DONNÉE PAR M*»*» DE GENUS
Nous avions déjà en français deux ouvrages qui portent ce titre de Souvenirs, Le premier est le charmant volume intitulé : les Souvenirs de madame de Caylus. Tout est parfait dans ce petit ouvrage, les sentiments, la manière de conter, la grâce, le naturel; d'ailleurs , il faut avouer que les souvenirs de Louis le Grand et de sa cour sont plus intéressants que ceux du règne de Louis XV. Quant aux Souvenirs de madame Necker, le public les a jugés d'une manière qui a pu paraître sévère aux partisans de l'auteur, mais qui n'est qu'équitable ; j'ose même dire que^ sans la réputation si méritée de cette femme célèbre, sans la pureté de sa conduite et de sa vie , ce triste ouvrage eût fait beaucoup de tort à son caractère dans l'opinion de toutes les personnes sensibles. On n'eût point excusé celle qui se permet la critique et la moquerie la plus piquante sur son amie au lit de la mort, et à laquelle elle avait prodigué tant d'éloges et les assurances d'une si tendre et si vive affection ( 1 ) ; on eût été révolté de ce ton méprisant avec lequel l'auteur parle souvent des gens de sa société , et même de ses amis (2) ; enfin on eût trouvé aussi peu de bonté que de grâce et de goût dans cette multitude de petites
(1) Madame Geoffrin.
(2) Entre aatres du comte d'Albaret, homme très-estimable, rempli de talents agréables, et qui fut un des plus sincères amis de madame Necker. {Note de Vav,iew^)
anecdotes insipides et malignes, et la' plupart fausses, dont ce recueil est rempli. Rien dans cet ouvrage n'a dû me blesser personnellement ; je n'y suis citée que d'une manière agréable et flatteuse ; mais l'auteur y parle avec une extrême injustice et très-injurieusement d'une personne que je chéris, et l'anecdote insignifiante qu'elle rapporte à ce sujet est un mensonge. Aussi j'avoue que, sensiblement offensée, je fus en même temps encouragée à publier une partie de mes journaux sous le nom supposé de Félicie L***. Avec une manière d'écrire simple et naturelle , on pouvait se flatter d'offrir au public, en ce genre, un ouvrage moins ennuyeux que celui de madame Necker. J'avoue encore que l'Avertissement qui précède mes Souvenirs n'était qu'une petite critique de ceux de madame Necker. Mes ressentiments particuliers ne me rendront jamais injuste, même dans mes premiers mouvements; cette critique était parfaitement fondée ; je ne l'ai point supprimée dans cette édition , et l'on conviendra qu'il m'eût été bien facile de la rendre plus piquante. Je ne veux point me faire un mérite de cette modération : le seul bon goût aurait suffi pour la prescrire ; le respect dû aux vertus et au mérite si distîngi^é de madame Necker ne permet de la critiquer qu'avec ménagement ou avec le ton de Testime (l).
(1) Nous pensons que madame de Genlis, dans cet avertissement, qu'elle croit équitable, peut-être même charitable, laisse percer un rare esprit de dénigrement, et qu'il eût été difficile de montrer, à regard de madame Necker, uile plus hypocrite modération. L'agrément infini des Souvenirs de Félicie nepent nous empêcher de lui adresser ici ce reproche. (Note du nouvel éditeur,)