Maison des champs
frits dans la graisse de pore, un melon vert, des grenades et l'inévitable gaspacho. Cette espèce de salade ou de potage froid , composé de laitue et de pain qui nagent dans Teau et le vinaigre, assaisonnée d*ail, d'oignons et de poivre long, passe en Andalousie pour un mets aussi rafraîchissant que savoureux. Aucun des chasseurs ne manqua de donner à son chien la moitié de sa portion pour le bien préparer aux fatigues du lendemain, et les chiens, accoutumés à cette soupe épicée, ne se firent pas prier pour lécher Vécuelle. Après quoi , honunes et bétes étant repus, on étendit deux matelas pour les étrangers, *gens esclaves de leurs aises, et les autres convives, sans quitter la table et ses bancs de bois, s'endormirent tous la tête dans la main. *
A la première aube, nous étions sur pied. Il fallait utiliser les heures du malin ; car, au milieu du jour, la chasse était impossible comme tout travail en plein air. Privés de la brise de mer qui rafraîchit un peu le littoral, les environs de Séville sont aussi brûlants que TÉthiopie. Celte année-là, et à cette époque de l'année, la chaleur était accablante. Le thermomètre montait chaque jour jusqu'à près de quarante degrés Réaumur; un œuf cuisait contre un mur au soleil, et si quelqu'un se fût appuyé sur une balustrade en métal exposée au midi, il y eût laissé la peau de sa main comme
iO SOUVENIRS DE CHASSE.
sur une barre de fer rouge. Aussi les administra* tions publiques s'ouvraienl-elles à quatre heures da matin pour se fermer à neuf. 6n veillait la nuit, on dormait le jour. Bien des gens, des Français surtout, ne quittaient pas le fleuve, où le bain est délicieux, surtout lorsque la marée montante arrête le courant des eaux. Les autres se tenaient cois, dans des chambres basses, bien closes, à peine éclairées d'un demi-jour, où l'on peut à son aise porter le costume de nos premiers parents dans le jardin des délices. J'ai connu des hommes qui n'avaient chez eux d'autre habillemenl que des pantoufles. C'est le pendant à l'envers des soldats nègres d'Haïti , dont l'uniforme' complet se compose d'un chapeau à cornes. Les moins délicats, les plus audacieux, hasardent quelque promenade autour des colonnes du patio. On nomme ainsi une cour carrée, entourée d'une galerie ouverte que forme, dans ces maisons tout arabes, par son avancement sur le rez-de-chaussée, l'étage supérieur où sont les appartements d'hiver. Au milieu de cette cour, pavée d'une mosaïque de marbre, s'élève une fontaine sculptée qui lance continuellement une eau limpide et fraîche, et qu'entourent des caisses d'arbustes précieux et de fleurs odorantes. Pendant l'ardeur du jour, le patio est abrité par une toile immense, le velarium des Romains, qu'un seul homme, au moyen de quelques pou»
Ifes, peut étendre et carguer comme mie voile. Après le coucher du soleil, on enlèye ce toit mo* bile pour recevoir le grand air, on allume entre les colonnes les lampes suspendues, et le paUo devient le salon de réception. Rien n'est plus com*mode, plus élégant, plus délicieux. Comme les paUos ne sont séparés de la rue que par des grilles très-minces et très-ouvragées, c'est un grand plaisir de se promener de nuit dans la ville, uniquement pour jouir du coup d'oeil charmant et varié qu'ils offrent à tous les pas. Ces colonnes légères et gracieuses, ces lumières éclatantes, cette eau qui jaillit au milieu des fleurs et semble s^ mêler à la conversation par son -murmure, ces femmes légère-* ment vêtues, à demi couchées sous des orangers et des myrtes, tout cela forme un spectacle si nouveau, si magique, si digne des descriptions orientales de la princesse Scheherazade, qu'on peut se croire transporté, dans un songe des Mille et une Nuiis^ à la porte du paradis de Mahomet.
Vêtus à la légère, et juste assez pour n'être pas nus, nous avions pour tout équipage de chasse une poire à poudre pendue d'un côté, un sac de petit plomb pendu de l'autre, et, au lieu de carnassière, un simple baudrier de cuir, percé tout alentour de petits trous où passe une ficelle qui forme comme une chaîne de nœuds coulants. Dans ces nœuds, on attache les cailles par la tête, les por-
tant ainsi en plein air, rangées comme les grains d'un chapelet, au lieu de les enfouir dans le fond d'un sac. Nous descendîmes au bord du fleuve, dont les méandres sont remplis de petits Ilots buissonneux. C'est là que les cailles se retirent en foule. Bientôt le feu commença sur toute la ligne; on eût dit des tirailleurs engageant une bataille. Chacun de nous allait à sa guise, avec cette liberté d'action, cette impatience d'ordre et de discipline qui fait le fond du caractère espagnol, disant comme le contrebandier dans sa chanson : Yo campo por mi respeto *. Peu à peu, faisant comme eux, je me trouvai séparé de mes compagnons, et, pour chercher de l'ombre, en même temps que pour rajeunir, par quelque variété, ce plaisir un peu monotone, «je quittai les bords du fleuve et m'enfonçai dans les champs de maïs. Ce blé des Turcs poussait là des tiges de dix à douze pieds dans un sol gris, poudreux, friable et calciné comme la cendre. Les cailles s'y trouvaient presque aussi nombreuses que dans les broussailles des lies, mais plus difficiles à tirer, car elles filaient à travers les tiges de mais, sans s'élever jusque pardessus.
J'étais depuis quelques minutes perdu dans cette espèce de -taillis, lorsque mon chien fait un