‹ Souvenirs de F. BlanginiChapitre 7 sur 8 · Nous avons arrêté et arrêtons ce qui suit · texte numérisé non relu

Nous avons arrêté et arrêtons ce qui suit

» Art. 1er. Une commission est chargée d'exa- » miner l'ancien répertoire de l'Académie Royale » de musique et du Théâtre-Italien, d'examiner » ceux qui peuvent sans inconvénient être remis » à la scène; d'indiquer les modifications que, , » d'après le goût du temps, certains d'entre eux » doivent subir pour reparaître, et enfin de pro- » noncer sur ceux de ces ouvrages qui doivent » cesser d'être, offerts au public.

» Art. 2. Cette commission sera composée » de deux hommes de lettres , membres de l'A- » cadémie française , de deux compositeurs de » musique, de l'administration de lOpéra et du * directeur de la scène, soit de Y Académie Royale, » soit des Italiens, suivant qu'il sera question » des ouvrages du répertoire de l'un ou de Tau- » Ire de ces théâtres.

» Les propositions arrêtées par la commission » seront soumises a l'approbation de l'autorité » supérieure, qui seule pourra donner les ordres » relatifs à l'exécution des travaux.

3 se

» Art. 3. Sont nommés membres de la com- » mission pour l'examen de l'ancien répertoire : » M. Soumet, membre de l'Académie française; » M. Parseval-Grandmaison, membre de l'A-

» cadémie française; » M. Plantade, maître de la chapelle du Roi ; » M. BlangiiM, compositeur-accompagnateur

» de la musique particulière du Roi.

» Art 4. Les membres de la commission re- » cevront à chaque séance un jeton de la valeur » de cinq francs. »

C'eût été une belle occasion pour me faire une bourse de jetons , et sans doute le projet était magnifique ; malheureusement les quatre membres de la commission attendent encore leurs lettres de convocation.

Je reviens à une époque un peu antérieure, à celle où fut célébré le retour du duc d'Angoulème à Paris , après la guerre d'Espagne. Tous les théâtres s'empressèrent de donner des pièces analogues à la circonstance 9 et TOpéra-Comique

ne voulant point demeurer en retard, je composai pour ce théâtre la musique du Duc d'Aquitaine , opéra en un acte de MM. Théaulon, Dartois et de Rancé. Ce qui va suivre, je dois le dire, pour que l'on ait la faculté de tourner rapidement quelques feuillets , pourra paraître puéril aux esDrits sérieux , mais cela me semble de nature à intéresser ceux qui aiment à connaître les intrigues de coulisses, et a savoir quels rapports peuvent exister entre la composition d'un spectacle et la mise en jeu des plus hautes protections. Après ce court avertissement, je raconterai sans scrupule ce qui se passa à l'occasion du Duc d'Aquitaine,

Mon travail était déjà fort avancé, lorsqu'un jour, faisant de la musique avec la duchesse de Berry, je la priai de vouloir bien entendre cette composition, et de me dire ce quelle en pensait. Elle en parut contente, et me dit qu'elle assisterait à la première représentation ; mais, en même temps, elle ajouta que, ni le comte d'Artois, ni Madame , ni monseigneur le duc d'Angoulème, n'allaient jamais à Feydeau. Je me permis de

faire observera la princesse que j'avais composé ma musique dans l'espoir qu'elle serait exécutée devant loute la famille royale, et que, d'ailleurs, cette exclusion était fâcheuse pour un théâtre honoré du titre de théâtre royal.

La duchesse de Berry me dit de revenir le lendemain. J'y allai, et elle me dit : « Je suis charmée d'avoir à vous apprendre une nouvelle qui vous sera sans doute agréable. Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulème et moi, nous irons à Feydeau le jour de la première représentation de votre ouvrage. Je lui demandai alors quelle pièce elle voulait qui fût représentée avec le Duc d Aquitaine ; « Mais, reprit elle, choisissez parmi les ouvrages que l'on voit avec le plus de plaisir. » Je proposai la Neige, qui était alors dans sa nouveauté, et qui, de toute manière, méritait bien cette préférence. Le duc d'Aumont, seigneur suzerain de l'Opéra-Comique, et les acteurs de ce théâtre, savaient que la cour n'y devait pas venir : aussi furent-ils agréablement surpris, quand ils reçurent l'ordre de préparer mon opéra avec la Neige. On ne savait à quelle in-

fluence secrète attribuer cet heureux changement ; je ne me vantai à personne d'en être l'auteur, pensant que cela aurait été indiscret.

Cependant, le jour de la représentation approchait ; j'allai chez M. de La Ferté pour lui dire que ce serait le Duc d Aquitaine , suivi de la Neige, que l'on représenterait le jour où la cour viendrait à l'Opéra-Comique. « On donnera la Neige , et votre ouvrage ensuite , me répondit M. l'intendant des Menus. » Cela ne faisait point mon compte, car je savais que le comte d'Artois et le duc d'Angoulême voulaient se retirer de bonne heure; j'insistai donc auprès de M. de La Ferté pour que l'on commençât par le Duc d'Aquitaine. « Cela est arrangé ainsi , et il n'en sera pas autrement, » telle fut la réponse de M. de La Ferté.

Je m'en allais fort mécontent, quand ma bonne étoile me fît rencontrer dans la rue des Colonnes, tout en face de la porte des acteurs , le duc de Crillon, aide-de-camp du comte d'Artois, et que j'avais l'honneur de connaître depuis long-temps. a Eh bien ! me dit-il en m'abordant , comment

33(1 vont les répétitions du Duc d'Aquitaine? » Je racontai au duc toutes mes tribulations. « Ne vous tourmentez point, reprit-il, tout s'arrangera à votre satisfaction. »

Le duc eut en effet l'obligeance de retourner aux Tuileries, et de parler de cette affaire au comte d'Artois. Ce prince lui demanda à quelle heure finirait la représentation :

— Monseigneur, pas avant minuit.

— C'est trop tard pour moi ; il faut changer le spectacle, et mettre une autre pièce à la place de la Neige avec le Duc d'Aquitaine.

On fit immédiatement part à la duchesse de Berry de ce que le prince venait de décider. De mon côté, je m'étais rendu chez elle , mais j'avais gardé le silence sur les changemens survenus à cause de moi ; j'attendais qu'elle prît l'initiative. Enfin, elle me dit : « Le comte d'Artois m'a fait savoir qu'il rie voulait pas rester tard au théâtre, ainsi il faut changer le spectacle. » Je courus à TOpéra-Comique pour me faire remettre le répertoire , que je mis ensuite sous les yeux de S. A. R. afin qu'elle pût choisir l'ouvrage qui lui

conviendrait le mieux ; je lui proposai U Auberge de Barrières de Catel, qu'elle n'avait pas entendue. Elle accepta, et tout fut enfin arrangé au gré de mes désirs, mais non pas sans peine. • A TOpéra-Comique, ils n'en revenaient pas de leur surprise, quand je leur eus porté la nouvelle de ce changement, mais il fallut bien s'y soumettre.

La représentation fut extrêmement brillante, et la duchesse de Berry donna plus d'une fois le signal des applaudissemens. Après le spectacle, les auteurs des paroles et moi nous fûmes appelés par ordre des princes et des princesses, qui, a la sortie de leur loge, nous témoignèrent leur satisfaction de la manière la plus aimable; quelques jours après, nous reçûmes des cadeaux de la part du comte d'Artois.

Je n'omettrai certainement pas une circonstance, la plus importante sans doute de toutes celles qui se rattachent à la représentation du Duc d'Aquitaine. Une femme deux fois auguste, par sa naissance, et plus encore par ses malheurs, Madame, duchesse d'Angoulème, lorsque

l'ouvrage fut rais en répétition, me fit dire de me rendre chez elle , et. de me munir du manuscrit , dont elle voulait prendre connaissance avant la représentation. Madame craignait qu'il n'y eût des allusions en leur faveur, et elle me dit qu'elle désirait que Ton fit disparaître tout ce qui pourrait y donner lieu. J'avoue franchement que je n'obéis point à cette injonction, qui certes était faite de bien bonne foi. La duchesse d'Angoulème me répéta plusieurs fois : « Je vous en prie, monsieur Blangini, rien qui puisse se rapporter au duc d'Angoulème ni à moi. »

Puisque j'ai cité le nom de madame la duchesse d'Angoulème dans ces Souvenirs, je rapporterai quelques autres particularités relatives à cette princeesse, que l'on a ma! connue. Je ne dirai rien d'étranger à ce dont j'ai été moi-même témoin. Un jour, ou plutôt une nuit, car il étail onze heures du soir, comme je me déshabillais pour me coucher, j'entends sonner à ma porte. Etant déjà dans un costume qui ne me permettait pas d'ouvrir, je demande qui est là.

— Je viens de la part de madame la duchesse

d'Angoulême prier M. Blangini de venir passer la soirée chez elle demain, w

Feignant alors d'être mon domestique pour ne pas ouvrir, je répondis :

— M. Blangini n'est pas rentré, mais aussitôt qu'il sera de retour, je l'informerai des ordres de Madame.

— Vous direz à M. Blangini, ajouta la personne qui était à la porte, que c'est M. de Vibraye, chevalier d'honneur de Madame , qui est venu lui apporter l'invitation de S. A. R.

Le lendemain, j'allai au château rendre visite à M . de Vibraye pour prendre auprès de lui des informations sur l'heure à laquelle je devais venir le soir : « A huit heures précises, » me dit-il en souriant d'un air malin; ce qui me fit présumer qu'il reconnaissait la voix qui lui avait répondu la veille. Quoi qu'il en soit, à huit heures j'étais chez Madame. J'y trouvai la duchesse de Berry, qui chanta avec moi plusieurs nocturnes français et italiens. Il me prit fantaisie de chanter un air de vieille de ma composition ; cet air est

tout ce qu'il y a de plus caricato dans le genre bouffon; les parois commencent ainsi :

C'est une misère Que nos jeunes gens ; L'âge dégénère ; Ah! le pauvre temps !

Toutefois, j'étais retenu par une sorte de pudeur, craignant que ces paroles, dont la suite devient un peu libre , ne déplussent à xWadame. Avant de m'aventurer, je fis part à la duchesse de Berry de l'envie que j'avais de chanter cet air de vieille quelle connaissait, et en même temps de mes scrupules : « Chantez, chantez toujours, » me dit-elle en riant, et je commençai hardiment, avec l'accompagnement obligé de grimaces et de gesticulations qu'exige l'exécution de cette charge musicale. La duchesse d'Angoulême était alors à une table de wistk ; aussitôt qu'elle entendit le son nasillard de ma voix chevrotante, elle quitta la partie et vint se placer près du piano. La duchesse d'Angoulême se mit à rire à un tel point, qu'elle en suffoquait, et quand j'eus fini mon air,

elle me le fil recommencer. Long-temps on s'entretint à la cour de cette soirée; on disait que, le premier, j'avais été assez heureux pour faire rire S. A, R. Si ce n'est point une gloire, c'est au moins une exception ; tant de gens lui ont fait répandre des larmes !

ZZI

Je consacrerai ce chapitre à des souvenirs détachés, à un petit nombre d'anecdotes sur les diverses manies dont ont été atteints quelques compositeurs et mélomanes de ma connaissance. Je compte sur l'indulgence du lecteur pour me pardonner si ces faits n'ont pas entre eux une liaison que je me sens dans l'impossibilité de leur donner. Je commencerai par quelques détails sur

une femme vraiment extraordinaire et dont la

vie offre un singulier exemple des vicissitudes de la fortune.

Peu de temps après mon arrivée à Paris , je crois que c'était en 1 799, j'avais été présenté chez une demoiselle Moèrmann, flamande de nation, et, malgré son sexe, fournisseur et entrepreneur de bottes et de souliers pour les armées de la République. Mademoiselle Moërmann , petite, grasse , parlant fort mal le français , âgée de quarante-cinq à cinquante ans, s'était faite homme autant que cela avait pu dépendre d'elle. Elle n'était point vêtue comme les autres femmes ; son costume du matin consistait en une longue veste de soie brodée en or ou en argent avec de vastes poches sur le devant , et son chef était habituellement recouvert , comme celui du roi d' Yvelot , d'un simple bonnet de coton. Quand elle était ce qu'elle appelait en toilette, ii serait impossible de se figurer quelque chose de plus grotesquement bizarre; si M. Aude l'a connue, elle a dû nécessairement lui fournir la première idée de sa fameuse Madame Angot.

Mademoiselle Moërraann avait acheté rue de Grenelle Saint-Germain, un hôtel occupé depuis par les gardes-du-corps. Ses appartemens étaient décorés et meublés avec une extrême élégance; son jardin et ses serres contenaient les plantes les plus rares et les plus précieuses ; sa table était servie avec une somptuosité royale , d'où Ton peut conclure que mademoiselle Moërmann avait beaucoup d'amis. Je fus souvent invité à dîner chez elle, et je ne tairai point que je me faisais grande fêle de ces invitations, car à cette époque nous en étions encore au pain de munition , et c'était par un second plat ajouté au plat unique de notre ordinaire que nous solennisions les jours de fête. Je me trouvai souvent chez mademoiselle Moërmann avec le comte et la comtesse de Choiseul , avec M. Goyer, l'un des cinq Directeurs, et quelques autres notabilités de l'aristocratie républicaine du Directoire. Comme elle n'avait point exclus de son vocabulaire les termes les plus énergiques de la langue française , les B et les F sortaient de sa bouche comme ils voltigeaient sur le bec de Vert-Verl perverti, et il n'était pas rare

de l'entendre dire en parlant de ses convives républicains : « Ce sont des — canailles, de b

de parvenus, qu'au premier jour je ferai f.... tous à la porte. »

Malgré ses manières plus que masculines , mademoiselle Moërmann avaitun excellent cœur ; elle distribuait aux pauvres de nombreuses aumônes, venait au secours de familles malheureuses , et cela sans la moindre ostentation ; elle se cachait pour faire le bien aussi soigneusement qu'on se cache pour faire le mal. Pour moi, je serais un ingrat si je ne rendais témoignage des obligations que je lui eus alors. Je donnais des leçons à madame Hardy, sa nièce, jeune et jolie Flamande douée d'une voix fort agréable. Quand j'arrivais à la fin de ma douzaine de cachets , c'était mademoiselle Moërmann qui m'en remettait le prix, toujours enveloppé dans une feuille de papier pour ménager ma délicatesse, et toujours j'y trouvais le double de ce qui m'était dû : elle ne s'en tenait pas là ; souvent mademoiselle Moërmann m'envoyait du vin de Bordeaux , et quelques autres provisions qui figuraient très-

bien dans notre ménage , et quand je voulais la remercier elle jurait après moi comme si je l'eusse offensée.

Entraîné dans le tourbillon du monde et des affaires, je perdis tout-à-fait de vue mademoiselle Moërmann , et depuis près de dix-huit ans je n'en avais point entendu parler, lorsqu'en 1817 on vint me dire qu'une pauvre vieille femme était là qui demandait à me parler. Elle entre dans mon cabinet , et voyant que je la regardais avec l'incertitude de quelqu'un qui cherche à se rappeler un souvenir : « Et quoi, me dit-elle , est-ce que vous ne me reconnaissez pas? » Et la pauvre femme fondait en larmes. «Si , si, lui dis-je alors en lui prenant affectueusement la main ; asseyez-vous, ma bonne demoiselle Moërmann; dans le premier moment je ne vous reconnaissais pas, mais mon cœur ne saurait vous oublier. Vous avez été si bonne pour moi! — Depuis que je ne vous ai vu, j'ai été bien malheureuse , et maintenant je suis dans la dernière des misères. » Hélas, elle n'avait pas besoin de me le dire, les haillons qui la recouvraient et son vieux chapeau me le prou-

vaient assez. Je lui reconnus , mais en lambeaux , une de ses longues vestes brodées composant autrefois son négligé du matin. « Oh! oui, reprit-elle , toujours en pleurant ; oh ! oui , j'ai éprouvé bien des malheurs ; le premier Consul a causé ma ruine ; il n'a pas voulu me faire payer de plus d'un million qui m'était dû pour des fournitures faites aux armées ; on m'a mise à l'arriéré, je n'ai rien pu obtenir, et n'ayant pas de quoi satisfaire les sous-fournisseurs avec lesquels j'avais traité , tout ce que je possédais a été vendu. Et dans ce moment, poursuivit-elle, je suis mise à la porte d'un misérable cabinet que j'occupe à un cinquième étage ; demain je coucherai dans la rue si aujourd'hui même je n'ai deux cents francs pour payer mon propriétaire. » Je fus assez heureux pour pouvoir lui offrir un peu plus que la somme dont elle avait un besoin si urgent ; alors elle me dit avec une effusion de reconnaissance impossible à rendre : « De tous ceux que vous avez vu venir chez moi, vous èles le seul qui ne m'ait pas méconnue ; tous m'ont fait fermer leur porte ; je craignais que vous ne soyez

comme les autres, et c'est pour cela que je ne me suis point Tait annoncer sous mon nom. » Quand mademoiselle Moërmann sortit de chez moi , je la priai instamment de me donner son adresse; elle s'y refusa obstinément ; je me reprochai de n'avoir pas eu la présence d'esprit de la faire suivre pour savoir où elle demeurait ; j'espérai long-temps qu'elle reviendrait me voir ; mais je n'en ai plus entendu parler depuis lors.

Ce souvenir m'en rappelle un autre qui, toutefois, n'est pas précisément de la même nature. Le portier de la maison, rue Basse-du-Remparts où je donnai, sous le Consulat, mes brillans concerts, était chargé d'une nombreuse famille, et sans moyens suffisans pour lui donner un peu d'éducation. Regardant alors comme un devoir de faire participer les autres au bien que la Providence m'envoyait comme par enchantement, je me chargeai de deux de ses garçons. J'en pris un auprès de moi, et il ne m'a quitté que quand je suis parti pour la Westphalie. À l'autre, j'avais enseigné à copier de la musique, et comme c'était un bon sujet, il rapportait à son père tous les bé-

néfices de son travail. Je n'y pensais plus, lorsqu'un jour, passant sur le Ponl-Royal pendant les Cent-Jours, un lieutenant de cuirassiers décoré de la légion-d'honneur s'approche de moi, et me saluant par mon nom, me dit : « M. Blangini, c'est à vous que je dois ce que je suis ; c'est vous qui nous avez fait apprendre à lire à moi et à mon frère. Après votre départ pour la Westphaiie, je me suis engagé comme soldat; j'ai fait la campagne de Russie, j'ai eu le bonheur de m'y distinguer, et me voilà lieutenant avec la croix. Mon frère, à qui vous avez fait apprendre à calculer, et qui a une belle écriture, a aussi fait son chemin ; il a une bonne place au ministère des finances ; c'est à vos bontés que nous devons notre sort. »

L'accent de la reconnaissance, quand elle est bien sentie, a quelque chose qui remue l'ame. J'étais ému pendant que le lieutenant me parlait de la sorte, et pourtant, quand je songe à sa fin déplorable, il faut que je me réfugie dans mon intention pour ne pas me demander si j'ai bien ou mal fait en lui faisant donner un peu d'éduca-

Mi

tion. Après la seconde rentrée de Louis XVIII, je lus dans un journal qu'un sieur C , lieutenant de cuirassiers, condamné à mort par un conseil de guerre, avait été fusillé; le malheureux était mort victime de son dévouement à l'Empereur.

Pour rentrer dans mon élément, c'est-à-dire dans des sujets qui aient un rapport plus direct avec la musique , je raconterai maintenant la bizarrerie d'une de mes élèves, la plus mélomane, sans contredit, de toutes celles à qui j'aie donné des leçons. C'est une fort jolie femme dont je demande la permission de taire le nom. Depuis deux mois environ , j'allais régulièrement chez elle, lorsque sa vue s'affaiblit à un tel point, que son médecin

lui ordonna de vivre pendant quelque temps dans

une obscurité complète. Les rideaux, les volets furent hermétiquement fermés, et toute lumière factice fut consignée à la porte de son appartement. Malgré la sévère ordonnance du médecin , madame B...* ne voulut pas interrompre le cours de ses leçons. Un jour, mandé par elle, j'arrive , et après avoir traversé l'antichambre, une main se-

CBwrablc se présente pour guider mes pas dans une salle obscure. Cette main était celle de sa femme-de-chambre , et je ne savais vraiment ce que cela signifiait ; je traverse, ainsi conduit par mon guide, un premier salon, puis un second, puis la chambre a coucher, et j'arrive enfin dans le boudoir , où Ton me l'ait asseoir devant le piano j là, mes yeux se retrouvèrent au bout de mes doigts, et je commençai à préluder. Madame B — était assise auprès de moi ; je chantai conformément à sa demande; ensuite elle répéta ce que je venais de chanter, et ce fut de la sorte que, quinze jours durant, introduit et reconduit avec le même cérémonial, je lui donnai des leçons à l'aveuglette.

Dans les premiers temps qui suivirent mon arrivée à Paris, la société avait un aspect quelle a perdu depuis ^ on apportait dans le monde moins de prétention, et chacun éprouvait surtout le désir de s'amuser; les concerts, ceux particulièrement où l'on entendait Garât avec madame Barbier-Yalbonne, l'une des plus parfaites cantatrices que le théâtre ait pu envier à la société, étaient extrè-

mement suivis. Il en était de même des bals et des spectacles; mais ce qui, surtout, caractérisait l'époque dont je parle, c'était la quantité de femmes que Ton appelait à la mode, et dont quelques-unes vivent encore. Quand une fois on était présenté et bien accueilli dans une maison, toutes les autres vous étaient ouvertes ; c'est ainsi que j'eus l'honneur d'être admis chez madame Récamier, la reine du temps, pour cela seulement que je m'étais trouvé avec elle à Passy, chez madame Fulchiron. Le monde entier sait combien elle était belle ; personne n'ignore que les dents de la calomnie se sont usées en voulant mordre sa vertu ; mais il faut l'avoir vue chez elle pour savoir à quel point elle était bonne, aimable, indulgente. Du reste, quand je dis que madame Récamier était la reine de ce temps , je n'exagère en rien ; et, sans qu'il y eût de sa faute, il était souvent plus difficile de l'aborder qu'une souveraine. J'en puis citer un exemple qui m'est tout personnel. Un jour que je l'avais vue à Passy, elle voulut bien me faire des reproches de ce qu'il y avait long-ïemps que je n'avais été chez elle, et m'invi-

ter à dîner pour le jeudi suivant. Quand j'arrivai dans le salon , sans que j'aie jamais eu la manie ridicule de venir trop tard, ou, comme Garât, de me faire attendre, j'y trouvai une réunion si nombreuse, tout le monde était tellement empressé autour d'elle, qu'il me fut impossible d'en approcher assez près pour lui présenter mes hommages. Au diner même impossibilité de lui adresser la parole. Pendant le diner, on organisa une partie pour aller le soir à l'Opéra, et Ton envoya louer plusieurs loges. Je suivis la société au théâtre, et le spectacle finit sans que j'eusse été plus heureux qu'avant et pendant le diner. Aussi me promis-je bien qu'à la première invitation chez madame Récamier, au risque d'attendre long-temps, je m'y rendrais une heure trop tôt ; c'est ce que je fis, et je fus plus que dédommagé d'une assez longue attente.

Je fus aussi présenté, à la même époque, chez la belle madame Tallien, qui recevait beaucoup d'artistes, et chez laquelle j'allai souvent faire de la musique. Je reçus un jour une invitation à diner chez elle ; dans la crainte d'éprouver la même

difficulté d'aborder la maîtresse de la maison que chez madameRécamier, je m'y rendis long-temps avant l'heure. On me fit entrer dans un salon. J'y étais depuis une demi-heure au moins, lorsque la femme-de-chambre de madame Tallien vint me dire de la part de sa maîtresse que celle-ci me priait de l'excuser, et de me rendre auprès d'elle dans son cabinet de toilette. Là je vis, pour la première fois, une des grandes célébrités de l'époque, le fameux coiffeur Duplan, que se disputèrent plus tard les deux Impératrices. Au moment où je fus admis dans ce sanctuaire tout parfumé, Duplan chiffonnait entre ses mains un magnifique voile de dentelle d'Angleterre, dont il voulait faire une des parties intégrantes de la coiffure de madame Tallien. Il plaçait le voile tantôt d'une manière, tantôt d'une autre; il se consultait gravement, quand, cédant tout-a-coup à une inspiration de son génie, il dit solennellement : « Madame , ce voile est trop grand ; je ne pourrai jamais vous coiffer avec d'une manière digne de vous et de moi. » Alors, madame Tallien sonne sa femme-de-chambre ; celle-ci arrive : elle arme

de ciseaux la main de /'artiste, et voilà Duplan coupant en plusieurs morceaux un voile qui ne valait pas moins de six ou huit mille francs. Et tout cela pour une coiffure qui ne devait durer qu'une soirée, pour décorer une tète dont la plus belle parure était d'admirables cheveux noirs ! Madame Récamier, elle, se coiffait avec un ûchu de mousseline-gaze qui ne valait peut-être pas un petit écu; mais, si madame Tallien était belle dans ses riches atours, que madame Récamier était jolie avec son élégante simplicité ! Et moi , que j'aime à parler de ce temps ! Quelles soirées délicieuses nous passions dans le monde élégant d'alors; chez madame Jubié, chez madame Hainguerlot, et surtout chez madame Gay, où se réunissait l'élite des gens d'esprit, des hommes de lettres, des artistes! Sa maison était ouverte à tous les talens , à toutes les intelligences; on y était reçu avec la plus aimable bienveillance, elle en faisait les honneurs avec un charme inexprimable ; elle ne composait point encore de livres, mais elle recueillait autour délie de quoi publier

plus tard ce qu'elle seule appelle maintenant les Souvenirs d'une vieille femme.

Chez madame Gay , chez madame Tallien , à mes concerts, tout le monde a connu alors un artiste dont l'originalité allait quelquefois jusqu'à la folie , mais qui n'en était pas moins doué d'un grand talent sur le violon. Je veux parler d'Alexandre Boucher , premier violon du roi d'Espagne Charles IV : on ignore peut-être le moyen singulier auquel il eut recours pour se faire entendre du roi d'Espagne ; je vais essayer de raconter cette particularité de sa vie. Etant très-jeune à Madrid, sans protection, sans appui, mais fort de son archet et de ses quatre cordes , sachant d'ailleurs que le Roi aimait passionnément la musique et jouait lui-même du violon, Boucher imagina un beau jour d'aller s'installer à poste fixe avec son instrument chez le concierge du château. Celui-ci lui fit d'abord quelques difficultés, mais, ne connaissant pas l'intention de Boucher, il lui permit d'entrer. Alors Boucher se mit à jouer avec toute l'énergie que nous lui avons

connue. La séance durait depuis long-temps , lorsqu'on enfin le Roi sortit pour aller à la promenade ; au bruit des chevaux Boucher redouble de vigueur et d'application, si bien que le Roi qui, comme je l'ai dit, était grand amateur, entendant celte harmonie, s'arrête pour savoir d'où elle provenait. Toutes perquisitions faites, on trouve Boucher chez le concierge où il continuait à s escrimer. Le Roi, en ayant été informé, donne l'ordre qu'on le lui présente. L'ayant interrogé, il lui dit de venir le lendemain exécuter des quatuor avec lui ; le Roi fut enchanté du talent de Boucher qui peu après fut nommé premier violon de la chambre de Sa 3Iajesté.

Voici, relativement à Boucher, une autre anecdote assez curieuse que je tiens d'une personne digne de foi à qui il l'a 1 acontée lui-même,

Peu de temps après la seconde restauration , Boucher, accompagné de sa famille vraiment intéressante, fit un voyage à Saint-Pétersbourg pour y donner des concerts. On sait qu'il ressemblait prodigieusement à l'empereur Napoléon, dont il avait non-seulement les traits, mais

aussi la taille. Un jour qu'il était à faire de la musique chez, le prince Nariskine , grand-chambellan de Russie , l'empereur Alexandre y vint passer la soirée, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire dans les lieux de réunion où personne n'avait le mauvais goût de trahir l'incognito dont il voulait s'entourer. Dans la soirée l'Empereur s'approcha de Boucher et lui dit avec les formes de la plus exquise politesse :

— Monsieur Boucher, j'ai une grâce à vous demander.

— Sire?

* — Non , c'est une complaisance que je sollicite de vous , une chose tout-à-fait en dehors de l'exercice de votre art.

— Je suis entièrement aux ordres de Votre Majesté.

— Eh bien ! venez donc me voir demain au palais , à midi précis , vous serez immédiatement introduit dans mon cabinet , et je vous dirai ce dont il s'agit-, je vous répète que c'est une complaisance dont je vous saurai beaucoup de gré.

La tête de Boucher travailla toute la nuit ; il ne

3Ô3 pouvait se douter de ce que l'Empereur avait à lui demander. Le lendemain il se rend au palais à l'heure indiquée. Dès qu'il est introduit dans le cabinet deTEmpereur, les personnes qui s'y trouvaient, au nombre desquelles était le grand-duc Constantin, se retirent. Quand ils furent seuls, Alexandre engagea Boucher à l'accompagner dans une pièce voisine. Là il vit étalés sur un canapé un petit chapeau sans galons, une épée , un uniforme de colonel des chasseurs de la garde impériale française , et une croix d'officier de la légion-d'honneur.

— Maintenant, lui dit l'Empereur, je vais vous dire quelle est la grâce que je vous ai demandée. Tous ces objets ont appartenu à l'empereur IN apoléon , ils ont été pris pendant la campagne de Moskow ; on m'avait parlé de votre ressemblance avec lui , elle est plus frappante encore que je ne le croyais ; ma mère regrette beaucoup de ne l'avoir jamais vu ; si vous vouliez bien revêtir son costume, je vous présenterais de la sorte à ma mère qui ainsi que moi vous en saurait beaucoup de gré.

Boucher consentit à ce que désirait l'Empe-

reur. Il fit sa toilette impériale devant Sa Majesté, qui ensuite le conduisit par un escalier dérobé à l'appartement de l'impératrice mère situé à l'entresol du palais. L'Empereur dit à sa mère que l'illusion était complète, et qu'elle pouvait dire maintenant qu'elle avait vu un grand homme. Ce furent les expressions d'Alexandre ; ensuite ce monarque ramena Boucher dans son appartement où il déposa les insignes de sa grandeur d'un moment pour reprendre avec joie ceux d'un art qui, s'il ne fait pas monter sur un trône, ne conduit pas du moins à Sainte-Hélène.

Cette excursion en Russie m'amène tout naturellement à parler d'une dame russe, qui depuis long-ternps paraît avoir fait de la France sa patrie adoptive : c'est la princesse Bagration. J'eus l'honneur de lui être présenté, et elle me témoigna beaucoup d'intérêt . j'oserai dire beaucoup trop d'intérêt, du moins en une circonstance. Un jour elle m'invita à dîner et à passer la soirée chez elle ; j'acceptai , mais à la condition que je serais libre à neuf heures , attendu que ce jour-là je m'étais formellement engagé à faire de

la musique chez lady Combermer, où devait venir le prince Léopold de Saxe-Cobourg , alors à Paris. On comptait sur moi pour tenir le piano. Point de difficultés de la part de la princesse Bagration. Je vais donc dîner chez elle sur la foi des traités. Quand je vis neuf heures à la pendule, je pris mon chapeau dans l'intention de m'esquiver à la sourdine; mais impossible: les portes du salon étaient fermées. J'eus beau prier la princesse de me les faire ouvrir , j'eus beau lui représenter que sans moi on ne pourrait faire de la musique chez lady Combermer, toutes mes sollicitations furent inutiles ; la princesse et quelques dames qui avaient dîné chez elle riaient aux éclats à la seule idée du désappointement qu'elle aurait causé dans un salon anglais. J'allai à minuit chez lady Combermer , mais je n'y trouvai presque plus personne.

J'aurais beaucoup aimé à aller chez la princesse Bagration , parce que c'est une femme fort aimable , mais il v faisait ordinairement une chaleur qui aurait fait tomber Garât à la renverse. Elle ne se levait point d'ailleurs avant quatre heures

de l'après-midi , et quand j'y arrivais à cette heure-là il fallait encore attendre une heure et demie au moins jusqu'à ce qu'elle eût fait sa toilette ; alors seulement nous commencions à chanter. Le premier morceau que je lui ai fait étudier est la célèbre romance de la reine Hortense: Partant .pour la Syrie, Elle finit par la chanter très-agréablement. Mais , comme je le disais tout à l'heure, quelle température de serre-chaude ! Je suis persuadé que le thermomètre ne descendait jamais chez elle au-dessous de vingt cinq degrés. Un jour que la princesse m'avait fait attendre jusqu'à six heures, je faillis vingt fois de me trouver mal. Quand nous eûmes chanté une romance, la princesse me dit qu'elle dînait chez la comtesse

Sold et voulut absolument m'y mener avec

elle. Je m'en excusai long-temps , mais enfin il fallut me soumettre à sa volonté. Lorsque nous fûmes montés dans sa voitureje me crus asphyxié, sa voiture était chauffée à la vapeur , et je ne crois point exagérer en disant que la chaleur s'élevait à trente-cinq degrés ; aussi, au risque de passer pour impoli, je la priai de me laisser des-

cendre , et certes un prisonnier qui recouvre sa liberté n'est pas plus heureux que je ne le fus dès que j'eus la possibilité de respirer de l'air frais.

J'ai eu l'honneur de connaître une famille russe dont le souvenir me rappelle une autre singularité. C'est je crois en 1804 ou 1806 , que M. le comte de Mouravieff , ambassadeur de Russie à Madrid , s'arrêta quelque temps à Paris. Il était grand amateur de musique , chantait à merveille et parlait la langue française comme la plupart des seigneurs russes * c'est-à-dire sans accent. Il m'offrit de me donner six mille francs de rente , la table, le logement et une voiture, si je voulais le suivre en Espagne. Je ne pouvais pas accepter alors, mais je m'attachai de cœur à sa famille qui était charmante ; elle se composait de trois jeunes personnes fort jolies dont la mère paraissait être la sœur aînée, et de deux garçons qui furent élevés à Paris dans la pension de M. Hix. En 1816 je reçus un jour la visite de ces deux derniers devenus de grands et beaux hommes, et alors officiers dans l'armée russe. Les ayant invités à déjeuner, je leur demandai ce qui pour-

rait leur être agréable ; qu'on juge de ma surprise quand ils m'eurent indiqué, comme le plus grand régal que je pouvais leur offrir, des tranches de pain grillé , abondamment saupoudrées de poivre et arrosées avec de l'eau-de-vie *. Ces malheureux jeunes gens , si beaux, si aimables, ils ont été victimes dans le complot qui fut ourdi à Saint-Pétersbourg , lors de la mort de l'empereur Alexandre ! Les détails de leur supplice font frémir; ils ont été publiés dans les journaux du temps.

Puisque j'ai annoncé que ce chapitre serait composé de souvenirs décousus , enfin ce qu'en terme de musique on nomme un pasticio , je profiterai de la licence que je me suis donnée pour raconter une de ces aventures dont on ne trouve guère d'exemple que dans les romans et dont une

1 J'ai eu dans ma jeunesse un maître d'allemand prodigieusement gourmand; sa figure pâle, et ordinairement impassible, s'épanouissait toutes les fois qu'il me faisait In description d'un mets dont je crois encore aujourd'hui qu'il était l'inventeur. Il me disait avec une véritable jubilation : « Vous prenez des tranches de cervelas à l'ail, vous mettez dessus des confitures de groseilles; vous trempez le tout dans du café au lait: c'est un manche télicié

Note du Rédacteur.

de mes élèves manqua devenir victime. C'était une jeune personne charmante élevée dans le pensionnat de mademoiselle B.... où je donnais des leçons. Un parti convenable s était présenté pour elle, et ses païens se disposaient à la marier. Le jour de la célébration du mariage était fixé. Je me rendis à l'église à l'heure indiquée pour la bénédiction nuptiale. Personne ne s'y trouvant, je vais faire un tour de promenade ; je reviens , personne encore. Cq^endant l'heure marquée sur les billets étant passée depuis long-temps , je me rendis à la maison de la future pour savoir la cause de ce retard. J'y trouvai tout le monde dans la consternation, et j'allais me retirer sans oser faire de questions quand un ami de la maison que je connaissais beaucoup sortit avec moi et me dit : « Cette pauvre demoiselle ! Quel coup pour elle ! Sa toilette était déjà faite lorsqu'une dame encore jeune se présente et demande instamment à lui parler sur-le-champ. On l'introduit, quelle scène! « Mademoiselle, dit l'inconnue, l'homme » que vous allez épouser dans une heure est mon » mari. Informée de votre mariage, je suis accou-

» rue à Paris où j'arrive à l'instant même , heu- » reuse de venir assez à 'temps pour vous sau- » ver. » La pauvre fille, poursuivit le narrateur, n'a entendu que les premiers mots; elle était tombée évanouie dans les bras de sa mère; on était occupé à la faire revenir, quand son prétendu se présenta comme de coutume, avec l'air présomptueux que vous lui connaissez. Concevez-vous ce qu'il a eu le front de répondre avec un insigne sang-froid, quand on lui eut dit que son secret était découvert , qu'on savait qu'il était marié ? Ma foi , dit-il , il y a cinq ans que je n'ai va ma femme, et je l'avais totalement oubliée, »

A cette action indigne d'un homme, j'en opposerai une d'un autre genre, et qui, certes, n'est pas moins rare. Non loin de la résidence royale de Napoleonshoe en Westphalie , s'élevait le vieux château de Lovenburg, ancienne maison de pkusance des électeurs de Hesse-Cassel. Lorsque le dernier électeur fut contraint de quitter ses Etats, il avait pour concierge, à Lovenburg, un M. Stein, commis en même temps à l'inspection et à la garde des jardins. Le roi Jérôme lui

conserva ses fonctions, qu'il remplit sans jamais s'attirer de reproches, mais aussi sans divulguer à qui que ce soit l'important secret dont il était seul dépositaire. Dans une des parties les plus agrestes du parc de Lovenburg était un.tombeau monumental que l'on montrait comme celui d'un ancien chevalier. Si l'on eût pu soupçonner quel cadavre il renfermait, certes on lui aurait rendu de grands honneurs. Les ossemens du chevalier étaient des sacs d'or contenant une somme de plus de vingt millions de francs. Au retour de son ancien maître, en 1814, M. Stein voulut laisser à celui-ci tout le plaisir de la surprise ; il ne lui vanta point sa fidélité, et quand l'électeur alla visiter son trésor, il trouva intacte la somme qu'il avait enfouie avant son départ. A sa mort, survenue depuis , l'électeur a laissé la somme énorme de soixante et dix millions de thalers. Maintenant, je citerai un exemple assez singulier de désespoir d'amour qui tourna au bénétice de la religion et de l'humanité. JJn homme qui faillit être mon beau-frère est, s'il vit encore, un de ces hommes que la Providence a choisis pour

être les bienfaiteurs des malheureux. Je sais qu'il vivait encore en 1828. A l'âge de dix -sept ans, ma sœur aînée était extrêmement jolie , et mes parens avaient continuellement à répondre à des demandes de mariage. Parmi les prétendans a la main de ma sœur, était un M. de Blanc... Offrant dans sa personne et dans sa fortune tout ce qu'il était possible d'espérer de mieux , ses recherches furent agréées, et le mariage devait être conclu , quand je ne sais plus quelle difficulté

vint tout rompre. M. de Blanc , éperdument

amoureux de ma sœur, en conçut un si violent chagrin, qu'il en fit une longue maladie, à la suite de laquelle il quitta Turin , et nous fumes plusieurs années sans en entendre parler. Ma mère, cependant, le revit une fois, peu avant notre départ pour la France; elle le reconnut sous le costume d'un moine du mont Saint-Bernard, qui se présenta chez elle pour y faire la, quête. Après avoir distribué sa fortune aux pauvres, il s'était voué à la vie inonastique ou plutôt au culte de l'humanité, et j'ai su depuis que cet homme, qui avait reçu une éducation brillante et toute mon-

daine, ne s'était jamais repenti du parti qu'il avait pris. Il se trouvait heureux de partager son temps entre les services rendus à ses semblables et le charme bien plus puissant qu'on ne le croit de la vie régulière et méditative.

Je terminerai ce chapitre par l'indication de quelques bizarreries prises parmi les musiciens les plus célèbres. On a bien pu condamner à l'oubli , renvoyer parmi les vieilleries les symboles mythologiques, mais il n'est pas possible que les hommes voués au culte d'un art ne se créent pas pour eux-mêmes une muse inspiratrice. J'ai dit quelle était la mienne, ou plutôt quelles avaient été les miennes; si je n'avais pas aimé, il m'eût été impossible de donner la moindre expression à mes romances.

Haydn éprouvait, comme Newton, le besoin de la solitude. Pour lui, le monde était circonscrit dans l'horizon de sa chambre ; assis dans son fauteuil, il n'avait que son piano pour confident de ses inspirations, et si quelquefois il les trouvait paresseuses, il jetait les yeux sur la bague que le grand Frédéric lui avait donnée, et qu'il

ne quittait jamais. Alors son imagination le transportait sans doute au milieu des choeurs célestes dont il a révélé à la terre les divines harmonies. En sortant de sa chambre, où personne n'aurait osé le troubler, il déposait son génie sur le seuil, et l'homme se partageait entre l'exercice de la chasse, la conversation de quelques amis et la douce société de son amie, madame Roselli. A l'occasion d'Haydn, je ne résisterai point au désir de citer le triomphe qu'obtint un jour un de mes élèves , dont j'ai déjà parlé au commencement de ces Souvenirs. Le général Clouet, à l'époque où il était prisonnier à Vienne, faisait souvent de la musique avec Crescentini. Un jour qu'ils venaient d'exécuter plusieurs parties de l'oratorio d'Haydn, un petit vieillard à cheveux blancs s'avance vers M. Clouet, lui prend la tête entre ses deux mains, et lui dit : « Jamais ma musique n'a été si bien comprise que par vous. » Le petit vieillard était en effet Haydn.

Contrairement à Haydn, Gluck avait besoin d'espace; son génie demeurait inactif entre les parois d'une chambre ; à lui le grand air et l'ar-

3Go (leur du soleil frappant sur sa tête ; ce lut en plein soleil, au milieu d'une prairie où il faisait transporter son piano, qu'il vit la Tauride et l'Enfer; ce fut ainsi qu'il composa ses deux Iphigénies, et qu'Orphée lui prêta sa lyre et sa voix pour attendrir les démons. Cependant Gluck avait en même temps recours à des moyens d'inspiration plus matériels que les riantes prairies ; le pétillement du vin de Champagne lui semblait préférable au murmure d'un ruisseau.

Sarti, lui, ne pouvait composer que dans une vaste salle sans meubles et obscure; il n'y. admettait que la lueur incertaine d'une lampe funéraire suspendue au plafond, et ce n'était que la nuit, dans le plus grand silence, qu'il pouvait donner audience à son génie musical. De nos jours, Spontini aussi a l'habitude de composer dans l'obscurité.

Salieri, que l'on a surnommé le maître de la raison, était tout l'opposé de Sarti. Il allait, pour ainsi dirç, à la chasse de ses idées musicales, qui ne venaient jamais le trouver chez lui ; il les poursuivait dans les rues , les attrapait en quelque

sorle à la course, en mangeant continuellement des sucreries, et dans la crainte qu'elles ne lui échappassent , il les inscrivait , i à l'aide d'un crayon , sur un papier de musique dont il était toujours muni.

Il fallait du bruit à Cïmarosa, du bruit à lui qui en a été si sobre dans ses ravissantes compositions î Ce fut, entouré d'un nombreux cercle d'amis causant autour de lui, que ce grand homme dota l'Italie de ses deux chefs-d'œuvre dans les deux genres : GliOraziet il Matrimonio segreto.

A Sacchini, il ne fallait ni beaucoup de monde, ni, toutefois, une solitude complète. Sa muse était muette, s'il n'avait auprès de lui deux choses entre lesquelles des impertinens ont voulu établir une similitude ; sa maîtresse et des petits chats.

Paisiello ne pouvait travailler que couché ; ce fut entre ses draps qu'il donna naissance a Nina, au Barbier e di Siviglia, à la Molinara et à tant d'autres productions qui ont charmé l'Europe musicale pendant un quart de siècle. 11 faut croire que Paisiello était levé quand il a fait sa Proserpine.

Quels sont maintenant ces deux hommes?

L'un est Zingarelli,. l'autre un frère d'Anfossi. Qui pourrait expliquer la différence des choses qui, seules, pouvaient les inspirer? A l'esprit paresseux de Zingarelli , il fallait un stimulant , mais un stimulant tout intellectuel, et que l'on comprend parfaitement : avant de se mettre au travail, il lui fallait la lecture d'un passage des livres saints, d'une ode d'Horace, de quelques vers de Virgile ou d'une page de Tacite ; alors ses idées se pressaient en foule, sa main rapide ne pouvait suffire à les transmettre au papier, et ce fut ainsi , qu'en moins de quatre heures , il composa le dernier acte de Romeo e Giulietta. Le frère d'Anfossi, au contraire, jeune homme qui donnait les plus hautes espérances, mais qui mourut avant l'âge, puisait ses inspirations dans ce qu'il y a de plus matériel et de plus ignoble ; à lm, il fallait l'entourage de chapons rùtis et fumans, de saucissons, de mortadelles, de jambons et de ragoûts épicés dont la kimée chatouillait les fibres de son cerveau. On ne dit pas si le culte qu'il rendait à ses inspirateurs a contribué à

abréger sa vie, mais, à coup sûr, il était cligne de mourir d'indigestion.

J'ai dit précédemment que j'avais composé à Cassel une cantate de IVerther ; avant moi ce sujet avait été traité parle célèbre violon Pugnani dont ma sœur avait eu le bonheur de prendre des leçons à Turin. L'intention de Pugnani était de faire une musique tellement imitative, qu'à l'aide de l'orchestre seul il reproduirait les principales situations du roman de Goethe, sans le secours d'aucun texte. Sa composition terminée, il réunit, pour la leur faire entendre, tous les grands seigneurs piémontais et le corps diplomatique. Pugnani était tellement animé, tellement échauffé en conduisant ses musiciens, qu'il avait mis son habit bas et se trouvait en chemise. Chaque auditeur était d'ailleurs muni d'un programme indiquant les situations que voulait peindre le compositeur. L'exécution de ce morceau produisit beaucoup d'effet, mais Pugnani voulut aller trop loin. Au moment où Werther va se tuer, il saisit- un pistolet chargé et le tira dans sa chambre; cela effraya quelques audi-

leurs , d'autres crurent que Pugnani était devenu fou. Le comte de Stakelberg lui dit, à cette occasion, que ce qu'il avait trouvé le plus vrai dans toute sa musique c'était le coup de pistolet.

Tout Paris a connu, avant la révolution, le plus grand mélomane qui ait peut-être jamais existé , le fameux baron de Bage. On connaît de lui une foule de traits que je ne reproduirai point ici, j'en citerai seulement un qui jusqu'à ce jour a échappé à ses biographes ; c'est de Kreutzer que je le tiens. Gomme il commençait à avoir quelque réputation , Kreutzer fut présenté à l'illustre baron ; celui-ci , qui à sa manie musicale joignait la prétention d'être un fort habile musicien , lui dit après l'avoir entendu : « Mon ami cela est bien, mais si vous voulez vous faire un nom célèbre , il faut arriver à la perfection. Venez chez moi trois fois par semaine , je vous donnerai des leçons ; ce sera le maître qui paiera l'écolier , je vous donnerai six francs par leçon. » Kreutzer, qui commençait, me dit qu'il trouva ce mode d'enseignement fort doux , et qu'il ne manqua

jamais aux jours convenus d'aller recevoir la le-

çon et les six francs du baron deBage. Au bout de trois ou quatre mois le baron, trouvant peut-être que Kreutzer était par trop exact , lui dit d'un ton solennel :« Maintenant, mon ami, vous savez tout ce qu'il est possible d'apprendre, vous pouvez vous faire entendre partout. »

Je rappellerai encore la singulière bouffée d'amour-propre d'un indigne arrangeur, Lachnil, comme on le sait, osa porter une main sacrilège sur Mozart , mais le génie de Mozart était si puissant qu'il faillit triompher du barbare. Un jour que Lachnit assistait à l'amphithéâtre , à une représentation des Mystères d'Isïs, dans un accès d'admiration il dit à ses voisins d'une voix émue: « C'est fini.... je ne veux plus faire d'opéra.... Jamais je n'en composerais de supérieur à celui-ci. »

L'art musical, comme tous les autres arts, a eu ses fous et ses sages ; je ne prendrai qu'un exemple dans chacune de ces deux catégories. Le fou dont je veux parler na point laissé un nom célèbre, pas même un nom connu, mais je l'ai vu à l'œuvre dans une circonstance que je ne sau-

rais oublier. C'était un de ces maestri à bon marché qui pullulaient en Piémont pendant mon enfance, et qui, moyennant une faible rétribution, organisaient une fête paroissiale dont ils fournissaient la musique. Mon maestro de rencontre avait été chargé, dans je ne sais quel village du Piémont, de faire une messe en musique. Possédant quelques partitions, il leur fit de nombreux emprunts, mais il ne fut pas toujours dirigé, dans ses choix, par un grand esprit de convenance. Ainsi, par exemple, il ne trouva rien de mieux que d'appliquer aux paroles du Credo la musique d'une scène à? Orphée aux enfers : Laissez-vous toucher par mes pleurs. On sait que le chœur des démons répond non. Qu'on juge de l'indignation des dévots assistans, lorsqu'après ces paroles que prononçait le prêtre : Credo in Deum Pat rem.... ils entendirent le lutrin répéter non, et toujours non après chacune des phrases dont se compose le symbole des apôtres. On voulait le lapider, et il fut trop heureux d'échapper sain et sauf à la colère des paysans.

Quant à mon sage, c'était Puppo, célèbre vvv

Ion. Étant à Paris en 1793, il fut appelé au Comité de salut public comme suspect. Là on lui fit subir l'interrogatoire suivant :

— Votre nom ?

— Puppo.

— Votre profession?

— Je joue du violon.

— Que faisiez-vous du temps du tyran?

— Je jouais du violon.

— Que faites-vous maintenant?

— Je joue du violon.

— Et que ferez-vous pour la nation?

— Je jouerai du violon.

Puppo fut acquitté. Oh! oui! Puppo était un sage ; son art était toute sa vie ; il s'y concentrait entièrement, et certes les révolutions ne seraient pas dangereuses, ou plutôt il n'y aurait pas de révolutions, si chacun, à son exemple, voulait faire son affaire sans aspirer à la folie de diriger les affaires des autres.

Ce même Puppo était non-seulement un sage, mais un philosophe un peu à la façon de Diogène, et , de plus, très-habile dans son art. Avant la révolu-

tion, il avait élé chargé de la direction de l'orchestre des Italiens au temps de Rafanelli, de Viganoni et de mademoiselle Baletti. Très-grand partisan de la bouteille, il tenait fort peu au luxe extérieur. Sa manie consistait à changer souvent de logement , mais cela ne lui causait presque point d'embarras. Deux chaises de paille, une table et un lit composaient tout son mobilier; aussi jamais il ne retenait une chambre d'avance; le jour où il voulait en changer, il faisait placer tout cela dans une charrette à bras ; portant lui-même son étui à violon sous son bras, il marchait devant la charrette, s'arrêtait devant les écriteaux où il voyait chambre à louer, et s'emparait de la première chambre qu'il trouvait à sa convenance. Alors il achetait un demi-cent de fagots, qu'il entassait dans son nouveau domicile; ce n'était point pour faire du feu, dont il n'allumait jamais, mais il prétendait que cela suffisait pour lui tenir chaud.

Puppo étant mon compatriote, je me présentai un jour chez lui pour lui rendre une visite. Je frappe à la porte :

— Qui va là?

— Ami.

— Je n'ai point d'amis, me répondil-il, et sa porte resta close.

ZZIZ

J'arrive à la fin de mes Souvenirs, et malheureusement les derniers ne sont pas les plus intéressans. C'est que les temps ne sont plus les mêmes , c'est que je me retrouve, après trentecinq ans de travaux assidus, à peu près au point de départ , avec l'âge de plus et l'espérance de moins; irais-je entretenir mes lecteurs de placemens imprudens , de confiance trahie , d'écono-

mies perdues? Qui me comprendrait, à une époque d'égoïsme où l'on ne reconnaît guère d'autre vertu que le bonheur, où la mauvaise fortune est un vice, quand on veut bien ne pas en faire un crime? Tout cela serait parfaitement inutile, ridicule peut-être; et, d'ailleurs, ne doit-on pas ranger au nombre des sottises les récriminations contre le sort? Que tout soit donc bien, et que la philosophie me soit en aide. Je veux m'accrocher aux consolations qui me restent , à l'espoir de produire encore quelques compositions que l'indulgence du public ne trouve pas inférieures à leurs aînées. Mes enfans, sur lesquels se concentrent maintenant mes plus tendres affections, auraient d'ailleurs un appui dans le inonde, si je venais à leur manquer. Je le nommerai , dût sa modestie s'en effaroucher, mais je ne sais pas supprimer un mot bienveillant , quand il se présente à moi sous la dictée de mon cœur ; oui, M. Béjot serait un second père pour mes enfans, comme il en a été un aimable et bon pour leur mère. Qu'on me pardonne ce mouvement d'abandon sur des choses qui ne sauraient intéresser le lecteur; mais je

n'ai point oublié que mes Souvenirs étaient dédiés à mes élèves, et je ne crois pas me tromper en pensant que je dois trouver parmi eux beaucoup d'amis, et, par conséquent, de l'indulgence.

Actuellement je vais jeter un coup-d'œil rapide sur mes derniers travaux, moins pour en parler que pour raconter quelques circonstances qui s'y rapportent; avant tout, cependant, je dois citer un fait, duquel on pourrait conclure que les plus habiles généraux réunis ne formeraient peut-être pas une compagnie de bons soldats. Ce fut, si ma mémoire ne me trompe, en 1823 que l'on organisa un corps de musique attaché à l'état-major de la garde nationale. J'y fus nommé sergent, ayant grade de sous-lieutenant ; j'allai plusieurs fois aider à faire marcher ce grand corps de musique, composé en majeure partie des célébrités du conservatoire; notre grand violon Baillot y tenait le triangle, cela peut donner une idée du reste ; un violoncelle était chargé de la grosse caisse; ce corps d'élite, s'il en fut jamais, marchait sous les ordres de son capitaine, M. Chéru-

bini, ayant pour lieutenans Berlon et Paèr. Catel était sous-lieutenant. Un jour que nous étions sur la place du Carrousel, en tête de la légion de service, on exécutait comme de coutume la marche des Deux Journées, que le bon goût du capitaine lui faisait toujours choisir. J'entendis derrière moi des gardes nationaux qui murmuraient dans leurs rangs : « Il est impossible de marcher en mesure avec de pareils musiciens ! »

Ce fut vers cette époque que je composai, pour les appartemens de la duchesse de Berry, la musique d'une petite pièce intitulée Vlndendant, et peu après, pour Feydeau, celle du P 70 jet de pièce, opéra en un acte représenté à l'occasion de la Saint- Charles. Ensuite je mis un assez long intervalle entre cette composition et celles qui suivirent. Les longues révolutions de l'Opéra-Comique en furent cause. En 1827, M. Bérard ayant obtenu le privilège du théâtre des Nouveautés, il vint me voir, et me proposa de composer, pour l'ouverture de son théâtre, la musique du Coureur de Veuves, opéra-comique en trois actes. A cette occasion, je ne saurais passer sous silence les nouvelles

preuves de bonté que me donna la duchesse de Berry. A mesure que ma partition avançait, elle voulait bien me permettre de la lui faire entendre par fragmens , et elle me promit d'assister à la première représentation, faveur très-grande pour une nouvelle entreprise qui pouvait bientôt se trouver en rivalité avec le Théâtre de Madame, C'était bien réellement un opéra-comique que le Coureur de Veuves, et M. Bérard n'avait la permission de jouer que des vaudevilles; la qualité de ses chanteurs en faisait foi, à l'exception de madame Albert, que l'on avait entendue avec plaisir à l'Odéon.

La veille de la première représentation, j'allai chez la duchesse de Berry. La trouvant très-enrhumée, je lui dis que je n'osais lui rappeler la promesse qu'elle avait bien voulu me faire ; elle me répondit que son médecin lui défendait de sortir, mais que, malgré sa défense, je pouvais compter sur sa présence pour le lendemain. Je ne perdis pas un instant pour annoncer à M. Bérard cette bonne nouvelle, afin qu'il eût le temps de faire préparer une loge. Le théâtre était à peine

achevé; partout il y avait encore des ouvriers. Le passage des acteurs, par où devait entrer la princesse, était un vrai cloaque; l'humidité suintait le long des parois des murs ; on y fit mettre à la hâte des paillassons, mais ils étaient imprégnés d'eau. M. Bérard me pria d'aller au devant de Son Altesse Royale ; je m'étais muni de larges chaussons fourrés pour qu'elle franchît le mauvais pas, n'ayant point, comme le comte d'Essex, un manteau à étendre devant elle ; mais la duchesse de Berry, plus leste qu'Elisabeth , franchit comme un oiseau le passage maudit, et monta l'escalier si rapidement, que les personnes de sa suite pouvaient à peine la suivre. Elle resta jusqu'à la fin du spectacle, qui ne finit qu'à minuit, et ne sortit que quand on eut nommé les auteurs des paroles et de la musique.

J'ai fait plusieurs autres ouvrages ou parties d'ouvrages pour le théâtre des Nouveautés, tels que le Morceau d'ensemble, Figaro et V Anneau de la Fiancée; et à Feydeau la Marquise de Brinvil lier s.

J'ai dit tout au commencement de ces Souve-

nirs quelle avait été la manie processive de mon père. Ne voilà t-il pas qu'en 1828, plus de trente ans après noire départ de Turin , j'apprends qu'un de ces procès que mon père m'avait légué, comme un chanoine de Strasbourg laissa par héritage à son neveu trois numéros qu'il poursuivait depuis vingt-cinq ans à la loterie , qu'un de ces procès, dis-je , était encore sur le tapis de la justice et réclamait ma présence. J'obtins de la cour l'autorisation de m'absenter, et je revis encore une fois ma ville natale. J'allai, le dimanche qui suivit mon arrivée, entendre la messe dans cette même église de la Trinité, où avait été exécuté mon premier motet. Je revis le bon M. Anselmo qui en 1808 aurait voulu me mettre en garde contre le désir de chanter Ah ! quel plaisir d'être soldat! Je renouvelai connaissance avec M. Villanis, secrétaire du prince de Carignan aujourd'hui roi de Sardaigne. Son Altesse royale, à laquelle je priai M. Villanis de présenter de ma part un choix de mes compositions , eut la bonté de me faire dire qu'elle se souvenait de moi et de ma famille, et que si jamais

j'avais besoin de sa protection , je pourrais y compter. Qui sait si.... Il doit être doux de finir ses jours où Ton est né , de reposer sous la terre que la première on a foulée de ses pieds d'enfant. Oui , je le sens , j'aimerais a revoir encore la dolce patria.

Pendant mon dernier séjour à Turin , les membres de l'académie philharmonique voulurent bien m'agréer parmi eux , et ces bons compatriotes me firent entendre un concert qu'ils avaient eu la délicate attention de composer exclusivement de morceaux choisis dans mes œuvres ; mais, si je fus flatté comme je devais l'être de lant. de bienveillance de leur part, j'éprouvai un vif chagrin quand j'appris la mort de mon excellent maître l'abbé Ottani. Il n'était plus là ; il s'était éteint à plus de quatre-vingts ans, après une vie calme, réglée, toute d'harmonie. Les détails que l'on me donna sur ses derniers momens m'arrachèrent des larmes de reconnaissance, et, pour peu que l'on ne soit pas dépourvu de sensibilité, on le concevra facilement. Voici ce que me dit celui de ses élèves qui jouissait de sa

confiance : « Il y a six mois environ, notre bon maître allait sortir comme à son ordinaire pour diriger la musique de la cathédrale; ce jour-là, se sentant un peu faible , il me dit: a Vous allez me remplacer et vous reviendrez tout de suite après la messe. » Comme je me disposais à sortir : « Attendez , reprit-il , avant de vous en aller donnez-moi le portrait de Blangini qui est audessus de mon piano-forte. » Je le lui donnai, et je me rendis à leglise. A mon retour, deux heures après, l'abbé Ottani s'était endormi pour toujours; sa figure n'avait rien décontracté, il était assis dans le fauteuil où je l'avais laissé , et il tenait encore votre portrait. »

Je ne demeurai pas long-temps à Turin; il n'y avait rien à faire relativement au procès qui m'y avait amené ; j'en partis l'ame douloureusement affectée de la mort de l'abbé Ottani , et je revins à Paris , où je n'ai plus rien à noter de remarquable jusqu'à l'époque de la révolution de Juillet.

J'ai vu les premières phases de cette révolution , mais il ne saurait me convenir d'en être ni

l'historiographe ni le juge. Pourrais-je être impartial quand bien même j'aurais mission d'en parler? Non , sans doute. A mon âge on ne voit pas son existence compromise, ses dernières chances d'avenir trompées, sans faire sur soimême un retour involontaire. Le règne des arts n'est point compatible avec la république, ni avec les gouvernemens qui s'en rapprochent par leur parcimonie appliquée aux artistes ; je tairai donc ce que j'ai vu de la révolution de juillet ; je dirai seulement que dans la journée du 27 je rencontrai sur le boulevard de Gand le duc de Polignac, frère du ministre. 11 vint à moi , et me serrant la main, il me demanda ce que l'on disait. Je l'engageai à ne pas rester là , où son nom pourrait lui faire un mauvais parti s'il était reconnu. Je lui dis ensuite que tout était fini pour eux ; il me quitta alors sans avoir l'air de me croire ; je n'avais que trop raison. Le lendemain, je songeai à quitter Paris, non à cause de moi , mais pour en faire sortir mon fils que j'allai chercher à sa pension. Nous fûmes assez heureux pour pouvoir franchir les barrières un moment

avant Tordre de les tenir fermées , et nous allâmes nous réfugier au château de Nointel , chez M. Béjot , où ma femme et ma fille étaient allées passer une partie de la belle saison.

Dans le voisinage de Nointel, le général Corbineau habitait une jolie maison , connue sous le nom de Champagne. Depuis le licenciement de l'armée de la Loire , le général Corbineau, aidede-camp de l'Empereur, avait toujours refusé de reprendre du service sous les Bourbons ; ce qui plusieurs fois lui avait été offert. Les événemens de Juillet le déterminèrent à revenir à Paris. Il y arriva le 1er d'août, et fut immédiatement appelé au commandement de la seconde division militaire , dont Lille est le chef-lieu. La veille, la comtesse Corbineau étant venue nous voir à Nointel, nous dit qu'elle partait pour Paris ; je l'y accompagnai. Elle avait eu le soin de se munir de morceaux de soie bleue , blanche et rouge , dont elle composa deux cocardes; elle en attacha une à son fichu et m'engagea à mettre l'autre à la boutonnière de mon habit ; ce que je fis pour lui complaire , car elle était au nombre des en-

thousiastes. Je passai deux jours à Paris pour y satisfaire ma curiosité , après quoi je regagnai l'hospitalier château de Nointel. Je me proposais d\ rester quelque temps, lorsqu'un matin, descendant de ma chambre dans le salon, je trouvai ma femme tout en pleurs , n'osant m'annoncer la nouvelle qu'elle venait de recevoir. Déjà l'influence d'une révolution de trois jours s'appesantissait sur nous; nous venions de perdre cent dix-sept mille francs , placés dans la maison d'un homme dont la probité n'avait pu triompher de la rigueur des événemens. Je fus atléréde cette perte, à laquelle j'étais loin (le m'attendre, et ce n'est pas la seule que j'aie eu à déplorer. J'avais encore pour sept mille francs de places , tant à la chambre du Roi qu'auprès de madame la duchesse de Berrv. Tout était perdu. Pardon encore une fois si je reviens sur ce thème fastidieux , mais il est quelquefois impossible de chasser ses préoccupations.

Je revins à Paris avec ma femme pour recommencer de nouvelles sollicitations , afin d'entrer, s'il était possible, dans la musique du nouveau

gouvernement. Comme je ne suis pas de ceux qui ne tiennent compte que du succès, je remercie ici M. Vatout des démarches chaudes', actives, qu'il a bien voulu faire pour moi , quoiqu'il n'ait pas réussi. Je ne saurais taire , d'un autre côté , que les sollications ont quelque chose de bien pénible quand elles résultent de la nécessité et qu'elles succèdent à une longue carrière, durant laquelle on a eu si rarement à demander, et si souvent à choisir entre des offres avantageuses ; je n'en ai point cité dans le cours de ces Souvenirs tous les exemples qui me sont personnnels. Toutefois , je domptai mes répugnances d'ancienne position , j'allai chez Paër ; mais je vis bientôt qu'il n'y avait rien à espérer pour moi à la nouvelle cour. Paër me dit , chaque fois que je lui en parlai, qu'on lui avait demandé un plan pour la réorganisation d'une musique, que dans son premier projet la dépense s'élevait à cent mille francs, et que l'on avait trouvé que c'était trop. 11 avait encore réduit son projet de vingt , puis de trente mille francs ; c'était encore beaucoup trop que soixante-dix mille francs, et il lui en fut enfin ac-

cordé , somme toute , quarante-cinq mille; c'està-dire cinq mille frans de moins que ce que sous l'Empire 'Paèr recevait à lui tout seul. Paër ne put donc pas faire autrement que de rayer mon nom de la candidature pour la place de directeur adjoint.

Sous Louis XVIII et Charles X les musiciens de la Chapelle et de la Chambre , quoique cette dépense ne fût plus comparable aux munificences de Napoléon, recevaient encore annuellement deux cent quarante mille francs.

Je cherchai alors à me rejeter sur le théâtre. M. Jouy voulut bien me confier un poëme en quatre actes, intitulé le Vieux de la Montagne. Je me mis au travail avec l'ardeur que j'ai toujours eue en pareille circonstance; mais lorsque, ma partition finie, j'allai demander au nouveau directeur de l'Académie royale de musique quand je pouvais espérer d être mis en répétition, il me dit tout net que la pièce ne serait point représentée. Il paraît que M. Jouy s'était trompé quand il me l'avait donnée comme reçue. Cependant mon travail ne fut pas sans résultat ; peu de

38* jours après ma visite au nouveau directeur , j'appris , par une lettre qui me fut remise à la porte du théâtre, que les entrées dont je jouissais depuis 1 806 étaient supprimées î

Mais laissons l'Opéra pour l'Opéra-Comique, où, du moins , je fus mieux accueilli, et où m'attendait cependant une de ces mésaventures qu'il est impossible de prévoir. En 1832, je composai la musique de Un premier pas, paroles de M. Mennechet. L'ouvrage eut du succès, et ne fut cependant représenté que six ou sept fois. Cela tint à une cause qui se renouvelle fréquemment au théâtre, mais dont le public ne se doute presque jamais. Madame Casimir était chargée du premier rôle ; elle fut indisposée pendant deux mois ; au bout de ce temps, elle m'offrit bien de reprendre son rôle, mais d'autres acteurs suscitèrent de nouvelles difficultés, et de guerre lasse, j'abandonnai la partie. A la fin de cette même année 1 832 , deux auteurs vinrent me demander de composer la musique d'un opéra, intitulé les Gondoliers, Ils me lurent leur ouvrage , et je m'en chargeai. Les bruits de coulisse, auxquels

d'ailleurs on aurait tort de s'en rapporter toujours, n'étaient point favorables à l'ouvrage; je fis la sourde oreille, et n'en persistai pas moins à travailler avec toute l'assiduité dont je suis capable. Mes rôles distribués, j'allai faire d'abord une visite à madame Casimir; mais voici bien une autre anicroche ! Madame Casimir ne pouvait se charger du premier rôle que je lui destinais dans les Gondoliers, parce qu'elle s'était engagée vis-àvis d'autres compositeurs , dont les ouvrages allaient être mis à l'étude; que sais-je? Bref, après son refus, je n'insistai pas, et portai le rôle à madame Clara Margueron, et j'y ajoutai pour elle un air fait pour sa voix, et qu'elle chanta avec beaucoup de succès. Pendant que ma pièce était en répétition, ne voilà-t-il pas madame Casimir qui change d'avis, vient me faire une visite, et me redemande ce même rôle de Giulietta, dont elle n'avait pas voulu se charger. On comprend qu'il me fut de toute impossibilité de la satisfaire, malgré son retour de mémoire vers les services qu'elle m'assurait que je lui avais rendus antérieurement; pour tout au monde, je n'aurais

pas retiré à madame Clara Margueron le rôle quelle avait accepté. Les Gondoliers obtinrent un succès fort honorable, malgré les prédictions sinistres dont fut précédée leur apparition. Boulard y chanta d'une manière fort remarquable un air qu'on lui faisait presque toujours répéter. L'Opéra-Comique n'était pas encore au terme de ses révolutions : tout fut changé ou suspendu. Puisse-t-il prospérer dans sa nouvelle demeure ! Personne, à coup sûr, ne le souhaite plus ardemment que moi.

Ici je m'arrête, malgré le désir que j'aurais de faire un peu le propriétaire , c'est-à-dire de conduire avec moi le lecteur à Amberl, retraite que je possède dans la forêt d'Orléans, et que j'ai achetée contre vent et marée, pour avoir du moins un abri dans mes vieux jours et quelques arpens de terre où je puisse dire, comme Fernand-Cortès sur le sol du Mexique : Cette terre est à moi. Ce sont de ces choses qui n'intéressent personne. J'aime bien mieux succomber encore une fois à une velléité vaniteuse , en citant une lettre charmante de madame la

comtesse d'Appony. Il y a des souvenirs qui portent consolation avec eux, et les siens sont de ce nombre. Elle m'écrivit donc dans les termes suivans, pour me demander une chose de bien peu de valeur :

« Mon cher monsieur Blangini , permettez » qu'avec la confiance d'une de vos plus an- » ciennes écolières, je vienne vous adresser une » prière. Voici de quoi il s'agit: M. le comte de » Dietrichstein, directeur delà bibliothèque im- » périale à Vienne, réunit dans ce moment une » collection complète de musique manuscrite , » provenant de la plume des plus célèbres corn- » positeurs de toutes les écoles ; il s'est adressé à » moi pour obtenir le concours obligeant des » grands talens qui habitent la France. J'ose » donc espérer de votre complaisance que vous » ne vous refuserez pas à rendre cette collection » plus complète et plus intéressante en m'en- » voyant quelques feuilles détachées de votre » main.

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