouragan de neige que j'avais traversé la veille, avait grossi cette rivière capricieuse. Nous fûmes brusquement réveillés par l'eau qui entrait dans le coffre de la voiture et nous montait le long des jambes^. Bientôt le flot souleva notre équipage, qui s'en allait à la dérive comme un bateau, entraînant de compagnie nos deux chevaux forcés de se mettre à la nage. Aux cris du postillon et du courrier, quelques habitants d'un village situé sur la rive accoururent à notre secours. Us entrèrent bravement dans l'eau jusque sous les aisselles» et, s'ai-
dant de grands bâtons , nous poussèrent peu à peu hors du courant, puis sur la berge, d*où nous regagnâmes, à travers les prés inondés, la route de Montde-Marsan.
La diligence qui va de cette ville à Bordeaux attendait pour partir le courrier attirdé dont elle devait emporter le sac aux lettres. Dans mon impatience d'arriver au terme du voyage, je résolus de partir avec elle. Mais toutes les places étaient prises, et je me crus très-heureux d*étre admis sous la bâche avec les paquets. C'était un four, c'était un cloaque que pas un souffle d'air ne venait rafraîchir et purifier. Me sentant bientôt tomber en pâmoison, j'allai frapper sur répaule d'un gros paysan des Landes qui ronflait juché sur la banquette d'impériale. « Combien vous coûte, lui demandai-je, votre place jusqu'à Bordeaux? — Trois francs, me dit-il. — Si je vous remboursais ces trois francs repris-je, voudriez-vous l'échanger contre la mienne? » Aussitôt, et pour toute réponse, mon homme sauta par-dessus le dossier de la banquette et s'étendit complaisamment entre une demidouzaine de paniers à fromages, ravi de son marché et bien convaincu que j'étais la dupe, tandis que je prenais sa place en plein air avec la joie d'un poisson qui rentre dans l'eau.
Fidèle au plan que traçait à Madrid mon cerveau malade, j'étais à Bordeaux, malgré toutes ces déconvenues, le 22 août, et, le 2& au matin, j'entrais dans Paris. Je tombai comme un 8))ectre, comme un revenant, au milieu de ma famille épouvantée. Mais
j'avais laissé la maladie de Tautre côté des monts. Huit jours après mon retour s'ouvrait la chasse. Je fus exact au rendez-vous de chaque année , quoique mon i fusil me semblât un peu lourd; et, déjà commencée par le seul changement de place, ma guérison s'acheva promptement sous l^heureuse influence de cet autre souverain remède à tous les maux.