THERESE D'APPONY
Maintenant j'éprouverais quelque embarras pour la conclusion , ou, si l'on veut, le finale de ces Souvenirs, si je ne m'étais abstenu d'y inscrire jusqu'ici le grand nom de Rossini. Quand ce brillant météore fut visible à Paris, il éclipsa pour un temps les astres de l'Allemagne , de l'Italie et de la France. On s'empressa de rendre justice à un génie créateur d'un nouveau genre , et qu'on ne saurait rendre responsable de la facile servilité de quelques-uns de ses imitateurs. Je ne me hâtai point dans ce moment de fureur d'aller saluer le Dieu du jour , je laissai passer la foule , sachant que l'esprit exquis de Rossini ne lui permettait pas d'accepter ce qu'il y avait d'exaréré dans de frénétiques admirations. J'allai le voir a mon tour , quand la foule se fut un peu écoulée , et ce fut sa femme , que j'avais connue sous le nom de mademoiselle Colbran,qui voulut se charger de me présenter à lui , en lui disant : Voilà Blangini , et en même elle se mit à chanter un de mes nocturnes italiens : Per valli , per boschi. Alors Rossini eut l'obligeance de me dire :
« Ma femme et moi nous chantons toujours votre musique. »
A quoi je répondis que quand on avait composé des œuvres aussi sublimes que les siennes, on ne devrait exécuter que ses propres ouvrages. « Non, reprit-il, chacun a ses qualités ; pour moi, je vous déclare que je n'ai jamais pu composer des nocturnes comme les vôtres. » Rien, à coup sûr, ne pouvait m'être aussi flatteur qu'un tel éloge sortant de la bouche de Rossini , et j'ai dû croire qu'il était sincère, car étant venu Faire de la musique chez la duchesse de Berry, il exécuta plusieurs morceaux de ma composition. On me pardonnera, je l'espère, d'avoir succombé en terminant à un dernier mouvement de vanité ; mais quel est le général ou le soldat qui ne se plaît a répéter avec un légitime orgueil : « L'Empereur a dit que j'étais un brave ! »