‹ Souvenirs de chasseChapitre 7 sur 31 · Coup de soleil suivi d'un coup de sang · texte numérisé non relu

Coup de soleil suivi d'un coup de sang

à moi de tout le galop de sa monture, brandisiant une grande lance qu*il tenait à la main : Toroi ! tm torosl criàit-il du plus loin que sa voix pouvait 8e faire entendre. C'étaient des taureaux, en effet, qui me barraient le passage, et le ohefalier errant qui venait protéger l'innocence étourdie était le berger de ce troupeau, portant sa houlette. Quelques pas de plus, j'étais entouré , attaqué, foulé, déchiré par l'une de ces dangereuses armées où se recrutent les héros des courses* Je battis prudemment en retraite, et, pour tourner Vinexpugnable position de l'ennemi, nous fftmes contraints, M. L.... et moi, d'entrer dans le fleuve jusqu'au genou, c Buffon n'a pas tort, lui dis-je en secouant mes guêtres mouillées, d'affir-» mer qu'un troupeau de taureaux serait une troupe effrénée que l'homme ne pourrait ni dompter ni conduire. Diable ! une autre fois, quand je chas* serai dans ce pays , je n'oublierai pas qu'il faut se défier des voleurs la nuit et des taureaux le jour. »

A l'entrée de Sanli-Ponci, nous rejoignîmes nos camarades, qui allaient clopin-clopant pour se laisser rattraper. Rentrés chez notre Auvergnat, nous comptâmes les victimes de la matinée. II y en avait plus de trois cents. Chacun de nous rap* portait une part honorable. Les autres avaient eu sur moi l'avantage de mieux connaître le terrain

et le genre de chasse ; mais Capilan avait fait merveille. D'ailleurs, ils portaient tous des fusils simples, simples qu'ils étaient, et mon petit fusil double à piston, dont ils avaient beaucoup ri, comme on rit de toute chose inconnue et nouvelle, avait fort dignement joué son rôle. La capsule avait vaincu la pierre à fusil. Tout mon baudrier était garni de cailles, et même plusieurs nœuds coulants serraient deux tètes au lieu d*une. On déjeuna de bon appétit, et, dès que les piafs furent enlevés, mes six compagnons, attablés autour d'une outre de vin blanc de Moguer et d'un pot de grès d'Andujar d'où suintait une eau rafraîchie , dormirent la sieste comme ils avaient dormi la nuitée.

Le soleil, alors parvenu à son zénith, dardait tellement à plomb ses rayons brûlants, qu'il eût pu se mirer dans un puits. On ne pouvait mettre le nez dehors sous ce ciel d'airain, dans cet air de fournaise embrasée, sans éprouver je ne sais quelle commotion cérébrale, quel éblouissemenl soudain, qui faisait voir littéralement les étoiles en plein midi. Cependant, pour ne pas faire mentir le vieux proverbe « qu'à l'heure de la sieste on ne voit dans les rues qu'un chien ou un Français, » je voulais profiter de l'intervalle entre les deux chasses du matin et du soir pour visiter les débris de la patrie de Trajan, du prince dont Montesquieu

a fait, au bout de dix-sept siècles, un éloge plus magnifique que le panégyrique de Pline. « Vous Toulez Yoir la ruiner m'avait dit notre hôte dans le patois de Saint-Flour; prenez à gauche et montez tout droit. » Au risque donc de sentir fondre ma cenrelle sous mon chapeau de paille, comme don Quichotte sous son morion à visière, je m*élançai avec une bouillante ardeur sur le flanc poudreux de la montagne. < Là-haut, me disais-je en étourdi, je vais contempler à loisir ces temples, ces palais, tous ces monuments de la magnificence romaine, tous ces merveilleux ouvrages dont le peuple-roi a couvert la terre pour y laisser Fempreinte de sa domination immense, et que les nations respectent encore comme les vestiges étemels d'une gîandeur qui survit à sa chute. » Essoufflé par. cette longue tirade mentale , j'arrive au sommet. Il était nu, désert, stérile; rien n'y annonçait le séjour des hommes. Au lieu de colonnes, de chapiteaux, d'entablemctnts , à peine àperçus-je quelques tas de décombres et de pierrailles. La trace des fondations d*un édifice de forme ronde, d'un cirque peut-être, le pan d'un vieux mur et l'un des bas côtés d'une citerne en briques, voilà tout ce qui restait de la ville des Scipion.

Je m'en jiptoumais, aussi humilié que chagrin, et descendant plus lentement que je n'étais monté.

Un coup d'œil jeté par hasard sur le bord ^u sentier m'apprit ce qu'étaient devenus les restes de de la colonie romaine, dévastée successivement par les Vandales, le Suèves, les Goths, les Arabes, les Mores et les chrétiens. On en avait bâti un vaste couvent à l'entrée du village. Il était facile de reconnaître, à leur teinte sombre et à leurs flnes ciselures, les pierres antiques fichées dans les murailles, sans choix, sans ordre, pèle-méle comme de vils moellons; et deux belles statues en marbre blanc, un Bacchus et une Gérés, faisaient les bornes de la grande porte, enfouies à moitié dans la terre et mutilées par les charrettes à bœufs. Sic transit gloria mûndi.

Quand je rentrai dans la maison du laboureur auvergnat , j'étais précédé par 'un grand escogriffe, noir de peau, de cheveux et d'&me aussi, enveloppé d'une grande soutane noire, la tête chargée d*un grand chapeau noir à la Basile , et son grand manteau noir roulé sous le bras. C'était im de ces sergents ou huissiers ecclésiastiques, collecteurs d'impôts, qu'on nomme en Espagne feehuzos, comme les mâles de la lechuza (hibou), et qui sont, en effet, des oiseaux de mauvais augure, et suceurs autant que les vampires. Il s'assit gravement devant la table, appela le maître de la maison, ouvrit un gros cahier qu'il portait^ous l'autre bras, et je ne fus pas peu surpris de lui voir pré-

senter au laboureur un compte exact de Ba récolte (fentends du produit, car il ne faisait nullement tion des frais de labour et de semence) ; puis il lui donna Tordre d'en envoyer la dixième partie à la eillaK II accompagna cet ordre d'un petit sermon banal qu'il débita comme s'il eût récité ses patenôtres, et qui se réduisait à demander la plus grande exactitude dans le payement de la dtme à l'Ég:lise de Dieu. « Rappelez-vous, mon frère, ajouta-t-il en élevant la voix , rappelez-vous l'exemple terrible du laboureur de la Puebla , qui eut tous ses champs ravagés par la grêle pour avoir caché quelques poignées d'orge, et du vigneron de Montilla , dont la vigile se sécha le jour même des vendanges pour avoir soustrait un cep à la sainte re« devance dont le compte est inscrit là-haut. » Il acheva cette harangue annuelle en annonçant son retour à la semaine suivante pour les œufs, les poulets, les agneaux et les cochons de lait; puis il se leva, ferma son registre et sortit aussi gravement qu'il était entré.

C'était le jour des dtmes et des œuvres pies que noBS avions pris pour notre chasse. A peine le le^ ekuzo noir avait-il tourné les talons, qu'il entra un autre chat-huant, habillé de laine grise, portant une corde autour des reins, et, sur le côté

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