VIII PREFACE
quel s'encadrent de nobles et fortes pensées : je trouve que ** l'élève de Bourget," tout en n'ambitionnant point le témoignage de la perfection déjà atteinte, n'est pas resté bien au-dessous de ses motifs d'inspiration.
Voilà ce que je pense, moi, des Souvenirs de collège, et je le dis tout bonnement.
Et à cela, je n'ajouterai qu'un mot : veuille le lecteur complaisant ne se laisser point indisposer par la fade introduction que je signe. Qu'il parcourre seulement les premières pièces de ce volume : telles que Le Voltigeur, Crémaziey Le Seigneur Vendéen, etc., etc. : c'est ma ferme confiance que l'ambition le prendra de déguster le tout, jusqu'à l'ultime page.
Or, c'est là l'unique justification que je sollicite, pour n'avoir pas dit trop de mal — tout en me montrant discret, au chapitre laudatif — sur ces premières roulades poétiques d'un jeune chantre inspiré.
Jules Saint-Elme.
Montréal, le 8 décembre 1896.
LE VOLTIGEUR
(légende)
C'était sur le champ de bataille De Chateauguay ; dans un vieux fort Tout démoli par la mitraille, Et dont la dernière muraille Ouvrait un passage à la mort.
L'automne, en sa riche parure.
Brillait d'un éclat tout nouveau.
Comme un soldat de fier allure
Qui revêt sa plus riche armure Avant de descendre au tombeau.
Le soleil, derrière un nuage, Semblait éclairer à regret.
Et le vent du nord avec rage Roulait, partout sur son passage, La dépouille de la forêt.
Par ce temps, une brave armée Ne comptant que trois cents soldats, — Tous enfants de la Renommée — Allait, de courage enflammée.
Vaincre ou mourir dans des combats.
LE VOLTIGEUR
Écrivains, leur plume est 1 epée, Un champ leur sert de parchemin ; Et leur valeur de foi trempée Jure d'écrire une épopée Honteuse pour l'Américain.
L'air retentit, le canon gronde, Sa voix appelle le trépas ; Et la terreur la plus profonde Règne partout; le sang inonde Le sol tout jonché de soldats.
Soudain, frappé par une bombe Droit au cœur, le porte-drapeau Tombe, se relève et retombe
Au poste d'honneur il succombe, Et le vieux fort est son tombeau !
" Haut l'étendard ! allons, un brave *' Pour le porter au premier rang ! " — " Moi, moi!" répond une voix grave.
Héros de son courage esclave, Et que Fardeur pousse en avant.
Ainsi qu'un lion il s'élance, Prend l'étendard, veut l'embrasser, Mais une balle le devance, Et lui fait perdre sa vaillance Par un rude et mortel baiser....
LE VOLTIGEUR
Héros, il est tombé victime De sa noble intrépidité ; Et dans son âme magnanime, Le dévoûment le plus sublim Lutte contre l'infirmité.
Ses yeux se remplissent de larmes ; Il voudrait voler au secours.
Car il entend crier : *' aux armes ! " Mais la mort rit de ses alarmes, Et se plaît à briser ses jours.
Alors, ainsi que dans un rêve, Vers sa mère il tourne l'esprit.
Son cœur est transpercé d'un glaive
Sa mère pleurera sans trève^ Elle, sans soutien, sans abri !.
*' Me pardonneras-tu, ma mère, " De m'être moqué de la mort ?
" Désormais, seule sur la terre, '' Que feras-tu dans la misère *' Qui te garde un si triste sort ?
*' Quel sacrifice, ô ma patrie !
*' Tu demandes à ton enfant !
" Bien loin d'une mère chérie, " Mourir, l'âme toute meurtrie, ** Quel holocauste plus sanglant !
LE VOLTIGEUR
*' O mon pays, si la victoire *' Apporte un baume à tes douleurs, '* N élève rien à ma mémoire, *' Car à ce souvenir de gloire, " Ma mère verserait des pleurs.
*' Mère, adieu, je sens que la vie
" Est inflexible à mon désir.
** Je meurs ; ma tâche est accomplie.
** Que n'es-tu là, mère chérie,
*' Recevant mon dernier soupir
Et disant ces mots, son œil pâle S'irrite et lance un trait de feu ; Sa figure, naguère mâle,
Pâlit, s'éteint. Un dernier râle Laisse envoler son âme à Dieu
Aussitôt, des cris d'allégresse Retentissent de toutes parts ; Le nombre cède à la prouesse :
Les Américains en détresse Viennent de quitter les remparts !.
On dit qu'alors, dans un nuage L'astre des nuits resta plongé, Et que dans un suprême hommage, Une voix d'un accent sauvage S'écria : " Mère! on m'a vengé ! "
Collège Bourget, 25 mai 1895.
CREMAZIE.
Salut ! O grand poète, enfant de la patrie, Gloire du Canada par la haine flétrie,
Reverdissant toujours.
Salut ! astre brillant dont la lumière pure A fait paraître au ciel de la littérature
Les premiers de ses jours.
Avant toi la patrie ignorait le poète.
Souvent elle disait d'une voix inquiète :
lO SOUVENIRS DE COLLEGE.
'' Qui donc me chantera ? " L'amour te fit poète, et d une voix sonore, Plus tard tu répondis : " quoique débile encore,
Mon luth t'exaltera."
Depuis, ton âme fut un écho de son âme ; Toutes deux ont brûlé d'une commune flamme
Et n'ont eu qu'une voix.
Si, parfois, le malheur jetait dans les alarmes Cette mère si bonne, ému jusques aux larmes.
Tu partageais sa croix.
Si la gloire, en son vol, l'effleurait de son aile, Si la prospérité venait s'asseoir près d'elle Et lui serrer la main,
CREMAZIE. I I
De tes larmes, alors, naissait un doux sourire, Tes doigts faisaient vibrer les cordes de ta lyre, Tu chantais un refrain.
Tel l'enfant, près du lit où repose sa mère. Sent son cœur transpercé d'une douleur amère.
En la voyant souffrir.
Mais si de son chevet s'éloigne la souffrance, Ce fils sèche ses pleurs, sourit, et d'espérance
Il aime à se nourrir....
Tu chantes ton pays, ses combats, ses victoires. Ses peines, ses revers, ses triomphes, ses gloires,
Ses labeurs couronnés ; Ta muse te conduit aux cimes du lyrisme.
Et tes frères, témoins de ton patriotisme, T'admirent étonnés
O poète, pourquoi, vers des rives lointaines T'enfuir pour aller boire aux amères fontaines
De la terre d'exil ?
La gloire foffre-t-eîle un coin de son royaume ? Et le bonheur, caché dans un riant fantôme,
A tes yeux sourit-il ?
Non, tu sais que là-bas, aux plages étrangères, Les larmes de ton cœur monteront plus amères,
Mais avec liberté.
Tel l'enfant qui plongea sa mère en des alarmes. Se dérobe à ses yeux pour noyer dans les larmes
Son péché regretté.
CREMAZIE. 13
Oh ! combien ta douleur devait être profonde, Quand le vaisseau français Remportant quitta l'onde
De ton beau Saint- Laurent.
A l'horizon tes yeux poursuivaient la patrie, Sur tes lèvres montait de ton âme attendrie
Un adieu déchirant.
Et c'était bien vraiment l'adieu, l'adieu suprême, Que tu fis, en ce jour, à tes autres toi-même,
Ignorant l'avenir
Sur le sol où ton nom devait seul reparaître.
Tu nous laissas, pourtant, un lambeau de ton être.
Un pieux souvenir.
Depuis ce jour fatal né d'un nuage sombre, Partout l'adversité te suivit de son ombre,
Empoisonnant tes jours.
Le sourire, dès lors, s'enfuit loin de ta bouche, La tristesse, le soir, pleura près de ta couche,
Et t'en fît tes amours.
Le riant souvenir de tes jeunes années Faisant naître pour toi des heures fortunées,
N'était que passager ; Car la réalité t'enlevant ta chimère.
Augmentait ta douleur, la rendait plus amère.
Sous un ciel étranger.
Ainsi le voyageur, par rares intervalles, Voit, au sein de la nuit, jaillir des lueurs pâles, Eclairant le lointain.
CREMAZIE. 15
Mais, tout à coup, ces feux disparaissant dans Tombre, Entourent son regard d'un horizon si sombre Qu'il doute du chemin.
Combien de fois tes yeux errant sur l'Atlantique, Crurent apercevoir le sol de l'Amérique,
Et ton beau Canada !
Et tu voulus chanter mais plus de mélodie,
Tes jours étaient comptés bientôt la maladie
Au sein te poignarda.
Tel, au bord des forêts, quand tout dort et repose. Le reptile affamé dans l'ombre se dispose
A remplir son dessin.
Voit-il un jeune agneau cherchant sa tendre mère,
l6 SOUVENIRS DE COLLEGE.
Il l'attaque et met fin à sa douleur amère, En lui perçant le sein.
Assiégé par le mal, vaincu par la souffrance, Tu te berces, pourtant, de la douce espérance
D'un fortuné retour.
Et, dans ce rêve d'or, ton âme poétique Entonne son dernier hymne patriotique,
Son chef-d'œuvre d'amour.
Mais la voix de la mort à ton âme résonne ;
Et tu meurs loin des tiens à tes côtés personne
pour te fermer les yeux !
Telle, au soir d'un beau jour, on voit pâlir l'étoile. Quand un nuage sombre en passant jette un voile
A l'astre radieux.
I 7 CREMAZIE.
Tu meurs loin du pays digne objet de tes charmes, Loin du sol arrosé de tes premières larmes,
Loin de ton Saint-Laurent.
Et le bruit de ta mort s'éteignant dans la brise, Sur ta tombe l'oubli que ta gloire méprise,
Met son sceau révoltant.
Mais a-t-on pu jamais emprisonner l'aurore ? Non, à l'heure marquée, elle se lève et dore
De ses feux les hauteurs. Ainsi, noble poète, apparaît ta mémoire, Et sur ton sol natal les reflets de ta gloire
Touchent les nobles cœurs.
l8 SOUVENIRS DE COLLEGE.
Oui, laissons au passé le mépris et la haine,
Ne soyons pas de ceux que la vengence entraîne,
Amis, soyons chrétiens ; Après vingt ans d'exil, une faute pleurée Doit-elle encor trouver une vengeance outrée
Dans des cœurs canadiens ?
Et quoi ! Dieu Ta jugé du haut de son saint trône, Nous n'en connaissons rien, si ce n'est qu'il pardonne
Aux pleurs du repentant.
Et pour nous, canadiens, ce devoir nous incombe, Oh ! ne cessons jamais de vénérer sa tombe
D'un hommage constant.
CREMAZIE. 1 9
Offrons des vœux au ciel pour qu'un jour la patrie Se tourne vers la France, et, d'une âme attendrie,
Réclame son tombeau ; Pour que le grand poète auprès des siens repose, A l'ombre de la paix, dans la modeste fosse,
Tout près de son berceau !
Collège Bourget, lo septembre, 1894.