A LA CABANE
Les longs cris que la foule émet avec ensemble Ont étourdi les gens que le sucre rassemble. En toute hâte on sort, on nous entend, nous voit, Et puis, avec bonheur, un bon vieux nous reçoit. A le voir, sa gaîté nous est déjà connue. On lui presse la main, souhaite bienvenue.
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'' Si je suis charbonné, n'ayez pas peur de moi, '* Nous dit-il, j'ai du sucre et chacun est chez soi. " Approchez-vous du feu ; bien que la matinée, '* Promette à vos désirs une heureuse journée, '' Il ne fait pas trop chaud, et surtout dans ce lieu, " On aime, assez souvent, à caresser, le feu." Tandis que du foyer on s'approche en tumulte, Sur notre parenté le bon vieux nous consulte. De ses mots pleins de sel notre gaîté renaît ; Il n'est, dans un instant, pas un qu'il ne connaît. Mais, bientôt on arrive à l'heure solennelle. Où le réduit, à flots, dans les vases ruiselle. Il se roule, bondit, il s'arme de fureur. Puis, en gonflant parfois coule à l'extérieur. Des nuages épais d'une vapeur humide
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Planent en tourbillons au-dessus du liquide, " Venez, nous dit le vieux, boire cette liqueur, " Venez de ce réduit déofuster la saveur." Il a dit, et la troupe en un cercle prend place, Puis, devant la bouilloire étale son audace; Mais chacun maudissait la chaleur du réduit. Dès qu'à l'intérieur il s'était introduit. On dirait, à les voir autour de la marmite. Des diables grimaçant, buvant de l'eau bénite. Chacun court au dehors en emportant son pot. On les entend gémir et crier : *' que c'est chaud ! " Mais la neige a vaincu la chaleur qui les blesse. Chacun est dans sa coupe et boit avec ivresse. Après s'être abreuvé de ce nectar des dieux, Des douceurs de la pipe on devient amoureux.
l68 SOUVENIRS DE COLLÈGE.
Près du foyer ardent qui flambe et se consume, A la mode iroquoise on s'assied et l'on fume. Cependant le soleil insensible à nos vœux, Montait, montait toujours dans la voûte des deux. Hélas ! il paraissait dire cette parole : ''Je passe et la moitié de ce beau jour s'envole." Plus d'un à Josué voudrait être pareil, Pour immobiliser les rayons du soleil.
Vœux superflus ! Le temps à flots rapides roule Dans la mer du passé comme l'onde qui coule. Bientôt, on nous apprend que midi va sonner, Et qu'il faut, à tout prix, préparer le dîner. Alphonse Deux, connu par son expérience, Est élu cuisinier aux vœux de l'audience. Aussitôt, les yeux bas, avec humilité,
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Il accepte l'honneur de cette dignité.
Mais comme il a besoin du secours d'un vicaire,
On proclame au scrutin l'élection d'Hilaire.
Et ce deuxième choix met le comble à nos vœux ;
On a, dit-on, élu deux maîtres cordons bleus.
Pour mieux s'en assurer on les met à l'épreuve,
Et de leurs savoir-faire ils donnent mainte preuve,
Ils montrent que jamais dans l'univers entier,
Les renommés Vatels n'ont mieux su leur métier.
Hilaire que l'ouvrage éloigne de sa pipe,
Est bourru cependant, et fait, parfois, la lippe.
Mais comme il a bon cœur, l'intérêt général
Le fait se consacrer tout entier au régal.
Tous les héros remplis d'une gaîté badine
Sont prêts à savourer les fruits de la cuisine,
Quand, soudain, trois géants, par l'odeur attirés, Viennent donner la peur à nos plats préparés. C'est un fils d'Esculape à bedaine honorable, Où pourrait s'engouffrer tous les mets de la table. Mais certes, le second au premier fait honneur, Et ne lui cède en rien le prix de la grosseur. Puis, le troisième, avec les deux paniers qu'il porte, Est si gros qu'il a peine à passer dans la porte. Ensuite on nous dira, d'un ton audacieux, Que c'est monsieur " Lapuce ; " êtes- vous sérieux ? Il est vrai, la litote a souvent de l'audace, Mais ici, ce me semble, elle n'a pas sa place. Qu'importe, ces messieurs méritent des égards ; Revenons au dîner qui sourit aux regards. Par la troupe, bientôt, la table est entourée,
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Et la foule devient de plus en plus serrée. Les estomacs creusés par un grand appétit, Bercés d'un doux espoir attendent le rôti, Quand, bientôt, de la table un cuisinier s'approche, Apportant dans un plat grillades à la broche. Plusieurs, très affamés, les dévorent des yeux, Les becs plus délicats attendent les plats d'œufs. L'assistant-cuisinier apporte deux assiettes Où l'on voit s'étaler deux riches omelettes. La douceur du *' réduit " fait oublier le thé, Et chacun s'en procure en grande quantité. Maintenant, sans tarder, les bras, avec courage, Pour servir l'estomac se mettent à l'ouvrage. Aux fourchettes supplée une palette en bois. Et d'autres moins gênés se servent de leurs doigts.
Après tout, à quoi bon tant de délicatesse,
Quand la soif nous dévore et que la faim nous presse !
Nos deux bons cuisiniers ne font qu'aller, venir.
Et leur habileté peut à peine fournir.
Eugène, à ce repas, quoique jeune pygmée,
De mangeur accompli soutînt sa renommée.
Au milieu du dîner, trop plein pour avaler,
Hélas ! faut- il le dire, il fallut le fouler !
Ce procédé, commun chez les tributs indiennes,
Prit place, ce jour-là, dans nos mœurs canadiennes !
Eugène, d'abord, tint compagnie aux premiers,
Et, chose étrange, il fit rester tous les derniers.
Bientôt devant les plats la foule extasiée.
N'ayant plus d'appétit, se sent rassasiée.
On se lève de table, on prend un petit coup,
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Non de brandy, de vin, mais de réduit qui bout.
Après que du nectar on s'est sucré la bouche,
On s'assemble en un cercle, et l'on tirer une touche.
Que j'aurais voulu voir notre cher Antipal (i)
Assis, en ce moment, au foyer principal ;
Qu'il aurait fait d'efforts de nez et de poitrine,
Pour chasser loin de lui l'impure nicotine !
Mais quand on a fumé deux pipes d'un seul trait.
Le tabac, à mon sens, n'a plus aucun attrait ;
Ses charmes ne sauraient plus captiver personne.
Trop fumer finit par devenir monotone.
Ainsi pour établir de la variété.
Sans pourtant du plaisir détruire l'unité,
(I) Pseudonyme de l'auteur de *' La Tabacomanie," poème qui paraissait sur VEcho de Bourget" journal du collège.
Chacun parle en savant de mainte et mainte chose.
Pour le bien général le vieux Mentor propose
Qu'il est un seul moyen de pouvoir s'arracher
Au spleen qui nous menace, et c'est d'aller lécher.
Aussitôt dit, plusieurs font de grandes palettes ;
La beauté n'est pour rien pourvu qu'elles soient faites.
Tel raisonne un élève en un thème latin,
Quand il a pour le faire attendu le matin.
Que m'importe, dit-il, que le latin écrase,
A quoi bon tant viser au beau tour de la phrase,
Pourvu que chaque mot se trouvera rendu,
A la perfection je n'ai jamais tendu.
Et son esprit bercé de ces belles pensées
Nous fait voir en latin des choses insensées
Qui, dans notre français, étaient des monuments.
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Mais sans pousser plus loin ces vains raisonnements, Allons tous de lécher contenter notre envie, Allons boire un nectar que Jupiter envie. Les Cyclopes du feu méprisaient la fureur, Imitons leur exemple et bravons la chaleur. Allons à la bouilloire en généreux, en hommes, Déguster la ** trempette " et montrer qui nous sommes. En ce moment, lecteurs, ne vous attendez pas Que j'aille du réduit décrire les appas. A sa douceur d'abord tout notre être frissonne, Mais la seconde fois la palette est moins bonne, Puis en troisième lieu, ce n'est bon qu'à moitié, Au quatrième tour, eh ! bien, ça fait pitié, Puis au cinquième enfin, si quelqu'un s'en informe, Je lui dirai vraiment qu'on lèche pour la forme.
Mais le réduit devient de plus en plus épais,
Bientôt il est en tire et se colle au palais.
Alors le vieux Mentor nous donne un avis sage ;
Cest'de prendre des œufs le léger coquillage,
Et de s'en faire autant de petits sucriers.
C'était un bon conseil, ainsi que vous voyez.
Aussi s'empresse-t-on de le suivre à la lettre ;
On s'empare des œufs, on se hâte d'y mettre
La tire qui s'étend en de larges fils d'or.
Ah ! c'était beau, vraiment, mais bien plus chaud en-
[cor On se brûle les mains pour tenir la coquille.
On l'échappe, elle tombe et le tout se gaspille.
Malgré tant de revers, les plus ambitieux
Viennent à bout d'emplir une douzaine d'œufs ;
Bientôt le dernier plat ne contient plus de tire.
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Et le cœur satisfait la foule se retire.
Pour s'amuser encore on invente des jeux,
Où le vainqueur reçoit les honneurs sur les lieux.
Hilaire, nommé juge, improvise une scène
Sur laquelle, avec art, son pathos se déchaîne.
De la littérature il étale les fleurs.
Et de sa flamme embrase une troupe d'acteurs.
On commence à jouer une pièce tragique
Qui, bientôt, se termine en opéra comique.
Comme Hilaire avait eu le rôle principal,
La foule lui décerne un hourra général.
Cependant le soleil de ses flèches dorées
Ne fait plus qu'effleurer les forêts empourprées.
Il semble s'animer d'une nouvelle ardeur
Pour marquer ce beau jour des feux de sa splendeur ; Mais il baisse pourtant ; bientôt la forêt sombre Aux ordres de la nuit se couvre de pénombre, Et nous fait regretter notre aimable séjour. Avec chagrin, alors, nous songeons au retour : Nous voyons nos plaisirs passer comme en un rêve Qu'on voudrait prolonger, mais que le jour achève. Le souper très frugal est pris en un clin d'œil, Et chacun d un panier se charge avec orgueil. Si le départ est prompt, ce n'est pas qu'on s'ennuie, Mais, là-bas, le temps noir nous promet de la pluie. Au maître du logis on laisse le bonsoir. Et quelques-uns, en sus, ajoutent l'aurevoir. Nous partons d'un pas lent à travers la clairière. Jetant, de temps en temps, un regard en arrière.