‹ Souvenirs de FélicieChapitre 57 sur 82 · LE CARDINAL DE ROHAN · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE ROHAN

ques d*onc1es en neveux. Le cardinal nous dit que cet homme était extraordinaire, qu*i1 était grand chimiste et bon médecin, qu'il donnait des conseils et des remèdes gratis, et que même il assistait les pauvres malades. A Tégard de sa dépense , qui était considérable, on ne lui connaissait point de revenus ; tout ce que l'on savait, c'est qu'à la fin de chaque mois il s'enfermait pendant deux fois vingt-quatre heures , et qu'en sortant de cette retraite, il envoyait vendre chez un orfèvre un' lingot d'or dont le prix lui servait à s'acquitter envers tous ceux à qui il se trouvait devoir. Ce récit que le cardinal fit d'un air persuadé, ne produisit pas le même effet sur l'a^emblée. Pour donner plus de poids à son opinion il ajouta : « Je ne l'ai « point vu faire de l'or; mais quant au lingot qu'il fait vendre « tous les mois, cela est positif; et voici un homme, dit-il en « interpellant le chasseur qui était derrière lui , qui l'a servi a pendant près d'un an et qui pourra vous le certifier. » En effet, ce domestique nous raconta comme quoi Cagliostro, son ancien maître, lui avait souvent donné un morceau d'or gros comme son poing à porter chez un orfèvre qu'il nomma ; que celui-ci essayait le lingot sur la pierre ponce, et que l'or était presque toujours plus fin que celui des louis Ce singulier témoignage du chasseur me revint dans la mémoire lorsque Taffairedu collier éclata, et j'y trouvai une preuve manifeste de l'intrigue que le diarlatan avait montée de longue main pour faire tomber le cardinal dans ses filets, en même temps que de la crédulité excessive de ce prélat. Assurément personne n'avait moins besoin que lui de la pierre philosophale : le produit de ses' bénéfices était immense. Il possédait l'évéché de Strasbourg, un des plus riches de la dirétienté , et qui rapportait au moins six cent mille livres de rente ; il avait, en outre, l'abbaye de Saint-Vast d'Arras, dont le revenu était si considérable que les moines lui ayant proposé de lui donner, pour sa part , mille louis le premier de chaque mois, il ^avait refusé ce compromis comme trop inférieur à ce qu'il était en droit d'exiger. En Auvergne, il

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avait encore une abbaye de quatre-vingt mille livres de rente^ son traitement de grand-aumônier, etc., etc Malgré ses énormes richesses, le cardinal de Rohan était endetté : il semble que le défaut d'économie, ou plutôt la prodigalité, soit une maladie héréditaire chez les personnes de cette maison, qui d'ailleurs a produit des hommes d*un grand mérite , et même im héros, car l'histoire a donné ce titre au duc Henri de Rohan, qui vivait au seizième siècle. On se ressouvient encore en Alsace des profusions du cardinal évéque de Strasbourg , oncle de celui dont je parle ; il passait plusieurs mois de Tannée dans son château de Saveme, où il recevait jusqu'à deux cents maîtres. La liberté qu'il y avait introduite avait dégénéré dans une telle licence que plusieurs personnes se réunissaient pour se faire servir chez elles et ne paraissaient point dans le salon '; il y en avait même qui venaient passer plusieurs jours au château sans voir le maître de la maison. De nos jours, le maréchal de Soubise avait cinq cent mille livres de rente qui ne lui suffisaient pas. Dans le nombre de ses dépenses j'en citerai une qui se renouvelait tous les ans , lorsque le roi venait se rafraîchir dans sa maison de vSaint-Ouen après le tiré ; on lui servait une omelette d'œufs de faisans , de perdrix rouges , et d'autres ingrédients si chers que l'omelette revenait à vingtcinq louis : c'était un prix fait ; le reste était à proportion. Pour en revenir au cardinal, c'était plutôt l'extrême désordre que le luxe qui le dérangeait. Je ne répéterai point ici ce que l'on peut voir sur son procès dans tous les Mémoires du temps ; je dirai seulement que la cour trouva moyen, par les plus fausses démarches , de le réconcilier avec le public , que sa -conduite imprudente et ses liaisons scandaleuses avaient naturellement choqué. La haine violente et maladroite de ses ennemis le servit mieux que le zèle de ses amis. Lorsqu'on vit arrêter dans les appartements du roi un cardinal revêtu de ses habits pontificaux , la France, l'Europe, attentives, crurent à une conspiration, à un crime d'État trop imminent pour souffrir le

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