‹ Souvenirs de FélicieChapitre 37 sur 82 · MADAME NECKER · texte numérisé non relu

MADAME NECKER

Madame Necker était une grande femme, qui avait eu de la beauté, mais qui n'en conservait point de traces lorsque je Tai coDDue en 1780. Elle était alors très-maigre, et elle avait les nerfs en si mauvais état qu'elle ne pouvait rester longtemps dans la même position. Aussi la voyait-on avec étonnement assister au spectacle , debout au fond de sa loge , se balançant d'une jambe sur Tautre. Ses manières étaient plutôt réservées que nobles ; elle avait beaucoup de littérature et d'esprit, et, ce qui vaut bien mieux, de la vertu et de la bienfaisance, employant en bonues œuvres uue partie de ce que son mari gagnait par le commerce et la bauque. On prétend que dans la société intime elle était aimable et gaie ; pour moi , qui ne Fai vue que dans le grand monde, elle nVa toujours paru si préoccupée d'une seule idée, les succès de M. Necker, que toutes ses facultés en étaieut absorbées.

On a cherché à nous persuader que madame ?ieeker était une femme d'un esprit supérieur ; pour accréditer cette opinion il ne fallait pas publier le recueil de ses Pensées. Elle cite quelques bons mots , mais on ne trouve dans ce qui lui appartient que des idées communes ou fausses , exprimées dans un style obscur et entortillé ; enfin ce sont des énigmes qui ne valent pas la peine d'être devinées. On reconnaît aisément dans ce livre le mauvais goût de l'école de Thomas, rhéteur boursouflé, qui , suivant une épigramme du temps , ouvrait, pour ne rien dire, une bouche immense. Madame Necker, dont il était l'ami , le regardait comme un auteur sublime. Or il est certain que rendre un hommage exclusif aux grands génies ne prouve pas qu'on les égale; mais celui qui admire la médiocrité est

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à coup sûr médiocre lui-même. Quant h son extrême attache* ment pour son mari et aux soins qu*elle se donnait pour lui procurer des succès en tout genre , ils étaient sincères et ié-^ sintéressés ; le goût y avait pourtant moins de part que Topi» nion. Elle avait une si haute idée de ses talents et de ses qualités qu'elle lui rendait un véritable culte; elle avait même transformé sa maison en un temple dont elle était la prêtresse, et les amis , quel que fût leur rang, étaient réduits à l'humble condition d'adorateurs.

Madame Necker avait la tête plus vive que le cœur tendre -^ elle était plus exaltée que passionnée , plus enthousiaste que sensible , et, avec beaucoup d'esprit , cette disposition à Fen» gouement nuisait à son discernement et gâtait son goût.

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