‹ Souvenirs de FélicieChapitre 36 sur 82 · G M. DE GALONNE · texte numérisé non relu

G M. DE GALONNE

autant d'aisance que de grâce , et connaissait toutes les ressources de la dialectique. Dans une conférence générale où tous les bureaux des Notables étaient réunis, seul et sans appui , il répondit à toutes les objections de ses nombreux adversaires. Cette idée d'assembler les Notables , d'en faire au roi un appui contre les parlements , pour remédier aux désordres des finances , avait de la grandeur et n'était point chimérique. Henri IV s'en était bien trouvé ; mais Louis XVI , qui avait sa bonté , n'avait pas son énergie.

Au reste, ce furent les propositions de l'impôt territorial et du timbre qui excitèrent les plus vives clameurs contre M. de Galonné et qui lui firent perdre sa place ; mais comme ces deux taxes se payent depuis plusieurs années sans difficulté, et qu'elles rapportent beaucoup, il est permis de croire qu'il n'était pas si deraisonnable.de les proposer alors (1).

Aujourd'hui que les haines sont calmées , ou plutôt que le combat a fini par la mort des combattants , on peut juger avec plus d'impartialité ces deux contrôleurs généraux dont la rivalité a si longtemps occupé la France et divisé les esprits. Pour moi, il me paraît évident que M. Necker était bien supérieur à M. de Calomie sous le rapport des finances. Je trouve dans leur conduite privée la preuve irrécusable de cette assertion : le Genevois avait acquis, par des spéculations habilement combinées, une immease fortune ; le Français avait toujours dépensé au delà de son revenu, et même , en entrant au ministère, il était obéré de dettes. Ce n'était pas seulement

pour se dispenser de donner un travail promis à Jour fixe : il tit mettre le feu au contrcSle général de Versailles, afin d'avoir une excuse pour ce retard causé par sa négligence. Cette anecdote est authentique.

(I) Il est pourtant nécessaire d'observer que M. de Galonné, en proposant son impôt territorial en nr/jure ( projet renouvelé delà dîme royale de Vauban ) , demandait une chose inadmissible ; mais son bat réel était d'établir une imposition générale sur les terres en abolissant toutes les exemptions. Ce point gagné, il eût modifié l'impôt.

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le goût de la dépense qui avait dérangé ses affaires; son esprit légers son imagination vive répugnaient au travail des chiffres ; il avait une insurmontable aversion pour cette sèche arithmétique , qui est pourtant la base de la prospérité des États comme elle l'est de Taisance des familles. C'était au contraire la partie forte de M. Necker ; il joignait à l'économie, à l'ordre indispensable dans une grande comptabilité, la connaissance de toutes les ressources de la banque , des astuces de l'agiotage , de la magie du crédit. Il était lui-même maître passé dans cet art de prestiges ; mais des charges sans augmentation de revenu , des emprunts sans moyens d'amortissement sont des mesures ruineuses dont les nations ne tardent pas à se ressentir. Si maintenant nous considérons ces deux ministres sous le rapport politique, nous trouverons que M. de Galonné, avec des vues aussi grandes , n'était point systématique comme son rival ; qu'il connaissait mieux les Français , leurs qualités et leurs défauts ; qu'il savait <M)mbien leur légèreté a besoin d'être contenue, et que chez eux les discussions sérieuses , dégénérant bientôt en sanglantes disputes , doivent être soigneusement évitées. Au reste, ces personnages célèbres avaient tous deux beaucoup d'esprit , et , dans un genre différent , des talents très-distingués; mais il leur manquait aussi des qualités essentielles pour être à la tête d'un grand État. Quelle différence pour fa France, pour l'Europe entière , si M. Necker eût été seulement directeur des finances, chargé de l'assiette et de la perception de l'impôt , des opérations du trésor et des revirements de partie ; si M. de Galonné eût été en même temps ministre des affaires étrangères , poste où un esprit juste et étendu comme le sien , aidé des manières les plus séduisantes, aurait pu rendre de grands services ; si surtout un homme grave et fort, possédant la confiance exclusive du monarque, et chargé par lui de la direction suprême du gouvernement , eût contenu dans les bornes de leurs départements ces deux agents de l'autorité ; si Mais le destin en avait autrement ordonné .

M. NECKEH.

M. Neeker était un gros homme, doot la pbysiouomie élait plus sttigulière que spirituelle. Je n'ai jamais vu personne qui lui ressemblât, et sa coiffure était également unique en son genre ; elle était composée d'un toupet fort relevé et de deux grosses boucles qui se dirigeaient de bas en haut comme tous les traits de sa figure. J'ignore s'il avait l'organe de la hauteur dont parle !e docteur Gall , j'ignore même si Gall a raison | mais il est certain que tous les symptômes de l'orgueil étaient rassemblés en lui, et ses discours ne les démeotaient pas« Ses manières étaient plus graves que pobles, et plutôt ma* gistrales qu'imposantes ; il parlait facilement , mais avec unt certaine emphase que l'on retrouve dans ses volumineux écrits- Son styÎ6 , correct et pur, est quelquefois é toquent , mais il manque en général de nerf et de chaleur ; sa phrase, bien arrondie, est trop longue ; ses comparaisons sont justes sans être assez varices ; enfin , de nos bons écrivains , celui à qui il ressemble le plus , sans jamais l'atteindre, est PtEimiortel Buffon.

M, Necker avait un esprit très-étendu et une ambition encore plus vaste ; tl prétendait à la fois gouverner la France , la réformer et réclairer par ses ouvrages ; et , comme il arrive souvent , ce n'était pas ses talents en finance (où il excellait ) qu'il prisait le plus. Homme honnête et moral dans ses rela* tions privées , c'était une partie de son adresse que de vantar à tout propos la vertu. Les établissements de charité que sa femme avait fondés , et qu'elle soignait avec autant d'intelligence que de zèle , les liaisons même qu'elle entretenait avec des gens de lettres , qui , plus par mode que par senliment , exaltaient, à cette époque, la philanthropie et Thumanité, sertm

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vaient merveilleusement son crédit et toncouraieut au succès de ses opérations de finances ; car, taudis qu'il tentait les capitalistes de tous les pays par des placements de fonds avantageux, les Français, persuadés de sa moralité, venaient en foule lui apporter leur argent.

Mais si l'on peut , avec de Tordre , de la probité et de l'intelligence, régir les revenus d'un grand État, ces qualités ne suffisent pas pour diriger toutes les parties d'une administration si compliquée , et dont tous les éléments étaient alors si hétérogènes. Les hommes ne se manient pas aussi aisément que les écus. M. Necker avait dirigé le trésor public avec succès parce qu'il le conduisait sur les mêmes principes que sa maison de banque ; malheureusement il continua à suivre des exemples domestiques; et, parce que l'agitation qui régnait continuellement à Genève, petite république où Ton avait , de temps immémorial, autant de goût pour la controverse que d'aversion pour les voies de fait , n'avait point de suites fâcheuses, il ne craignît pas de fomenter en France des querelles dont il croyait qu'il serait l'arbitre. Il perdit le royaume, lui-même et sa patrie (1).

Les opinions politiques de M. Necker furent toujours méconnues pendant la Révolution ; lorsque, dans les commencements, on le vit renverser le fondement de la constitution monarchique par le funeste doublement du Tiers, on crut généralement qu'il favorisait le peuple et qu'il voulait établir la liberté Rien n'était plus faux ; ii voulait , suivant la maxime si connue de Machiavel , opposer à la noblesse , qu'il croyait trop puissante, un contre-poids utile à la royauté, dont il était le principal agent. Plus tard , le peuple crut que le ministre dont il avait exigé si

(I) Dans on voyage que Je lis à Genève en 1782, on me montra la rue où, dans une de leurs nombreuses révolutions , on s'était battu pendant deax heures avec des seringues chargée d*eau bouillante. Plût à Dif*u que cette ridicule artillerie eût été la seule arme employée dans nos discordes civiles!

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împéneiisenie&t le rappel trahissait ses intérêts et qu'il était ymàn à la faction opposée, tandis ^e M. Necker avait reconnu, dès les premiers instants de son retour, que la cour ne lui pardonnait pas cette popularité peu loyalement acquise, et que, a elle reprenait le dessus, sa disgrâce était in£sdllible. 11 dierciia donc à se ménager un appui dans F Assemblée nationale, afin de se maintenir ministre du roi malgré lui ; Texoi^e de l'Angleterre, où cela s'est vu quelquefois, lui fit croire la chose possible. U se trompa. Les chefs révolutionnaires le trouvaient trop modéré; d'ailleurs il leur allait des agents dociles et soumis, et qui n'eussent pas de considération personnelle. M.Necker fut obligé de se retirer, et Ton vit quelle immense distance fl y a entre un habile financier et un grand homme d'État.

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