Grenier pour les dîmes
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gauche , un chapelet à gros grains bruyants dor le crucifix traînait jusqu'à terre. Il fit d'abord u: salut en mauvais latin; puis, en bon espagnol , i demanda l'aumône pour le couvent de Saint-Fran çois. Mais c'était d'un ton fort leste, fort dégagé plutôt comme on ordonne que comme on prie , e ce qu'il demandait de la sorte, ce n'était pas de ces aumônes dont on s'acquitte avec un cuarto. Il fallait remplir, au moins à moitié, un gros sac qui attendait à la porte, posé de travers sur le dos d'une bourrique. Tandis qu'on chargeait docilement sa monture, et tout en avalant une rasade de vin rancio qu'on lui versa dans un grand verre à pied , le pourvoyeur de Saint-François fit son compliment de la bonne récolte, qu'on ne devait qu'aux perpétuelles oraisons des réfvérends pères franciscains, offrit une prise au fermier, caressa le menton de la fermière , jeta aux enfants quelques grains de raisin sec qu'il tira de sa poche crasseuse, et, riant sous cape, s'en alla chez le voisin remplir l'autre moitié de son sac.
Derrière l'huissier gris en vint un troisième, portant une longue robe couleur de tabac, «un épais capuchon baissé sur le nez, une grande barbe grisonnante qui lui descendait jusqu'à la ceinture et de mauvaises sandales de corde sous ses pieds nus. Celui-ci s'arrêta au seuil de la porte, salua fort bas , en marmottant uu Ave Maria puri-
sima; puis, tenant les yeux baissés et les bras croisés sur la poitrine , il annonça d'une voix nasillarde, comme s'il eût eu le nez pressé par les lunettes que portaient nos grand'mères, que le grain de l'an passé venait de s'épuiser dans le silo des bons pères capucins, et que, la règle austère qu'As pratiquent leur défendant de recevoir de l'argent monnayé, il venait demander pour eux des dons en natuVe , ne fût-ce qu'une demUfanègue de blé par chaque habitant. L'huissier brun ajouta que, sans cette aumône, il serait impossible de faire la neuvaine de saint Antoine contre le tonnerre, et d'exposer la sainte relique sur l'autel du couYent quand on aurait perdu quelque éventail ou quelque petit chien de manchon. Le laboureur et sa famille s'empressèrent de se rendre à de si justes motifs, si humblement exposés, et de verser la demi-fanègue de blé dans la profonde besace du capucin , lequel , s'étant redressé et ayant jeté gaillardement le sac sur son épaule, leur donna en échange une petite image enluminée de son saint patron , les laissant dans le doute si sa révérence ne>perdait pas au (roc.
Aussitôt après entra un jeune frère lai des religieuses de Sainte-Ursule, garçon frais, joufflu, aux yeux vifs, aux larges épaules, rappelant tout à fait le Masetto des contes de Boccace. Ce moinillen (monaguillo) , bête de somme du couvent,
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qui n'avait fait aucun vœu , pas plus celui de texn pérance que celui de chasteté, débita quelques phrases en bredquillant si fort, que j'entendis seulement le sœeula sœculorumj amen qui les terminait. Après quoi il reçut aussi sa bonne charge de blé, n'oubUant pas d'y faire ajouter un rayon de miel pour la mère prieure et quelques aunes de toile pour la sœur tourière.
Pendant toutes ces apparitions successives, j'étais resté cloué sur mon escabelle dans le silence de l'ébahissement. Notre hôte, l'Auvergnat, regardait tout cela d'un œil indifférent, comme chose aussi commime, aussi naturelle que la semaille et la moisson.
« Eh bien! me dit en souriant M. L.... qui achevait de rouvrir les yeux ; vous le voyez, mon cher compatriote,
Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d*ôtre siens.
Oh! nous ne sommes pas au bout des visites. Pour peu que vous restassiez deux ou trois jours de plus dans cette maison, vous y verriez arriver sans faute le père missionnaire qui a prêché le dernier carême avec un grand succès , et qui viendra réchauffer au profit de son monastère la piété de ses auditeurs , dont il a déjà emporté de nombreux témoignages. Après le père missionnaire,
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viendra sûrement aussi quelque père de la Rédemption quêter pour le rachat des captifs d'Alger. Et qui pourrait avoir les entrailles assez dures pour refuser de s'associer à la délivrance d'Infortunés captifs qui , depuis deux siècles bien comptés, languissent dans les cachots des infidèles» sans autre espoir que les secours des âmes charitables! U y a bien, en effet, deux siècles au moins que la guerre avec les Mores d'Afrique a complètement cessé. D'ailleurs , si l'on doutait de l'efficace emploi des aumônes faites aux pères rédempteurs, on n'a qu'à voir les vieilles chaînes rouillées que suspendent chaque année aux murs de Notre- Dame de Guadalupe ou de Notre-Dame de la Roche de France les captifs rendus à la liberté par leur pieuse intercession.
— Gomment expliquez-vous, dis-je à M. L..., que la maUgnité populaire épargne si peu les moines, tandis que la charité publique les nourrit et les engraisse? Ne dit-on pas : * Garde-toi du c bœuf par devant , de la mule par derrière et du « moine de tous les côtésî » Ne dit-on pas aussi : « Qui veut tenir nette maison , il n'y faut moine « ni pigeon ?» Ne dit-on pas encore : « Ni bon «moine pour ami, ni mauvais pour ennemi, » et tant d'autres refrains que vous savez mieux que moi?
— Oui, certes, répondit-il; les Espagnols se ven*
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gent par des proverbes, comme les Français par des chansons; mais, comme les Français après leurs chansons, ils payent après leurs proverbes; ils payent même quelquefois avant, car nous n*avons pas porté pour premier article de compte les prémices {primicias) , qu'on a livrées dans leur temps à l'Église, prémices des troupeaux, prémices des fruits, du vin, de l'huile, de toutes choses. Sans cela , est-ce que messieurs les bénéficiers pourraient fumer des cigares de la Havane , courir de lièvre , jouer au tresillo^ entretenir la gouvernante et la nièce , remplir enfin convenablement toutes les obligations d'un bénéfice? Mais tout cela n'est rien, et quand prémices et dîmes sont religieusement soldées au bout de l'an par notre hôte, pour l'acquit de sa conscience et sur quittance du lechuzoy le plus difficile lui reste encore à faire : c'est de payer le fermage de ses champs aux Pères du Désert^, qui en sont maîtres et seigneurs, sans contestation ni interruption, depuis la conquête dé saint Ferdinand. Il y a de cela six siècles , six siècles que ces biens de mainmorte ne rendent rien à l'État. A la vérité , d'après leur institut, ces moines devaient les cultiver euxmêmes pour gagner leur vie et le ciel par le travail. Peut-être ont-ils commencé de la sorte; mais
1. Ordre de monges, ou moines rentes, fort différents des fr ailes j ou moi ûes mendiants.
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il y a bien quelque cinq cents ans qu'ils ont trouvé plus simple et plus commode de faire tra^ Tailler les laboureurs d'alentour, moyennant redevance & leur pf ofit , que de se meurtrir les mains i la charrue ; outre qu'il n'est pas facile d'élever son âme à Dieu quand on a le corps penché vers la terre, et qu'il serait vraiment absurde de courir les champs à pied, au grand soleil, une pioche sur l'épaule, quand on peut surveiller la besogne que fait autrui et compter ses gerbes, monté sur une bonne mule, un parasol à la main.
— C'est Vraiment très-bien raisonné, dis-je à H. L.,.; mais de si forts dialecticiens, qui passent leur yie dans une sainte oisiveté, dans le recueillement et la prière , doivent du moins traiter leurs tenanciers avec une douceur évangéliqueî
— Sans doute , reprît-il ; quand la redevance est arriérée , ils se contentent de les traduire en justice , de les jeter en prison, de faire vendre jusqu'à leurs lits et de mettre toute la famille en plein air. Encore , le plus souvent , n'onl-ils besoin de recourir ni au tribunal ni à Taudieuce*, ayant la juridiction temporelle sur leurs domaines. Ils sont parties et juges, ce qui est singulièrement commode pour avoir toujours raison, et les exécuteurs ne leur manquent pas , comme vous l'avez vu. Ils