INTRODUCTION
£iicetemps*là vivait une classe d'hommes dont les génératioiis nouvelles n'auront nulle idée. Ces hommes , qui avaient un rang, de la naissance, de grandes richesses, de beaux hôtels , qui se battaient en héros à la guerre et qui représentaient avec infiniment de grâce à Versailles, étaient, dans leurs salons, les plus polis et les plus aimables des hôtes. Leur immense fortune avait toujours un honorable emploi. Les lettres , les beaux-arts ne comptaient point de plus délicats protecteurs. Us prodiguaient les mots les plus fins dans leurs soupers et les plus nobles bienfaits dans Fombre: ces hommes s'appelaient des grands sei^ gneurs. Us ne se croyaient pas riches, puissants, élevés aux emplois, pour vivre petitement dans l'épargne. Cinq cents familles subsistaient chaque année de leur luxe. Les ingrats leur portaient envie, mais les bons cœurs les bénissaient. Où sont ces grandes existences aujourd'hui? La première Révolution en avait commencé la réforme, et la seconde , en 1830, l'a consommée. On n'en trouve plus trace à présent, et moins qu'ailleurs peut-être dans les nobles familles qui devaient en garderie mieux la mémoire. Depuis 89, M. de Talleyrand, seul, a su vivre, a su mourir en grand seigneur.
lien était tout autrement à l'époque dont nous parlons,
VIlï INTRODUCTION.
et dont va parler M™® de Geniis. Plusieurs princes du sang , elle vous le dira , donnaient l'exemple. L'héritier des Condé tenait une cour plus élégante que nombreuse à Chantilly. Ses soins n'en avaient-ils pas fait le plus noble et le plus agréable séjour? Que ses parterres dessinés à Timitation de Versailles étalaient de magnificence ! Dans ses jardins, que de fraîcheur 1 On vantait leurs ombrages, leur silence, la limpidité de leurs eaux, la solitude des a/lées de Sylvie; on vantait les jeux derile-d' Amour, à laquelle conduisaient des barques glissant sous des rideaux de verdure ; on vantait enfin le hameau où , sous Paspect d'un abandon rustique , la grange renfermait un théâtre , la laiterie un salon somptueux, et le moulin la plus délicieuse chambre à coucher. C'était le goût du temps ; on ne savait pas être champêtre sans velours , sans dorures , sans cristaux. Le hameau présentait du moins tout le piquant de la surprise avec la vivacité des contrastes.
Le petit château existe seul aujourd'hui. Le vieux château , détruit sous l'Empire , et que M°** de Geniis habita souvent, formait une vaste ellipse et s'élevait à une grande hauteur au-dessus d'une pièce d'eau qui l'entourait de tous côtés. Ce fut dans ce royal séjour que le prince traita le fils de Catherine II ^ qui voyageait alors sous le nom de comte du Nord. La table était couverte d'une inépuisable vaisselle d'or et d'argent massif ^ et , chaque fois qu'on desservait, les valets, sans bruit, sans tumulte, lançaient cette magnifique argenterie par les croisées. Le prince russe regardaitce spectacle avec surprise. Cette façon de desservir avait, en effet, un grand air pour qui n'en connaissait pas le secret. Vases précieux, aiguières, or, argent tombaient dans des fossés pleins d'eau ob d'immenses