LE RETOUR
La troupe d'écoliers naguère si joyeuse Commençait à trouver la route douloureuse. En effet la journée allait bientôt finir; Il n'en resterait plus qu'un riant souvenir. Chacun marchait tranquille étouffant sa tristesse, Quand le brave Raoul, en fils de la sagesse,
l80 SOUVENIRS DE COLLÈGE.
Fit arrêter la troupe et lui tint ce discours :
" Mes compagnons, il faut laisser au temps son cours ;
" A quoi bon s'attrister? la journée est finie,
*' Nous avons bu le miel, il faut boire la lie.
'' Nous sommes ainsi faits ; aujourd'hui les plaisirs
'' Font naître dans nos cœurs un monde de désirs,
'' L'imagination veut en saisir l'image,
" Mais le temps vient lui dire : halte ! c'est un mirage !
" De même la nature, en un brûlant désert,
" Au voyageur lassé d'avoir longtemps souffert,
" Souvent fait voir au bout d'une route lointaine,
" Dans un prisme menteur les eaux d*une fontaine.
" Et si le pèlerin cède à l'appât trompeur,
'* Il n'ira que plus loin déplorer son malheur ;
'* Car le chemin qu'il suit sans cesse se prolonge,
LES PHILOMÉLITES. l8l
•' Et ce qu'il voit au bout n'est qu'un riant mensonge.
** C'est ainsi que toujours l'illusoir aujourd'hui
" Se présente à nos yeux, nous échappe et nous fuit.
" Sachons nous élever au-dessus du vulgaire.
*' Ne nous attachons pas aux plaisirs de la terre,
" La vie est un rosier garni de mille fleurs
" Dont l'odeur agréable enivre tous les cœurs.
" Heureux celui qui sait moissonner les plus belles,
" Sans rougir de son sang les épines cruelles !
** Des plaisirs innocents nous avons bu le miel,
** Ne pourrions-nous boire une goutte de fiel ?
" Souvenons-nous que nous portons le nom de sa-
[ges! "
Raoul avait parlé ; déjà sur les visages
Honteux d'avoir forfait un instant au devoir.
Commençait à reluire un doux rayon d'espoir.
l82 SOUVENIRS DE COLLÈGE.
Et déjà les esprits secouant la tristesse, Donnaient un libre cours à la franche allégresse. Raoul, plein de lui-même, enflé de son succès, En triomphe est porté quelques instants après. Tel, jadis, on voyait aux plus beaux jours d'Athènes, Tout un peuple acclamer l'orateur Démosthènes, Quand celui-ci plaidant avec un fou succès Faisait pleurer la foule et gagnait des procès. De nos quinze héros la troupe consolée Poursuivit son chemin à travers la vallée. Il fallait se hâter, il était déjà tard. Et les braves craignaient d'arrriver en retard. Car le bon directeur, quoique pour eux un père, Les aurait regardé d'un œil un peu sévère. Le colossal Maurice, avec son air altier,
LES PHILOMÉLITES. 183
A travers les buissons s'avance le premier ; Mais nul ne put trouver la véritable route, Car la nuit dans les bois faisait planer le doute. N'ayant pas remarqué le sentier, le matin. Il fallait, à tâtons, chercher le droit chemin. Aldéric, cependant, rempli de prévoyance, Sur les plus arriérés ayant pris de l'avance, Le découvrit bientôt à ses chers compagnons Qui l'allèrent rejoindre en trois ou quatre bonds. Et de leur amitié lui donnant témoignage, Ils firent un brancard tapissé de feuillage. Couronnèrent le tout d'un voluptueux dais ; Deux portèrent le preux couché sur ce lit frais, Et le reste entonnant une chanson comique, Suivit en ricanant le cortège rustique.
Mais tandis que la foule escorte le héros,
Et dans de longs discours le loue à tout propos,
A rhorizon lointain Taquilon avec rage,
Prépare, en un clin d œil, un redoutable orage.
L'obscurité du ciel inspire la terreur,
Et d'un ouragan semble être le précurseur.
Les nuages portés par les vents en furie
Brisent du firmament la touchante harmonie.
Et se heurtent entre eux. Les scintillants éclairs
De leur course rapide illuminent les airs:
Et les sourds roulements du tonnerre qui gronde
Ajoutent le sinistre à cette horreur profonde.
La pluie alors commence, et nos piétons surpris
Sont forcés d'arrêter pour chercher des abris.
Les pins de la forêt de leur épais ombrage
LES PHILOMÉLITES. 185
Les défendent, un peu, des fureurs de l'orage,
Mais Eugène, ennemi de l'électricité.
Déclare qu'on est pas du tout en sûreté,
Et se ressouvenant des lois de la physique,
Il fait voir que Ion est dans un état critique.
" Car les pointes, dit-il, attirent les éclairs,
" Et comme ces grands pins s'élèvent dans les airs,
*' Il pourrait, sans miracle, arriver que la foudre,
*' En tombant sur leur front, nous réduisit en poudre.
" Donc, il importe fort de quitter ces hauteurs
'* Et d'aller, à tout prix, chercher refuge ailleurs."
Il dit ; son sage avis, sans aucun commentaire.
Est suivi sur-le-champ. On se lève de terre,
Chacun prend son bagage et poursuit son chemin ;
Puis, pour narguer le temps, on entonne un refrain.
l86 SOUVENIRS DE COLLEGE.
Après quelques instant d'une marche hâtive, Sur le vaste terrain du collège on arrive. La pluie avait cessé, le vent était moins grand, Et bref, notre malheur n'était plus qu'apparent. De notre Aima Mater, à travers la clairière. On aperçoit déjà l'éclatante lumière.
Sans doute pour chômer la fin de ce beau jour, Le public du collège attend notre retour. Mais non, pour célébrer notre pèlerinage Personne n'est sorti de son milieu d'usage, Car le bedeau, toujours fidèle à son devoir, Avait sonné la cloche à l'heure du dortoir; Et tous les écoliers prompts à l'obéissance. S'en allaient se coucher en gardant le silence. Et les quinze héros, imbibés jusqu'aux os,
LES PHILOMÉLITES. 187
Suivirent leurs amis jusqu'au lieu du repos. Leurs membres eny^ourdis au froid de la journée, Reprirent leur chaleur dans les bras de Morphée, Et la nuit, leur esprit, dans des beaux rêves d or, Vers les lieux si chéris reprenait son essor.