‹ Souvenirs de FélicieChapitre 16 sur 82 · L ACADEMICIEN · texte numérisé non relu

L ACADEMICIEN

Voilà le manuscrit de votre voyage ; je l'ai lu d'un bout à l'autre. ..

LE VOYAGEUH.

Eh bien! Monsieur?

l'académicien. '

Eh bien ! cela est écrit purement et sagement. Les réflexions sont bonnes, les descriptions bien faites. Vous donnez une idée très-nette des différents pays que vous avez parcourus ; mais cela ne réussira pas.

LE VOYAGEUR

Après un jugement si favorable, je ne m'attendais pas à cette conclusion.

l'académicien.

L'ouvrage tel qu'il est se vendrait peut-être : il est instructif et par conséquent utile; mais il ne fera point d'effet, on n'en parlera point ; cependant vous pouvez le rendre charmant en l'augmentant du double

LE VOYAGEUR

Comment?

l'académicien.

Oui ; il est en deux volumes, faites-en quatre.

LE VOYAGEUR

Mais j'ai dit tout ce que j'ai vu, tout ce que je sais

l'académicien.

Il ne s'agit pas de cela ; on veut de l'imagination.

LE VOYAGEUS.

Dans un voyage?....

94 mémoibbs

l'acabémigieis.

Nous SQmmes assez instruits. La phUosophie a tellement répandu les lumières, elle a rendu la science si vulgaire que nous ne sentons plus qu'un besoin, celui de reposer notre esprit, qui, après tant de méditations profondes , n'est plus capable de s'appliquer. Croyez-moi, refondez votre ouvrage ; ôtez-en des descriptions qu'on ne lira point, mettez-y des détails intéressants...

LE VOYAGEUB.

Mais sur quel sujet?

l'académicien.

Sur les sauvages.

LE VOYAGEUR

Les sauvages ! J'en ai parlé...

l'académicien.

Oui ; mais tout cet article est à refaire. Premièrement, il est beaucoup trop court...

LE VOYAGEUR

Je n'ai pourtant rien de plus à en dire.

l'académicien.

Qu'importe, si vous avez de l'imagination? D'ailleurs, tant d'ouvrages de ce genre peuvent vous servir de modèles, les caractères des sauvages sont si connus! Il ne s'agit que de travailler dans le même sens, et de ne pas démentir des idées reçues et des traditions qui plaisent. Nous nous figurons les femmes sauvages semblables à ces demi-déesses turbulentes et passionnées de la Fable; elles sont toutes, pour nous, des Circé et des Calypso ; c'est ainsi qu'il faut les peindre. Pour les sauvages, on doit les représenter grands parleurs, grands raisonneurs, penseurs très-profonds, en même temps caustiques, méprisants , rodomonts et sentencieux. Il faut que votre ou* vrage soit rempli de conversations intéressantes entre des sauvages et des Européens. Tous les principes de la morale seront discutés, analysés dans ces entretiens...

LE VOYAGEUR

Pentends ; tous voulez que riiomme civilisé instruise le sauvage?

l'académicien.

Point du tout : ce serait là une idée bien commune; il faut, : au contraire, que le sauvage instruise l'Européen, que tout Favantage des discussions soit constamment du côté de Vhomme de la nature y^X^ pour parvenir à ce but , vous sentez qu'il ne faut pas donner trop d'esprit;^ à l'Européen ; adresse que les voyageurs modernes possèdent supérieurement; mais il faut que le sauvage soit éloquent et rempli de génie.

LE VOYAGEUR

Oserais-je vous demander quel bien peut résulter de ce tableau fantastique ?

l'académicien.

Aucun ; mais vous amuserez, vous serez lu. Ce cadre fournit des critiques inépuisables sur nos lois, sur nos institutions^ et les épigranmies dans ce genre réussissent toujours.

• LE VOYAGEUR

Tout cela pourrait être fort agréable dans un roman; mais présenter des tableaux si faux dans un ouvrage dont l'exactitude et la vérité font le mérite principal ! Non, je ne dirai

point que F homme brut , l'homme sans aucune culture , soit supérieur à l'homme civilisé; ce système philosophique, si triste et si décourageant, est heureusement démenti par tous les faits. Je ne placerai point dans mon ouvrage mes conversations avec les sauvages, parce que les sauvages ne causent point, et que le seul bon sens fait présumer que leur langue doit être infiniment bornée ; aussi, pour rendre un grand nombre d'idées, ils sont souvent obligés de s'exprimer symboliquement et par signes. Enfin, quand leur langue serait aussi riche que la nôtre, comme ils n'ont ni règles , ni livres, ni écriture, et qu'on ne vit point en société avec eux, quel Européen pourrait la connaître, n'ayant eu ni le temps, ni la possibilité de l'apprendre?

^6 MÉMOIBES

Citer des sauvages de longs entretiens et des discours éloquents serait donc un mensonge dénué de toute espèce de vraisemblance. Les sauvages, abrutis par des traditions absurdes, par une paresse d*esprit insurmontable, pervertis par des coutumes barbares, sont beaucoup moins que nos paysans les hommes de la nature , et, loin d'offrir les traits primitifs du plus noble ouvrage du Créateur, ils ne nous présentent que le tableau dégoûtant de la dégradation humaine. Comme tous les Européens, je n'ai pu les apercevoir qu'à la dérobée ; mais je les ai cherchés souvent, je les ai suivis avec curiosité pendant cinq ans, et je ne les ai jamais vus, dans leurs huttes enfumées, que se reposant en silence ou dormant; dans leurs jeux, que s'enivrant ou se. battant, et dans leurs vengeances, qu'exerçant constamment des cruautés atroces qui font frémir la nature. Ils font de fréquentes apparitions autour des habitations des colons, mais c'est toujours pour demander l'aumône, qu'il est dangereux de leur refuser, car dans ce cas ils se vengent en détruisant les bestiaux des métairies ou en faisant d'autres méchancetés plus cruelles encore (t). Tels sont les êtres avilis autant qu'infortunés que vous me proposez de peindre comme des hommes intéressants, heureux et supérieurs à nous. l'académicien.

Eh bien ! placez au moins dans votre ouvrage un petit épisode d'amour avec une jeune sauvage bien passionnée...

LE VOYAGEUB.

Mais ces femmes sauvages ne sont nullement passionnées ;

(I) On tient ces détails des personnes les plus digneade foi, qui ont passé plusieurs années en Amérique, mais qui ne sont point aM/ewrs, et qui n'ont point fait imprimer de voyages. Cependant on peut citer un voyageur moderne ( M. de Liancourt ) qui ne s'est permis aucune des exagérations de ce genre qu'on peut reproctier à tant d'autres; véridique dans tous ses récits, U est fort éloigné de parler des sauvages avec enthousiasme.

Pfole de Vauteur. )

elles sont hideuses, et elles ont les mœurs de nos courtisanes sans en avoir la séduction. Il est vrai qu'elles ne demandent pas de diamants, parce qu'elles ne les connaissent pas ; mais elles se vendent, tant qu'on veut, pour des colliers et des bracelets de verre....

l'académicien.

Tout cela peut être ; cependant je persiste à vous conseiller de ne point publier ces détails ; vous vous feriez beaucoup d^ennemis en les livrant à l'impression.

LE VOYAGEUR

Quand on veut toujours être vrai, on est souvent obligé de contredire les gens mêmes qu'on estime.

l'académicien.

A quoi bon démentir tant de jolies relations, tant de beaux discours, pour nous offrir une si triste peinture?

LE VOYAGEUR

Je crois cette peinture utile ; elle peut servir à prouver l'insuffismice des lumières et de la loi naturelle ; elle peut encore ranimer lé désir de civiliser les sauvages. Comment sera-t-on tenté d'entreprendre cet ouvrage difficile et bienfaisant tant qu'on les regai^dera comme les plus sages et les plus fortunés des hommes? Si l'on parvenait à nous persuader que les mendiants et les vagabonds qui se trouvent parmi nous ont choisi le genre de vie le plus heureux, parce qu'ils sont exempts d'ambition et de mille soins qui nous occupent désagréablement, ne serait-il pas utile d'éclairer ceux qui auraient cette étrange opinion ? Enfin, Dieu n'a pas donné à l'homme des facultés intellectuelles si étendues et une industrie si merveilleuse pour que tant de dons précieux fussent enfouis et méprisés.' La religion a consacré les arts. Le premier législateur des enfants du vrai Dieu les enseigna lui-même à son peuple, et, quelques siècles après, l'industrie humaine, mieux sanctifiée encore, produisit un chef-d'œuvre des arts, qui fut élevé, construit, embelli par Tordre de là Divinité même.

98 mémoibes

l'académicien.

Vous avez beau dire; nos penseurs ont prouvé que pour devenir heureux il faudrait renoncer aux arts, aux sciences, et secouer le joug des lois et de toute religion.

LE VOYAGEUR

Ils ont prouvé cela ?

l'académicien.

Du moins, ils l'ont persuadé ; et, n'en doutez pas, ces idées sont tellement reçues qu'elles auront, sous peu de temps; une puissante influence (1)....

LE VOYAGEUB.

Vous me décidez.

l'académicien.

Comment !

LE VOYAGEUB.

Je vais faire imprimer mon ouvrage.

l'académicien Ah ! ah ! vous avez la prétention de changer la disposition des esprits?...

LE VOYAGEUR

Hélas ! non ; je sais trop que l'expérience seule peut instruire les hommes passionnés ; je ne veux que remplir un devoir.

J'avais l'autre jour à souper un homme de mérite , qui a été trente-cinq ans lieutenant criminel à Saint-Domingue ; je l'ai beaucoup questionné ; il me disait que, dans les interrogatoires, les gens d'esprit sont plus faciles à démonter que les sots ; ces derniers se coupent sans en sentir les conséquences, et quand cette imprudence échappe aux premiers ils perdent

(1) Ceci fut écrit en 1778.

CNote de l'auteur,)

tout à fait la têtie. Cette observation m'a frappée. lime contait aussi des traits inouïs de courage, des^nègres ; ils bravent la mortel paraissent absolument insensibles à la douleur. Pourquoi cela? Il semblerait que la nature la plus brute dût craindre surtout la douleur. Notre imagination nous exagère-t-elle les maux physiques? La douleur, par elle-niême, est-elle plus faible pour un sauvage que pour nous ? Est-elle plus cruelle à envisager qu'à éprouver ? . . .

L'abbé Lemonier m'a amené ce matin une des filles qui ont été couronnées l'année passée , comme Bonne Fille ^ à la fête de Canon, instituée par M. Elle de Beaumont. Elle a reçu une très-belle médaille, qui représente la Vertu couronnant une fille. L'abbé a écrit son histoire, et l'ouvrage se vend au pcofit des Bonnes Filles, J'en ai pris quelques exemplaires , et, pour engager madame la duchesse de Chartres à en prendre cinquante, il ne m'a fallu que lui conter cette touchante histoire. Là fille que j'ai vue ce matin s'appelle Le Tellier ; elle a une sœur. L'une de ces deux personnes se mettait en condition et donnait ses gages à son vieux père infirme ; l'autre le soignait ; au bout de l'année, elles faisaient un échange de leurs pieuses fonctions : la garde-malade allait servir pour donner ses gages, l'autre venait prendre sa place auprès du vieux père, et ainsi toujours alternativement pendant dix-huit ans. Leur père a passé tout ce temps dans son lit. Il fut bien dédommagé de ses souffrances. Quelle bénédiction du Ciel que d'en avoir reçu de semblables enfants!... Combien la piété filiale est plus touchante et plus belle dans cette classe que dans la nôtre ! Nous ne pouvons prouver notre reconnaissance à nos parents que par des soins et des procédés si peu méritoires ! mais , parmi le peuple, pour soulager des parents tombés dans la misère, il faut

100 MEMOIBBS

ne vivre que pour eux, il faut s'immoler soi-même !... Et ces véritables modèles de la piété Gliale se rencontrent souvent ; j*en ai connu plusieurs. La vertueuse fille que j'ai vue ce matin a une physionomie céleste, quoiqu'elle ne soit pas belle, mais son visage exprime tout ce qu'elle a fait; on y voit la bonté, la vertu et l'inaltérable sérénité que doit donner une conscience si pure. Je ne me lassais pas de la regarder, et je l'ai embrassée avec autant de respect que d'attendrissement. Au reste, en estimant l'intention de M. Élie de Beaumont, je n'aime pas du tout que Ton veuille récompenser les vertus domestiques par la célébrité ; c'est les profaner, c'est peut-être les détruire. Qu'a de commun la gloire avec les sentiments de la nature? Les couronnes sont bonnes à beaucoup de choses, mais réservons-les pour les actions publiques , et que la sensibilité, que les bonnes mœurs suffisent pour diriger, dans l'intérieur des familles, les amis, les parents, les enfants et les époux. Ceci me rappelle une loi établie parmi les Turcs, et qui me déplaît beaucoup : celle qui double le douaire de la veuve qui a allaité ses enfants. Cette loi, qui range les mères nourrices dans la classe des mercenaires , avilit les soins maternels et détruit la reconnaissance filiale. Cependant il n'est pas douteux que l'intention du législateur fut pure et morale. La bonté, si désirable dans les particuliers, est moins utile dans ceux qui gouvernent que de grandes vues et de l'esprit. L'établissement d'une mauvaise loi peut être d'une plus funeste conséquence qu'une guerre sanglante de plusieurs années. Faire couler sans nécessité le sang des hommes est un crime effroyable ; un plus grand mal encore c'est de les corrompre.

Cet homme qui avait excité tant d'enthousiasme en entrant au ministère, dont on attendait de si belles dioses, et qui n'a

rien fait de remarquable, M. de Saint-Germain vient de mourir. Le pauvre homme , dans sa maladie, ne s'est occupé que des personnes qui venaient le voir, c'est-à-dire se faire écrire à sa porte ; à tous moments il demandait sa liste. Je l'avais pris en guignon, parce qu'après avoir refusé, avec de belles phrases, les cinquante mille francs de pension, il les avait acceptés. Il n'y a rien de si désagréable que d'être obligé de reprendre son admiration au bout de quinze jours. Ce sentiment est si doux\ surtout quand ce sont les gens en place qui l'inspirent ! Les admirer, c'est espérer. Voilà pourquoi le peuple prend si facilement de l'enthousiasme pour eux.

Pour revenir à M. de Saint-Germain, voici de lui un trait comique. Outre la pension de cinquante mille francs, il avait encore refusé, avec une noble fierté, l'argent comptant qu'on donne aux ministres pour établir leur maison; il dit que cette somme était exorbitante, et qu'il enverrait son mémoire; et ce mémoire s'est monté au double de la somme qu'on donne ordinairement.

Ce qu'il y a de plus difficile dans le grand monde, c'est de suivre une ligne droite ; tout s'y oppose. On a beau le vouloir avec fermeté, il faut bien s'arrêter quand on vous barre le che • min. Les routes tortueuses sont pleines de boue, mais elle n'ont point d'épines.

Il y a, dans la conversation, des lieux communs qui deviennent insoutenables avec le temps, à force de les avoir entendu répéter. Par exemple, j'ai le malheur de prendre en aversion les plus honnêtes gens du monde qui me parlent du roi David

quand je joue de la harpe (1) , ou ceux qui, venant me voir, et me trouvant lisant, ou écrivant, ou faisant de la musique, me disent niaisement : « Je vous interromps, vous étiez occupée ; » comme si, lorsqu'on est seule, on ne pouvait faire autre chose que dormir ou se promener dans sa chambre .

Pourquoi faut-il que , presque toujours, la méchanceté soit plus ingénieuse que la bonté ; que ses desseins soient si profonds, ses moyens si bien choisis , si bien combinés , et que la bonté ait si peu d'invention, qu'elle soit si pauvre en idées et en expédients?... On dit toujours qu'il est difûcile de faire le bien et facile de faire le mal. Oui, parce qu'on n'a pour le bien qu'une volonté molle, tandis que les méchants ont tant de persévérance et d'activité pour nuire ! ... C'est pourquoi ce qu'on appelle communément im véritable ami n'est jamais aussi utile que n'est nuisible un ardent ennemi. L'ami s'endort sur les intérêts de son ami, ou bien il s'en occupe faiblement; l'ennemi veille toujours; il médite, il est vigilant, inventif. L'ami, quand il est question de servir, se décourage par les obstacles, l'ennemi ne se rebute jamais. Il n'est que trop certain que la haine donne de la finesse, de l'imagination et de l'esprit, quand il s'agit de se venger; et je vois tant d'amis rester toujours si maladroits et si sots !..

C'est une honte pour ce siècle sentimental que l'amitié, qu'on affiche tant, soit à peu près nulle dans ses résultats , et que la haine, qu'on n'avoue jamais, soit si puissante dans ses effets. Ce qui prouve le mieux la corruption des mœurs, c'est

(I) Un journaliste, qui cependant a de l'esprit, se récria, à la preraièio édition de cet ouvrage, sur Phorrible injustice de prendre en aversion d'honnêtes gens pour si peu de chose. Il est étrange de croire sérieusement à une telle aversion,

{Ifote deVauteur,)

rafEsôblissement de tous les sentiments légitimes, et l'exaltation de tous les sentiments vicieux.

Qu'il est dur d'être continuellement séparé des objets avec lesquels on voudrait passer sa vie, et de rencontrer, de voir et de revoir sans cesse tant d'êtres ennuyeux ! Tout ce qui plaît est fugitif et s'échappe !.. La vie, dans le grand monde, ressemble à ces assemblées nombreuses où l'on est coudoyé, ballotté, iroissé par la foule importune, en cherchant ou désirant vainement un ami qui s'y perd!... Et l'absence !... et ces séparations de plusieurs années!... ces distances énormes qui peuvent se trouver entre vous et l'objet que vous aimez le mieux ! Tout est composé, dit-on, par les charmes du retour et par le bonheur de la réunion. Biais vivra-t-on assez pour en jouir, ou comment se reirouvera-t-on ? vieillis, changés, ayant d'autres opinions, d'autres goûts, d'autres sentiments ; n'éprouvant peut-être, en secret, que la surprise d'avoir pu se regretter et se déârcr si longtemps. Pour se convenir toujours il faut vivre et penser ensemble. La terr^ est trop grande et la vie trop courte pour les âmes seosSiles, ou, pour mieux dire, tout fut ainsi sagement arrangé, pour nous empêcher de nous uu tacher passionnément durant ce voyage fatigant et rapide !...

Pourquoi dans le monde un certain degré d'esprit etfUÏÏ ui commun et l'esprit supérieur si rare ? Cest qu« le monde exâtn^M Fesprit et donne de la finesse, et que sa dissipation empê^^M; dtt méditer. La solitude, sans oonnaissaDee du numà^., u*étni profitable qu'à moitié ; on manque de sujets ^ utédêVtUdm , m râîUit sans eiqiérieiiee , on se Oast des iééisë hwmu 4^ hfitr mes et des dicaet. Les Unes ae ibal utikvque U/r^^'m ^ ^m

104 MBMOIBES

vérifier à peu près par soi-même ce qu'ils contiemient. Il faudrait partager son temps entre la solitude et le monde , c'està-dire dans la belle saison de la vie ; car c'est alors surtout que les réflexions sont salutaires. Autrefois on passait six mois de l'année dans ses terres , et le reste du temps à la ville et à la cour. Ce genre de vie a beaucoup contribué à former ces femmes si sensées > si spirituelles du dernier siècle. On ne revient pas de sa surprise en lisantles lettres charmantes de toutes ces femmes qui vivaient dans le même temps. Sans parler de mesdames de Sévigné et de La Fayette, quelles lettres que celles de madame de Maintenon ! que d'esprit , que de raison , que de finesse , que de pensées ingénieuses et toujours justes , que de morale sans pédanterie , et quel style noble, pur et naturel !... Et les lettres, et les charmants Souvenirs de madame de Caylus ! que de grâces, quel goût, quelle légèreté en contant, et quelle solide manière de penser ! Les lettres de madame de Dangeau, celles de madame de Goulanges ont le même mérite et les mêmes agréments. Beaucoup d'autres femmes encore de ce temps pourraient être citées avec les mêmes éloges. A quoi tenait donc cette supériorité si commune dans ce siècle ? au genre de vie , à la morale reçue , qui était alors et la bonne et Tunique ; a la raison et au bon goût , qui dérivent toujours de la vérité.

Il y a un grand éloge à faire du bon goût : c'est qu'il réprouve toujours tout ce qui est contre la raison.

II faut qu'il s'établisse incessamment dans la société des interprètes , pour expliquer aux personnes vulgaires des discours dont les mots sont aussi neufs que les idées en sont étran-

ges ; il s'agit d'apprendre une langue nouvelle et un nouveau code moral et sentimental. Il est vrai que ce code n'est rien moins qu'austère ; c'est une facilité pour les disciples qui doit leur donner du zèle et les multiplier. Presque tous les ouvrages nouveaux sont inintelligibles pour moi ; ils contiennent une quantité de phrases dont je ne comprends pas un mot. C'est conmie lorsque je lis d'anciens livres , où je trouve à chaque page des citations latines et grecques ; du moins je n'essaie pas de les lire , je les saute. Je voudrais que les auteurs modernes écrivissent en lettres italiques leurs passages sublimes ; les ignorants les passeraient , et ne perdraient pas leur temps et leurs peines en vains efforts pour les déchiffrer. La marquise de Polignac dit que madame de *** a la clef de tous les galimatias. Utile clef! car aujourd'hui c'est presqu'ww passe-parlout.

Palme beaucoup M. de Flahaut (1) ; il joint à une honnêteté parfaite un caractère original. Voici un trait plaisant qui le peint. Madame la comtesse de Noailles a, comme on sait , beaucoup de morgue et fort peu de politesse. Un soir elle arrive au jeu de la feue reine (2) ; le jeu était commencé. La comtesse de Noailles veut prendre'place au haut du cercle ; elle monte , elle s'avance , s'arrête pour s'asseoir, et n'aperçoit point de pliant. M. de Flahaut , debout dans l'embrasure d'une fenêtre , voit son embarras, et très-obligeamment tire de dessous une table de marbre un pliant , qu'il pousse derrière elle ; la comtesse le regarde, ne le remercie point, ne le salue point, et s'assied. Un moment après , une femme arrive , on se lève ; pendant ce mouvement, M. de Flahaut retire doucement le tabouret qu'il a donné et le remet sous la table. I^ comtesse veut se ras- Ci) Le premier mari de madame de Sooza.

(!) Femme de LoaU XV.

{NoUi de Vauteur.) ,

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seoir ; elle fait une étrange culbute. Cependant les femmes qui se trouvaient à côté d'elle la retiennent et modèrent sa chute. La voilà sur ses pieds ; elle se retourne en disant : « Mais qui donc a pris mon pliant? — C'est moi, Madame, répond froidement M. de Flahaut; j'avais eu l'honneur de vous l'offrir; il m'a paru qu'il ne vous faisait aucun plaisir, et je l'ai ôté. »

Tout le monde est toujours uniquement occupé de M. de Voltaire ; tout Paris court chez lui ; on s'y étouffe, etpn le tuera. Il m'a écrit un billet très-aimable; il est venu chez moi, je n'y étais pas ; mais le lendemain j'ai été lui rendre sa visite. J'ai trouvé chez lui un monde énorme. La conversation, quoique générale, m'amusait; on ne s'écoutait guère mutuellement, mais chacun «tait, en secret , occupé à chercher quelque phrase ingénieuse; on ne pouvait guère sortir convenablement d'un tel cercle sans avoir payé cette espèce de tribut à M. de Voltaire. Je voyais les femmes surtout s'agiter, rêver, se tourmenter, pour placer une réponse fine et spirituelle , et, le bon mot dit, s'en aller avec la persuasion qu'en sortant de ce salon on emporte une portion de la gloire et de l'esprit de M. de Voltaire.

M. de Voltaire a enfin paru à la comédie ; il a été applaudi à tout rompre, ce qui est juste et simple dans la salle de la Comédie-Française : le théâtre de sa véritable gloire est là. Madame de Villette l'a couronné dans sa loge , les comédiens ont couronné son buste. Toutes les femmes se sont levées pour lui : les femmes ! cela est remarquable , et prouve l'innocence des dames françaises , qui , par bienséance, n'auraient sûrement pas rendu cet hommage éclatant et si extraordinaire à un homme

81 elles eussent entendu dire que cet auteur a publié des écrits infâmes contre la religion et les mœurs. Il y avait beaucoup de femmes dans le balcon (chose tout à fait étrange ) ; à mesure qu'elles paraissaient, le public les applaudissait pour louer leur empressement. Dans la rue , les poissardes et les polissons criaient : Hve FoltaireL., etc., etc. (1). Que'ferait-on de plus pour le héros à qui Ton devrait le salut de la patrie On n'en ferait peut-être pas tant. Et le grand Corneille , ce génie sublime , cet homme si pur ; et Racine , cet auteur inimitable et parfait , ont-ils obtenu de tels hommages? Au reste , tout cet enthousiasme n'existerait pas si M. de Voltaire n'eût jamais quitté Paris, et surtout s'il avait trente ans de moins. Sa carrière est finie^ il n'est plus qu'une ombre; il n'a plus d'envieux.

Voici un fût parfaitement vrai, que je voudrais qui fût connu de tous les maîtres de pension et de tous les instituteurs. M. *** s'était retiré en province pour s'y consacrer, sans distraction, à l'éducation d'un fils imique qu'il adorait. Cet enfant annonçait un esprit extraordinaire; il avait une aptitude extrême pour les sciences, une âme généreuse et sensible , et un caractère plein" d'énergie. On ne remarquait en lui qu'un seul défaut: il était extrêmement obstiné. Un jour, il montra une obstination si inflexible et si déraisonnable que son père crut devoir employer des moyens violents pour la rompre. II menace ; l'enfant (âgé de dix ans) persiste. On fait paraître deux hommes armés de verges : on n'obtient rien ; le père ordonne de saisir l'enfant qui pleurait et qui criait , et de le fustiger ; on obéit. Pendant cette exécution, l'enfant devient pâle,

(I) Ces polissons et ces poissardes ne savaient pas qae toujours Voltaire, en parlant du peuple, ne l'a Jamais désigné qu'avec l'épithète de

(Noie de r auteur,)

cesse de crier; ses lafmes s'arrêtent ; aux éclats de sa colère succèdent tout à coup un silence morne, une effrayante immobilité... On le regarde avec étonnement, on Finterroge ; point de réponse : sa physionomie décomposée n'offrait plus que l'expression du saisissement et l'empreinte de la stupidité. Par une révolution funeste , et qui fait frémir, il venait de perdre toutes ses facultés mentales , et il ne les a jamais recouvrées ; il est resté imbécile ! . . .

Aujourd'hui, après dîner, j'entre dans la chambre de madame la duchesse de Chartres (1) ; elle n'y était pas, mais j'y trouve un spectacle étonnant; j'y vois, assise sur un canapé, une pauvre jeune femme avec trois charmants petits maillots de dix jours. « La princesse, dit-elle, a vouju voir mes trois garçons. — Ils sont j umeaux ? — Ouï . : . — Trois j umeaux ! . . . — Et ils se portent bien . Je suis du quartier ; la princesse a su que j'étais accouchée de trois enfants, et queje n'avais pas dequoi en mettre deux en nourrice, et elle m'a fait venir. » Comme la pauvre femme me donnait cette explication , madame la duchesse de Chartres, qui était allée chercher, dans une pièce voisine , de l'argent et deux nourrices, est rentrée suivie de deux grosses paysannes; et, m'adressant la parole : « N'est-ce pas, me dit-elle, que c'est heureux d'avoir trouvé cela (ce furent ses propres paroles ) ? — Oui , ;^ïadame , ai-je répondu , et il faut convenir que vous méritez d'être heureuse en ce genre, comme en toutes choses. » La mère a eu de l'argent ; on lui a demandé lequel des trois enfants elle voulait garder; elle a répondu qu'ils se ressemblaient tant qu'elle ne savait lequel choisir. En effet , ces trois petits gari;ons , blancs comme la neige , se ressemblent comme trois

(0 Mère de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans actuel.

( Note de fauteur. )

gouttes de lait. Les grosses paysannes se sont emparées de leurs nourrissons , la mère en a gardé un , et ces bonnes femmes , parfaitement heureuses, sont sorties en comblant de bénédictions la bienfaisante princesse.

Voici un joli mot d'enfant. Le petit Charles de Poix, âgé de sept ans, est très-gourmand^ ce qui fait qu'on ne lui donne jamais à manger autai\t qu'il désire. Un soir, à un I^al d'enfants, il échappe à son précepteur ; il court au buffet pour avoir des gâteaux de Savoie ; on lui demande ce qu'il en veut -S Donnezm'en trop , répondit-il ; car ses parents lui disent toujours en lui retirant quelque chose : Il y en a trop , et c^t ce trop qui seul pouvait le satisfaire. Ne sommes-nous pas tous comme cet en£smt? Msez nous suffit- iL2 et n'igt-ce pas pour ohtewcjrop^ qu'on ne se lasse ni de solliciter, ni d'intriguer^ If3e^^ava^ler? ^

Le ton, le maintien et l'air véritablement noble sont toujours réunis à la douceur et à la simplicité; la majesté la plus imposante a du charme, parce qu'elle est inséparable de l'expression de la bonté. Quelle noblesse dans les têtes de Vierges de Raphaël, et quelle angélique douceur! UneGgure rude et dédai-i gneuse n'est point majestueuse ; eût-elle la taille d'Hercule, elle n'exprime que la hauteur et l'arrogance , et non l'élévation de l'âme. Il n'y a qu'un sot qui puisse admirer ce qui repousse. Mais il y a des gens dont on n'obtient le respect qu'en les intimidant ; leur admiration n'est qu'une espèce de frayeur.

Je ne connais point d'homme qui ait l'air plus doux et plus noble que M. le prince de Beauvau ; et quelle politesse pleine de goût et de nuances, toujours naturelle et toujours parfaite !

110 HÉMOIBBS

Personne aussi ne parle mieux* Je me soutiens qu'un jour , à nie-Adam, je restai dans le salon, pendant le souper, avec M. de Beauvau, M. de Pont<^e-yesle, et trois ou quatre personnes. La conversation tomba sur la langue française ; je me taisais, mais j'écoutais avec le plus vif intérêt tout ce que disait M. de beauvau; je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi judicieuses. J'écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n'avons point £adt d'études, et qui ' sonmies forcées de vivre dans le grand monde, nous pourrions nous instruire, au milieu de cette prodigieuse dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués par leur esprit ; mais pour cela il ne faut pas chercher toujours à les occuper de nous et les distraire par nos frivolités ; il faut savoir garder le silence. Nous voulons leur plaire ; les écouter avec mtérét n'en serait-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant;- on veut causer, on veut montrer delà grâce, qu'en résulte-t-il? On donne à l'homme le plus spirituel l'apparence d'un homme ordinaire , on le force à dire des riens et des fadeurs , et souvent on le trouve inférieur à celui qui n'a que le jargon de la galanterie... Pour moi, j'ai plus acquis par le silence que par la lecture : on n'pbserve et l'on ne s'instruit qu'en se taisant.

M. de Champc*** (1), m passant dans un village, voit une chaunâère en feu; on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique ; il s'y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des poutres embrasées , trouve la vieille femme

(I) Champoeron, frère de madame de Sabran, dame de feu madame la

princettede Gontt.

{Noie de Fauteur.)

DE IfADAllE DE GENLIS. lit

Tirante, la prend dans ses bras , l'emporte , sort de la maison sain et sauf ; mais, comme la vieille femme avait ses vêtements en feu , il la jette dans une mare qui se trouvait devant la porte et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies, avait six pieds de profondeur... Voilà une admirable action déjouée, inutile, perdue; quelques pieds d*eau de moins , et cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes. L'héroïsme même a besoin de bonheur.

Hier, à souper, j'ai entendu faire un joli conte. Le voici.

Sous le règne de Henri H vivait à Neuilly, prjès Paris, sur les bords de la Seine , un sage retiré du monde , et fixé là dans une petite maison aussi agréablement située que simple et commode. Ce plnlosophe modeste et solitaire s'appelait Théophile. U avait beaucoup voyagé; il était étranger, et il vint d'un pays lointain s'établir dans cet humble asile, plus conforme à son goût qu'à sa fortune , car il avait de grandes richesses ; mais il méprisait le faste. Une âme sensible , une piété sincère le préservaient des petitesses d'une vanité coupable ; il était dévot et conséquent. Sa conduite s'accordait avec sa croyance et ses discours ; il ne pensait pas que le luxe pût s'allier avec la charité chrétienne, et qu'il fdt possible d'avoir des sentiments religieux en conservant de l'orgueil , de Tambition et de l'hidifférence pour les infortunés. U attira , sangle vouloir, l'attention de ses voisins, par la simplicité de sa vie et par sa bienÊusance. On voulut le connaître : il était assez sage pour fuir le monde ; il avait trop de douceur et d'aménité pour rqtousser ceux qui venaient le chercher. U forma quelques liaisons, et il inspira tant de confiance à ses nouveaux amis qu'il devint l'arbitre de tous les différends qui s'élevaient entre eux. Consulté par eux sur tous les intérêts particuliers,

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il leur prédit, avec une justesse étonnante , tout ce qui devaîl" résulter des résolut! o us sages ou ténaéraires qu'ils prenaient. L'événeraentjustiriatautde fois les conjectures de sa prév^oyanee, que, dans un Siècle si ^u éclairé « oii Les personnes même du rang le plus élevé se livraient aux illusions ridicules d'une stupidc superstition^ on finit par croire que Théophile était un homme merveilleux, qui possédait des lumières et une science sumaturelEes. Il faut avouer, cepeudant^ que, dans tous les teiBps, un homme de mérite qui ne prétend à rien , et qui n*empioie une grande fortune qu'au soulagement de rindigence, peutassez tiiisonuahlemeut être regardé comme une espèce de prodige. Aujourdliui , nos esprits forts n'y croiraient pas ou s'en moqueraient ; mais , dans le seizième siècle , ce phénomène excita une telle admiration et fit tant de bruit que la réputation de Théophile parvint jusqu'à ta cour* La reine Catherine de Médicis^ qui ne crut jamais à TÉvangile^ mais qui eut tou^ jours la foi la plus vive dans les mystères ténébreux de la cabale , voulut voir cet homme extraordi narre. Elle arriva un soir f dans le plus grand incognito , chez Théophile , et , tête à tête avec lui , elle se /it connaître, et lui demanda un talisman qui pût lui assurer h jamais le pouvoir de gouverner le roi et la l^nmce. Théophile protesta vaiuemeut qu'il n'était ni devin, ni astrologue; il ue fit qu'irriter Catherine sans la dissuader, et elle finit par le menacer de tout son ressentiment s'il persistait à nier sa science. Théophile , après quelques instants de réOexiou, reprenant la parole : « Eh bien ! Madajne, dit-il, je lérai le talisman que vous désirez; il faut seulement, pour produire l'effet sympathique qui doit agir sur le roi, que vous puissiez me donner des cheveux d'une personne qui ait pour vous l'attachement le plus tendre et le plus généreux. Le se\e est indifféreul, pourvu que le sentiment soit parfaite ment désintéressé. » La reine trouva cette condition hteu facile o remplir ; elle était jeune, elle avait encore toute la crédulité que l'orgueil peutdoimeràcet égard, a Je pourrais, dit-elle, vous

DE MADAME DE GENLIS. tlS

fournir des cheveux de quatre personnes dont je suis également aimée. — Une seule suffit, reprit Théophile ; mais il est nécessaire, Madame, que cette personne ne vous ait jamais demandé une grâce pour elle , et ne vous ait jamais dit.de mal de ses ennemis ou de ses rivaux. Quelque frivole que puisse paraître cette circonstance elle est absolument indispensable. » A ces mots , un nuage de tristesse se répandit sur le visage de Catherine. « Quoi! dit-elle, vous ne vous contenteriez pas d'un attachement dont je répondrais ? — Non, Madame, répondit le sage Théophile ; il me faut encore ce que je viens de demander. — Parmi les personnes qui m'entourent, répondît Catherine, il n*en est point qui puissent remplir cette condition; mais je cherdierai de nouveaux amis, et, quand j'aurai trouvé ce que je désire, je reviendrai. » Théophile fut très-satisfait de cette décision ; il crut être débarrassé de toute importunité de ce genre; il se trompait. On sut que la reine l'avait honoré d'une visite secrète, et tous les gens de la cour voulurent le voir et le con* sulter. Théophile , ne pouvant leur persuader la vérité , tâcha de tirer de leur erreur un résultat utile et profitable pour eux. Une jeune dame de la cour, nouvellement mariée, vint lui demander avec instance un philtre pour fixer son mari. Théophile lui donna un cœur de cristal de roche qui contenait une liqueur couleur de rose et parfumée. « Ce philtre , lui dit-il , produira l'effet que vous désirez. Il n'est que préparé ; vous seule pouvez le rendre parfait. Il faut que vous le portiez dans votre sein pendant trois mois avant d'eu faire usage ; mais il est nécessaire que , durant ce temps , vous soyez dans les dispositions morales les plus calmes , que vos passions soient modérées , que vous sachiez éviter les querelles et tout ce qui peut agiter le sang , afin que le philtre ne reçoive de vous que des émanations balsamiques. — Quoi ! si je me fâchais , si j'éprouvais du dépit, si j'avais de l'aigreur... si je montrais de la jalousie... — Vous gâteriez tout à fait le philtre... — Cela est inouï. . — Ne savez- vous pas , Madame , que des person-

MEMOIBES

nés malsaîDes font , par leur présence seule , tourner le lait et d'autres liqueurs? — Oui ; mais il nV a à cela qu*ua effet phjsfque, — Vous n*ignorez pas que le moral mAuc beaucoup sur le f>hysiqiie. Certaînemeot Thabitude de l'humeur et des caprices continuels altèrent la pureté du sang. — En effet , <juand je m*iïnpatiente et quand je boude , j'ai bien mauvaig visage ; mes yeux sont si battus ^ mon teint si brouillé ! — Le philtre , alors , n'acquerrait aucune vertu , on la perdrait. — Voilà qui est dit ; je vais devenir tranquille , égale , patiente ; je serai toujours calme et de bonne humeur. Avec un graud ou puissant intérêt , on est capable de tout. Je penserai h mon philtre, et rien «e me coûtera. — Si vous vous conduisez ainsi, le philtre fera des merveilles. — Comment dois-jem'en servir? — Tous les sis. mois ^ vous en mettrez une goutte dans la boisson de votre marL Le cœur de cristal en contient soixante gouttes. — J'en ai pour trente ans; cela est honnête, et je conçois qu'au bout de ce temps-là mon mari ne sera pas tenté de devenir volage, » La jeune personne emporta le philtre; elle fît avec persévérance tout ce que le sage avait prescrit , et elle publia partout que Théophile possédait des secrets admirables. ÎJûe de ses amies , nommée Théonie , vint supplier Théophile de lui donner un talisman contre la colère. Elle lui fit d'abord un grand éloge de son coeur et de son caractère , car on commence toujours parla quand on veut avouer un défaut* ^ Je suis bonne ^ dit*clle^ incapable de rancune et de faire une méchanceté ; ma franchise est extrême, ainsi que ma sensibilité ; je n*ai qu'un petit inconvénient^ celui de disputer avec emportement, de me mettre facilement en colère. Ce défaut que je ne puis vaincre, éloigne de moi mon mari, qui est un homme doux et paisible. Je Taime, et je m*en afflige ^ et je ne puis réprimer mes premiers mouvements. — J*ai ce qu*il vous faut, répondit Théophile; c'est le plus rare des lalismans , parce qu'il est le plus difÉieile h faire ; il fut composé , il y a trois siècles , par une femme très-savante.,. — Par une femme? — Oui, une femme qui

•consacra son art aux personnes de son sexe, qui sont , en :génâral , plus sujettes que nous à se mettre en colère. J*ai eu ce talisman par héritage ; il m'est inutile, je vous le donnerai avec plaisir. Cest un anneau d'or parsemé d'étoUes émaillées ; le voici. — Il suffira de le porter ? — Voici ce que vous devez faire. Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous fâcher, il "faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe, et sur-le-champ passerdansvotrecabinet. Là,seule et sanstémoins, vousplongerez votre anneaudans un grand verre d'eau froide, et vous répéte- Tezneof fols cenom *. Peinthéphiladelmirézidaméztdmézidore, —Bon Dieu! c'est là un nom? — Oui^ et un nom très- vénérable; c'est celui de la femme savante qui passa cinquante ans à former ce prédeux talisman. — Je ne m'étonne pas que, malgré -sa science, elle ne soit pas plus célèbre; un tel nom ne saurait parvenir à la postérité ; il est presque impossible de le retenir. — Je vous l'écrirai. — Je l'apprendrai par cœur. Il faudra donc le prononcer neuf fois ? — Oui , et posément. Ensuite vous retirerez le talisman du vase , vous boirez l'eau , et vous serez parfaitement calmée. — Cela est admirable 1... — Quand vous ne serez pas'diez vous , et que, par conséquent , vous ne pourrez pas vous retirer dans votre cabinet, il faudra bien vous •contenter de répéter en vous-même le nom magique; mais j'avoue qu'alors le talisman aura beaucoup moins d'efficacité. — Oh ! ced ne m'inquiète pas , parce que je ne suis jamais de méchante humeur que chez moi ; je ne me mets en colère que contre mes gens ou contre mon mari, quand nous sommes tête à tête. D'ailleurs je suis toujours , dans le monde , trèspolie et très-complaisante. — Dans ce cas, en observant toutes les cérémonies néoessages, vous acquerrez une douceur par-

Iliéome, endiantée, emporta l'anneau et le nom de PeinthéphUadelmirézidamézulmézidore, écrit de la main de Théophile. Gomme elle avait une heureuse mémoire, elle fut en 'état d'en éprouver la vertu dès le soir même , et ce fut avec

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un succès qui lui inspira la plus vive admiration pour Théophile. Cependant tout le monde n'était pas aussi content de lui; il recevait très-sèchement les mtrigant& et les coquettes , et il ne leur accordait rien. Un jour, il vit entrer chez lui une jeune dame avec son frère, Tun des favoris du roi. Ce dernier voulait avoir un charme qui lui donnât Tassurance de faire une assez haute fortune pour que tous ses désirs fussent pleinement satisfaits. « Seigneur, répondit Théophile, plusieurs adeptes ont trouvé le secret de faire de l'or et de renouveler la jeunesse, mais ils n'ont jamais cherché celui de satisfaire un ambitieux ; c'étaittrop évidemment s'occuper d'une chimère. — Eh bien! interrompit la jeune personne, donnez-moi donc le précieux secret de rester toujours jolie , c'est-à-dire de ne point vieillir, puisqu'il n'existe pour nous qu'un seul bonheur, celui de plaire et de tourner des têtes. » A ces mots, Théophile regarda en souriant celle qui lui parlait, car , malgré sa jeunesse et sa parure, elle avait une figure trèsrmédiocre. « Madame, répondit-il, comme je sais lire dans l'avenir, je puis vous prédire que vous n'aurez nul besoin du talisman que vous demandez , car je vous assure que dans vingt ans vous aurez la même parure, les mêmes manières, les mêmes projets et les mêmes espérances. — Ne me trompez-vous point? — On ne vous a jamais rien dit de plus vrai. — Oh! sous quel astre heureux je suis née!... »

Quelques jours après, Théophile reçut une visite qui l'intéressa davantage ; c'était un homme riche, sensible, bienfaisant. Il s'appelait Alcippe ; il commença par conter, en peu de mots, son histoire à Théophile. « Je suis né , dit-il, avec une fortune considérable, qui s'est triplée , depuis dix ans, sans que j'y aie eu d'autre part que de risquer, avec assez d'insouciance, de grosses sommes employées à des entreprises publiques qui paraissaient extrêmement hasardeuses ; mais tout m'a réussi. Un bonheur si surprenant m'a fait peut-être plus d'envieux que ' si j'eusse acquis mes richesses à force d'intrigues et de bas-

sesses; car les envieux ne peuvent pas me calomnier à cet égard, mais ils s'en dédommagent de mille autres manières. J'ai beaucoup d'ennemis; je n'ai jamais fait que du bien, et j'éprouve continuellement les effets de la haine ; souvent même on parvient à me nuire. Je prends de l'aigreur, du ressentiment; je sens que ma bonté naturelle s'altère , et je ne suis point heureux. On m'assure, savant Théophile, que vous avez composé des talismans merveilleux pour le bonheur des hommes ; ne pourriez-vous pas m'en donner un qui me Ht triompher de mes ennemis ? — Oui, sans doute, répondit Théophile ; j'en ai moi-même éprouvé l'effet miraculeux, et je puis le communiquer sans en perdre la jouissance. Mais vous ne sauriez recevoir un don si précieux sans être initié auparavant dans les mystères les plus profonds d'une science sublime.... U faudra subir de certaines épreuves... — Quoi donc! faulffl pour cela que je devienne un adepte?... — 11 faut que vous deveniez ce que je suis moi-même... — Je sais qu'on exige des adeptes de certaines privations et une grande pureté de cœur. Kien ne me coûterait pour obtenir ce que je désire , mais je crains de n'avoir pas l'intelligence nécessaire. .. — Je n'exigerai que des choses qui dépendront entièrement de votre volonté. — Eh bien! parlez; j'obéirai. — 11 faut d'abord abjurer tout esprit de voigeance. — On m'a fait tant de noirceurs !... mes ennemis sont si méchants ! ... U en est deux, surtout, qui sont coupables envers moi d'une mgratitude si monstrueuse!... car je les avais jadis comblés de bienfaits... — lï'importe; il faut âoigner de votre esprit tous ces sujets de mécontentement , et diercher de nouveau l'occasion de les obliger... — Que me demandez-vous? — La chose la plus indispensable. Enfin, il ùaxt agir ainsi avec tous vos ennemis , mais sans ostentation , sans orgueU, sans vous en vanter. — Je puis bien vous promettre de me taire à cet égard ; mais comment puis-je m'engager à ne point tirer vanité d'une conduite si généreuse? Ce sentiment dépendra-t-il de moi ? — Le seul bon sens vous en

préservera ; car comment pourrica-voQs raisomiablement vous cuorgacillir d'une conduite que vous n'auriez pas si on oe vous la prescrivait point? — Voilà une réflexion qui me frappa. En effet, Je ii*agirai que par soumission et par intérêt , pour obtenir le prix immense que vous me promettez. Ainsi, quand je ferais les actions les plus extraordinaires, je n'aurais pas le droit de m'en estimer davactage* Est-ce là tout ce qu'il faut faire? '-Oui, puisque d'ailleurs vous avez de la bonté, des mœurs et de la probité. Revenez dans six mois, — Vous m'assurez qu^en me conduisant ainsi vous me donnerez alors rinestimable talisman qui me fera triompher de tous mes ennemis? — Oui, vous posséderez ce trésor, en effet ine^'^Hmaùls pour qui sait l'apprécier* Cominez sur ma parole; elle est inviolable. » Alcippe , rempli de joie et d'espérance, quitta TbéopbUe, bien fermement décidé à se conformer à ses ordres , quelque sévères qu'ils lui parussent. Il revint au bout de six mois« » sage Théophile, s'écria-t-il, quederemercîmenlsje vous dois! J'ai suivi vos conseils et je suis déjà le plus heureux des hommes. Je me suis réconcilié avec la plupart de mes ennemis ; deux ou trois (malgré mes bons procédés) me haïssent encore 5 mais tout le monde les trouve si injustes que je n'ai plus le moindre ressentiment contre eux. J'ai regagné les autres ; ainsi je puis dire que j*ai triomphé de tous. Cependant je désire toujours le talisman que vous m'avez promis ; s'il ne m'est pas nécessaire dans ce moment , il pourra , par la suite , m'être utile*.. — Je vais vous le donner, dit Théophile; le voici. ^ AEeîppe regarde, et s'étonne en voyant que c'est un livre. ,. Il ouvre ce livre; il en Ut, avec émotion, le titre sacré,.. Deux iiieuses larmes s'échappent de ses yeux ; il se met à genoux, et pressant le livre divin contre sa poitrine : « Oui, dit-il, je sens maintenant toute la sublimité de ce commandement qui nous t>araît si rigoureux : Pardonne toujours , et rendu le tien pour le maL Ce n'est pas une voix humaine qui peut donner im tel ordre ; ces pa rôles sont véritablement célestes et en suivant ce qu' ellei

prescrivent nous agissons surtout pour notre propre bonheur. . . » ^ On n'a rendu compte jusqu'ici que des succès de Théophile, mais sa réputation ne se soutint pas. On trouva qu'il exigeait des choses étranges ; on eut bientôt recours à d'autres astrologues, et Théophile retomba dans une heureuse obscurité qui lui rendit des biens que l'on préfère à la gloire lorsqu'on les a •déjà goûtés, de doux loisirs, la paix et la liberté.

Quand noos nous embarquons pour une navigation de cinq heures, communément l'impatience ne nous prend qu'au bout de quatre ; si le voyage doit durer six ou sept jours, on n'est agfté que les deux derniers , et si l'on vogue pour la Chine, on p^rend patience pendant deux ou trois mois, etc. Nos facultés courageuses sont toutes dans notre imagination ; l'espérance éloignée ou rapprochée décide du degré de nos forces. Combien la vie est agitée, troublée, par des espérances vives et successhres!... On vante à tort la facilité de se flatter; savoir se fixer et s'arranger pour tirer parti de sa situation actuelle vaut beaucoup mieux. On ne songe pas que ce désir passionné, porté vers l'avenir, rend le présent insupportable, et que les diimères qui séduisent rendent odieuse la réalité, qu'il faut toujours retrouver et sentir, quelque effort que l'on fasse pour s'en distraire. Qui attend toujours une chose prochaine ne fait riod , ne jouit de rien. Ces gens ardents et passionnés sont, au fond, les êtres du monde les plus superficiels et les plus désœuvrés. Rien de pis que de désirer sans cesse le lendemain. Ces personnes-là ressemblent à celles qui, toujours mécontentes de leur logement, passent leur vie à déménager. Cependant l'espârance est une consolation nécessaire à cette vie remplie d'amertume ; il en faut une sans doute, mais pour nous préserver des agitations qui consument et des méoomptes.qui découra-

MBM0IBfS

gont OU qui désolent ; il faut qu'elle soit éloJgDeo , graude , bien fondée, et que J époque de la jouissance qu*elle promet soit incertaîDe. Voila ce que la religion peut nous donner.

Je viens de lire uu ouvragé très-froid et très-eimnyeux, mats très-dévot. Le sujet était beau ^ il est dommage que l'auteur s'ait eu ni assez de profondeur ni assez d'éloquence pour te bien traiter. Il faut toujours lui savoir gré d'avoir montré de fort bons sentiments ; il y rabaisse et il y déchire peut-être trop la philosophie, qui, de son temps, n'était ni aussi audacieuse , ni aussi corruptrice que de nos jours, mais il y exalte avec raison rexcellence et Tulililé du christianisme, 11 y parle du Messie avec Te X pression de la foi la plus vive, et il tiiiit par une longue et pieuse apostrophe au lerbe incarné. Cet ouvrage est de FontenelïeilîL.. G*est nu Discours sur la Patience , qui a remporté le prix d'éîoqueace en 1689. Louis XIV alors était dévot ; mais sous M. le Régent le même auteur lit Vf Us foire des Oracles f... Ceux qui aiment la bonne foi, la droiture, ceux qui n'estiment que les hommes sincères et conséquents , ne deviendront jamais les disciples des philosophes modernes, ou du moins ils finiront par se détacher d'eux.

J'ai trouvé aussi, dans les OEuvres de FonteaeUe, deux jo- Hs vers; les voici :

Nuitt Mûd, GefJiére^ Hécate, Êrcb«, Avorna, Noirejs ULles du Sly^L, que la Fureur gouverne.

Le premier vers prononcé vivement fait un effet charmaEl a rorcille :

riuil, MotIi Cerbère , Hécate » Érèbe, Averoe !

Quelle harmonie L p. On devrait faire répéter ee vers aux jeunes gens qui ont quelques défauts de prononciation ; il leur

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délierait parfaitement la langue; car il est plus difficile de le prononcer vite et nettement que de parler avec des cailloux dans la boadie.

M. de*** est d'une avarice extrême. N'ayant point tenu de maison dans le cours de Tété, et sa glacière se trouvant encore toute remplie au mois de janvier, son maître d'hôtel lui demanda ce qu'il voulait que l'on fit de toute cette glace? « £h bienf répondit M. de***, qu'on la donne aux pauvres. » C'est le premier acte de diarité qu'il ait jamais fait.

Rousseau est mort d'une colique néphrétique. Je Tai beaucoup connu. J'étais bien jeune alors, et je ne faisais pas encore de journal. Pendant plus de six mois je l'ai vu tous les jours ; il dînait avec nous, et ne s'en allait communément qu'à dix heures du soir (1).

Dans lecoursde cette semaine, j'ai donné à dîner à un homme célèbre que je ne connaissais pas, le comte de Béniouski très-fameux par sa captivité en Sibérie et par l'adresse avec laquelle il s'est échappé de ces déserts. C'est un petit homme boiteux et fort laid, qui conte ennuyeusement une belle aventure. Ce récit, fait par un tiers, m'aurait fort intéressée , mais

(1) On trouvera dans le volume foivant , consacré aux Mémoires de M"** de Genlis, le rédt de see retottona, avec Rousseau.

{NoU de riditeur,)

la comptaisance même du héros m'a été suspecte. A peine étaitil assis qu'à ma première question il a pris la parole , «t il a fait avec méthode sa narration, en homme exercé qui la répète pour la millième fois. J'ai eu le mauvais caractère de ne pas croire un mot des détails de cette longue histoire. Tout ce qui m'en a frappée , c'est qu'il avait mis dix-huit personnes dans sa confidence entière ; aucun des conjurés ne le trahit parce que chacun crut en particulier être l'unique dépositaire du secret. Leur surprise à tous fut extrême lorsqu'au moment de l'exécution ils se trouvèrent une petite troupe.

Les personnes d'un naturel parfait, même les plus spirituelles, sont souvent, dans la société, d'une nullité complète. Quand on ne leur inspire rien , elles se taisent ou ne répondent qu'avec indolence et brièveté; quand elles ont des sujets de tristesse , elles ont de l'abattement et de la distraction. Tout ce qu'elles éprouvent se peint sur leur physionomie , et c'est pécher essentiellement contre la politesse et contre l'usage du monde ; aussi se plaint-on toujours de leur inégalité. Elles ont, dit-on, des caprices ; elles sont quelquefois dédaigneuses. Point du tout ; elles sont alors insouciantes, elles se montrent sans artifice, et, avec les indifférents, c'est presque toujours un tort.

Les gens naturels ne savent ni rire d'un mauvais conte , ni s'attendrir sur l'affectation de sensibilité , ni prêter une oreille complaisante aux ennuyeux. Il est étonnant que l'on puisse les supporter dans la société. Cependant, au fond, on les aime ; du moins ils attirent; eux seuls savent plaire.

Le naturel est autre chose que la sincérité ; est moins estimable , mais il a plus de grâce, et précisément parce qu'il n'est pas fondé sur des principes et qu'il n'est point raisonné. 11 n'est.pas une vertu , mais il ne saurait exister sans plusieurs

qualités aimables. Pour, être bien naturel il faut n'avoir à cacher ni desseins profonds, ni vices honteux ; les coquettes, les fourbes, les ambitieux et les orgueilleux ne sont jamais parfai* tèment naturels.

On ne saurait être naturel quand on est possédé du désir de briller, de séduire et de produire un grand effet.

Les manières naturelles sont beaucoup plus rares en pro« vinoc qu'à Paris : c'est qu'on peut espérer de se faire remarquer dans un petit cercle, et qu'il est presque impossible d'avoir cette prétention dans un cercle très-étendu, qui se renouvelle sans •cesse. On a rarement de ra[^rét lorsqu'on se trouve dansune grande foule; mais on se compose lorsqu'on a assez d'espace pour être aperçu de tout le monde. Madame de ^* est charmantey dit-on, quand elle veut plaire. Il faudrait dire qu'elle est alors vive, animée, brillante, et voOà tout. Madame la comtesse de Bouflers n'a de l'esprit et de l'agrément que lorsqu'(m lui plaît. C'est celle-là qui est charmante! On est si flatté de sa grâce ! on la produit... Conune elle conte ! comme elle cause! conune elle est à la fois douce et piquante! comme elle fait valoir les autres sans les protéger, parce que son attention est un éloge et son sourire un suffrage ! Ce sourire est si ^ai, si fin et toujours si bien plaeé !... J'ai un penchant pour «lie, qui me rend muette en sa présence. Depuis que je suis dans le monde, je ne me lasse point de la regarder et de l'écouter. £lle et madame la princesse de B***** sont d'excellentes études pour une jeune personne qui veut perfectionner son esprit et son goût. Au reste, j'ai pu trouver une étude de ce genre plus près d^ moi et plus chère à mon cœur.

Mon frère est revenu de Bayonne, où il a passé cinq mois en (garnison avec lé régiment qu'il commande. 11 a été presque

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témoin d'un fait qui mérite bien une pbce dans mon joumaL M. Lâbat , rtche négociant de Bayou ne, était aux €nvÈronâ de cette ville, dans sa maison de campagne , sut les bords de TAdour; il s'y retirait pour rétablir sa santé. Un matin , ayant pris médecine, il se iiromenait en robe de chambre sur une terrasse peu élevée au-dessus de la rivière Tout à coup il aper* çoit de loin, snr l'autre Hve, un jeune voyageur emporté par un cheval foTigeux et précipité dans la rivière. M. Labat savait nager. 11 ne réfïéchit point sur le danger de se plonger dans ï'eaa un jour de médecine; îi se débarrasse à la hâte de sa robe de diambre , s'élance dans TAdour, et atteint Tinfortuné au moment où il perdait connaissance L.. « O Providence î s*écria M, I*abat en serrant avec transport ce jeune homme dans ses bras, sainte humanité, que ne te dois'je pas! J'ai sauvé mon filsL». V Cétait en effet son fitg unique^ qui, après une absence de si\ mois, revenait h franc étrrer, sans avoir prévenu son père, afin de lui causer une agréable surprise. Cette surprise fut beaucoup plus touchante qu^il n'avait pu le prévoir I... Jamais le courage et la générosité n'ont été mieux récompenses. Plaignons les Idches et les égoïstes ; ils n'éprouveront jamais ri en de pareil, --

Voîcî un trait de subordination militaire qui me paraît sublime. Ces jours derniers ^ M. le comte d'Artois jouait à la paume On plaça en dedans de la salle une sentinelle à la porte, avec Tordre de ne laisser entrer aucun curieux. Une balle lancée par un des joueurs atteignit la sentinelle, et d'une manière si terrible qu'elle lui fit presque sortir Tcei! de la télé ; ce^ pendant il se tint immobile a son poste. Aussitôt M. le a^mte d'Artois court à lui en le pressant d'aller sur-îe-oliamp se faire panser. « Et ma consigne? « répond le soldat.-. 11 soutint Fhéroïsme de ce mot ; rien ne put rengager à sortir^ et il ne quitta

son poste qae lorsque rofGcier qui Vy avait mis vint lui en donner Tordre. Cet excellent. militaire n'a point été blessé par M. le comte d'Artois. Il a reçu vingt-cinq louis de ce prince ; sa blessure est très-grave, mais on espère qu^il ne perdra pas l'œil.

Madsmaede*** et la maréchale de Luxembourg sont les personnes de la société qui attachent le plus d'importance à l'élégance des manières et à ce qu'on appelle usage du monde et un bon ton. Mais la première est souvent ridicule, parce qu'elle pousse la politesse jusqu'à l'affectation et la décence jusqu'à la pruderie; la maréchale, avec les mêmes opinions, est aimable, parce qu'elle a plus d'aisance et moins de gravité. Quand ou manque à l'étiquette ou qu'on emploie une mauvaise expression, madame de *** s'indigne et méprise ; dans le même cas la marédiale plaisante et se moque. Les gens les moins spirituels bravent avec avantage les critiques sérieuses de madame de ***, les rieurs sont de leur côté ; tout le monde craint les censures épigrammatiques de la maréchale. Dans les choses do ce genre, les sentences solennelles ne produisent aucun effet ; mais les jnoqueries assez plaisantes pour être citées sont des arrêts sévères : on n'en appelle point.

L'élégance dans le style , dans les discours et dans les ma> nières, est assurément une chose fort désirable : c'est la noblesse des grâces ; mai^ l'affectation en éloigne autant que la grossièreté. Il me parait tout simple qu'une femme évite d'employer de certaines expressions; cependant elle doit cacher ce soin : montrer du scrupule à cet égard , c'est , en se piquant

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d'une extrême délicatesse, manquer à la fois d'esprit et de goût. Madame de Blot a fait vœu de ne jamais prononcer le mot cU" lotte ^ ce qui Ta mise ces jours-ci dans un singulier embarras. Le baron de Bezenval disait à M. le due de Chartres (1), qui arrivait à Versailles après une absence de six mois : « Je vais vous mettre au courant : ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous avec confiance ; voilà tout ce qu'il faut aujourd'hui pour réussir à la cour. »

Cette plaisanterie a eu du succès. Madame de Blot, voulant hier la conter, s'est étourdiment engagée dans ce récit ; mais aussitôt, s'apercevant qu'il fallait dire le mot fatal culotte, elle s'e&t tout à coup arrêtée après avoir prononcé seulement la première syllabe. Cette réticence a paru beaucoup plus gaie que l'histoire. Madame de Blot rougissait, s'embarrassait, se confondait ; et M. d'Osmond, avec sa bonhomie et sa distraction ordinaires, a dit en la regardant d'un ah: étonné : « Apparemment que madame attache à ce mot une idée particulière ? — Point du tout, a répondu quelqu'un , c'est au contraire que madame n'en peut détacher une idée très-naturelle. » N'eûtil pas mieux valu (surtout à quarante-cinq ans) conter tout bonnement une chose si simple ?

J'aime cent fois mieux la manière de parler du marquis de Laval. On sait qu'avec beaucoup d'esprit naturel il a le langage le plus bizarre ; il semble qu'il n'ait jamais pris la peine non-seulement de lire , mais d'écouter la conversation ; il ne sait que confusément la signification des mots, ce qui lui donne la plus singulière impropriété d'expression. C'est ainsi que, pour louer la douceur du regard de sa belle-sœur, il dit que ses yeux ressemblent à une culotte de velours noir. Ce langage me plaît infiniment mieux que celui de madame de Blot.

Cette dernière est très-passionnée pour Voltake , et cette personne, qui ne pourrait dire culotte sans s'évanouir, parle

(I) Père de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, depuis le roi Loois-Phiiippe.

avec ravissement des ouvrages les plus licencieux. Elle a une pendule dont les ornements représentent les Heures personnifiées et le Temps. Au bas de cette dernière figure madame de Blot a fait graver ce vers de Voltaire :

Tout le consame, et Tamoar sed remploie.

Pensée très-£ausse et très-choquante. Quoi donc! la charité , la bonté, Tamilié, la vertu ne savent pas employer le temps !. . . V amour seul!.,. Quelle sentence ! et comment une femme oset-elle la recueiltir etFétaler dans son cabmet ? Madame de Blot citait hier avec enthousiasme des vers de Voltaire que je n'aime pas du tout, parce que je préfère la vérité à l'élégance. Vçici ces vers :

Qai n*e8t que Jaste est dar, qui n'est que sage est triste ; Dans d'autres sentiments l'tiéroisme consiste : Le conquérant est craint, le sage est estimé, Mais le bienfisdsant cliarme, et lui seul est aimé*

Tout est faux dans ces vers. Vkéroïsme ne consiste point à être bienfaisant, car soulager les infortunés est un devoir quand on le peut, et un guerrier qui aurait le malheur de n'être pas charitable n'en serait pas moins un héros s'il faisait de grandes actions utiles à son pays. La sagesse peut être sérieuse , mais elle n'est jamais triste^ puisqu'elle met à l'abri des peines les plus sensibles. On n'est ]^omt juste quand on est dur^ parce que l'indulgence et la bonté font partie de la véritable justice ; mais cette justice-là n'est pas connue des philosophes. Voici une belle et touchante définition du juste et de la justice.

« L'homme juste ne doit pas toujours demander ni ce qu'il « peut, ni ce qu'il a droit d'exiger des autres. Il y a des temps « malheureux où c'est une cruautéet une vexation d'exiger « une dette, et la justice veut qu'on ait égard non-seulement à « l'obligation, mais encore à l'état de celui qui doit... La jus- « tice' n'est pas toujours inflexible ; elle ne montre pas tou-

128 MÉMOIBES

« jours un visage austère; elle doit être exercée avec quelque « tempérament, et elle devient inique et insupportable quand « elle use de tous ses droits. La raison, qui est son guide, lui « prescrit de se relâcher quelquefois , et la bonté, qui modère sa « rigueur extrême , est une de ses parties principales. Il est « manifeste que la justice est établie pour entretenir la société « parmi les hommes ; or, si nous entrions dans la vie humaine a avec cette austérité invincible qui ne veut jamais rien parce donner aux autres , il faudrait, et que tout le monde rompit « avec nous, et que nous rompissions avec tout le monde. « Comme la faiblesse commune de Thumanité ne nous permet « pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur, il n'y « a rien de plus juste que cette loi de TApôtre : Supportez-vous « mulvellement en charité^ et portez le fardeau les uns des « autres; et cette charité et facilité, qui s'appelle condescen- « dance dans les particuliers , est ce qui s'appelle clémence dans « les grands et dans les princes. Ceux qui sont dans les hautes « places ne doivent pas se persuader qu'ils soient exempts de « cette loi; au contraire, la justice leur ordonne de considérer « que, étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du « genre humain , les faiblesses insépara\)les de notre nature a font une partie de leur charge, et qu'ainsi rien ne leur est plus a nécessaire qiae d'user quelquefois de condescendance. »

{Sermon de BoSBuet pour le dimanche des Rameaux.)

Voilà ce qu'il est beau de penser et ce qu'il est utile de dire ! Mais cela est puisé dans la véritable, dans l'unique source de la morale. Voilà des préceptes bienfaisants et des définitions instructives ! Où en serions-nous si les puissances de la terre se persuadaient que la justice est naturellement unie à la dureté et qu'un roi juste peut être inhumain?... La religion seule sait nous élever, nous perfectionner sans nous enorgueillir; elle nous apprend que nous ne suivons que les devoirs que nous impose la justice quand nous sommes mdulgents , sincères,

charitables , quand nous obéissons avec fidélité aux commandements du Juge suprême , qui est à la fois notre créateur et notre maître; car la reconnaissance et l'entière dépendance doivent produire la parfaite soumission. Aussi TÉcriture n*appelle-t-elle Thomme le plus éminemment vertueux que le juste; expression admirable qui, en nous préservant de l'orgueil , nous donne une idéc^ sublime de la justice , et nous impose une obligation plus indispensable de nous attacher à la vertu.

On n'est libre que lorsque le sort d'aucun être chéri ne dépend de soi , de son existence , de ses soins , ni de sa fortune; dépendre soi-même d'un autre est un lien mille fois moins fort.

De toutes les modes , la plus ridicule à mon gré était de se couvrir le visage de petites mouches en étoile , en cœur, en croissant , et de s'appliquer sur la tempe droite une grande moudie ronde de velours noir, qui ressemblait à un emplâtre. Je crois qu'il n'y a jamais eu que madame Gazes qui ait imaginé d'encadrer cette mouche dans un cercle de petits diamants. A propos de mouche, madame de Puisieux me contait ces jours-ci que madame de Pompadour, écrivant au maréchal d'Estrée (1), à l'armée, sur les opérations de la campagne , et lui traçant une espèce de plan , avait marqué sur le papier, avec des mouches^ les différents lieux qu'elle conseillait d'attaquer ou de défendre. U est agréable pour un grand général

<l) Gendre de madame de Puisieux.

{NoUdeVauieur.)

130 MÉUOmES

(et le maréchal d'EMrée en était un) de recevoir de pareilles | instruetioas*

Madame*** est la personne la plus égoïste que je connaisse. Elle a un genre de maladie qui Tobllge à passer dans son lit plus de la moitié de sa TÎe , ce qui ne rem pèche pas de rece* voir beaucoup de monde. L^autre jour, plusieurs \isitcs arrivèrent à la fois chez elle ; madame*** était couchée \ on se plai* gnjt de la fraîcheur de sa chambre, n Comment I dit-elle , il fait donc bien froid? w On l'assura qu'il gelait à pierre fendre. Alors madame*^* sonna précipitamment. On ëtait charmé ; on crut qu'elle allait demander du bois; point du tout. » Apportez-moi, dlt^elle, un couvre-pied d'édredon. » Après av donné cet ordre elle parla d^autre chose.

Ce qui caractérise surtout les grands auteurs et les personnes aimables du dernier siècle , c^ est /e naturel et la raison ^ et sans ces deux: choses nul succès u^est durable. «■ I^latha , dit madame de Caylus dans ses Somenîrs, était un garçon d'esprit juliniment naturel, et par là do la meilleure compagnie du monde. ^ C'est une femme cliarmante et vivant dans le plus grand monde qui a porté ce jugement. Ainsi , dans ce temps , on n'était point de bonne compagnie quand on avait de Taffectatjon. Que de gens à la mode aujourd'hui eussent été alors d'un extrême ridicule ! C'était ce Math a , dont parte madame de Caylus, qui, voyant la maréciiale d'AJbretsi afiligéede la mott de son frère qu'elle refusait obstinément toute nourriture ^ lui dit : n Avez- vous résolu, Madame, de ne manger de votre « vie ? S'il est ainsi, vous avez raison; mais si vous avez à manit ger un jour, croyez-moi, il vaut mieux manger tout à « r heure, v Un homme qui , aujourd'hui , parlerait aiiisi à une

DE MADAME DE GENUS. 13t

femme désespérée, passerait pour grossier et pour barbare; mais dans ce temps on ne s'apitoyait pas sur la douleur la mieux fondée quand elle passait les bornes prescrites par la raison; on ne s'attendrissait point sur l'extravagance. A force de flatter la sensibilité outrée on en fait dans les uns une pantomime odieuse et ridicule, et dans les autres une maladie effirayante. On ne voit pas que madame de Sévigné se soit jamais évanouie en quittant cette fille adorée qu'elle regrettait dans tous les moments de sa vie ; et ces lettres charmantes, monument înmMHTtel de sa tendresse, ces lettres écrites à cent cinquante lieues de madame de Grignan, loin d'être mélancoliques, sont remplies de plaisanteries et brillantes de gaieté. Mais aujourd'hui, quand on aime , il faut être sombre ou furieux , il tàut invoquer la mort ou se la donner.

U est à remarquer que les passions et les affections désordonnées sont surtout communes chez les nations ignorantes et barbares. Chardin rapporte dans ses voyages qu'il a vu jouer en Perse la comédie et la tragédie , et que toujours l'amour y est représenté comme une rage forcenée; les détails qu'il fait à cet égard sont extrêmement curieux et font frémir. On sait qu'en Turquie les amants, en passant sous les fenêtres de leurs maîtresses, se font de larges blessures pour prouver leur amour. Depuis quelque temps, l'amour français, devenu féroce, veut aussi du sang ; il ne parle que de mort, de meurtre et de suicide, et, dans une société très-brillante , j'ai entendu conter comme un beau trait l'action d'une jolie femme qui, pour guérir son amant de la jalousie , dans le moment où il lui reprochait sa vanité sur sa figure, se cassa les quatre dents de devant. « Eh bien! dis-je, son amant la quitta? » J'indignai tout le monde par cette question.

i82 MSMOIBES

Cehii qui, le premier, appela tout égarement une erreur, créa une expression aussi belle qu'elle est juste. Oui , tout ce qui nous arrache au devoir est une erreur ; ce n'est que dans la vertu que nous pouvons trouver la vérité, la sûreté, le repos et le bonheur.

Il n'y a rien au monde de plus iriste que de se trouver à la veille d'un grand voyage sans avoir eu le temps de s'y préparer ; il est cruel de laisser derrière soi des affaires importantes qu'on n'a pu mettre en ordre. Les vieillards sans religion sont dans une situation pire encore : le voyage qu'ils vont faire est inévitable et sûrement très-prochain ; il est sans retour, et les préparatifs négligés sont d'une si haute importance!... Tout vieillard impie , livré à lui-même , est accablé de tristesse , à moms qu'il ne soit tout à fait imbécile. J'entends vanter la gaieté de quelques vieux libertins : c'est qu'on ne les suit pas dans leur intérieur. Ils sont comme les aveugles, qui paraissent gais dans la société, parce que là tout les étourdit sur leur situation , que la conversation les distrait et les dissipe ; mais combien on les plaindrait si on les voyait dans la solitude en proie à leurs réflexions!... La piété seule rend la vieillesse vénérable, parce que seule elle est le gage d'une vie pure, ou du repentir qui expie les fautes. Je n'ai point connu de vieillard plus intéressant que le maréchal de Balincour, mort, il y a quelques années, à quatre-vingt-onze ans. Dans cette longue carrière, sa vie ne fut souillée d'aucune tache; il fut toujours pieux , toujours heureux et calme : on contemplait en lui un siècle de bonheur, de gloire militaire et de vertu. Dans ce grand âge il avait conservé une santé robuste , toutes ses dents, une vue excellente, et la mémoire la plus sûre. J'ai passé à Balincour quatre mois , dans la dernière année de sa

▼ie , et je ne me lassais point de Técouter , surtout lorsqu'il causait avec son aneien compagnon d'armes , le vieux marquis de Ganillac. Ces deux respectables guerriers se rappelaient des ianecdotes, des sièges , des batailles dont les dates faisaient tressaillir : on croyait entendre parler l'Histoire ; leurs conversations ressemblaient aussi à ces dialogues des morts entre des personnages d'un autre siècle. Enfin j'admirais l'égalité d'humeur, la douce gaieté de ce vieillard ; tous ses préparatifs étaient faits; rien ne l'inquiétait, et on voyait, à sa sérénité parfaite , qu'il avait terminé toutes ses affaires. Il jouissait des loisirs et du repos d'une vieillesse vertueuse. Que cet âge est intéressant et vénérable lorsqu'il a purifié la vie ! Quel objet plus digne de nos respects qu'un vieillard religieux, instruit par l'expérience quinbus manque, dégagé des passions qui nous égarent, affranchi des soins qui nous consument, et détaché des faux biens qui nous séduisent ! C'est en soupirant que l'on contemple l'innocence aimable de l'enfance. Hélas ! la triste prévoyance mêle tant d'amertume à ce doux sentiment ! £n regardant un enfant plem de grâce et d'ingénuité, comment ne pas songer au cercle dangereux qu'il doit parcourir ! comment ne pas s'attendrir sur les périls inévitables qui l'attendent! Qui pourrait ne pas s'émouvoir en voyant sa joie et sa sécurité ? Jeune et touchante victime entourée de fleurs, il ne sait pas où l'entraîne le temps, il ignore la sentence irrévocable qui le Condamne à souffiir tant de maux !... Je n'ai jamais vu jouer des enfants, je n'ai jamais vu ce délicieux tableau sans éprouver un profond sentiment de mélancolie , et mes yeux se reposent avec un attendrissement si doux et avec tant de plaisir sur le visage auguste d'un vieillard vertueux! Il connaît toute la beauté, toute l'utilité de la vertu , et le vice n'a plus de séduction pour lui. Je l'admire sans inquiétude ; je sais qu'il ne peut plus se démentir, libre d'ambition , n'ayant plus d'affaires , ne formant plus de projets , son âme , dégagée de presque tous les liens qui nous captivent, s'élève sans effort vers la Divinité. Il est le

Mi^oniEs

moins matériel de tous les êtres, et, par îa défaillance m^me de son corps et de ses sens , celui qui approche le plus de la na* turc divine, des intelligences célestes. Ne tenant plus à la terra, jl semble qu'il ne daigne rhabiter encore que pour nous instruire. Ah ! sans doute, il serait le génie tutélaire de sa fiimille si Ton suivait toujours sesc<)nseilsl... Il est\Tai que Pidéc de la mort ne peut être séparée de celle de la vieillesse; mais la mort n*est terrible que lorsqu'elle est prématurée , parce qu'alors seulement elle parait agir avec violence et contre les lots de la nature : tout événement imprévu a quelque chose de frappant. Un vieillard pieux et résigné a terminé sa carrière ; la chaîne des événements est rompue pour lui ; sa destinée est pour ainsi dire suspendue ; le temps n'y produit rien de nouveau : il touche à Tétemité, tout son avenir est là !*. Uidée de sa fin prochaine n'inspire que de grandes pensées. Pourquoi m*étonnerais-je en songeant à la dissolution totale de ce corps languissant, déjà presque détruit ? Pourquoi regrctterais*je pour lui des plaisirs et de vains amusements qu'il ne saurait goûter ? Pourquoi serois-je effrayée de la mort que je sais si près de lui ï* £lle ne le surprendra pas : il Tattend chaque jour avec tant de tranquillité 1 Ce n'est point un spectre menaçant; sa faux n'a point à couper avec effort des liens nombreux et chéris, dénoua depuis longtemps ; elle n'a plus à trancher que le fil usé de la vie. Ah ! sans doute , la mort n'est pour le juste qu'un ange libérateur l La religioa défend de l'invoquer , mais la piété fidèle la voit paraître av^ toute la joie d'une sublime espérance. C'est ainsi que j'ai vu mourir le maréchal de Balin- QQMTf et d*une mort affreuse et singulière ; son gosier s'ossifia totalement; il mourut uniquement faute de pouvoir prendre de la nourriture. Il souftrit pendant plus de quinze jours , et sa patience et sa douceur ne se démentirent jamais un seul mstant. Dans un état inouï de faiblesse et d'inanition , il conserva toujours toutes ses facultés intellectuelles , et soutenu , coDsoté , exalté par une piété angélique > ses discours n'étaîeat

que des paroles de paix et de bonté , des prières touchantes, ou des exhortations religieuses à ses petits-neveux et à ses domestiques. On Tit toujours sur son visage i^expression de la bienyeillance et du calme le plus parfait. Trois jours avant sa mort, ne parlant déjà qu'avec une extrême difGculté , il aperçut au bout de sa chambre la comtesse de Balincour qui pleurait ; il lui fit signe d'approcher et lui dit : « Ma chère nièce , si je « pouvais vous faire voir mon âme, vous seriez consolée ! » Le soir du même jour, tandis qu'il paraissait assoupi, sa garde se mit à manger auprès de son lit ; un valet de chambre survint, qui la gronda tout bas d'avoir assez peu de délicatesse pour manger à côté d'un malade qui ne pouvait rien avaler et qui mourait de faim; le maréchal, qui ne dormait pas , ouvrit les yeux et dit en souriant : « Laisse-la donc souper ; sois sûr que « je n'envie pas ceux qui peuvent manger. » Ce n'est pas ainsi que les esprits forts savent souffrir et mourir. J'ai souvent comparé dans ma pensée ce respectable vieillard au maréchal de Kichelieu. J'ai peu rencontré ce dernier ; mais j'ai tant vu madame d'Egmont , sa fille , à Sillery et à Braine , je l'ai tant questionnée sur oe sujet , amsi que d'autres personnes qui ont connu son père, que je sais tous les détails de sa vie intérieure. Le maréchal de Richelieu, toujours libertm à quatre-vingts ans, est capricieux et violent ; il ne peut supporter la solitude et moins encore les infirmités de la vieillesse ; la moindre douleur physique lui cause de l'abattement ou une impatience inexprimable. Il est difficile à servir et plein de hauteur et d'humeur avec ses gens , ce qui est presque toujours la preuve d'une conscience agitée : les âmes pures et tranquilles répandent toujours dans l'intérieur de leur maison une partie du calme heureux dont elles jouissent. J'ai vu pourtant quelquefois d'excellents caractères dominés par une pétulance extrême; mais je n'ai jamais vu les inégalités choquantes avec les inférieurs, les accès d'humeur sombre, les caprices hautains, unis à la vertu.

MBMÔntES

moins matériel de tous les êtres, et^ parla défaittance même de son corps et de ses sens , celui qui approche le plus de la nature divine, des intelligences célestes. Ne tenant plus à la terre, il semble (ju*il ne daigne Thabiter encore que pour nous instruire. Ah ! sans doute, il serait le génie tutélaîre de sa famille si Ton suivait toujours ses conseils L.. Il esl vrai que Fidëe de la mort ne peut être séparée de celle de la vieillesse; mais la mort n'est terrible que lorsqu'elle est prématurée , parée qu'alors seulement elle paraît agir avec violence et contre les lois de la nature : tout événement imprévu a quelque chose de frappant. Ue vieillard pieux et résigné a terminé sa carrière ; la chaîne des événements est rompue pour lui; sa destinée est pour ainsi dire suspendue ; le temps n^y produit rien de nouveau ; il touche à Tétemité, tout son avenir est là L« L'idée do sa un prochaine n'inspire que de grandes pensées. Pourquoi m'étonnerai s*jc en songeant à la dissolution totale de ce corps languissant f déjà presque détruit P Pourquoi regretterai&>je pour lui des plaisirs et de vains amusements quii ne saturait goûter ? Pourquoi serais- je effrayée de la mort que je sais si près de lui ? Elle ne le surprendra pas : il l'attend chaque jour avec tant de tranquillité 1 Ce n'est point un spectre menaçant ; sa faux n'a point à couper avec effort des liens nombreux et chéris, dénoués depuis longtemps ; elle n'a plus à trancher que le fil usé de la vie. Ah î sans doute , la mort n'est peur le juste qu'un ange libéraleurl La religion défend de l'invoquer, mais la piété fidèle la voit paraître avec toute la joie d'une sublime espérance. C'est ainsi que j'ai va mourir le maréchal de Balincour, et d'une mort affreuse et singulière : son gosier s'ossifia totalement; il mourut uniquement faute de pouvoir prendre de la nourriture. 11 souffrit pendant plus de quinze jours , et sa patience et sa douceiu^ ne se démentirent jamais un seul instant. Dans un état inouï de faiblesse et d'inanition , il conserva toujours toutes ses facultés intellectuelles , et soutenu ^ eonsolé , exalté par une piété angélique , ses discours n'étaient

que des paroles de paix et de bonté , des prières touchantes, ou des exhortations religieuses à ses petits-neveux et à ses domestiques. On vit toujours sur son visage l'expression de la bienyeillance et du calme le plus parfait. Trois jours avant sa mort, ne parlant déjà qu'avec une extrême difGculté , il aperçut au bout de sa chambre la comtesse de Balincour qui pleurait ; il lui fit signe d'approcher et lui dit : « Ma chère nièce , si je « pouvais vous faire voir mon âme, vous seriez consolée ! » Le soir du même jour, tandis qu'il paraissait assoupi, sa garde se mita manger auprès de son lit; un valet de chambre survint, qui la gronda tout bas d'avoir assez peu de délicatesse pour manger à côté d'un malade qui ne pouvait rien avaler et qui mourait de faim; le maréchal, qui ne dormait pas , ouvrit les yeux et dit en souriant : « Laisse-la donc souper ; sois sûr que « je n'envie pas ceux qui peuvent manger. » Ce n'est pas ainsi que les esprits forts savent souffrir et mourir. Tai souvent comparé dans ma pensée ce respectable vieillard au maréchal de Kîchelieu. J'ai peu rencontré ce dernier; mais j'ai tant vu madame d'Egmont , sa fille , à Sillery et à Braine , je l'ai tant questionnée sur oe sujet , ainsi que d'autres personnes qui ont connu son père, que je sais tous les détails de sa vie intérieure. Le maréchal de Richelieu, toujours libertin à quatre-vingts ans, est capricieux et violent ; il ne peut supporter la solitude et moins encore les infirmités de la vieillesse ; la moindre douleur physique lui cause de l'abattement ou une impatience inexprimable. Il est difficile à servir et plein de hauteur et d'humeur avec ses gens , ce qui est presque toujours la preuve d'une conscience agitée : les âmes pures et tranquilles répandent toujours dans l'intérieur de leur maison une partie du calme heureux dont elles joXiissent. J'ai vu pourtant quelquefois d'excellents caractères dominés par une pétulance extrême; mais je n'ai jamais vu les inégalités choquantes avec les inférieurs, les accès d'humeur sombre, les caprices hautains, unis à la vertu.

136 MÉMOIBES

Quand on est jeune, on n'emploie avec utilité ni son esprit ni son argent; on prodigue l'un et l'autre d'une manière déraisonnable ou frivole, parce qu'on ne cherche qu'à s'amuser, à briller, à plaire. La différence infinie qui se trouve entre une personne de mérite et celle qu'on appelle seulement une personne spirituelle, c'est que la première a fait un usage solide des dons de la nature \ et que l'autre ne songe guère à se les rendre profitables. Nous avons tous , en général , une aversion très-naturelle pour tout ce qui demande une grande application ; il faut convenir qu'il n'est pas amusant de s'occuper avec constance des choses qu'on ne peut comprendre qu'avec difficulté. La fatigue de l'esprit est beaucoup plus pénible que celle du corps. Cette paresse d'esprit, qui peut nous tromper sur nos goûts et sur nos talents , nous fait souvent manquer notre véritable vocation. Que de poètes et de romanciers médiocres, qui, mieux dirigés dans leurs études, eussent peut» être été des savants distingués!... L'ancienne éducation, qui exigeait des enfants une certaine contention d'esprit, avait cela d'excellent qu'elle accoutumait de bonne heure à s'occuper de choses abstraites. Je ne puis assurément pas décider s'il est absolument indispensable , pour bien écrire dans sa langue , de savoir le grec et le latin ; mais je conçois que rien n'est plus utile que d'avoir pris dès l'enfance l'habitude de s'appliquer sérieusement. A force de vouloir épargner de la peine aux enfants oh les rend indolents , et souvent on les condamne à une étemelle frivolité. Il vaudrait mieux ne pas risquer de les tuer en les plongeant dans des bains glacés, et tâcher de rendre leur caractère moins indépendant et leur esprit moins paresseux. J'ai connu un père qui disait à son fils, âgé de huit ans : Coupe-toi ; et l'enfant, avec un canif, se faisait une entaille à la main ; et ce même père n'avait pas voulu que ce pauvre petit martyr apprît à lire , de peur, disait-il , de le fatiguer. Il attendait qu'il eût douze ans pour lui enseigner à connaître les lettres de l'alphabet.

DS MADÀHB DB GENUSii 137

Si Ton ne dirige pas avec autorité les lectures des jeunes gens, que liront-ils? de petits vers, des romans et des contes licencieux-; et , après une telle éducation, qu'on les questionne sur leur goût : ils diront tous qu'ils n'en ont que pour la littérature, et quelle littérature ! non celle qui peut élever l'âme et perfectionner la raison, mais celle qui déshonore les lettres. En supposant même que dans ce genre on n'eût lu que de bons ouvrages , il serait toujours à désirer qu'on eût acquis d'autres connaissances et l'heureuse, l'estimable faculté de s'appliquer à volonté à des choses ennuyeuses. Toutes ces réflexioDS me sont iospirées par ma situation actuelle. J'ai un procès de la plus grande importance pour moi , et tout ce que j'en sais, c'est que la cause de mon adversaire est odieuse; mais d'ailleurs je n'entends absolument rien aux détails de l'affaire , aux moyens de défense, etc., et depuis un an je suis excédée d'être obligée d'écouter toutes ces discussions que mon ignorance me fait paraître si fastidieuses. J'appris, ^ès mon enfance, à jouer de huit instruments; je voudrais bien aujourd'hui que tout le temps que j'ai consacré au par-dessus de viole^ h la musette, au tympanon et à la mandoline^ eût été employé à m'instruire un peu des affaires. La musique est un art charmant ; mais j'ai bien peur que ma partie adverse , se moquant avec raison de moi , ne me dise un jour :

Vous chanUez ; J*en suis fort aise ; £ti bien! dansez maintenant.

Il est triste, faute d'intelligence et de lumières, de se trouver tout à fait étrangère à ses propres intérêts. Mon procès m'ennuie tellement que j'oublie sans cesse que c'est mon procès; je murmure quand ïh faut écrire ce qu'on me dicte , et surtout quand on me fait sortir de chez moi pour aller chez des gens d'affaires. Il me semble que mon avocat doit être bien recomiaissant que j'aie la bouté de &ire tout ce qu'il me prescrit ; je suis tout étonnée qu'il ne se confonde pas en remerctments ; je le trouve bien ingrat. C'est un véritable

138 HÉMOIfiBS

supplice pour moi que les conférences avec les gens d'affiaires ; je n'y porte qu'un mérite , celui de l'exactitude ; j'arrive toujours la première à ces rendez-vous, qui se donnent chez celui qui me guide^ et dont l'esprit égale les talents et les lumières, M. Fournelle. Je le trouve seul ; en attendant les autres, nous ne parlons point du procès, et nous causons très-agréablement. «Alors je fais des vœux contre moi-même, je désire vivement que personne ne vienne , et , quand les autres gens de loi arrivent pour s'occuper de mes affaires, ils me paraissent trèsimportuns ; je suis tentée de gronder M. Fournelle de n'avoir pas fait fermer sa porte. En effet, je ne joue pas un rôle brillant à ces conférences, aussitôt qu'elles commencent, je subis une espèce de métamorphose très-fâcheuse; je me trouve tout à coup d'une imbécillité complète. Je ne puis ni blâmer, ni approuver, ni contredire ; je cherche en vain une objection à faire : il ne m'en vient point, et, si j'ose hasarder une question, je prouve évidenunent que je n'ai pas écouté ou que je n'ai pas compris. Communément je prends le sage parti du silence ; on finit par m'oublier ; je tombe dans une profonde distraction. Quand tout est dit, on me réveille au bout de trois heures, et je m'en vais, très-glorieuse et très-satisfaite de la manière dont je sais suivre et conduire une importante affaire. Je me consolais de mon ignorance en me rappelant que toutes les femmes intelligentes en affaires , que j'avais rencontrées jusqu'alors , ressemblaient assez aux plaideuses de comédies ; elles étaient criardes^ acariâtres, pédantes et ridicules. Je viens de perdre cette consolation. l.'autre jour j'allai , un matin , chez M. Fournelle; je le trouvai avec des personnes qui m'étaient inconnues , et qui pariaient d'une affaire qui m'est étrangère. Ma présence n'interrompit point cette discussion ; je m'assis auprès du feu pour attendre la fin. Je vis, de l'autre côté de la cheminée , une femme de la figure la plus noble et la plus intéressante , qui écoutait en silence. Je la plaignis d'avoir un procès , car elle avait si peu la tournure d'une plai«

deuse que je pensai qu'elle n'était pas plus habile que moi et qu'elle ne comprenait rien à tout ce qui se disait sur ses affaires. Au bout d'un quart d'heure elle prit la parole d'un ton modeste, et , avec le son de voix le plus doux et le plus harmonieux que j'aie jamais entendu, elle répondit à tout avec une clarté , une précision et une connaissance des affaires véritablement parfaites. Je l'écoutaisavec un étonnement inexprimable ; mon génie étonné tremblait devant le sien. C'était pour moi la chose la plus surprenante de voir une femme charmante, avec les manières les plus simples et les plus agréables , posséder un tel genre d'instruction, et d'entendre cette voix mélodieuse, qui donnerait tant de charme à une belle déclamation, ne parler que de procédures. Pavais envie de m'humilier devant elle, de rendre hommage à sa raison, à son mérite, etde lui dire : « Je suis sûre que vous êtes la personne la plus aimable de la société; vos manières et votre maintien, la modestie de votre ton et de vos expressions ne laissent à cet égard aucun doute, et cependant vous avez toute la solidité que peut avoir un homme d'un mérite supérieur. Je vous remercie de prouver que cette réunion est possible ; j'en suis consternée par un retour fâcheux sur moi-même , mais je m'en enorgueillis pour mon sexe. »

Je voyageais, il y a environ douze ans ; après avoir traversé une partie de nos provinces méridionales , j'arrivai à cette grande chahie de montagnes qui nous sépare de l'Espagne. Je m'arrêtai là d^ms une solitude charmante. Ty louai une jolie . petite habitation, et je me décidai à y passer tout l'été. Ma maison, située sur le penchant d'une montagne couverte d'arbres, de plantes et de verdure, était entourée de rochers et de sources d'une eau pure et tranq»arente ; je dominais sur une

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vaste plaine entrecoupée de canaux formés par les torrents qui s'y préciiîitaient du sommet des montagnes. Je n'avais pour voisins que des cultivateurs et des bergers ^ là mes rêveries n'étaient point troublées par ce fracas tumultueux des villes , ce bruit importun de chevaux, de voitures, de crieurs publics, qui ne rappelle que les vaines agitations produites par l'intérêt, par l'orgueil et l'activité turbulente de la frivolité, ou du vice et des passions. Dans ma paisible cabane je n'entendais que la voix majestueuse de la nature, la chute imposante et rapide des cascades et des torrents , le mugissement des troupeaux dispersés dans la prairie, les sons rustiques du flageolet, des cornemuses, et les airs champêtres que répétaient les jeunes pâtres assis sur la cime des rochers. Dans ces lieux où la cam-. pagne est si belle Je consacrais la plus grande partie du jour à la promenade. Je parcourus d'abord toutes les montagnes qui m'environnaient ; j'y rencontrai souvent des troupeaux; les bergers qui les gardaient étaient tous des enfants ou des jeunes gens, dont les plus âgés avaient tout au plus quinze ans. Je remarquai que ces derniers occupaient les montagnes les plus élevées, tandis que les enfants, n'osant encore gravir les roches escarpées et glissantes, se tenaient dans les pâturages d'un accès moins difficile. A mesure que l'on descend ces montagnes, on voit les bergers diminuer de taille et d'années, et l'on ne trouve sur les collines qui bordent lés plaines que de petits pâtres de huit ou neuf ans. Cette observation me fit imaginer d'abord que les troupeaux des vallées avaient des gardiens encore plus jeunes, ou du moins de l'âge de ceux des collines. Je questionnai un des enfants. « Conduisez-vous « quelquefois vos chèvres là-bas? lui demandai-je. — J'irai « quelque jour, me répondit-il en souriant ; mais avant cela il « se passera bien du temps , et il faudra que je fasse bien du « chemin. — Comment donc ? — Il faudra d'abord que je « monte tout là-haut ; et puis , après cela , je travaillerai avec « mon père; et puis, dans soixante ans, j'irai dans la vallée. —

« Quoi! les bergers des prairies sont donc des vieillards? — « Mais vraiment oui ; mes frères aînés sont sur les hauteurs , « et nos grands-pères sont dans les plaines. » Comme il achevait ces mots je le quittai, et je descendis dans la fertile et délicieuse vallée de Campan. Je n'y distinguai d'abord que les nombr^x troupeaux de bœufs et de brebis qui en occupaient presque tout l'espace; mais bientôt j'aperçus les vénérables pasteurs assjs ou couchés sur les lisières de la prairie. J'éprouvai un sentiment pénible en voyant ces vieillards isolés , livrés à eux-mêmes dans cette solitude. Je venais de contempler le plus Iriant tableau , ces montagnes peuplées d'habitants si jeunes, si lestes, si bruyants, séjour heureux de l'innocence et de la gaieté , dont les échos ne répétèrent jamais que des chants joyeux, des rires ingénus et les doux refrains des musettes ! Je quittais ce qu'il y a de plus aimable sur la terre, l'enfance et la première jeunesse, et je ne me trouvai qu'avec une sorte de saisissement au milieu de cette multitude de vieillards. Ce rapprochement des deux extrémités de la vie m'offrait un contraste d'autant plus frappant que ces bous vieillards, nonchalamment étendus sur l'herhe, paraissaient plongés dans une rêverie mélancolique et profonde. Leur morne tranquillité ressemblait à l'abattement, et leur méditation à la tristesse causée par un cruel abandon. Je les voyais seuls, loin de leurs enfants ; je les plaignais , et je mlavançai lentement vers eux, avec un sentiment mêlé de compassion et de respect. En marchant ainsi, je me trouvai vis-à-vis un de ces vieillards qui fixa sur lui toute mon attention; il avait la figure la plus noble et la plus douce ; des cheveux d'une blancheur éblouissante tombaient en ondes argentées sur ses larges épaules ; la candeur et la bonté se peignaient dans ses traits , et la sérénité de son front et de ses regards exprimait l'inaltérable tranquillité de son âme. Il était assis au pied d'une montagne coupée à pic dans cet endroit, et tapissée de mousse et d'herbages ; une énorme et prodigieuse masse de-rodiers, placée perpendiculairement au-dessus de

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lui débordait le haut de la montagne , et formait , à plus de deux cents pieds d'élévation, une espèce de dais champêtre qui garantissait sa tête vénérable de Tardeur du soleil. Ces roches étaient couvertes de guirlandes naturelles de lierre , de pervenche et de liseron couleur de rose, qui retombaient de tous côtés en gerbes touffues et en festons inégaux, distribués et groupés avec autant d'élégance que de profusion. A quelques pas dir vieillard on voyait deux saules, inclinés Fun vers l'autre, mêlei^ ensemble leurs branches flexibles en ombrageant une fontaine qui descendait des montagnes. L'onde, écumante à sa source , franchissait impétueusement , du haut des monts, tout ce qui semblait s'opposer à son passage; mais, paisible dans son cours , elle serpentait mollement parmi l'herbe et les fleurs , passait aux pieds du vieillard, et allait se perdre avec un doux murmure au fond de la vallée. Après avoir obtenu du vieillard la permission de m'asseoir à côté de lui, je lui contai ce que le petit berger des montagnes venait de me dire, et j'en demandai l'entière explication. « Dans tous les temps , me répondit le vieillard, les hommes de ces contrées ont consacré à la vie pastorale les deux âges qui semblent surtout faits pour elle , ces deux extrémités de la vie, l'enfance, qui sort des mains de la nature , et la vieillesse, prête à rentrer dans son sein. Les enfants, comme vous l'avez vu, conduisent les troupeaux sur les hauteurs; c'est là qu'ils acquièrent cette vigueur, cette agilité, cette hardiesse qui distinguent particulièrement l'habitant des montagnes ; ils s'exercent à gravir les rochers , à franchir les torrents ; ils s'accoutument à contempler sans effroi la profondeur des précipices, et souvent à courir sur le bord des abîmes pour atteindre et ramener une chèvre fugitive ; mais à quinze ans ils quittent l'état de berger pour devenir cultivateurs ; à cette époque, le jeune homme, ûer de s'associer aux travaux de son père, abandonne sans regret ses montagnes ; il remet avec joie sa houlette en de plus faibles mains ; désormais la pioche et la bêche exerceront plus dignement ses bras nerveux. Ce-

pendant, avant de descendre dans la plaine , il jette un trist€ regard sur son troupeau, unique objet jusqu'alors de toutes ses soUidtudes, et il ne reçoit pas sans attendrissement les dernières earesses de son ciiien fidèle. Admis dans la blasse des laboureurs, nous y restons jusqu'au déclin de nos forces ; mais, quand nous lie pouvons plus nous livrer aux travaux de l'agriculture, nous reprenons humblement la panetière et la houlette, et nous venons dans ces prairies passer le reste de nos jours. » Le vieillard cessa de parler; un léger nuage obscurcit un moment la sérénité de son front ; je vis qu'il se rappelait avec ime sorte de peine l'instant où la vieillesse l'avait forcé de se consacrer sans retour à la vie 'pastorale. Il se taisait, et je n'osais plus l'interroger ; mais bientôt rompant le silence : « Au reste, reprit-il, notre vieillesse est parfaitement heureuse ; elle s'écoule dans une douce tranquillité... — Cependant , interrompis-je , une longue habitude du travail ne rend-elle pas ennuyeux ce repos étemel ? — Non, répondit-il, parce que ce repos est utile. L'ennui me consumerait si j'étais oisif dans nos cabanes : qui ne $<> rend pas utile aux autres est. surtout à charge à soi-même ; mais, gardiien de ces troupeaux, assis tout le jour sous ces rochers, je sers aussi bien ma famille que dans le temps où je pouvais labourer la terre et conduire une charrue. Cette pensée suffirait seule pour me faire aimer ina paisible condition. D'ailleurs , croyez que, lorsqu'on a, pendant plus de cinquante ans, exercé sans relâche et ses bras et sa force, il est doux de n'avoir plus d'autre devoir à remplir que celui de passer ses journées mollement couché sur le gazon des prairies. — Et dans cette inaction totale, jamais vous n'éprouvez d'ennui? — Comment pourrais-je m'ennuyer au milieu des objets qui m'environnent et qui me retracent des souvenirs si chers ? Ces montagnes en amphithéâtre qui nous entourent, je les ai toutes parcourues dans ma première jeunesse ; je reconnais d'ici, par la disposition des groupes de sapins et des masses de rochers, les lieux où j'allais le plus souvent ; ma vue afifoiblie ne me

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permet pas de distinguer tout ce que vos yeux découvrent , mais ma mémoire sait y suppléer; elle me représente fidèlement ce que mon œil ne peut apercevoir. Cette espèce de rêverie demande une certaine application d'esprit qui en augmente rintérét. Mon imagination me transporte sur ces monts élevés qui se perdent dans les nuages ; d'ineffaçables souvenirs me guident à travers ces routes tortueuses, ces sentiers escarpés et glissants qui les coupent et les unissent. Quelquefois, cependant, ma mémoire chancelante m'abandonne tout à coup, tantôt sur les bords d'un torrent, tantôt sur le penchant d'un précipice. Je m'arrête, je frémis... et si, dans cet instant, je puis me rappeler le chemin que j'ai perdu, mon cœur palpite encore de joie, comme au printemps de mes jours. C'est ainsi que, sans sortir de ma place , m'élançant sur ces montagnes, je les reconnais , je les parcours , et que je retrouve les vives émotions , les plaisirs de ma jeunesse. » Comme le vieillard achevait ces mots , nous entendîmes dans le lointain , et du sommet de la montagne derrière nous, les sons du flageolet. « Ah ! dit le vieillard en souriant , voici Tobie qui vient sur le rocher ; il répète l'air que j'aime tant ; c'est la romance que je jouais si souvent à son âge ! » £n disant ces paroles, le bon vieillard marquait doucement la mesure avec sa tête , et la çaieté brillait dans ses yeux. « Qu'est-ce que Tobie? lui demandai-je. — C'est un berger dans sa quinzième année ; il aime Lina , ma petite-fille ; ils sont de même âge ; puissé-je , avant de mourir, les voir unis ensemble ! Voici l'heure où nos petites-filles viennent chaque matin nous voir et nous apporter des rafraîchissements. Tobie alors rapproche toujours ses chèvres du rocher sous lequel il sait que je repose. » Le vieillard parlait encore lorsque j'aperçus de loin , à l'autre bout de la vallée , une nombreuse troupe déjeunes filles qui s'avançait lestement, et qui bientôt se dispersa dans la plaine. Au même moment, tous les bergers placés sur les hauteurs accoururent à la fois, et parurent sur les bords escarpés des montagnes qui nous

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environnaient. Les uns, le corps penché en avant sur l'extrémité des précipices , donnaient Tinquiétude de voir s'écrouler sous leurs pieds la terre qui les portait; les autres avaient grimpé au faîte des arbres, afin de découvrir de plus loin la troupe aimable et brillante, attendue tous les jours à la même heure. A cette époque de la journée, les'troupeaux des montagnes, abandonnés un instant, pouvaient errer en liberté ; tout était en mouvement sur les monts et dans la plaine ; la curiosité, Tamour naissant, la tendresse paternelle produisaient une émotion générale parmi les jeunes bergers et les vieux pasteurs. Cependant les villageoises, se séparant les unes des^ autres , allaient dans la prairie chercher leurs grands-pères^ pour leur porter, dans de jolis paniers d'osier, des fhiits et desfromages ; elles couraient avec empressement vers cqs bons vieillards qui leur tendaient les bras. J'admirais la grâce et la démarche légère de ces jolies paysannes des Pyrénées, qui toutes sont remarquables par l'élégance et la beauté de leur taille; mais mon cœur s'intéressait surtout à Lina. Elle était encore à cent pas de nous lorsque son grand-père me la montra au milieu d'une groupe de jeunes filles, en me disant : Cest la plus jolie; et l'amour paternel ne l'abusait pas ; en effet, D'na était charmante. Elle vint se jeter dans les bras du vieillard, qui la serra tendrement contre son sein ; ensuite elle le quitta pour aller lui chercher son panier, que tenait une de se» compagnes. Dans ce mouvement Lina leva des yeux timidesvers le sonmiet de la montagne , et Tobie , sur la pointe du rocher, recueillit ce regard, ce touchant regard impatiemment attendu depuis le lever de l'aurore , et douce récompense de tous les travaux du jour ! Dans cet instant Tobie jette un bouquet de roses, qui tombe à quelques pas du groupe formé par Lina et ses compagnes. Lina rougit et n'ose ramasser le bouquet ; le vieillard jouit de son trouble , et les autres jeunes filles , en riant avec un peu de malice et beaucoup de gaieté» s'écrient toutes à Ta fois : Cest pour Lina, c'est pour Lina .

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Enfin Lina est ccfadamnëe à s'emparer du bouquet ; d'une maiu trerïibïante elle rattache sur son cœur^ et , pour ciu^her son embarras, eUe Yient se réfugier sous la roche de soti grandpère et s\isS€OiF auprès de tui. Je les laissai goûter le c bar me d*iin entretien plein de tendresse, de douceur, et, Ja tête remplie, et du respectable lieillard, et de Lîna, et de Tobîe, je regagnûï ma petite habitatiou eu disant : Si le bonheur existe sur la terre, voilb les moeurs, yoiïk les sentîmentâ qui doivent eu assurer la possession.

... On a vu que la vie d'un paysan des PjTénéea est divisés en trois époques très-remarquables : il est d'abord berger des montagties, depuis Tâge de huit ans jusqu^à quinze ; eiisuite il entre dans la classe des cultivateurs ; eofin , parveiiu à la vieillesse, il devient pâtre des vallées. La plus brillante de ces époques est celle où le jeune homme est élevé au rang de laboureur; aussi la célèbre-t'On avec solennité* Aussitôt que le berger des montagnes a quinze ans accomplis ^ son père va le chereher pour le conduire dons les cliamps ou dans la vigne qu'il doit désormais cultiver. Ce jour mémorable est un jour de fête pour la famille du jeune bomme. Je voulus voir cette cérémonie champêtre. J'en parlai à mon bon vieillard, le grand-père de Una, qui m'apprit qiie Tobîe devait, dans un mois, quitter pour jamais les montagnes, et ce rocher sur lequel son amour pour Lina l'avait conduit si souvent. Une circonstance assez singulière ajoutait encore à rinterêt de cette cérémonie : le père de Tobie, âgé de soixante- dix ans, devait, le même jour, renoncer à la classe des cultivateurs pour rentrer dans celle des bergers ; il rassemblait autour de lai quatre fils d*un premier mariage ; Tobie était enfant d'un second lit, et le plus jeune de ses frères avait au moins trente ans.

Le jour fixé potir la cérémonie arriva enfin. Je me rendis dans la plaine trois heures avant le coucher du soleil ;j'y trouvai tous les vieux pasteurs rassemblés au pied de la montagne

OÙ Tobîe gardait ses troupeaux. Bientôt après nous vtmes accourir une foule de paysans et de villageoises de tout âge, attirés par la curiosité. Lina, conduite par sa mère, vint se placer près de moi, et sans doute elle n'était pas celle qui prenait le moins d'intérêt à la fête. Cette troupe précédait le vieillard , père de Tobie, qui s'avança gravement, entouré de ses quatre fils ; le vieillard portait une bêche, et marchait appuyé sur le bras de l'ainé de ses enfants. Arrivé au- bas de la montagne , toute la multitude s'ouvrit pour lui laisser le passage libre ; mais le vieillard s'arrêta, en regardant tristement la route escarpée qui conduisait au sommet de la montagne ; il soupira , et 9 après un moment de silence : « Je devrais, dit-il, suivant l'usage, aller moi-même chercher mon fils; mais j'ai soixante-dix ans, et je ne puis que l'attendre !... — £h bien ! mon père, s'écrièrent ses enfants, nous allons vous porter. Venez î » La multitude applaudit à cette proposition, le vieillard sourit, et ses fils, formant avec leurs bras entrelacés une espèce de brancard, l'enlevèrent doucement et se mirent en marche aussitôt. Toute la troupe villageoise resta dans la plaine ; pour moi je suivis le vieillard, car je voulais être témoin de son entrevue avec Tobie. Nous marchions lentement, et de temps en temps le vieillard faisait arrêter ses porteurs pour leur faire reprendre haleine, pour considérer les lieux que nous parcourions, et qui lui retraçaient le doux souvenir de sa jeunesse. Il tressaillait en entendant de toutes parts les sons argentins des clochettes suspendues au cou des brebis et des chèvres, et qu'on ne fait porter qu'aux troupeaux des montagnes ; souvent il nous annonçait d'avance les objets que nous allions voir ; mais souvent aussi le temps avait détruit ou changé ce qu'il nous avait dépeint. Il considérait tout ce qui s'offrait sur notre passage avec le double intérêt du sentiment et de la curiosité. A mesure que nous avancions dans notre route , l'expression de sa physionomie devenait plus vive et plus animée ; la joie étincelait dans ses regards; il semblait reprendre une nouvelle vie

UrÉMOTRES

en respirant encore, pour la dt^rnière foi 3^ Tatr actif' et pur de§ montagnes. Enfin nons arrivons au terme de notre course ; on pose le vieillard sur un rocher ; il se lève, et, s'appuyant sur sa bêche, qu'il tenait toujours , il contemple avec ravissement le pays immense qu1l domine î Dans cet instant Tobie, abandonnant son troupeau, vient se jeter aux pieds de sou père^ et le vieillard l'embrassant avec attendrissement : <i Tiens^ mon fils, lui dit-il, prends cette béchc qui m'a servi pendant plus d'un demi-siècle; puisses-tu la garder aussi longtemps! Pour la remettre moi-même en tes mains j'ai prolongé au delà du terme ordinaire des travaux pénibles à rnon âge ; je quitte aujourd'hui, pour toujours, nos champs labourés et nos vignes; maïs tu vas m^y remplacer. e, « En disant ces paroles, le vieillard donna sa bêche h Tobie et lui demanda sa houlette en échange. « mon père î dit le jeune homme attendri, recevez encore ce chien fidèle qui m'obéît depuis sept ans ; qu^à l'avenir Il vous suive et vous défende : il ne m^aura jamais plus utilement servi. » A ces mots le vieillard ne put retenir quelques larmes qui coulaient doucement sur ses joues vénérables ; il caresse le chien que son fils lui présente, et Tanimal, se débattant dans les bras de Tobie, semble exprimer par ses gémisse^ monts la crainte de changer de maître. Cependant nous re* prenons tous ensenable le chemin de la vallée ; nous y retrouvâmes tous les villageois, et la fête se termina par un bal champêtre, où j*eus le plaisir de voir danser Tobie avec Lina. Les jours suivants je retournai dans la prairie ; j'y trouvai toujours mes deujE bons vieillards, assis F un à côté de F autre, sous Tabrî du rocher, s^entretenant de leur jeunesse, et surtout de leurs enfants. Liua leur apportait exactement, à Theure accoutumée, des fruits et du laitage, Tobie n'y était plus; mais Lina jetait toujours les yeux sur le rocher, et voyait, avec un vif intérêt, Tamitié mutuelle des deux vieillards; c'était pour elle un doux présage. En effet, j'ai su depuis que les vieillards avaient joui du bonheur de célébrer les noces de Lina et de Tobie , et que

Una est aujourd'hui la plus tendre, la plus heureuse des causes et des mères.

J'ai beaucoup vu, dans mon enfance et dans ma première jeunesse, la fameux Yaucanson, le plus grand mécanicien de son temps, qui avait fait un automate qui jouait de la flûte, et un canard artificiel qui mangeait et digérait. Lorsqu'il fut reçu à l'Académie des sciences, il s'aperçut que presque tous ses nouveaux confrères lui faisaient fort mauvaise mine. Il en demanda la raison à M. de Buffon, qui lui répondit, avec sa bonhomie ordinake : « C'est que vous n'êtes pas plus fort que moi en géométrie , et qu'ici ils ne font cas que de cela. — £h ! que ne mêle disaient-ils ! s'écria Yaucanson ; je leur aurais fait un géomètre. » Il ne pensait pas que cela fût plus difficile que de faire un Auteur et un canard.

Voici un plaisant trait d'avarice. M. de C*** , très-riche, et devenu aveugle d'une cataracte formée sur les deux yeux, vint du fond du Languedoc à Paris pour consulter Granjean, qui lui dit qu'il était temps de lui faire l'opération, et qu'il en répondait. M. de C*** demanda ce que lui coûterait l'opération. «Cinquante louis,» répondit Granjean. M. de C*** se récria douloureusement; il voulut marchander. Granjean fut inflexible; il fallut céder. Quelques jours après, Granjean se rendit chez M. de C*** , et il commença l'opération. Lorsqu'il eut enlevé la cataracte de l'œil droit, M. de C***, transporté, s'écria qu'il voyait parfaitement. En effet, il distingua tous les objets et toutes les couleurs. « Allons, dit Granjean , passons à l'autre

œil. -^ Un moment! reprit M. de C***. Vous prenez cinquante louis pour Topératiou entière, ce qui fait vingt-cinq louis pour chaque œil; moi, je vois tout autant qu'il m'en faut, je me contente d'un œil ; faire opérer l'autre serait un luxe fort inutile. Voilà vingt-cinq louîs; je veux bien rester borgne. »

Pai une manière de juger du mérite et du génie des auteurs qui m'est tout à fait particulière : je cherche à connaître, en lisant leurs ouvrages, si, par l'élévation de leur âme, la justesse et l'étendue de leur esprit, la pureté de leurs principes, ils auraient pu être, avec éclat , autre chose que poëtes et auteurs. Dans cet examen le grand Corneille est incomparable : quel homme d'État, ou quel magistrat intègre, ou quel bon prince

souverain, ou quel républicain incorruptible il eût été ! I<a

connaissance parfaite du cœur humain est utile, car elle prouve un esprit réfléchi, juste, pénétrant. Ainsi Bacine aurait pu être avec gloire autre chose que poète. Mais peut-on se figurer Voltaire occupant une grande place avec honneur, sagesse et dignité? Peut-on se le représenter sur un trône , maintenant l'ordre, la paix et les bonnes mœurs? Peut-on le supposer ministre, ambassadeur, ou magistrat, ou évéque ? Il ne pouvait faire que des tragédies brillantes et des livres. Mais avec de la légèreté, de l'imprudence, de l'inconséquence , des passions vives, un orgueil immodéré, et le manque absolu de principes, on ne fait pas des livres immortels. Ainsi, par cette manière de juger les auteurs, on juge aussi très-solidement du mérite réel de leurs ouvrages. Si Voltaire n'eût pas écrit, il aurait toujours trouvé le moyen de faire du bruit ; il eût de même passé pour un homme d'un esprit mfini, mais brouillon et dangereux ; on lui eût refusé le génie, parce qu'il n'y a point de génie sans profondeur d'esprit, sans grandes vues, sans pénétration supé-

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rieure ; il n'y a point non plus de mérite éminent sans principes de morale et sans empire sur soi-même. Tel est Thomme, tels sont les ouvrages : c'est une règle infaillible.

Je m'étais promis de conter une petite histoire , mais je veux parler aujourd'hui d'autre chose, et retracer ici une partiede ce que nous avons dit ce soir. J'avais à souper le comte de Schomberg, le marquis de Chastellux et cinq ou six autres personnes. On a parlé de la pièce nouvelle ; quelqu'un a dit qu'il était singulier que l'on ne songeât pas à faire une tragédie de la mort de Lucrèce ; que rien ne serait plus théâtral qœ le serment de CoUatin et de Brutus, qui jurent sur le poignard teint du sang de Lucrèce de venger cette infortunée, etc. M. de Schomberg a dit , avec beaucoup de raison, selon moi, que la délicatesse française ne supporterait pas une héroïne souUlée, alors même qu'elle ne serait déshonorée que par une violence. Lucrèce, reparaissant sur le théâtre après le crime du fils de Tarquin, inspirerait une sorte de dégoût invincible , et prête» rait au ridicule aux yeux d'une certaine partie des spectateurs. Le marquis de C3iastelhix a remarqué que cette délicatesse de goût honore d'autant plus notre nation qu'elle n'appartienl qu'à elle ; les Allemands et les Anglais surtout ne la conçoivent pas. Pourrions-nous tolérer sur notre théâtre the Pair PmiU ient (la Belle Pénitente) de Rowe? Pai vu jouer cette pièce en Angleterre, et je n'en connais pomt de plus absurde et de pkm mdécente. On ne s'intéresse à personne. Caliste, la belle pénitente (qui ne se repent point du tout), n'a ni noblesse , ni remords, ni vraie passion, et elle calônmie indignement Horatio^ l'ami de son mari ; Altamont est un sot mari ; Lothario un scélérat de sang-froid ; Sciolto, père de Caliste, un père dénaturé et un très-mauvais chrétien, puisqu'il prescrit, comme une belle

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action, un suicide à sa Gjle, ce qui, dans nos mœurs, est aussi extravagant qu'atroce. La scène où Ton voit Gaiiste dans une chambre tendue de noir , à côté du cadavre de Lothario, ne fait nul effet; cela ressemble à une épreuve de franc-maçon, et il est de la dernière absurdité qu'un père ait la barbarie de condamner sa fille à cet horrible supplice et d'afficher ainsi son déshonneur. D'ailleurs Caliste considère fort tranquillement le corps de Lothario, et après quelques froides réflexions elle dit seulement :

Is this that haughty, gallant , gay Lovhano f « Est-oe là ce hautain, oe galant, ce gai Lotiiario ? »

Amboina, pièce tragique et très-fameuse de Dryden, offre un inconcevable tissu d'horreurs. Les Anglais prétendent qu'elle est fondée sur un fait historique. Cette pièce e$t une sanglante satire des Hollandais, faite pour exciter les Anglais à leur déclarer la guerre. La scène est dans l'île d'Amboine, appartenant alors aux Hollandais ; des Anglais y débarquent ; l'Anglais Towerson a sauvé la vie à Harman , fils du gouverneur. Il est bien reçu ainsi que ses compagnons ; mais les Hollandais veulent le faire assassiner. Leur complot manque. Towerson épouse Isabinda, une jeune et riche Indienne; Harman en est amoureux ; il donne le repas de noces ; le soir, il conduit à pied Isabinda chez son époux ; il l'égaré en chemin, il veut lui faire violence ; elle se sauve, il court après elle ; ce qui termine la scène. Dans la scène suivante , la toile se lève , el découvre Isabinda en pleurs, attachée à un arbre. Son mari survient; elle lui raconte qu'elle a reçu d'Harman le dernier des outrages. Towerson se bat contre Harman et le tue. Le gouverneur fait arrêter Towerson et tous les Anglais ; on les accuse d'un complot imaginaire ; on leur fait subir mille tortures, et on les met tous à mort. Les Hollandais sont peints dans cette pièce comme des monstres et de véritables bêtes féroces ; on n'excepte aucun individu; on accuse la nation entière de la dépravation et de

la cruauté la plus monstrueuse. Cette pièce fut jouée à Londres avec un brillant succès, et il est inouï qu'une nation se permette de représenter un peuple voisin, et en temps de paix, sous des traits si vils et si abominables» On peut avec justice reprocher aux Angfais d'avoir toujours montré le mépris le plus ridicule pour les autres nations ; ce manque d'équité et de bienséance en est aussi un de grandeur et de goût. Avec quelle indignité les Anglais n'ont-iJs pas parlé de l'un de nos plus grands rois, Louis XIV?

t)n ne connaît guère en France que les pièces de Shakspeare, et on ne les connaît en général que sur des traductions qui en exagèrent les défauts et qui n'en font pas sentir les beautés; car il n'existe pas une seule bonne traduction de Shakspeare. Trop souvent, parce que des traductions sont littérales, on accuse injustement les auteurs originaux d'avoir écrit des choses extravagantes et vides de sens. II y a dans toutes les langues des manières de parler que l'usage a consacrées, mais qui par elles-mêmes sont extrêmement vicieuses, et qui même ne signifient rien ; par exemple , ces expressions , une âme bien née, ou cela ne laisse pas d'être agréable, ouf ai dans l'idée, etc., ne paraîtraient dans une traduction anglaise qu'un galimatias ridicule, comme on ne pourrait traduire littéralement en français cette phrase anglaise : je suis en hauts esprits (1), c'est-à-dire de bonne humeur. Je crois que la langue la plus parfaite est celle qui a le moins de ces tournures vicieuses, qui sont infiniment plus multipliées en anglais et en allemand qu'en français. Il ne faut donc pas juger le style et les pensées de Shakspeare, dont le langage a vieilli , surtout sur des traductions très-imparfaites; il faut encore moins le juger d'après les critiques de M. de La Harpe, qui ne savait pas l'anglais, et

(DIaminhighspirits.

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d'après les moqueries de Voltaire, qui n'a pas été de meilleure foi en parlant du père de la tragédie anglaise qu'en commentant les ohefs-d'oeuvre du créateur de notre théâtre. Voltaire, uniquement pour tourner Sbakspeare en ridicule, s'est amusé à dénaturer une scène de sa pièce intitulée Jules César y en traduisant littéralement les phrases et les mots ; dans cette même scène il a omis cependant une traduction essentielle , ce qui produit un effet très-grotesque : il conserve à César le titre anglais de milord, que lui donne Calpumie en lui parlant. Voltaire fait là-dessus beaucoup de plaisanteries, qui toutes tombent à faux ; car lord signifie seigneur, et c'est le titre que nous donnons nous-mêmes, dans nos tragédies, aux personnages héroïques. Les Anglais, dans leurs prières, appellent aussf Dieu milord. Si M. de Voltaire eût lu des Heures, il n'aurait pas manqué de dire que les Anglais faisaient de la Divinité un Pair de la Grande-Bretagne.

Pour apprécier Sbakspeare avec équité il faut songer qu'il n'avait fait aucune étude, qu'il n'avait pas la moindre idée du théâtre grec, et que de son temps il n'existait pas en Europe une tragédie moderne qui fût passable , ni une comédie qui eût le sens commun. 11 faut songer encore que dans ce siècle, et même longtemps après, la bonne compagnie , les gens graves, et les femmes surtout, n'allaient point aux spectacles ; ce fait explique une chose qui paraît incompréhensible quand on Tignore : c'est la modestie des femmes anglaises, et la licence abominable des pièces de théâtre. Sbakspeare travailla particulièrement pour la populace; mais tous ceux qui savent l'anglais conviendront qu'il eut une prodigieuse imagination, une profonde connaissance du cœur humain, et la diversité de talent la plus étonnante ; il est, avec une égale supériorité , terrible, touchant, doux, gracieux, naïf (1) et comique. Outre ses tragédies, il a

(I) Il a placé plusieurs enfants dans ses pièces, et il les a fait parler avec une gràccet une ingénuité inimitables. {Note de Vauteur,)

DE MADAMK DE GENLIS. t56

fait des comédies très-plaisantes et de charmantes pastoraletSF. Que lui manqua-t-il ? de l'instruction, une nation plus éclairée, et le goût qui résulte de ces deux choses peur ceux qui ont un esprit supérieur.

Shakspeare reçut de la nature des dons immenses, et, semblable à ces possesseurs d'une grande fortune qui font mauvais usage de leurs richesses , il a très-mal employé tous ses trésors. Convenons avec les Anglais qu'il eut un très^ grand génie , et que ses tragédies sont les plus belles du théâtre anglais; mais disons, avec autant d'équité, que ces mêmes tragédies, quoique rempiles de scènes et de traHs admirables, sont des pièces horriblement défectueuses et de véritables monstres. Les autres auteurs tragiques de cette nation , bien moins excusables que Shakspeare, sont en g^iéral infiniment plus licencieux , et ils offrent dans leurs ouvrages des scènes beaucoup plus ridicules. Ce n'est pas Shakspeare qui a représenté dans une tragédie un vieux sénateur, amoureux d'une courtisane , faisant le petit chien et le taureau pour hii plaire (1). Shakspeare n'a rien imaginé d'aussi atroce (2) que le dénoûment de Montezume , tragédie de Drydeu. On voit dans cette pièce, sur le théâtre , Montezume et Guyomar attachés tous les deux sur une roue , et Pizarre leur £iisant donner la question pour les forcer d'avouer où sont leurs trésors ; Guyomar pousse des cris douloureux ; et Montezume lui dit ce mot si connu : Et moi, suis-je sur un lit de roses?.. Shakspeare n'a pas fait l'éloge d'un lâche assassinat commis par l'ordre d'un prince chrétien , et c'est ce qu'a fait Dryden dans sa pièce intitulée ^ Duke of Guise. Shakspeare ,' dans

(I) Les scènes entre Antonio et AqoUina, dans Fenice preserved, d'Otto way.

{mu de Vauteur.)

(a) En supposant, comme on le croit généralement, que i'extravaganto pièce intitulée TiHis Andronicuê ne soit pas de lui.

{Note de Vauteur.)

tse

MËMOIUËS

ses tragédies, a'a ni calomoîé ui injurié les nations , et beaucoup d'autres Anglais n'oDt réussi sur le ttiédtre de Londres que [*arce que leurs pièces étaient des libelles ; entre autres la naauvaise tragédie de Dennis qui a pour titre LUbertij asseriedj et qui est la plus sanglante satire contre la France. Le principal défaut de Sbakspeare est de faïre sans cesse un mélange bizarre du sérieux et du grotesque ^ mais toutes ses peintures sont d'une vérité parfaite. On croirait qu'il a étudié toutes les classes et tous les âges; qu'il a passé une partie de sa vie dans les palais des rois , et Tautre nux champs , dans les hameaux et dans les tavernes. Il semble qu'il ait connu tous les caractères qui peuvent exister, qu'il ait é|>rouvé tous les sentiments et toutes les passions du cœur bu mai d ; il est toujours observateur [jrofond et peintre fidèïe. On trouve dans les autres auteurs dramatiques anglais cette bigarrure intolérable que Ton reprocbe justement aux pièces de Sbakspeare ; mais cD général tons leurs tableaux sont faibles ou faux , la vérité presque toujours y manque. Quant au très-petit nombre de tragédies anglaises d'tm meilleur goût , elles ont si peu d'iutérét qu'elles sont à peine supportables à la lecture, et on ne les joue point, pas même la meilleure de toutes en ce genre, ta Movi de Cet ton f d*Adisson. Cette pièce, qui contient un monologue célèbre et quelques belles scènes, est néanmoins si froide qu'il serait impossible d'en faire une traduction intéressante \ elle est écrite en vers blancs, mais les derniers vers de chaque acte sont rimes. Ce petit morceau de poésie tient peu au sujet , et ressemble aux ariettes qui termioent les scènes des 0[jçras italiens : cette bizarrerie dissipe toute illusion.

Les comédies anglaises, à rexceptjon d'un très-petit nombre, sont le véritable opprobre du tbéJtre anglais^ et les pièces même que l'on veut bien dire qui ne le déshonorent pas sont telles néanmoins qu'on n^'en permettrait certarncment pas la représentation sur la scène française- Ainsi notre uatîou , qui passe pour être si légère et^ si frivole , est cet>eudajjt celle qui

montre mieux le goût de la décence ; notre public est le seul qui commande le respect , le seul qui se croie outragé lorsqu'on ose lui offrir des tableaux licencieux , le seul enfin qui soit austère dans ses amusements. Cette délicatesse, unie à tant de gaieté , forme le caractère national le plus aimable et le plus beau. Puissions-nous le conserver toujours ! La nation dont on loue tant la raison est celle , au contraire , qui affiche le plus scandaleux mépris de toute bienséance, et qui regarde comme des chefs-d'œuvre les' dégoûtantes peintures de la plus vile dépravation. Comme j'écris dans ce journal tout ce qui m'a frappée, soit dans la société, soit aux spectacles ou dans mes lectures, je vais parler avec un peu de détail des comédies anglaises , et je ne citerai que les auteurs comiques qui , parmi les Anglais , ont une grande réputation. Congrèoe : toutes ses pièces, sous le rapport des mœurs, sont généralement infâmes. Voici une scène du Old Batchelor. La femme d'un banquier est avec son amant, déguisé en vieil ecclésiastique; son mari, qu'elle n'attendait point, survient; il est accompagné d'un de ses amis. La femme n'a que le temps de faire cacher son amant dans sa chambre à coucher, qui est à côté du salon. Le mari entre en annonçant qu'il restera toute la soirée ; un moment après , il va chercher un papier dans son cabinet, en disant qu'il va revenir. Son ami reste avec sa femme , qui par conséquent ne peut faire sortir l'amant caché dans sa chambre. Le mari revient ; aussitôt la femme court au-devant de lui , et accuse l'ami de l'avoûr voulu embrasser de force, etc. L'ami confondu veut en vain se justifier; le mari le chasse. La femme prie son mari de le suivre, afin de s'assurer de son départ; mais le mari n'en fait rien, et reste. Ensuite il dit qu'il veut aller prendre quelque chose dans la chambre à coucher ; alors la femme lui conte qu'un pauvre vieil ecclésiastique , qu'elle voit souvent , a été saisi d'une violente colique , et qu'il est sur son lit ; elle fait cet ingénieux récit à la porte de la chambre, et à tue tête , afin d'instruire

rn"

ihê MEMOIBIS

son aniîint. Le marî trouve cette hrstoire très-vraiscmblaWe; il entre dans h chambre; il en revient en disant qull a été mir la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller le pauvre malade^ qui dort sur le ventre.

The H^aij ofike /Vorid^ du même, est encore plus licencieux. Les Anglais font le plus grand eas de cette pièce , qui n'offre pas un seul personnage întéressant , et dont le héros est un fourbe , et les femmes les plus viles créatures. The Double Dealer est la meilleure de ses pièces ; T intrigue en est excellente, mats les mœurs en sont tout aussi mauvaises. Les pièces de fflcherley sont de la même immoralité. The Cotmtry H^ife est pillée de t École des Femmes et de l'École des Maris ^ de Molière ; mais Wicherley a gûté ces canevas en les rendant d'aune licence inconcevable. M. Homer fait croire h tout le monde quil est devenu eunuque , ce qui le met à l'abri de la jalousie des maris et lui donne la facilité de corrompre plusieurs femmes. Voilà Tinvention de Wicherley ; Tintrigue est prise de Molière.

Farquhar^ le plus gai des auteurs comiques anglais , n'est a! plus moral ni plus décent que les autres , et surtout sa pièce intitulée a Trip ta the Jubiles offre les scènes les plus cho* quanlcs* M. Vîzard , un hypocrite ( m:iard signifie inaxque ) ^ est amoureux d*une jeune personne qui le méprise; il jure de s'en venger. Un jeune homme revient de Paris , et demande à M. Yizard de lut procurer une jolie fille potur qttelques jours; M, Vizard lui enseigne la jeune personne dont il a été maltraite , en lui disant que c'est une fille publique. 11 lui donne une lettre cachetée pour la mère , à laquelle il mande que le jeune homme est riebe, vertueux, et qu*il veut épouser sa fille. La mère le reçoit trè^bien et le laisse seul avec sa lillc. Le jeune homme est d'une telle insolence qu'il est impossible d'en citer les détails , et cette erreur, cette horrible indécence se prolongent pendant trois actes entiers. I^ dénotlinent est digne de la pièce : la jeune personne se piisstoime pour celui

qui la traite ainsi , et, après l'avoir désabusé , elle l'épouse. Les Anglais citent comme une pièce très-morale the Careless Husband, de CSbber. Ce mari négligent, lord Easy, devrait être appelé le mari libertin ; il a deux maîtresses à la fois : Fune est lady Graveairs, mariée ainsi que lui, et l'autre, la femme de chambre de lady Easy, sa femme. Au dernier acte, la toile se lève, et l'on voit , au point du jour, lord Easy et la femme de chambre qui ont passé la nuit ensemble , tous les deux endormis à côté l'un de l'autre. Lady Easy survient; elle se contente de mettre son mouchohrde cou sur la tête de son mari , sans le réveiller. On la présente comme le modèle des femmes , parce que, dans ce moment , elle n'est occupée que du soin de préserver son mari d'un rhume de cerveau. Cçtte attention discrète convertit tout à coup le mari négligent , qui devient l'époux le plus tendre et le plus fidèle , ou, du moins, c'est ce qu'il promet dans la dernière scène. II y a, dans sa pièce intitulée the Double Gallant^ une scène assez plaisante , mais qui ne serait admise chez nous qu'entre un tuteur amoureux et sa pupille. Une femme mariée, seule avec sa femme de chambre , reçoit une lettre d'amour, y veut répondre, et, ayant écrit déjà quelques lignes, elle est surprise par son mari. Elle ne peut lui cacher la lettre ; alors elle lui dit que la lettre est pour sa femme de chambre , qui ne sait pas écrire. Le mari propose à sa femme de faire lui-même cette lettre , et il la dicte fort tendre.

Le fameux Fielding a fait des comédies absurdes et infâmes . Dans the Lottery, il représente une femme qui quitte un amant qu'elle aimait afin de duper un fripon qui se donne pour un lord, et auquel elle fait croire qu'elle est très-riche , quoiqu'elle n'ait rien. Ces deux hitrigants se trompent mutuellement et s'épousent; ensuite, après le mariage, ils s'avouent leurs fourberies. L'ancien amant , présent à cette scène , propose au mari de lui donner une somme d'argent s'il veut lui céder ses droits sur sa femme ; le mari et la femme y consentent.

160 ifiMOiBSS

Dans la pièce de Richard Steel (1) the Funeral^ on voit un entrepreneur d'enterrements auquel un fossoyeur vient dire qu'il n'a pas pu tirer du doigt du dernier grand seigneur qu'il doit enterrer une belle bague qu'il avait, mais qu'il lui apporte le doigt ; car il apporte le cercueil avec le cadavre dedans, etc. Il y a dans cette pièce beaucoup de plaisanteries de ce joli genre.

Dans la pièce de Dryden^ qui a pour titre the Spanish Friary pièce très-goûtée e^n Angleterre ^ l'auteur a représenté sur la scène im véritable prêtre qui , pour de l'argent qu'il reçoit d'un jeune homme , facilite des rendez- vous , et donne à une femme mariée, en la confessant, et des lettres d'amour et les plus infâmes conseils. Je ferai ici une remarque qui me paraît bonne, parce qu'elle est juste et qu'elle honore le caractère français : c'est que , parmi les protestants , les littérateurs étrangers , et surtout les Anglais , se permettent sans cesse des moqueries indécentes sur la religion catholique et les calomnies les plus atroces contre les ministres de notre culte ; tandis que nous , observateurs scrupuleux et fidèles des égards dus aux nations étrangères , nous croirions , en nous conduisant ainsi , manquer de goût et de bienséance. Nos théologiens ont combattu et dû combattre Thérésie ; mais jamais nous n'avons tourné en ridicule les sectes religieuses ou leurs ministres sur nos théâtres, dans nos romans et dans nos voyages. Voilà donc encore la nation réputée si légère , si inconsidérée , qui se trouve sur^ce point, comme sur tant d'autres , la nation la plus modérée , la plus circonspecte , et par conséquent la plus sensée.

Dryden , qu'on ne se lasse pas de citer, voulant peindre dans une de ses tragédies une femme ambitieuse qui vient d'acquérir un trône à force de crimes , la fait poignarder par un amant qu'elle a trahi et qui ensuite s'est tué lui-même

(I) Qui a fait de jolis articles dans le Spectateur.

{Note de l'auteur.)

Alors Fambitieuse, expirante, entourée de ses nouveaux sujets, et s'adressant au cadavre de son meurtrier, dit :

« Meurs pour nous deux *,;.. je n*ai pas maintenant le loisir. « Je viens d'acquérir une couronne qui ne doit point céder au « destin;... et cependant je sens quelque chose de semblable n à la mort qui s'approche... Mes gardes! mes gardes !... em- « péchez ce vilain squelette de paraître. Sûrement la mort se « méprend ; cette mort n'est pas la mienne ; elle radote, et c'est « le fil d'une autre vie qu'elle veut couper. Dites-lui que je fc suis une reine... Mais il est trop tard !... En expirant, j'ac- « cuse mon destin de rébellion... [^ux Maures ^ ses sujets .-) « Inclinez- vous profondément, 'vous, esclaves! prostemez- « vous promptement, montrez-moi votre soumission : avant « de mourir je veux goûter la douceur de régner (1). »

(La Conquête de Grenade,)

Ce n'est pas ainsi que Corneille a peint une ambitieuse dans Rodogune; Cléopâtre ne dît pas toutes ces belles choses, et elle meurt platement, sans accuser la mort de radoter. On nous répète tant que les Anglais ont plus de naturel que nous qu'il faut bien croire que les idées et les sentiments exprimés dans cette tirade sont d'une parfaite vérité. C'est encore Dryden qui, dans une pièce de vers, parlant des boutons de pe-

(f ) Die for us botb... I bave no lelsare now...

A crown is corne aud will not fate allow, And yet I feel something like death is near...

Mygaards! my gaards!...

Let not that ugly slieleton appear.

Suredestiny mistakes; tbisdeath's not mine, Sbe doats and meant to cat aeolher Une.

Tell her 1 am a queen... Bat Uis too late !

Dying I charge rébellion on my fate.

Bow down, ye slaves!... {to the Moors :) Bow quickly down and yoar ^ubmission show rm pleas*d to taste an empire eer 1 go.

( The second part of the Conquest of Granada. )

162 MÉMOIBES

tite vérole de lord Hastings, les compare dès leur naissance à des boutons de rose, ensuite à des rubis, et enfin à des astres funestes et de mauvais présage. (Lord Hastings mourut de 'Cette maladie. ) C'est avec le même bons sens que Dryden , dans sa tragédie &' Arthur ^ fait parler Ëmmelina, Théroïne de la pièce, qui est aveugle-née On lui demande quelle idée elle se fait de la figure de son amant ; elle répond , sans hésiter, qu'elle imagine qu'il a un visage d'or noir^ parce que l'or est la chose la plus précieuse, et le noir la couleur la plus douce et la plus pure. Cependant Dryden avait de grands talents; mais que sont les talents littéraires sans le goût ! 11 y a de belles choses, et même du génie, dans sa tragédie à' Antoine et Cléopâtre; cette pièce est l'une des plus sages du théâtre anglais ; c'est apparemment par cette raison qu'on rie la joue plus.

Avant de terminer cet article, je dois parler de deux jolies comédies justement estimées des Anglais, dont le ton est fort licencieux, mais qui d'ailleurs n'offrent rien contre les mœurs. L'une est intitulée a Bold Stroke for a fVife ( un Coup hardi pour une femme). C'est une jeune personne qui, par la dernière volonté de son père, ayant quatre tuteurs différents, ne peut se marier avec sa dot sans le consentement de ces quatre personnes. Son amant, le colonel Fainwiil , prend successivement les formes qui conviennent à chacun des tuteurs et obtient leur consentement. Cette pièce, quoique fort agréable, en a produit une française qui n'a point eu de succès : les Tuteurs, de M. Palissot; mais elle a fourni tout le fond du charmant roman intitulé Cecilia , de miss Burney. L'autre comédie, en cinq actes, aussi du même auteur, est une pièce de caractère; elle a pour titre the Busy Body, titre qu'il est impossible de traduire littéralement , et qui signifie l'homme affairé. Il y a deux intrigues d'amour que Marplot, Thomme affairé, traverse, sans le vouloir, par sa curiosité, son commérage et sa maladresse. Il est officieux, veut se mêler de tout et

brouille tout. L'auteur de ces pièces a fait encore une <y>niédie assez amusante, mais beaucoup trop romanesque. Cet auteur, qui mérite un rang très-honorable parmi les auteurs dramatiques anglais, est une femme qui vivait sous le règne de la reine Anne. Elle avait un singulier nom» elle s'appelait Su zanne Cenilivres. On assure qu'avant son mariage, possédée du désir de s'instruire, elle passa plusieurs mois, déguisée en bonmie, à l'université de Cambridge.

J'ai encore plusieurs petites réflexions à faire sur la solidUé anglaise et sur \di frivolité française; je les écrirai demain.

Qu'est-ce qu'une nation inconsidérée, légère et frivole? Ce serait une nation absolument hors d'état de concevoir et d'exécuter de grandes choses, parce qu'elle n'aurait ni la profondeur d'idées que peuvent donner la sagesse et la méditation , ni la suite, la prudence et la persévérance qui peuvent seules assurer le succès de ce qui est éminemment utile et bon, et par conséquent glorieux; enfin ce serait une nation turi)ulente, inconstante, ne pouvant conserver la même forme de gouvernement, et sans cesse bouleversée par des troubles intérieurs, des guerres civiles et des révolutions (t).

(I) Tel était Jadis Tétat de Gènes. Cette ville et son territoire , gouvernés d*abord par des comtes , s*érigea en république, et eut saccessivement pour chefs des amêuU, des capitaines du peuple^ des abbés du peuple, que l'on supprima pour reprendre un seul capitaine du peuple, et ensuite deux capitaines. On supprima encore les capitaines, et. on créa un podestat; pais on reprit les capitaines, et 'enfin on établit les doges; et, durant plus de cinq cents ans , ce peuple inconstant et Jéger, ne pouvant s'arrêter k une forme de gouvernement, changea sans cesse de magistrats, de lois et de domination, se donnant tour k tour k la France et k divers princes dltalie. Toujours turbulent et facUeuz , 11 ne parut faire la guerre civile et la guerre extérieure, chercher la liberté ou ^é-

fB4 ]M:EMOtAES

Diaprés cette déiÎQitionj que je crois très-juste, il n'existe point en Europe de nation inconsidérée , frivole et légère, Ï^H siècle brillant et religieux de Louis XIV a tellement petfec^* tlonné la civilisatiou; les souverains h, éclairés par tant d'ius^ truelions sublimes, savent si bien que leur autorité dépend de la justice \ les sujets sont enfin si persuadés qu'il n'y a pour eux ni sûreté, ni bonbeur, ni repos, sans la soumission à leurs lois et à leurs chefs, qu'à moins de rétrograder les nations européennes ne pourraient retomber dans Vaiiarclue et dans les horreurs des guerres civiles. ^M

La nation frauçaisii est la natioa de T Europe qui a conserve^ le plus longtemps sa forme de gouvernement , sa religion et ses lois ; celle ^li ., depuis son établissement , a éprouvé le moins de révolutions et souffert le moins des troubles intérieurs ; celle enfin gui a obéi à la race des rois la plus aJi^| cienne. Les Anglais lui reprochent sans cesse de supporter,^^ de temps immémorial , dans son gouvernement, des abus m* tolérables ; et tomme assurément on ne peut pas accuser les Français de Mcheté^ il faut donc attribuer à la seule constance cette tranquillité d'une nation si brave et si beïliqucuse. U est absurde de soutenir qu'elle est à la fois indolente et Tive| persévérante et légère .

Les Anglais forment la nation dont Thistoire offre le p|i de révolutions sanglantes. Ou pourrait accuser de légèreté un' peuple inquiet et turbulent, que rbistoire représente continuellement, et surtout depuis deux siècles, toujours agité, toujours rompant le premier les traités de paix avec ses voisins ; emprisonnant, détrônant ses rois, abolissant la royauté , s'érigeant en république ; peu d'années après^ rétablissant Tëtat monarchique, ensuite chassant et proscrivant la famille ré-

mander Tescluvage , qye par un liei^oin îrréfilitible de mouvement et ( cbaagÉBiertL VoUà ud |>eu])Lft léger; il u'en ex^Ute plus de W\.

{ Nût0 di^ l'auleUT. )

un™

gnante, plaçant sur le trône un étranger (1); enfin, changeant de religion, et formant dans son sein des milliers de sectes différentes.

La France a produit plus de savants et de mbralistes du premier ordre, plus de têtes véritablement pensantes, qu'aueone autre nation. Montaigne, Descartes, Malebranche, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, I^icole, Massillon, Fénelon, La Bruyère, Montesquieu, Buffon, et tant d*autres que Ton pourrait placer oicore au premier rang des penseurs , n'avaient pas, je crois, des têtes légères et des esprits superficiels. Que serait-ce si je donnais l'énorme liste des auteurs estimables et véritablement utiles qui consacrèrent leur vie entière à des recherches laborieuses, à des travaux qui demandaient surtout une infatigable persévérance !

Les Anglais ont aussi des savants de la plus haute réputation; leur littérature sérieuse est sans doute très-riche aussi; mais ce ne sera pas leur faire une injustice que de prétendre avec eux à l'égalité à cet égard : on pourrait si facilement la leur disputer! Le peuple français peut dire, sur tous les points :

Je n'ai point de rival A qni je fasse tort en le traitant d*égal.

Le théâtre anglais est déshonoré par une ficence effrénée en tout genre , par des puérilités étranges , par des extravagances inconcevables.

Le théâtre français est, parmi les modernes, le plus décent, le plus raisonnable et le plus sage de tous les théâtres, et c'est un aveu que doivent faire même ceux qui ne le trouveraient pas le meilleur; ceux enfin qui auraient le malheur de préférer Shakspeare et Dryden à Corneille et à Racine seraient encore

(I) Et Ton peut dire qa*il n'y ent Jamais une usurpation pins odieuse qae oella da prince d'Orange, puisqu'elle outrageait la nature.

166 BIBMOIAES

forcés de convenir que du moins on peut louer, dans nos i^ua grands poètes dramatiques, la noble simplicité , la sagesse, la raison et les intentions morales. Les Français veulent en toute chose de lafaison, et c'est pourquoi ils ont tant de goût. Sans raison rien ne leur plaît, du moini^ pendant longtemps; ils en exigent dans les vers, dans les romans, dans un conte, dans une allégorie ; ils se lassent, ils Se dégoûtent promptement de ce qui en manque.

Est-ce l'austérité des mœurs anglaises qui donne à cette nation une telle réputation de solidité? Les Français et les Italiens passent pour les hommes les plus sobres de l'Europe ; ils aiment mieux la conversation que le vin et la table : c'est bien là un genre de raison, et la tempérance est une vertu recommandable qui fait assurément une partie des bonnes mœurs. Les Anglais , au contraire , passent plus de la moitié de leurs journées à boire et à manger; la solidité de cette manière de vivre est un peu matérielle et ne prouve pas beaucoup la sdidité de Fesprit. Les Anglais, et même les Anglaises^ aiment le jeu avec une fureur qui n'a jamais été aussi générale en France, et non-seulement ils jouent dans leurs maisons, mais ils ont trouvé le secret de perdre ou de gagner des sommes immenses sur des tapis de verdure aiisi que sur des tapis de velours. Ils se ruinent en se reposant sur une chaise, ou en courant dans des plaines , ou même en soutenant leurs opinions. Les courses de chevaux et les paris nous viennent d'eux ; la discussion, c'est-à-dire la conversation animée , est pour eux un trafic, un moyen de gagner de l'argent. On accuse quelques Français d'anglomanie^ et l'on a raison de s'en moquer : il faut respecter toutes les nations, mais il faut s'honorer de la sienne : c'est s'honorer soi-même. Les Anglais disent beaucoup de mal de nous, même en temps de paix ; cependant ils prennent toutes nos modes; la cuisine des gens riches est à la française , tous les meubles des maisons élégantes sont faits en France. On nous reproche comme une

grande preuve d'inconstance d'avoir bouleversé nos jardins pour les refaire dans le goût anglais ; mais les Anglais ont fait exactement la même chose il y a environ soixante-dix ans. Ce fut AdissoD qui, dans le Spectateur^ leur donna cette idée ; il proposa de faire des jardins imitant la nature ; il entre dans beaucoup de détails à cet égard, en produisant, dans son diarmant journal, une prétendue lettre sur ce sujet y où Ton fait la description d'un jardin et d'une volière non fermés (1). On commença , comme nous, à faire des jardins excessivement surchargés. Il existe encore quelques-uns de ces premiers jardins, Lesowes et Stow, et deux ou trois autres. Ensuite ce genre se perfectionna , et Ton fît ces jardins simples et majestueux que nous n'avons pas encore imités.

Les Français aiment les arts parce qu'ils en ont le génie et qu'ils y excellent; néanmoins ils ne rendent point à des comédiens les honneurs qui ne sont dus qu'aux héros et aux grands hommes dont les talents sont utiles. On ne voit point à Saint- Denis , parmi les tombes de nos rois , des tombeaux d'acteurs et de comédiennes; et c'est ce qu'on voit à Westminster. L'austérité française ne souffre même pas que des comédiens soient admis dans nos sociétés savantes : Molière, l'inimitable Mohere, ne fut pas de l'Académie française!...

Les arts les plus frivoles sont les mieux payés en Angleterre; les chanteurs et les danseurs ne font de véritable^ fortunes qu'à Londres. Le goût des romans et des contes de revenants est certainement beaucoup plus vif en Angleterre qu'en France; enfin le luxe des Anglais surpasse de beaucoup le nôtre. Est-ce donc la perfection de leur constitution politique qui leur donne cette haute réputation de sagesse? Ce gouvemmient est-il donc en effet si digne d'admiration? C'est

(1) La deicription de cette voUére a servi de modèle à J.-J. Rousseau rpoor la volière décrite dans son foman de to iVot(vr/fo Aetoijie.

NoH de l'auteur.)

MEMOIBES

nssurément ce que je ae déciderai point j mais l*iin des i leurs auteurs anglais^ Pope, répondra à celte question. sùnn, dil-il, iea soîs dhpuier sur la Jorvie des divers gouver^ nemenUi ie meUleur e&t celai qui esl k mieux adminiâlré ^ c^cst*à-dire ceLut sons lequel on est te plus paisible et le plus heureux. Les combats, les querelles, les séditions, parmi le peuple anglais, sont les événemeots de tous les jours, et notre peuple est le plus doux cl le plus gni de l'Europe On paye en Angleterre deux ou trois fois plus d'impôts qu'en France. Lea, voleurs en Angleterre attaquent et dépouillent tous les jour les passants et les voyageurs dans les rues , aux environs d^ Londres , et sur les grands cliemins ; nous parcourons noâ villes, nous voyageons jour et nuit sans rencontrer de voleurs. Lei; Anglais meurent fréquemment du spleen, et le suicide est inÛniment plus commun dans ce pays que dans aucun autre ; nous avons la plus brillante humeur ; notre gaieté a passé en proverbe : quand OE veut s'amuser et voir des gens heureu^i on vieut chess nous ; on y vient même pour s'y guérir de la consomption, et souvent Fînclination y fixe les étrangers. Ainst^ d'après la définition de Pope, qui me paraît parfaite, je conclus que notre gouvernement vaut mieux que celui d'Angleterre : ce n^est heureusement pas moi , c'est un penseur anglais qui le décide. On juge les Anglais et les Français comme on juge communément les individus daus la société , sur l'extérieur, qui trompe si souvent. Les gens gais passent facilement pour des étourdis ; tes gens taciturnes se font , à peu de frais , une réputation de sagesse* « Souvenez-vous, m'a dit plus d'une fois madame de Puisieux, qu'avec des yeux noirs , une démardie leste et légère, un air animé et de la gaieté, ît faut être beaucoup plus raisonnable qu'une autre .. » Si les Français étaient moins aimables et moins brillants^ et surtout s'ils avaieatfl moins de désintéressement, s'ils s'occupaient davantage de spéculations linancières, on ne tes accuserait pas de manquer de raison. Ne s'attacher qu*au ioiide eat une e?ipresston qui

signifie, pour tous les gens d'affaires, ne s'occuper que de ses intérêts pécuniaires^ ne songer qu'à gagner de l'argent. Ne nous étonnons donc plus de notre réputation de frivolité et de légèreté. Puissions-nous conserver le noble caractère et les qualités aimables qui nous la procurent !

J'ai découvert deux jolies divinités de la Fable , et qui sont peu connues, Abéone et Adéone. La pre*mière présidait au départ, et la seconde au retour (1>. J'en ai fait faire en miniature deux petits tableaux ; M. de La Harpe , qui a trouvé ces deux figures charmantes, a fait pour elles des vers que j'ai gravés sur les cadres. Voici ceux d' Abéone :

Ah ! dans an long adieu, dont la douleur sMrrite, Le cœur s'échappe en vain vers l'objet que l'on quitte ; On s'éloigne à pas lents, les bras en vain tendus, Et l'œil le suit encor quand on ne le voit plus.

Voici les vers pour Adéone :

O bonheur! il revient ! Le retour a des ailes! Quel plaisir de conter les souvenirs fidèles ! Que de pleurs ! Ce moment va donc les essuyée ! Que d'ennuis ! Ce moment les fait tous oublier (2).

' (I) Les anciens plaçaient toujours la statue de la Liberté entre ces deux figures, pour marquer, par une très-Juste allégorie , que le droit le plus incontestable de la liberté est celui d'aller et de revenir à son gré. Les prétendus patriotes de la Révolution, si enthousiastes pour les païens, n'avaient pas fait, comme on vc^t, une étude trés-approfondie de leur mythologie.

mu de V auteur.) (3) Ces vers ne se trouvent point dans la Correspondance de M. de La Harpe; on les donne id parce qulls n'ont Jamais été imprimés.

note de Fauteur.)

170 IC^MOIBES

Ces deux figures^ avec ces jolis vers, pourraient fournir les sujets de deux gravures très-agréables.

J'ai entendu ces jours-ci la lecture d'un roman manuscrit, fait par un homme de beaucoup d'esprit et qui vit dans le plus grand monde , et dans cet ouvrage la peinture du monde n'a pas la moindre vérité. C'est que les gens du monde , du moins en général, lorsqulls ont de la littérature, sont plus frappés de ce qu'ils lisent que de ce qu'ils voient ; il leur paraît plus commode de copier que de peindre.d'après nature. Ils ne sont que de faibles imitateurs des auteurs de profession , plus exercés qu'eux dans l'art d'écrire. Ils pourraient avoir une originalité piquante s'ils se donnaient la peine d'observer ce qui se passe sans cesse sous leurs yeux , et, au lieu de piller sans grâce Crébillon et Marmontel , ils offriraient des tableaux vrais et nouveaux.

11 n'y a rien de physique^ non dans les qualités naturelles, mais dans les vertus véritables. 11 y a beaucoup de physique dans tous les vices.

Pourquoi la douleur et la joie sont-elles toujours au-dessous de ce que nous pouvons nous les représenter? Pourquoi notre imagination est-elle si au-dessus de nos facultés réelles ? Cela prouve qu'une autre vie doit succéder à celle-ci. Cette imagination, que rien n'arrête et qui surpasse tout , est, pour l'homme de bien, le gage heureux des jouissances spirituelles

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qui loi sont réseirées ; mais, pour l'homme Yideiix, c'est l'annonce terrible des souffrances qui doivent justifier toutes les terreurs du médianL

Je trouve dans les Œuvres de Lamothe une anecdote trèsremarquable, parce qu'elle fait voir combien, depuis ce temps, notre caractère national a changé. On aimait alors avec eatfaousiasme tous les traits de grandeur, et les succès éclatants de Corneille le prouvent ; mais en même temps on détestait tout ce qui peut ressembler à la férocité. Lamothe conte qu'à la Comédie-Française , avant Baron , l'acteur disait avec une extrême rudesse ce vers des Horaces :

Albe vous a Dommé, je ne toqs connais pins;

et que ce vers ne faôsait sur le public qu'un effet désagréable. C'était cependant ainsi que l'auteur l'avait conçu. Mais Baron, le premier, continue Lamothe , prononça ce même vers avec un reste d'attendrissement ; de sorte que Je ne vous connais plus signifiait seulement y^ ne veux plus vous connaître; et le public applaudit avec transport. Baron dit à Lamothe que ComeOle fut surpris de lui entendre dire amsi ce vers et qu'il l'en félicita. Du temps de Lamothe, on suivait toujours cette manière de Baron ; aujourd'hui elle est oubliée; plus l'acteur, en prononçant ce vers, met de férocité dans son accent, et plus notre parterre applaudit... Que de réflexions affligeantes pourraient résulter de ce seul fait!...

Pai dîné, ces jours passés, chez M. de Buffon; il y avait beaucoup de monde ; la société était toute composée de savants

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et de littératetirs. rétais , datis ce cercle imposant, Ja seule ignorante ; cependant le ton de la conversation était si naturel , on causait avec tant de bonhomie et si pea de prétention , que je me trouvais là parfaitement à mon aise. Je dîne tous le^ quinze jours chez M. de Buffou , et j'y trouve toujours cette aimable simplicité; c'est le maître de la maison qui riospire : il en a tant lui-même ! Personne, en sa préseuce» n'ose montrer de la pédanterie ou prendre un ton dogmatique et tranchant, tl n*aime ni les diseuse; ions , uî les entretiens scient i H ques ; il dit que la conversation doit être un délassement ^ et que pour être agréable il faut qu'elle soit un peu frivole* Comme je lui disais que j'étais cbarniBe qull eût cette opinion qui me con-^ vient si bien , il me conta qu'une femme de province , nouvellement arrivée à Paris, et voulant voir une assemblée de beauxesprits , vint dîner chez lui , imaginant qu\4le euteudrait des choses merveilleuses» Elle écoutait avec laplus grande attention, et s'étonnait de ne rien recueillir de remarquable \ mais elle pensa que Ton réservait les bons mots pour égayer le dîner. On se mît à table ; alors son attention redoubla : on ne parla que de bonne chère, on ne disserta que sur la bonté des vins de Bourgogne et de Champagoe; et^ au second service , la dame étrangère , perdant patienee , se pencha vers son voisiu eu lui disaut tout bas : Mais quand donc cc^ messieurs com)nBn' ceront-iis f J'ai entendu un autre jour, chez M* de Bulïon , M, Hérault de Séchelles lire un parallèle de M, de Buffon et de J.-J, Rousseau, Jeue me souciais nullement de f entendre, bien certaine d^avance que ce morceau ne contiendrait , d*un bout à l'autre, que les louanges de M. de Buffon. S'U m'était permis d'avoir une opinion et de porter un jugement dans ce genre , je placerais M, de Buffon au-dessus de tous les écrivains de ce siècle; mais je hais la flatterie et la partialité. Pendant la lecture, j'étais assise à l'autre extrémité de la chambre* très-loin du lecteur. M Hérault a une grosse voix , qui pourrait être sonore; mais il parlait bas, je n'entendais qu'un

murmure de basse-taille très-grave , et je ne distinguais que les noms de Buffon et de Rousseau. Rien n'était plus comique que la manière dont il les prononçait; pour les deux noms il élevait la voix; mais toujours il articulait le premier d'un air triomphant et avec l'accent le plus emphatique , tandis qiie le nom de Rousseau ne s'échappait de sa boudie qu'avec une inflexion affaiblie et un ton négligé, quelquefois même dédaigneux. Sans entendre un mot du reste du discours, je jugeais facilement qu'on élevait aux nues M. de Buffon , et que le pauvre Rousseau lui était toujours sacrifié. Après la lecture , tout le monde successivement est sorti ; je me suis trouvée seule avec M. de Buffon , qui m'a demandé ce que je pensais de ce parallèle. Je lui ai répondu très-sérieusement qu'il me paraissait qu'il y avait un peu de galimatias , un ton déclamatoire qui donnait à ce discours la tournure d'un panégyrique,^ et qu'enfin on y rabaissait trop Rousseau pour exalter le mérite de celui qu'on lui préférait justement , mais qu'on louait sans grâce et sans finesse. M. de Buffon , sans doute par reconnaissance , a d'abord un peu combattu ma critique ; j'ai soutenu vivement mon opinion ; il a fini par convenir que j'avais raison. Alors je lui ai avoué la vérité , c'est-à-dire que je n'avais réellement entendu que ces deux mots : Buffon.,.^ Rousseau; ce qui l'a fait rire aux éclats. II a dit que dans le monde on décide souvent de la manière la plus tranchante avec beaucoup moins de connaissance. Il m'a conté ce jour-là le trait suivant. Un jeune prince étranger étant venu voir le cabinet d'histoire naturelle, M. de Buffon fut le recevoir, et, au moment où le prince allait partir, M. de Buffon lui offrit son histoire des oiseaux. Alors le prince lui répondit très-poliment : « Monsieur, vous êtes bien bon; je ne veux pas vous en priver; » et M. de Buffon, charmé de voir un prince si bien élevé, n'insista pas et garda sou ouvrage.

UEUOIHES

Le chevalier de Monbarey était fort aîmé du feu roi Louis X V ; un do ses amis , qui virait depuis longtemps en provîûco ^ persuadé qu'un homme qui est bien traité du roi peut tout obtenir, lui écrivit pour rengager a lui faire douner une place qui eût fait sa fortune. Le chevalier de Bloiibarey lui répondit : ft Si jamais le roi prend du crédit , je vous promets de lui demander ce que vous désirez. »

On confond trop souvent Tenthousiasme avec la flatterie ;

il me semble qu'on ne devrait pas regarder comme des fiaiieurs ceux qui rendent d'éclatants hommages a un mérite éminent. Pourquoi ne se passionncrait-on pas pour un grand homme parce qu'il est roi ? Heureux qui peut se livrer à Fenthousiasme pour ses maîtres î Lau^un et La *FcuLllade n'étaient point des Batteurs ou pouvaient n'en pas être. On doit porter le même jugement de Thomas Gresham , ce ncgoétant anglais si célèbre par sa magnificence et par sa bienfaieanise. La reine Elisabeth Taima beaucoup; elle Thonora de plusieurs visites. Un jour qu'elle alla coucher dans sa maison de campagne, elle critiqua une cour qu'elle trouva trop grande \ elle dit qu'elle aimerait mieux qu'elle Tût coupée par un mur. Gresham fil venir secrètement de Londres des ouvriers qui bâtirent ce mur dans la nuit , de sorte qu'Elisabeth , à son réveil , le trouva fait. Ce n'est pas là ractîon d'un vil flatteur; car il était bien possible de se passionner pour une reine qui avait tant de talent et de génie. Mais M. Bouret, fermier général , n'approchant jamais de Louis XV, ne lui devant aucune reconnaissance, et s^enthousîa amant pour lui, dépensant des millions pour lui faire bâtir a Croix -Fontaine un pavillon de chasse, etc., M. Bouret n'était bien ocrtainement qu*uii flatseur.

tJne chose qui paraît très-remarquable, c'est qu'on n'a jamais dit qu'Henri IV ait été flatté; cependant il fut, de tous les rois , le plus loué durant sa vie; on formerait une biblio^ tiièque des vers, des éloges, des poèmes et des panégyriques composés pour lui , depuis l'époque heureuse où il monta sur le trône jusqu'à sa mort ; enfin il eut les admirateurs et les amis les plus passionnés. On ne soupçonna jamais de flatterie dans toutc^ ces choses ; pourquoi ? C'est qu'à la gloire la plus brillante ce prince a réuni la suprême bonté. Louer Henri IV^ c'était ne parler que du bonheur public.

J'ai été chez le chevalier de Durfort voir un homme qui fait des choses extraordinaires , quoique ce ne soit point son métier ; il ne prend pomt d'argent , il fait tous ses tours pour soa plaisir : c'est un charlatan amateur. Il n'est pas le seul de cette espèce. Il aime à causer, sinon de l'admiration, du moms de l'étonnement; beaucoup de gens encore, ainsi que lui, prennent cela pour de la gloire. Voici un de ces tours : on place à un bout de la chambre deux bpugies alhmiées sur un guéridon , et, vis-à-vis^ à l'autre extrémité de l'appartement. Chi met deux lampes allumées. L'homme se tient auprès des bougies , il les éteint l'une après l'autre , et au même moment les lampes correspondantes s'éteignent, sans communication, sans que personne soit auprès de la table. Dans un autre tour, un grand bocal de verre a sauté en l'air et fut brisé en morceaux ; nous, avons couru tous un très-grand danger. J'étais à côté de madame la duchesse de Chartres , et mon premier mouvement a été de lui mettre mon manchon sur le visage. Tout le monde m'a fort louée de cette action; j'ignorais l'avoir faite. J'ai eu très^ur ; ce mouvement a été absolument machinal et san» aucune réflexion.

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