M. DE MALESHERBES
Le docteur Johnson, que les Anglais comparent, pour Tesprit et la fécondité, à Voltaire, dit quelque part, en parlant de la grande muraille de la Chine, que le petit- ûls d'un homme qui l'aurait vue pourrait encore tirer quelque vanité de cette circonstance. Cette exagération orientale , comme le sujet , me paraîtrait plus excusable si, au lieu des monuments, elle s'ap* cliquait aux grands hommes; pour moi, j'avoue que je suis fier d'avoir vu plusieurs personnages illustres, même sans avoir été honoré de leur amitié. Je ^ais bien que , pour les avoir contemplés, pour les avoir entendus, on n'en est pas plus recommandable ; mais ne tirons-nous pas vanité de choses qui ne nous ont pas coûté davantage et qui ne nous rendent pas meilleurs, des dons de la fortune et des hasards de la naissance? J'ajouterai même que, si le souvenir des traits et des paroles des hommes vertueux, en gravant leur image plus profondément dans notre cœur, nous porte d'autant plus à les imiter, il n'est pas indifférent de les avoir connus.
Ces réflexions me sont venues en pensant à M. de Malesherbes. J'ai vu plusieurs fois cet illustre vieillard , et je me rappelle sa figure ouverte et calme et son air un peu distrait. Ses principes étaient sévères et sa société était douce ; magistrat intègre, père tendre, ami zélé, il jouissait de l'estime générale et de la bienveillance universelle. Tout , dans sa vie pnblique et privée, avait été bon et honorable ; mais l'éclat extraordinaire que jeta la fin de sa carrière a , pour ainsi dire , placé tout le reste dans l'ombre , et l'imagination ne «'y arrête J)as.
S4a X. m HÂUSSRSSBES.
LIttStoire a ^tia&nré un grand ûombre de traits de dévoueinentqiii honorent rhumanité. Des cîtoyeas se sont sacrlOé^ pdur leur pays, des rois se sont immolés pour le salut de leurs peuples, et totiS'ks jours des milliers de héros obsears aiïron* tant les .plus imminente partis pour servir la patrie ou legou-
' Terain, quSfdansles monardiies, ne Tait qu'un avec lËrnt. Entre ces belles actions , ce qui distin^ie celle de M, de M^i- . leeAieibes, c'est Fabience de tous les motifs qui excitent ordtnairîranent les liommes et qui les portent h des résolutions <»urageuses. En effet, on ne saurait attribuer son dévouemeot gâiéreuxà un. de ces élans de patriotisme si commun chez les anciens, ^ qui était ciiez eux poussé jusqu'au fanatisme ; ce n'était pas non plus l'amour de la gloire ou Tambitton, paginons qui portent à^e si grands sacrifices ; Thonneur, ce tyran
. in^iérîeux qui se fait ob^r en menaçant de la honte , bien plus redoutable que la mort, n'exigeait rien de lui; enfîn, it ne fut pas entraîné j^ une de ces aiâitiés vives et fortes, si rare^ entre des égaux, impossibles lorsqu'il y a une grande inégalité de rang , surtout dans l'occasion dont il s'agit , puisque l'étiquette de la cour de France s'opposait à ce que la haute robe eût aucune intimité avec la famille royale, la noblesse militaire étant seule admise aux chasses et aux soupers, nù les princes se familiarisaient avec elle. II est bien vrai que M. de Malesherbes, ayant été quelque temps ministre, avait été à portée d'apprécier le cœur du roi et de connaître ses intentions bienfaisantes ; mais ce sentiment n'est point de Tamitié. Quels furent donc les motifs de cette courageuse détermination? Une pieuse fidélité envers un souverain déchu sans être dégradé, une noble pitié pour le malheur.
La simplicité de la forme releva merveilleusement la. beauté de l'action : point d'enthousiasme, point de bravade. II plaida cette cause mémorable comme si elle eût pu être gagnée , moins sans doute dans l'espoir de sauver son royal client que pour se procurer un accès auprès de lui, et pour lui offrir la seule
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consolation digne de lui, les épanchements d'un cœur vertueux et sensible.
L'héroïsme calme n'excile pas seulement notre admiration, il nous inspire une affection personnelle pour celui qui développe à nos yeux un si beau caractère , et ce sentiment n'a rien que de juste ; car l'on ne peut réellement compter que sur un courage désintéressé et pur dans ses motifs, qui ne doit rien à l'exemple, aux circonstances, ou à la vivacité des passions. Un ancien a dit, en parlant de Gaton , que la lutte d'un homme vertueux aux prises avec l'infortune était un spectacle digne de fixer les regards de la Divinité ; l'on pourrait ajouter que celui qui ie présente de lui-même à un danger imminent, par vertu, qui l'affronte avec une héroïque fermeté, en est la plus parfaite image.