‹ Souvenirs de F. BlanginiChapitre 4 sur 8 · A PARIS ET EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

A PARIS ET EN ALLEMAGNE

Paris. — 1802. La fausse Duègne, op. 3 act. Feydeau. i8o3. Chimère ei Réalité, op. 1 acte. Feydeau. 1806. Nephiali ou les Ammonites, op. 3 act. Académie Impériale de Musique.

Munich. — i8o5. Encore un tour de Calife, op. 1 act. Munich. Inès de Castro, op. 3 act. (non représenté). Les Fêtes lacédémoniennes, op. 3 act. (non repr.) Cassel. — 181 1. Le Sacrifice d'Abraham, op. 3 act. Paris. — Les Femmes vengées, op. 1 acte. Feydeau.

Cassel. — L'Amour philosophe , op. 1 act.

18 la. Le Naufrage comique, op. % act.

La Fée Urgèle, op. 3 act.

La Princesse de Cachemire, op. 3 act.

Munich. — 1814. Trajano in Dacia, op. 2 act.

Paris. — i8i5. La Sourde-Muette, op. 3 act. Feydeau.

1817. La comtesse de la Mark, op. 3 act. Feydeau. 1820. Le jeune Oncle, op. 1 acte. Feydeau.

Marie-Thérèse , opéra-héroïque (répété généralement). Académie Royale de Musique.

i8»3. Le duc d' Aquitaine , op. I acte. Feydeau. 1 8a5. Le Projet de Pièce, op. 1 acte. Feydeau.

La Saint-Henri, op. 1 acte. A la Cour. i8»6. L'Intendant, op. 1 acte. A la Cour. 1827. Le Coureur de Veuves, op. 3 act. Nouveautés.

Le Jeu de Cache-Cache , op. 2 act. Nouveautés.

Le Morceau d'ensemble, op. 1 acte. Nouveautés.

L' Anneau de la Fiancée, op. 3 act. Nouveautés. i83o. Le Chanteur de Société, a act. Variétés. i83i. Une partie de la Marquise de Brïnvilliers, op.

3 act. Opéra-Comique.

i83a. Un Premier Pas , 1 act. Opéra-Comique. i833. Les Gondoliers, op. 2 act. Opéra-Comique.

Le Vieux de la Montagne, 4 act. (non représenté). Académie Royale de Musique.

Je tâcherai, dans le cours de ces Souvenirs, de ne parler de moi que le moins possible ; cependant je ne pourrai, quelque effort que je fasse, me meltre en dehors de mon livre, attendu que je ne rapporterai que ce que j'ai vu moi-même ou par des yeux tellement sûrs, que je puis me rendre garant de l'exactitude de ce que je me hasarderai à dire sur parole. Ma carrière a, d'ailleurs,

été semée d'assez cTévénemens et de vicissitudes, l'exercice de mon art m'a mis en rapport avec tant de grands artistes et de supériorités sociales, que, sans amour-propre, j'ai lieu de penser que la lecture de ce qui va suivre ne sera pas sans intérêt pour la génération qui a pu en être témoin et pour celle qui doit aimer à savoir ce qui s'est passé de curieux pendant les temps qui l'ont précédée. Après cette courte observation, j'entre en mati.ère, et je me livre au jugement de mes contemporains.

Je suis né à Turin le dix-huit novembre 178K Ma famille tenait un rang convenable dans la société ; elle jouissait d'une honnête aisance, et aurait pu même passer pour riche , si mon père n'eût été atteint de la fatale manie des procès, et de la manie non moins ruineuse de changer continuellement la nature de ses propriétés ; de telle sorte que les droits de mutation d'une part et les irais de procédure d'une autre part finirent par absorber tout ce qu'il possédait. Enfin, à sa mort, nous n'avons plus trouvé pour toute succession qu'un portefeuille dans lequel étaient son acte

de naissance, écrit en latin, et de volumineuses paperasses relatives à un procès qu'il avait, en dernier lieu, intenté à la maison royale de Sardaigne pour revendiquer le domaine de la Torricella, situé dans la province de Mondovi, et qu'il prétendait avoir appartenu à ses aïeux.

Ma mère était issue d'une famille noble de Gènes. Elle avait fondé, à Turin, une maison de commerce, et était en même temps attachée a la princesse Félicité de Savoie, sœur du roi Victor Emmanuel. Celte excellente princesse aimait beaucoup ma mère et était la providence de notre famille. Elle avait promis de me faire accorder une pension comme aîné de la famille , en dédommagement des prétendus droits de mon père au domaine de la Torricella ; mais les armées françaises étant entrées en Piémont en 1797, madame Félicité de Savoie dut subir le sort de toute la famille royale et se réfugier en Sardaigne. Elle n'eut pas le bonheur, elle, de revoir sa patrie en 181 4, étant morte à Cagliari pendant la durée de l'occupation française.

Qu'on me pardonne ces détails et quelques au-

très sur ma famille ; ils sont indispensables pour expliquer la nécessité où nous fumes bientôt de nous expatrier, de nous en remettre à la Providence, et de venir demander un refuge et une existence à la terre hospitalière de France, à la capitale des beaux- arts. Et, d'ailleurs, mon exemple est peut-être bon à mettre sous les yeux de la jeunesse, puisqu'il prouve qu'il ne faut jamais désespérer de son avenir quand on possède un ardent amour du travail , et que l'on est mû par la nécessité de pourvoir aux besoins et à l'existence des siens. Le fait est que j'étais à peine âgé de seize ans quand je me trouvai chef de ma famille, totalement ruinée. J'avais à soutenir mon père, ma mère, un jeune frère, trois sœurs, à leur donner de l'éducation, à les établir, et j'ose dire que mes efforts pour arriver à ce résultat n'ont pas été vains. 31 on frère est actuellement sous-inspecteur des douanes, à Givet; une de mes sœurs est mariée à M. Bernard, secrétairegéncral du département des affaires étrangères du roi de Bavière; une autre a épousé M. de Klense, célèbre en Allemagne, et actuellement

conseiller du roi de Bavière et surintendant des bâtimens de sa Couronne. J'ai eu le malheur de perdre la troisième, Louise, à laquelle on accordait un rang distingué parmi les femmes artistes, et qui avait pris des leçons de Regnault, de Gérard, de Saint, d'Aubry et de plusieurs autres peintres dont s'enorgueillit la France.

Je reviens maintenant au commencement de ma carrière comme musicien. Ma mère s'étant aperçue que dès mon bas âge j'avais un goût déclaré pour la musique , et une voix assez jolie quoique peu étendue, sollicita et obtint pour moi une place d'enfant de chœur à la cathédrale de Turin. J'entrai à l'âge de neuf ans dans ce séminaire, pour y apprendre le latin en même temps que je me livrais à mes études musicales. Je dois avouer que je faisais infiniment peu de progrès dans le latin : heureusement , il n'en était pas de même de la musique. Notre maître, l'abbé Ottani , était en même temps maître de chapelle de la cathédrale, excellent compositeur pour l'église et pour le théâtre. On le citait à bon droit comme un des meilleurs élèves du célèbre père

Martini de Bologne, auteur d'un traité de contrepoint qui servit long-temps de guide à tous les compositeurs, et qui est encore fort estimé aujourd'hui que la science a fait peut-èlre plus de progrès que l'art.

Je m'adonnai dès le commencement de mes études à la composition. A l'âge de douze ans, je composai et fis exécuter à l'église de la Trinité un Motet et un Kyrie, dont on trouva le chant pur et facile , mais que j'avais cherché à rendre trèssimple , selon le goût d'alors. Mon instrument favori était le violoncelle, que j'étudiais avec une prédilection toute particulière. Dans ma carrière musicale j'ai toujours conservé pour cet instrument une préférence involontaire , et que je ne puis comparer qu'à l'instinct qui nous ramène malgré nous et avec un charme inexprimable aux premières sensations de notre enfance. Dans plusieurs de mes opéras, tels que Trajano in Dacia, le Jeune Oncle, et la Marquise de Brinvilljcrs, ce fut comme à mon insu que des solos de violoncelle tombèrent de ma plume sur les pages de ma partition. Je crois que des oreilles

exercées reconnaîtraient, en écoutant un opéra, quel est l'instrument favori de l'auteur.

Je travaillais avec tant d'ardeur que mon maître, espérant que je me distinguerais par la suite, me donnait des soins particuliers, et me témoignait dès lors un attachement qui ne s'est jamais démenti , et que je lui ai bien rendu depuis, comme on le verra par la suite. Il me citait comme exemple à ceux de mes camarades qu'il accusait de paresse , et il me menait souvent avec lui dans les maisons où il allait faire de la musique. Cela me rappelle une cure vraiment remarquable, due à la puissance de l'harmonie, et ce nest pas le seul exemple que j'aurai à en citer.

A celte époque, le comte de Slakelberg était ambassadeur de Russie à la cour de Turin ; c'était un homme d'un extérieur très-agréable , d'une politesse exquise et passionné pour la musique ; lui-même chantait d'une manière trèsdistinguée. Il affectionnait par-dessus tout la musique de la Nina de Paisiello ; et c'est pour moi un souvenir ineffaçable que la surprise que

j'éprouvai en l'entendant aussi bien chanter la romance delPaslor , la première fois que j'eus l'honneur de lui être présenté. Quelque temps après, le comte tomba dangereusement malade; les secours de la faculté étant sans puissance contre le mal qui l'accablait, on imagina de lui faire entendre la musique de Nina, d'abord dans une pièce éloignée de sa chambre , puis dans celle qui y était contiguë ; lorsqu'il eut recouvré l'usage de ses sens , il demanda lui-même qu'on l'exécutât dans son appartement, ce qui eut lieu plusieurs fois par jour, et insensiblement il revint à la santé. Depuis , long-temps après je lui ai entendu dire que ce n'était jamais sans une sorte de joie intime, mêlée d'attendrissement, qu'il écoutait les chants si suaves de l'un des chefsd'œuvre de Paisiello.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que la cour de Turin était une cour dévote ; nous surtout qui étions élevés au séminaire , nous vivions dans une atmosphère de dévotion qui n'est point sans charme dans l'âge où les sens sonl encore calmes, et qui se marie merveilleuse-

ment bien avec le besoin de l'harmonie musicale. Malgré cela je brûlais du désir d'aller au spectacle, je m'en ouvris à l'abbé Ottani qui m'y mena luimême, et me promit de m'y faire assister une fois par an. Ma joie tenait du délire, la première fois que je franchis le seuil du théâtre Carignano ; mon cœur battait, j'avais la fièvre, je voyais à peine les spectateurs qui entraient dans la salle , et quand j'entendis le premier coup d'archet , il n'y a point d'exagération à dire que mon ame entière était dans mes oreilles. On donnait l'Amor Imaginario , opéra de Fioravanti ; comme cette musique me parut douce et suave , comme ces chants simples et vrais me pénétrèrent de plaisir, plus encore que d'admiration ! En effetje jouissais trop pour pouvoir juger. Long-temps la partition de lAmor Imaginario fut pour ainsi dire mon bréviaire musical ; je le savais , je le sais encore par cœur, et lorsque dans de solitaires loisirs je laisse promener mes doigts sur le clavier de mon piano d'étude , j'aime à m'en inspirer comme prélude de mes compositions. Le second opéra que j'entendis fut la Nina de Paisiello dont j'ai rap-

porté la singulière influence sur le comte de Stakelberg ; j'en fus émerveillé, charmé, ravi, mais ce n'était plus celte première sensation que rien par la suite n'égale jamais. C'est à ces impressions d'enfance que j'aime à rapporter les succès que j'ai obtenus par la suite ; je les dois sans doute au bonheur que j'ai eu d'entendre des chants simples , naïfs , limpides , si l'on peut s'exprimer ainsi ; des chants qui vont à l'ame sans étourdir les oreilles, et qui n'ont pas besoin pour captiver les auditeurs du secours des trombones , des timbales , des grosses caisses , et de ces nouveaux instrumens de cuivre dont la terrible harmonie ressemble plus à un exercice à feu qu'à l'art divin des Cimarosa , des Mozart et des Paisiello. Je fus frappé dès lors de la puissance des harmonies justes, et je n'ai jamais pu depuis, tant est grande l'influence des premières impressions, cesser de les préférer aux harmonies fortes ; cela et les conseils aussi bien que les exemples du bon abbé Ottani, m'a servi de guide dans mes nombreuses compositions qui toutes n'ont pas été sans bonheur.

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On sait que Turin fut la première ville où se rendirent les princes français à l'époque de l'émigration ; comme notre maison élait connue par l'intérêt que ma mère prenait aux émigrés , je rapporterai à ce sujet quelques souvenirs qui, pour être anciens, n'en sont pas moins présens à ma mémoire.

Madame la comtesse de Provence, Piémontaise elle-même, et qui nous honorait d'une protection spéciale, était alors à Turin; elle nous reçut bien souvent, l'aînée de mes sœurs et moi, et nous témoignait la plus affable bienveillance. Je me rappelle qu'un jour elle dit à ma mère, qu'elle avait l'habitude de tutoyer :

— Tu es si bonne pour nos pauvres émigrés, tu reçois si bien ceux que je te recommande, que si jamais je rentre en France, je veux te rendre au centuple, a toi et à tes enfans, ce que tu fais pour les nôtres; je veux me charger de vous tous.

Le sort ne voulut pas qu'elle put accomplir ses promesses ; madame de Provence mourut en Russie, et Louis XVIII, plus heureux qu'elle, ne parut pas avoir été marié sous le régime de la

communauté, du moins quant aux engagemens de sa femme.

Le trait suivant prouvera l'héroïsme dont fut capable la femme d'un émigré, et jusqu'où peut aller l'abnégation du sentiment maternel , ordinairement si puissant chez les femmes. Au nombre des émigrés malheureux qui eurent recours à l'obligeance de ma mère , était une demoiselle deSaint-S., fille de la marquise de Saint-S. (on me permettra de ne point inscrire ici ies noms en toutes lettres). Mademoiselle de Saint-S. venait d'épouser à Turin même M. deTro.... N'ayant aucun moyen de retourner en France , elle s'adressa à ma mère pour qu'elle lui prêtât cent louis. Ma mère n'avait pas cette somme à sa disposition ; mais elle trouva a l'emprunter, et s'empressa de la porter à celle qui la lui avait demandée. Madame de Tro.... se rendit à Paris. La, craignant d'être reconnue, elle se plaça chez une couturière, pour y travailler. Son mari, rentré de son côté, occupait un autre asile : mais la prudence ne leur permettait pas même de chercher à se voir; seulement madame de Tro....

s'arrangeait de manière à lire les journaux à la dérobée, pour savoir ce qui se passait. C'était au plus fort de la Terreur. Un jour elle lit que son mari a été arrêté et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. La courageuse femme n'a pals un moment d'bésitation ; elle quitte la maîtresse chez laquelle elle travaillait , et court au tribunal de sang. Elle entre et s'écrie :

— J'ai lu dans les journaux que mon mari doit mourir demain Je veux mourir avec lui.

— Voilà un beau trait de femme , dit froidement le président. Citoyenne, va te faire couper les cheveux : nous t'accordons ta demande.

Elle alla rejoindre son mari \ tous deux furent conduits au lieu du supplice sur la même charrette, et tous deux exécutés le même jour.

Peu de temps après notre arrivée à Paris, en 1798, nous trouvant dans une position plus que gênée, le hasard nous fit savoir que la mère de madame de Tro — y était. Ma mère se présenta chez elle munie du reçu de sa fille , et lui rappela dans quelles circonstances elle avait été assez heureuse pour obliger sa fille. Quelle fut la

réponse de madame la marquise de Saint-S.? Si je ne la tenais de ma mère , je n'y croirais pas.

— Ma fille, dit-elle, aélé une folle d'aller se faire guillotiner ; je ne paie pas les dettes d'une bête pareille.

Ma mère revint consternée, moins de la perte d'une somme qui nous aurait si bien été alors, que de cet incroyable propos d'une mère.

Une dame de la suite de la comtesse de Provence reçut aussi quelques secours de ma mère. Elle ne put suivre Son Altesse Royale lorsque celle-ci partit de Turin. Forcée de rester dans cette ville, elle y accoucha d'une fille. Après ses couches , elle alla rejoindre Madame , et laissa tous les frais à payer à ma mère, et de plus l'enfant qu'elle venait de mettre au monde. Ma mère le mit en nourrice, et paya régulièrement la nourrice jusqu'au moment où nous fûmes nous-mêmes contraints de quitter Turin. Malgré les perquisitions que j'ai faites depuis, je n'ai jamais pu savoir ce que cette malheureuse enfant était devenue.

Une autre personne, attachée au service de la comtesse de Provence, vint aussi chez ma mère,

recommandée par la princesse ; elle élait du Mans , et se nommait mademoiselle Bourgoing. ïXous la fîmes rentrer avec nous en France sous le nom de madame Gilbert. Pendant trente ans que nous avons eu le bonheur de la conserver, elle a été à ma charge , ce dont je ne me vante point, car on est plus heureux des services que Ion rend que de ceux que l'on reçoit ; mais seulement, il m'a toujours paru singulier que malgré mes sollicitations réitérées , Louis XVIII ail été si long-temps sans vouloir rien faire pour elle. Ce ne fut en elfet que sous le ministère de M. le duc de Doudeauville, en 1822 , qu'ayant obtenu une audience de ce ministre, et lui ayant exposé l'histoire et la position de madame Gilbert, il lui fit accorder une modique pension de trois cents francs.

Parmi les émigrés de distinction que nous eûmes l'honneur de connaître pendant leur séjour forcé à Turin, je citerai la marquise de Montpezat. Sa famille se composait de mademoiselle Henriette, mariée depuis au comte de Rœdern, fort connu par ses poésies ; de madame de

Rougevilie, de mademoiselle Clémentine, dont, en ma qualilé de musicien , il m'est permis de parler plus spécialement à cause de sa jolie voix et de l'excellence de sa méthode; pendant son séjour en Italie , elle prit des leçons de mon maître, de Damiani et de Crescentini ; elle possédait un timbre de voix qui allait à l'ame. Depuis, elle a épousé M. le comte de Saint-Albin, que la littérature française compte au nombre de ses adeptes les plus distingués, et aux poésies duquel je dois quelques inspirations que Ton a eu l'indulgence de trouver heureuses , entre autres une romance à deux voix, intitulée : les Noces de Corinne , et qui obtint l'approbation de madame de Staël. Son fils, M. Hortensius de Saint-Albin, qui marche dignement sur les traces de son père, a aussi composé pour moi quelques romances qui ont eu du succès. Madame de Montpezat avait encore une fille, mademoiselleHortense, modèle de grâce et de bonté. Trois fois mariée , elle épousa d'abord le marquis de Portalès , ensuite un Piémontais, le comte Ponte de Lombriasco, chambellan de l'Empereur; elle est aujourd'hui

madame la marquise de Gras-Préville, femme du député qui vient d'être tout récemment président d'âge sans présidence, lors du simulacre d'ouverture de la dernière session de la Chambre.

Maintenant, et pour en finir avec les émigrés que le sort avait envoyés a Turin , je terminerai ce chapitre en rapportant une note assez détaillée qu'a bien voulu me communiquer M. Barthès, neveu de l'illustre professeur de Montpellier, et dont il ne m'est pas permis de faire l'éloge à cause de l'amitié qu'il me porte. L'ayant prié de remplir quelques lacunes survenues dans ma mémoire relativement à mes souvenirs de cette époque, voici à peu près littéralement ce qu'il m'a écrit. Je pense qu'on lira ce qui suit avec autant d'intérêt que j'en ai trouvé moi-même à le lire.

« Quarante années se sont écoulées, mon cher Blangini, depuis que mes parens m'adressèrent à votre famille à Turin. Ils avaient quitté cette ville pénétrés de gratitude pour la bonté qui caractérisait surtout madame votre mère. Mon père, secrétaire particulier du comte d'Artois, trouva

dans votre mère une amie pour sa femme, une seconde mère pour ses enfans. Après bien des années, bien des malheurs, bien des séparations, c'est toujours avec la plus tendre, la plus sincère amitié, que nos mères se sont retrouvées, et qu'il est resté entre leurs enfans de ces souvenirs de cœur qui ne s'effacent jamais.

» Je ne sais jusqu'à quel point les souvenirs que mon père m'a laissés pourraient être de quelque intérêt dans les vôlres, mais je suis trop votre vieux ami pour ne pas vous prouver ma bonne volonté en vous indiquant une ou deux anecdotes inconnues qui pourront peut-être paraître intéressantes, puisqu'il est possible qu'elles aient influé sur les grands événemens qui ont bouleversé l'Europe; peut-être aussi auront-elles le mérite de faire connaître combien, en tout temps, cette malheureuse branche aînée des Bourbons fut mal entourée et mal conseillée.

» Mon père avait pour Louis XVI la plus haute vénération : cet le vénération était née de deux motifs, ou, si vous voulez, de deux principes. D'abord , il était profondément convaincu de la

vertu du Rai, et, eu outre, à cette conviction se joignait un sentiment de reconnaissance pour la justice qu'il lui avait rendue devant toute la cour. Voici dans quelle circonstance : Mon père avait été gouverneur des pages, et il était resté pauvre. Comme il revenait de passer cinq années en Suisse en qualité de chargé des affaires de France , sans qu'à l'exemple de tous ceux qui avaient occupé le même poste, il y eût augmenté ou fait sa fortune, un grand seigneur, je ne sais plus lequel, en prenait texte pour le tourner en ridicule.: « Taisez-vous, dit Louis XVI avec une brusque sévérité ; taisez-vous, monsieur; c'est le plus honnête homme de mou royaume, » On concevra , d'après cela , que le dévoûment de mon père à la personne de Louis XVI ait été sans bornes, et qu'il ait fait les tentatives les plus périlleuses pour sauver cet excellent prince; mais le dévoûment désintéressé n'est pas la vertu de ce siècle, où même on ne la comprend qu'à peine.

» Dès son arrivée à Turin, mon père, secrétaire du conseil des princes, fut, à ce titre, chargé

de toute ia correspondance politique. Ce fut en vain que son bon sens, sa connaissance des hommes et son instruction luttèrent contre les fausses idées que les émigrés grands-seigneurs qui entouraient le prince s'étaient formées de la révolution française; et malheureusement ces idées prévalurent : mon père était un trop menu personnage pour que les siennes fussent accueillies ou même mûrement examinées. Cependant le conseil avait décidé qu'il serait utile de Faire parcourir la France à un homme de cœur qui, ensuite, séjournerai! à Paris, d'où il rendrait compte de la véritable situation des esprits. Sur ce point, tout le monde fut d'accord ; mais quand il fut question de désigner l'homme courageux auquel cette périlleuse mission serait confiée, nul ne se présenta. Père d'une nombreuse famille dont il était Tunique soutien, Barthès seul accepta. 11 s'agissait de servir utilement Louis XVI, toute autre considération s'évanouit, il partit, et, certes, Jamais voyage ne fut plus dangereux. A Lyon, à Toulouse, à Caen, il échappa comme par miracle à une mort qui paraissait inévitable; rien n'ébranla

sa résolution. Ce fut lui qui détermina les Etals de Iîanguedoc et le parlement de Toulouse à protester contre le nouveau régime. Il arrive à Paris au moment où Mirabeau, était à l'apogée de son influence omnipotente. Comme littérateur, mon père avait connu Mirabeau. Il s'attache à cet homme extraordinaire, et parvient, après un mois de pourparlers, à lui persuader de servir la cause du Roi. Voici les propres paroles de Mirabeau à mon père : «Barthès, vous m'avez sub- » jugué. Voici mes conditions : j'ai trois cent » mille livres de dettes , il faut les paver, me » donner l'ambassade de Constantinople; et si » votre gouvernement ne voulait pas de moi pour » ambassadeur, il m'assurera trente mille livres » de rente sur les banques étrangères ; à ce prix » je balaie ^Assemblée nationale. »

» Ainsi parla Mirabeau à mon père; je ne sais jusqu'à quel point il lui eut été possible de tenir sa parole; mais s'il l'eût pu faire, Louis XVI était sauvé !

» Or, maintenant personne ne pourrait deviner quelle fut la réponse du conseil des Princes à ces

propositions que mon père s'était empressé de communiquer à Turin ; elle est curieuse, en vérité , et je la cite textuellement : Bar thés, hous vous avions donné ordre de ne 'négocier qu'avec des honnêtes gens,

» J'ajouterai ici une autre anecdote qui concerne mon père , et qui n'est guère moins extraordinaire : elle m'a été racontée par M. de Belleville, ancien intendant-général de la maison du comte d'Artois ; la chose eut lieu en sa présence.

» A son retour à Turin, mon père s'empressa d'aller rendre compte au comte d'Artois de tout ce qu'il avait fait en France. Après un récit fort détaillé, il insista vivement pour que les Princes rentrassent immédiatement en France, et se missent à la tète d'un mouvement national, ce qui seul, selon l'opinion de mon père, pouvait encore sauver le Roi. Le comte d'Artois, qui avait réellement de l'estime pour mon père, j'oserais dire une sorte de vénération, finit par lui dire : « Mon « cher Barlhès , allez prendre un peu de repos, » nous causerons de tout cela au conseil. » Comme il se relirait, arrivé à la porte de sortie,

il entendit le prince d'Hénin qui murmurait à demi-voix à l'oreille du comte d'Artois : Qu estce qu'il risque, celui-là? Dans son indignation, mon père revient sur ses pas, se place avec fierté face à face avec le prince d'Hénin, laisse tomber sur lui un regard de mépris, et lui dit : « Ce que » je risque, Monseigneur? Mon ruoi qui vaut » bien le vôtre. »

Cest une chose bien bizarre que l'organisation du cerveau humain. Comment se fait-il que me souvenant à peine de ce que j'ai fait hier, les souvenirs de mon enfance se dressent pour ainsi dire devant moi, et m'apparaissent simultanément? J'aurais quelque peine à dire le nom des rues où j'ai demeuré à Paris, à Munich, à Cassel, et je ferais au besoin le pian de la maison quoc-

çupait ma mère à Turin ; je vois notre ancien séminaire , j'en reconnais tous les compartimens, je puis à mon gré entrer au réfectoire, dans les salles d'étude, monter l'escalier qui menait au dortoir; je puis regarder encore au travers de la rue du séminaire, et plonger mes regarda de l'autre côté, dans les appartemens du palais Chablais ; j'irais machinalement me placer dans l'église de Saint-Laurent , cathédrale de Turin , devant le pupitre où je chantais comme enfant de chœur; à la rigueur je redirais ce que je fis alors durant toute une journée; les colonnes torses entourant le maître-autel sont devant mes veux : si je les

«y il

lève japerçois dans la tribune élevée la famille royale de Sardaigne écoutant le divin office avec un pieux recueillement ; l'encens que nous brûlions dans de magnifiques encensoirs d'argent parfume encore pour moi l'air que je respirais dans le saint lieu, et j'ai toujours pour le saintsuaire déposé sous le maître-autel dans un tabernacle d'or la même vénération que j'avais alors. Et quand mon esprit se reporte vers ces temps écoulés, et déjà si anciens, je suis heureux de mes

illusions passées, et pourtant j'ai commencé bien jeune à connaître le malheur.

Je venais d'accomplir ma keîiltfrtïe année ; selon le vœu de mes parens, et sous les auspices de madame Félicité de Savoie , je me disposais à partir pour Bologne, afin d'y perfectionner mon éducation musicale, quand tout-à-coup nous apprîmes que la guerre venait d'être déclarée entre la République française et le royaume de Sardaigne trop faible pour résister aux armées que commandait le général Bonaparte. La marche du grand général fut triomphale ; la famille royale éplorée se retira dans l'île de Sardaigne, et nous perdîmes tout excepté le courage et l'espérance en perdant notre noble protectrice. Il n'y avait plus pour nous que de vagues incertitudes dans l'avenir; nous étions notés comme partisans du pouvoir déchu , comme ayant soutenu la cause des émigrés, si c'est soutenir une cause que de consoler ceux qui en sont victimes. Dans ces douloureuses circonstances , ma mère , femme d'un grand courage, d'une résolution prompte , capable de prendre hardiment un parti décisif,

nous annonça un beau jour que uous allions tous partir pour la France. Nous partîmes en effet selon sa volonté, mais non pas toute la famille ; le premier convoi fut composé de ma mère, de moi, de ma sœur aînée, de mon frère et de M. de Meuni.., émigré. On verra bientôt quelles tribulations nous causa sa présence parmi nous. Voulant absolument revoir sa patrie, ne fut-ce que pour y mourir, comme j'aspire maintenant à revoir la mienne, M. de Meuni.. avait obtenu un passeport suisse. Comme il ne jouait pas trop mal du violon, nous le fîmes passer pour un musicien qui voyageait avec nous pour faire sa partie (ians les concerts que nous nous proposions de donner sur la route. Telle était en effet notre unique espérance pour arriver au terme de notre voyage. .

Que l'on se moque de moi tant qu'on voudra, qu'on dise que je suis superstitieux, j'y consens ; mais je ne saurais taire l'espèce de répugnance que j'ai toujours eue à entreprendre quelque chose un vendredi. Là-dessus je donne cartes blanches à tout le monde ; mais je n'ai point ou-

blié que ce fut un vendredi que nous quittâmes Turin. Je ne sais que! pressentiment semblait m'averlir de ce que ce jour pouva-t avoir de néfaste pour nous, mais je me rappelle parfaitement que quand le jour de notre départ fut fixé, je priai, je suppliai ma mère de l'avancer ou de le retarder de vingt-quatre heures. 31a mère , audessus de tous les préjugés, se moqua de moi, et nous partîmes au jour qu'elle avait déterminé. Nous montâmes dans un voiturin, seule manière alors de voyager en Piémont, et certes ce n'est pas un mode de transport très-expédilif. Le premier jour nous allâmes à Racconiggi, où s'élève le magnifique palais de campagne des princes de Carignan, et dont Le Nôtre a dessiné les vastes jardins. Ainsi nous n'avions fait que huit lieues. Le second jour nous atteignîmes Coni> ville alors très-fortifiée , mais qui n'avait été qu'une faible barrière pour arrêter les armées françaises ; et le troisième jour, c'est-à-dire le dimanche , nous couchâmes à Limon , petit bourg assis au pied méridional du Col-de-Tende.

Qui n'a entendu parler du Col-de-Tende, de

ces Alpes maritimes si sauvages, si abruptes, si pittoresques, et qu'il était dans ma destinée de traverser deux fois, mais dans des circonstances bien différentes et à dix années de distance! Quand nous affrontâmes pour la première fois ses soixante et onze montées, repliées, pour ainsi dire, les unes sur les autres, le Col-de-Tende et le village du même nom, que Ton trouve au bas de la descente, du coté de JNice, étaient infestés de brigands connus sous la dénomination de Barbets. Ils étaient au nombre de cinq cents environ. C'était un ramas de déserteurs piémontais et génois, de voleurs, de bandits de toute espèce, et qui assassinaient les voyageurs pour les dévaliser, sous le prétexte honnête de faire bonne guerre à ce qu'ils appelaient les jacobins , c'està-dire à tous ceux qui étaient bons à voler.

J'ai dit que nous étions arrivés à Limon le dimanche au soir. Nous devions nous remettre en route le lundi de grand matin , car c'est une longue et ru cle journée que de gravir d'un côté et redescendre de l'autre le Col-de-Tende. Pendant la nuit, je pus à peine dormir, et le peu de sommeil

qui vinl par intervalles fermer mes yeux fu. troublé par des rêves affreux. Je ne saurais expliquer ce qui se passait en moi; on verra dans la suite de ces Souvenirs quelques circonstances qui prouvent que dans l'occasion je ne suis certainement pas plus pusillanime qu'un autre; mais j'étais sous le charme funeste de pressentimens si affreux que, quand nous allâmes entendre la messe avant de monter dans le voiturin, il me fut impossible de rester à l'église.

A six heures nous nous mimes en route. A peu de distance, de l'un et de l'autre côté des sinuosités de la voie frayée, je vis des osseméns humains et des débris de corps fraîchement mutilés; je demandai au voiturier ce que cela signifiait, il me répondit qu'il n'en savait pas là-dessus plus que moi, et il ne me parut pas plus rassuré que nous ne l'étions nous-mêmes, mon frère, l'émigré dont j'ai parlé et moi, qui étions a pied pour monter le raide escarpement de la montagne. Nous marchions à peu près depuis cinq heures quand nous atteignîmes le sommet du Co!-de- Tende, où règne un plateau un peu moins

étendu que celui qui couronne les hauteurs du Monl-Cenis-, et où l'on ne trouve pas, comme an Mont-Cenis, un hospice ouvert aux voyageurs. Pour faire ce trajet d'un quart de lieue au plus , nous remontâmes en voiture. A peine étions-nous assis sur nos banquettes, que nous entendîmes crier : Ferma! fermai Arrêtez ' arrêtez! Dans le premier moment je crus qu'on voulait nous demander nos passeports. Je descendis précipitamment, et je me trouvai en face de trois hommes armés de fusils dont les canons étaient dirigés sur moi. Ces trois hommes étaient masqués. En me tenant toujours couché enjoué, ils m'ordonnèrent de faire descendre toutes les personnes qui étaient dans la voiture : ce que je fis immédiatement, car il ny avait pas moyen de parlementer avec de pareils hommes. Alors ils s'emparèrent de tous nos effets, qu'ils éparpillèrent sur la terre ou plutôt sur la neige , et ils nous firent mettre à genoux, mon frère, l émigré et moi, pour nous fusiller. La position n'était nullement rassurante, et Ton pourrait à moins avoir quelque rancune contre les vendredis. Cepen-

dant, ils se laissèrent fléchir par les cris et les larmes de ma mère et de ma sœur, dont il me serait impossible de peindre le désespoir; ils se contentèrent de leur arracher leurs boucles d'oreilles, leurs bagues et les autres menus bijoux qu'elles pouvaient avoir sur elles; ensuite, ils nous firent déshabiller, mon frère et moi, ainsi que notre compagnon de voyage, et nous dépouillèrent si bien que nous étions presque nus ; après quoi, ils nous permirent de remonter en voiture, ce que nous fimés après l'avoir échappé belle. Nous ne songeâmes pas même à nous plaindre du froid qui était excessivement vif, mais je pus apprécier l'admirable présence d'esprit de ma mère. Pendant que ces honorables Barbets procédaient à notre dépouillement, ma mère fit avec tant de subtilité l'échange d'un sac déjà en leur possession contre un autre qui avait échappé à leurs investigations , qu'ils ne s'en aperçurent pas. Elle leur reprit un sac contenant quelques pièces d'or, et substitua en son lieu un sac rempli seulement de bonbons. Grâce à cet échange, nous nous trouvâmes encore en posses-

sion d'une somme d'argent suffisante pour pouvoir atteindre la frontière de France qui , si ma mémoire n'est pas infidèle, était alors fixée à un village nommé Sospello. C'est un des lieux les plus pittoresques des Alpes maritimes , mais je me réserve d'en parler avec un peu plus de détails quand je serai à l'époque de notre voyage de Nice à Turin avec la princesse Borghèse, voyage qui ne fut pas tout- à-fait la contre-partie de celui dont je m'occupe en ce moment.

En arrivant à Sospello, notre premier soin fut de faire notre déclaration au commandant du poste français. Nous eûmes le bonheur trèsgrand, dans l'état de dénuement où nous étions réduits , de trouver là deux malles pleines d'effets que nous avions envoyées de Limon à dos de mulets , et qui avaient heureusement échappé aux rapines des Barbets. Peu rassurés sur la route qui nous restait à parcourir, et que les brigands sillonnaient de toutes parts, nous priâmes le" commandant de nous faire escorter par quelques soldats français jusqu'à ce que nous eussions franchi le revers des montagnes dans

lesquelles nous nous trouvions engagés : ce qu'il fit avec une extrême obligeance.

A peine nous nous fûmes remis en route, que nous eûmes à soutenir les assauts d'un orage épouvantable, d'un de ces orages que ne connaissent point les habitans des plaines ; une nuée noire couvrait le vallon dans lequel nous cheminions, un vent violent la poussait contre les flancs escarpés de l'espèce d'entonnoir où nous étions comme étouffés. Il eût fait presque nuit, si la fréquence des éclairs n'eût incessamment éclairé cette scène qui pouvait donner une idée du déluge ; les arbres déracinés tombaient autour de nous et entravaient la route ; quand la nuée se fut déchirée avec un horrible fracas, des torrens de pluie et de grêlons énormes eurent en un instant entraîné les terres riveraines de la Roja, torrent implacable qui semblait menacer les rochers au sommet desquels s'élève le fort Saorgio. La voie sur laquelle nous ne roulions qu'à peine fut tellement inondée, qu un moment il nous fut également impossible d'avancer et de reculer, et notre voiture éprouvait des secousses si violentes ,

qu'elle aurait été infailliblement jetée dans le torrent, sans la courageuse assistance des soldats français qui nous servaient d'escorte. Ces braves soldats se mirent dans l'eau jusqu'à la ceinture pour étayer le voiturin et l'empêeher de céder aux efforts de l'eau, qui se précipitait par des ravines du baut de la montagne. Enfin, grâce à leur généreux dévouement, nous échappâmes à un danger non moins imminent que celui auquel nous avions été exposés la veille au milieu des Barbets. Après mille et mille tribulations, nous sortîmes de ces horribles chemins, nous gagnâmes la voie facile qui conduit à Scarena, et, de là, nous roulâmes vers Nice, comme on roule sur la route de Paris à Saint-Cloud. Ces braves soldats qui nous avaient rendu un si grand service ne montrèrent pas moins de désintéressement qu'ils n'avaient montré de courage : quand nous voulûmes leur offrir une trop légitime gratification, ils la refusèrent absolument, nous disant : « Gardez ce qui vous reste, vous avez déjà » été assez malheureux d'être volés par les Bar-

» bets. »

Nous voilà donc à Nice, dans cette ville qui s étend le long de la mer, enveloppée d'une ceinture d'orangers, et qui, plus lard, deviendra pour moi la première ville du monde dans mes souvenirs. En arrivant , nous nous hâtâmes de nous présenter chez le général français qui en avait le commandement ; c'était, je crois, le général Puget; près de quarante années n'ont point effacé de ma mémoire l'excellent accueil qu'il nous fit. Un très-heureux hasard nous fit rencontrer chez lui une belle et noble dame piémon-

taise, la comtesse de V a. Elle était dans tout

l'éclat de la jeunesse et de la beauté, dans cet âge d'étourdissement où, trop souvent, les femmes comptent pour rien leur avenir. Comme plusieurs autres de ses compatriotes que je pourrais citer, la belle comtesse avait cédé aux séductions d'un général que la victoire avait plus d'une fois favorisé, et dont les manières aimables ne participaient point de la stoïcité républicaine; enfin, elle avait quitté son mari et sa famille pour suivre le général à Nice, où elle faisait les honneurs de sa maison avecunegrâce toute séduisante. Cette

rencontre fut une bonne fortune pour nous, car l'alliance de la comtesse avec un général français ne lui faisait point dédaigner ses compatriotes, et sans ses bons offices, je ne sais pas ce qu'il en serait advenu de l'émigré que nous avions, comme on l'a vu, qualifié de professeur de musique.

Conformément aux formalités exigées par les lois françaises, et que l'on faisait observer alors avec une extrême rigueur, nous dûmes nous présenter à la municipalité de Nice pour y faire viser nos passeports. Le visa des nôtres n'éprouva aucune difficulté ; mais il n'en fut pas de même de celui de notre malheureux compagnon de voyage. Lorsqueson tour fut venu,nevoilà-t-ilpasquel'employé préposé à l'examen des passeports prétend trouver quelques irrégularités dans son signalement: et comme alors les autorités n'v allaient pas de main morte, on lui contesta d'abord la nationalité suisse dont il s'était emparé. Là-dessus, notre homme, encore vif quoique âgé de soixante ans, se fâcha tout rouge.

— Je suis si bien Suisse, s'écria-t-il, que, si

vous me tracassez encore, j'en écrirai aux treize cantons.

A ces mots , le commis aux passeports rétorqua son assertion par cet argument alors toutpuissant, et surtout fort dangereux :

— Ah ! ah ! je vois ce que c'est ; vous êtes un prêtre émigré; vous avez un faux passeport, et je vais vous faire conduire en prison, où vous resterez jusqu'à ce que j'aie pris des renseignemens sur votre compte.

Le pauvre émigré criait de plus belle, et menaçait de ses treize cantons, et nous, fort sottement sans doute, nous pleurions ; mais il nous était impossible de retenir nos larmes à l'aspect du danger qui menaçait notre ami. Il n'en fut pas quitte pour la peur; car, en dépit des treize cantons, l'homme aux passeports fit appeler une escouade de soldats, et fit conduire le prétendu Suisse en prison. S'il eût été reconnu, si son déguisement eût été constaté, il y allait de sa tête.

Sans perdre une minute, je courus chez notre belle compatriote, et je la suppliai de s'intéresser

au sort du malheureux émigré, et d'intercéder pour lui auprès du général Puget, afin qu'il le Ht sortir de prison. Je fis un de ces mensonges qui ne pèsent jamais sur la conscience ; je soutins avec toute la hardiesse dont j'étais capable qu'il était bien effectivement professeur de musique, et pour prouver la vérité de ce que je disais, je vantai son talent sur le violon, et le général étant survenu au milieu de mes sollicitations, je le priai de permettre que nous vinssions faire de la musique chez lui le soir même , l'assurant qu'alors il pourrait juger si le prisonnier n'était pas réellement un professeur fort distingué.

Tout alla au gré de mes vœux ; le général eut la bonté de donner les ordres nécessaires pour que M. de Meuni.. fut immédiatement rendu à la liberté, et, le soir, nous organisâmes un concert où il fit sa partie tant bien que mal; mais, comme nous ne lui laissâmes pas exécuter de solo, ma sœur, qui jouait déjà très-bien du violon, et moi, nous couvrîmes de notre mieux ce qu'il y avait de peu professoral dans son jeu. iMa sœur avait

pris des leçons du fameux Pugnani, noire compatriote.

Pendant notre séjour à Nice, nous donnâmes plusieurs concerts qui furent très-suivis ; notre extrême jeunesse faisait que tout le monde s'intéressait à nous. Parmi les personnes auxquelles nous dûmes alors une reconnaissance particulière pour tous les bons offices qu'ils nous prodiguèrent, je dois citer MM. Defly, banquiers, grands amateurs de musique, qui vinrent, peu de temps après, sétablir à Paris, où j'eus le plaisir de les voir souvent. Quant à notre professeur suisse, nous le laissâmes à Nice en pleine liberté ; jamais, depuis, je n'en ai entendu parler. Pour nous, après un séjour de quelques semaines, ma mère prit la résolution de continuer notre route, et de nous rendre, par mer, à Marseille. Nous prîmes notre passage sur un bâtiment de commerce où il y avait un très-grand nombre de passagers. Le capitaine nous ayant assuré que notre traversée serait l'affaire de vingt-quatre heures tout au plus, nous n'avions fait des provisions

que pour deux jours; mais le capitaine avait compté sans le vent, et comme, malheureusement, il n'en faisait pas du tout, nous restâmes plusieurs jours en panne.

Dès le premier jour de notre embarquement, je remarquai à bord, parmi les passagers, une certaine quantité de militaires passagers comme nous , mais qui n'avaient point fait de provisions pour leur traversée. Plein du souvenir des services que nous avaient rendus leurs camarades quelques semaines auparavant, je fis connaissance avec eux afin de pouvoir leur offrir de partager ce que nous avions. Je ne rapporterais pas cette circonstance bien puérile, si nous n'eussions manqué de devenir victimes de notre générosité ; qui le croirait , en vue des côtes d'Italie et des côtes de France, peu s'en est fallu que nous ayons été pris pgr la famine ; le fait est que, sur l'assertion du capitaine, les plus prudens ne s'étaient munis de vivres que pour deux jours, et c'est ce que nous avions fait. Aussi, le troisième jour, commençâmes-nous à nous inquiéter 3 nous demandâmes au capitaine quand il

pensait que nous arriverions enfin à Marseille, et sa réponse, en ces circonstances, n'avait rien de rassurant. Il nous donnait encore la perspective de soixante heures de navigation, et nous nous disposions à nous croire aux derniers jours de la semaine sainte, pour que, du moins, notre jeûne forcé nous fût compté dans l'autre monde ; joignez à cela que nous étions toujours sur le quivive par la crainte des corsaires anglais et barbaresques qui sillonnaient incessamment cette partie de la Méditerranée, de sorte que nous étions obligés de louvoyer le long des côtes. Je ne cessais d'invectiver le capitaine, mais il était aussi impassible que les statues du Céramique, quand Diogène leur demandait l'aumône pour s'habituer, disait-il, à l'égoïsme des Athéniens. Cependant la faim, qui n'est pas toujours une mauvaise conseillère, m'insinua, celte fois, le conseil de changer de manœuvre auprès du capitaine, et bien m'en prit; par des manières plus conciliantes, j'obtins de lui qu'il nous cédât une partie de ses propres provisions qui, à la vérité, consistaient uniquement en haricots, sur lesquels les

vers avaient prélevé une forte dîme, mais cela ne nous fut pas moins d'un grand secours , car il n y avait plus absolument rien à bord. Si j'avais connu alors l'opéra ftAzémia, j'aurais chanté de bon cœur : Voyage, voyage, désormais qui voudra! Mais, enfin, rien n'est comparable à la vue du port pour faire oublier les fatigues et les ennuis de la mer, et nous arrivâmes à Marseille après cinq jours de navigation.

Je ne ferai point ici une description de Marseille; je ne m'arrêterai même point aux sensations que j'éprouvai en voyant pour la première fois cette ville qui passe pour la plus vieille ville de France. Il y a d'ailleurs dans la vie des intérêts qui n'ont rien de poétique, et qui préoccupent l'esprit avant tout : je veux parler de la nécessité de vivre, et cette nécessité se faisait

sentir. Il nous fallait, comme à Nice, donner des concerts, et le tout pour conquérir la possibilité d'en aller donner ailleurs, et, de proche en proche, gagner ainsi Paris , la seule ville du monde où un talent reconnu soit une propriété aussi réelle que des terres et des maisons dont on n'aurait que la jouissance viagère. Cette manière de voyager ne serait pas sans charme si Ton était sans souci du lendemain ; et puis, sur son chemin on fait des connaissances utiles et agréables ; on plante des jalons sur son avenir ; on se prépare des rencontres fortuites, et qui, après un certain temps , rajeunissent en rappelant d'anciens souvenirs ; en outre, on est toujours muni de ces passeports sociaux, de ces brevets de bienvenue et de bon accueil que l'on appelle des lettres de recommandation, et que Ton renouvelle de ville en ville. Nous étions abondamment pourvus de ces lettres que la poste proscrit en vain dans l'intérêt du fisc, et nous leur dûmes, à Marseille, l'excellent accueil que nous firent la famille Borelli et celle de M. Penna; ce dernier était fort bon musicien ; je ne saurais dire avec

quelle active bienveillance il recueillit de nombreuses souscriptions pour nos soirées musicales.

En quittant Marseille nous visitâmes successivement Nîmes, Lyon, Chambéry, où je me retrouvai presque dans ma patrie , Genève la pédante, Lausanne, Fribourg, Grenoble, Montpellier. Dans cette dernière ville nous fîmes un séjour plus prolongé que nulle part ailleurs. Nos concerts furent extrêmement suivis ; les habitans nous prirent sous leur protection spéciale, et j'aurais de grand cœur consenti à vivre sous ce climat favorisé- du ciel, dans ce pays où les femmes sont si belles, et où l'on retrouve toute la vivacité italienne. Là, j'eus le bonheur de revoir madame de Portalès, que j'avais connue à Turin étant encore mademoiselle de Montpezat, à l'époque où toute sa famille avait émigré en Piémont. Elle était rentrée en France depuis un an, faveur qu'elle avait due à sa parenté avec le directeur Barras. M. de Portalès était un des plus riches propriétaires de Montpellier; son âge passait quatre-vingts ans , et mademoiselle

Hortense, quand elle l'épousa, n'avait pas encore atteint sa dix-huitième année. Une. telle disproportion d'âge a quelque chose de pénible, de fatigant pour les spectateurs de ces sortes d'unions ; elles mettent de la tristesse dans Famé, et lorsque soi-même on est très-jeune , enclin à la tendresse, on fait involontairement un retour sur soi-même, et pour peu alors que l'on se compare, on ne triomphe que difficilement d'un mouvement de vanité qui dégénérerait aisément en audace. La vérité est que, malgré ma timidité naturelle, je ne pouvais détourner mes yeux de la ravissante figure de mademoiselle de Montpezat ; ce fut mon premier amour, et comme c'est aujourd'hui la première fois que j'en fais laveu, je ne pense pas qu'il y ait d'indiscrétion. Quel contraste entre la femme et le marii Je vois encore l'une svelte, simple, naïve, bonne, gaie comme un enfant; et l'autre gros, court, petit, ramassé comme les chanoines de Boileau, borgne; on eut dit que le seul œil qui lui restait, tout bordé d'écarlate et toujours larmoyant, ne lui avait été conservé que pour pleurer celui qui lui manquait.

Impotent de tous ses membres, on le roulait à table dans un fauteuil ; un domestique lui mettait sa serviette; mais dans ce corps où la vie n'existait plus que sous condition, il y avait encore de la place pour l'amour, et même pour la jalousie. Il avait consenti à ce que sa jeune épouse fit le voyage de Paris pour y voir sa famille récemment revenue d'émigration; mais deux jours s'étaient à peine écoulés que, ne pouvant plus souffrir les ennuis de l'absence, il se fit hisser dans une voiture, et se rendit en toute hâte dans la capitale.

Les poètes, les peintres, les musiciens savent combien est grande la puissance d'une femme que l'on aime, l'influence que sa vue exerce sur nos compositions, alors surtout que le secret de nos sentimens est enchaîné par le respect; on charge son art d'une témérité que l'homme n'ose pas avoir. Pour moi, je me rappelle avec quelles délices je composai la musique de la romance comprise dans mon second recueil , et qui commence ainsi : De nos amours abandonne l'asile; j'étais à Montpellier alors, je voyais presque tous

les jours madame de Portalès, et. ce fut sous son inspiration que je composai ce chant dont l'expression même ne me satisfaisait quà peine. Nous avions quitté Montpellier un peu avant l'époque du voyage de madame de Portalès à Paris ; et je me rappelle très-bien que ce fut à ses conseils que nous dûmes de venir tenter les chances de la grande ville plus tôt que nous ne nous proposions de le faire ; elle nous munit, avant notre départ, de nombreuses et très-pressantes lettres de recommandation pour sa famille.

A Lyon, nous fûmes présentés chez M. de Vauvilliers, où l'on recevait beaucoup de monde, et où régnait l'amour de tous les arts ; nous allâmes passer quelques jours au château de La Barollière, qui lui appartenait , et dont il faisait, par son accueil bienveillant et ses bonnes manières, un séjour vraiment enchanteur. Mademoiselle de Vauvilliers s:est distinguée depuis dans la culture des lettres : c'est a elle que l'on doit le poëme de Jeanne (T Albret> dont le succès a constaté le mérite.

De Lyon nous nous rendîmes directement à

Dijon, où nous fumes parfaitement accueillis ; nous y reçûmes surtout des témoignages de bonté de la famille V — Mademoiselle V.... chantait fort bien, et était déjà très-forte sur le piano. J ai eu l'honneur de la revoir depuis à Paris, mariée à M. de Romans, dont la fille a épousé M. Bacot, ancien membre de la Chambre des Députés, et qui a joint à son nom celui de sa femme.. M. V était, lui, un amateur fort distingué sur le violon.

Tandis que je marchais plein d'espérance au devant d'une fortune douteuse, mais que je ne pouvais demander qu'à l'art auquel j'avais consacré mes études, de grandes illustrations, de brillantes existences, brisées par la révolution, y cherchaient aussi un refuge contre des adversiiés imméritées. Combien d'émigrés ont dû à la musique un allégement à leur infortune î L'Angleterre conserve encore le souvenir de la harpe du chevalier Marin, de celle du comte Frenck OEguertv, et de la lyre d'Apollon qu'inventa à Londres le comte de Monlbrun, et qui était si harmonieuse entre ses mains. Que de femmes ,

qui n'avaient étudié le piano , exercé leur voix que pour ajouter au charme de la société, dont elles étaient l'ornement, se sont trouvées heureuses de s'en faire une honorahle ressource! Au nombre de ces dernières, qu'il me soit permis de citer la fille de la marquise de Saint-Blin , avec laquelle nous nous trouvâmes, sinon en rivalité, au moins en concurrence , pour donner des concerts à Dijon. Sa mère, autrefois fort riche, venait de rentrer en France ; tous ses biens avaient été vendus , et le malheur avait réduit mademoiselle de Saint-Blin à faire ce que nous faisions nous-mêmes dans l'espoir de nous créer un avenir. Ces dames vinrent nous voir, et nous prièrent de nous faire entendre dans un concert qu'elles se proposaient de donner à leur bénéfice. Nous mîmes, comme on peut le croire, beaucoup d'empressement à faire ce qu'elles désiraient , a l'exception toutefois de l'offre qu'elles nous firent de partager avec elles le montant de la recette. Mademoiselle de Saint-Blin était un modèle de vertu : long-temps elle s'est dévouée au soutien de sa famille ; mes sœurs ont pris de ses leçons

de piano , dont elle n'a cessé l'enseignement qu'en 1814, lorsque son oncle, le comte de Ch. . . , fut nommé gouverneur des Tuileries, immédiatement après le retour de Louis XVIII. Depuis, elle a du avoir sa part du milliard que nous avons donné aux émigrés.

IT

En quittant Dijon, sans nous arrêter nous vînmes à Paris, la ville des espérances et trop souvent des mécomptes. Un peu enclin a la superstition, je tirai bon augure du nom de l'hôtel où le hasard nous fit descendre : nous nous en étions rapportés sur ce point à l'indication du conducteur de la diligence. Il nous conduisit à l'hôtel de la Providence. Nous quittâmes au bout

de quelques jours cet asile momentané, pour nous établir rue du Cherche-Midi, dans l'ancienne maison des Prémontrés. Je me rappelle que nous avions au quatrième étage un logement assez spacieux pour le prix modique de trois cents francs par an. Au-dessus de nous étaient des chambrettes, de Tune desquelles j'entendis s'échapper quelques sons d'une très-vieille harmonie. Chaque soir, entre neuf et dix heures, la même musique recommençait et se prolongeait quelquefois assez avant dans la nuit. C'était de très-vieux airs que Ton exécutait, et au son criard de l'instrument qui leur servait d'organe, je reconnus, à n'en pas douter, une épinette qui datait peut-être de la minorité de Louis XV. Curieux de savoir quelle était la personne qui charmait ainsi ses loisirs, je montai au cinquième, et me présentai comme un confrère en harmonie. Je fus reçu par une vieille dame dont la figure annonçait au moins soixanle-quinze ans, mais qui avait conservé, sous des dehors plus que modestes, ces manières affables que donne l'usage du grand monde , et cette politesse de bon goût

qui dénote dès le premier abord les gens vraiment comme il faut, J étais chez la marquise de Saint-Simon. Elle me dit que la musique, qu'elle avait eu le bonheur d'apprendre dans sa jeunesse , était devenue sa seule consolation , et qu'elle se plaisait surtout à se rappeler les airs qui avaient vieilli avec elle. Rarement j'ai rencontré dans ma vie une femme plus aimable que madame de Saint-Simon , et malgré les sons peu orthodoxes de son épinette maudite, j'ai bien souvent préféré sa société à des réunions jeunes et brillantes.

Parmi les lettres de recommandation dont j'étais porteur pour les notabilités musicales, j'en avais une à l'adresse de l'un des inspecteurs du Conservatoire de musique. Notre installation faite, je me hâtai de la présenter h M. l'Inspecteur, et je lui dis que mon plus grand désir serait d'entrer au Conservatoire. Sur ma demande, les inspecteurs se réunirent en comité, et, à un jour Rxé, me firent comparaître devant eux pour m'entendre et juger de quoi j'étais capable. On me donna une partition de Mozart à exécuter

alla prima vista sur le piano , et différens morceaux de basse chiffrée. J'eus lieu de croire que je ne m'en étais pas mal tiré, car ces messieurs me demandèrent de quelle école je sortais ; je leur déclinai le nom de l'abbé Ottani, et, après force complimens, ils me dirent que je pouvais choisir la classe que je voudrais. Je fus tellement surpris de cette conclusion que, peu modestement peut-être, je ne pus m'empècher de leur répondre que j'étais venu 'd'Italie en France non pour apprendre la musique, mais pour l'enseigner. Depuis, il ne m'est jamais venu à l'idée de solliciter aucune grâce au Conservatoire. Je me résignai facilement à ne chercher des encouragemens que dans le monde, et auprès du public qui couronna mes efforts en se rendant en grand nombre aux premiers concerts que je donnai, et je fus assez heureux pour voir bientôt la mode les prendre sous sa protection.

C'est de l'année 1799 que je dois dater le commencement de ma carrière musicale à Paris. Alors nous étions tous réunis ; mon père , mes deux plus jeunes sœurs et mademoiselle Bourgoing,

l'émigrée de la suite de madame de Provence dont j'ai parlé , étaient venus nous rejoindre. Ainsi, notre famille se composait de huit personnes , qu'il fallait nourrir, loger, habiller, sans compter l'éducation qu'il n'était pas moins essentiel de donner à mon frère et à mes sœurs» La Providence m'a été en aide. Nous primes alors un logement plus vaste, rue Basse-du-Rempart, près de la Madeleine. Je ne passe jamais devant le petit escalier qui conduisait a ma salle de concerts, sans me rappeler le temps où cette salle, quoique fort spacieuse, était souvent beaucoup trop étroite pour l'affluence des souscripteurs ; là, je puis le direr et invoquer le témoignage de toutes les personnes qui se rappellent cette époque, là se réunissait chaque décadi dans la matinée l'élite de la société parisienne, et , en outre de mes concerts, j'étais déjà fort occupé. Combien j'étais heureux de voir la faveur du public encourager mes efforts ! car, je puis sans vanité trancher le mot, au bout d'un an j'avais la vogue, et à dix-huit ans ce n'est pas une petite affaire dans une ville comme Paris, où l'on a à lutter contre

tant de dangereuses concurrences. Et puis, comme j'étais reçu par ma famille quand je rentrais chez moi!... Oh! que cela donne de courage!

Outre l'avantage positif que je retirais de mes concerts, ils étaient encore pour moi d'une utilité non moins grande; ils contribuaient a me faire connaître, à augmenter le nombre des élèves qui prenaient de mes leçons, et dès l'année 1800, je vis que je pourrais suffire aux charges que je m'étais si volontiers imposées. Comme en arrivant en France je ne savais pas un mot de français, il fallut bien que,- malgré mes occupations musicales, je trouvasse le temps d'étudier une langue dont la connaissance me devenait chaque jour de plus en plus indispensable; je pris pour cela sur mes nuits, et consacrai à la lecture tous les instans dont je pouvais disposer. De cette vie si occupée, il est résulté pour moi une chose que je serais tenté dappeler un malheur ; c'est l'impossibité de rester un moment à ne rien faire sans éprouver un insupportable ennui.

Ce fut en 1 800 que je commençai à composer

des romances. IN 'ayant poinl de poêle à ma disposition comme j'en eus bientôt après , je m'essayai d'abord sur des paroles de Florian ; je vendis mes deux premiers recueils à Pleyel; le premier était dédié à mademoiselle, ou, comme il fallait dire alors , à la citoyenne Clémentine de Montpezat, sœur cadette de madame de Portalès , et le second à madame Léopold Berthier, qui fut une de mes premières et meilleures élèves ; elle chantait très-agréablement, et surtout avec une expression pJeine de charme. Il y avait je ne sais quel accord entre son regard et le son de sa voix ; sa voix s'est évanouie, mais son regard est encore vivant , et l'on peut dire immortel, dans le taûleau de Gros l. Mes deux premiers recueils furent publiés avec un nombre considérable de fautes, même contre la prosodie ; je ne savais pas assez le français pour les corriger.

En 1802, je fus présenté dans une bonne et spirituelle famille, chez M. de Montcloux qui, précédemment, avait été fort lié avec Dellamaria. .

' Le portrait de madame La Salle regardant le buste de son mari.

Peu d'années auparavant , ce compositeur modèle avait fait, en France, une espèce de révolution musicale; partout on chantait ses airs si mélodieux du Prisonnier et de l'Opéra-Comique. Dellamaria, m'a~t-on dit, avait caractérisé de musique révolutionnaire l'essai que l'on avait fait, en 1793, d'introduire trois trombones dans un orchestre; que dirait-il donc aujourd'hui? que dirait Garai, le musicien par excellence, ou plutôt la musique elle-même , lui qui disait qu'on ne pouvait pas juger du talent d'un chanteur sans l'avoir entendu chanter dans la chambre d'un malade sans l'éveiller?

M. de Montcloux avait confié à Dellamaria un opéra en trois actes intitulé : la Fausse Duègne. La mort vint le surprendre au milieu de ses travaux, et sa partition resta inachevée ; la musique des 4eux derniers actes manquait totalement. Ce fut dans ces circonstances qu'ayant été invité à passer la soirée chez M. de Montcloux, et lui ayant fait entendre plusieurs morceaux de ma composition, entre autres un trio italien que, par parenthèse, je chantai tout seul, il me pro-

posa de terminer l'œuvre commencée par Dellamaria. Je ne puis oublier que M. de Norvins, qui se trouvait là, l'y engagea fortement, en disant de moi des choses trop obligeantes pour que j'ose les rapporter ici. J'eus donc l'opéra de la Fausse Duègne à finir. J'étais d'une joie si grande, que, de toute la nuit, il me fut impossible de dormir. J'allais donc être joué sur un des grands théâtres de Paris ! Je faisais déjà des rêves de gloire et de bonheur ; aussi, avec quelle ardeur je me mis à l'ouvrage ! Quelques jours après, je fus présenté à Elleviou, l'acteur à la mode et personnage toutpuissant dans les coulisses. Il me témoigna beaucoup d'intérêt, et parut très-satisfait de i'air que j'avais composé exprès pour lui: Par les égards, par les plaisirs. Je m'étais particulièrement efforcé de mettre, autant que possible, ma partition d'accord avec le sens des paroles, ce qui me semble le but vers lequel doit tendre tout compositeur d'opéras. Madame Saint-Aubin, qui devait remplir le rôle delà fausse duègne, me dit de la manière la plus aimable, à la répétition générale, que j'avais bien réussi. J'étais enchanté du juge-

ment porté par une femme de beaucoup d'esprit , mais il y avait encore le grand tribunal à affronter. Le jour de la première représentation, j'étais plus mort que vif : l'ouvrage eut du succès, et mon nom commença à se répandre dans Paris.

Ce fut peu après la représentation de la Fausse Duègne, que je composai le cinquième recueil de mes romances, dans lequel se trouve II est trop tard. Je raconterai ici, pour la consolation des jeunes gens qui se plaignent de ce qu'on ne rend pas assez promptement justice à leurs premiers travaux, quel fut le sort de cette romance.

Je la vendis à M. Leduc, marchand de musique , moyennant la somme de cent vingt francs en musique, ce qui ne faisait, en réalité, que soixante francs en argent. Depuis, M. Leduc m'a avoué qu'avec la seule romance 77 est trop tard 9 il avait gagné plus de vingt mille francs. Dans les arts comme dans la littérature, c'est beaucoup moins la valeur des choses que Ton paie que la réputation des auteurs, et cela n'est point injuste, car il faut avoir bien fait pour

avoir bonne réputation. Le général comte de Ségur, ayant été prisonnier en Russie après la désastreuse campagne de Moskou, m'a dit qu'il avait entendu chanter // est trop tard en Sibérie.

Quelque prédilection que Ton ait pour ses enfans, il faut prendre garde de fatiguer ceux qui ne sauraient leur porter l'intérêt qui résulte de la paternité. Je n'enregistrerai donc point ici la nomenclature de mes travaux ; je rappellerai seulement ceux de mes ouvrages auxquels se rattachent quelques circonstances particulières ; ainsi je me contenterai de dire que mes recueils de romances, six et sept, furent dédiés à deux daines alors fort célèbres, mais diversement connues. L'une était madame de Vaudey, qui habitait le joli petit château de la Tuilerie près d'Auteuil, où venait fort assidûment le duc de Choiseul. On sait que madame de Vaudey, après avoir tenu quelque temps un grand train de maison à Paris, devint dame de compagnie de l'impératrice, Joséphine, et rentra tout-à-coup dans l'obscurité. L'autre dame était la femme dun riche banquier,

mais elle était réellement née pour être princesse, tant à cause de l'amabilité de sa personne, de la grâce de son esprit, que de la manière noble et obligeante dont elle se plaisait à encourager les artistes. Il y aurait de l'ingratitude de ma part, si j'omettais de rappeler ici les obligations que j'ai eues, lors de mes débuts, a madame iXanine Fulchiron et à sa famille. Mon huitième recueil fui placé, si je puis ainsi m'exprimer, sous l'invocation de madame Lefebvre, devenue madame la comlesse de Saint-Didier, et dont la fille est aujourd'hui duchesse de La Trémoille. Enfin, pour, en ce. moment,, clore cette énumeration , sauf à y revenir plus tard, j'ajouterai que je dédiai mon neuvième recueil de romances à madame Angélique Reynaud, femme d'un caractère charmant, pleine de douceur et de bonté. Son mari, le général Reynaud, était, en 1804, officier d'ordonnance de l'Empereur, et colonel du quinzième régiment de ligne. Avant son départ, je lui donnai une marche militaire; on m'a dit qu'elle avait été exécutée pendant l'action la plus chaude de la bataille d'Austerlitz ; c'est quel-

que chose que d avoir contribué à une si belle victoire, ne fût-ce qu'en musique.

Comme je ne me pique point, dans ces Souvenirs, de suivre scrupuleusement l'ordre chronologique, sans, toutefois, confondre ceux qui se rapportent à des lieux différens, je dirai ici quelques mots de mes élèves qui, la plupart, bien qu'ils fussent jeunes aussi, étaient probablement les aînés de leur professeur; j'en excepte les femmes qui, à tout âge, sont toujours plus jeunes que les hommes.

Je citerai d'abord la maréchale duchesse d'Albuféra , amateur de musique très-distinguée et que je m'honore de pouvoir compter au nombre de mes écolières. C'était, d'ailleurs, une chose charmante que de voir le maréchal et sa femme dans leur intérieur; dans toutes les intimités où j'ai été admis, je n'ai point connu de meilleur ménage. J'allais assez habituellement, chaque année, passer quelques jours avec eux dans leur propriété de Saint-Just. Ahî si un souverain pouvait être aimé de ses sujets comme ils l'étaient l'un et l'autre de tous ceux qui les entouraient,

des paysans du voisinage, ce serait pour lui le renouvellement de l'âge d'or, qui n'existe plus guère pour les tètes couronnées! Qu'il me soit permis de rappeler ici, non sans un mouvement de vanité, que le maréchal Suchet, à une époque fort postérieure à celle qui devrait m'occuper exclusivement, a bien voulu tenir un de mes enfans, ma fille Félicie , sur les fonts de baptême. Je citerai encore la maréchale Ne)7, qui fut une de mes bonnes écolières, et à laquelle je dédiai l'œuvre de canzonnette , où se trouve : So che un sogno e la speranza. Un jour que j'étais chez elle, au moment même où je lui donnais leçon, on annonça la visite d'une reine qui , bien loin de nous interrompre , nous pria de continuer à chanter. Madame la maréchale et moi, nous lui donnâmes un concert impromptu dont elle parut satisfaite. Ce n'était point alors une chose trèsrare que de se rencontrer inopinément dans un salon avec un roi ou une reine.

Je n'oublierai pas, dans cette énonciation incomplète, mademoiselle de Perronville, devenue, par son mariage, la comtesse Duplessis, et qui,

certes, si elle eût été dans une position à faire ressource de l'art musical, eût été une artiste fort distinguée ; et ce n'est pas le seul exemple que j'aie remarqué , dans ma carrière professorale , d'une voix et d'une méthode au moins égales à celles que l'on applaudit le plus sur nos théâtres. Qui possède une plus belle voix, qui chante mieux que madame la comtesse d'Hautefort, dont j'aurai occasion de reparler plus lard? Je rendrai aussi un hommage de souvenir à mademoiselle Clavel, qui, depuis, a épousé M. Joseph Perrier; il serait difficile d'entendre un sen de voix plus flatteur que le sien.

Au nombre des hommes qui s'exercèrent le plus habituellement avec moi, je citerai d'abord le général Montgardé. A l'époque de mes premiers concerts de la rue Basse-du-Rempart, il n'était pas général ; je ne me rappelle pas même qu'il fût déjà au service; tout ce que je sais, c'est qu'il avait une très-belle voix de basse-taille, el que, dans mes concerts, où il se faisait entendre fréquemment, on applaudissait beaucoup sa manière franche et vraiment originale de chanter

le bouffe. Un autre général faisait aussi de la musique avec moi • c'était le général Clouet. ïl avait, lui, une charmante voix de ténor. La musique ne fut pas seulement un agrément pour le général Clouet; il a dû à son talent de voir adoucir les ennuis et les privations de la captivité. Il m'a raconté qu'étant prisonnier en Autriche, il échangea son nom contre un nom italien, et se mit à donner des leçons de chant. Le nombre de ses* élèves s'accrut très-rapidement ; il m'a dit que, le jour où il put se faire habiller à neuf avec le prix de ses premiers cachets, il avait été sur le point de s'écrier : o Oh! musique! que je te remercie. •>

Tout Paris a connu, au moins de réputation, madame Gail, femme du célèbre helléniste, mais qui donnait la préférence à la musique sur le grec conjugal. Elle était d'une laideur exemplaire , mais on pouvait , à bon droit , lui faire l'application du vers de la Métromanie :

Les per?onnes d'esprit sont-elles jamais laides!

Elle chantait avec beaucoup de goût et d'ex-

pression ; son talent comme compositeur s'est aussi révélé dans une foule de jolies romances, et dans la gracieuse partition des Deux Jaloux, Nous chantions souvent ensemble, et elle avait l'indulgence d'aimer ma musique avec une prédilection toute particulière ; mais la musique n'était pas la seule chose qu'elle aimât : je veux dire qu'elle avait pour le jeu de la bouillotte une passion vraiment incroyable. C'était la fureur du temps comme aujourd'hui le fastidieux écarté ; mais personne, je crois, n'a poussé cette fureur aussi loin que madame Gail. Je me rappelle qu'un jour étant sorti de chez moi un matin avec M. de Montgardé, qui ne me quittait presque pas, nous étant trouvés rue de Ménars, où demeurait madame Gail , je lui proposai de monter chez elle, ce qu'il accepta : elle nous fit cet accueil si bon, si obligeant, qu'elle prodiguait à ses amis, et, en outre, elle nous retint à déjeuner. Après le déjeuner, M. de Montgardé espérait que nous ferions de la musique; mais, vraiment, il fut bien question de cela ! Ce fut un trio d'une aulre espèce qu'organisa immédiatement la maîtresse de la maison ;

nous changeâmes de table, ejtnous nous mîmes à jouer à la bouillotte... Devinez pendant combien de temps?... Il était dix heures du matin quand la partie commença... le lendemain, à pareille heure , nous eûmes grand'peine à y mettre un terme. Ainsi, pendant vingt-quatre heures sans interruption , nous avions joué à la bouillotte à trois , et madame Gail n'en était nullement fatiguée.

En vérité, quand je pense à la vie occupée que je menais pendant les premières années de mon séjour à Paris , je comprends à peine comment j'ai pu suffire à tout ; il est vrai que je ne faisais que bien rarement la partie de bouillotte de madame Gail. Depuis le matin jusqu'à six heures du soir, je donnais des leçons; le soir, j'allais dans le monde faire de la musique ou au théâtre

pour en entendre, et avec cela je menais de front mes compositions d'opéras , de nocturnes , de romances et de canzonnettes italiennes , dont le recueil est d'un volume effrayant.

Mon second opéra pour le théâtre Feydeau était intitulé : Chimère et Réalité, C'était une bluette en un acte , dont les principaux rôles étaient remplis par Elleviou , madame Gavaudan et madame Saint-Aubin. Avec de pareils interprètes , il n'est pas surprenant que cet ouvrage ait obtenu un assez grand succès. En même temps je composai pour le grand Opéra la partition <ï/saac ou le Sacrifice â' Abraham* Les paroles étaient de M. le colonel de Saint-Marcel, auteur d'un poëme de Charles-Martel. Paroles et musique furent reçues à l'unanimité par le jury, qui m'en annonça la nouvelle dans les termes les plus flatteurs. La musique fut copiée par l'Opéra, comme cela est d'usage pour les pièces reçues ; mais nous ne pûmes entrer en répétition pour un motif dont M. de Saint-Marcel avait plus à se plaindre que moi , quoique je lusse passablement désappointé. En effet, si on laissait

ma partition dan* un repos indélini, c'était pour céder le pas à une autre de moi. .le travaillais i la musique de Nephta/i ou les Ammonites* L'auteur du poème, M. Aignan , ayant plus de crédit que le pauvre M. de Saint-Marcel, on laissa de côté l'œuvre de celui-ci pour faire passer l'opéra de son plus heureux émule. M. de Saint-Marcel et moi nous attendons Tort patiemment qu'il plaise à l'Académie royale de Musique de faire sortir notre Isaac de ses cartons, et je crois que nous faisons sagement d'avoir grande provision de patience. La carrière du théâtre est sans contredit la plus séduisante de toutes pour un compositeur de musique , mais elle a bien aussi ses désagrémens. Que de rebuffades il faut affronter ! Les intrigues se croisent, se multiplient ; et certes il y en a plus dans les coulisses que dans la plupart des pièces que représentent les comédiens. Si ceux-ci sont médiocres T ils dénaturcnl votre ouvrage; s'ils ont la vogue, tous les auteurs savent combien il est difficile de triompher de leurs caprices. Le théâtre, pour un auteur, c'est le paradis ou l'enfer, et Ton n'arrive jamais

ni à l'un ni à l'autre sans avoir fait une lonp-ue et pénible station dans le purgatoire. Quelque temps après le succès de Chimère et Réalité, j appris à mes dépens ce que peut le caprice d'un acteur. Je venais de composer pour le même théâtre la musique d'un troisième opéra comique ayant pour titre : Encore an tour de Calife. Cet ouvrage était le fruit de l'association de MM. Razy et Ferrière , car déjà, comme le fait observer l'oncle de l'Opéra comique, on travaillait de compagnie , et parfois aussi on tombait de compagnie ; mais l'esprit d'association était beaucoup moins bien perfectionné que de nos jours, où une entreprise de vaudeville pourrait se mettre en commandite. Quoi qu'il en soit, Un tour de Calife obtint un tour de faveur , et à peine reçue la pièce fut mise à l'étude. Déjà l'on avait fait douze ou quinze répétitions ; car ces messieurs ne chantaient pas au pied levé comme nos chanteurs italiens. Un beau jour, l'esprit bercé de l'espoir d'un nouveau succès , je me disposais à suivre une répétition nouvelle , quand Elleviou s'approchant de moi et des auteurs des paroles ,

. ') nous dit : « Messieurs, jeu suis bien fâché, mais ;e ne sens pas mon rôle; je ne le jouerai pas. » Prières, instances, tout fut inutile; et voilà le fruit d'un assez long travail à vau-l'eau. Je fus pour ma part d'autant plus désolé de cette aventure que mademoiselle Saint-Aubin l'aînée , que tout Paris a applaudie depuis sous le nom de madame Duret, devait débuter dans Encore un tour de Calife.

C'est ici le lieu de parler des leçons que je fus assez heureux pour donner à cette cantatrice; car je ne ferai que me rendre justice en me glorifiant d'avoir puissamment contribué au développement du beau talent dont madame Duret portait le germe en elle.

Tarchi , l'auteur du Trente et Quarante , et de plusieurs autres ouvrages qui ont fourni une longue et honorable carrière au théâtre de l'Opéra-Comique ; Tarchi , mon compatriote et professeur fort recherché', avait fait travailler mademoiselle Saint-Aubin , mais celle-ci n'avançait pas dans ses études. Madame Saint-Aubin , que je voyais assez fréquemment depuis mes débuts

au théâtre dont elle était encore le principal ornement , me pria de faire faire à sa fille quelques exercices de vocalisation, et me chargea de suivre son éducation musicale. J'eus recours à un moven plus ingénieux peut-être que méritoire pour donner à sa belle voix l'expression qui lui manquait , et j'indique ce moyen avec confiance aux jeunes professeurs qui entrent dans la carrière que j'ai parcourue. Pendant plusieurs jours je concentrai les études de mademoiselle Saint-Aubin sur un seul air ; j'avais fait choix du bel air de Nazolini : Palpitât pià non degg'io. Je l'avais souvent entendu chanter d'une manière admirable à madame Grassini; je n'avais oublié aucune des inflexions dont elle accentuait cet air, en donnant, pour ainsi dire, une double vie aux intonations du maître; je m'appliquai à faire passer dans le gosier de mademoiselle Saint-Aubin ces indescriptibles accens de l'ame de madame Grassini , et ce genre d'étude réussit au-delà de mes espérances. Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis que je donnais des leçons à mademoiselle Saint-Aubin , quand je pensai qu'il était temps

de jouir de mon triomphe de professeur. À ma demande, madame Saint- Aubin convia à une réunion chez elle l'élite des compositeurs et des artistes exécutans de Paris. Là se trouvaient entre autres M. Sarrette, directeur du Conservatoire ; Méhul , supérieur même à sa haute réputation, et quelques-uns de messieurs les inspecteurs qui, quelques années auparavant, m'avaient offert une place d'élève. Mademoiselle Saint-Aubin chanta trois airs de caractères différens devant le musical aréopage , et tous parurent aussi enchantés que surpris. Dans un élan de satisfaction maternelle , madame Saint-Aubin me sauta au cou, comme on dit Vulgairement, et me dit qu'elle me devait le talent de sa fille. Quand on aime son art, quand on le cultive avec passion, ces démonstrations de reconnaissance vont au cœur , et en un moment on est payé de ses soins. Depuis , madame Duret m'a répété bien souvent que sans moi elle n'aurait jamais aimé la musique , qu'elle n'étudia d'abord qu'à contre-cœur. Peu de jours après cette épreuve, en présence des notabilités musicales de Paris,

mademoiselle Saint-Aubin fut engagée au théâtre, dont sa mère faisait encore les délices. Son succès fit une sensation qu'ont attestée tous les journaux du temps , et on lui alloua dès ses premiers essais douze mille francs d'appointemens, ce qui était énorme alors où l'on ne payait pas les chanteurs à beaucoup près aussi cher qu'on le fait aujourd'hui.

Au nombre des compositions qui me firent le plus d'honneur, je dois citer une cantate qui fut choisie pour être exécutée devant l'Empereur, dans les fêtes que lui donna la ville de Paris, lors de la brillante époque de son couronnement. Les paroles étaient de mes deux collaborateurs pour l'opéra à? Un tour de Calife ; ce fut un dédommagement pour MM. Razy et de Ferrière.

Antérieurement à l'époque dont je parle, et dès l'année 1801 , j'avais créé en France un nouveau genre de compositions musicales , qui fut adopté avec une sorte de fureur. Je donnai à ces compositions la dénomination de nocturnes ; on les chantait partout; je n'assistais à aucune réunion d'harmonie sans entendre exécuter ma mu-

sique; Garât lui donnait un charme qui me cap* tivait moi-même jusqu'à l'attendrissement ; mais, par une triste compensation, je ne pouvais faire un pas dans Paris sans m'entendre écorcher sur des orgues de Barbarie ; les malheureux ! ne sont-iîs pas venus quelquefois sous mes fenêtres me donner des aubades au point de me faire comprendre que ce n'est pas toujours un malheur d'être sourd. Je dédiai mes douze premiers nocturnes à mademoiselle Sophie Lebrun, fille du troisième Consul. Je puis dire sans exagération que ce premier recueil a fait le tour du monde, et j'en pourrais attester au besoin les marchands de musique de Paris, Londres, Vienne, Berlin, Naples, Milan, Munich et Saint-Pétersbourg.

Avant 1 805, ma sœur aînée, dont le talent sur le violon n'avait pas peu contribué à la vogue de mes concerts, avait été attachée à la personne de l'électrice de Bavière, madame Frédérique-Wilhelmine-Caroiine. Sans sortir des bornes de la vérité , on peut employer à l'égard de cette femme adorable la formule banale des courtisans envers leurs maîtres : c'était bien réellement

la meilleure des souveraines. Jamais Son Altesse Electorale, devenue peu de temps après la bellemère du prince Eugène, digne de s'allier à cette famille vraiment privilégiée, n'a eu une pensée qui ne fût une pensée de bienveillance. Pour réconcilier les républicains avec la monarchie, il faudrait les faire séjourner pendant quelque temps à la cour de Bavière, si les choses y sont encore comme dans le temps dont je retrace le souvenir. Avant le départ de ma sœur, je ne l'avais jamais quittée, et j'éprouvais le plus grand désir de la revoir; en même temps j'avais envie de visiter l'Allemagne et particulièrement Munich , où je savais combien la musique était en faveur. En Allemagne, en effet, l'amour dé la musique n'est pas une chose privilégiée pour les classes supérieures de la société : c'est un besoin universel , une sorte de pain quotidien aussi indispensable aux pauvres qu'aux riches ; c'est comme l'ail à Marseille, la pollenta en Piémont, et à Naples le macaroni et l'eau glacée. Comme d'ailleurs mes affaires avaient prospéré au-delà de mes espérances, et que , confiant dans mon ave-

hir, je pouvais courir la chance de quelques mois de non-valeur, en 1805 je me déterminai à faire un voyage à JMunich. Cependant, j'étais retenu à Paris par un attachement de cœur de la nalure de celui que j'ai déjà avoué pour mademoiselle de Montpezat. Que Ton se moque de moi tant que Ton voudra, j'affronte bien volontiers le ridicule; mais jusqu'alors les femmes que j'avais aimées, je ne les aimais que comme des divinités, comme des muses inspiratrices, avec une discrétion que je ne trouvais point sans charme ; et c'est sans doute de la sorte que Laure fut idolâtrée de notre divin Pétrarque. Donc, j'aimais alors une de mes élèves, qui probablement ne s'en est jamais doutée, car j'ai mis tous mes soins à le lui cacher, et elle a pu attribuer à l'expression musicale celle que je mettais de toute mon ame clans les duos que je chantais fréquemment avec elle. C'était la comtesse Louis de Lubersac, à laquelle j'avais dédié un recueil de nocturnes -, il y avait en elle je ne sais quoi de magique qui captivait; elle élait sans coquetterie, et comme aucune arrière-pensée ne lui imposait la néces-

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site d'une réserve calculée, elle apportait clans ses relations habituelles la familiarité d'une ame candide et l'abandon d'une vertu qui ne craint point d'être soupçonnée. Elle était pour moi comme un talisman dont l'attraction me retenait à Paris. Je n'avais pour confident de cet amour respectueux et pur que le général Montgardé , que je regardais avec raison comme mon meilleur ami. Après bien des incertitudes, bien des combats intérieurs, bien des prétextes pour retarder mon départ, ce fut lui qui me détermina, je pourrais dire qui me força, à quitter momentanément la capitale de ma nouvelle patrie.

Avant de partir, je composai dix nocturnes italiens qui furent depuis publiés chez Erard, et une œuvre de canzonnettes italiennes, qu'à mon passage à Carlsruhe j'eus l'honneur de présenter à la margravine de Bade, mère de l'électrice de Bavière. La margravine avait eu beaucoup de bonté pour ma mère et ma sœur lorsqu'elles s'étaient arrêtées dans cette résidence en se rendant à Munich. Je ne saurais trop répéter combien est grande l'affabilité des princes allemands ; les

banquiers de Paris devraient, bien prendre deux des leçons d'aménité.

Le jour même de mon arrivée à Carlsruhe , j'eus l'honneur d'être présenté à la margravine, et elle m'invita sans plus de façon à venir passer la soirée chez elle, où l'on fît de la musique ; le lendemain elle m'envova une fort belle boite enrichie de son chiffre, et en même temps l'invitation de venir au château de Bruchsal, lieu favori de sa résidence , et où feus l'honneur de la voir 'plusieurs fois. Au moment de mon départ elle me remit une lettre de recommandation pour sa (il le l'électrice, et je continuai ma route, fort heureux de la manière dont j'avais commencé mon excursion de l'autre côté du Rhin. En peu de jours j'arrivai à Munich. On était alors dans la saison des concerts ; j'appris de ma sœur que le soir même il y en avait un au Cercle, et que la cour électorale devait y assister, car c'est encore un trait caractéristique des souverains d'Allemagne, qu'ils ne croient pas se grandir par l'isolement, et qu'ils ne craignent jamais de se mêler

avec leurs sujets en s'associant à leurs divertissem ens.

A peine l'Electrice fut-elle informée de mon arrivée à Munich , qu'elle eut la bonté de dire à ma sœur : « Je sais que votre frère est ici, diteslui que je désire le voir. » Je m'empressai de remplir les formalités d'usage pour ma présentation ; elle eut lieu immédiatement; je remis à Son Altesse Electorale la lettre de la margravine, et lui fis hommage des dix nocturnes que j'avais composés à son intention.

Quelques jours après il y eut grand concert à la cour; on y exécuta quatre morceaux de ma composition, parmi lesquels élait un duo italien que j'avais écrit pour madame Grassini et Crescentini. Pendant toute la soirée je reçus les félicitations de Leurs Altesses Electorales. Le duc de Saxe-Cobourg, aujourd'hui roi des Belges, se trouvait en même temps que moi à Munich ; j'eus l'honneur de le rencontrer plusieurs fois chez l'Electrice, où il faisait de la musique. Ce prince avait alors une belle voix de basse-taille.

Les deux augustes exécutans m'admettaient en troisième, car ce qu'ils chantaient de préférence

était mes nocturnes italiens à trois voix. Avant

été présenté au comte de Seefeld , intendant de la musique de Leurs Altesses, lui ayant témoigné le désir de faire représenter à Munich mon opéra Encore un tour de Calife, dont on a vu la malencontreuse destinée; non-seulement il y consentit, mais il se mit aussitôt à l'ouvrage, ne voulant point laisser à un autre le soin de traduire ies paroles en allemand. Avec un pareil collaborateur les lenteurs n'étaient point à craindre : aussi l'ouvrage fut-il représenté peu de temps après sur le théâtre royal. Toute la cour assislait à la première représentation ; les bons souverains applaudirent comme de simples particuliers, et leur présence n'imposait jamais le triste silence qui rendait si froides en France les représentations où assistaient l'Empereur, et plus tard ie roi de France. J'avais introduit dans cet ouvrage plus de musique que l'on n'en mettait alors dans un opéra-comique, c'est-à-dire que je ne m'étais pas borné à y intercaler de petits airs ,

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de petits duos; j'y avais ajouté des morceaux plus larges, tels que des morceaux d'ensemble et des finales.

Il y avait alors à Munich un ténor très-distingué , Siboni , qui , assez jeune encore, s'était acquis une grande réputation à Vienne et sur les principaux théâtres d'Italie. L'ayant rencontré chezBrizzi, premier ténor du roi de Bavière, et qui entra ensuite en la même qualité au service de l'empereur Napoléon, Siboni, étonné de mon extrême jeunesse et de l'air encore plus jeune que mon âge, que j'avais alors, me dit pour premier compliment : « Ce n'est point vous qui avez écrit tant de nocturnes, de romances et d'autres compositions, que j'ai exécutés à Vienne; très-certainement cela ne peut-être que monsieur votre père. » Je le remerciai de ce que sa feinte surprise avait d'aimable, en l'assurant que mon père n'était pour rien dans les œuvres déjà assez volumineuses de Félix Blangini. En effet, et je cite cela comme un exemple de goûts opposés dans la même famille , mon père avait pour la musique une telle antipathie que quand nous en faisions à

la maison, il prenait bien vite son chapeau, et ne rentrait que pour dîner. A dire le vrai, c'était la seule heure de la journée où nos voix et nos instrumens fussent en repos.

Le lendemain de la représentation de Encore un tour de Calife, je reçus l'invitai ion de me rendre à la cour pour y recevoir les félicitations de LL. AA. EE., qui me témoignèrent leur satisfaction de la manière la plus aimable. D'après le trait suivant, on peut apprécier la familiarité de ces princes. Un matin, comme je me rendais chez M. de Seefeld pour le remercier de tous ses bons offices, étant parvenu sur la place du Marché au Blé, tout-à-coup je me sens frapper sur l'épaule; je me retourne précipitamment, et je vois l'Electeur :

— Bonjour, Félix , me dit-il ; tenez , j'allais vous faire expédier ce brevet qui vous nomme mon maître de chapelle ; puisque je vous ai rencontré, prenez-le, et voyez dans cette nomination un témoignage de ma satisfaction et de celle de l'Electrice.

Confus de tant de bonté, et pris au dépourvu,

je balbutiais quelques mots de reconnaissance, lorsque l'Electeur qui, sans doute, s était aperçu de mon embarras, m'interrompit en me disant :

— A tantôt les remercimens , je vous attends à Nymphenbourg dans la journée.

Je vis donc cette superbe résidence dont les jardins sont si justement célèbres dans toute l'Europe ; mais la beauté des bâtimens, des parcs, des statues, et surtout d'une admirable végétation, ne me toucha que peu en comparaison de l'accueil que je reçus des nobles hôtes de cette belle résidence. Après m'avoir dit les choses les plus flatteuses, l'Electeur et l'Electrice me remirent chacun, à titre de souvenir, une boîte enrichie de perles fines.

Pendant mon séjour à Munich, je fus présenté à la princesse de Hesse-Philipstadt. Elle aimait les arts et les cultivait elle-même avec une supé-^ riorité marquée ; mais là ne se bornait point son instruction, car on la citait comme pouvant tenir tête aux littérateurs les plus distingués , mais cela sans aucun pédantisme ; au contraire, rien n'était plus affable , plus aimable, que sa couver-

sation ; elle parlait d'ailleurs l«- français et l'italien avec une extrême facilité. Je p;iv>«ns auprès d'elle tout le temps dont je pouvais disposer, et à Munich ce fut elle qui m'inspira, à dater du jour où je la connus , mais toujours incognito. Un soir, ayant réuni quelques amateurs, nous nous rendîmes sous les fenêtres de la princesse dans l'intention de lui donner une sérénade. Nous voulions mettre à la mode, à Munich, ce genre d'hommage harmonieux si commun dans toute ritalie. Il était près de minuit quand je donnai le signal ; mais, au même moment, une patrouille qui n'était pas au courant de nos projets, arguant de l'inflexibilité de la consigne, nous pria, par l'organe de son chef, de nous retirer. D'abord, nous voulûmes résister, mais force nous fut, comme à Mirabeau, de céder à la puissance des baïonnettes. Ce premier échec ne nous empêcha pas de recommencer le lendemain, et ce jour-là nous fumes plus heureux; le comte de Nogarola, gouverneur de Munich, instruit par un rapport de la scène de la veille, bien loin de sévir contre les délinquans, donna l'ordre -le ne

plus nous inquiéter dans nos exercices nocturnes, et depuis ce jour-là la ville de Munich a compté un plaisir de plus. Ces gros Allemands! ils sont si bouchés qu'ils ne se figurent pas qu'on veuille fomenter une émeute quand on se réunit pour faire de la musique.

Le comte de Nogarola, gouverneur de Munich, dont je viens de raconter l'indulgence en faveur des donneurs de sérénades nocturnes, était un homme d'un rare mérite, et qui, à ce titre, jouissait, en Bavière, d'une grande considération. La comtesse était une femme charmante, remplie de grâce et de bonté. Leur fille, mademoiselle Thérèse de Nogarola, est aujourd'hui madame

la comtesse d'Apponi, femme de l'ambassadeur d'Autriche à Paris. Je la compte avec orgueil au nombre de mes élèves les plus distinguées; mais ce serait trop anticiper sur l'ordre des temps que d'en parler à présent, ainsi que je me propose de le faire plus tard.

Maintenant je touche au terme de mon premier voyage en Bavière ; toutefois je ne quitterai pas Munich sans dire comme quoi n'étant plus Piémontais, ne sachant trop si j'étais Français, je me trouvai sujet bavarois, qualité qui, comme on le verra par la suite, me fut, dans deux ou trois circonstances, d'un grand avantage. L'Electeur avait donné un uniforme aux musiciens de sa chapelle ; cet uniforme consistait en un habit vert avec paremens et collet cramoisis, le pantalon blanc, épée et dragonne d'ofGcier, chapeau à trois cornes avec glands d'or, et deux galons d*or sur le collet et les paremens. Ce fut après avoir fait faire mon uniforme et m'en être revêtu, que, paré des couleurs blanche et bleue, j'allai prendre congé de l'Electeur et de l'Electrice. Je partis immédiatement pour Paris, où j'arrivai au mois d'oc-

tobre 1805. A peine débarqué, je me hâtai, comme un enfant, de me revêtir de mon bel uniforme, et dans cet équipage j'allai me présenter comme sujet bavarois chez M. de Cetto, ministre de l'Electeur à Paris. J'éprouvai alors combien il est doux d'avoir fait une absence, quand on a beaucoup d'amis ; j'allai rendre visite à toutes les personnes qui m'avaient témoigné de l'intérêt. Ce fut alors qu'ayant rencontré M. Aignan, avec qui j'avais composé Chimère et Réalité, il me confia le poëme de Nephtali, dont j'ai déjà parlé précédemment. Quand il m'eut fait lecture de ses trois actes, M. Aignan me demanda combien il me fallait de temps pour en composer la musique. A cette question je répondis par une autre : « Combien, lui demandai-je, y a-t-il de pages dans votre manuscrit? — Trente-et-une. — Eh bien! en ce cas, il me faudra trente-et-un jours. » Le trente-et-unième jour, la partition de Nephtali était entièrement composée avec toutes les parties d'orchestre et l'ouverture. Je m étais immédiatement mis à l'ouvrage; chaque jour M. Aignan venait passer deux heures avec moi , je lui

faisais entendre mon travail delà veille, et je puis dire qu'il en paraissait content.

Arrivé au deuxième acte, au moment où j'allais composer l'air : Potre cœur est-il inflexible? qui peut-être est resté dans la mémoire des habitués de l'Opéra de ce lemps-là , je priai M: Aignan de me déclamer les paroles. Je l'écoutai avec la plus grande attention , et à mesure qu'il déclamait je traduisais ses inflexions de voix en musique; aussi puis-je assurer que cet air, qui fut le plus remarqué de tout l'ouvrage , fut composé en moins de dix minutes. Quand j'eus fini d'écrire, je lui fis entendre ma traduction, <* Oh! mon ami , me dit-il , comme c'est cela ! » J'ai toujours pensé que la déclamation d'un grand acteur serait le meilleur guide que pourrait suivre un compositeur. Ah ! si j'avais été assez heureux pour entendre Talma me lire le poëme d'un opéra ! Il y avait tant de charme , tant de puissance , tant d'inspiration , tant d'harmonie accentuée , dans sa prononciation grave ou saccadée, dans ses intonations tantôt lentes et tantôt lancées comme au hasard , qu'il me semble qu'à

moins d'être tout-à-fait dépourvu du sens musical, on aurait dû composer des chefs-d'œuvre sous sa dictée.

M. Aignan était alors secrétaire de M. de Lucay, préfet du palais de l'Empereur, et ayant dans ses attributions l'Académie impériale de Musique. Par sa protection nous obtînmes l'ordre de faire copier immédiatement les rôles , ce qui , comme on se le rappelle peut-être , relégua à jamais Isaac dans les catacombes de l'Opéra, (^uoi qu'il en soit, je dus profiter de la faveur dont jouissait mon poëte, et je distribuai les principaux rules à madame Branchu , à Lays, à Rolland et à Dérivis.

En 1806, époque de la première représentation de Nephtali , les compositeurs, pour être admis sur la scène du grand Opéra, devaient se montrer scrupuleux observateurs de quelques formes traditionnelles ; peut-être l'artiste n'avaitil pas assez de liberté, mais un frein salutaire l'empêchait de tomber dans la licence. On voulait des opéras composés sur le type de ceux de Gluck, de Sacchini, de Piccini et de Salieri ; le

grand Mozart n'était connu que par d'indignée mutilations , et ce fut la plus rude épreuve dont son génie, hors de toute comparaison, ait eu a triompher. On ne permettait pas aux inflexions du musicien de se mettre en contradiction avec le sens des paroles. Il n'en va plus de même aujourd'hui. Je ne me prononcerai pas entre les deux systèmes , puisque je serais juge et partie dans celte cause, ayant toujours tâché de demeurer fidèle aux premiers principes que j'avais reçus ; mais si le développement de l'harmonie a gagné à la révolution musicale , il me semble que le bon sens , que la raison et la convenance scénique y ont perdu, car je me refuserai toujours à croire qu'il soit permis de chanter je meurs d'effroi avec enjolivement d'une double gamme ascendante et descendante. Au surplus , je pense que celte révolution aura son terme , mais que, comme toutes les révolutions , elle laissera quelque chose de bon et d'utile après elle , et qu'enfin , pour emprunter une comparaison à la politique, la terreur musicale passera comme la terreur de 1793, sans emporter les améliorations

qui sont résultées de la révolution de 1789. Jamais, d'ailleurs, des noms comme ceux de Gluck, Salieri, Sacchini, Piccini, Méhul, Catel, Grétry, Spontini, Paër, Lesueur, Monsigny, Dalayrac, Berlon et Boyeldieu, ne seront sans gloire en France. Eux aussi ont introduit des innovations dans leur manière, tous ont contribué plus ou moins au progrès de l'art musical en France , et leur nom a fait plus de bruit en Europe que leur musique dans un orchestre.

Je reviens à Nephtali, car c'est un grand épisode dans la vie d'un compositeur que la représentation de son premier grand opéra. Aussitôt que j'eus les rôles copiés , je m'empressai de les remettre aux acteurs chargés de les jouer. La première répétition eut lieu , au quatuor , chez M. de Lucay. Le résultat de cet essai préparatoire parut satisfaisant aux personnes assez nombreuses invitées à y assister; leur suffrage détermina le préfet du palais à ordonner la mise en scène immédiate de Nephtali , dont la première représentation fut fixée à la semaine d'après Pâques.

On va voir maintenant à quels détails ne craignait point de descendre l'Empereur, quand il s'agissait de faire rendre justice au bon droit. Pendant que l'on répétait Nephtali, que j'allais tous les jours chez madame Branchu , d'où je sortais chaque fois encore plus émerveillé de sa belle voix, de sa prononciation accentuée , Spontini travaillait en même temps à sa magnifique partition de la Vestale , qui obtint et mérita le prix décennal. L'Impératrice Joséphine, qui protégeait particulièrement Spontini, dit à M. de Lucay qu'elle désirait que la Vestale passât avant Nephtali. Un pareil désir était presque un ordre. Sur-le-champ M. de Lucay me fait appeler, et me déclare qu'avec la meilleure volonté il ne peut se dispenser de déférer au vœu de l'Impératrice. Sur cela je lui fis observer que nous étions bien avancés dans les répétitions. D'après mes instances M. de Lucay écrivit à l'Empereur, alors engagé dans la campagne d'Austerlitz. Courrier par courrier , l'Empereur répondit à M. de Lucay que, reçu avant la Vestale, l'opéra de Nephtali devait être représenté

le premier. Nous reprîmes sans perdre un seul jour le cours des répétitions , que dans le doute on avait suspendues , et ce fut de bien bon cœur que je criai Vive l'Empereur! lors du retour de Napoléon. Et qui, à cette époque, ne cria Vive V Empereur! avec enthousiasme; il rapportait la paix de Presbourg sous les lauriers d'Austerlilz ; il faisait rendre justice à un pauvre compositeur, et, par un contre-coup de sa politique, il venait de m'élever en dignité en faisant de moi le maître de chapelle d'un Roi , tandis que je n'étais que celui d'une Altesse électorale. Personne n'ignore qu'aux termes du traité de Presbourg les trois cercles électoraux de Bavière , de Saxe et de Wurtemberg, furent érigés en royaumes.

Enfin l'affiche de l'Opéra annonça la première représentation de Nephtali ou les Ammonites, Mais, avant la soirée décisive , j'avais encore une épreuve à subir, celle delà répétition générale, où , dans ce temps - là , toutes les notabilités musicales de Paris étaient admises. Moi, petit compositeur de romances, de nocturnes et d'o-

pérettes, j'allais être soumis au jugement peut j être peu indulgent des coryphées de l'art et de la science. La journée me parut bien longue. Cependant , le soir venu , je m'étais placé sur le théâtre, ayant ma partition à la main. Le vénérable M. Rey, chef d'orchestre, donna le signaL Quel terrible coup d'archet que celui qui commença l'ouverture ! Je ne voyais plus rien , je n'entendais plus rien, j'étais anéanti. Heureusement le temps marche toujours , malgré les anxiétés de ceux qui en mesurent les instans. On arriva à la fin du premier acte, puis du second , puis du troisième ; j'étais de temps à autre remonté par les murmures d'approbation des musiciens de l'orchestre. M. Rey, après chaque acte , me demanda si j'étais content , si j'avais quelques observations à faire. Le comprenant , comme on voit à travers une gaze, je lui répondis, sans trop savoir ce que je disais, qu'il me semblait impossible que cela put aller mieux. La vérité est qu'intimidé par la présence de tous les musiciens célèbres qui m écoutaient , je n'avais pas entendu une note. Il fut décidé qu'il y

aurait une seconde répétition générale. A cette seconde épreuve, on me fit couper la reprise du premier chœur : Nous le touchons, ce fertile rivage. Je ne fis qu'à regret ce sacrifice, attendu que la suppression faite je ne finissais plus dans le ton da capo ; mais il fallut en passer par tout ce que ces messieurs voulurent. Le second acte fila sans qu'on exigeât aucun retranchement. Dans le troisième, il me fallut encore abréger un chœur, de telle façon qu'il ne se liait plus avec le morceau qui le suivait. J'étais au supplice ; je tenais ma tète serrée entre mes deux mains; j'écoutais ces messieurs, je leur faisais mes observations, rien n'y fit. « Coupez! coupez! » était le refrain général, et la conclusion finale fut qu'il était indispensable de faire une troisième répétition générale. C était à en devenir fou. Toutefois, pour ne choquer personne, je pris le parti de passer la nuit au théâtre , où je m'exécutai sur tous les changemens demandés.

La troisième et enfin la dernière répétition générale marcha sans encombre , et je sortis de l'Opéra avec la ferme persuasion que la première

représentation aurait lieu le lundi de Pâques , ainsi que l'annonçait l'affiche.

Je n'étais pas au bout de mes tribulations. Voilà que le lundi matin on vient me dire que Rolland , qui devait chanter le rôle de Nephtali , était malade. Je cours chez lui , impossible de lui parler; il ne recevait personne. Je me rends à l'administration ; tout y était en émoi. On veut le contraindre à jouer ; on envoie chez lui le médecin de l'Académie impériale de Musique pour constater son état de souffrance. Introduit dans sa chambre, le docteur n'en peut obtenir un seul mot de réponse; seulement Rolland lui fit voir qu'il avait les dents d'en haut serrées contre celles d'en bas, et toutes les tentatives pour les disjoindre furent inutiles. Il fallut donc ajourner la première représentation , qui fut défini! ivement remise au quinze d'avril , c'est-àdire à huit jours plus tard.

Le grand jour venu , la salle était comble. D'abord j'avais beaucoup d'amis , ou du moins de connaissances ; les Italiens, en grand nombre à Paris , prenaient intérêt au succès d'un

compatriote , et puis la masse des amateurs était curieuse de savoir comment un jeune homme, qui n'avait composé que des morceaux détachés, se ferait pardonner l'audace de tenter les chances du grand opéra. Une bonne salve d'applaudissemens couronna le premier acte. Au second acte, l'air : Votre cœur est-il inflexible? de la composition duquel j'ai raconté l'histoire , produisit un effet prodigieux. Contrairement à l'usage du temps , le public en masse cria : Bis ! Au bout de près de trente ans , je dois avouer qu'une bonne partie des applaudissemens revenait à madame Branchu , car elle fut admirable. Après l'air de madame Branchu , le duo : Avec transport Rachel partage, etc., fut aussi accueilli par de nombreux bravos! Mais ce qui enleva, j'ose le dire, les suffrages de toute l'assemblée, ce fut le trio : Ne crois pas nï épouvanter, et ensuite le chœur final : Grâce, grâce pou)- Nephtali. Comme le goût du public est changé ! Dans tous ces morceaux il n'y avait pas une seule roulade , non plus que dans l'autre chœur qui terminait

le troisième acte : O mon frère! 6 touchante ivresse! mais, dans ce dernier cas encore, je crois n'avoir eu droit qu'à un partage avec madame Branchu, Lays et Rolland , qui, ce jour-là, par bonheur pour moi , avait recouvré la possibilité de desserrer les dents , et s'en acquitta à merveille.

A peine la toile fut-elle baissée que le public en masse demanda les auteurs. Aux autres théâtres cela peut être un objet de curiosité ; à l'Opéra c'est nécessairement une preuve d'assentiment , puisqu'il a toujours été d'usage à ce théâtre d'imprimer les livrets d'avance, et d'y énoncer les auteurs. Ce ne fut pas tout : quand mon nom eut été prononcé , ne voilà-t-il pas que la salle retentit de cette exclamation réitérée : Qu il paraisse! qu'il paraisse! J'étais alors dans une coulisse ; il me fallut obéir au juge souverain des auteurs, des acteurs et des rois. Lays et Rolland me portèrent plutôt qu'ils ne m'amenèrent sur le devant de la scène; je pleurais comme un enfant, et je n'aurais jamais été si heureux de ma vie

qu'en ce moment , si je ne l'eusse été plus encore quand j'embrassai ma mère. Elle était si heureuse de mon succès !

Comme tout le monde , à l'époque de mon arrivée à Paris , j'avais livré ma tète aux artistes en cheveux, dont les ciseaux faisaient à volonté des Titus et des Caracalla ; mais cette coiffure écourtée ayant déplu à l'Electeur de Bavière , qui m'avait dit un jour : « Mon cher Félix, vous avez l'air d'un ours avec votre barbe et vos cheveux noirs , » j'avais fait couper la barbe et laissé pousser mes cheveux , que provisoirement j'avais fait poudrer à frimas. Ce fut avec cette coiffure vraiment grotesque que j'apparus devant le parterre de l'Académie impériale de Musique, et, pour être vrai, je dois ajouter que quelques éclats de rire se mêlèrent aux marques d'assentiment que l'on voulut bien accorder à ma musique.

Après la représentation , je trouvai Méhul. Ce grand compositeur avait trop de génie pour être jaloux d'un succès; il s'approcha de moi , et me serrant fortement la main , il me dit : « Mon

cher Blangini, vous êtes bien heureux d'avoir fait l'air que vient de chanter madame Branchu. » L'approbation de Méhul était tout pour moi, qui admirais par-dessus tout ses ouvrages parmi ceux des compositeurs contemporains. Les représentations suivantes remplirent la salle de l'Opéra , et constatèrent le succès de Nephtati. L'ouvrage resta au répertoire ; on en grava la partition ; il fut arrangé pour le piano , et l'air seul que Méhul voulait bien me trouver heureux d'avoir fait , suffît pour couvrir les frais de gravure. Je dédiai Nepktalik S. M. la Reine de Bavière, heureux de lui offrir l'hommage du premier succès de son maître de chapelle.

tu

Rien n'est si doux quand on ressasse sa vie passée que d'y trouver des souvenirs de reconnaissance , car le rêve le plus heureux que pourrait faire un homme consisterait à ne pas croire à l'ingratitude ; mais , malheureusement , ce ne serait qu'un rêve. Je ne saurais oublier que le soir de la première représentation de Nepktali, ce fut M. Claude Fulchiron , aujourd'hui mem-

bre de la Chambre des députés , qui eut l'obligeance de se rendre en toute hâte auprès de ma mère, pour lui annoncer l'heureuse issue de l'événement.

Postérieurement au succès de Nephtali, M. Aignan , satisfait du résultat de notre collaboration-, me confia le poëme d' Inès de Castro , opéra en trois actes , également destiné à l'Académie impériale de Musique. J'en composai la musique , mais il ne fut pas représenté. La même chose m'arriva presque coup sur coup avec un autre opéra en trois actes, les Fêtes lacéde'moniennes , dont les paroles étaient de M. Lourdet de Santerre. Un peu contrarié d'avoir deux fois de suite perdu mon temps à l'Opéra , je me rejetai, sur le théâtre de l'Opéra -Comique, qui était fort en vogue, et au commencement de 1 807 je fis représenter sur ce théâtre les Femmes vengées , ouvrage qui eut une longue suite de représentations. Les principaux rôles étaient remplis par Elleviou, Chenard, Solié, madame Gavaudan, madame Moreau , la plus jeune des demoiselles Pingenet, et mon élève, madame

D uret , qui y faisait autant d'honneur à son maître qu'elle servait bien les intérêts d'amour-propre du compositeur. Elle y chantait entre autres un air qui était toujours suivi de longs applaudissemens. Je dois dire qu'à cette époque les applaudissemens avaient une valeur qu'ils n'ont plus eu depuis au même degré. Le régiment de la claque, s'il existait , ne se composait que d'un faible peloton : on sait combien il s'est recruté depuis , et qu'aujourd'hui ses bataillons formidables , après avoir pris la salle d'assaut , les jours de première représentation , ne permettent aucune démonstration hostile. Jamais je n'ai voulu avoir recours à l'appui de ces messieurs , et je me félicite beaucoup d'avoir méprisé ce moyen honteux de succès.

Pendant cette année 1807 je voyais très-fréquemment madame Grassini , dont le monde entier a connu les liaisons intimes avec l'Empereur, liaisons qui remontaient à l'époque du séjour du général Bonaparte à Milan. Elle l'avait suivi à Paris, et depuis elle était attachée au théâtre de la cour où elle chantait exclusivement ,

l'Empereur ne permettant pas qu'elle ni Crescentini se fissent entendre en public. Je composai alors plusieurs morceaux de chant, accommodés pour la belle voix de madame Grassini. Un jour quelle devait chanter dans la Cleopatra aux Tuileries devant l'Empereur, elle me donna les paroles d'un air qu'elle voulait y ajouter, pour que je le misse en musique ; ce que je fis de mon mieux , et je puis dire à sa satisfaction. Ces paroles étaient de madame Grassini elle-même; les voici :

Adora i cenni tuoi questo mio cuor fedele; Sposa sarô se vuoi non dubitar di me.

Ma un sguardo sereno, ti chiedo d'amor.

Dans la pièce , Cléopâtre parlait à César ; mais sur le théâtre madame Grassini en chantant tournait souvent ses regards du côté de la loge de l'Empereur ; je ne saurais dire si elle en obtint ce soir-là le sguardo sereno d'amor.

A cette époque j'étais au comble du bonheur , sauf les contrariétés que j'ai rapportées tout à l'heure. Mes compositions se chantaient partout;

j'avais plus de leçons que je ne pouvais en donner, et des leçons parfaitement rétribuées ; j'étais reçu chez tous les grands de l'Empire, dont le luxe rappelait celui des anciens seigneurs de la monarchie ; mais je ne saurais nier que parmi ces messieurs ceux qui avaient appartenu à l'ancien régime recevaient les artistes avec une projection moins affectée, et avec une politesse plus bienveillante. M. de Ségur, par exemple, m'accueillait plus en poète qu'en grand-maître des cérémonies de l'Empire. Il aimait ma manière de composer, et me donna plusieurs de ses romances à mettre en musique , entre autres , les Souvenirs, Platon chien fidèle , et une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Je les chantais souvent chez lui en sa présence, et ensuite il me demandait presque toujours de lui faire entendre mes nocturnes, ce que j'aurais fait seulement pour mon plaisir , tant j'étais bien secondé par la jolie voix de madame Octave de Ségur. Tous les membres de la famille Berlhier, et particulièrement le prince de Neufchâtel , étaient pleins de bonté pour moi. Mais dans

aucune maison peut-être je n'ai élé aussi parfaitement reçu que chez M. de Talleyrând, alors ministre des affaires étrangères , et qui demeurait rue du Bac. M. de Tallevrand aimait beaucoupla musique, et c'était réellement une fête pour tous les artistes quand ils étaient appelés à en faire chez lui. Pour moi , j'y allais fort souvent : nul grand seigneur n'a protégé les artistes avec plus de délicatesse et de générosité. Le célèbre Dussek demeurait chez lui , et recevait un traitement de huit à dix mille francs pour suivre l'éducation musicale de la jolie petite Charlotte, qui était encore un enfant , et qui depuis est devenue la baronne Alexandre de Talleyrând. Dussek, outre le logement , avait une table a sa disposition, et je puis le dire, une table bien servie , où il ne se faisait pas faute de s'inspirer avec de nombreuses libations de vin de Champagne. J'ai eu l'honneur de donner des leçons de chant à mademoiselle Charlotte , Dussek ne lui enseignant que le piano.

J'ai aussi donné des leçons à la reine Hortense , qui a pu cesser d'être reine , mais non

point la femme la plus aimable , la lille la plus i( vouée, et la meilleure des mères. J'ai composé pour elle beaucoup d'airs et de romances , et elle avait la bonté de me faire entendre celles qu'elle a composées elle-même , et qui n'avaient réellement pas besoin d'être d'une reine pour mériter le succès qu'elles obtinrent partout où l'on aimait les paroles chevaleresques soutenues par des chants simples et vrais.

Maintenant , je touche à l'époque où je dois parler de mes liaisons avec la princesse Pauline. Elles ont fait trop de bruit dans le monde pour que je me croie astreint à une discrétion qui serait inutile; mais en parlant d'elle j'aurai à signaler des qualités auxquelles on n'a peut-être pas rendu assez de justice. Le bruit de ma réputation de chanteur de salon et de compositeur étant parvenu jusqu'à elle , elle voulut me connaître , mentendre, et prendre de mes leçons. Aussitôt (jue j'en tus informé, je me rendis à ses ordres. illle prit plusieurs leçous , et me nomma au bout de très-peu de jours directeur de sa musique* lis avant de poursuivre plus loin ce thème dé-

licat, il faut que j'enregistre ici quelques autres souvenirs qui pourraient m'échappes » et qui doivent précéder mon départ pour Nice où ma vie se trouva toute changée.

Un jour l'Impératrice Joséphine me fit appeler à la Malmaison : c'était vers la fin de l'automne ; je dois me rappeler l'époque , car ce jour-là je faillis à avoir les pieds grillés. Le premier salon , dans lequel on me fit attendre avec plusieurs autres personnes , était garni de larges dalles de pierre au-dessous desquelles régnait le tuyau d'un calorifère. Sans doute le préposé au chauffage avait doublé, ou plutôt triplé la dose de charbon pour répandre dans les appartemens une chaleur salutaire, mais certes elle ne le fut pas pour mes pieds. J'étais chaussé avec des escarpins très-minces, et la chaleur des dalles était si forte, qu'obligé de changer d'appui à tout rao ment, je ne ressemblais pas mal à un acteur de ce fameux Ballet des Dindons, dont vous avez sans doute entendu raconter l'histoire dans votre enfance. Je ne sais vraiment ce que je serais devenu dans cette position échaudée , si l'Impéra-

triée ne m'eût fait promptement appeler. Mademoiselle Delieu était alors à la Malmaison ; ces! elle qui, pour la première fois, avait chanté devant l'Impératrice ma romance : // est trop tard, et c'est ce qui avait été la cause de ma convocation. Une autre fois , puisque je me livre au récit de quelques anecdotes; une autre fois, dis-je, je commis une singulière méprise. La cour impériale venait de partir pour Fontainebleau. Un soir, en rentrant chez moi, on me dit qu'un homme en grande livrée était venu me dire que j'eusse à me rendre le lendemain matin chez le prince Murât, qui désirait me parler de la part de l'Impératrice. Le lendemain , à heure due , je me fais conduire à l'hôtel de l'Elysée , que la ville de Paris avait donné peu de temps auparavant au grand-duc deBerg, qui avait remplacé Junot dans le gouvernement de Paris. On m'annonce; j'entre chez le grand-duc. Je suis accueilli de la manière la plus polie, mais un peu froidement.

— Que désirez vous, monsieur Blangini?

— Monseigneur, je me rends à vos ordres.

— Je ne sais vraiment pas ce que vous voulez me dire.

— Mais, je vous répète, Monseigneur, que je me rends à vos ordres. Hier , en mon absence , un homme est venu chez moi , qui a dit que vous me faisiez demander de la part de l'Impératrice Joséphine.

— De la part.... de.... l'Impératrice.... Joséphine !.... L'un de nous deux est fou , mon cher Blangini ! L'Impératrice Joséphine.... il y a longtemps que — N'importe; puisque vous voilà, restez à déjeuner avec moi ; aussi bien je crois que ma femme a déjà pris de vos leçons , et elle voudrait en avoir encore. Mais, moi! l'Impératrice Joséphine!.... Je veux que le diable m'emporte , si....

Je n'acceptai point le déjeuner du prince , tant j'étais confus. Je me retirai en lui faisant mes excuses d'un quiproquo dont je n'avais pas encore la solution. Je l'eus bientô^nEn sortant du palais de l'Elysée, je revins questionner la personne qui m'avait si bien donné une fausse indication. J'appris alors que c'était M. le comte de Rémusat , et non pas

le prince Murai, qui m'avait fait appeler; .!<• courus en toute hâte chez M. le comte de 11musat, premier chambellan de l'Empereur , et qui avait succédé à IVT. de Lucay dans la surintendance des théâtres impériaux. M. de Rémusat était sorti , mais je fus reçu en son absence par son secrétaire, M.Dufey, d'une politesse exquise, de l'élégance la plus recherchée, et heureux possesseur d'une de ces figures qui font qu'on aime un homme à la première vue; Au bout d'une demi-heure d'attente , M. de Rémusat revint chez lui , et je connus alors le mot de l'énigme. Les deux terminaisons en at avaient produit une confusion dans la tète de la personne à laquelle on s'était adressé chez moi, mais le fond de la chose était vrai. L'Impératrice nie faisait témoigner le désir que j'allasse à Fontainebleau , et que j'y restasse pendant tout le temps que durerait le voyage de la cour.

Je partis le lendemain. A Fontainebleau, je trouvai Paër, Brizi , Crescentini , la Grassini. L'Empereur étais alors dans un accès de besoin, je dirai presque de fureur musicale. Tous les

soirs , après le spectacle , Sa Majesté se rendait dans le salon de l'Impératrice, où Napoléon entendait encore de la musique jusqu'à près d'une heure du matin. Je crois que ce souvenir est postérieur à l'époque dont je dois parler ; mais on me pardonnera , je le pense, les erreurs de dates. Je me rappelle cependant qu'à Fontainebleau se trouvaient le grand-duc deWurtzbourg, frère de l'empereur d'Autriche , et le prince primat. Son Altesse ecclésiastique portait l'épée , ce qui paraissait singulier à beaucoup de monde. Quant à moi, ma profession dut me disposer en sa faveur, car il était grand amateur de musique. C'était un de ces princes généreux qui se plaisent à régner sur l'empire des arts , quand leurs domaines de ce monde sont compromis. Je présentai au prince primat , qui chantait assez mal , mais avec un courage digne de l'épée qu'il portait, un exemplaire de ma partition de Nephtali; et lui , en échange , me donna une très-belle boite , sorte de cadeaux dont j'ai fait une collection vraiment extraordinaire.

Pour tâcher de me faire pardonner la singu-

lière méprise qui nie conduisit aux renseignemens chez le maréchal Murât, je dédiai à sa femme, la grande-duchesse de Berg, une œuvre de nocturnes que je composai tous pendant mon séjour à Fontainebleau. On ne faisait rien pour les princes et les princesses de l'Empire, sans en recevoir immédiatement une récompense. Madame Murât, pour une simple dédicace, me donna une trèsbelle épingle en diamant. Comme les voyages de Cour laissent beaucoup de loisirs à ceux qui ne font pas précisément partie de ce que l'on appelle la Cour, je composai encore à Fontainebleau une autre œuvre de nocturnes que je dédiai à Paër. Cette œuvre porte le numéro douze, et contient le nocturne que l'on a tant chanté depuis : Se son lontano del mio diletto.

Quel temps que celui où mes souvenirs m'ai lâchent en ce moment! Quel magique prestige de gloire enveloppait la personne de l'Empereur, chaque Fois qu'il se montrait î Je ne saurais oublier l'espèce decommotion que produisait la seule annonce de son arrivée, quand il venait chez l'Impératrice. Rien, non, rien ne donnera une idée de

la stupeur respectueuse que produisait ce seul mot sortant de la bouche de l'huissier de service : L'Empereur... Parlait-on?... Un profond silence succédait au murmure des conversations. Y avait-il des hommes se promenant dans la galerie?... Ils demeuraient immobiles comme la statue du commandeur dans Don Juan ; on pouvait remarquer un seul mouvement machinal et rétrograde; les princes, les rois, rassemblés à Eontainebleau, quand on avait annoncé l'Empereur, s'effaçaient pour laisser passer le grand homme, et j'en ai vu qui se reculaient tellement pour lui faire place à son arrivée, qu'on eût dit qu'ils auraient voulu repousser plus loin les murailles pour s'en tenir à une distance plus respectueuse. Lequel l'emportait de sa grandeur ou de leur avilissement? La question serait difficile à résoudre.

Dans un précédent voyage à Fontainebleau, j'avais eu l'honneur de connaître madame Savary, aujourd'hui madame la duchesse de Rovigo ; elle avait et elle possède encore une voix délicieuse ; pour moi, j'aurais passé ma vie à l'entendre chan-

ter. Me sera-t-il permis, à cette occasion, de citer un trait de galanterie, quoique, peut-être, il doive paraître ridicule aujourd'hui? Madame Savary m'ayant, un jour, demandé si je connaissais quelqu'un partant pour Paris qui pût se charger d'une lettre pressée, je répondis que oui, et m'étant emparé de la lettre, je partis sur-le-champ pour la remettre à son adresse; le lendemain matin, à son réveil, madame Savary avait la réponse.

Le dernier voyage de Fontainebleau dont je parlais tout à l'heure eut pour moi des suites très-flatteuses sans doute, mais qui compliquèrent singulièrement ma situation. On a vu comment j'avais été nommé directeur de la musique de la princesse Pauline. Au retour de Fontainebleau, je fus invité à me rendre chez le secrétaire des commandemens de l'Impératrice Joséphine ; celui-ci me dit que S. M., voulant me témoigner sa satisfaction, me nommait compositeur de sa chambre. Je suppliai le secrétaire des commandemens de S. M. de déposer mes remercîmens à ses pieds, mais je lui fis observer que j'étais attaché à la princesse Pauline, et le priai,

en conséquence, de ne point hâter l'expédition de mon brevet. Je courus, sans perdre un instant, annoncer à la princesse ce qui venait de m'arriver : a Voilà comme est toujours l'impé- » ratrice, me dit-elle; tant que vous ne m'avez » pas été attaché, elle n'a pas seulement songé à » vous ; maintenant , c'est pour vous ôter d'aua près de moi qu'elle veut vous attacher à elle. » Mon cher Blangini, c'est à vous de choisir en- » tre elle et moi. » Je lui répondis sans hésitation que, quoi qu'il en pût advenir, mon choix était tout fait, et que mon plus grand bonheur serait de pouvoir lui consacrer ma vie.

A quelques jours de là, la princesse me dit un soir : « Blangini, je pars demain ; tenez, mettez- » moi cette romance en musique. » Disant cela, elle me remit une romance écrite de sa main, et commençant ainsi : Il faut partir; le ménestrel vient de V apprendre ; puis elle ajouta : « Je dé- » sire que vous me la rapportiez demain. » Cette composition fut pour moi l'affaire d'un instant ; le lendemain, je la présentai à la princesse, qui en fut satisfaite, et j'ai lieu de croire que j'avais

été assez bien inspiré, car c'est une de mes romances que Ton a le plus chanté depuis. La princesse, avant de partir, m'envoya un souvenir d'un grand prix; mais, enfin, elle partit, n'étant encore pour moi que la muse qui m'inspirait alors, et peut-être eût-il mieux valu pour mon bonheur qu'il en eût toujours été ainsi; mais qui peut échapper à sa destinée !

• L'Empereur revint à Paris le premier de janvier 1808, apportant pour ëtrennes à la France la paix conclue à Tilsitt. Dans le courant de ce mois, je reçus l'ordre de partir pour Nice, où je devais rejoindre la princesse. Je ne me sentais pas d'aise à l'idée de la revoir, et bien certainement il n'y avait rien de téméraire dans mes vœux. M. David de Thiais, grand amateur de musique,

était alors intendant de sa maison • je raconterai, à son occasion, un t'ait qui prouvera à quel point la princesse Pauline était femme. Quoiqu'il administrât ses biens avec autant d'intelligence que de probité, M. David faillit une fois à perdre sa place. Son crime était grand, en effet. Il était dans ses attributions d'envoyer au rédacteur de V Almanach inipérial la composition de la maison de S. A. I. Ne voilà-t-il pas qu'à la colonne d'indication des dates de naissance, M. David se trompe, et, ce qu'il y a de pire, se trompe en plus. Il donne à la princesse une année de trop. Elle était tellement furieuse, qu'elle voulait absolument renvoyer M. David, et qu'on eut toutes les peines du monde à lui faire entendre raison. M. David, chargé d'exécuter les ordres de la princesse à mon égard, mit à ma disposition, pour me rendre à ^ice, une voiture de sa maison portant sur les panneaux l'aigle surmonté de la couronne impériale. Je fus chargé de porter à la princesse les différens objets qu'elle avait commandés pour les étrennes qu'elle se proposait de

distribuer aux personnes qui l'avaient accompa-

gnée.

Je me rendis tout d'une traite à Lyon, où je fus contraint de m'arrêler deux jours pour faire réparer quelques avaries survenues à ma voiture. Là, je 6s de singulières réflexions sur ma position nouvelle comparée à celle où j'étais lorsque, dans cette même ville, dix années auparavant, je n'avais encore que de vagues espérances d'avenir. A coup sur, je ne pensais pas alors que je traverserais Lyon dans une voiture aux armes de l'Empereur, ni même qu'il y aurait un empereur. Je commuais ma route sans aucun événement, lorsque arrivé à la montée de Saint-Maximin j'aperçus plusieurs hommes derrière la voiture, se disposant à faire sauter à coups de hache les liens qui y retenaient une malle toute remplie d'objets précieux. Sans dire un mot, j'ouvre la portière, et je m'élance hors de la voiture, le sabre à la main. Quelque rapide qu'il fût, mon mouvement ne fut pas assez prompt pour que je pusse les atteindre ; ces hommes, qui étaient au

nombre de quatre, s'enfuirent à toutes jambes, descendant la montagne. Mon audace m'avait réussi, mais je réfléchis après que, malgré mon désir d'être brave, j'aurais nécessairement passé un fort mauvais quart-d'heure, si les voleurs avaient songé à se défendre ; dans la crainte qu'ils ne revinssent , j'eseortai la voilure à pied jusqu'au sommet de la montagne ; arrivé là, je menaçai le postillon de le tuer s'il ne me conduisait pas avec toute la vitesse de ses chevaux au poste de gendarmerie voisin.

Cependant il faisait nuit, et nous nous trouvâmes bientôt engagés dans des bois. J'entendais siffler le postillon, et le drôle sifflait faux ; quelle position pour un musicien ! D'ailleurs, je n'étais réellement pas tranquille, surtout depuis que nous avions quitté la grande route pour suivre des chemins de traverse. Je fis arrêter la voiture, et mettant pied à terre a la très-faible lueur qui nous éclairait, ayant eu soin de faire éteindre les bougies des lanternes pour qu'elles ne pussent pas servir de point de mire, je fis descendre de cheval le postillon , et lui montrant les aigles im-

périales : « Regardez bien cela, lui dis-je; songez que si le moindre accident arrivait à une voiture décorée des armes de l'Empereur, vous seriez la première victime. » Le postillon m'assura quil ne nous arriverait rien de fâcheux ; je me tranquillisai de mon mieux, et nous arrivâmes enfin à onze heures du soir au poste de gendarmerie. Dans cette circonstance j'éprouvai une chose qui peut-être paraîtra singulière : au moment du danger je ne ressentis aucune frayeur, et quand il fut passé je ne pus me défendre de je ne sais quelle terreur secrète.

Je fis ma déclaration à l'officier qui commandait le poste de la gendarmerie, et le priai de me faire escorter par deux gendarmes. La vue des aigles de ma voiture produisit son effet, il aurait volontiers mis toute la brigade à ma disposition, car c'était alors un talisman non moins puissant que le nom d'Il-bondo-ca/ti, dans le Calife de Bagdad*

Me voilà donc cheminant avec gendarme à droite et gendarme à gauche, comme un grand personnage ou un prisonnier. Arrivés au post(

.nvanl, je'priai ma garde d'accepter deux pièces de vingt francs pour boire a la santé de l'Empereur , et je repris deux nouveaux gendarmes pour continuer ma route. Quel chemin, grand Dieu , que celui qu'il nous fallait suivre! Jamais de ma vie je n'en ai vu de pareil. Cela ne surprendra personne , quand on saura que je traversais les bois et la montagne d'Estrelle , alors Tun des plus fameux coupe-gorges de France. La route , si l'on peut donner ce nom a la fondrière mal frayée d'une ravine, était tellement défoncée qu'à chaque pas la voiture tombait dans des trous. Comme il m'aurait été impossible de m'y tenir , je fis la route à pied , et maintes fois j'eus à me féliciter d'avoir pris une escorte ; car les gendarmes me furent d'une grande utilité, non pour me défendre contre les brigands qui ne se présentèrent heureusement, pas, mais pour remettre à flot la voiture chaque fois que les inégalités du terrain la faisaient chavirer.

C'est une singulière chose que les honneurs d'emprunt, surtout quand ils sont appuyés par

d'assez larges gratifications. Mes aigles couron

nées et mes pièces de vingt francs à chaque gendarme me firent prendre bien certainement pour un grand de l'Empire. Je n'entendais autour de moi que des propos comme ceux-ci : « Monseigneur veut-il montera cheval? Monseigneur sera bien fatigué; Monseigneur par-ci, Monseigneur par-là. » M. Jourdain y eût vidé son coffre-fort : quant à moi , j'avais grand'peine à m'em pêcher d'éclater de rire.

Nous arrivâmes à Cannes, et de Cannes à Antibes. Là je n'avais plus que quatre postes à parcourir pour arriver à Nice. Il faisait un temps affreux : la pluie tombait par torrens. Un peu plus loin, dans un lieu dont j'ai oublié le nom, mais que je crois être le dernier relai avant Nice, le maître de poste se présenta à la portière de ma voiture, dont les panneaux produisaient sur lui leur effet accoutumé. Il m'engagea vivement à ne pas continuer ma route de nuit, me faisant observer que le pont du Var avait été emporté par les eaux , et qu'il y aurait plus que de l'imprudence à passer de nuit cette rivière qu'il fallait traverser à gué. Ses représentations furent

iniiiil* us m pressé cFarrivci à Ni

Mur ta princesse , que je le priai «le ne proem ei dix hommes «le bonne volonté qui ne craindraient pas de se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture, rassurant <ju ils seraient générosftement récompensés. Que oe lait-un pas faire aveu de l'argent ! Pour dix hommes que je demandais , il s'en p tenta plus de vingt ; mais je dus borner à ce qui m'était indispensable le nombre de mes guides.

(-"avait été une admirable chose que le pass

<iu Var par Tannée française lorsqu'elle s'empara du comté de Nice; c'en lut une vraiment extraordinaire que ma traversée, à moi. Figures* vous dix nommes presque nus , portant en main ^es flambeaux de résine pour éclairer le postillon, et obligés à tout moment délaver la voilure pour qu'elle ne lut pas renversée par les efforts

du torrent. Cette scène, au commencement, me parut comique; mais il n'en lui plus ainsi quand nous lùnies parvenus plus avant. Tous ces braves ens criaient : Courage! avancez! reioam l'out-à-coup Peau entra dans la voiture; mes jambes nageaient dans l'eau. La frayeur me prit,

je me mis à crier ; mais comme le postillon et les guides criaient encore plus fort que moi, ils né m'entendaient point ; je ris le moment où la voiture, malgré ses aigles invincibles, allait être emportée par le courant ; elle déviait considérablement malgré les efforts de mes guides. Enfin je me résignai à mon sort , et recommandant mon ame à Dieu , je fermai les yeux. Après un quartd'heure d'angoisses , nous arrivâmes à l'autre bord de la rivière. Jamais je ne donnai d'argent avec plus de plaisir que celui que je distribuai à ces braves gens qui , pour servir mon impatience d'arriver, avaient réellement exposé leur vie et sauvé la mienne. Je me conduisis en cette occasion de manière à légitimer la dénomination de Monseigneu)- que j'avais reçue sur la route, et, la pluie toujours battante, nous cheminâmes vers INice, où j'arrivai dans la nuit, mouillé jusqu'aux os. Comme il était près d'onze heures , je ne savais si je devais descendre à l'hôtel de la princesse; mais , ma foi , à mesure que nous approchions, le postillon faisait retentir les claquemens de son fouet avec une telle

intrépidité, que je jugeai que tout ce tapage se? rait peu digne d'une simple auberge. La voilure entra dans la cour d'une maison charmante , appartenant a M. Yinaille, et que la princesse avait louée pour toute la saison.

Je priai les personnes qui se trouvèrent là au moment où je descendis de voiture de vouloir bien prévenir la princesse de mon arrivée. J'étais, comme je l'ai dit, mouillé de la tète aux pieds, et, par conséquent, transi de froid. A peine entré sous le vestibule, je vis venir la princesse ; elle me parut, s'il est possible, encore plus ravissante de grâce et de beauté, que je ne l'avais vue à Paris. Avec ce sourire si aimable, accompagné d'un coup-d'œil dans lequel il y avait tant de séductions, elle me dit qu'elle était charmée de me revoir, et aussitôt , s'adressant à ses femmes : « Il » faut, leur dit-elle, que vous trouviez une cham- » bre pour Blangini; il demeurera avec nous. »

Je fis déballera l'instant tout ce que j'avais apporté de Paris, et la princesse parut enchantée de toutes ces brillantes bagatelles qu'on lui en- Yoyait. Les femmes-de-chambre chargées de mon

logement me désignèrent une fort jolie petite chambre au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin magnifique tout planté d'orangers et de ' fleurs, et dont l'extrémité était baignée par la mer. C'était un réduit charmant, mais il avait l'inconvénient d'être tellement rapproché des chambres des femmes de la princesse, dont il n'était séparé que par de minces cloisons, qu'il m'eût été physiquement impossible de tousser ni d'éternuer sans qu'elles l'entendissent. Tout fatigué que j 'étais de la route que je venais de faire, je ne pus m'endormir que fort tard. Le lendemain, en me levant, je m'informai auprès de mes très-proches voisines du nom des personnes qui se trouvaient auprès de la princesse. J'appris d'elles que le personnel de la maison se composait de madame de Chambeaudoin et de madame de Barrai , de mademoiselle Millot, lectrice, nièce de M. de Beauchamp; de mademoiselle Faivre , dame d'annonce, et de M. Peyre, médecin, cumulant avec son doctorat les fonctions provisoires d'intendant de la maison de Son Altesse. Ainsi était composée la petite cour de Nice, dont je vins augmenter le nombre.

Quand je fus sorti de ma chambre , ma première visite fut pour M. Peyre, afin de savoir de lui l'étiquette du lieu. 11 me dit qu'il n'y en avait ])oint, qu'une seule table existait dans la maison, et que la princesse l'avait chargé de me dire que je dînerais avec elle, ses dames et lui. Le matin, la princesse déjeunait seule dans sa chambre, ce qu'en termes de cour on appelle dans son intérieur. On déjeunait à onze heures, et le dîner était servi à six heures précises. Après avoir recueilli ces renseignemens de la bouche de M. Peyrc, je lui racontai mes tribulations de voyage, ce dont il s émut fort peu, mais il ne lui manqua que d'être leste pour sauter au plafond, quand je lui eus dit que ma dépense, en route, s'était élevée à quinze cents francs. J'avais beau lui parler des gendarmes, de mes guides, enfin de tout ce que j'avais dû faire pour amener à bon port les jolies choses dont j'étais porteur, avec une ame de caissier, il persistait à trouver la somme exorbitante, comme si je l'eusse dépensée pour mon plaisir. Enfin, tout bien considéré, et pensant à la scène de Saint- Maximin, il finit par

me plaindre, et la princesse, au lieu de me féliciter de ma conduite, me dit que j'étais un imprudent, mais sans trouver, elle, que ma dépense eut été trop considérable. Ce premier nuage ne dura qu'une heure, et j'en étais bien dédommagé par le bonheur de passer ma vie sous le même toit qu'une femme charmante, adorable, de la sœur de Napoléon, lequel disaitavecraison que la princesse Pauline était la plus jolie femme de son empire.

IZ

Notre vie, à Nice, avait beaucoup d'analogie avec ce que l'on appelle la vie de château; chaque chose se passait à son heure. Après le déjeuner commun , on se réunissait vers une heure dans le salon de la princesse , où elle recevait la visite des autorités du département et des personnes de la ville qui avaient eu l'honneur de lui être présentées. A trois heures, elle allait à la prp-

menade, quelquefois en calèche, quelquefois sur la mer, que nous voyions des fenêtres du premier étage de la maison. Au retour, on faisait de la musique jusqu'au dîner, et après le dîner, on recommençait à faire de la musique jusqu'à l'heure où l'on allait se coucher. De temps à autre les instrumens et les voix demeuraient suspendus ; alors la princesse prenait presque seule la parole , à l'exception de mesdames de Barrai et de Chambeaudoin, et passait en revue, non sans quelque,malignité , toute la galerie vivante de la cour impériale , et nous racontait les choses les plus secrètes de sa famille. Pourquoi n'ai-je pas alors pris des notes sur ce que je lui entendais dire? Mais, j'ai beau me gratter le front, ma mémoire ne répond point à mes interrogations , et je suis obligé de mabandonner au caprice peut-être peu heureux de mes souvenirs.

Que voulez-vous que j'y fasse? C'est du cuisinier de la princesse que je vais vous parler maintenant. Et quelle est la cause de cette préférence? C'est que ce cuisinier était grand amateur de musique 11 avait une telle passion pour la gui-

lare que, chaque jour, et cela depuis le matin jusqu'au soir, il frottait les cordes de cet instrument \ de manière à le rendre formidable. Passe encore si c'eût été la clarinette ; mais la guitare ! instrument de charme et.de volupté, qui soutient et accompagne la voix sans jamais la couvrir. Oh ! le misérable ! Encore s'il eût vaqué consciencieusement aux fonctions de son département! mais non, il n'en était point ainsi; et le dîner ne souffrait pas moins que nos oreilles de sa barbare mélomanie. J'en fis un jour l'observation à la princesse , qui , en ma qualité de directeur de sa musique, renvoya par-devant mon tribunal îe guitariste impitoyable. J'obtins de lui, plus par voie de concession que par autorité , qu'il consacrerait quelques heures de moins à son râclement quotidien , et tout le monde dans la maison déclara que le dîner en était devenu meilleur.

Le plus grand , le plus extraordinaire contraste, non-seulement que j'aie vu, mais qu'il soit possible de se figurer, résultait de l'incommensurable distance qui séparait la princesse Pauline

de don Juan. Comme elle dépassait peut-être les limites de la beauté humaine, lui, il était monstrueux parmi les monstres. En lisant l'admirable ouvrage de M. Victor Hugo, la Notre-Dame de Paris, j'ai cru en voyant la peinture que fait l'auteur de Quasimodo qu'il avait vu ou deviné don Juan: mais la ravissante Esmeralda n'est pas aussi belle que l'était la princesse Pauline. Don Juan était d'un noir Congo; sa taille ne dépassait point trois pieds de hauteur ; ses lèvres pouvaient bien avoir un pouce d'épaisseur; et sa bouche, surmontée de la place d'un nez à peine indiqué par deux orifices à fleur de peau , occupait au moins un tiers de sa face carrée , et qui n'avait guère moins d'un pied dans tous les sens. S'il était vrai que le génie de l'homme résultât de la grosseur proportionnelle de la tète , don Juan eût été le plus grand génie du monde. Son ventre formait une espèce de rotondité détachée; son dos était surmonté de proéminences saillantes ; et ses jambes , qu'il eût été difficile de distinguer d'avec ses cuisses, présentaient un fort beau modèle de colonnes torses écrasées. Don Juan était plus

fcju un homme et moins qu'un chieti clans la maison ; il avait partout ses entrées à toute heure , et nulle considération ne pouvait le détourner de donner de la publicité à l'accomplissement de ses devoirs. Surintendant-général des ablutions secrètes et de tout ce qui s'ensuit, même de tout ce qui précède , don Juan traversait gravement l'appartement delà princesse, son salon, même quand «lie y était, armé des vases qui dénotaient ses fonctions ; et si la princesse le gourmandait de son inconvenance, il restait immobile comme un Terme, regardait tout le monde avec ses petits yeux éraillés , et comme alors on ne pouvait s'empêcher de rire , il prenait les huées pour un applaudissement général. Ce qui peut faire excuser don Juan , c'est qu'il avait été roi. Enlevé de la cote d'Afrique par Jérôme Bonaparte, celui-ci l'avait donné à sa sœur, qui finit par le laisser au prince Borghèse, à la suite du voyage que peu après nous fîmes à Turin.

S'il vous plail, encore un mort sur don Juan. Il était si fort sujet à caution, il se permettait tant de choses incongrues , qu'un jour la prin-

cesse fut obligée de le faire enfermer dans sa chambre ; et comme il était horriblement gourmand , elle ordonna que pour le châtier on ne lui servît que du pain et de l'eau. Don Juan ne se déconcerta point ; il trouva le moyen de se sauver et alla s'installer chez un aubergiste, où durant plusieurs jours il fit une véritable bombance. Rien n'était trop délicat pour lui , et comme il avait persuadé à l'aubergiste que la princesse paierait, on lui servit tout ce qu'il demanda. Il était plus rusé à lui tout seul qu'un congrès. Quels que fussent ses méfaits et malgré leur fréquence, la princesse, qui l'aimait beaucoup, riait de ses escapades, et finissait toujours par lui pardonner. Lors de l'arrivée du prince Borghèse à Nice , don Juan changea de fonctions ; il passa, si je puis m'exprimer ainsi, de l'effet à la cause, c'est-à-dire qu'il quitta la garde-robe pour entrer à la cuisine en qualité de marmiton. Il était magnifique , coiffé d'un bonnet de coton blanc.

Conformément à l'usage établi par l'Empereur pour toute la famille impériale, la princesse se faisait dire la messe le dimanche. On dressait un

autel dans le salon , comme on dresse une table dans une salle à manger. Moi qui ai eu le bonheur de conserver les idées religieuses, et surtout le respect pour la religion que je reçus dans mon enfance , j'en étais scandalisé, mais je ne pouvais rien dire. Je le fus bien plus un jour où le cardinal Spina, grand-aumônier de la princesse, archevêque de Gênes, s'étant fait annoncer, on lui fit dire qu'elle ne pouvait pas le recevoir, et cela parce qu'elle faisait de la musique avec moi. Il est vrai que nous étions au moment le plus intéressant d'un duo. Le prince de PEgWfce fut obligé de revenir quelques heures plus tard pour pouvoir présenter ses hommages à S. A. avant de partir pour Gènes. La princesse aimait tant à chanter, et moi je trouvais tant de plaisir à l'entendre et à l'accompagner, que les heures fuyaient comme les minutes; mais tous les gosiers ne sont pas de fer, et j'avais quelquefois une extinction de voix. Du reste, si mon esclavage était doux, je n'en étais pas moins esclave. Un jour ayant été invité à dîner chez le préfet de Nice, la princesse, quand je le lui eus annoncé*

tu

me dit : « Blangini , vous dînerez avec moi. » Il en i\il de même pour toutes les invitations qui me furent faites ; si j'allais rendre une visite , je devais dire où j'allais , et bientôt je voyais arriver un valet de pied chargé de me dire que la princesse me demandait tout de suite , et fl fallait tout quitler. Les plus belles médailles ont leur revers.

Tant que nos fréquentes relations furent cachées dans l'intérieur de la maison, on ne pouvait faire que des conjectures, et je n'étais point de ceux dont l'orgueil aime la publicité dans le bonheur. Mais la princesse aimait à se moquer du qu'en dira-t-on? J'avais sous les yeux des exemples qui, d'ailleurs, m'auraient fait aimer la discrétion par calcul, si elle n'eût été dans ma nature. Je savais l'aventure de M. de F , chambellan favori de la princesse ; je n'ignorais point que l'Empereur était incessamment informé de ce que faisait sa sœur, du nom de ceux qui l'approchaient le plus près , et je. ne me souciais guère d'en courir la faveur d'un brevet de sous-lieutenant pour aller chanter mes nocturnes en Es

pagne, avec accompagnement obligé de halles et de boulets. Ce ne fut donc pas sans une frayeur bien naturelle, qu'ayant vu un jour, dans la cour de la maison, la plus belle calèche de la princesse, attelée de ses quatre plus beaux chevaux, j'entendis la princesse me dire : « Blangini, vous al- » lez venir avec moi. » Je frémis à ce mot, car la calèche était découverte, et c'était réellement me donner en spectacle comme un favori. J'osai faire quelques observations à la princesse, et la prier de me permettre de rester à la maison : « Je » vous ordonne de m'accompagner » fut sa seule réponse, et il fallut bien monter en voiture.

J'appris bientôt que mes craintes n'étaient point sans fondement. Ce fut la princesse ellemême qui me dit que l' empereur, sans doute sur un rapport , s'était informé de la personne qui était auprès de sa sœur, ie jour de la promenade en calèche découverte dont je viens de parler. On lui dit que c'était l'auteur des romances et des nocturnes qu'il avait entendus à Fontainebleau , et qui était directeur de sa musique. Heureuse-

ment l'Empereur ne poussa pas plus loin ses questions, et j'en fus quitte pour la peur.

Le jour dont je parle, notre promenade s'était dirigée sur la roule magnifique que l'Empereur faisait construire de ÎNice à Gènes, le long du littoral, pour remplacer l'horrible et dangereuse Corniche où l'on était comme suspendu au-dessus de la mer. La princesse affectait une gaieté qui contrastait avec mes inquiétudes. Le soir, nous fîmes de la musique comme à l'ordinaire; mais, dans la nuit qui suivit, il y eut une vive alerte dans toute la maison. Dès le grand matin, la princesse se trouva tellement incommodée, qu'il fallut avoir recours à l'intervention du docteur. Je ne puis dire quelle était Sa cause de cette indisposition ; tout ce que je sais, c'est que M . Peyre ayant voulu joindre quelques remontrances à ses ordonnances, la princesse l'envoya si bien promener, qu'il fut obligé de quitter Nice le jour même, et que, depuis, il n'a plus été attaché à son service.

J'ai vu bien des gens qui aimaient à faire pa-

rade de leur laveur: pour moi, j'aurais bleu voulu être seul dans la confidence de la mienne; mais j'avais beau faire, il me fallait supporter les importunités qui poursuivent ceux que Ton croit en crédit. Toutes les fois que des solliciteurs s'adressaient à moi pour obtenir une grâce, je leur demandais tout d abord : Etes-vous musicien? et sur la réponse négative, je leur disais : Cela ne me regarde pas, puisque je ne suis ici que le directeur de la musique de Son Altesse Impériale. Un soir, comme nous étions tous réunis dans le salon de la princesse, elle dit qu'elle voulait donner à chacun de nous un souvenir, et nous demanda ce que nous désirions. Madame de Chambeaudoin dit :

— Votre portrait, Madame.

Puis elle ajouta :

— Entouré de diamans.

Madame de Barrai :

— Une mèche de cheveux montée en bracelet ivec des brillans.

Quand mon tour fut venu, je répondis :

— Un seul cheveu.

— Oh ! ce n'esl pas assez ; dites hardiment ce que vous voulez.

— Eh bien ! dis-je alors, un service complet en argenterie.

— A la bonne heure, dit-elle, Blangini est le plus franc de tous.

Et immédiatement elle donna ordre à mademoiselle Faivre , demoiselle d'annonce , de prendre note de nos demandes , et de l'en faire ressouvenir à son arrivée à Paris.

Pendant notre séjour a Nice, il prit un jour fantaisie à la princesse de faire une excursion à Antibes; elle voulait revoir la maison qu'elle avait habitée avec sa mère et ses sœurs, à l'époque où Napoléon prit, pour la première fois, le commandement de l'armée d'Italie. Tout fut aussitôt préparé pour faire ce trajet par mer. Les dames de la princesse et moi devions l'accompagner. On loua un bateau spacieux qui fut décoré de drapeaux et de guirlandes ; au milieu s'élevait un pavillon pour la princesse, et des deux côtés, des rameurs en costume pittoresque faisaient voler sur l'eau le bâtiment, qu'un poëte

n'aurait pas manqué de comparer au vaisseau de Cléopàtre s'avançant au-devant d'Antoine.

Le commandant d'Antibes était prévenu de l'arrivée de la princesse : en approchant du rivage, nous aperçûmes une quantité considérable de personnes accourues pour son entrée dans le port , et elle fut saluée par vingt-et-un coups de canon. Le commandant la reçut à sa descente du bateau, et nous conduisit à son hôtel, où tout était magnifiquement préparé pour recevoir une sœur de l'Empereur. Un dîner splendide fut servi, et ensuite il y eut réception et grand bal. Le lendemain, nous allâmes visiter l'ancienne habitation, but de notre pèlerinage; c'était une maison bourgeoise assez jolie , mais de modeste apparence. Je ne saurais donner une idée de la joie que manifesta la princesse en se retrouvant dans ce lieu; elle courait comme un enfant; elle nous expliquait la répartition des appartemens.

— Là était la chambre de ma mère ; moi, je couchais dans ce petit cabinet auprès d'elle; mes sœurs étaient de l'autre côté ; voilà la chambre qu'occupait mon frère Napoléon quand il venait

nous surprendre et passer deux jours avec nous. Comme il nous aimait !

Après avoir plusieurs fois parcouru la maison, nous revînmes à Antibes , où la galanterie , la magnificence et le bon goût du commandant se signalèrent de nouveau, et, le lendemain, nous nous rembarquâmes pour retourner à Nice. Que je fus heureux pendant ce voyage ! La princesse avait totalement disparu , et je croyais, en toute sécurité de conscience, pouvoir aimer comme je l'aimais mademoiselle Pauline Bonaparte, et non plus Son Altesse Impériale la princesse Borghèse. J'aurais voulu que ma vie entière s'écoulât de la sorte; mais le moment des tribulations approchait. 4

A peine, en effet, étions-nous de retour à Nice, que nous vîmes arriver un courrier à la livrée de l'Empereur. C'était toujours un grave événement pour notre colonie, et nous étions tous dans une vive anxiété et dans l'impatience de savoir quelles nouvelles apportait le courrier. Au dîner, la princesse nous tira d'incertitude ; elle nous dit que le prince Borghèse arriverait le lendemain , qu'il

resterai! quelques jours tNioe9ei qu'ensuit* < hraccompagnerai l .1 Turin, ou il devait hmiIm m qualité de gouverneur- il des déj rtemene

au-delà «les Alpes. ( ietle nouvelle lui mi coup de foudre pour moi; je vis tout d'ut coup la difficulté de ma position. La pj ni de ton

ne s<- montra nullement satisfaite <1<- l'arrivée de >on mari. < )n sait qu'ils n ient l>on iihui;v

que quand ils étaient se] irés; elle s'en et primait tout lit 11 1 avec la plus incroyable liberté, «1 ré pétaii souvent Qu'elle aimerait mieux Àtre restée la veuve du général Leclerc avec vingt mille livres (K' rente, que d'être la Femme d'un — '. 11 est vrai que quand I»' vçnl «le ses caprices souillait du cote des grandeurs, elle se plaignait de D'être pas reine, puis elle «lirait qu'elle n'avait pas voulu l'être; mais, en général, sa conclusion était qu'il valait mieux vivre à Paris dans une inodt Mr aisance, que de régner pai tout ailleurs.

titemeut vrai, m us * > 11.' i.uir du prince Rorghvse , i< vérilnhuMu ni

mol d vail la ni la

J52 Peut-èlre, à la vérité, son amour pour Paris résultait-il un peu de ce que c'était pour elle alors le fruit défendu : il lui fallait, pour v venir, la permission de l'Empereur, et il la lui refusait en ce moment; il exigeait impérieusement qu'elle allât avec son mari fonder la cour de Turin.

L'arrivée du prince vint jeter la consternation dans la petite cour de Nice, si gaie, si sans façon; il était accompagné de son premier aidede-camp, le colonel Curto, et fut suivi, quatre jours après, de trois autres aides -de- camp , MM. Gruyer, Henrion et Delmas; de MM. de Clermont-Tonnerre et de Montbreton, l'un chambellan, l'autre écuyer de la princesse, et de M. de Villemarest, secrétaire du prince. Avec ces messieurs arriva aussi la fastidieuse étiquette, et l'on sait combien elle était strictement observée dans les maisons impériales. Pour moi, j'étais consterné; il m'était impossible de voir la princesse, et je n'osais entreprendre de me présenter chez elle sans qu'elle m'eût fait appeler. Plusieurs jours se passèrent sans que je la visse; enfin, le jour de l'arrivée du second convoi venu de Paris,

elle me fit dire de venir la trouver à la sortie du bain.

— Mon cher Blangini , me dit-elle d'un ton sérieux que je ne lui avais jamais connu , le prince m'a fait connaître l'organisation de notre maison à Turin ; elle a été arrêtée par l'Empereur, et est îout-à-fait calquée sur sa maison...

Là, renonçant à son ton de gravité :

— Pardi (ce mot lui était familier), pardi, dit-elle en éclatant de colère , je vois que l'on veut me contrarier, mais je saurai bien l'empêcher. Vous n'êtes pas compris dans les nominations ; on a nommé un maître de chapelle, et ce n'est pas vous ; mais, soyez tranquille, nous verrons si on m'empêchera de faire ma volonté. Les appointemens du maître de chapelle ont été fixés, dans le budget, à 6,000 francs. J'ai déclaré au prince que je voulais qu'ils ne fussent que de 2,000, qu'il y ait 3,000 francs pour vous; quant aux autres 1,000 francs, ils seront distribués à titre de gratification. J'ai signifié ces arrangemens si positivement au prince qu'il n'a osé me

faire aucune objection-, ainsi, vous resterez auprès de moi.

Je restai, en effet, avec le titre de directeur de la musique particulière, et dès le soir même j'entrai en fonctions , car le prince aimait autant s'ennuyer à entendre faire de la musique qu'à autre chose. Pour moi, j'avais, ce soir-là, plus d'envie de pleurer que de chanter, et, pour mettre le comble à mon embarras , la princesse eut l'inconcevable malice de me dire :

— Blangini, vous allez chanter avec mademoiselle Millot le duo ft Armide: Armide, vous m allez quitter.

Je pus juger par moi-même jusqu'où peut aller l'empire de la musique; je dus aux sublimes accords, au chant si puissant de Gluck, de me sentir comme entraîné; et, pour un moment, j'oubliai que je n'étais pas Renaud. J'avais bien peur, en effet , qu' Armide ne me forçât à la quitter.

Quand nous eûmes fini le duo, on pria la princesse de chanter ; elle se fit bien long-temps prier avec les plus jolies petites minauderies du monde. Enfin, elle me dit :

— Nous allons chanter les nocturnes italiens que vous avez composés ici pour moi.

Puis elle choisit celui qui commence ainsi : Semprè sarocos tante, semprè t'adorerb. Je vois encore d'ici la scène singulière que fît naître un caprice inattendu de la princesse. Le piano était au milieu du salon , faisant face à la cheminée. Déjà j'avais exécuté le prélude d'accompagnement, et nous commencions à donner un premier son de voix , quand , tout-à-coup , la princesse s'arrête; ses yeux s'étaient portés sur le secrétaire du prince, qui se tenait debout vis-à-vis de nous, le coude appuyé sur la cheminée ; elle lui dit alors :

— Je n'ose pas chanter devant vous : on dit que vous êtes très-méchant ; vous vous moqueriez de moi.

Alors, M. de Villemarest lui dit qu'il serait désolé de priver ces messieurs et ces dames du bonheur de l'entendre, et il se retira, mais pour rentrer immédiatement et se remettre à la même place, ce que la princesse vit très-bien, mais sans se fâcher qu'on lui eut désobéi. Quand îe nocturne fut fini, M. de Villemarest, s'approchanl

d'elle, lui dit le plus sérieusement du monde :

— Votre Altesse veut-elle bien me permettre de l'avoir entendue ?

A quoi elle répondit en riant :

— Pardi , il est bien temps !

Je finis par attendre l'heure de la musique du soir avec impatience, car c'était la seule heure où je pouvais voir la princesse. Mais quelle circonspection il me fallait avoir ! C'était tout au plus si j'osais la regarder, tant je craignais les yeux observateurs dont nous étions environnés.

Le jour du départ pour Turin était fixé *, c'était le vingt-deux avril que LL. AA. II. devaient faire leur entrée dans la capitale de leur gouvernement. Six voitures étaient disposées , chargées de bagages ; plus de trente chevaux encombraient la cour, et j'étais seul, sans ami, sans conseil, sans personne à qui j'osasse confier le chagrin qui me rongeait , l'humiliation qui m'avait été

ménagée. Chacun de ces messieurs et de ces dames avait sa place assignée dans une des voitures , moi seul je n'en avais pas ; je m adressais à tout le monde , personne ne me répondait ». Enfin , n'y tenant plus , je pris le parti de faire demander un moment d'audience à la princesse. Introduit auprès d'elle par sa femme de chambre , je la suppliai de me permettre de retourner à l'instant même à Paris, pensant qu'elle voulait qu'il en fût ainsi, puisque je n'étais pas compris au nombre des personnes qui avaient l'honneur de l'accompagner à Turin. Surprise de ce que je lui disais , la princesse s'écria avec humeur : « Ah î ah ! c'est encore pour me contrarier qu'ils font cela, mais ils n'y parviendront pas; » puis appelant mademoiselle Millot: « Faites dire à M. de Montbreton que je veux qu'il

1 Que Blangini me le pardonne, mais je contribuai un peu pour ma part à ses tribulations. Je savais tout avant de quitter Paris, et dans ma position auprès du prince, respeclant l'Empereur dans les personnes de sa famille, j'aurais voulu, à quelque prix que ce fût, que Blangini n'accompagnât pas la princesse à Turin , tant je redoutais les mauvais propos. D'autrc»nele voulaient pas non plus, mais peut-être pour des motifs diflérens.

Note, du liédacienr.

U9 vienne me parler sur-le champ. » I! vinl , et je ne sais ce qui se passa enlre eux , mais une demi-heure après la princesse , m'ayant fait appeler, me dit : « Blatigini, il y a une voiture à votre disposition. » Je partis donc seul dans une voiture. Quel voyage ! je n'en ai jamais fait de si triste ; je crois que j'aurais autant aimé avoir à affronter les Barbets , comme douze ans auparavant, que de me voir ainsi seul, évité, ou du moins croyant l'être, et n'ayant pas même la consolation d'apercevoir une seule fois la princesse sur toute la route. En revanche, j'y vis des débris qui me rappelèrent la catastrophe dont j'avais failli à être victime en 1 797 ; c'était les restes d'une maison brûlée près de laquelle nous avions été dévalisés , et ce souvenir ajoutait encore à ce que ma situation présente avait de pénible,

Je n'ai rien à dire sur notre voyage , si ce n'est que je manquai encore d'y être victime d'un accident. A peu de distance de Turin, dans je ne sais plus quel village, nous allions si vite, qu'en tournant Irop courl à l'angle d'une rue, le postillon fil monter une des roues sur une borne assez

élevée ; je crus à la violence du choc que la voiture et moi nous étions en pièces. Heureusement il y avait là tant de curieux pour voir passer ce long cortège , escorté paroles gardes d'honneur du Piémont , que tous ces villageois, voyant le mouvement de la voiture qui allait tomber sur eux, n'eurent qu'à tendre les bras pour en prévenir la chute. Superstitieux comme je n'ai point caché que je l'étais , cet accident me parut d'un mauvais augure.

Enûn nous arrivâmes à Turin , et nous descendîmes dans l'aile du château qu'on nomme le Paîais-Chablais. Le préfet du palais, M. de Sinsano, avait fait préparer les logemens de toutes les personnes de la suite du prince et de la princesse : il m'échut en partage un petit appartement de trois pièces à l'entresol. J'étais malade d'ennui, triste, découragé, et cela à un point que dans le premier moment je demeurai insensible au charme qu'après une longue absence on éprouve toujours en revoyant sa patrie. La seule émotion douce que j'éprouvai , ce fut d'aller le soir même voir la maison que ma mèreava'u habitée.

Cependant tout était en émoi dans la ville • le matin il v avait des présentations à la cour, et des réceptions le soir. Pour moi , triste , solitaire , je crois que je serais mort d'ennui si quelques jours après notre arrivée la princesse ne m'eût mis un peu de baume dans le sang , la première fois que j'eus l'honneur de la revoir. Après m'avoir appris qu'il n'y aurait pas de concerts à lacour, parce qu'elle voulait que j'en eusse la direction, que le prince exigeait qu'elle fût confiée au maître de chapelle nommé par l'Empereur, et qu'ils n'avaient voulu se céder ni l'un ni l'autre ; elle ajouta : « Prenez courage ; tout ceci me fatigue et me déplaît ; je ne resterai pas longtemps ici. » C'était une bien bonne parole, et je devais y compter, car, s'il n'eût pas existé, il aurait fallu inventer pour la princesse le proverbe : Ce que femme veut , Dieu le veut.

Une contrariété d'un autre genre que celles qui résultaient de ma fausse position m'attendait à Turin. Un matin, je vois entrer dans ma chambre un bon et aimable homme avec lequel j étais

lié depuis mon enfance; c'était M. Anselme,

fit

chef du bureau de la conscription militaire. Le plaisir de le revoir m'empêcha d'abord de songer à ses fonctions , mais il me força bien de me les rappeler.

— Tu sais , me dit-il , que si je puis t'ètre utile je le ferai , mais je dois te dire que tu es inscrit sur le rôle de la conscription ; que tu ne t'es jamais présenté; que sur ce chapitre nos ordres sont d'une sévérité implacable ; et qu'enfin il pourrait l'arriver des désagrémens.

Je le remerciai, en l'assurant queje n'avais rien à craindre puisque j'étais attaché à la princesse.

— Ne t'y §e pas , reprit-il ; et il me quitta. J'avais là-dessus l'esprit fort en repos , et c'était bien à tort.

Accablé d'ennui, je voulus chercher quelque distraction dans un voyage à Milan. J'avais eu souvent l'honneur de faire de la musique avec le prince Eugène, et j'étais sûr d'une bonne réception de sa part, d'autant plus queje connaissais la Vice-Reine, la princesse Augusta de Bavière. De plus, j'avais toujours le titre de maître de chapelle de son père , et nous avions plusieurs

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fois chanté de mes nocturnes ensemble. Mon parti pris , je vais à la préfecture demander un passeport pour Milan. Le secrétaire de la préfecture m écoute , sort , revient un moment après , et me dit : » Mais vous êtes porté sur les rôles de la conscription comme conscrit lé/ractaire. » A ces mots , je frémis de tous mes membres : conscrit réfractaire! Et cela en 1808! Je lui dis qu'étant parti pour Paris en 1797, jamais depuis je n'avais entendu parler de conscription. « J'en suis fort aise pour vous , mais je ne puis vous donner de passeport. Au surplus , voyez M. le préfet. »

Je montai immédiatement chez le préfet , M. Vincent de Margnolas ; il était Lyonnais; je l'avais fréquemment rencontré chez madame Fulchiron, et cette maison était une recommandation mutuelle pour tous ceux qui s'y étaient connus : aussi me fit-il l'accueil le plus aimable. Quant à l'objet detna visite , il ne me cacha pas qu'il n'y pouvait absolument rien. Alors je tirai de ma poche un passeport bavarois parfaitement en règle, et cela faisant: « En ce cas, je suis Bava

rois, lui clis-je , et je me rendrai à Milan avecee passeport. » M. Vincent me conseilla de prendre garde à ce que j'allais faire, et voulut bien m'indiquer la conduite que j'avais à tenir. Conformément à ses conseils, que je suivis aveuglément, je me rendis à la mairie de Turin. Là, je déclarai que je venais volontairement me faire inscrire, alléguant pour raison de mon retard qu'éloigné depuis long-temps de la France, j'avais pris du service en Bavière. Une fois inscrit, on me donna sans difficulté un passeport, et je partis pour Milan.

Je ne m'étais point trompé sur l'accueil que j'espérais recevoir du Vice-Roi et de la Vice- Reine: ils me recurent comme une ancienne connaissance, j'oserais presque dire comme un ami, et ma collection de boîtes fut augmentée d'une boite fort belle, que la princesse Augusta me fit remettre à titre de souvenir.

Ayant appris que le célèbre compositeur Mayer était à Milan , où il travaillait à la partition d'un grand opéra pour le théâtre de la Scala, j'allai lui faire une visite , et je le trouvai dans la

chaleur de la composition. Celte chaleur apparemment lui suffisait, car il était sans feu par un froid encore très-rigoureux. Je lui dis tout le plaisir que m'avait fait éprouver sa Ginevra c/i Scozia, que j'avais entendu exécuter à Munich ; il me répondit à cela en me faisant des complimens sur mes nocturnes et mes autres compositions. J'étais franc avec lui, j'aime à me figurer qu'il l'était à mon égard; en général, je crois qu'il est prudent de rabattre un peu des éloges que l'on se prodigue de confrère à confrère, car ce n'est trop souvent qu'un commerce d'échange; mais cela fait plaisir.

On me dit aussi que le fils du grand Mozart habitait Milan ; aussitôt que j'en fus informé, je crus de mon devoir de rendre hommage au père clans la personne de son fils ; après m'ètre enquis de sa demeure, je me présentai chez lui. Quel désappointement!... J'entre dans un cabinet; le fils de Mozart faisait des chiffres ! Le fils de Mozart travaillait chez un banquier! Le fils de Mozart aspirait à devenir banquier ! J'avoue que je fus indigné d'une telle dégradation de famille.

Je restai peu de jours à Milan, et en revenant à Turin je me présentai de suite chez la princesse, qui me renouvela l'assurance qu'elle ne resterait que peu de temps dans cette résidence. Au bout de quelques jours la cour se rendit à Stupinis, maison de plaisance où les rois de Sardaigne avaient coutume de célébrer la Saint-Hubert , et dont le dôme élégant , surmonté d'un cerf doré, annonçait qu'elle, était placée sous l'invocation du patron des chasseurs. La princesse me fit dire d'y venir, pensant que l'on ferait peut-être de la musique. J'attendis toute la soirée que Ton me fît appeler : ce fut en vain. A minuit, je pris le parti de me coucher. Durant la nuit tout le monde fut sur pied ; comme à INice , la princesse avait été saisie d'une indisposition subite ; des courriers furent expédiés à Turin pour ramener le docteur Vastapani, premier médecin. Il arrive, il trouve la princesse dans un état déplorable : elle avait des syncopes, des convulsions ; enfin, elle avait tout ce qu'elle voulait avoir. On répandit le bruit que cela était résulté de ce que le prince avait eu une volonté à l'égard de laquelle

la princesse n'était pas d'accord avec lui. La princesse déclara au médecin qu'elle allait mourir ; elle fit venir le secrétaire du prince pour qu'il écrivît à l'Empereur que le climat du Piémont lui était mortel *. Les personnes qui connaissaient le mieux la princesse furent persuadées que c'était une comédie pour retourner à Paris, mais jamais comédie ne fut mieux jouée. Les médecins eux-mêmes y furent pris, si hien que pour être plus à portée de lui prodiguer leurs soins, ils jugèrent qu'il fallait la ramener à Turin. Elle y revint ; le prince resta à Stupinis , et j'eus le bonheur pendant plusieurs jours de pouvoir être à toute heure auprès de l'adorable princesse.

Le jour où je revins à Turin, la princesse me fit appeler ; elle était dans son bain ; je gardai le silence, attendant qu'elle me parlât la première.

1 Alors i! était dans mes attributions d'écrire tous les jours une lettre à 1 Empereur ; je promis à la princesse de faire tout ce qu'elle demandait, mais j'eus garde de lui tenir parole ; je savais que tout ce qu'elle faisait n'était qu'un jeu , et peu de jours après elle en convint elle-même.

Nute du Rédacteur.

— Eh! mon pauvre Blangini, me dit-elïe, que vous êtes changé !

— J'ai tant souffert depuis près d'un mois.

— Encore un peu de patience ; je vais partir pour les eaux d'Aix en Savoie, je l'ai mandé à l'Empereur, je l'ai mandé aussi à Madame mère, qui elle-même est aux bains d'Aix en ce moment; je leur ai écrit que rien au monde ne pouvait me forcer de rester plus long-temps à Turin ; je m'en irai à pied, déguisée s'il le faut. ; je ne puis pas vivre comme cela. Vous, partez pour Paris, vous m'y attendrez, et soyez sûr, mon cher Blangini, que vous ne m'y attendrez pas longtemps.

Je partis , désolé de quitter la princesse, mais bien heureux d'échapper à l'enfer dans lequel je vivais depuis l'arrivée du prince à Nice. Toutefois, j'avais eu la satisfaction de revoir ma seconde sœur ; à ma demande, la princesse l'avait admise au nombre de ses dames d'annonce; en outre , je revis avec un grand plaisir mon excellent maître, l'abbé Ottani : car c'était lui que l'Empereur avait nommé maître de chapelle du

prince Borghèse, et ce n'était pas sans quelques remords que je pensais aux appointemens du bon abbé, diminués à cause de moi ; mais on concevra aisément que dans le désir que j'avais eu de ne pas quitter la princesse , ce n'était pas aux appointemens que je tenais le plus.

J'étais depuis un mois à Paris ; alors j'appris que la princesse venait de quitter Turin, c'est-àdire Stupinis, où elle était retournée après mon départ ; elle l'avait fait malgré la défense de l'Empereur ; elle était allée d'abord aux eaux d'Aix ; enfin , après quelques semaines de séjour dans ce lieu, profitant de ce que l'Empereur était à Bayonne , et sans être retenue par tout ce qui pouvait en advenir, elle revint à Paris, et se trouva bien heureuse le jour où elle rentra dans son bel hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré , l'ancien hôtel Choiseul-Charaut, et qui appartient aujourd'hui à l'ambassade d'Angleterre.

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Quinze jours environ après son arrivée à Paris, la princesse alla s'établir à INeuilly; c'était le lieu qu'elle habitait avec le plus de plaisir, parce qu'on y jouissait de plus de liberté, et que, si quelquefois elle était obligée de donner à l'étiquette ses grandes entrées , au moins pouvait-elle la reléguer dans le salon d'honneur.

Cependant j'avais quelque arrière- inquié-

lude sur mon élat de conscrit, et sintoHI de conscrit réfrac taire / jjen fis paît à la princesse, qui ne ine laissa pas le temps de lui demander ^a protection. Elle envoya chercher M. Lacuée, et nie présenta à lui; je savais combien il était rigïde : aussi ne fut-ce qu'en tremblant que je lui demandai de me faire rayer définitivement; mais il me répondit de la manière la plus obligeante, en me rappelant mes ouvrages qu'il connaissait, et ajouta :

— L'intention de l'Empereur est que l'on ne soit pas très-sévère à l'égard des personnes qui se sont distinguées dans les arts : vous pouvez donc compter que je ferai tout ce qui dépendra de moi ; mais il faut, avant tout , vous mettre en règle : que quelqu'un tire pour vous à Turin. Si le sort ne vous favorise pas d'un bon numéro, je vous donnerai un mois pour trouver un remplaçant, et je vous autoriserai à le prendre en dehors de votre département.

Je trouvai que la faveur n'était pas bien grande, mais c'est tout ce que je pus obtenir, malgré les recommandations de la princesse. Au surplus,

je cite ce fait comme faisant le plus grand honneur à M. Lacuée.

A quelque temps de là, je reçus une lettre de mon ami Anselmo, qui me mandait que le maire avait tiré pour moi et avait amené le numéro 900, ce qui me classait dans la réserve , c'est-à-dire que je ne serais appelé sous les drapeaux qu'en cas de guerre. On peut juger si, alors, la chance était bonne. Pour en avoir le cœur net, je résolus de passer à la visite commune, et la princesse obtint pour moi que je fusse visité à Paris. Je fus bientôt convoqué à l'Hôtel-de-Ville . où je me trouvai au milieu de deux ou trois cents jeunes gens borgnes, bancals, boiteux, bossus, poitrinaires ; je crois qu'il y avait là une collection complète de toutes les infirmités. Mon tour venu au bout de deux heures d'attente, on me fit passer dans un salon où se trouvaient le préfet, le commandant de la ville de Paris, le chirurgien, presque tous gens que j'avais rencontrés dans le monde. Je ne saurais dire l'espèce de honte que j'éprouvai quand il fallut me mettre nu devant ces messieurs ; ils me frappèrent dans le dos, dans

la poitrine, m'examinèrent, de la tète aux pieds, après quoi Tun deux me dit que je pouvais me retirer, sans me faire connaître mon sort. Un moment après, un huissier ouvrit la porte, et cria à haute voix : « Le sieur Joseph- M arc- Marie-Félix Blanginiest réformé. »

Oh ! les douces paroles , et que la voix de l'homme qui les prononça me parut harmonieuse î A peine les eus-je entendues, que je m'enfuis en toute hâte, sans prendre le loisir de considérer si j'avais suffisamment rétabli Tordre dans mes vètemens. Le fait est que, dans mon empressement, j'avais oublié de remettre mes bretelles ; je courais sans m'en apercevoir, et je ne sais ce qu'il en serait advenu, si d'honnêtes passans ne m'eussent signalé cet oubli dans ma toilette.

Un jour, la princesse me dit qu'elle désirait entendre Garât, et me chargea de l'amener à Neuillv. Dès le lendemain matin, je me rendis chez lui de bonne heure. Garât demeurait alors rue du Montblanc. Sa gouvernante vint m'ouvrir et me dit qu'il n'y était pas ; j insistai pour quelle lui fit savoir que je venais de la part de

S. A. I- la princesse Pauline, qui 1 invitait à s. rendre avec moi à Neuillv. Il était réellement sorti, et je le fis prier de m'attendre le lendemain. Même réception que la veille : « Monsieur n y est pas. » Je me fâche et demande une réponse positive : « Veut-il venir, oui ou non? » Garât entendant cela avance.... j'ai bien envie de dire son museau, entre les deux battans de la porte, qu'il avait entrouverte. Il me fit entrer et s'excusa sur ce qu'il n'avait pas fini sa toilette; or, tous les contemporains savent que ce n'était pas peu de chose que la toilette de Garât. Je le vois encore avec un madras de couleur sur la tête, une robe-de-chambre de piqué blanc, une culotte de peau et des bottes à revers. Si je n'avais su où j'étais, je me serais cru, à bon droit, dans le magasin d'un tailleur. Sur tous les sièges, sur son lit, sur les tables, sur la commode, et jusque sur son piano, ce n'était que culottes, gilets, habits, redingotes et cravates déployées. Je lui fis part de l'objet de ma mission , et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Garât, peut-être pour la première fois de sa

vie, fut exact; je le trouvai tout prêt à l'heure convenue. La princesse avait mis à ma disposition une chaise de poste aux armes impériales; elle était conduite par un postillon, et attelée de deux chevaux fringans. Notre conducteur prit par la barrière du Roule ; comme il nous conduisait sur les bas-cotés, il longeait les murs de très-près, et la voiture penchait considérablement. Je n'ai jamais vu de frayeur comparable à celle de Garât ; il jurait, il criait après le postillon : « C'est un assassinat ! On veut me tuer; on veut tuer Garât; » et, comme il criait de la sorte, les cahots de la voiture nous jetaient alternativement l'un sur l'autre. Enfin, nous arrivâmes à Neuilly, et je présentai Garât à la princesse, qui le reçut avec toute la grâce et tout le charme que nous lui avons connu.

En rien Garât n'était un homme comme un autre. Je me rappelle qu'un jour il devait y avoir chez la princesse un concert où assisterait Madame mère. Crescentini, madame Grassini et Carulli devaient y chanter. Dans notre programme était inscrit le duo tilphigénie en Aulide : Ne

doutet jamais de ma flamme. Les deux acteurs étaient Garât et mademoiselle Millot, vraiment digne de faire la partie de ce grand artiste. La veille, je les fis répéter dans la grande galerie du château. J'étais au piano, et Garât à coté de mademoiselle Millot. En commençant à chanter Ne

douiez jamais de ma flamme , ne voilà- t-il pas Garât qui appuie sa main sur l'épaule de mademoiselle Millot, et la pousse légèrement; en continuant de chanter, il la poussait toujours, si bien qu'ils arrivèrent à l'extrémité de la galerie, tandis que moi, resté ferme à mon poste, je finis par ne les plus entendre qu'à peine, et fus obligé de les aller chercher pour recommencer.

Une autre fois, c'était chez madame Hocquart, et antérieurement aux concerts de Neuillv, Garat me joua un tour vraiment perfide, mais ce ne fut qu'après en avoir joué un qui ne l'était pas moins à la nombreuse et élégante réunion de dames qui se trouvaient à Luciennes. D'abord, il se fit prier très-long-temps, selon sa coutume; ensuite , quand il eut remarqué que ces dames avaient, la plupart, les bras nus, la poitrine et les

épaules découvertes, il consentit à chanter, mais il dit qu'il faisait trop chaud, qu'il craignait de s'enrouer, et qu'il fallait ouvrir les fenêtres. Toutes les observations sur les rhumes qui en résulteraient infailliblement furent inutiles ; il fallut lui complaire ; la société fut obligée de se retirer dans la salle à manger durant dix minutes, et, pendant ce temps-là, on ouvrit les fenêtres.

Maintenant, c'était mon tour. On l'avait prié de chanter avec moi le ravissant duo de Don Juan : Lo ci darem la mano. Après ses façons ordinaires , il y consentit. Je me mis au piano pour accompagner, et commençai à chanter. Au milieu de mon solo, je m'avisai de faire une roulade, ce dont je m'excuse et ne me vante point ; tout-à-coup je me sens serrer le bras si vivement, que je me retourne comme interdit; il y avait là beaucoup de monde; alors Garât me dit trèshaut :

— Mon ami, vous pressez trop le mouvement du duo.

Et il riait de ce rire incertain que tous ceux

qui l'ont vu doivent se rappeler. J'étais dans une colère affreuse :

— Eh! parbleu, lui dis-je, monsieur Garât, laissez-moi finir ma phrase; quand votre tour sera venu, vous irez comme vous voudrez.

J'en fus pour ma pauvre roulade, sur l'effet de laquelle je comptais; mais la leçon était bonne, je le reconnais maintenant : On ne doit jamais rien ajouter à Mozart. Au surplus, Garât chanta divinement sa partie; mais je ne puis m'empêcher de dire encore : Quel singulier original ! J'aimais beaucoup à chanter avec Garât , quoique mon amour-propre dût en souffrir; il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui, même pour les professeurs les plus expérimentés- Hors de la musique, c'était autre chose. Je ne craignais rien tant que de le rencontrer dans la rue à cause de la manie qu'il avait de se donner en spectacle, et avec lui ses interlocuteurs, ce qui n'a jamais été de mon goût. Dès qu'il me voyait, il me criait tout haut :

— Bonjour, Blangini ! . . Eh !.. eh ! ... eh bien ! . .

Ces eh ! et cet eh hien ! n'étaient suivis de rien, mais les passans disaient : « Voilà Garât! » et il était au troisième ciel.

Je me rappelle encore une anecdote assez caractéristique sur ce singulier et sublime original. M. Coupigny, auteur de fort jolies romances, en avait donné une à Garât pour qu'il la mît en musique. Chaque fois qu'il rencontrait Garât , il lui demandait s'il s'en était occupé , et celui-ci lui répondait toujours : « Je n'ai pas encore trouvé une idée. » Un jour enfin, la rencontre eut lieu dans la rue Neuve-des-Petits-Champs : même question , même réponse. Cependant j cette fois Garât prend M. Coupigny par le bras et l'entraîne avec lui ; il avait l'air tout effaré, et regardait la porte des maisons devant lesquelles ils passaient. Arrivé devant un hôtel d'assez belle apparence, il entre , monte l'escalier, et s'arrête sur le palier du premier étage. Là , Garât lui dit: « J'ai trouvé ! » et il se met à chanter à pleine voix : Digne objet des plus nobles vœux, etc. Les habitans de la maison entendant cette voix , qu'il savait faire retentir quand il le voulait,

sortent de leurs appartenons et viennent sur l'escalier. Au bout d'un moment, voyant tout ce monde, Garât, comme réveillé de son inspiration, s'enfuit à toutes jambes, emmenant toujours avec lui M. Coupigny.

Je pourrais multiplier à l'infini les anecdotes sur Garât , mais comme il en est beaucoup qui sont connues , je ne me hasarderai poinl a en donner une nouvelle édition. Sa mort a été une perle immense pour l'art. Il n'est que trop vrai qu'il a emporté dans la tombe le secret de chanter Gluck, comme Ta! ma le talent de faire vibrer au fond des aines les vers de Racine et de Corneille.

La princesse fut extrêmement satisfaite de Garât, qu'elle invita souvent depuis; mais comme elle avait oublié de lui témoigner sa satisfaction comme elle avait coutume de le faire , je lui demandai quelque temps après si son intention nef ait pas de lui donner un souvenir, ainsi qu'à Crescentini et a madame Grassini. Elle me remercia de le lui avoir rappelé ; elle donna à Crescentini , récemment décoré de la Couronne de fer, une croix en diamans; à Garât une magni-

Jique épingle, et à madame Grassini une parure d'un grand prix. Aucun souverain n'a jamais été généreux avec les artistes comme l'Empereur et les princes el princesses de sa famille.

J'en rapporterai un exemple qui m'est tout personnel. Le roi Jérôme et le roi de Hollande étaient à Paris à l'époque dont je parle : c'était, je pense, en 1809 , Lien que je ne me pique pas d'une grande exactitude de dates. Le roi Jérôme me pressait beaucoup de venir avec lui en Westphalie, et me faisait des offres très-séduisantes. Quant au roi Louis de Hollande , chaque fois qu'il venait passer la soirée chez sa sœur, comme il aimait beaucoup à entendre chanter, je ne manquais jamais d'être convoqué. Un soir j'étais tellement enrhumé qu'il mêlait vraiment impos sible d'articuler un son. Il me demanda la cause de cet enrouement :

— Sire, lui dis-je, c'est que j'ai été obligé de courir Paris à pied toute la matinée , et cela par une pluie battante.

— Princesse Pauline, dit-il tout aussitôt en se tournant vers sa sœur, vous laissez aller à pied

le directeur de votre musique ? Cela n'est pas bien : il faut lui donner une voiture et des chevaux. Promettez dès ce soir à Blangini ce que je vous demande pour lui.

— J'accorde avec bien du plaisir ce que vous demandez , répondit-elle.

Puis se tournant vers M. de îMontbreton, écuyer commandant ses écuries :

— Vous donnerez une voiture à Blangini. Comme on peut le croire, je me confondis en

remerciemens, tant auprès delà princesse que du roi de Hollande. Etant pressé de jouir comme le serait un enfant d'un jouet nouveau , j'allai dès le lendemain matin chez M. de Montbreton , qui mit beaucoup de grâce à exécuter les ordres de la princesse. J'eus donc un fort joli coupé, et la somme nécessaire pour acheter deux chevaux et subvenir aux frais qu'entraîne toujours un équipage.

Deux jours après , le roi de Hollande élait revenu chez la princesse. « Blangini, me dit-il, je désire que vous me donniez des leçons de chant ; mais je veux commencer tout- à-fait par

le commencement , cl que vous m appreniez à chanter la gamme. » Je me rendis dès le lendemain aux ordres du Roi ; il demeurait à l'hôtel de Madame mère , étant alors dans le plus grand froid avec l'Empereur, Quelle chose singulière! Pendant que je faisais chanter la gamme à un roi, bien souvent ses ministres restaient des heures entières dans le salon d'attente ; car il avait dé- Tendu que sous aucun prétexte on le dérangeât pendant qu'il travaillait avec moi.

Vers le milieu du mois de décembre de cette année 1809, le Roi me dit qu'il désirait entendre la messe de minuit en musique, dans la chapelle de Madame mère. Je fus chargé de choisir des chanteurs et des musiciens , mais à l'exclusion des femmes. Je présentai le budget de la dépense qui fut approuvé. J'engageai Brizzi, premier ténor de la chambre et de la chapelle de l'Empereur; M. Lefébure, chef d'orchesire du théâtre Feydeau , me composa un orchestre de vingt-cinq à trente musiciens; et, le jour venu, la messe fut célébrée d'une manière liès-satisfaisante. La cérémonie, où officia l'évèquc grand-

aumônier de Madame mère, dura environ quarante-cinq minutes, et Brizzi chanta avec une grande supériorité un motet que j'avais composé exprès pour ce jour-là. Tous les musiciens furent récompensés avec une générosité vraiment royale. Brizzi eut pour sa part cinq cents francs , et le Roi m'ayant dit qu'il savait que je devais accompagner son frère en Westphalie , ajouta : « Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi; comme on a toujours besoin d'argent en voyage, je vous prie d'accepter ce souvenir. » C'était une bourse dans laquelle il y avait cent cinquante napoléons en or. Ai-je tort de vanter la générosité des princes de la famille impériale ' ?

1 La seule exception à faire était le prince Borghèse, le type le plus extraordinaire de l' Avare fastueux qui peut-être ait jamais existé. Tl ne lui en coûtait point de dépenser mille écus dans une matinée pour aclietor d'élégantes babioles au Petit Dunlerque^ dont il était, sans aucun doute, la meilleure pratique quand il était à Paris; mais il n'aurait pas donné cent francs pour venir nu secours d'un malheureux. Il est vrai qu'il n'appartenait à la famille impériale que par alliance.

Note du Rédacteur.

ZII

J'étais heureux; j'aurais voulu que ma vie entière s'écoulât telle qu'elle était alors, mais le sort en a ordonné autrement. Un jour, le roi Jérôme étant chez la princesse , me dit de venir le voir le lendemain matin.

— Eh bien ! me dit-il aussitôt que je fus introduit dans son cabinet, vous ne voulez donc pas venir avec moi ?

Ma position élait embarrassante ; je ne pouvais lui donner le vrai motif qui m'attachait à Paris. Je lui dis quej'avais avec moi ma mère, mes sœurs, enfin un courant d'affaires qui ne me rapportait pas moins de dix-huit mille francs par an.

— Tout cela est facile à arranger , me dit le Roi ; je vous nomme maître de chapelle et directeur-général de ma musique; je vous donne douze mille francs par an; vous serez logé, chauffé, éclairé à mes frais ; je vous paierai séparément les ouvrages que vous composerez, et au bout de dix ans, si vous ne voulez plus rester en Westphalie, vous aurez acquis une pension de six mille francs, dont vous jouirez votre vie durant.

Que répondre à de pareilles offres? Je répondis seulement que je ne pouvais disposer de moi sans l'autorisation de S. A. I. la princesse Pauline.

— Qu'à cela ne tienne, répondit le Roi, j'arrangerai cela avec ma sœur. Ainsi, voilà qui est dit, je vous emmène, et je vais vous faire compter immédiatement cinq mille francs pour vos frais de voyage.

Mon brevet fut expédié dans la journée.

En sortant de chez le roi Jérôme, je courus chez la princesse lui rendre compte de ce qui venait de se passer ^ et je lui protestai, ce qui était vrai, que rien, au inonde, ne me dédommagerait du bonheur d'être auprès d'elle.

— Ecoutez, Félix, me dit-elle, mon frère vous aime, vous serez heureux avec lui, et il vous assurera un sort. Si jamais le climat de Cassel vous devient contraire, vous reviendrez auprès* de moi , et soyez persuadé que je reprendrai toujours mon ancien directeur de musique. Ainsi , Félix, il faut partir.

Je ne dirai rien des adieux que je fis à Paris, ni de mon voyage de Paris à Cassel. Je fis ia route avec M. Aubry , dont tout le monde connaît le talent comme peintre en miniature. Il était appelé en Westphalie pour faire des portraits du Roi et de la famille royale , et je fus charmé de l'avoir pour compagnon de voyage.

En arrivant à Cassel, je me présentai immédiatement chez le grand-maréchal de la cour, avec lequel j'avais eu l'honneur de diner plu-

sieurs lois à Paris, chez le comte Colchen, sénaleur. Depuis ce lemps-là , la position de M. de Boucheporn était bien changée ; quand je l'avais connu, il avait une place de douze cents francs à l'administration de la loterie. Il avait épousé depuis la fille d'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels avec lesquels ma bonne étoile m'ait mis en relation ; il était le mari de mademoiselle Félix Desportes, que j'avais vu pour la première fois lors de mon voyage à Genève. Madame de Boucheporn était dame du palais de la Reine. J'allai ensuite rendre visite à M. Laflèche, surintendant-général de la maison du Roi. Sa belle-sœur était excellente musicienne et d'une beauté remarquable; pour lui, il était tellement mélomane, qu'on l'avait surnommé il pazzo per la musica. M. Laflèche, beau- frère du baron de Keudelstein, m'accueillit à merveille, et me fît meubler un appartement superbe dans un hôtel dépendant de la couronne de Westphalie, et où se trouvaient encore les armes des anciens princes de la Hesse électorale.

Dès que je fus installé, on me présenta les

musiciens du Roi, qui étaient au nombre de quatre-vingts. Aucun d'eux ne savait un mot de français, et moi pas un mot d'allemand ; mais nous avions pour nous entendre la langue universelle, la musique. Je me trouvais heureux de penser que je pourrais contribuer à les rendre heureux en prenant toujours leurs intérêts, et c'est ce que je fis en toute circonstance. Je n'agis point, comme on me dit que le fit un très-fameux directeur de musique. Les musiciens placés sous ses ordres s'étaient adressés à lui pour obtenir une gratification ; un jour, il les réunit et leur tint à peu près cette harangue : « Messieurs, » l'Empereur est extrêmement satisfait de vos » services, et pour vous donner la preuve de sa » satisfaction, il m'a fait cadeau de la belle boîte » que voici. » Et il leur montra la boite.

La liste civile du roi Jérôme était de cinq millions. Il en consacrait un dixième, c'est-à-dire cinq cent mille francs, aux émolumens de la chapelle de la chambre et du théâtre. Parmi les artistes, il y en avait de fort distingués, tels que les frères Schunk, M. Keller et M. Fenzy. J'aurais

dû nommer le premier, M. Merville, attaché au théâtre français de Cassel, et qui, depuis, sans compter la famille Glinet et les Deux Anglais, a mis au jour des romans que tout le monde lit, des ouvrages dramatiques que tout le monde va voir. Lui et moi, dans ce temps-là, nous n'étions pas sans quelque analogie, et cela sans le savoir, avec son Juif errant, qui obtient encore, en ce moment, le plus brillant succès.

Je ne décrirai point mon beau costume westphalien ; c'est bien assez d'avoir parlé de celui que j'avais eu en Bavière ; ce sont de ces hochets qui charment la première fois qu'on les possède, et auxquels on s'habitue au point de n'y plus faire attention ; cependant il est bon de ne pas négliger sa toilette. Distrait comme je l'ai toujours été, je me présente un jour à la cour avec un habit neuf; les boutons étaient encore enveloppés du papier conservateur; tout le monde riait en me regardant, sans que j'en pusse deviner la cause. Une dame plus charitable que les autres m'en fit heureusement apercevoir, et les papillotes avaient disparu quand on annonça le

Roi et la Reine, avec le même cérémonial usité pour l'Empereur au palais des Tuileries.

Le premier ouvrage que je fis représenter à Cassel fut le Sacrifice d 'Abraham , que j'avais composé à Paris. Le lendemain de la première représentation, le Roi m'envoya une gratification de cent napoléons en or. Le second était intitulé: le Naufrage comique ; l'auteur, M. Bérard, que nous avons vu successivement depuis la Restauration directeur du Vaudeville et directeur du théâtre des Nouveautés , était alors secrétaire de la surintendance du théâtre royal de Cassel. Jen'ai rien à dire du poëme, qui me parut très-bien coupé pour la musique ; tout ce que je sais, c'est qu'il déplut beaucoup aux comédiens et aux Français que leurs emplois en Westphalie avaient seigneurisés , mais cela par des causes indépendantes de son mérite. Le sujet résultait d'un quiproquo : des comédiens avaient fait naufrage dans une île ; le gouverneur de l'île ayant trouvé et ouvert leurs malles , en contemplant leurs habits d'oripeau ne savait si ses hôtes étaient des comédiens ou des grands seigneurs , et cette al-

ternalive déplut à tout le monde. Aujourd'hui cela passerait sans encombre , puisque l'on sait par expérience que le même homme peut communier sous les deux espèces. Le roi Jérôme n'avait point été choqué de ce qui déplut à ses courtisans et à ses comédiens ; il eut d'ailleurs ia justice de ne point rendre l'auteur de la musique responsable de la tempête soulevée par les paroles. Ce fut même à cette occasion qu'il me donna une voiture , et qu'il ajouta deux mille francs à mes appointemens pour subvenir à l'augmentation de dépense que devait me causer la nourriture de deux chevaux. Mes deux chevaux étaient blancs , et l'un d'eux se pouvait vanter d'une illustre origine ; mais il subit le sort de tant d'autres célébrités du temps. Après avoir été le cheval de bataille favori de l'Electeur de Hesse , il tomba en la possession du ministre des finances du roi Jérôme j qui le céda à l'intendant de la maison du roi, qui le vendit au secrétaire du cabinet, qui me le donna. A Paris il fût devenu cheval de fiacre : à Cassel il fut volé par les Cosaques.

Cassel à cette époque était un lieu de fêtes , de spectacles , de bals et de divertissemens de toute espèce ; nul ne pensait aux éventualités de l'avenir, et celui-là eût passé pour fou qui n'eût pas compté sur la durée des milliers de fortunes qui dépendaient de la fortune de l'Empereur. Il v eut entre autres un bal masqué et non masque de la plus grande magnificence. Le quadrille de la Reine était éblouissant; moi j'y parus sous le costume de Figaro, que m'avait prêté Taglioni, maître des ballets du Roi. La Reine voulut bien m'en faire compliment.

J'étais, j'ose le dire, un des enfans gâtés de la cour de Cassel; le Roi ne manquait aucune occasion de me donner des marques non équivoques de sa bienveillance , mais il ne voulait pas permettre que je fisse de la musique ailleurs que chez lui. Je me rappelle qu'un jour étant à dîner chez Ml Reinhart, ministre de France, que j'avais eu l'honneur de connaître à Paris, et chez lequel j'allais fréquemment, un valet de pied du palais vint au beau milieu du dîner me dire que

le Roi me demandait sur-le-champ. Je m'y rends.

— Chez qui ètes-vous?

— Sire , chez le baron Reinharl.

— Y fait-on de la musique?

— Jamais, Sire.

— En ce cas vous pouvez y aller.

Tl n'y avait pas encore un an que j'étais à Cassel, lorsque la cour et la ville furent consternées par un événement épouvantable. Le général Morio était grand-écuyer de la couronne; sous ses ordres se trouvait un jeune Français, d'un caractère très-doux , vivant avec sa vieille mère qu'il soutenait à l'aide de ses modiques appointemens. Il sollicita auprès du grand-écuyer un avancement auquel il croyait avoir droit; refus, dissimulation, vengeance. Durant quatre mois ce jeune homme cacha son projet. Enfin, un jour que le général Morio inspectait les écuries, une détonation d'arme à feu se fait entendre, et le général tombe frappé d'une balle qui lui avait brisé les reins et fait entrer des fragmens de laiton de sa bretelle dans les bovaux. Il survécut peu d'instans à sa blessure, et mourut dans d'horribles souffrances. Dès que le coup fut

parti, le sous-inspecteur, voyant tomber le grandécnyer; s'avance du coté où le bruit a retenti ; au même instant il essuie lui-même un second coup de feu , mais il a le bonheur de n'en être pas atteint. Le concierge des écuries arrive sur ces entrelaites : le jeune Français auteur du meurtre s'élance sur lui , lui fracasse le crâne avec la crosse de son pistolet; puis, en saisissant un troisième , cherche à se donner la mort , mais le coup ne partit pas. L'écurie fut en un instant remplie de monde; on arrêta le jeune homme; condamné à mort, il lut exécuté.

Le Roi, qui aimait beaucoup le général Morio, décida qu'il lui serait rendu de grands honneurs. J'eus l'ordre de convoquer tous les musiciens de la chapelle pour exécuter une messe solennelle de Requiem. Je n'ai pas besoin de dire que je choisis le Requiem de Mozart; mais il v manquait le Libéra me, Domine, de morte œternâl J'eus l'audace de combler celte lacune ; inspiré par notre maître à tous , on trouva que j'avais réussi dans la composition du Libéra. Ce fut le travail d'une nuit. A sept heures du malin les

copistes étaient à l'œuvre; à dix heures tout tut prêt; on répéta, et à midi le service fut exécuté. Mon Libéra était un morceau à quatre voix, soutenu par des chœurs à grand orchestre. Comme la fausse modestie est la plus grande preuve d'orgueil , je dirai en simple historien que cette composition obtint un succès plus grand qu'aucun de mes autres ouvrages sérieux. Mais , je le répète, j'étais sans doute inspiré par Mozart. Peu après je composai la cantate de Werther à grand orchestre. J'avais le projet de fonder à Cassel de grands concerts au bénéfice des musiciens de la chapelle royale. C'est dans ce but que je composai cette cantate à une seule voix , voulant la chanter moi-même. Je fis annoncer le concert par tous les journaux, et tous les billets furent placés. Le jour venu, quand je me trouvai en présence de plus de cinq cents auditeurs , je tremblais si fort que je fus obligé de m'asseoir pour pouvoir continuer. Au surplus, si je rappelle ici cette cantate, c'est à cause d'une circonstance qui peut paraître assez singulière. C'était le chant du cygne de Werther une demi-heure

avant sa mort. Sa Charlotte, qui vivait encore et qui habitait Hanover, fit le voyage de Cassel exprès pour l'entendre. Je ne le sus qu'après, de sorte que j'ai été privé du plaisir de la voir.

Mes travaux furent nombreux pendant mon séjour à Cassel. Je n'en donnerai point la nomenclature, chose toujours froide et ennuyeuse, et d'ailleurs la musique se sent et ne s'explique pas. Je citerai cependant, au nombre de mes compositions westphaliennes , la partition de la Fée U?gèle, opéra en trois actes, qui obtint un grand succès, et notamment un air de vielle que l'on a beaucoup chanté depuis à Paris. Madame Delvs chargée du rôle de la Fée fut charmante dans ce rôle ; elle le chanta si bien le jour de la première représentation, que le lendemain le Roi me chargea de lui remettre de sa part une gratification de cinquante napoléons. Je composai presque en même temps la musique d'un ballet de M . Taglioni qui, comme je l'ai dit, était maître des ballets, conjointement avec M. Aumer.

Le Roi , qui aimait particulièrement le son du cor, me dit d'arranger plusieurs de mes noctur-

nés avec accompagnement de cet instrument. Cela produisait un bon effet ; je tiens de la belle lady Doyle que le roi d'Angleterre Georges IV, alors prince régent, faisait toujours exécuter, avant de terminer ses séances de musique , mon nocturne Amor che nasce. Souvent il l'exécutait lui-même, et retenait les dames admises à sa cour pour le leur faire entendre. Si j'avais fait dans ce temps-là le voyage d'Angleterre, peut-être y aurais-je acquis une grande fortune , du moins à en croire madame Grassini et Viotti, lesquels m'ont assuré qu'à cette époque on ne voyait que ma musique sur les pianos de Londres. La vérité est qu'après la Restauration , quand il fut permis aux Anglais de venir à Paris, je ne saurais dire quelle quantité de ladies, de miss, de lords et de gentlemen, tomba, pour ainsi dire, chez moi , afin de prendre de mes leçons. Ce sont là de doux souvenirs.

ZIII

Le roi Jérôme , m ayant fait un jour appeler,

# me donna à composer les paroles d'une romance

dédiée à la Reine, et dont il était l'auteur *. Ce

1 Blangini possède l'autographe de cette romance de la main du roi Jérôme. Je n'en rapporte point ici les paroles, pour prouver le respect que m'inspirent les puissances déchues; vu leur doit toujours des égards!

\ :e du iitiiacLtur

devait être un secret entre moi et Sa Majesté, qui voulait, me disait-elle, la chanter elle-même, pour prouver qu'il y avait au moins une voix juste dans sa famille. Nous répétâmes plusieurs fois, mais cela finit tellement par ennuyer le Roi, qu'il fut résolu que ce serait moi qui chanterais la romance. Je me rappelle que, dans le même temps, j'eus à composer la musique d'une autre romance intitulée : Fortuné, Le sujet en était assez singulier pour que j'aie pu ne pas l'oublier. Fortuné était un petit chien que l'Afrique avait vu naître, et dont le poil n'était pas moins noir que la peau du plus beau nègre de la côte de Guinée. C'était un nain dans son espèce, car sa longueur, y compris tête et queue, n'excédait pas six pouces. Cette romance était son odyssée, où ses diverses aventures étaient soigneusement recueillies, et le Roi lui-même avait été son Homère.

Quand le roi de Westphalie voyageait dans ses Etats, les artistes de son théâtre royal, les musiciens de la chambre et de la chapelle l'accompagnaient presque toujours. C'est ainsi que nous fîmes un voyage à Hanover, que l'Empereur ve-

nail de réunir au royaume de Westphalie. La circonstance la plus remarquable pour moi de cette excursion fut le bonheur que j'eus de faire la connaissance d'une de ces bonnes et excellentes familles dont le souvenir ne s'efface jamais de la mémoire: c'était la famille Valentin, composée de plusieurs jeunes personnes , dont l'une surtout, mademoiselle Fred était d'une beauté

vraiment éblouissante. Avant notre départ, ces dames me donnèrent un album, qui n'eut pas, pour moi, moins de prix que les plus brillans cadeaux que j'ai reçus des têtes couronnées.

Peu après notre retour à Cassel, le prince héréditaire de Wurtemberg, frère de la reine de Westphalie , vint passer deux mois à la cour de sa sœur. J'eus souvent l'honneur d'être reçu par ce prince, aujourd'hui roi de Wurtemberg. Il me fit présent d'une boîte d'or d'une grande valeur, ornée d^ne superbe miniature représentan t sainte Cécile, qui, comme on le sait, est la patrone des musiciens.

Le Roi reçut aussi la visite de Madame mère, qui vint passer six semaines à Cassel. Ainsi que

je l'ai déjà dit, le roi Jérôme était, avec les artistes, d'une générosité sans égale. Tous les dimanches , il entendait une grand'messe en musique, soit à Cassel, soit à Napoleonshoe. Quand c'était dans cette dernière résidence , située à deux lieues de la capitale , les musiciens étaient conduits et ramenés dans des voitures de la cour, on leur servait à dîner , et., en outre , ils recevaient une gratification. Souvent même, le grandmaréchal du palais faisait mettre à ma disposition une cinquantaiue de bouteilles de vin de Bordeaux ou de Champagne de la cave du Roi, pour que je leur en fisse la distribution. Ces braves musiciens ! et c'est là un souvenir qui me va droit au cœur; ils m'aimaient comme leur père, et je puis dire que, de mon côté, je ne négligeais aucune occasion d'améliorer leur sort. Sur ma demande, le Roi avait augmenté leurs appoinlemens et accordé une haute-paie à ceux qui étaient chargés d'une famille nombreuse. J'obtins, en outre, qu'on leur donnât un uniforme, chose plus essentielle qu'on ne le croit dans une aggrégation composée d'hommes dont les moyens

d'existence sont inégaux. Le tout fut payé par le Roi. Quand j'avais quelque grâce à demander pour eux, je m'adressais au surintendant, qui me répondait toujours : « Nous n'avons pas d'argent.» Alors je revenais au Roi, qui donnait des ordres au surintendant , et dans ce cas celui-ci avait toujours de l'argent.

La messe devait commencer à midi précis. Un jour, pendant que Madame mère était à Cassel, je vois arriver Son Altesse Impériale, mais le Roi ne l'accompagnait pas. L'évèque s'avance et commence le service divin ; moi, je me tiens coi, sans donner aucun signal à mes musiciens. Les prêtres se retournent, me font des signes que je comprends très-bien , et je leur réponds par un signe négatif. Dix minutes se passent, le Roi entre, alors je fais commencer. Il me fut facile de voir que le Roi était de fort mauvaise humeur de ce que l'évèque ne l'avait pas attendu ; il faut qu'on sache qu'à la brillante cour de Cassel, l'étiquette n'était pas moins scrupuleusement observée qu'à la cour même de l'Empereur.

Pendant le séjour de Madame mère, je coin

20-i posai la musique de Cybèle, cantate dont les paroles étaient de M. Merville, alors attaché au théâtre de Casseh bon et aimable homme qui ne s'est fait que des amis, il préludait déjà au talent qui depuis lui a assuré un rang distingué dans la littérature française. La cantate de Cybèle fut exécutée devant Madame mère, qui, à cette occasion, me fit remettre une montre superbe enrichie de perles fines.

Je dois rapporter ici une circonstance qui résulta de la messe interrompue dont je parlais tout à l'heure. Quand le Roi fut assis , je vis qu'il parlait assez vivement, quoiqu'à voix basse, à son grand-chambellan. Cependant, la messe était très-avancée, et nous étions près de finir quand le grand-chambellan traversa la chapelle, se dirigeant du coté de la tribune des musiciens. Ayant deviné son intention, je pressai tellement la mesure que nous eûmes fini quand il eut monté l'escalier de la tribune. En entrant il me dit: «Monsieur le Directeur, le Roi m'a ordonné de vous dire de faire cesser cette musique, dont il n'est nullement satisfait, et qu'il ne

trouve pas bien exécutée. » L'ordre arrivait trop lard : les chants avaient cessé, de sorte que je ne pus répondre au grand-chambellan que par une profonde salutation. Tout aussitôt la messe finie, je me rendis au palais, et fis demander au Roi un instant d'audience, qu'il m'accorda sur-le-champ. Je lui dis, pour prévenir l'expression de son mécontentement , que la messe que je venais de faire exécuter était une des plus belles de Mozart ; alors il se rejeta sur les exécutans , et prétendant que ses chanteurs avaient mal fait leur partie , il ajouta :

— Que voulez- vous que pense Madame, habituée à Paris à une exécution si parfaite?

— Sire, lui dis-je, veuillez considérer la différence qui doit nécessairement exister entre les chanteurs de l'Empereur et ceux de Votre Majesté. Il ne tiendrait certainement qu'à elle d'avoir une chapelle égale en talens à la chapelle des Tuileries , mais cela nécessiterait une augmentation de dépense.

— Combien par an?

— Sire, peut-être cent mille francs; si Votre

Majesté me l'ordonne, je suis prêt à partir pour Tltalie, où je proposerai des engagemens aux virtuoses les plus célèbres et les plus habiles.

— Ce projet me sourit. Blangini, parlez-en au surintendant, et vous me soumettrez un projet.

Sans perdre de temps, car je n'ai jamais dit : A demain les affaires, je me rendis chez le surintendant. A mesure que je lui racontais ce qui venait de se passer entre le Roi et moi , il sautait, ou plutôt il bondissait de surprise ; enfin il s'écria :

— Etes- vous fou, mon cher Blangini? Cent mille francs î Cent mille francs ! Vous parlez de cent mille francs comme de cent mille sous....

— Ce n'est pas moi, lui dis-je alors, je ne fais que vous transmettre la volonté du Roi ; il m'a même donné l'ordre de concerter avec vous un plan qui lui sera soumis.

— Eh bien î s'il en est ainsi , revenez me voir dans quelques jours ; nous en reparlerons.

Je retournai souvent chez M. le surintendant, mais ee fut en vain ; les jours, les mois se passèrent, et je crus que le projet était tout-à-fait

abandonné. Il n'était que suspendu , comme on le verra bientôt ; et dans quelles circonstances , bon Dieu ! il fut repris. Pour moi , j'étais désolé car je me berçais agréablement de l'idée de faire un voyage en Italie, et surtout de faire en sorte que Paris se trouvât sur 'mon itinéraire. J'aurais mis en pratique le proverbe : Tout chemin mène à Rome.

Nous étions au printemps de l'année 1810. J'ai dit combien mes efforts tendaient à améliorer le sort des musiciens placés sons mes ordres ; qu'il me soit permis de raconter comment ils m'en prouvèrent leur reconnaissance. Le 1 8 de mai, jour de Saint- Félix, ma mère me dit qu'à l'occasion de ma fête elle avait résolu que nous irions dîner dans une ferme à quelques lieues de Cassel, pour être tout à nous. Arrivés àjiotre destination, j'aperçus un parement et un collet rouges, marque distinctive des hommes de service de la chapelle; je me doutai vaguement de quelque chose d'imprévu , sans toutefois faire aucune question. A peine j'ai passé le seuil qui conduisait dans une vaste cour, que j'entends exécuter

à grand orchestre une ouverture de ma composi tion. Je croyais rêver tant j'étais frappé de surprise. Ces bons Allemands î ils m'avaient préparé une fête complète : rien n'y manquait ; ni la salle de concert tendue en guirlandes de feuillages et de fleurs, ni une musique toute prise dans mes œuvres, ce qui est toujours, quelque modestie que l'on affecte, celle qu'un compositeur entend avec le plus de satisfaction, comme les poëtes leurs vers ; ni la salle du banquet, ni la table de quatre-vingts couverts, ni la couronne qui indiquait ma place, ni les fanfares qui saluèrent le moment du dîner, ni les cris : Vive notre Directeur! Pourquoi le dissimuler? J'étais si ému que je pleurais de joie ; et qui ne l'eût pas été ! Ces bons amis ! l'intérêt ne les guidait pas, j'avais fait pour eux tout ce quil m'était possible de faire; leur voix n'était donc que la voix de la reconnaissance.

Au nombre des preuves que je reçus de la munificence du roi Jérôme, je ne dois point omettre une charmante petite maison de campagne située dans une forêt à une demi-lieue deNapoleonshoe.

J'y étais lorsque j'appris que Cicéri venait d'arriver à Cassel, Cicéri, dont le monde entier connaît la supériorité dans l'art des prestiges de la décoration, mais dont les amis seuls, nombreux il est vrai, connaissent le talent comme musicien et comme chanteur. Je me mis en route pour Cassel quand je sus qu'il y était , je courus chez lui, et ayant annoncé au Roi son arrivée , Sa Majesté me dit quelle désirait de l'entendre chanter. D'abord Cicéri ne voulait pas, mais je l'y déterminai, et lui fis endosser un de mes habits de cour, qui lui alla tant bien que mal ; c'était un costume que l'étiquette exigeait impérieusement pour être présenté. au Roi. La toilette de Cicéri, je nie le rappelle, avait quelque chose de si comique que nous en rîmes de bon cœur tous les deux. Dans ce burlesque équipage, nous nous rendîmes à la cour, ou je le présentai à Leurs Majestés. Cicéri chanta le fameux air du Matrimonio : Pria che sponti in ciel Vaurora, et il le chanta si bien que le Roi me dit qu'il lui avait fait plus de plaisir que Rode lui-même, qui avait exécuté plusieurs morceaux dans la même soirée.

L'un et l'autre reçurent du Roi une tabatière d'une valeur de quinze cenls francs.

Quelque temps après, je reçus la visite de deux demoiselles espagnoles. Leur visite ne me causa point de surprise; j'en avais été prévenu par un assez grand personnage de la cour, qui m'avait dit en confidence :

— Elles sont très-jolies: je voudrais bien qu'elles pussent plaire au Roi : elles demandent à chanter devant lui ; faites-moi le plaisir de les entendre et de me dire ce que vous en pensez.

Je leur fis subir un examen en ce qui était de ma compétence; mon jugement fut qu'elles n'étaient pas assez extraordinairement jolies pour suppléer à ce qui leur manquait comme cantatrices ; j'en fis mon rapport à leur protecteur officiel; celui-ci insista : je cédai; elles furent entendues, et, ainsi que je l'avais prévu, le Roi n'en fut pas satisfait. Comme il m'en parlait quelques jours après, je lui dis que J'étais de son avis, et ne pus lui cacher à quelle sollicitation j'avais du céder. Le Roi se prit à rire, et me dit :

— Allons, il sera plus heureux une autre fois.

Ml

Le Roi, malgré ces petites infractions conjugales auxquelles il est si difficile h un jeune souverain d échapper, aimait beaucoup sa femme; les hommes savent que ces sortes de distraclions peuvent très-bien se concilier avec les meilleures qualités de mari, mais malheureusement les femmes ne veulent pas le croire. Le Roi donc aimaii beaucoup la Reine; mais il élait profondément affligé qu'eile ne fût pas encore enceinte après deux ans de mariage. On vantait beaucoup les eaux d'Ems comme un excellent stimulant pour les fécondités retardataires. Il fut donc fétide que la Reine ferait un voyage aux eaux d'Ems. Je fus compris au nombre des personnes désignées pour suivre Sa Majesté. Aux eaux d'Ems, je me rappelle que la Reine voulut me marier; mais quand elle m'eut fait connaître la future qu'elle me destinait, je la suppliai de ne point donner suite à son projet. Il s'agissait, en effet, d'une demoiselle fort laide et bossue, mais qui jouait bien de la harpe, et avait une véritable passion pour la musique. Du reste, elle appartenait à une excellente famille, et possédait quarante mille livres

de rentes; mais l'argent n'a jamais été pour moi une raison déterminante. La Reine me blâma fort de ce que je ne voulais pas qu'elle fit ce qu'elle appelait mon bonheur; et raisonnant comme l'aurait fait un banquier , elle essaya , mais en vain, de me faire comprendre que la stabilité de la fortune devait l'emporter sur la fragilité de la beauté.

J'ai déjà dit, je crois, que malgré les bontés du roi et de la reine de Westphalie, malgré les jouissances d'amour- propre qui me circonvena^iiï à Cassel, j'éprouvais fréquemment le désir de revoir Paris , ou, tout au moins, de changer de lieu. J'étais souvent si triste, qu'un jour Leurs Majestés m'en demandèrent la cause, et je ne la leur dissimulai pas ; je leur dis que je sentais le besoin de voyager, de renouveler mes idées, afin de pouvoir, à mon retour, leur offrir des compositions plus dignes d'elles. J'obtins sur-le-champ un congé et la permission d'aller à Munich. Je me hâtai d'en informer ma sœur, en la priant de faire savoir au roi et à la reine de Bavière qu'avant quinze jours je serais assez

heureux pour pouvoir les remercier de nouveau de toutes leurs bontés pour moi. Ponctuel en toutes choses, j'arrivai à Munich le jour que j'avais indiqué, et je descendis dans le plus bel hôtel de la ville. En me rendant à la résidence, la première personne que je rencontrai fut le Roi luimême, qui m'accosta comme à son ordinaire, en me disant:

— Bonjour, Félix. Vous arrivez? ajouta-l-îl ; où logez-vous?

Je le lui dis.

— Non pas, s'il vous plaît, reprit-il -, votre appartement est préparé à Nymphenbourg ; vous y aurez une table, et vous vous servirez des voitures de la cour.

Après les remerciemens qu'exigeait tant de bonté, je me disposai a en profiter, et fus bientôt installé dans mon roval appartement, après quoi je me hâtai de me présenter à la Reine.

Rien ne saurait donner une idée de la bonté, de l'aménité du roi de Bavière. On sait que, sous le nom de prince Max, il avait été, au service de la France, colonel du régiment de Royal- Deux-

Ponts. Il aimait beaucoup à rappeler cette époque de sa vie. Il se plaisait aussi à faire les honneurs de ses admirables jardins de Nymphenbourg. Je me rappelle qu'un jour qu'il m'avait fait l'honneur de me dire de l'accompagner dans sa promenade, il me dit :

— Le roi de Westphalie a les plus belles fontaines du monde dans son parc deNapoleonshoe, mais elles vont, comme celles de Versailles, tant qu'il y a de l'eau dans les réservoirs ; tandis que les miennes, si elles ne sont pas si belles, au moins elles vont toujours.

Dans cette même promenade, il me questionna avec le plus bienveillant intérêt sur ma position actuelle, et me demanda si j'étais heureux auprès du roi de Westphalie. Une réponse négative eût été un mensonge: aussi lui dis-je que le Roi avait fait pour moi plus que je n'avais osé espérer.

— Tant mieux, tant mieux, reprit-il; dans tous les cas, mon cher Félix, si jamais vous vous déplaisez à' Cassel , revenez auprès de nous , et soyez sûr que vous serez toujours bien reçu.

A l'expiration de mon congé, je quittai Munich, emportant de nouveaux et riches témoignages de la munificence de Leurs Majestés le roi et la reine de Bavière.

ZIT

Au printemps de 1 8 1 0, ce fut un jour de grand émoi dans le palais de Cassel, que celui où Ton apprit qu'une lettre de l'Empereur au Roi était arrivée, et que Napoléon invitait son frère à se rendre à Compiègne , où devait se trouver réunie toute la famille impériale. Comme on attendait avec anxiété pour savoir si l'on serait du

voyage, et comme le cœur me battit de joie, quand je sus que j'étais désigné au nombre des personnes qui devaient accompagner Leurs Majestés ! Le Roi présida lui-même aux dispositions du voyage, à l'échelonnement du cortège, qui se composa de douze voitures au moins, ce qui exigeait plus de cinquante chevaux. Le Roi voulait paraître avec éclat au milieu des autres pompes royales réunies pour le mariage de l'Empereur : aussi emmena-t-il la majeure partie de sa cour.

Je partis le lendemain du départ du Roi. Sur toute la route,- je trouvai des chevaux de poste commandés pour toutes les voitures de sa suite; mais arrivé à Meaux , on me dit qu'il n'y avait pas dé chevaux,. et force me fut d'attendre pendant seize ou dix-huit heures, non sans donner au maître de poste des marques très-vives dema mauvaise humeur. Enfin, je pus continuer ma route. Arrivéà Paris, je me présentai chez le Roi, qui me dit de me rendre à Compiègne, où je trouverais mon appartement préparé; il se composait de deux petites pièces, et coûtait 750 fr. de location pour quinze jours. J'avais pour instruction de me rendre tous

les malins à onze heures dans le salon de service pour y attendre les ordres du Roi.

Craignant de m'ennuyer à Compiègne, j avais eu l'attention d'y faire venir de Paris un piano; mais, par malheur, la Reine n'en ayant pas,' il fallut me séparer de ce fidèle compagnon, qui fut placé dans son appartement.

Ce séjour de Compiègne date, dans ma vie, comme le temps -où je me suis le plus ennuyé. Exact à me trouver chaque matin au salon de service, j'y attendais les ordres du Roi, mais ces ordres ne venaient jamais ; j'attendais comme une ame en peine jusqu'à l'heure du diner, où j'étais heureux de me retrouver avec les pages et leur gouverneur, à la table desquels je mangeais pendant les voyages de la cour. Dix longs jours se passèrent de la sorte, et ceux qui savent ce que c'est peuvent dire si les heures n'ont pas cent vingt minutes dans ce que l'on appelle un salon de service. On y peut lire un journal, voir passer et repasser MM. les écuyers et MM. les chambellans , voir, mais non pas entendre, les bâillement que l'ennui arrache à ceux qui attendent dans

l!espoir d'une réception qui ne vient pas toujours. En général, notre matinée d'attente se terminait par un trio de. sommeil où je faisais ma partie, parfaitement accompagné par le chambellan et l'écuyer de service.

Le contraste de ce qui m'environnait rendait encore plus pénible pour moi la vie fastidieuse que je menais à Corapiègne. Chaque jour y était marqué par de nouvelles fêtes. Si cela eût encore duré, je crois que je serais devenu fou d'ennui. Un jour, n'y tenant plus, succombant sous le poids de mon exactitude , je quitte le terrible salon de service ; je m'élance dans la cour sans m'apercevoir que je suis sans chapeau, et me voilà regardant machinalement de côté et d'autre , quand enfin j'aperçus le Roi et la Reine à une fenêtre de leur appartement. Le Koi, frappé sans doute de mon air effaré , part d'un éclat de rire en me demandant ce que j'ai.

— Parbleu, Sire, ce que j'ai? lui dis-je sans dissimuler ma mauvaise humeur; ce que j'ai? Voilà dix jours que j'attends vos ordres, et je vois que Votre Majesté m'a oublié.

Le Roi me fit signe de monter. En ce moment nulle considération humaine, aucun intérêt ne m'aurait fait prolonger plus long-temps mon supplice. Dans mon empressement, je monte les escaliers quatre à quatre, et j'entre chez le Roi sans songer à l'absence de mon chapeau, ce qui était une grave infraction à l'étiquette.

— Qu'avez-vous? me demanda-t-il avec le ton de la plus extrême bonté ; est-ce que vous êtes malade?

— Oui, Sire, malade d'ennui. Ici, je ne suis bon à rien ; je supplie Votre Majesté de me permettre d'aller à Paris.

Le Roi y consentit avec la meilleure grâce du monde , et me donna la commission de lui faire faire chez Pleyel deux pianos , deux harpes , et une lyre de la plus grande beauté et décorw de très-riches ornemens. Puis il ajouta : « Vous repartirez ensuite pour Cassel, où vous composerez un opéra qui sera exécuté à mon retour.

Je ne fus pas long à faire mes préparatifs de départ ; j'étais si pressé d'arriver à Paris , que l'Empereur lui-même, j'en suis sûr, n'a jamais

payé les postillons plus cher. Ils me donnèrent de la vitesse pour mon argent, tant et si bien que l'un d'eux me versa à moitié chemin. Heureusement une diligence vint à passer, et je me jetai dedans , laissant à mon domestique le soin de ma voiture, qui me fut ramenée le lendemain. Je me hâtai de faire les commissions du Roi. Ses deux pianos étaient vraiment magnifiques, les touches étaient en nacré de perle; la lyre était enrichie de pierr.es fines, et entièrement dorée. Le tout confectionné fut expédié à Cassel, où, à mon retour , je composai la partition de la Fée (Jrgèle, dont je m'aperçois que j'ai déjà parlé par anticipation.

Pendant mon séjour à Paris j'appris quelyues anecdotes, qui prouvent que, dans l'exercice de leur générosité envers les artistes, les princes de la famille impériale ne faisaient que suivre l'exemple de l'Empereur.

Lesueur ayant composé pour la chapelle des Tuileries la musique, de l'oratorio de Débora et Sisara, l'Empereur fut si satisfait de cette composition, qu'ayant fait venir Lesueur, il lui dit :

— Votre musique est grande, élevée, bien adaptée au sujet ; elle est solennelle, religieuse ; c'est ainsi que je comprends la musique d'église. Avez- vous composé d'autres oratorios?

— Oui, Sire; celui que Votre Majesté a entendu est mon dix-huitième.

Alors l'Empereur ajouta en souriant :

— Mais cela a dû vous employer beaucoup de papier; il n'est pas juste que vous en supportiez les frais; je vous donne pour y subvenir une pension de deux mille quatre cents francs.

Déjà, à une époque antérieure, à la seconde représentation des Bardes, l'Empereur, par la plus noble des récompenses , avait fait rester Lesuenr dans sa loge pendant toute la durée du spectacle ; ensuite il lui remit une belle boîte en or contenant dix-huit mille francs en billets de banque. Enfin lorsque Paisiello, après le résultat douteux de sa Pioserpine , eut quitté le service de l'Empereur pour retourner en Italie , l'Empereur, ou, je crois, le premier Consul, nomma Lesueur pour le remplacer comme maître de chapelle. Voici même à ce sujet une particularité

que l'on ignore. Un compositeur, dont je veux taire le nom , s'était mis sur les rangs , et le zèle indiscret d'un ami l'avait désigné clans un journal comme ayant obtenu la place. Ce journal étant tombé sous les yeux de l'Empereur, surpris et mécontent de ce que l'on annonçait une nomination qu'il n'avait pas faite, il envoya immédiatement chercher Paisiello , et lui donnant en main un papier plié, lui dit : « Tenez, vous remettrez cela vous-même à votre successeur. » .C'était la nomination de Lesueur. Toutes les personnes qui ont approché l'Empereur et l'ont vu dans son intimité , s'accordent à dire qu'il avait la voix fausse; mais à coup sûr il avait l'oreille juste, et le moindre son criard l'effarouchait. Un jour deux cantatrices françaises , réputées fort habiles, ayant voulu exécuter devant lui un duo italien, l'Empereur, peu galamment sans doute, dit au directeur de sa musique : « Dites-leur dé se faire raboter le gosier. »

Puisque je suis en train de citer quelques anecdotes musicales où figure l'Empereur, j'en rapporterai une qui mettra dans tout son jour à

quel point le maître <lu monde était lui-même esclave de l'étiquette. Après son mariage avec Marie-Louise, il avait formellement ordonné qu'une de ses dames d'honneur se tiendrait constamment auprès d'elle. Un jour Paër était en train de donner à l'Impératrice sa leçon de chant et de piano. La dame de service s'était absentée seulement pour un instant. Tout-à-coup entre l'Empereur : « Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-il en Fureur. Où est votre dame d'honneur? J'entends que mes ordres soient exécutés à la lettre ! » Pendant ce temps-là , le pauvre Paër, qui pourtant était bien innocent de tout cela, était devenu pâle et tremblant aux éclats de la voix du maître, ne sachant s'il devait se retirer ou rester. L'Empereur le rassura par des paroles bienveillantes. Je reviens maintenant à Cassel où, comme je l'ai dit, je composai à mon retour l'opéra de la Fée Urgele. J'eus tout le loisir de soigner ma partition , et de mettre l'ouvrage à point pour qu'il fût représenté, le Ptoi ayant accompagné l'Empereur dans un voyage qu'il fit alors sur les côtes du Nord. Au commencement de 1813, l'Enipe-

reur étant à Dresde, le Roi résolut d'aller y faire une visite à Sa Majesté Impériale ; je fus encore du voyage avec les deux cors du Roi, MM. Schunk, et trois ou quatre chanteurs de la musique particulière. La troupe royale resta à Cassel. Nous nous arrêtâmes deux ou trois jours à Brunswick, charmante petite ville où notre station fut 'marquée par des concerts. Arrivés à Hall, autre ville située entre Brunswick et Dresde , je fus pris aux deux genoux par des douleurs tellement violentes, que force me fut de me mettre au lit. Ce ne fut qu'au bout de dix jours que je pus me lever, mais je souffrais tellement qu'il m'était impossible de me tenir sur mes jambes. Nous voyagions pendant l'armistice qui suspendit les hostilités , et coupa, pour ainsi dire, en deux la campagne de Dresde. Or, le terme de l'armislice approchait ; n'osant donc poursuivre ma route , je pris le parti de rétrograder sur Cassel , toujours malade et dans l'impossibilité de marcher. Je fus obligé de faire mettre un matelas dans ma voiture; on put me prendre sur la route pour quelque officier blessé, et il n'en

manquait pas alors sur toutes les routes d'Allemagne. J'arrivai tant bien que mal à Cassel , désolé de n'avoir pu me rendre aux ordres du Roi , et je fus contraint de garder la chambre durant six semaines sans pouvoir sortir.

Cependant le Roi était de retour, et je n'oublierai point la preuve qu'il me donna de son ardent amour pour la musique. Mayant fait demander presque à son arrivée, on lui dit que les médecins me défendaient de quitter le canapé sur lequel j'étais étendu. La mélomanie du Roi ne lui permit point d'admettre les excuses contresignées par la Faculté , et à ces excuses il répondit : « Ce n'est pas des jambes de Blangini que j'ai besoin. » Bref, ce prince voulut que, malade ou non , je vinsse faire de la musique. Bien m'en prenait alors de n'être pas danseur au lieu de musicien. Je fis tous mes efforts pour satisfaire le Roi ; je revêtis un bel habit de cour, et comme l'endure de mes jambes ne me permettait absolument pas de marcher, je me rendis au salon appuyé sur deux béquilles. Je dois dire qu'en me vovant le Roi fut touché de mon zèle , me traita

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de les soigner jusqu'à parfaite guérison. De loute manière il me lardait d'eu e lur pied, h » i moment plus qu'eu toute autre circonstance, car lei affaires commençaient à s't brouiller, et c'est une triste chose que d'être privé de l'usage de ses membres dans une Laie. ( )n me rendi i , je \\ spère, celle justi que je me suis abstenu «le toute excursion «1 le domaine de la politique, et que j'ai lai>sé n dur dos années sans mlmmiscer dans des cb< qui ne me regardent point. Cependant, comme la guerre nous circonvenait, pour ainsi dire, je saurais taire les émotions pénibles dont je tus ulli quand je w«. armer dans nos murs les premiers convois de blessés. < était des Italiens mi appartenu a l'armée du prince Eugène qui venait d'éprouver des pertes considérables, l 1 1

malheureux 1 je lis pour eux lOUl ee que l'humanité me commandait de faire quand mes moyens rue le permettaient. Oh! c'est quand on voit des

31 tt

compatriotes soulfrans, qu'il est permis de regretter de ne pas avoir une grande fortune. D'un autre côté, chaque jour il arrivait des ordres pour que tous les militaires en état de porter ou de reprendre les armes fussent dirigés en toute hâte sur le gros de l'armée. C'était un spectacle déchirant que la vue de ces malheureux soldats mourant de faim , décharnés, mal vêtus, malades, mars toujours intrépides. A cette époque, je dois le dire, personne n'osait encore entrevoir la possibilité de la chute de l'Empereur. On croyait à sa fortune comme on croit à la Providence ; d'autres y croyaient comme à la puissance du démon , car il n'était pas également aimé de tout le monde.

Nul plus que moi n'était exposé à l'affreux spectacle dont je viens de parler, car le commissaire des guerres était logé dans la même maison que moi , et ces malheureux venaient journellement chez lui. Je les faisais entrer dans mon appartement pour les faire manger , et j'eus , je l'avoue , une satisfaction bien vive lorsque j'obtins du commissaire des guerres, qui me témoi-

gnait de L'amitié , qu'un nombre considérable de mes pauvres Italiens entrât à l'hôpital ou fût dirigé sur la France.

J'ai dit tout k l'heure que tout le monde en Allemagne n'aimait pas également l'Empereur. Hélas! cela était bien permis à quelques personnes, et surtout à madame la baronne d'Etlingen , k laquelle ma famille a eu les plus grandes obligations , et dont l'histoire que je raconterai le plus succinctement possible ne paraîtra peutêtre pas dépourvue d'intérêt.

J'avais eu l'honneur de la voir dans mon enfance, à l'époque de l'émigration. Depuis lors elle s'était retirée k Carlsruhe , où elle se trouvait lorsque ma mère et ma sœur aînée y firent un premier voyage en 1801. Ce fut madame d'Ellingen qui alla au-devant d'elles , qui les présenta k la margravine , en lui disant combien ma mère avait été bonne pour les émigrés k Turin , et ce fut par suite de ses recommandations que ma sœur fut attachée k I '^lectrice de Bavière. En 1806, j'eus l'honneur de revoir madame d'Ellingen chez madame de Chatenay. Jus-

qu'ici ce ne sont que des souvenirs de famille : qu'on juge maintenant si elle pouvait aimer l'Empereur.

Madame d'Etlingen , pendant son séjour dans le grand-duché de Bade, n'avait pas toujours résidé à Carlsruhe ; elle habitait souvent Ettenheim , ville que rendra éternellement célèbre le nom du duc d'Enghien. Admise dans la société du prince , madame d'Etlingen avait pour lui un de ces cultes enthousiastes qui ne figureront bientôt plus que comme mémoire dans l'histoire des princes. Au moment où le duc d'Enghien fut arrêté , elle ne put le voir ; mais tout est une relique sainte pour quiconque possède la foi. Elle recueillit un soulier qui avait appartenu au prince, et une mèche de ses cheveux. Quand la nouvelle de sa mort vint frapper de stupeur la rive droite et peut-être les deux rives du Rhin , madame d'Etlingen fit placer ces objets si précieux pour elle dans un cadre qu'elle suspendit dans sa chambre , et devant lequel brûlait nuit et jour une lampe allumée. C'était sou reliquaire.

Au surplus, comme toutes les douleurs vraies,

la douleur de madame d'Etlingen n'avait rien de fastueux; elle n'en fatiguait pas le monde, comme les gens qui ont besoin de faire croire qu'ils ne sont pas consolés; au contraire, elle était fort aimable , remplie de cette bienveillance sans laquelle tout l'esprit du monde n'est rien dans la société; enfin , et l'on conçoit que moi , je garde ce trait pour le dernier, madame d'Etlingen était bonne musicienne; je ne pense jamais sans un charme de souvenir respectueux aux nombreuses soirées où j'ai eu l'honneur de faire de la musique avec elle.

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On n'a point oublié, je l'espère, le projet que j'avais précédemment suscité dans l'esprit du roi Jérôme, dans le but de mettre la musique de sa chapelle en concurrence avec celle de la chapelle impériale; d'un autre côté, on vient de voir le triste tableau que présentait déjà la ville de Cassel vers l'automne de 1813. Qui le croirait! ce fut dans ces circonstances que mon fameux pro-

jet revint sur l'eau, et Ion va voir comme quoi il reçut un commencement d'exécution.

Ayant reparlé au Roi de l'idée que je lui avais soumise de m'envoyer en France et en Italie pour recruter des virtuoses des deux sexes , cette fois Sa Majesté, prenant la chose plus au sérieux, ne me renvoya point au surintendant ; elle me dit au contraire qu'elle lui en parlerait ellemême. La volonté du Roi fut efficace. Un jour donc, le surintendant me fit appeler et me dit :

— Le Roi vous accorde la permission d'aller à Paris, et, s'il le faut, en Italie, afin d'engager pour sa chapelle une prima donna, un ténor et une basse-taille; Sa Majesté vous autorise à traiter à raison de quarante à cinquante mille francs par an pour la prima donna, trente mille francs pour le ténor, et vingt mille francs pour la bassetaille. Leur engagement devra être de deux ans, et vous leur ferez contracter l'obligation de chanter à l'opéra italien, dans les concerts de la cour et à la chapelle.

Enfin, j'avais pouvoir de dépenser cent mille francs , selon la teneur de mon premier budget

approximatif. Comme c'était une assez grande responsabilité que j'allais assumer sur moi , je priai M. le surintendant de me donner par écrit les ordres du Roi , afin de donner à mon caractère l'authenticité nécessaire pour les stipulations que j'aurais à faire et les traités que je devrais conclure. Il me donna les pouvoirs officiels que je demandais, et j'allai prendre congé de Leurs Majestés.

Ici ma mémoire est en défaut, non pas sur l'exactitude d'un fait, mais seulement à l'égard de la date à laquelle il se rapporte; était-ce en 1811? fut-ce au mois d'octobre 1813? Je n'en sais en vérité rien. Le fait est, qu'à l'une ou l'autre de ces deux époques, au moment où j'allais partir, M. de Sorsum, notre surintendant, me dit que le Roi me donnait commission de porter à Paris une somme de cent quatre-vingt mille francs en or, qu'à mon arrivée je devrais remettre à M. Marainville, frère du général Lefèvre-Desnouettes, et intendant du roi Jérôme. Ces commissions sont toujours désagréables ; mais il n'y avait pas moyen de ne m'en point charger, quoi-

que je me rappelasse irès-bien ma belle expédition de la montée de Sainl-Maximin.

Je partis dans ma voiture attelée de quatre bons chevaux de poste, luxe que je me permis, attendu que je voyageais aux frais du Roi, et que Sa Majesté aimait que Ton fil les choses grandement. J'avais disséminé autant que possible le précieux dépôt; je rêvais Barbets, et j'étais tellement inquiet, que je restai vingt-trois heures sans descendre de voiture, c'est-à-dire jusqu'à mon arrivée à Francfort. Je n'avais rien pris depuis Cassel, de sorte que, à la lettre, je mourais de faim. Je n'étais pas seul dans ma voiture; j'avais avec moi un jeune homme de la chapelle du Roi, que j'avais emmené en qualité de secrétaire. Ne voulant pas que la voiture restât seule, je lui dis de n'en point descendre pendant que j'allais dîner. J'avais dans les poches de ma veste de voyage quatre sacs d'or de quinze mille francs chacun, dont le poids m'empêchait presque de marcher. Ce fui bien autre chose, quand je fus assis à la table de l'auberge; les mouvemens de mes bras et de mes mains étaient tellement gênés, que tout le monde

me regardait, et il me semblait que chacun devait en deviner la cause. Mon dîner fini, je retournai à la voiture pour que mon compagnon de voyage pût dîner à son tour. J'arrive... Personne. Oh! alors, je fus saisi d'une inquiétude mortelle. Je ne l'avais point mis dans la confidence du trésor dont j'étais dépositaire, mais il avait pu le découvrir. Ma pensée l'avait calomnié malgré moi; mourant de faim lui-même, son estomac n'avait pas eu la patience d'attendre que j'eusse donné satisfaction au mien; il revint au bout d'une heure. Rien n'était dérangé à mes cachettes, et nous reprîmes la route de Paris, où nous arrivâmes sans être descendus de voiture.

De tous les grands talens qui se trouvaient alors à Paris , aucun n'était disponible ; tous avaient des engagemens trop avantageux dans la maison de l'Empereur pour qu'il eût été possible de les leur faire rompre, et peut-être n'eût-il pas été lout-à-fait sans danger de l'essayer; d'ailleurs, comme les oiseaux ne chantent que durant l'été, il faut aux chanteurs une température douce, un air chaud : or, à Cassel, il gelait quelquefois à

vingt degrés. J'ai la conviction que le climat exerce une grande influence sur la voix humaine. N'avons-nous pas vu des médiocrités parisiennes obtenir, à Florence, leur brevet de virtuose; et n'aurions-nous pas aussi à citer des exemples de grandes réputations d'Italie succombant au contact de l'air froid de la Seine? Je me rappelle que, pendant mon séjour à Paiys à l'époque dontje parle, je revis assez souvent la toujours belle madame Grassini. Certes, ce ne fut pas sérieusement que je lui proposai un engagement pour Cassel ; je savais trop quelle serait sa réponse; mais je ne puis oublier l'éclat de rire que lui arracha ma proposition , lorsque je lui eus demandé si elle voulait s'attaccar per la vïta. C'est la formule usitée en italien pour les engagemens à vie : s'attaccar per la vital, .. Cela lui parut si comique, que, depuis, chaque fois que je l'ai rencontrée, elle me demanda à son son tour si je voulais at~ t ace aria per la vita,

A moi donc l'Italie, Paris ne m'offrant aucune ressource.

Je partis pour Turin, et j'arrivai à Lansle-

bourg, où je renouvelai connaissance avec un chambellan de l'Empereur. Je lui cédai le pas pour monter sur le plateau , de sorte qu'au relai il eut les meilleurs chevaux et les meilleurs postillons. Ma voiture suivant la sienne, on me donna ce qui restait , c'est-à-dire deux chevaux trop ardens pour la descente , et un postillon trop jeune pour avoir la force de les retenir. Il était dit que je ne ferais pas un voyage sans être au moins menacé de quelque accident. Nous cheminions depuis quatre ou cinq minutes, quand mes chevaux, impatientés de voir une voiture devant eux, s'élancent de côté malgré les efforts du postillon pour les retenir ; ceux qui connaissent la route savent qu'en cet endroit, c'est-àdire entre l'Hospice et la IXovalèse, elle est bordée des deux cùtés par de profonds précipices. Voyant le danger, je m'élançai hors de la voiture, courus à la tête des chevaux, et m'emparai des guides; en même temps je criais à mon jeune compagnon de descendre au plus vite, mais il s'était pris les pieds dans des cordes, dont ii ne pouvait se débarrasser. Le postillon était tombé

de son cheval, et mes efforts sans doute auraient été vains si les autres postillons , ayant entendu mes cris d'appel, n'étaient venus à mon secours. Ainsi, cette fois encore j'en fus quitte pour la peur, et le lendemain, après avoir traversé Suze et Rivoli, je revis Turin, que j'avais quitté en 1808. La princesse n'y était pas, car elle n'y retourna jamais, et j'eus garde de me présenter chez le prince. Je courus à mon débotté chez mon bon maître, l'abbé Ottani, pour le voir et lui demander des conseils et des indications relativement à l'objet de ma mission. Il me fit entendre une prima donna du théâtre Carignan, mais je ne lui trouvai point une étoffe de quarante mille francs d'appointemens.

J'appris de l'abbé Ottani qu'à aucune époque je n'aurais pu trouver ce que je cherchais ; car, aussitôt que des sujets distingués paraissaient sur l'un des deux grands théâtres de Turin, ils étaient immédiatement enlevés pour Paris, par ordre de l'Empereur. C'est ainsi que Tacchinardi et madame Festa avaient été presque forcément engagés pour le théâtre de l'Odéon, où la troupe

italienne alternait alors avec les comédiens de l'Impératrice. Ces renseignemens me déterminèrent à me rendre immédiatement à Milan, où il m'était permis d'espérer une meilleure chance.

A peine arrivé à Milan , je sus que le père de mademoiselle Colbran y était, et je me hâtai de l'aller voir. Ce n'était point une nouvelle connaissance pour moi , car bien souvent à Paris j'avais chanté des nocturnes avec sa fille. Mademoiselle Colbran eût très-bien fait mon affaire , mais elle était en ce moment à Naples où elle était idolâtrée du public ; en outre elle avait contracté un en^ gageraient pour le carnaval suivant avec le directeur de la Scala. Toutefois , le nom célèbre de mademoiselle Colbran et son beau talent me paraissant de nature à satisfaire le roi Jérôme, je me déterminai à tenler une négociation pour plus tard, et j'en parlai à M. Colbran, qui m'engagea à diner pour le lendemain. Il était servi avec une somptuosité qui m'étonna d'abord; mais il me dit que sa table était une redevance convenue entre sa fille et l'impressario, et qu'il en jouissait en attendant son arrivée. Je lui formulai ainsi

mes propositions : Quatre -vingt mille francs pour deux ans, les frais de voyage payés par le Roi , et en outre des cadeaux dont on pouvait évaluer l'importance d'après le talent de sa fille , et la générosité connue du roi et de la reine de Wetsphalie. Ces conditions lui ayant plu beaucoup , il me dit qu'il allait en écrire à mademoiselle Colbran, et qu'il me transmettrait sa réponse à Cassel. Rien ne pressait , l'engagement proposé ne devant commencer qu'après le carnaval de 1813. J'engageai ensuite Bianchi , ténor d'un vrai talent et fort en réputation , moyennant cinquante mille francs pour deux années , et je trouvai une excellente basse-taille pour trente mille francs. Ainsi j'avais rempli les intentions du Roi, heureux surtout d'être resté de vingt mille francs par an au-dessous des dépenses que j'étais autorisé a faire.

Au moment où je me disposais à quitter Milan, j'appris que les musiciens de la chambre du prince Eugène, appelés à Moskow pour y passer l'hiver, avaient été enlevés par des Cosaques. Celle

nouvelle et quelques autres , où l'on parlait quoi

que vaguement encore, des premiers désastres de l'armée française , me firent faire de sérieuses réflexions, e! je pensai qu'il serait à propos, pour ne pas me trouver moi-même chargé d'une responsabilité personnelle , en cas d'événemens , de faire savoir aux personnes avec lesquelles j'avais traité que leur engagement devrait , dans tous les cas , être soumis à l'approbation du Roi. C'est ce que je fis , et bien m'en prit. A mon départ , la cour de Milan était en proie à de vives inquiétudes ; chaque jour apportait de mauvaises nouvelles que la malveillance exagérait encore. A Turin , par où je passai à mon retour, l'inquiétude des amis du gouvernement n'était pas moins grande ; là j'appris que l'armée avait quitté Moskow et était en pleine retraite, ce qui me détermina à précipiter mon voyage, et j'arrivai à Cassel dans les derniers jours de décembre 1812.

J'allai immédiatement chez M. de Sorsum , et le priai de rendre compte au Roi du résultat de mon voyage, et de demander à Sa Majesté à quelle heure je pourrais me présenter devant elle. Deux jours seulement après, j'appris que le

Roi ne voulait pas me recevoir. Or, quel était le sujet de son mécontentement? Il provenait de ce que je n'avais pas ramené avec moi les trois sujets que j'avais engagés : « A quoi bon alors , disait-il, que Blangini ait fait ce voyage? » Eu vérité, je n'y comprenais plus rien, car dans mon simple bon sens il me semblait que j'eusse été répréhensible si , dans l'état où se trouvaient les affaires , j'avais pris sur moi de stipuler définitivement une dépense de près de deux cent mille francs.

J'étais donc disgracié, et je ne chercherai point à faire l'esprit fort en cachant le profond chagrin que j'en ressentis , car j'étais sincèrement attaché au Roi autrement que par des liens d'intérêt. J'allai trouver la Reine qui, toujours bonne , toujours obligeante , me promit son intervention conciliatrice.

Le premier de janvier ne fut point, comme les

années précédentes, marqué par des spectacles,

des réjouissances et de brillantes fêtes. Le Roi,

affligé et probablement inquiet des désastres de

la grande-armée , ne voulut même pas rester ce

jour-là à Cassel. 11 se rendit, avec la Reine et un petit nombre de personnes, au château deCatherinthal, à cinq lieues de la capitale. Je fus désigné pour être du voyage , et par vingt degrés de froid il fallut endosser le costume de cour, dont la partie la plus désobligeante était sans contredit les indispensables bas de soie. Tout grelottant , je me mis sur le passage du Roi à la sortie de la messe ; pas un mot ; j'épie une autre occasion de me faire remarquer : même silence. Alors je retournai auprès de la Reine lui dire combien j'étais peiné de la froideur du Roi. «Venez ce soir chez moi, me dit-elle, le Roi y sera , et vous lui rendrez compte de ce que vous avez fait dans votre voyage. » Le soir j'allai chez la Reine. Dès qu'il me vit , le Roi m'abordant brusquement : « Eh bien ! me demanda-t-il , où sont les chanteurs que vous avez engagés en Italie? » Je racontai au Roi ce que le lecteur sait déjà , l'assurant en outre qu'au premier ordre de Sa Majesté ils viendraient à Cassel , où ils pourraient être rendus dans un mois. « Je vous dirai plus tard ce qu'il faut faire, ajouta le Roi; » et onc-

ques depuis je n'entendis parler de cette affaire. Il est vrai que les circonstances devenaient chaque joui' de moins en moins propices à la réorganisation d'une chapelle et d'un théâtre.

Peu de jours après , la Reine partit pour Paris accompagnée de son service , et l'on commença à emballer les effets les plus précieux qui furent immédiatement dirigés sur la France. Malgré cela , et les apprêts d'un départ qui pouvait d'un instant à l'autre devenir précipité; malgré les tribulations dans lesquelles nous passions nos tristes journées, au moment où j'y pensais le moins , je reçus du Roi l'ordre de composer un opéra en trois actes, intitulé : la Princesse de Cachemire, Je le terminai en très-peu de jours, et il y avait urgence pour qu'il pût être représenté , ainsi qu'on le verra bientôt. Le Roi en fut très-satisfait, me rendit toutes ses bonnes grâces , et y ajouta de nouvelles preuves de sa munificence.

Ici une triste réûexion se présente à mon esprit. Je ne sais vraiment quelle fatalité s'attacha à tous les ouvrages que je composai pour le théâ-

iMf»

trede Cassel. Après la première représentation du Naufrage comique eut lieu l'assassinat du général Morio ; après celle de la Fée Urgèle , un violent incendie consuma une partie du château ; enfin dans la nuit même qui suivit la première représentation de la Princesse de Cachemire, les Cosaques, sous les ordres du général Czernitscheff, se présentèrent aux portes de Cassel. On m'a même dit que plusieurs officiers de son corps d'armée avaient assisté au spectacle de la veille.

Pour moi, je m'étais endormi heureux d'avoir recouvré la bienveillance du Roi, quand, à cinq heures du matin, je fus réveillé par un grand tumulte. Le tambour battait la générale dans toutes les rues. Je me lève en hâte, et je me rends sur la place du château, où je trouve la garde royale rangée en bataille; j'y vis plusieurs ambassadeurs accourus comme moi , mais peut-être moins surpris de ce qui se passait. L'un de ces messieurs, je me le rappelle, était en veste ronde avec l'épée au côté , ce qui, dans toute autre circonstance, eut pu paraître un costume diplomatique un peu

burlesque, mais alors nous n'avions nullement envie de rire. En effet, des détonations d'artillerie se faisaient entendre à une distance peu éloignée, et l'on disait que quinze mille Russes, audelà du fleuve, menaçaient la ville, et s'étaient déjà emparés des canons qui servaient à l'école du tir. Le Roi s'étant mis à la tête de sa garde, alors pleine d'enthousiasme, sortit de la ville, et marcha au-devant de l'ennemi.

A peine la garde fut-elle en marche, que nous vîmes s'élever un de ces brouillards opaques qui ne permettent pas de voir à quatre pas devant soi, Comme on peut le croire, nous attendions des nouvelles avec une vive anxiété ; de temps à autre seulement , nous entendions quelques coups de canon , mais nous ne pûmes rien savoir jusqu'à deux heures de l'après-midi. En ce moment, nous vîmes revenir un grand nombre de soldats de la garde; ils nous dirent que les troupes avaient très-peu tiré, que le brouillard était devenu tellement épais, que nul d'eux ne savait où il portait ses pas; quenfîn, cette garde, encore si belle quelques heures auparavant, fatiguée de marches

et de contre-marches sans résultais, et n'ayant presque plus de munitions , s'était mise à la débandade, et que chacun s'était sauvé de son côté. — Et le Roi? — Accompagné de deux cents gardes-du-corps, le Roi suivait la route de Coblentz.

Je ne saurais peindre la consternation dans laquelle nous étions, lorsque nous eûmes acquis la certitude du départ du Roi. Cependant, le général Alix était resté à Cassel, mais il n'avait sous ses ordres que six cents hommes, ce qui ne l'empêcha pas de faire toutes les dispositions nécessaires pour se défendre ; il se transporta au pont de la Fulde, où il fit élever des barricades.

Un grand nombre d'habitans et presque tous les Français se joignirent à lui ; je puis assurer que je ne fus pas un des derniers, et que, dans cette circonstance, je vis et entendis de très-près un feu bien nourri. Le combat durait depuis quelques heures, quand un parlementaire demanda à parler au général Alix ; c'était le comte de Belamin. Je le vois encore à cheval, les yeux bandés, et portant une peau de lion jetée sur ses épaules. Après une assez longue discussion, une suspension d'armes fut conclue. Le général Alix avait long-temps refusé d'y consentir, et n'avait permis qu'au seul officier parlementaire d'entrer dans la ville. Cependant la porte de la barrière était restée ouverte; tout-à-coup une nuée de Cosaques s'y précipite, voulant entrer de force. Le général, en étant informé, se plaint à M. de Belamin de la non-exécution de ses promesses, et lui déclare que, s'il ne fait rétrograder ses Cosaques, il le fera fusiller a l'instant même. Nous vîmes alors un singulier spectacle : ce fut M. deBelamin, le sabre à la main, frappant de droite et de gauche, si bien que les Cosaques obéirent sans

murmurer à ses ordres manifestés d'une manière aussi énergique. Il y eut un moment de calme; on conclut un armistice de quelques heures; le générai se retira durant la nuit à la tête de ses six cents hommes , et le lendemain le général Czernitscheff fit son entrée dans Cassel , accompagné seulement de son état-major.

Les Cosaques, au nombre de deux mille environ , furent cantonnés à un quart de lieue de la ville. Mon beau-frère, M. de Klense, était alors auprès de moi, et il y avait peu de temps que j'avais eu le bonheur de le voir épouser ma plus jeune sœur. Nous allâmes visiter le camp des Cosaques; de ma vie je nai vu de troupes aussi sales, aussi déguenillées.

En arrivant à Cassel, le général Czernitschell n'était point descendu au palais du Roi, mais il eutl'imprudence de faire ouvrir toutes les prisons, de sorte que bientôt les forçats se répandirent dan* la ville en criant à tue- tète : Vivent les Basses! Ce cri, que j'entendais proférer pour la première fois, me fit alors bien du mal. Mais qu'on juge de ma surprise, lorsque je vis arriver cher

moi une escouade de douze galériens. Jamais , sans aucun doute, je ne fus plus convaincu de cette vérité proverbiale , qu'un bienfait n'est jamais perdu. Ces hommes, j'ai presque envie de dire ces braves gens, venaient dans l'intention de me composer une garde du corps d'une singulière espèce. Pour l'intelligence de ceci, il faut savoir que mon appartement était situé au rez-dechaussée, et donnait sur la place Royale. Trois fois par semaine les galériens balayaient la place. En passant sous mes fenêtres, ils me tendaient la main pour me demander l'aumône, et jamais je ne la leur laissais tendre en vain ; j'avais même donné l'ordre à mes domestiques de leur donner du pain quand je n'y serais pas. Donc ces douze hommes, pleins de reconnaissance, ayant demandé à me parler dans la matinée qui suivit le départ du général Alix, me dirent ces paroles que je ne saurais oublier : « Vous avez eu soin de nous quand nous étions dans la peine ; à notre tour, nous venons pour qu'il ne vous arrive rien de désagréable tant que les Cosaques resteront ici ; ainsi nous allons nous établir dans votre cour,

faites-nous seulement donner de la paille. » Je ne voulais pas accepter leur offre , mais je ne pus les déterminer à me quitter, et ils restèrent là trois jours durant, c'est-à-dire jusqu'au moment où les Cosaques nous privèrent de leur aimableprésence.

Les Russes, je dois le dire, ne furent pas d'une discrétion exemplaire ; pour ma part, on me prit mes chevaux et une de mes voitures ; on m'aurait même pris Tautre, si je n'avais eu la précaution de faire monter les roues au grenier. Il est vrai que ce fut par mode de réquisition, avec un reçu de la municipalité qui, disait-on, m'en rembourserait la valeur. Je n'ai jamais reçu que le reçu. Les Russes enlevèrent tout ce qu'ils purent emporter, soit en meubles précieux, soit en argent, de ce qui appartenait au Roi.

Un singulier conflit s'éleva entre le général Czernitscheff et la troupe des comédiens du Roi; celui-là voulait que le théâtre fût ouvert; ceuxci, croyant au retour du Roi, refusaient déjouer, dans la crainte de le mécontenter ; mais il fallut bien , comme toujours, obéir au plus fort, et il y eut comédie.

Deux jours s'étaient écoulés depuis le dépari des Cosaques , lesquels , soit dit en passant , avaient emmené avec eux deux otages, et recruté bon nombre des ennemis de la France, quand arriva un courrier annonçant que le Roi revenait sur Cassel à la tète de trois ou quatre mille hommes de troupes françaises. A leur figure sinistre, on aurait pu en ce moment noter les habilans qui avaient crié vivent les Russes! Pour nous, ce fut de bon cœur que nous criâmes vive le Roi! le jour de son entrée dans sa capitale après une absence de cinq jours. On organisa un corps de gendarmerie, on lança des mandats d'arrêts, on emprisonna ceux qui s'étaient prononcés contre les Français, et les prisons se trouvèrent soudain repeuplées : ce fut pour peu de temps, car les événemens marchaient vite et en sens divers. Le Roi ne resta que trois jours à Cassel , il en partit protégé par la division Rigaud , forte de huit à neuf mille hommes, et il en partit pour n'y plus revenir, accompagné de tous les Français munis de ce quils purent emporter. C'était un tableau déchirant que ce départ, mais il était

forcé, la grande armée russe était près de Cassel, où entra le lendemain le général français, comte de Saint-Priest, à la tète d'une division russe.

Je ne puis encore, à présent, songer sans douleur au spectacle qu'offrit le départ ou plutôt la fuite des malheureux comédiens du Roi. Hommes, femmes, enfans, étaient la plupart entassés sur des charrettes , n'ayant pu trouver de voitures; encore furent-ils les plus heureux, car ceux qui restèrent à Cassel après le départ du Roi furent renvoyés et reconduits par la gendarmerie jusque sur les bords du Rhin.

Il fallut bien que je pensasse un peu à moi dans ces douloureuses occurrences; qu'allais-je faire, quel parti prendre? J'allai me consulter avec M. de Klense, et nous décidâmes que ce qu'il y avait de mieux à faire était de revenir en France. Nous ny étions pas. Ayant été demander un passeport, on me dit quêtant Français je n'en aurais pas. Alors je fis comme la chauvesouris de la fable , c'est-à-dire que je tirai de ma poche mon brevet de maître de chapelle du roi de Bavière, que j'avais sur moi. J'assurai hardi-

ment que c'était avec la permission du roi Maximilien que j'avais pris du service auprès du roi de Westphalie. « Revenez plus tard, » me dit-on enfin. Plus tard! plus tard! c'était à n'y pas tenir, si bien qu'ennuyé des difficultés à l'aide desquelles les subalternes croient toujours se rendre importans, je pris la résolution de m'adresser directement au comte de Saint-Priest. Entré dans le salon , je m'approchai d'abord d'un officier que je vis assis devant une table; je lui expliquai ma position et lui dis que je demandais un passeport pour moi, ma sœur et mon beau-frère. Cependant l'officier me regardait avec une extrême attention ; tout-à-coup il s'écrie : « Comment ! Blangini, vous ici? » Et me prenant affectueusement la main : « Eh bien ! est-ce que vous ne me reconnaissez pas ? le prince Galitzin ? » Je me rappelai alors que j'avais eu l'honneur dé le voir à Paris dans le temps où les Russes ne faisaient la guerre, en France, qu'aux danseuses de l'Opéra. « Il faut rester avec nous, ajouta-t-il; je vais vous présenter au général. » Et sans plus de façon, il ouvrit la porte du cabinet de M. de

Saint-Priest, et m'j fit eotrer Btec loi. M. de

Saint-Priesl me fit l'accueil le plus flatteur, n dit qu'il avait entendu plusieurs de mes compositions à Saint-Pétersbourg, qu'il était chann< d'en connaître l'auteur. Comme, en ce momeni. j'aurais donné de bon cœur tous les complimens du monde pour un passeport, j'abordai franchement la question ; mais au mot Fi diice : « Impossible, me dit-il; pour où vous voudrez, mais pour la France , je ne le puis. » Alors , je me rabattis sur Munich, et j'obtins un passeport pour Munich.

Comme nous sortions : « Ah ca , me dit le prince Galitzin , j'espère que vous ne partez pas tout de suite et que vous resterez quelques jours avec nous. D'abord je vous invite à vetiir dîner aujourd'hui même chez le général ; demain il v a un bal , il faut que vous soyez des nôtres. »

Enfin ce fut une véritable série d'invitations ; j'aurais bien voulu m'y soustraire, mais dans ma position je n'avais osé refuser. Quel dîner que «lui que je fis ce jour-là ! mon gosier était tellement serre que je ne pouvais pas avaler . j'étais

servi dans la vaisselle du Roi , on nie versait des vins de sa cave dans ses cristaux ; ses valets de pied nous changeaient d'assiettes ; je fus au supplice. Voulant cependant tirer parti des témoignages de bienveillance du prince Galilzin , je me déterminai à lui demander le remboursement des objets dont ses compatriotes avaient profité ; je lui exhibai le reçu de mes chevaux et de ma voiture. Le prince me présenta obligeamment à un officier que cela regardait ; celui-ci me dit qu'il m'autorisait à choisir dans le gardemeuble de la couronne ce qui pourrait me convenir en échange de ma voiture et de mes chevaux. J'avoue qu'à cette proposition j'eus de la peine à retenir l'indignation qu'elle me causa; j'aurais cru commettre le vol le plus honteux en l'acceptant. Quant à l'officier dont je parle, et j'ai su depuis par le prince que c'était un Français ! il ne partagea pas mes scrupules, car le jour où j'allai chez lui j'y vis une vingtaine de caisses soigneusement emballées qu'il s'était adjugées pour sa part.

Avant départir, j'obtins du général Benken-

dort, commandant des Cosaques réguliers, un sauf-conduit pour que je ne fusse pas inquiète par ses troupes. Je ne saurais précisément établir la différence qui existe entre les Cosaques réguliers et les Cosaques irréguliers; tout ce que je sais, c'est qu'ils se ressemblent en ce point, que ni les uns ni les autres ne savent lire. Pour obvier aux inconvéniens de ce défaut d'instruction , on me donna l'excellent conseil de mettre sur mon sauf-conduit un énorme cachet de cire rouge avec une empreinte quelconque ; depuis j'ai fait l'expérience qu'il importait surtout de leur parler aux yeux-

Muni de mon passeport qui m était commun avec ma sœur et mon beau-frère, je retournai chez moi , après avoir pris congé de M. de Saint-Priest et du prince Galitzin ; je fis descendre de, mon grenier les roues que j'avais eu le bonheur de sauver, et nous entassâmes dans ma calèche et sur le siège tout ce que je pus emporter sans oublier mon fidèle petit piano sur lequel je composais. J'avais alors un jeune domestique que j'aimais beaucoup ; je remmenai après avoir eu la

précaution de le faire habiller en cosaque; ce costume était en ce moment le meilleur passeport pour voyager en Allemagne : aussi ne manquaije pas de m'en affubler de mon mieux, ce qui me faisait un tant soit peu ressembler à Altenkirkoff, le fameux geôlier ft Adolphe et Clara. Dans cet équipage nous partîmes de Cassel, voyageant au milieu de l'armée russe, et surtout d'une nuée de Cosaques, tant réguliers qu'irréguliers, qui se dirigeaient sur le Rhin. La première journée tout alla si bien , on nous donna si ponctuellement des chevaux, que sans doute on crut que nous appartenions à l'armée russe. Dans la journée du lendemain nous fumes dépassés par deux berlines attelées chacune de six chevaux ; comme il n'y avait point de concurrence à établir, nous prîmes le parti de les suivre comme si nous eussions appartenu au même convoi ; nous profitâmes de la méprise des maîtres de poste , mais non pas long-temps , car nous étions intercalairement placés entre les deux berlines et une autre voiture réellement de leur suite et qui revendiqua ses droits. Les deux berlines con-

tenaient l'ambassadeur d'Autriche et l'ambassadeur de Russie. Quand la troisième voiture arrivait , comme nous avions pris les chevaux commandés pour elle, les maîtres de postes'excusaient en disant que les trois voitures étaient passées. EnGri, ayant pris six chevaux, la voiture malencontreuse nous rejoignit à une poste et voulut réclamer ses droits ; je prétendis soutenir les miens, et il m'arriva sur la grande route à peu près ce qui m'était arrivé dans le salon d'attente de M. de Sainl-Priest -, le maître de la voiture en me voyant s'écria aussi :

— Comment, c'est vous,Blangini?

— Sans doute c'est moi , et je suis bien pressé d'arriver en Bavière , ce qui me fait espérer que vous me pardonnerez d'avoir eu recours à une petite ruse de guerre.

— Sans aucun doute, mon cher Blangini , mais la voilà déjouée, et comme je suis moi-même au moins aussi pressé que vous , vous trouverez tout simple que je passe devant vous.

Après cette courte conversation il partit, et ce

fut à mon four d'attendre. La personne que j'avais ainsi rencontrée était le premier secrétaire de l'ambassade russe que j'avais beaucoup connu à Paris, à Munich et à Cassel. •

J'enrageais de ce contre-temps ; j'avais beau montrer mon passeport, mon sauf-conduit, point de chevaux. Pour surcroît de contrariété, ne voilà-t-il pas le maître de poste qui s'avise de dire que nous sommes des Français, fuyant de Cassel , et de prétendre en outre que nous sommes munis de faux passeports. Je gardai mon sang-froid, mais il n'en fut pas de même de mon beau-frère qui s'était pris de bec avec le curé du lieu, ennemi juré des Français, et je vis le moment où ces messieurs, armés chacun d'une chaise, allaient avoir recours à des argumens de fait. Il me fallut jouer le rôle de conciliateur , mais ce ne fut pas sans peine que je fis suspendre ces singulières hostilités; je parlementais encore, lorsque je vis arriver l'officier du poste russe attiré par le tumulte. Je lui fis examiner mes papiers, et grâce à son obligeante intervention ,

tout rentra dans Tordre , nous eûmes des chevaux, et il nous fut possible de continuer notre route.

Comme on a pu le remarquer, j'ai toujours été mal chanceux en voyage depuis la première fois que je m'étais mis en route en quittant Turin un vendredi. Tant de mauvaises chances m'avaient rendu prévoyant , de sorte que je ne m'embarquais jamais sans avoir fait provision d'une foule de petits ustensiles qui sont souvent d'une grande utilité. La nuit suivante, je compris tout ce que peut avoir de valeur un briquet phosphorique. Nous voyagions sans lanternes , et la nuit, comme dit Figaro, était noire en diable ; voilà que toutà-coup notre postillon s'arrête, dit qu'il ne se reconnaît plus, et nous déclare qu'il s'est trompé de route. A moi donc mon briquet; puis tenant en main une bougie allumée, qu'il fallut ranimer autant de fois qu'il plut au vent de l'éteindre, me voilà éclairant le postillon qui , après un quartd'heure de marche , nous ramena sur la grande route,

Quel spectacle nous attendait le surlendemain,

quand le jour vint éclairer les deux cotés de la route que nous suivions! Nous étions sur le champ de bataille de Hanau ; trois jours auparavant, la jeune garde impériale s'-y était frayé un passage en culbutant trente mille Bavarois. À droite et à gauche , de hautes et longues élévations de terre fraîchement remuée annonçaient les fosses déjà comblées où étaient enterrés des milliers de cadavres ; il y en avait d'autres par monceaux prêts à être jetés dans d'autres fosses creusées, d'autres plus nombreux encore gisant dans la campagne, et tous étaient recouverts d'une nuée de corbeaux qui s'étendait sur eux comme un voile de deuil descendu du ciel.

De Hanau, nous nous dirigeâmes sur Aschaffenbourg. Là je dus adressera mon costume cosaque ce mot connu : « Oh! mon habit, que je te remercie ! » En effet , étant descendu de voiture pour demander des chevaux, j'aperçus à la porte du maître de poste huit à dix lances de Cosaques, et étant entré dans une salle basse, je me trouvai nez à nez avec les honorables propriétaires de ces instrumens de destruction. Je crois que, grâce à

mon accoutrement, ils me prirent pour l'un des leurs, et il en résulta une scène vraiment comique. Les Cosaques m'ayant adressé la parole dans un baragouin inintelligible, je leur répondis par des accens rauques et gutturaux, sans signification aucune, m'efforçant de faire des grimaces atroces pour ajouter à ma ressemblance avec eux. Ils crurent sans doute que j'appartenais à une autre peuplade , car ils me laissèrent aller sans obstacles ; les chevaux étant attelés , nous remontâmes en voiture, et le lendemain nous découvrîmes les hautes tours et les clochers de Munich.

Je me hâtai de me présenter chez la reine de Bavière, qui me reçut comme elle l'avait toujours fait, et parut écouter avec intérêt le récit de ce qui nous était arrivé depuis notre départ de Cassel ; elle rit beaucoup de la scène improvisée dans laquelle j'avais joué un rôle de Cosaque. Ensuite, S. M. eut la bonté de m'engager à rester à Munich jusqu'à ce que les affaires fussent arrangées. Aucune proposition ne pouvait m'être plus agréable, et je lui en témoignai toute ma reconnais-

26fi sance. Peu de jours après, elle m'engagea à composer la musique d'un opéra-seria italien. Ayant à ma disposition deux poëmes, je les soumis à la Reine pour qu'elle voulût bien m'indiquer celui qu'elle préférait. Ce fut Trajano in Dacia. Je ne sais si la Reine voulut, par ce choix, établir un point de comparaison entre un homme d'un grand talent et moi ; le fait est que Nazolini avait depuis peu composé, en Italie, un opéra sur le même sujet, ce que j'ignorais complètement ; mais j'ai* su depuis que la Reine avait une copie de sa partition.

Ma partition terminée et les rôles copiés, ce qui se fit très-rapidement, on commença de suite les répétitions. J'entrerai dans quelques détails à l'occasion de cet ouvrage, non pas parce que c'est un de mes en/ans chéris, mais à cause de la manière pompeuse et vraiment extraordinaire dont il fut représenté. Les principaux personnages étaient au nombre de quatre : Trajano, Colmira, Decebalo et Zomusco. Ces rôles furent distribués , dans l'ordre où je viens de les indiquer, a Brizzi, mademoiselle Brizzi, madame Harsal et Munch.

Mademoiselle Brizzi, que l'on a pu entendre a Paris vers 1817 ou 1818 dans le rôle de Sesto de la Clemenza di Tito , avait une voix de contralto qui allait à l'ame, mais elle ne vocalisait pas avec la brillante légèreté que Ton paraît préférer aujourd'hui aux accentuations expressives et senties. Elle avait un air dans le premier acte de Trajano : Misera in che mancai, qui produisait beaucoup d'effet , et que la Reine se plaisait particulièrement à lui entendre chanter. Elle y était à l'aise, parce que je m'étais surtout appliqué à mettre en jeu les plus belles cordes de sa voix, celles du médium. Brizzi était superbe dans le rôle de Trajan. Il produisait une illusion admirable, et que lui-même partageait, tant, me disait-il, il se sentait bien inspiré dans une scène où les Romains se révoltaient contre l'empereur. Avec de tels interprètes , j'obtins un grand succès.

Le Roi avait eu la bonté de me dire de m'entendre avec l'intendant du théâtre royal pour les décorations, les costumes, la mise en scène, enfin ce que l'on appelait autrefois les accessoires. Au

premier acte, il y avait un combat contre les Romains et les Daces; le nouveau théâtre de Mu- . nich n'était pas encore construit , et celui qui existait alors était un peu étroit pour le développement des évolutions. On fil élever sur la place Max , derrière le théâtre royal , un grand échafaudage avec une plate-forme au niveau du plancher de la scène. On avait pratiqué des degrés extrêmement faciles pour la montée des chevaux. A un changement de décoration, la plateforme se trouvait réunie à la scène au moyen d'une large ouverture, et alors on voyait manœuvrer cinquante chevaux, A cette époque, les Parisiens étaient encore dans l'admiration des quatre chevaux attelés au char triomphal de Trajan. Les costumes furent de la plus grande magnificence. Winter qui, dix ans auparavant, avait composé Tamerlan pour le Grand-Opéra de Paris, était alors maître de chapelle du roi de Bavière ; il passait pour être jaloux des autres compositeurs ; j'ai lieu de penser que c'était à tort, car je n'ai jamais eu qu'à me louer de lui et de Danzi, autre maître de chapelle du Roi.

5«9 Tout le monde sait que l'Empereur, étant à Erfurth, dit à Talma : « Vous jouerez devant un beau parterre de rois. » Il n'y avait ni rois ni princes au parterre de Munich le jour de la première représentation de Trajano in Dacia; mais j'ai pu compter parmi les spectateurs quelques grands personnages amenés à Munich par la puissance des événemens. Là se trouvaient l'excellent prince Eugène et sa famille, arrivés tout récemment de Milan, qu'il avait dû quitter, et la sœur de la Reine, l'impératrice de Russie; ainsi, toute la famille royale de Bavière, le Roi, la Reine et leurs enfans s'y trouvèrent réunis. La loge royale donna plusieurs fois le signal des applaudissemens , et le lendemain, ayant eu l'honneur de faire ma cour au prince Eugène, il me dit : « J'ai vu à Milan des opéras bien montés, mais jamais aussi bien qu'à Munich. » Je passe sur ce qu'il voulut bien ajouter de personnellement obligeant pour moi; mais, du reste, il avait raison, car je n'ai jamais vu nulle part autant de perfection dans l'exécution de toutes les parties dont se compose un opéra, en un mol, au-

tant d'ensemble quau théâtre de Munich. Comme toujours, LL. MM . ine donnèrent des marques non équivoques de leur indulgence; je reçus, en outre, une très-belle boile de l'impératrice de Russie , et du prince Eugène une bague en diamant avec son chiffre.

Cependant les événemens avaient marché; tout était changé en Europe. Déchu du trône, mais non de sa gloire , Napoléon avait signé, à Fontainebleau , l'acte de son abdication provisoire ; c'en était fait du trône de Westphalie pour le roi Jérôme! Louis XVIII était rentré en France. Qu'allais-je faire? En vérité, je n'en savais rien ; étais-je Français, Bavarois, Westphalien, Piémontais? Laissant pour ainsi dire au hasard à résoudre ces questions, je pris le parti de me diriger sur Paris.

ZTII

Dans les grandes commotions politiques, ceux que le hasard a placés sur le théâtre des événemens, les voyant marcher de jour en jour, en acceptent la conclusion comme une chose prévue ; c'est presque sans surprise qu'ils en voient dérouler les conséquences. Mais quand on est éloigné, quand on passe sans transition d'un ordre de choses à un autre ordre de choses toul

opposé , comme ferait un aveugle qui recouvrerait inopinément la vue au soleil de midi , il en résulte une sorte dé fascination que l'on peut bien éprouver, mais qu'il est impossible de décrire. Pour moi, je -ne saurais dire quelle espèce d'étonnement stupide s'empara de moi lorsqu'arrivé au milieu du pont de Kehl à mon retour en France , je vis pour la première fois une cocarde blanche au chapeau d'un factionnaire français. Le frisson douloureux que j'en ressentis me fit penser d'abord que la France ne pouvait plus être ma patrie , et cela me détermina à conserver comme miennes les couleurs bavaroises.

J'arrivai à Paris au mois d'octobre 1814. Les étrangers avaient évacué le territoire , mais déjà il existait une espèce de mécontentement sourd parmi les personnes dont la chute de l'Empire avait changé la position et ruiné les espérances. Peu occupé par nature et par état des affaires publiques , je songeais aux miennes , qui se trouvaient singulièrement compromises. J'avais tout perdu ; ma position en Westphalie ne me valait pas moins de vingt mille francs par an, et déjà

quelques droits metaient acquis à la pension de six mille francs que le roi Jérôme avait eu la bonté de stipuler pour moi dans mon brevet , ainsi que je crois lavoir dit précédemment. Enfin, après quatorze années de travaux et une réputation laborieusement acquise, il fallait recommencer pour ainsi dire ma carrière. Pour moi, ma résolution était à peu près prise de retourner en Allemagne, mais je dus céder aux instances de ma mère et de mes sœurs qui me pressaient de restera Paris ; ma mère surtout pensait qu'on se souviendrait à la cour du roi de France des services que bien bénévolement et sans calcul pour l'avenir nous avions aulrefois rendus aux émigrés. Je me mis donc à faire des démarches pour chercher parmi nos anciennes connaissances des protections auprès de la nouvelle cour.

Je me présentai d'abord chez le duc de Duras, que j'avais connu dans le temps de ma plus grande prospérité et qui m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Je n'eus qu'à me louer de son accueil , mais il me dit que je venais

trop tard, et que toutes les places à la chapelle

du Roi étaient données; cependant il ajouta que je ne devais point me décourager, réassurant que je n'attendrais pas long-temps pour être casé.

Dans le temps où j'avais été directeur de la musique de la princesse Pauline , j'avais vu affluer dans ses salons presque toute la noblesse du faubourg Saint-Germain; je retrouvai les mêmes personnages, et, je puis le dire, les mêmes gens; ce fut à qui s'empresserait de m'être utile, et je redevins tellement en vogue dans le monde élégant, qu'au bout de très-peu de temps les journées étaient trop courtes pour que je pusse suffire à donner les leçons qu'on me demandait. Tout allait donc pour le mieux dans ma carrière de professeur, quand l'Empereur revint à Paris, et peu après lui le roi Jérôme. Ici je dois enregistrer un fait capable de faire apprécier la ponctualité du roi de Westphalie à l'égard des personnes précédemment attachées à son service. Le jour où j'eus l'honneur de le voir pour la première fois après son retour , il me demanda tout d'abord si, au moment de la débâcle, il ne m'était rien du de mes appointemens. Certes, je

n'aurais rien réclamé, mais à son interpellation je dus répondre qu'il m'était dû un mois, et le Roi me le fit solder immédiatement ; c'est que le malheur, au lieu de les rendre égoïstes, comme cela s'est vu, poussait les princes de la famille impériale à s'informer du sort de ceux que les événemens avaient rendus encore plus malheureux queux.

A cette époque je fus inscrit , non plus comme réfractai) e sur les rôles de la conscription, mais hien sur ceux de la garde nationale ; or, je ne dissimulerai point mon aversion pour toute espèce de service, ne fùt-il que quasi-militaire; j'allai réclamer auprès de 31. Roy, mon capitaine, qui fut depuis ministre des finances, et je me présentai à lui avec mon uniforme bavarois ; 31. Rov eut l'obligeance de me faire rayer du contrôle de sa compagnie, en me disant qu'il valait mieux que je composasse que de monter la garde.

Cependant l'Europe avait repris les armes à peine déposées , et de nouveau elle menaçait la

France. Les hostilités ayant recommencé, le Roi

Jérôme partit pour ia Belgique avec l'Empereur. Les bulletins de la grande-armée ont assez proclamé le courage du roi Jérôme, qui paya de sa personne dans les derniers combats et fut même blessé assez grièvement. Oh! si des vœux sincères avaient pu conjurer la fortune , sans doute la cruelle journée de Waterloo eût été un beau jour de triomphe ! Nous tous que des liens de reconnaissance attachaient à l'Empereur et à sa famille, ce grand désastre nous plongea dans la consternation. Le roi Jérôme, revenu à Paris, fut obligé d'y rester caché pendant quelque temps et n'en put sortir que protégé par un incognito sévère. On m'a dit qu'on l'avait engagé à laisser à Paris ses diamans et la somme d'argent qu'il possédait. Sa ceinture fut seulement garnie de quelques rouleaux d'or, et ce fut ainsi qu'il quitta Paris , pour ne plus le revoir. L'interdiction sera-t-elle donc éternelle? Depuis, je n'ai pas eu le bonheur de me retrouver en sa présence ; mais qu'il sache du moins, si ce livre lui tombe entre les mains, que Blondel n'est point un per-

sonnage imaginaire, que le troubadour ne porte point un cœur ingrat, et que jamais je n'oublierai les bontés dont il m'a comblé, aussi bien que la reine Catherine.

Le 8 juillet 1815, Louis XVIII rentra dans Paris. En même temps l'armée prussienne défilait sur les boulevards avec un luxe prodigieux de canons et d'artilleurs portant la mèche allumée. J'étais sur le boulevard des Italiens ; près de moi stationnait une voiture magnifique dans laquelle était une très-jolie femme, que je regardais peut-être plus que le cortège. Depuis je lui dédiai le recueil de romances à deux voix dans lequel se trouve M' aimeras- ta ? C'est une de mes romances qui a eu le plus de succès.

Ce fut une cruelle vexation pour- les habitans de Paris que l'obligation de loger les soldats étrangers et de les héberger. Il m'échut en partage trois Autrichiens , mais je les reçus si bien que j'eus le plaisir de ne pas les revoir, J'avais eu la précaution de faire enlever toutes les chaises de ma salle à manger, dont la table était devenue le meuble unique; en outre, j avais acheté quel-

ques vieux couverts de fer , et quand ils vinrent, je leur dis : « Voilà tout ce que je possède, ayant tout perdu en Westphalie , mais je vous l'offre de bien bon cœur. » Ils crurent a la sincérité de ce petit discours, mais trouvant mon mobilier un peu trop mesquin , ils voulurent bien me priver de leur présence.

Quelques jours après , je vois arriver chez moi une nuée de soldats prussiens, ils étaient au moins vingt; mais la visite de ceux-ci , après m'avoir causé une certaine frayeur , me fut on ne peut plus agréable. Ces soldats n'étaient autres que vingt musiciens de la chapelle du roi de Westphalie; cantonnés au village de Saint-Ouen, ils s'étaient d'abord enqiîis de ma demeure et venaient me témoigner leur reconnaissance de ce que j'avais tâché de faire pour eux. Je fus touché jusqu'aux larmes de leur joie en me revoyant; ils se pressaient autour de moi ; ils me prenaient les mains avec effusion; ils étaient toujours pour moi ce que je les avais vus le jour du concert improvisé qu'ils me donnèrent pour la Saint-Félix.

Je m elais remis à composer des opéras. Je fis

représenter à Feydeau la Soujde-Muette, opéra-

comique en trois actes. Le roi de Prusse, qui se trouvait à Paris, assista à la première représentation. Comme je voyais souvent madame Grassini, elle me conduisit chez lord Wellington, où nous fîmes très-souvent de la musique ; là venait assidûment lord Castlereagh , qui chantait avec nous, et très-passablement pour un ministre anglais. Lorsque madame Grassini était en petit comité chez lord Wellington, elle déclamait et chantait des scènes de la Cleopatra et de Romeo e Gialietta, Seule au milieu du salon, elle faisait des gestes comme si elle eût été sur le théâtre, et à l'aide d'un grand châle, elle se drapait de diverses manières. Je ne me rappelle pas si, dans ces séances, elle chanta les paroles qui finissent par un' sguardo d'amor ; mais ce que je puis assurer, c'est que lord Wellington était ravi en extase. Dans ces représentations, j'étais, à moi seul, tout l'orchestre.

A cette même époque, j'allais très-fréquemment chez le prince de Talleyrand ; j'avais Thon-

rieur d'y dîner souvent ; j'y faisais de la musique avec madame la baronne de Talleyrand et la comtesse Edmond de Périgord, qui n'était pas encore duchesse de Dino.

Au mois de décembre, je vis que M. le duc de Duras ne m'avait point oublié ; je reçus une lettre du premier gentilhomme de la chambre, qui m'annonçait ma nomination en qualité de compositeur et d'accompagnateur de la chambre du Roi, en récompense de ?nes services passés et de ceux que Von attendait de moi dans le bel art que je cultivais. Je copie le texte ofGciel. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ma nomination coïncida pour ainsi dire jour pour jour avec une visite à laquelle j'étais loin de m'attendre. Un homme parfaitement vêtu et s'exprimant trèsbien demande à me parler. Je dis qu'on le fasse entrer; il entre, et lui ayant demandé l'objet de sa visite: « Monsieur, me dit-il après m'avoir examiné avec une mystérieuse curiosité ; Monsieur, veuillez excuser le moyen auquel j'ai eu recours pour m'introduire chez vous ; je vois qui!

v a erreur ; vous n'êtes pas la. personne que je cherche et que j'avais ordre d'arrêter. » C'était un gendarme en habit bourgeois. Je cours à l'état-major de la place, où j'apprends qu'un officier supérieur de la suite de Napoléon avait, pris mon nom lors de son débarquement en France au mois de mars. La police militaire savait qu'il était à Paris; elle le cherchait depuis neuf mois sans avoir pu le découvrir, et n'avait rien trouvé de plus ingénieux que d'envoyer un gendarme déguisé chez le nouvel accompagnateur de la chambre du Roi §.

Maintenant, je sens la nécessité, pour ce qui va suivre, de donner un cours plus libre à mes souvenirs ; il faut, bon gré mal gré, que j'anticipe sur l'ordre des temps, si l'on veut me permettre de rappeler les diverses faveurs que j^ai obtenues sous la branche aînée des Bourbons, et particulièrement de madame la duchesse de Berry, si bonne pour les artistes, si aimable avec

1 Stupide ou atroce. Point de police politique qui ne mérite au moins l'une de ces deux qualifications.

Note du Rédacteur.

les personnes qu'elle daignait admettre dans sa société intime.

Au mois de mars 1816, je reçus une seconde lettre, non plus du premier gentilhomme de la chambre, mais du ministre de la maison du Roi, qui m'annonçait que j'étais nommé professeur de l'art du chant à l'école royale de musique, fonctions que je remplis jusqu'en 1828, époque à laquelle M. le vicomte de La Rochefoucauld, sans doute pour proléger les arts, supprima dixsept places de professeur, parmi lesquels je me trouvai compris. Je me hâte d'ajouter que M. de La Rochefoucauld obtint pour moi, sur la cassette du roi Charles X, une pension de 800 francs qui me fut payée jusqu'au 30 juillet 1830. Depuis , je me suis adressé à plusieurs ministres ; tous m'ont répondu que cela ne les regardait pas; ainsi, onze ans et neuf mois de professorat étaient comme non avenus, et j'avais en outre été soumis pendant tout ce temps à la retenue de cinq pour cent sur mon traitement. Plus tard , et tout récemment, je me suis adressé encore une fois au ministre de l'intérieur. Plus juste , j'ose

le dire, que ses devanciers , M. Thiers, lui, n'a point écarté ma demande, et il m'a accordé une pension de six cents francs. C'est peu sans doute, mais du moins il n'a pas méconnu des droits acquis, ce dont je lui offre ici l'hommage de ma reconnaissance.

Maintenant je dois dire quelques mots des élèves sortis de mon cours de l'école du chant. Ce sont les élèves, en effet, qui recommandent le professeur. D'abord je citerai avec orgueil madame Casimir, qui eût été, sans contredit, une des premières cantatrices du monde, s'il eut été possible de dompter ce que j'appellerai la folie de sa voix, et dont la place est encore assez belle parmi nos premiers artistes. J'ajouterai les noms de mesdames Gras-Dorus et Javureck, dont on connaît les succès à l'Académie Royale de musique; M. Brocard, professeur de chant des enfans de S. M. le roi Louis-Philippe; mademoiselle Boyer, dont la fortune rapide, en Russie, proclame assez le beau talent ; mademoiselle Maillard, aujourd'hui madame Empaire, devenue elle-même professeur de chant au Conservatoire.

Voilà les titres que je réclame, et dont je pourrais gonfler la liste, en citant les noms de beaucoup d'autres de mes élèves.

XTIII

Sans doute il est inutile, sinon inconvenant, quand on livre au public la partie publique de sa vie, de l'initier dans ses affaires de famille, dans les secrets de la vie privée ; cependant il est si doux de se rappeler les instans du bonheur le plus vrai, le plus pur que Ton ait jamais goûté , qu'on me pardonnera, je l'espère, de dire ici que je me mariai, en 1816, avec une jeune personne char-

mante qui m'a rendu père de deux enfans, aujourd'hui ma consolation. Je pouvais d'autant moins garder le silence sur cet événement, le plus marquant de tous dans la vie d'un honnête homme, que plusieurs circonstances s'y rattachent de très-près. D'abord, avant de conclure une alliance honorable, je dus solliciter de nouvelles lettres de naturalité ; je redevins donc officiellement Français. En outre, la famille de ma femme me fit promettre que je ne quitterais plus la France; je le promis, et j'ai tenu parole, malgré les offres séduisantes qui me furent faites presque immédiatement après mon mariage. Je m'étais allié à une famille de finances, ce qui ne veut pas dire que j'aie fait un mariage riche; l'argent n'a jamais influé en rien sur mes actions ; ma femme n'eût-elle eu qu'elle en dot, que c'eût été bien assez pour moi ; je l'aurais trouvée assez riche comme cela. Quoique je ne fusse pas sans expérience, je ne savais pas encore ce que c'était que l'orgueil financier ; je croyais le talent digne de marcher de pair avec les fortunes de bourse; je ne comprenais pas qu'une de mes nouvelles pa-

rentes s'excuserait presque d'une alliance avec un artiste, et qu'elle choisirait précisément notre illustre peintre Gérard pour lui faire cette singulière contidence. Enfin, je ne savais pas bien des choses que j'ai apprises.

Quoiqu'il en soit, je venais de me marier, lorsque je reçus une offre dont je dus être bien reconnaissant, mais que, dans ma nouvelle position, je devais rejeter sans examen. Me croyant malheureux et ne sachant pas mon mariage , la princesse Pauline me fit proposer d'aller la rejoindre en Italie, m'assurant pour toujours une rente foncière de six mille francs. On conçoit qu'il n'y avait pas même d'hésitation possible; mais il dut m'en coûter de ne point accepter une autre offre non moins avantageuse, et qui se conciliait avec ce que les convenances ont de plus exigeant. Ce n'est point sans un mouvement de vanité que je retrace ce souvenir.

Je crois avoir dit que, pendant mon séjour à Cassel, j'avais eu l'honneur de faire souvent de la musique avec le prince héréditaire de Wurtemberg, frère de la reine de Westphaïie. Je

n'avais point oublié les bontés dont il m'avait comblé, mais j'étais loin de m'at tendre à un souvenir aussi flatteur pour moi. Devenu roi en 1 8 1 G par la mort de son père, il me fit offrir une place auprès de sa personne. Je reçus à ce sujet une lettre du ministre du Roi près la cour de France; enchaîné par ma parole, je refusai; mais, celte fois, ce fut à mon grand regret; il m'eût été si doux de vivre près d'un prince si bon, si encourageant pour les artistes ! Il est vrai que le roi de Wurtemberg n'est point un financier.

Aimant ma femme avec idolâtrie, ne vivant, ne respirant pour ainsi dire que pour la rendre heureuse , jaloux de l'entourer de ces objets d'agrément qui ne font pas le bonheur, mais qui y contribuent , je redoublai d'ardeur pour le travail; aussi depuis cette époque jusqu'en 1 830 , tant par mes leçons que par mes compositions, ai-je gagné plus de cent mille écus, perdus aux deux tiers par suite de placemens imprudens. Que j'étais heureux quand je pouvais rapporter à y ma jeune femme l'hommage d'un succès , comme par exemple à l'occasion de deux recueils de ro-

mances à une, deux, trois et quatre voix, que je dédiai à madame la duchesse de Berry. Des marchands de musique m'en offrirent des sommes considérables , mais je préférai les exploiter à mon compte, et je fis bien, car ces deux recueils (nos 27 et 28) me produisirent plus de dix mille francs de bénéfice net. En même temps je composais seul un journal de musique, la Lyre des dames. Les abonnés pleuvaient de tous cotés ; parmi ceux-ci je comptais tous les souverains et les grands de l'Europe. Pendant les deux années que dura cette publication , j'en retirai vingtquatre mille francs, et ensuite je vendis les planches à M. Frère, éditeur de musique, moyennant une somme de cinq mille francs. Je n'entrerais point dans ces détails d'argent si je n'avais à cœur de prouver qu'à l'aide de son travail on peut conquérir une aisance non moins honorable que celles qui résultent des plus intelligentes combinaisons de l'agiotage ; c'est d'ailleurs un exemple que je suis bien aise de laisser à mes enfans auxquels je rappellerai plutôt avec un sentiment d'orgueil que de honte qu'à mon arrivée à Paris ,

pour pouvoir vivre tous, nous mangions souvent du pain de munition ; il est vrai que lorsque dans une pénible journée je n'avais gagné que quatre francs, nous n'en dépensions que trois, et je n'en étais pas moins heureux. La vie était devant moi ; elle est derrière maintenant , mais j'y puis porter mes regards sans y découvrir une action même douteuse à me reprocher.

Ce fut en 1816 que je composai la musique de la Comtesse de la Mark , opéra - comique en trois actes qui eut quelques représentations. Le sujet était tiré de la Princesse de Nevers, roman de M. Reveroni de Saint-Cyr, auteur du Délire. M. Reveroni de Saint-Cyr, de compagnie avec M. Darlois, avait travaillé à l'emprunt fait à son roman. Le premier acte alla bien , mais vers le milieu du second le public s 'étant pris à rire de je ne sais plus quel voile que portait mademoiselle Regnauld , chargée du personnage de mademoiselle d'Antragues , aux rires succédèrent quelques sifflets : ce n'était rien encore ; les soldats de Henri IV furent horriblement reçus à cause de leur cocarde blanche par l'armée du parterre,

el ce fut. à grand'peine que Je troisième acte arriva à sa Gn. La pièce fut cependant rejouée, et il y eut quelques parties, entre autres un duo et un trio, qui produisirent un bon effet.

En 1820 je composai, à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux , une romance intitulée : Veillez sur la mère et V enfant. Je me rappelle qu'en l'entendant chanter la duchesse de Berry , émue au dernier degré, ne put retenir ses larmes. Elle me donna une grande médaille d'or , et en outre son portrait et celui du duc de Berry. Cette romance fut chantée alors dans tous les salons royalistes. Conformément à la demande qui m'en fut faite par madame De Gontaud, j'en envoyai un exemplaire à chacun des quatre-vingt-six préfets de nos départemens. Pas un de ces fonctionnaires ne manqua de m'adresserune lettre de remerciemens, de sorte que je possède une collection très-riche de variations sur ce thème : Fidélité inviolable, dévouement sans bornes à l' auguste famille des Bourbons.

M. Bérard, dont j'ai déjà parlé et que j'avais

connu à Cassel, était l'auteur des paroles de cette

romance; le succès obtenu en commun nous lia bientôt pour une autre entreprise dont l'histoire offrira peut-être quelques singularités dignes d'être rapportées. Les susceptibilités d'un haut censeur y brilleront surtout d'un vif éclat.

M. Bérard ayant vu et par conséquent admiré chez M. Fragonard , son beau tableau représentant les Hongrois jurant de mourir pour leur roi, Marie-Thérèse , fut soudainement inspirée par l'idée de faire de Marie-Thérèse le sujet d'un opéra pour l'Académie royale de musique. Son poëme achevé, il le présenta au jury qui le reçut à l'unanimité , et me l'apporta ensuite. Les auteurs de paroles avec lesquels j'ai travaillé dans ma vie savent si jamais je les ai fait attendre après ma partition. Je me mis donc à l'œuvre immédiatement, et j'eus bientôt terminé. Madame Branchu devait remplir le rôle de Marie-Thérèse. Je priai Garât de vouloir bien le lui faire chanter, ce à quoi il se prêta avec la meilleure grâce du monde. Garât, je ne saurais trop le répéter, ajoutait à l'expression musicale , non pas de frivoles ornemens que nul d'ailleurs n'a exécutés mieux que

lui, mais en lui donnant une accentuation vraiment inspirée et quïl puisait dans le sens des paroles. Ma musique était écrite simplement selon les exigences classiques de la scène lyrique française. Garât à qui je l'avais fait entendre en était content, et c'était beaucoup pour moi. Tous les jours il venait assidûment chez madame Branchu avec sa femme , mademoiselle Duchamp , dont il était éperdument amoureux ; madame Branchu chantait d'abord ma musique , puis Garât la chantait à son tour , toujours original , mais toujours de bon conseil, épiloguant sur un mot , se saisissant quelquefois d'une seule note pour en faire sortir la valeur d'un morceau ; je pourrais citer tel passage que Garât fit recommencer plus de trente fois a madame Branchu qui s'y prêtait avec une extrême complaisance. Comme nos séances se prolongeaient beaucoup, nous restions à dîner chez madame Branchu , et les originalités de Garât suivaient leur cours ordinaire. Il gardait son chapeau sur sa tète; il fallait qu'il fût placé auprès de sa femme, et qu'il bût dans son verre. Que sais-je ?

Comme de coutume, la répétition commença au quatuor. Kreutzer dirigeait l'exécution, et je n'ajoute rien à la vérité en disant qu'à certains passages j'ai surpris des larmes dans ses yeux. Lui , Lebrun , Cicéri et plusieurs autres personnes qui avaient entendu les répétitions en parlèrent à M. de Lauriston, ministre de la maison du Roi, qui me fit connaître l'intention où il était d'assister à la répétition générale ; il y vint en effet, et m'engagea à l'aller voir le lendemain matin. Je ne saurais dire combien je fus surpris en entendant le ministre entrer dans les plus minutieux détails ; on eût dit qu'il savait la pièce par cœur. Je n'ai point oublié la judicieuse observation qu'il me fît : « Quand Marie-Thérèse a prononcé ces mots :

Voilà l'enfant de la patrie, C'est mon fils, votre fils; sauvez-le, sauvez-moi. Peuple, soldats, défendez votre roi ;

Pourquoi, me demanda-t-il, laissez-vous un intervalle entre ces mots et le chœur qui suit? Cela ne me paraît pas bien. Tenez, dernièrement j'é-

lais à Brest ; je haranguais le peuple et les soldats en faveur du Roi ; on ne me laissa pas le temps de finir, et les cris de vive le Roi! se joignirent à mes dernières paroles. »

En effet, l'enthousiasme n'attend pas. Je trouvai l'observation de M. de Lauriston si juste, que je me hâtai d'en profiter, et je fis à ma partition les modifications nécessaires.

A cette époque, j'allais souvent chez M. de Portalis , sous-secrétaire-d'état au département de la justice. Le jour fixé pour la première représentation approchait. Un soir, M. de Portalis me dit : « J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer; ce matin, au conseil, il a été décidé que Marie-Thérèse ne serait pas représentée. » J'en fus altéré , et lui demandai quelle pouvait être la cause de cette décision à laquelle j'étais loin de m'attendre ; il ne me répondit rien.

Je courus à l'instant chez Viotti, directeur de l'Académie Royale de musique; il venait de recevoir la fatale nouvellesansaucun commentaire. Défense expresse lui était faite de laisser jouer l'ouvrage à TOpéra. Je ne pus me méprendre sur les

causes de cette défense ; à coup sûr la police s'en était mêlée. Je citerai ici le passage qui , selon toute probabilité, l'avait le plus effarouchée. À la dernière scène, un magistrat présentait à Marie- Thérèse un livre d'or, et tandis que le royal enfant tenait sa main étendue au-dessus du livre, la Reine chantait au nom de son fils :

Je jure de veiller au péril de ma vie

Sur vos droits et vos libertés.

Mes sermens solennels braveront, respectés, Les complots du parjure et le* cris de l'envie. L'exemple de l'honneur, mes aïeux l'ont donné : Sur nos bords, loin de nous, la guerre a couronné Leur panache flottant au champ de la victoire.

Ils ont tenu tout ce qu'ils ont promis ;

Ils l'ont juré par des siècles de gloire , Par les pleurs de l'exil, que le ciel a permis, Et l'autel de ce dieu qui rend la foi si pure! Ils l'ont juré pour vous, et pour voue, je le jure, Sur le tombeau du père et le berceau du fils.

Voilà ce qui mit en émoi le conseil ; les uns trouvèrent l'allusion trop directe et le serment trop téméraire; d'autres craignirent que le public ne reportât sur le roi de Rome ce qui s'appliquait au duc de Bordeaux ; enfin ma partition

était flambée. J'allai voir M. Lemontey, que je connaissais beaucoup ^et depuis long-temps; je lui demandai si c'était la censure que je devais remercier de ce contre-temps ; il m'assura qu'elle n'y était pour rien , que lui-même avait autorisé la représentation de Marie-Thérèse, et que cette suspension provenait d'une autre censure placée en plus haut lieu. Alors je me transportai chez la duchesse de Berry, et la suppliai de s'intéresser au sort d'un ouvrage que j'avais composé pour elle ; la princesse me répondit qu'elle était bien fâchée de ce qui m'arrivait , mais qu'elle ne pouvait rien contre une décision prise dans le conseil des ministres.

Je ne savais plus à quel saint me vouer, quand il me vint à l'idée de demander une audience à M. le directeur-général de la police. Je dois dire, pour être vrai, que la réponse ne se fit pas attendre, et que, le jour même, je reçus une lettre d'audience pour le lendemain. Je le priai de lever les obstacles qui s'opposaient a la représentation de mon opéra; en cent , en mille, on ne devinerait pas l'admirable réponse qu'il me fit; elle est

empreinte de ce que le génie de la censure a de plus sublime : « Monsieur, me dit-il, la chose pourrait peut-être s'arranger, mais il faudrait préalablement faire une fille du fils de Marie- Thérèse. » Cela était beau sans doute, mais, dans le premier moment, je n'en compris pas toute la valeur. J'ai su depuis que ces mots retenus par M . de Lauriston : Voilà F enfant de la patrie , avaient été la cause réelle de la défense dont j'étais victime ; on craignait que l'application n'en fût faite par le parterre au fils de Napoléon, et en même temps on n'osait pas avouer cette pusillanime terreur.

Cependant je cherchais incessamment dans ma tète comment je m'y prendrais pour faire un peu d'éclat; je sollicitai de la duchesse de Berry, comme un dédommagement bien dû à mes tribulations, la faveur de lui faire entendre mon ouvrage chez elle : a Oh! certainement oui, me répondit-elle, et avec bien du plaisir. » Je priai mademoiselle Naldi, aujourd'hui madame la comtesse de Sparre, de vouloir bien chanter le rôle de Marie-Thérèse. Au jour fixé

par la princesse, je lui fis donc exécuter plusieurs morceaux devant une nombreuse et brillante assemblée. Mademoiselle Naldi eut un grand succès ; on lui fit répéter deux fois l'air auquel il serait permis de trouver aujourd'hui quelque chose de prophétique : Non, non, nul péril ne m'arrête. Ce succès, quelque flatteur qu'il fût, n'était, après tout, qu'une bien faible compensation de celui que je m'étais promis au grand jour du théâtre; aussi ne m'en tins-je pas là. Pour donner plus de publicité à mon ouvrage, je demandai encore à la duchesse de*Berry d'en vouloir bien accepter la dédicace , résolu que j étais d'en faire graver la partition. Mon but était de mettre par là le nom de la princesse en opposition avec les personnes qui avaient défendu la représentation de Marie -Thérèse. Ce fut un dimanche après la messe que je présentai ma requête. La duchesse de Berry était dans son grand salon avec le duc d'Angoulême et quelques autres personnes de sa maison. C'était ce qu'il me fallait, car je désirais beaucoup qu'il y eût des témoins ; donc, pour être entendu de tout le monde,

j'élevai la voix plus haut que je n'ai l'habitude de le faire, et sans considérer si cela n'était pas inconvenant en pareil lieu : je parlai à S. A. R. de toutes les vexations que je venais d'éprouver, et lui articulai ma demande, afin, lui dis-je, que sous l'égide de sa protection, tout le monde voulût connaître les paroles et la musique d'un ouvrage composé pour elle. Comme lorsqu'il s'était agi d'en faire exécuter chez elle les principaux morceaux, la princesse me répondit : « Oui, certainement, avec grand plaisir. »

Deux fois, trois* fois, je renouvelai ma demande ; toujours même réponse obligeante, mais point d'autorisation autre que verbale. Habitué par expérience à croire à la parole des princes, las d'attendre, je fis annoncer dans plusieurs journaux la mise en vente de mon opéra avec la dédicace. Un ou deux jours après, je reçois une lettre de. madame la duchesse de Reggio, qui m'invite à passer chez elle; j'y vais; qu'on juge de ma surprise, quand je l'entendis me dire :

— Monsieur, Son Altesse Royale ne vous a pas dit qu'elle accepterait la dédicace de Marie-

Thérèse ; vous avez mal compris, ainsi je vous engage à ne pas la faire publier.

— Madame, lui rëpondis-je, Son Altesse Royale me l'a si bien dit, si clairement et à plusieurs reprises, que je ne puis pas douter des oui réitérés de la princesse, un jour, entre autres, où monseigneur le duc d'Angoulème était présent, et où j'avais parlé assez haut pour qu'il pût m'entendre.

Il n'y eut pas moyen de faire comprendre à la duchesse de Reggio que j'avais raison ; mais, fort de mon bon droit, j'allai de l'avant comme si de rien n'eût été, et la partition de Marie-Thérèse, arrangée pour le piano , parut immédiatement :

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