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Espèce de marinade

RETOUR DE MADRID A PARIS EN i834. 491

tomac aussi bonne que celle du cœur , le général £zpeleta. ♦

Peu d'beures.après, on nous amena, par son ordre, une petite charrette à bœufs , très-basse, très-étroite, attelée d'une seule mule. Sur la planche de ce véhicule primitif était posé un vieux, sale et mince matelas de crin qui me rappela celui de Lazarille de Termes, à travers lequel se chamaillaient ses os et les roseaux de la claie du lit. Cette charrette était Tunique équipage dont nous pussions désormais nous servir. ^11 fallut laisser sous le hangar du couvent la regrettable carriole de Gil Blas. Ainsi donc, étendus côte à côte sur notre matelas comme un roi: et une reine sur le marbre de leur tombeau, nous partîmes au milieu de la nuit, en côtoyant les bords de TËbre, que nous remontâmes jusqu'au bac qui est eh face du village de Gurea. Là , chez une bonne vieille femme qui nous ouvrit sa porte au chant du coq, nous primes le chocolat«

Hélas ! les Espagnols ont raison : Mieux vaut le mal connu que le bien à connaître. Comment croire que nous regretterions la charrette à bœufs et le matelas de Lazarille? Mais nous changions d'équipages comme l'âne du jardinier changeait de maîtres. A Gurea cesse tout chemin praticable aux voitures ; il n'y a plus, dans le sentier toujours rétréci, place que pour les pieds d'un mulet. On nous amena donc deux bétes de somme, et, tandis que le svelte et leste Sandoval enjambait la sienne au saut de mouton, l'on hissait sur l'autre, à grand renfort de bras, la carcasse de mon squelette,

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plus pesant de faiblesse que d'embonpoint. J'avais pour selle^ et c'était la meilleure, un l^ge bât rembourré de paille , qui éloignait mes jambes à un pied des flancs de ma monture. Cet écartement me causa bientôt une douleur insupportable et des crampes à crier. J'avais beau me jeter en avant, le nez entre les oreilles du mulet, ou me renverser en arrière, la nuque sur sa queue, rien n'adoucissait mon supplice, que redoublaient au contraire les courbettes et les ruades de la méchante béte. Il fallut s'ingénier. Avec quelques bouts de ficelle, aidé du bon Sandoval, je fis une espèce de longue bretelle qui attachait mes genoux sur mes épaules , et je pendis littéralement mes jambes à mon cou. Nous avions ainsi à faire une longue étape de huit heures, dans des landes désertes, stériles, desséchées, où nous ne trouvions nul abri contre un soleil ardent, nul remède à une soif brûlante. Pas une maison, pas un arbre ^ pas un ruisseau. Mais Tespoir nous soutenait, en nous montrant, au bout de l'étape, un séjour de repos, de rafraîchissement et d'abondance.

C'était la petite ville d'Ayerbe , située au pied des Pyrénées, qui ont, comme on sait, vingt ou vingt-cinq lieues de largeur entre les plaines de l'Aragon et leurs dernières cimes , tandis qu'elles s* abaissent rapidement du côté de la France. J'avais pour ce pays de pressantes lettres de recommandation, et la certitude d'y recevoir un accueil d'ami. Mais pas plus Ayerbe que Saragosse ne devait s'ouvrir pour nous. Sur un rocher qui dominait, en avant de la petite ville, le

sentier que nous suivions Tun devant Tautre , nous aperçûmes tout à coup une troupe de gens af'més. Ils levèrent leurs fusils, mirent en joue, et, avant que nous fussions à portée de la voix, ils nous envoyèrent trois ou quatre coups de feu , sans doute à poudre. Nous pensâmes d'abord que, par une de ces marches rapides qui leur étaient si familières, les factieux de la Navarre étaient venus prendre Ayerbe et couper la communication de Madrid avec la France. Nous nous crûmes au moins prisonniers de guerre , et de gens qui gardaient peu de prisonniers vivants. Mais, comme dit la comédie de Caldéron , ce n'est pas toujours le pire qui est le certain*. Ces tireurs de coups de fusil n'étaient que des'gens du bourg qui se gardaient aussi du choléra, et c'était pour nous dire de plus loin qu'il fallait nous en retourner. Après d'assez longs pourparlers, par écrit d'abord, puis à haute voix, ou plutôt à grands cris, comme des navires qui se hèlent, on nous conduisit, sans nous toucher, entre une haie d*escopettes et de trabuco§f dans une baraque abandonnée qui précédait de trois ou quatre cents pas les premières maisons d' Ayerbe. Là, nous obtînmes encore l'aumône d'un pot d'eau chaude et d'un pot d'eau froide pour calmer la faim et la soif qui nous tourmentaient. Mais bientôt la nouvelle de notre arrivée se répandit dans la bourgade. A ma figure de Lazare ressuscité, on m'avait reconnu pour un cholérique échappé du foyer pestilentiel ; et la foule oisive (c'était un di-

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