‹ Souvenirs de FélicieChapitre 18 sur 82 · DB MAPAMK BB GENUS · texte numérisé non relu

DB MAPAMK BB GENUS

OB rassied sur la chemin^. . . Uabbé firémit en se voyant placé à cette élévation prodigieuse pour lui : il n'aurait pu sauter sur le parquet sans risquer sa vie. Les éclats de rire de madame de Nantouillet augmentaient encore sa fureur, qui fut au comble lorsque, dans cette fâcheuse situation, il entendit annoncer une visite.

Tai reçu, il y a quinze jours, une lettre qui m'annonçait que je suis nommée commissaire du comité cTinspection de , la Société d'Émulation, à la place de madame de Semieterre , qui , dit-on dans la lettre , a passé son temps , et qui avait pour adjoint madame la duchesse de Villeroi. On- a ajouté qu'au lieu d'une femme on me donne pour adjoint M de La Rodiefoucauld. Cette lettre m'a paru d'autant plus extraordinaire que je n'ai aucune relation particulière avec les membres de cette société , et que je n'ai été qu'une seule fois à une de ses séances publiques; et ce ne fut que pour y voir Franklin, que je n'avais jamais vu alors , et avec lequel j'ai dîné souvent , depuis, chez madame de Boulainvilliers. J'ai donc cru que cette lettre était une plaisanterie de M. Thiars, qui m'en a fait plusieurs de ce genre. Mais enfin, ayant acquis la certitude que j'ai très-véritablement l'honneur d'être commissaire, j'ai été à ce comité , et je m'y suis fort amusée.

Ce comité est composé de dix ou douze personnes. Il y a en outre plusieurs autres comités ; mais celui-ci est le plus considérable. Élie de Beaumont en est le président, et il est risible de voir combien cet homme, blanchi dans les affaires, attache d'importance à sa charge de président. J'ai été tout de suite initiée dans les secrets de la société; j'ai vu qu'il y règne une grande désunion par la jalousie mutuelle des comités les uns contre les autres, qui veulent réciproquement s'arroger différents droits contraires aux premiers règlements. Nous avions,

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ce jour-là, un député d'un autre comité qui était chargé de plusieurs demandes ambitieuses, et qui n'allaient à rien moins qu'à transporter toute l'autorité à son comité ; il y a eu là-dessus des disputes très-vives et très-aigres , et qui m'ont fort divertie. Notre président et nos autres chefs répétaient sans cesse les grands mots de bien public, d'égalité, àe désintéressement, d^ amour de la paix. On croyait entendre parler les chefs d'une république, et cela avec une gravité et une importance vrai-^ ment comiques.

Élie de Beaumont, en nous eu allant , m'a donné le bras , et m'a dit tout bas sur l'escalier : « Ils auront beau faire, notre ft comité est le maître de tous les autres , et nous ne souffri- « rons pas^ qu'on diminue rien de notre autorité. » J'ai souri en regardant l'homme qui me parlait ainsi , avec sa grosse perruque et ses cinquante-six ans. J'admire à quel point le désir déjouer un rôle et de dominer peut rapetisser les hommes ! Je^ sais qu'une grande ambition a fait des héros ; mais, quand elle seporte sur des petits objets , elle est , de toutes les passions , celle qui peut donner le plus de puérilité ; il faut qu'elle produise des choses éblouissantes , ou qu'elle rende ridicule. Au reste , après avoir rendu un devoir de politesse et satisfait ma curiosité , je suis très-décidée à renoncer à mes fonctions de commissaire et à ne plus retourner à ce comité d'inspection.

J'ai fait vœu de relire tous les ans , pendant deux ou trois mois, des Mémoires et des ouvrages du temps de Louis XIV. Il serait à désirer que tous les littérateurs eussent lu avec attention les excellentes Réflexions sur la Critique, de Lamothe ; cet ouvrage est parfait dans son genre ; il répond avec autant de goût, de finesse, que d'esprit et de charme, aux injures de madame Dacier. Avant leur brouillerie ,. il lui avait

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rendu rhommage le plus éclatant , en faisant une ode à sa louange, qu'il lut à une séance publique de l'Académie ; mais, •depuis la dispute sur les anciens et sur les modernes, madame Dacier, indignée que Lamothe soutint la cause des derniers, prit pour lui une haine violente, et l'injuria publiquement dans ses écrits avec une inconcevable grossièreté. Lamptlie, en réponse , dans ses Réflexions sur la Critique y loin de rétracter ses louanges anciennes, les rappelle pour les confirmer et pour lui en donner de nouvelles. Madame Dacier l'avait accusé à^ envie, de malignité ^ de mauvaise foi; elle dit qu'il %s!t froid «t plat, qu'il Q^ plein d'orgueil, qu'il n'a pas le sens commun, qu'il est ridicule, impertinent^ d'une ignorance honteuse, etc. Cependant M. de Lamothe ne crut pas qu'un tel oubli de bienséance pût l'autoriser à manquer aux égards qu'un homme doit à une femme. II répond à ce torrent d'injures avec le ton de l'estime pour son érudition et du respect pour sa personne ; il se plaît à reconnaître , à louer le mérite de celle qui rend si peu justice au sien ; il vante de bonne foi l'utilité de ses traductions ; il ne se permet que des épigrammes fines et douces, qui ne tombent que sur la manière dont elle le traite. Piquant seulement par l'esprit et par la grâce, il est toujours équitable et respectueux. Madame Dacier, dans un de ses écrits contre Lamotlie , disait qu'Alcibiade donna un grand soufflet à un rhéteur qui n'avait lu aucun ouvrage d'Homère, et elle ajoute : « Que ferait-il aujourd'hui à celui qui lirait V Iliade de M. de Lamothe? » A cela Lamo^e se contente de répondre : Heureusement^ quand je récitai un de mes livres à madame Dacier, elle ne se souvint pas de ce trait cT histoire. Combien cette douceur a de grâce! Mais pour écrire et se conduire ainsi il faut un aimable caractère , beaucoup d'esprit , de goût et d'usage du monde.

De tout temps les prÎDces ont aimé les nnins^ les fous et les enfants ; des individus sans art , sans éducation , bien simples , bien naïfs , sont toujours sûrs de leur plaire : ils forment un contraste amusant avec des courtisans* La vérité plaît toujours aux princes quand elle n^est bonne à rien ; ils ne la crajgneni communément que lorsqu'elle peut être utile , parce qu'elle est alors raisonneuse et sévère. D'ailleurs les princes , en général, sout timrdes , ce qui me parait très-naturel quand on tî\e sur soi tous les yeux; c*est pourquoi ils montrent souvent tant d'^embarras dans la conversation. On les écoute , on les cite ; Us osent à peine parler. Un enfant, un petit monstre, dans un salon, est une distraction^ un sujet d ^entretien; c*est beaucoup.

Nous avons, au Palais -Royaï^ un petit nègre qui fait nos délices. Il succède à un autre qui , devenu grand , est relégué maintenant dans Taiiticbambre. Narcisse a treize ans, et ii*est plus qu*uu domestique ; Scipîon a sept ans, et c'est le petit nègre des quatre parties du monde le plus caressé et le plus gâte. Il règne depuis quatre ans dans le salon du Falais-Royal, au milieu du ptus beau cercle ; it marche à quatre pattes et fait la culbute sur le tapis ; il casse tous les éventails qu'il peut attraper; il se glisse sous les cbatscs des dames, les déchausse très-adroitement, et s^enfuit en emportant leurs souliers. Il débite d'une manière très-bruyante tout ce qui lui passe par la tête. L'autre jour il s'approcha de raadame la princesse de Contî et lui dit très-gravement ■. Madame , pourquoi donc avez-voîis un si grand ne^ f Cette question , faite à la princesse du monde la plus sérieuse, la plus imposante, qui à le plus grand nez , et devant quarante personnes , causa un étrange embarras. On voulut renvoyer Se» pion ; il s*obstina à vouloir s'instruire, et répéta sa question en ajoutant : Je veux samir ça. On fut obligé de l*em porter; il se débattait en s'écriant: Cest que je n* ai jamais vu un nez si long ^.. Il a fait, il y a quelque temps , une réponse très -spirituelle. Madame la ducb^sfl de Chartres le prend souvent avec elle dans sa voi»

tine ; un soir, elle lui dit qu'elle le mènerait à la comédie. En effet, il descendit avec nous, mais il se trouva que la voiture était remplie et qu'il n'y pouvait entrer. Gomme il paraissait regretter beaucoup la comédie, madame la duchesse de Chartres lui proppsa de monter derrière la voiture , en ordonnant aux valets de pied de le bien tenir. Scipion dit qu'il aimait mieux rester. « Pourquoi cela , lui demanda-t-on? — Oh! répondit-il, .c'est que, lorsqu' une fais f aurai été derrière, on ne me prendra plus dedans. » Il sait très-bien que Narcisse a joui de toute sa faveur ; il iaut qu'il ail profondément réfléchi là-dessus .

M. de Boulainvilliers, prévôt de Paris, a, par sa charge, le droit de porter le cordon rouge. Il chasse assez souvent avec le comte de la Marche (1). Un jour, à l'une de ces chasses, on s'égara , et l'on appela un paysan pour s'informer du chemin. Ce paysan, sans qu'on le sût, connaissait le prince et M. de Boulainvilliers; il répondait au prince avec un respect très-marqué. M. le comte de la Marche lui demanda en riant pourquoi il ne témoignait pas plus de considération pour M. de Boulainvilliers que pour lui : « Car, ajouta-t-il, tu vois bien que la plaque de son ordre est d'or, et que la mienne n'est que d'argent. — Oui , repartit le paysan , mais la sienne est de faux or, et la vôtre d^ argent fin- »

La jolie réponse de ce paysan m'en rappelle une autre, qui fut £dte aussi par un paysan à un homme de ma connaissance. Ce paysan se plaignait vivement d'un fermier, son voisin, qu'il accusait de friponnerie. « Il est plus fin que l'ambre, ajouta-t-il. — Pourquoi, lui demanda-t-on , c?i5-^tf qu'il est plus fin que rambref — C'est, répondit-il, que l'ambre n'enlève que la paille , et que lui enlève le grain. »

<I) Depuis prince de CooU. ( Note de routeur. )

Le]

utuoïBm

I de Genlis est,

I le sait, je i

I fidèle

ï marquis

d^ maris ; sa femme , très-jeune encore , se conduit toujours bien. Un soir qull soupaît ayec elle au Palais-Royal, on remarqua la coifïiire de sa teinme, qui n'avait, dans ses cheveux^ qu^une étoile et un croissant de fort beaux diamants^ Le marquis de Genlis disait à madame de Serrant , qui admirait ces deux ornements, qu'il venait de donuer Tétotle à sa femme., an momeut où elle s'hélait assise dans sa voiture ; qu'il Pavait mise lut -même dans ses cheveux^ au-dessus du croissant, sa parure ordinaire , et qu'elle ne Tavait pas encore vue ! « C'est un talisman j saûs doute , repartit madame de Serrant ■ car on peut croire que c'est votre étoile qui vous préserve du croissaiiL »

Madame de La Vaupalière n'est plus de la première jen- Desse , mais elle a une physionomie agréable , de la douceur y de r esprit , et une sorte d'ingénuité dans le caractère qui la rend très-piquante* tout c^la compose une fort aimable personae. Elle s'est trouvée, il y a quelque temps, dans un plaisant embarras , dont elle s*est tirée d*une manière singulière. Se promenant à eh e: val , elle rencontra la chasse du roi , et elle aperçut le roi, à cheval aussi, qui s'avançait vers elle. Alors ne sachant pas si une femme, en amassone, doit ou non Ôter son chapeau au roi, lorsqu'il vient lui parler, elle fut dans une cruelle perplexité ^ craignant de manquer de respect ou de faire une chose ridicule. Cependant le roi s'approchait, il fallait prendre un parti. Dans cette extrémité , elle imagine d'à ter son chapeau^ de la tenir un peu en l'air de la main droite, et de l'autre de se gratter doucement la tête, a Car, dit'^lle en contant cette histoire, je raisonnais de cette manière : si je dots oter mon chapeau , il est ôté ; si Tétiquette, pour une femme h, est de le garder , le roi pourra croire que je ne le tiens que pour me gratter la tête, pour rajuster mes cheveux, etc. >t Le roi s'arrêta

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près d'elle quelques minutes; comme elle était dans une attitude très-gênante, elle trouva qu'il lui parlait bien longtemps, et elle fut extrémisment soulagée lorsqu'il la quitta.

M. de Pont, intendant de Moulins, était amoureux de madame de Montesson, ma tante, qui ne s'en doutait pas; il était son ami depuis plusieurs années, et il ne lui avait jamais la»sé MNqiçQmier ses sentiments. Un soir, se trouvant tête à à tête avec elle , 3 hn fut impossible de se contraindre plus longtemps ^ et, sans aucune préparation, il se jeta à ses genoux en lui disant les choses du monde les plus passionnées. Cette brusque déclaration parut ridicule à madame de Montesson; elle aima mieux en rire que de se fâcher contre un ami qu'elle estimait. Elle tenait un écran, et en plaisantant elle en donna un petit coup sur le visage de M. de Pont; mais le petit clou d'épingle qui attachait le manche de l'écran au carton s'enfonça et s'accrocha au nez de M. de Pont, de manière que cet écran resta collé sur son visage, comme un masque; car madame >ie Montesson l'avait lâdié en riant aux éclats. Dans cet instant quelqu'un entra; les rires de madame de Montesson redoublèrent, et M. de Pont, profitant de son malheur, sans être vu, se leva précipitamment avec l'écran sur son visage et prit la fuite en l'emportant; il ne le décrodia que dans l'antidiambre. Le tiers qui avait interrompu le tête-à-tête, n'ayant pas vu le visage de M. de Pont, ne sut pas son nom ce jour-là; madame de Montesson ne voulut pas le dire ; mais M. de Pont fut trahi par la profonde égratignure qu'il avait au nez, qu'A conserva plusieurs jour, et qui le fit reoonnattre.

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Deux hommes que je connaissais viennent de se tuer avec ime réflexion qui fait horreur. L'un était un peintre en miniature, qui avait du talent; il se nommait Mellî. II avait commencé mon portrait il y a trois mois, et, n'ayant pas le temps dé lui donner des séances , je lui avais laissé cette ébauche, à laquelle je ne pensais plus, lorsqu'il m'écrivit qu'il allait faire un grand voyage ^ et pour me demander de finir mon portrait. Je lui donnai trois séances ; il n'en fallait plus qu'une ; je lui indiquai uû jour assez éloigné. Il me dit qu'il voulait absolument partir avant ce jour-là , qu'il avait déjà retardé pour moi son départ, qu'il ne pouvait plus le di£férer. J'insistai vivement, et il céda après une longue résistance ; il finit mon portrait, qu'il me laissa, et le lendemain il se tua. L'autre était un homme de cinquante ans, très-instruit , qui avait beaucoup voyagé, qui était lié avec plusieurs gens de lettres, entre autres avec l'auteur des Druides ^ chez lequel il logeait, et avec Dorat, qui me l'avait fait connaître. 11 s'appelait M. de l'Orme. Quoiqu'il eût quelquefois une conversation assez intéressante, lorsqu'il parlait de ses voyages , il ne me plaisait pas , parce qu'il était philosophe, et, à mon avis, il n y a rien de si ennuyeux qu'un philosophe vieux et triste , qui n'a pas infiniment d'esprit. Les lieux communs philosophiques sont insoutenables; on ne supporte pas des maximes qui sont à la fois fausses^ dangereuses et triviales. Cependant je ne sais pourquoi ce pauvre M. de l'Orme avait une sorte d'amitié pour moi ; il m'en a donné une singulière preuve. Quelques jours avant sa mort, il vint me proposer de lui faire une rente viagère de quinze mille francs d'argent comptant qu'il voulait me remettre ; je le remerciai , et je lui offris de lui faire placer cette >omme sur le Palais-Royal. Il me dit qu'U désirait ne la donner qu'à moi : je persistai dans mon refus. Le lendemain il m'écrivit pour me faire la même proposition pour mon frère ou pour ma mère. Cette offre fut encore rejetée ; je n'entendis plus parler de lui, et trois jours après il se tua. On trouva dans

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son secrétaire cette somme de quinze mille francs qu'il avait eu tant d'envie de me laisser.

On dit toujours que la mémoire nuit à Fesprit ; je ne connais rien de plus faux que cette maxime , car assurément on ne veut pas dire que la lecture méditée de tous les chefs-d'œuvre écrits dans les langues anciennes et modernes puisse gâter l'esprit. Mais il est vrai que, si ces belles choses ne laissaient qu'un souvenir vague et confus, que le germe des idées qu'on avait admirées, on parviendrait à prendre ces réminiscences pour ses propres conceptions; on travaillerait sur ce fonds d'emprunt, et, plagiaire de bonne foi, en s'enorgueillissant d'un mérite imaginaire, on affaiblirait ou l'on dénaturerait des idées originales et sublim^. Ce malheur si commun ne vient que du défaut de mémoire; mais, quand on se rappelle nettement tout ce qu'on a lu d'important, l'esprit s'agrandit, parce qu'il ne s'attache qu'à recueillir ce qui a pu rester dans les champs déjà moissonnés ou à découvrir par tant de routes ouvertes de nouveaux points de vue. Le génie est un noble don de la nature ; il ne s'enrichit d'aucune dépouille : rayon immortel de ia suprême puissance , il n'est grand que parce qu'il est pur; ii n'envahit rien : il est créateur.

Plus on a d'esprit et d'imagination , plus il est utile d'avoir de l'instruction et de la mémoire ; si l'on en manquait , on devinerait au lieu de créer, on n'épuiserait son génie que pour trouver des choses déjà connues ; on inventerait sans gloire, on paraîtrait commun à proportion de ia facilité qu'on aurait de se rencontrer avec les auteurs distingués par la justesse de lemr esprit. Ainsi il est donc bien faux que la mémoire nuise à l'esprit .

11 me semble que, lorsqu'on veut devenir auteur, il faudrait savoir tout ce qu'on a dit d'intéressant , de bien ou mal , pour .

ne pas répéter, ou pour tâcher de développer mieux, et afin de connaître aussi ce qui reste à dire de nouveau , et pour tout cela U est nécessaire d'avoir une très-belle mémoire. J'ai remarqué que tous les auteurs véritablement profonds et originaux avaient une vaste érudition, c'est-à-dire une grande mémoire, tels que Montaigne, Bossuet, Pascal, Montesquieu , Buffon, etc.; tandis qu'au contraire ceux qu'on accuse d'avoir peu d'idées originales ont fort peu lu , et n'ont lu que très-superficiellement. On pourrait là-dessus citer quelques exceptions, mais elles sont rares.

Voici un trait d'enfant qui m'a paru plaisant. M. le duc de Montpensier (1) , qui n'a pas quatre ans, est d'une si grande faiblesse qu'il tette encore et qu'il n'a jamais marché sans être tenu par ses lisières ; ce qui me paraît d'autant plus singulier qu'il est dans un appartement matelassé, où il pourrait se heurter et tomber sans se faire le moindre mal. Aujourd'hui, à ma prière , sa gouvernante a bien voulu le mettre debout au milieu de sa chambre et l'y laisser tout seul. L'enfant, accoutumé à être tenu par les lisières par deux femmes de chambre, est resté stupéfait et immobile en se trouvant dans cet effrayant isolement. Nous l'avons invité à s'avancer vers nous. Alors il a mis ses mains derrière lui pour chercher ses lisières , et, les saisissant , il les a ramassées en avant en étendant les bras, et les tenant avec force, dans l'intention de se conduffe lui-même, et, rassuré par cette prudente précaution, il s'est approché de nous d'un pas assez ferme. La première éducation de ces jeunes princes est si molle qu'elle prépare beaucoup de peine à ceux qui seront chargés de l'achever.

<l) Frère du Roi Louis-PhiUppe, et mort bien des années avant lai.

Je ne connais point de femme plus intéressante et plus estimable, sous tous les rapports, que madame de Boulainvilliers ; ^e est épouse irréprochable, bonne mère, bonne amie. Toutes ces qualités sont solides, parce qu'elles ont pour base une piété sincère. £lle a de l'esprit, de la finesse et un cœur excellent. Je rencontrai chez elle un jour une jeune personne qui, sans être jolie, avait une tournure agréable ; elle parlait à madame de Boulainvilliers avec une expression de reispect qui me fit connaître que madame de Boulainvilliers était sa bienfaitrice^ Quand cette jeune personne fut partie, comme je me trouvais seule avec madame de Boulainvilliers, je la questionnai à ce sujet ; elle me conta l'histoire suivante. Un soir qu'elle se promenait près de sa maison de Passy, elle aperçut un petit garçon de dix ans , bien déguenillé, qui portait sur son dos une petite fille de six ou sept , qui paraissait être fort malade. Ces enfents demandaient l'aumône. Madame de Boulainvilliers, toudiée de ce spectacle, les interroge; elle apprend qu'ils sont orphelins, n'ont point d'asile, et que leur père venait de mourir à l'Hôtel-Dieu. « Et que faisait votre père? demanda-t-elle. — Oh! rien, car il était gentilhomme. — Gentilhomme? — Oh! oui : il nous l'a dit trois jours avant de mourir. — Et qui prend soin de vous? — Personne, depuis la mort de notre père. . — Eh bien! suivez-moi. » Les enfants ne demandèrent pas mieux. Madame de Boulainvilliers les emmène diez elle , les £ait habiller et les garde trois semaines. Durant ce temps, d'après les renseignements qu'elle reçoit d'eux, elle fait faire à l*Hôtel-Dicu des informations sur leur père ; elle apprend avec surprise qu'il avait la croix de Saint-Louis, et elle voit avec plusd'étonnement encore, sur son extrait mortuaire, qu'il s'appelait yalois. Cependant elle met les deux enfants en pension; elle fait des înformations.sur leur famille pendant deux ou trois ans, sans succès. Au bout de ce temps, elle acquiert quelques lumières, et finît par découvrir avec certitude , me dit-elle, que ces deux enfimUf»* ^aots d'un bâtard

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de Charles IX. Elle avait mis la petite fille en apprentissage , elle la retire à cette époque et la place dans un couvent (c'est cette même jeune personne que j'avais vue chez elle); elle donne des maîtres au petit garçon , qu'elle fait appeler le chevalier de Valois. Ce jeune homme a aujourd'hui dix-sept ans. Madame de Boulainvilliers, voulant le faire entrer dans la marine , me demanda de faire quelques démarches en faveur de ce jeune homme, qui est un très-bon sujet. iNous avons réussi ; il vient d'être placé (1). Ce qui me frappe le plus dans cette étonnante histoire, c'est la discrétion de madame de Boulainvilliers , qui a conduit si mystérieusement toute cette bonne action pendant sept ou huit ans , sans en dire un seul mot à ses amis les plus intimes; et elle ne m'en a parlé que parce qu'elle a cru que je pouvais, dans cette occasion , concourir à compléter sa bonne œuvre. Voilà comme les vraies dévotes font le bien, et madame de Boulainvilliers, femme d'un homme très-riche, mais qui ne prodigue pomt du tout l'argent, n'a qu'une pension de quatre mille francs pour son entretien ; elle vit dans le grand monde; elle est mise convenablement; et, avec une pension si modique , elle trouve le moyen de faire de telles actions! Que l'économie de la charité est ingénieuse! combien elle donne de ressources!

J'ai connu dans le monde deux saintes dont je me rappellerai toujours le souvenir avec une profonde vénération : l'une était mademoiselle de Montesson, belle-sœur de ma tante; elle est morte à soixante-quinze ans, et n'a vécu que pour Dieu et pour les pauvres. Elle avait trente mille livres de rente , ne

(I) La sœur du Jeune homme a été, depuis, cette madame de Lamotbe, al fameose par rétrauge et malheureuse histoire du collier.

( Noie de Vauteur,}

DE BfÀDAME DE-GENLIS. 189

s'en réservait pas six, et donnait tout le reste aux infortunés. Prier Dieu, soigner des malades, délivrer des prisonniers, faire élever des orphelins, donner aiix pauvres , voilà toute sa vie. On ne fait pas un roman de cela ; mais quelle belle histoire ! Je ne Fai jamais vue qu'à la mort de son frère. Elle n'allait point dans le monde , elle ne cultivait pas les gens heureux ou qui paraissaient l'être; la compassion seule pouvait lui donner de l'activité. Le malheur fut un aimant pour elle; il l'attirait et la fixait!... Je tiens ces détails de ma tante, qui ne parle d'elle qu'avec admiration.

Mon autre sainte fut mademoiselle de Sillery ; j'ai beaucoup vécu avec celle-là, parce qu'elle logeait chez son frère, M. de Puisieux. C'était un ange sous tous les rapports ; elle était, par son esprit et son caractère , extrêmement aimable. Elle avait trente-six mille livres de rente ; logeant. chez son frère, et passant huit mois de l'année à Sillery, elle n'en dépensait pas dix : le reste appartenait aux pauvres. Elle revenait de Sillery tous les ans avec deux ou trois petits orphelins qu'elle emportait dans sa voiture et qu'elle mettait en apprentissage , et l'on n'a découvert que dans sa dernière maladie, et après sa mort, que, sans compter ses aumônes journalières , elle donnait par an environ douze mille francs de pensions réglées à des vieillards, des infirmes, etc. Elle avait le plus tendre attachement pour son frère ; elle le veilla jusqu'à son dernier soupir , et le saisissement et la douleur la conduisirent elle-même au tombeau peu de jours après.

n faut convenir, à la gloire des lettres, que ceux qui les cultivent avec application et succès sont, en général, moins vindicatifs et moins haineux que les autres hommes. Ils disputent entre eux trop souvent avec la grossièreté, tout l'emportement de la colère, de l'orgueil blessé ; mais il n'est pas rare àb

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les voir ensuite se réconcilier avec sincérité. Leur amour-propre est très-délicat et très-irritable ; néanmoins il semble qu'il n'ait qu'un premier feu^ et que la réflexion, ou, pour mieux dire, le charme de l'étude, en amortisse tous les ressentiments. La haine personnelle envenime le cœur : il y a toujours de l'atrocité dans ses desseins ou dans ses désirs ; les haines littéraires n'ont point cette véhémence et cette férocité, et, à moins de noirceurs particulières dont on a vu peu d'exemples, elles ne détruisent ni l'humanité ni l'estime. Un bon écrivain est piqué plutôt qu'irrité d'une critique injuste ; quand il a répondu , il se croit vengé, il n'y pense plus; et si son ouvrage est accueilli du public, le pardon des injures ne lui coûte guère.

On a remarqué que, dans le parlement d'Angleterre, ce sont 'les mauvais orateurs qui conservent une véritable rancune contre leurs adversaires ; il en est de même parmi les auteurs: ceux qui sont dépourvus de talents sont quelquefois implacables ; tous les traits lancés contre eux ont porté. Dans la carrière littéraire on n'opprime point un mérite supérieur ; on n'y peut immoler que les sots : ceux-là sont donc très-excusables lorsqu'ils se montrent vindicatifs; le grand tribunal d'appel n'existe pas pour eux ; ils savent que le public ne cassera point les arrêts dont ils sont les victimes, alors même que la sentence •est injuste.

Ce n'est point le génie qui attire des persécutions ; mais il faut admirer la Providence, qui a réglé que celui qui fait un pernicieux usage de ses talents aura toujours lieu de s'en repentir. La véritable gloire fut souvent funeste aux héros ; elle ne l'est jamais aux écrivains ; elle ne leur suscite que de petites contradictions qui ne sont, au vrai, que des tracasseries puériles (1).

(I) L'auteur écrivait ceci avant la Révolution , et tout ce qu*on a vu depuis ne prouve rien contre ces réflexions. On ne peut Juger sainement les hommes que dans les temps calmes et dans le cours ordinaire de la vie.

Si J.-B. Rousseau n'eût jamais profané ses talents par d'infâmes épigrammes, on ne l'aurait point accusé d'avoir composé les couplets qui causèrent sa perte ; mais M. de Voltaire, avec tout son crédit, ses nombreux partisans et ses intrigues, n'a pu, dans aucun moment , affaiblir la gloire de ce grand poëte ; il eut beau calomnier Fréron, ce dernier, dans ce temps même, passa toujours pour être un excellent critique. Si M. de Pompignan eût eu plus de goût et plus de grâce dans l'esprit, Voltaire n'aurait pu le tourner en ridicule. Au reste, toutes ces moqueries ne tombaient, en général, que sur la personne de M. de Pompignan ; elles n'attaquaient point ses écrits. .

Jamais la seule flatterie n'a fait naître un véritable attadiement, et les critiques littéraires ne peuvent inspirer qu'une haine superficielle et momentanée : ce qui n'affecte point Pâme ne peut inspirer une haine profonde. Il résulte de tout ceci que le cœur est délicat et plus sensible que l'amour-propre : c'est âne vérité qui honore la nature humaine ; malheur à ceux qui ont employé tout leur esprit à la combattre ! Je trouve à l'appui de cette opinion beaucoup de traits frappants dans lliistoire des littérateurs anglais ; en voici quelques-uns.

Blackmore fut l'auteur d'un poëme intitulé /!e Prince Jrthtar^ qui eut un grand succès dans ce temps Dennis, célèbre orîtique, fit une satire sanglante de cet ouvrage, ce qui n'emp^to pas Blackmore de devenir par la suite son ami, et d'écrire que Denm's était égal à Boileau pour la poésie et supérieur à lui pour la critique.

Spence fit une critique écrite avec politesse, mais très-détaillée, contre V Odyssée de Pope. Ce dernier trouva cet ouvrage si bien fait qu'il désira en connaître l'auteur; il se lia avec lui de la plus intime amitié, et, dans la suite, par son crédit et par ses amis, il contribua mfiniment à l'avancement de sa fortune.

Antony Collins, qui fit un si mauvais usage de ses talents, possédait une fort belle bibliothèque ; on réfuta tous ses ou* ▼n^ges, enpcouvant qu'il faisait de fausses citations : stratagème

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si souvent employé par nos philosophes irréligieux. Non-seulement Gollins n'était point irrité de ces critiques, mais il ne refusait jamais de prêter ses livres à ceux qui ne désiraient les avoir que pour réfuter ses ouvrages.

L'histoire dit que le fils de Grésus, né muet (sans surdité) , prit subitement l'usage de la parole en voyant son père près d'être frappé par un soldat ennemi, et qu'un puissant effort de la nature déliant tout à coup ses organes il s'écria : Soldat, ne tue point Crésus!... J'ai été témoin dans mon enfance d'une chose à peu près semblable, et qui m'a tellement frappée, quoique je n'eusse alors que sept ans, qu'elle est restée parfaitement présente à ma mémoire.

La comtesse de Sercey, ma tante , conduisit aux eaux de Bourbon-Lancy son mari , tombé en apoplexie et paralytique de la moitié du corps. Il était depuis deux mois aux eaux, et toujours dans le même état, dans son lit, privé de la parole, ne donnant aucun signe de connaissance , ne pouvant faire le moindre mouvement de son bras droit, ni même soulever la main de ce côté, lorsque ma tante reçut une lettre de M. de Chézac, commandant de la marine (nous étions alors en guerre avec l'Angleterre), qui lui faisait le détail d'une action extrêmement brillante du jeune Sercey, âgé de seize ans, qui servait dans la marine (1). Dans un combat, il s'élança le premier à l'abordage, et, malgré plusieurs blessures, il fit des prodiges de valeur. Le vaisseau ennemi fut pris, et, le combat fini, on

(I) Ce Jeune homme, qui donnait de si belles espérances, mourut deux ans après. L'un de ses frères , engagé dans la même carrière dès Tâge de dix ans, a montré le même courage et le mérite et les vertus que les années peuvent seules développer.

(Note de Vauteur. l

questionna le jeune Sercey pour le panser, parce qu*il était couvert de sang. Je crois , dit-il, que c'est le sang des Jnglais, car je n'ai rien senti. C'était bien le sien : il avait trois blessures, mais qui n'étaient pas dangereuses. Sa mère reçut, avec la lettre de M. de Chézac, un billet écrit de la main de son fils. Madame de Sercey, pensant qu'il n'était pas impossible que son mari eût conservé une sorte de connaissance intérieure, résolut de lui lire ce détail. Il y avait dans la chambre sept ou huit personnes; j'étais dans ce nombre. On ouvre tous les rideaux , on entoure le lit. Je me mis à genoux sur un tabouret, au pied du lit, les yeux attachés sur le malade, qui parut ne faire aucune attention à to]jt ce mouvement. Mais quand ma tante , se plaçant à son chevet , eut prononcé le nom de son* fils, en lui disant que cet enfant (qu'il chérissait particulièrement) s'était couvert de gloire, une émotion très-marquée se peignit sur son visage ; il regarda fixement madame de Sercey, qui lut alors à haute voix, et en prononçant doucement , la lettre de M. de Chézac. Lorsqu'elle eut fini, on vit deux larmes couler sur les joues du malade , et, au même instant, soulevant ce bras immobile et glacé depuis trois mois , il joint ses deux mains, les élève vers le ciel en s' écriant distinctement : O mon Dieu!... Tout le monde fondit en pleurs. On crut le malade guéri ; mais ce miracle de la sensibilité ne fut produit que pour donner à ce tendre père une dernière jouissance* paternelle ; sa dernière lueur d'intelligence fut un mouvement passionné de joie et de gratitude pour l'Être suprême. Il recouvra toute son existence durant quelques minutes, il ne la reprit plus, et il mourut peu de mois après. J'ai décrit cette scène à an peintre, il y a deux ou trois ans, et on en a fait im tableau qui la représente assez fidèlement (1).

(I) Ge petit tableaa est entre les maius de madame de Valence, ma fille.

Note de t auteur,)

194 MÉMOIBES

Mademoiselle Bagarotti,ramie de madame la princesse de Ck)nti, vient de mourir; elle a laissé beaucoup de dettes; son bien et son mobilier n'ayant pu suffire pour les acquitter, il restait quarante mille francs dont les créanciers se trouvaient frustrés. Madame la princesse de Gonti, ne voulant point que la mémoire d'une personne qu'elle a aimée soit souillée d'une telle tache, s'est engagée avec les créanciers à payer cette somme entière de quarante mille francs , et, pour en acquitter sur-le- «hamp une partie , elle a vendu quelques diamants. Cette action est d'autant plus belle que madame la princesse de Gonti «st la moins ridie de toutes les princesses ; on peut même dire qu'elle est très-pauvre pour l'état que son rang l'oblige à tenir. Geci me rappelle un mot touchant. M. *** était au lit de la mort ; son ami intime, l'abbé de Lescar, le vit très-agité, et, le pressant de lui confier ce qui l'inquiétait, M. *** lui avoua qu'il avait beaucoup de dettes et qu'il croyait que son bien ne suffisait pas pour les acquitter. « £h quoi ! lui répondit l'abbé de Lescar, peut-on craindre de mourir insolvable quand on laisse après soi un ami qui a de la fortune?.. » £n effet, après la mort de M. ***, l'abbé de Lescar paya toutes les dettes , qui montaient à cinquante mille francs.

Que signifie cette phrase : // est dans sa destinée d'être ou d'éprouver telle chose ? Cela s'explique tout naturellement : notre caractère fait notre destinée. Les personnes communes n'ont point, par cette raison, de destinée ; elles appartiennent au hasard. Une femme jolie, spirituelle, et qui a de l'originalité dans les idées, doit avoir une vie remplie d'événements extraordinaires Si elle joint à cela de la souplesse , si elle peut se résoudre à cultiver les gens qui l'ennuient ou qu'elle méprise, si elle ne préfère pas ceux qui lui plaisent à ceux qui lui peuvent

DE JftADAME DE GENLIS. 195

être utiles, sa destinée sera aussi brillante que singulière. Un hoinnie qui a du génie, du courage, une volonté ferme et de la persévérance, doit toujours réussir; on peut dire : il est dans sa destinée de triompher de tout.

Le comte de Chabot, depuis duc et frère de M. de Jamac, a le plus grand succès auprès des femmes. On répète qu'il est impossible d'avoir plus d'esprit, plus de grâce et plus de séduction. Il n'est pas beau , il bégaie, il est toujours distrait ou sflencieux dans un cercle ; il ne parle jamais que tout bas, et presque tout ce qu'on dit ainsi aux fenmies leur parait fin et délicat , car alors on ne leur parle que d'elles. Dans la conversation générale, le comte de Chabot est absolument nul : il se chauffe, il baguenaude , il n'écoute pas ; mais il finit par aller s'établir auprès d'une femme, dont il s'empare pour toute la soirée. Il se met à table à côté d'elle, il ne voit qu'elle, et communément il a l'art de fixer sur lui toute son attention ; il faut en effet de l'application pour l'entendre et pour le comprendre : il dit à l'oreille de petites phrases coupées dont le sens n'est jamais clairement exprimé ; on veut deviner, on veut répondre dans le même langage. Ces dialogues énigmatîques ressemblent à ces conversations de bal dans lesquelles le masque réputé le plus aimable est toujours celui qui sait le mieux tourmenter et dérouter les gens qu'il attaque. Cette espèce de galanterie n'est, dans le comte de Chabot, qu'un simple jeu de coquetterie ; il I9 prodigue tour à tour à toutes les femmes à la mode; die est à tous les yeux sans conséquence, quoiqu'elle ait tourné beaucoup de tét^. Une jeune femme, après avoir causé tout bas deux heures avec le comte de Chabot, dit bonnement à son mari, sans lui donner d'ombrage, que le comte de Chabot a été charmant. Il est singulier d'établir de la sorte un téte-à-téte

196 MBMOIBBS

au milieu d'un cercle, sans que personne le trouve mauvais ^ et il n'est pas maladroit de se faire ainsi, à la sourdine , une réputation d'esprit et d'agrément, sans faire de frais dans la société et même en paraissant la compter pour rien. Mais le comte de Chabot n'efface personne, il ne brille jamais au grand jour, il ne plaît qu'à l'écart, et, dans le monde, les choses qui ont de l'éclat sont presque les seules qu*on envie.

Madame de *** n'a jamais d'elle-même porté un seul jugement ; ce n'est point par modestie, mais c'est par une incapacité si absolue qu'elle ne peut se faire illusion à cet égard , quoiqu'elle ait l'espoir de le cacher aux autres. Elle a un ton sentencieux et tranchant; elle répète affirmativement ce qu'elle entend dire aux gens qui passent pour avoir de l'esprit. Sa confiance n'est- jamais fondée que sur la réputation; nul être au monde ne pourrait l'obtenir personnellement. Il en est ainsi de son amitié : elle n'aime point, ne^'attache point; elle ne recherche que ceux qui sont le plus recherchés dans la société. Sa politesse pourrait donner à un étranger l'idée la plus exacte de la considération des individus qui composent le cercle où elle se trouve. Elle est cérémonieuse avec les personnes d'un rang élevé, elle applaudit les beaux-esprits, elle fait des avances aux femmes à la mode ; quant aux gens simples et réservés , qui n'ont, ni éclat , ni renommée , elle ne les écoute pas , ne les regarde pas ; elle ne daigne pas les entrevoir. Enfin elle est toujours éblouie du mérite faux ou vrai , lorsqu'il est reconnu ou prôné, et jamais elle n'aura la gloire et le plaisir si doux de le découvrir quand il est timide et sans prétention. Ce caractère-là est bien commun dans le grand monde , et j'avouerai que je n'en connais point de plus haïssable.

Combien on a fait de tort à la société , combien on a gâté de caractères , en se moquant de tant de qualités précieuses , si utiles dans le commerce de la Tie ! J'entends répéter universellement que ies gens méthodiques sont insupportables. Et pourquoi? parce qu'ils poussent jusqu'au scrupule Tordre et l'exactitude; qu'ils répondent avec précision quand on leur écrit ; qu'Us ne manquent jamais im rendez-vous et y arrivent toujours à l'heure indiquée; qu'ils ne perdent rien de ce qu'on leur confie , qu'ils n'oublient rien de ce qu'ils ont promis , et que l'on peut compter fermement sur leur parole. Pour moi , j'aurai toujours Vindulgence de supporter ces gens-là, et j'avoue qu'au contraire je ne m'acconmiode point du tout deces gens occupés , affairés et distraits , qui ne portent dans les affaires et la société que de la négligence , de l'inexactitude et de l'oubli. Je veux bien croire que de tels défauts sont des preuves incontestables de génie et qu'ils n'appartiennent qu'aux esprits supérieurs ; mais j'ai \ar petitesse d'aimer la probité dé* licate et minutieuse , l'ordre et la sûreté jusque dans les détails journaliers de la vie.

Hier au soir, le comte d'Osmond, entrant dans le salon da Palais-Royal en sortant de l'Opéra , voulut conter une histoire ; mais , par l'effet de sa distraction ordinaire , il s'arrêta tout court, parce qu'il ne put jamais se rappeler le nom du prindpal personnage. « Cest , disait-il , un homme que nous^ connaissons tous ; c'est le mari de madame de Canillac. 11 est inou! que j'aie oublié son nom. Aidez-moi donc. Vous riez!..» Vous savez, j'en suis sûr, de qui je veux parler... » Au lieu de lui répondre on éclatait de rire. Après l'avoir bien impatienté, on lui apprit enfin que le mari de madame de Canillac s'ap* pelle M. de Canillac. Alors il conta l'histoire que void.

198 MÉHOIBES

M. de Canillac, Toulant venir souper au Palais-Royal , traversait le théâtre de TOpéra, et s'étant accroché, je ne sais «ornment, à une coulisse, il a été totalement décoiffé. Il s'est «crié que cet accident le désolait, parce qu'il n'osait se présenter en cet état chez madame la duchesse de Chartres. Làdessus Larrivée, qui était encore en habit d'Agamemnon, s'est avancé en disant qu'ayant jadis été perruquier il n'avait pomt oublié son premier métier, et qu'il allait racconunoder cette coiffure en désordre. En effet il l'a retapé, repoudré à blanc, et coiffé à ravir, sans se donner le temps de quitter son «uperbe costume. M. de Canillac , ainsi frisé de la main du roi des rois de la Grèce, est arrivé triomphant; tout le monde l'a «ntouré; on ne regardait que ses cheveux, et jamais les plus belles coiffures de Gardanne (1) n'ont reçu autant d'éloges.

Aujourd'hui, à trente ans, je suis entrée dans un couvent cloîtré (Belle-Chasse), pour y passer quatorze ou quinze ans, consacrée à des devoirs qui occuperont toutes les heures de mes journées; de sorte qu'il faudra prendre sur mon sommeil pour me livrer à mon goût pour écrire. Quant à la musique , je la cultiverai en l'enseignant. Du moins j'ai fait quelques beaux voyages avant de m'ensevelir ici ; j'ai été dans quelques parties de l'Allemagne, dans toutes les provinces de la France, en ISuisse , en Hollande , en Italie. Je regrette bien de n'avoir pu aller en Espagne, en Portugal, en Angleterre ; mais je trouverai le moyen de faire ce dernier voyage. Je n'ai point parlé de mes voyages dans ce livre de Souvenirs^ parce que j'en ai fait 4es journaux particuliers.

(I) Perruquier alors à la mode.

{îioiedeVauUwr^

DB If ADAME DE GENLIS. 109

Je connais on homme (M. Gillier) qui a reçu trois soufflets , et qui a tué les trois hommes qui , à différentes époques , les lui avaient donnés. M. Gillier était militaire ; il a servi longtemps , et vaillamment, dans Tlnde. II a une taille d^Hercule , et il n'est pas querelleur.

On dît que les lieux communs^ les maximes, les opinions proverbiales , etc. , ne sont devenus des lieux communs que parce que ces espèces de sentences sont remplies de bon sens, de justesse, et souvent de profondeur. Cela est vrai pour un très-grand nombre de proverbes et d'adages vulgaires; cela est (aux pour une partie des lieux communs les plus répandus, et surtout pour ceux qui ont été créés dans des temps d'orage et de corruption. Les temps de la Ligue, de la Frond» et de la dernière Régence ont dû produire de pernicieux lieux communs. Les factieux et les scélérats s'autorisent par des discours et des sophismes plus ou moins séduisants ; on en retient quelques phrases spécieuses; ces phrases sont citées, elles passent de boudie en bouche, eUes deviennent proverbes, et malheureusement elles restent. De mauvais ouvrages sont réfutés et tombent dans l'oubli en perdant leur réputation; des proverbes peuvent vivre toujours sans honneur : la gloire n'est pas néceœaire à leur immortalité; la seule habitude les éternise. Cependant, ce sont les lieux communs qui gouvernent les trois quarts de la société; ils font toute l'mstruction des ignorants, toute la morale des gens sans principes, tont l'esprit des sots et d'un grand nombre d'auteurs, de journalistes, etc. Ils se glissent avec une égale facilité dans les palais et dans les diaumières; ils ont une autorité sans éclat , mais soutenne'et puissante. Attaquer cette puissance sourde et populaire, œ codedandestîn qui se trouve si soovp^

200 MÉMOIBES

diction avec les vues saines et profondes des grands législateurs, ce serait certainement un utile emploi de la raison.

Le lieu commun le plus reçu est celui-ci : que nui n'est res^ ponsable de ce qu'il écrit dans une lettre j parce que le secret des lettres est sacré.

Toutes les fois que l'on voudra établir égalité de procédés entre les chefs et les sujets d'un État , on tombera dans des erreurs absurdes. Le secret des lettres est sacré entre particuliers; on commet une insigne bassesse quand on viole ce secret pour satisfaire sa curiosité ou ses passions particulières; mais , dans les chefs qui nous répondent de la sûreté publique , • cette même action n'est qu'une surveillance nécessaire, et d'autant moins susceptible d'être censurée que tout le monde sait qu'elle s'exerce. Celui qui s'expose à ce danger ne doit être surpris ni de la découverte de son délit, s'il a écrit des choses coupables , ni de sa punition; il savait qu'on intercepte des lettres , qu'on les ouvre à la poste , et qu'on arrête des courriers particuliers, pour peu qu'ils paraissent suspects.

Il y a environ six mois que l'on vola ici la valeur de dix mille francs d'argenterie, pendant que nous étions au Raincy, où nous ne passâmes qu'une journée. II m'a été impossible de découvrir l'auteur de ce vol , ni même de pouvoir former un soupçon à cet égard. Hier, M. le curé de Saint-Eustache me fit demander à me parler en particulier : c'était pour m'annoncer qu'il me rapportait la restitution du vol. Nous sommes à la fin du carême, et le voleur a voulu faire ses pâques. Si, au lieu d'avoir été élevé dans la religion catholique , il n'eût connu que la religion des philosophes , il aurait pensé, comme Figaro , que ce qui est bon à prendre est bon à garder. Deux hommes ont apporté dans ma chambre la caisse qui contenait

Targenterie. M. le curé de Saint-Eustache a désiré que la restitution fût vérifiée en sa présence. On avait effacé toutes les armes, rompu quelques cuillères et ployé en deux trois plats ; mais tout s'y trouvait , il n'y manquait pas une seule pièce.

Pai fÎEdt aujourd'hui une visite à madame Necker, et j'ai trouvé chez elle M. Vatelet et madame Le Comte. Il me paraissait plaisant de voir chez une femme très-austère ces deux vieux amants qui logent ensemble et qui sont toujours inséparables. Il faut avoir tout le courage philosophique pour oser produire ainsi sa vieUle maltresse de cinquante-cinq ans , trèsennuyeuse , très-bornée, qu'on a jadis enlevée à son mari pour vivre avec elle sans aucun mystère. Le pauvre M. Le Comte se consola en faisant du vinaigre et de la moutarde ; mais il est inconcevable qu'un tel scandale soit toléré dans le monde. Si madame Le Comte était bien spirituelle et bien brillante, on serait indigné de l'effronterie de ce commerce, on verrait un motif de passion qui rappellerait l'idée de ce désordre ; mais rien n'y fait penser; le vice bien froid, dénué de passion et d'à- • gréments , ne frappe personne; au grand jour même il reste obscur; il n'est vivement censuré que lorsqu'il excite l'envie par l'éclat des talents.

Tai été aujourd'hui à la Comédie-Française voir jouer Zaïre. Les jugements littéraires d'une femme très-ignorante sont sans conséquence; ainsi je dirai sans détour que cette pièce me paraît extravagante d'un bout à l'autre , et que le premier acte est bien mal écrit. La scène deuxième du premier acte, entre Orosmane et Zaïre , ne peut paraître belle que par Tillusion produite par l'admiral^le déclamation de Le Kain. Dans la pre-

S02 HSMOimBi

m [ère Bcèae, Zaïre a dit qu'elle aime^ qu'elle est aimée, qu'Orosmaue veut Tépouscr, et daM la seèue suivante Orosmaae fait sa déclaration et demande s'il caX aimé. D'ailleurs , dans une tîrade énormément longue adressée a sa maîtresse , qui a quinze ans , il parle de politique , et des califes, et de Mahomet, et de Bouillon^ et de Saiadin, etc. Que signtlient ces vers?

Tal cru, sur mee pf^Jeta, sur vous, sur mon arnoor» Devoir en muiitlman vous pMltF ittm détour^

Les musulmans u'out jamais eu ïa réputation d'être plus sincères que les autres hommes , et ^ comme je viens de le re* marquer, il lui a déjà parlé smi» défour sur tout cela , puisque Zaïre vient de confier à Fatime qu'il l'aime et veut l^é* pouser.

te& Soudan s qu'à genoux cet univers conlempTej ÏA'.UK u&agps, Ipursdrollg, ne sont point mon «xemple.

Peat-on dire que Ton ne prend poiot des usages et des droits pour exemple?

Il dit que l'univers est à genoux devant \m soudons, il Bgt sur ce trône, et il ajoute qu^l est

bfaitiT encan iocâttatad^UEi trdue gui Dbancelle^

L'univers n'est point à genoux devant im tel trdne.

Toiei des vers bien indignes de la décence et de la majesté de la tragédie, et par Tidée et par l 'expression :

It &Ma que noire loi ^ favorable aax plablft, Ouvre nrt cbAmp sans limïte il Dos vastes désirs ; Que Je ptïis, à mon ^re ppoiiguant mti len dresses , Bec«^oîr h met pltHJs Tencena de mn maf très ses; Et, tranquille au sérail, dîdani mes volonlés, Gouverupr ni on paysduaeiu ilei voluptés; Mais la UtOtleâie efit douce et «a suite est cruelle*

Dans ce dernier vers^ le mais est mal placé; il fallait pour le sans : la molasse est douce ^ mais sa suite ett erueik. H mt cn>irslt hat d'être aimé fAlblemeut.

DB UÀDAMB DE GENLTS. 20S

Ce Ters n'est pas français.

Je veiix avec excès vous aimer et voas plaire.

U a ^oulu dire : Je veux vous aimer et vous plaire à fexcè». Il est assez ridicule de déclarer que Ton ^eut plaire avec excès.

Et da Doead de rbymen Tétreinte dangereuse Me rend infortané 8*il ne vous rend heureuse.

Vétreinte dangereuse n'est pas une heureuse expression, et le dernier Ters renferme la plus lourde faute de langage ; il faudrait : me rend infortuné si elle ne vous rend heureuse. M. de Voltaire a fait la même faute dans Nanine :

De votre esprit la naïve justesse

Me rend surpris autant quHl m'intéresse.

U s'agit de la naïve justesse; il fallait donc : autant gu*e\\e m'intéresse.

Dans la scène troisième du premier acte de Zaïre , Nérestan dit :

Tarracbe des chrétiens à leur prison funeste; '

Je remplis mes serments, mon honneur, mon devoir ;

Il me suflit...

A-t-on jamais dit : Je remplis mes serments, je remplis mon honneur?

Si l'on fait jamais des commentaires sur les pièces de Voltaire , le grand Corneille sera bien vengé. Cependant le second acte de Zaïre est bien beau, et, malgré beaucoup d'invraisemblances , il y a im grand intérêt dans le reste de la pièce. En dépit des critiques les mieux fondées, Mérope, Àlzire^ Sémiramis, Mahomet paraîtront toujours des pièces très-théâtrales et très-brillantes, et Brutus^ à mon gré la meilleure de toutes, est on admirable ouvrage.

206 BOBHOIBSS

temps orageux et difficiles on ne peut se maintenir dans une place éminente que par les talents et les lumières (1).

M. Vatelet vient de mourir en frustrant ses héritiers et ses créanciers pour laisser tout à sa maltresse. Voilà les philosophes!... L'amour illégitime, ancien ou nouveau, est hideux dans un testament. Je voudrais que Ton ijétrit la mémoire de ceux qui font des testaments de ce genre.

Un homme qui mérite toute confiance me citait aujourd'hui un mot admhrahle d'un paysan. C'était à la campagne : un militaire d'un grade supérieur exigeait d'un fermier un travail qu'il n'avait pas le droit de lui prescrire ; le fermier refusant, le militaire lui dit : « Il faut faire ce que je désire, ou je vous donnerai vingt coups de hâton. — Monsieur, répondit le fermier d'un ton calme, je ne vous le conseille pas ; vous n'auriez pas le temps de les compter. » Que d'esprit, que de finesse et que de fierté dans cette réponse ! Le militaire ne répondit rien, et la vexation n'eut pas lieu.

On m'a conté que madame de Biron (2) se trouvait à la comédie hier, où le parterre était fort tumultueux. On jeta deux oranges dans sa loge ; et, comme dans ce moment M. de La Fayette entrait dans sa loge, elle lui présenta les oranges en lui

(I) Cette prédiction a été accomplie^ il a été depaii premier ministre, et, par son incapacité et sa présomption, il a beaucoup contribué à la Révolution, (lioie dé Vauteur.)

Ci) Duchesse de Lauzun.

DB MADAMB DE GBNLIS. * 207

disant : « Monsieur le marquis, voilà des fruits de la Révolution. »

Avec un bon cœur on peut bien naturellement s'attendrir sur les malheurs de ses ennemis ; mais il faudrait une grande perfection de caractère pour ne pas se divertir de leurs ridicules et de leurs sottises... Hélas ! j'en suis bien loin ; car j'avoue que j'ai été charmée du Prospectus que M. de Rivarol vient de publier de Son Dictionnaire de la langue française (1), et de son ÈpUre à sa maîtresse, mauvaise imitation de la jolie Épitre à Fanckon, de M. de Tressan. Voici quelques vers de rf pître de M. de Rivarol. Après avohr loué sa maltresse sur son aimable ignorance , il ajoute :

Tous qui ne connaissez de plumes qu'aux oiseaux, Vous qui m'offrez souvent l'aide de vos ciseaux Dans les difficultés que Tétude m'oppose, Ou quelques bouts de fil pour coudre mes propos ; Etc., etc.

Le poëte termine ainsi cette jolie pièce de vers :

Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit

Et c'est ce même auteur qui dit modestement : « Je sais qu'on. me trouve très-sévère en fait d'admiration; mais à qui la faute ? J'ai devancé mon siècle. »

Je crois que c'est Bacon qui a dit qu'avec un peu de phi* losophie on est incrédule, qu'avec beaucoup de philosophie on

(l) Détestable ouvrage que les Allemands reçurent si mal que l*autair, qui le donnait par souscripUon, n'acheva pias le premier volume.

iNotedêrautew.)

lOa uéHOînn

uroii ttml oe gue la religion uoiu enieigoe. n e ï\Mk iiupîtui u*out jMuaiH au iii véritable élévatkm d^iurae^ n pnt'uudeur d*eii(Nrit. lia août trèa-iuconaéqueots, irréfléefa» «i ab- |iorUi*4ula. Noua «eruuM toi^oura reli^eux quand nous sondenss hxm uutre oœur, quand noua noua rappelleroos nos actiou m^aaoua ul lauva réaultata, et quand noua »auroot cbserwtr <» \|ui )i0 paaae aoua uoa yeux.

V^e eeile paMe de la aageaae divine eat admirable : JugeziVH^j ifivi^m Hit*ti$^^t^MjHgéul C*eat qu'indépendamment du v^HH^Ur ^ue diMveut uoua inapîrer noa foutea noua ne pouvons lUM^ jug^^* é<)uit«dito4ueut aana tw Indulgenta pour les autres, ^ iNU luàM^ Wioïkii sAua reconnaître que tout ce que Dieu nous ^\<^'Vâl eiiit éuùuemoeut juate et aage, et que tout ce qu'il nous ikfe^ u ^ fiu'iu^^iMdeMee e( vanité. Ainai donc la foi naf- Ua tvH\)mur^de ré<)Milé de no&j^^twmeata aur notre conduite et !^ui luwi luu^uix 'lM^«g»&iiM^l^eiw«^ieiuftent de nos défauts, de u«.»c» \uvcicta«iM>si^;k8aiM«^ t'teiKwneiMfoileine^ ioi\iuiiii vi^c, ua\ yv»u\ UM^iue Ue eew\ qui ne jugent que d'àl>ivc» vUj» \ucci liuakùuiu ta \ef tu SkHxie donne la véritable prudviuv'. La pAudi'iKv du \kv etii san» pl»i ; elle s'applique à ^^ucAjuv^s .K'Uvuki ùiv^ewiL a SD deittetti dan:» nulle occasions. La t>AUsleu<v du su^o ii'eti'iKl îiui' UHkt» hk vie ; eMe est produite

VJiio UaiKUKk? l^»redulo pour croùre à la Providence?... quelle soit> daiki tous le^ii temp« , constater pijur des faits certaiiki et t'rappiiuts. ilidcuu de uvhis pourrait la reconnaître, <vtte IHwidiHKV di>iue, en retkx'hissaut ^iieuleujKmt auv suites de ses aetious bonnes et u^u\ aises. Is^ de nos jo^urs k*s f*uts eclat;mts ue uKuiquent pas ! . . Ku voîet un que j'ai recueilli ici, et dont les circonstances sont bien renKJurquables. l-a W oblige dans ce lieu (1) toute fille séduite^ près de de\iNMr mère , à faire sa déclaration en justice; cette fonii^||*i^||^oii con-

(I) Biemgartea. «a Suisscw

duit la fille dans un hospice, où elle est soignée avec la plus grande humanité ; elle ne quitte cet asile que six semaines après ses couches, et alors elle subit la plus étrange ignominie. Le bourreau vient la prendre en plein jour, la couronne de paille, et lui fait traverser toute la ville au milieu d'une troupe de polissons qui se rassen^lent autour de cette infortunée, et qui la poursuivent en lui jetant de la boue. Les huées, les insultes de tout genre l'accompagnent jusqu'aux portes de la ville ; là le bourreau lui donne trois coups de pied dans le derrière (tels sont les termes de la loi), et la met ainsi hors des portes de la vUle. Il est vrai qu'elle est maîtresse d'y rentrer le lendemain ; mais, après un tel traitement, on ne profite guère de cette permission. Ces malheureuses deviennent presque* toutes des filles publiques, ou bien elles sont forcées de mendier leur pain. Dans les commencements de mon séjour à Brèmgarten je fus témoin de cette scène odieuse, et je pensai que le crime le plus affreux, l'infanticide, devait être là plus commun qu'ailleurs. Environ six mois après, le premier magistrat de Brèmgarten (M. Honeggre), qui venait souvent nous voir, nous conta le fait suivant. La veille au matin, un riche fermier des environs , côtoyant la Beuss, vit sur les bords de cette rivière une botte de sapin retenue et fixée par une touffe de roseaux. Il s'approche, saisit la boîte, l'ouvre, et y trouve un enfant nouveau-né et mort ; il porte cette boîte chez le magistrat ^ où l'on inscrit la déclaration de ce fait. Une loi non moins étrange que celle dont j'ai rendu compte prescrit dans ce cas, au moment même, une visite de matrones chez toutes les jeunes filles de la ville, afin de découvrir, par un examen auquel chacune doit se soumettre, quelle est la coupable. Le bruit de cette visite se répand promptement dans une petite ville ; il parvient jusqu'à la coupable, qui, sans perdre un moment, quoiqu'elle filt accouchée le matin à six heures , s'échappe de la ville, au mois de février, et va se cacher dans les environs, du moins à ce que l'on supposait. Le rédt de M. Honewre finit

208 MEUOIBES

croît tout ce que la religion nous enseigne. Il est certain que les impies n'ont jamais eu ni véritable élévation d'âme, ni profondeur d'esprit, lis sont très^inconséquents^ irréfléchis et superficiels. Nous serons toujours religieux quand nous sonderons bien notre cœur, quand nous nous rappellerons nos actions passées et leurs résultats , et quand nous saurons observer ce qui se passe sous nos yeux.

Que cette parole de la sagesse divine est admirable : Jugez-vous y et vous ne serezpoint jugés! C'est qu'indépendamment du repentir que doivent nous inspirer nos fautes nous ne pouvons nous juger équitablement sans être indulgents pour les autres, et en même temps sans reconnaître que tout ce que Dieu nous prescrit est éminemment juste et sage, et que tout ce qu'il nous défend n'est qu'imprudence et vanité. Ainsi donc la foi naîtra toujours de l'équité de nos jugements sur notre conduite et sur nos mœurs. Tous nos malheurs viennent de nos défauts, de nos vices et de nos passions. L'homme parfaitement vertueux sera toujours sage, aux yeux même de ceux qui ne jugent que d'après des vues humaines. La vertu seule donne la véritable prudence. La prudence du vice est sans plan ; elle s'applique à quelques actions isolées et se dément dans mille occasions. La prudence du sage s'étend sur toute la vie ; elle est produite par des principes invariables.

Que demande l'incrédule pour croire à la Providence?... qu'elle soit, dans tous les temps , constatée par des faits certains et frappants. Chacun de nous pourrait la reconnaître, cette Providence divine, en réfléchissant seulement aux suites de ses actions bonnes et mauvaises. Et de nos jours les faits éclatants ne manquent pas !.. . En voici un que j'ai recueilli ici, et dont les circonstances sont bien remarquables. La loi oblige dans ce lieu (1) toute fille séduite, près de devenir mère , à faire sa déclaration en justice; cette formalité remplie, on con-

(I) BremgarteD, en Suisse.

duit la fille dans un hospice, où elle est soignée avec la plus grande humanité ; elle ne quitte cet asile que six semaines après ses couches, et alors elle subit la plus étrange ignominie. Le bourreau vient la prendre en plein jour, la couronne de paille, et lui fait traverser toute la ville au milieu d'une troupe de polissons qui se rassemblent autour de cette infortunée, et qui la poursuivent en lui jetant de la boue. Les huées, les insultes de tout genre raccompagnent jusqu'aux portes de la ville ; là le bourreau lui donne trois coups de pied dans le derrière (tels sont les termes de la loi), et la met ainsi hors des portes de la ville. Il est vrai qu'elle est maltresse d'y rentrer le lendemain ; mais, après un tel traitement, on ne profite guère de cette permission. Ces malheureuses deviennent presque* toutes des filles publiques, ou bien elles sont forcées de mendier leur pain. Dans les commencements de mon séjour à Brémgarten je fus témoin de cette scène odieuse, et je pensai que le crime le plus affreux, l'infanticide, devait être là plus commun qu'ailleurs. Environ six mois après, le premier magistrat de Brémgarten (M. Honeggre), qui venait souvent nous voir, nous conta le fait suivant. La veille au matin, un riche fermier des environs , côtoyant la Beuss, vit sur les bords de cette rivière une botte de sapin retenue et fixée par une touffe de roseaux. Il s'approche, saisit la boîte, l'ouvre, et y trouve un enfant nouveau-né et mort ; il porte cette boite chez le magistrat^ où Ton inscrit la déclaration de ce fait. Une loi non moins étrange que celle dont j'ai rendu compte prescrit dans ce cas, au moment même, une visite de matrones chez toutes les jeunes filles de la ville, afin de découvrir, par un examen auquel chacune doit se soumettre, quelle est la coupable. Le bruit de cette visite se répand promptement dans une petite ville ; il parvient jusqu'à la coupable, qui, sans perdre un moment, quoiqu'elle ffh accouchée le matin à six heures , s'échappe de la vflle, au mois de février, et va se cacher dans les environs, du moins à ce que l'on supposait. Le rédt de M. Honewre finit

HEMOIBES

Jà; Bû voici la suitti. Cette nialheurmise créature se réfugia Bur des montagnes couvertes de ueîge, à six lieues de Bretngarten. La ioï ordonnait de la poursuivre ; on la trouva mourante, on la rauieua a Brentgarteu* Tous les secours qui lui fureut prodigués la rendirent à la vie ; mais elie resta paralytique des deux jambes. On la mit m prison dans une tour hors de la ville, que nous pouvions apercevoir de nos fenêtres. A son premier interrogatoire elle avoua tout : elle conta que, dix mois auparavant, se trouvant seule au point du jour dans les champs, avee un homme qu^elle n'avait jamais vu, elle s'était laissé séduire par cet inconnu ; qu'elle n'avait appris que le lendemain,que cet homme était marié ; qu'alors elle avait eu liorrein- de sa faute, et que depuis ce moment fatal elle n'avait jamais revu son séducteur. Malgré son crime , cette infortunée intéressa tous ses juges par sa jeunesse (elle n'avait pas div-sept ans) et par sa candeur. Sur la fin de T interrogatoire, on fît paraître Thomme qui, sans la connaître, avait fait la dénonciation, afin de le confronter avec elle. Aussitôt que le dénonciateur et la coupable furent en présence F un de Tautre, ils témoignèrent une extrême surprise; la jeune fille s'évanouit : elle venait de reconnaître son séducteur et le [>èredeson malheureux enfant dans cet homme qui avait dénoncé son crime. Les juges ûreut ce qu'ils purent pour sauver cette malheureuse fille ; on Uii insinua que si, à raudience publique , elle niait tout, on ne pourrait la condamner ; mais elle persista dans ses aveux, elle demanda un eoufesseur et ne s'occupa plus que de la mort. On lui signifia sa sentence suivant l'usage de ce lieu, non par un discours, mais d'une manière symbolique, eu brisant devant elle une baguette argentée et la jetant à ses pieds* Cette action, faite avec un morne silence, par uu magistrat en long habit de deuil, est une irrévocable sentence de mort. M. Honeggre vint, le jour même de sa condamnation, nous conter ces détails. Il nous dit que cette infortunée victime d^UQ instant de faiblesse aurait la tite tranchée le lende

main. Il ajouta qu'on ne faisait jamais d'exécution dans la ville, et qu'il n'y avait même point de place consacrée à cet usage dans les environs; mais que, suivant la coutume du pays, on tirerait au sort, au point du jour, pour savoir sur quel champ de propriétaire de ce canton se ferait l'exécution. Nous fîmes toutes la remarque que ce serait une chose bien frappante que le sort désignât le champ du séducteur. Ce fut en effet ce qui arriva, et ce que M. Honeggre nous fit dire le lendemain à midi ; et la manière publique et solennelle dont se fait le scrutin en cette occasion ne permet pas le moindre soupçon de supercherie. Ainsi la l^rovfdence conduisit cet homme sur les bords de la Reuss, afin de lui faire dénoncer un crime dont il était la funeste ciause; le Ciel voulut encore que le champ du séducteur fût arrosé du sang de sa victime , et qu'il ne fût plus possible désormais au séducteur de l'innocence de recueillir les fruits de son travail sans se rappeler son crime et cette affreuse catastrophe. Le peuple se plaît partout à remarquer les coups de la Providence, parce que, dans la simplicité de sa vie, il a moins d'intérêt que nous à ne les pas reconnaître. Il fut, à Bremgarten, si frappé de toutes les circonstances merveilleuses de cet événement qu'il voulut aller ravager les possessions du suborneur ; on eut beaucoup de peine à contenir l'impétuosité de ce premier mouvement. Le coupable se cacha, et, par le conseil même des magistrats, il fut obligé de vendre sans délai, c'est-à-dire à vil prix, sa propriété, et de s'expatrier pour jamais.

Un Allemand de ma connaissance, qui cultive la littérature française, a fait reloge d'une de ses amies qui vient de mourir. Il parle mal le français ; mais il a remarqué, dit-il, qu'il n'est pas absolument nécessaire de le bien savoir pour écrire des éloges arec succès. D'ailleurs il est nourri de la lecture de nos

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fameux auteurs modernes; on s'en aperçoit dans sou éloge: il a beaucoup pillé nos grands maîtres. Cependant, j'ai trouve cet éloge si agréable que je veux le placer dans mes Souve* nirs; le voici fidèlement copié :

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