MAI 1801 -AVRIL
Projet de retour en France avec M. de La Roche-Aymon. — Préparatifs de départ. — Passage à Udine. — Milan. — Rencontre dangereuse qui tourne à bien pour les deux émigrés. — Singulière recommandation obtenue par eux auprès de l'ingénieur Duchesne. — Son accueil à Domo-d'Ossola. — L'éloge des Condéens dans la bouche d'un ingénieur de l'armée Cisalpine. — Duchesne facilite à l'auteur sa rentrée en France. — La nouvelle route du Simplon. — Cézac et La Roche-Aymon séjournent à Genève en qualité de « bourgeois de Lyon ». — M"* Contât- — Arrivée en France. — Lyon, Aurillac, Martel. — Retour à Sarlat. — Réunion familiale.
Ayant retrouvé à Farmée de Gondé M. de La Roche-Aymon, mon voisin et ami en France('), je fus le trouver et lui fis part de mon désir de rentrer en France; je lui observai, que s'il voulait partir avec un compatriote et voisin, j'en serais fort aise.
Il entra aussitôt dans mon sentiment et m'assura qu'il était, comme moi, prêt à entreprendre de faire les G ou 700 lieues que nous avions à parcourir pour regagner nos pénates; nous nous promîmes de ne plus nous quitter jusqu'à la
(') Dont il a été question nu début des Souvenirs.
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mort ou jusqu'au moment où nous nous retrouverions au sein de nos familles.
J'embrassai M. de La Roche-Aymon de tout mon cœur, heureux de son acquiescement à suivre ma fortune, et nous discutâmes ensemble le plan que nous pouvions adopter pour mettre notre projet à exécution. Je lui racontai la connaissance que j'avais faite avec les Gassy à Udine, pendant notre séjour dans cette ville ; il fut convenu que nous nous mettrions en route immédiatement par l'Italie, en nous dirigeant vers la Suisse, puis vers le département du Rhône.
Nous finies faire chacun, et le plus économiquement possible, une redingote et un gilet; nous nous achetâmes également un chapeau ; n'étant porteurs d'aucun paquet, nous nous dirigeâmes tranquillement vers la capitale du Frioul ; nous avions calculé que, si nous n'éprouvions aucune entrave dans notre long voyage, en le faisant h pied bien entendu, notre argent suffirait pour celte hasardeuse entreprise. Nous nous préparâmes donc à traverser cette belle Italie et, quoique les armées françaises en occupassent une partie, nous étions résolus à ne rien changera notre itinéraire.
Nous fûmes parfaitement bien reçus à Udino chez notre ancienne hôtesse, qui voulut nous garder une semaine entière; sa sœur, M"*Georgi, que je voyais tous les jours, fit si bien pour nous rendre service que, par son influence, nous obtînmes des
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passeports jusqu'à Milan, ce qui ne laissa pas de nous être fort utile.
Nous quittâmes donc Udine, bien résolus à affronter tous les hasards et toutes les chances de notre singulière destinée ; nous arrivâmes à Milan après quinze jours de marche, sans avoir éprouvé d'autres désagréments que celui d'exhiber nos passeports dans plusieurs villes, où on ne fit, du reste, aucune difficulté pour nous laisser passer.
Nous étions constamment dans l'admiration en traversant ce beau pays de l'Italie qui offre partout le spectacle d'un printemps perpétuel; nous entrâmes enfin, dans cette superbe capitale où commandait le général Murât (').
Noas avions l'habitiide, avant de pénétrer dans une ville, de brosser nos bottes et nos habits ; ensuite, notre chapeau sous le bras et notre canne à la main, nous avions l'air d'être des bourgeois de l'endroit. Nous ne manquâmes pas, avant d'arriver à Milan, d'user des mêmes précautions. Les grenadiers français, qui étaient aux postes, ne firent pas la moindre attention à nous et nous laissèrent passer. Nous fûmes nous installer dans un hôtel de mauvaise apparence et, par conséquent, en rapport avec notre bourse. Nous restâmes quatre jours dans cette grande ville, cherchant le moyen de nous procurer des passeports
(1) On sait que Murât avait été normiié, après la bataille de Marengo, gouverneur de la République Cisalpine.
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{loiir continuer notre rouie et traverser les Alpes.
Durant cet espace de temps, nous parcourûmes celle bellecité, admirant quelques-uns des superbes monuments et des chefs-d'œuvre qu'elle renferme.
Le luxe des maisons et celui des brillants équipages attestent l'opulence de la majeure partie des habitants. Sur les remparts, qui sont en forme d'octogone, sont des promenades ombragées d'arbres antiques et de la plus grande beauté. Nous fûmes naturellement curieux d'aller voir la magnifique cathédrale dont la réparation, commencée depuis un siècle, n'était pas encore achevée; nous montâmes sept ou huit cents marches pour parvenir jusqu'à son dôme. L'élévation en est si considérable que les habitants que nous voyions se promener sur la place qui touche à ce bel édiiice, nous semblaient être des enfants de i âge de trois ans.
Nous lûmes des milliers de noms, tracés sur le mur de l'enceinte du dôme et, parmi eux, beaucoup de ceux de nos illustres guerriers ; nous nous avisâmes d'y coucher aussi les nôtres.
Le dernier jour, comme nous nous retirions très pensifs, cherchant des expédients pour continuer notre route, nous entrâmes machinalement dans un café pour nous rafraîchir et nous reposer; nous fûmes témoins dans ce brillant établissement d'une altercation assez violente survenue entre trois personnes qui prenaient du thé à une
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table, tout près de la nptre. Il fut question entre eux de la Révolution de France; l'un d'eux, s'énonçant avec beaucoup de véhéaience, parut abonder dans nos sentiments et nos opinions. Ces messieurs, quoique originaires de Milan, s'entretenaient dans notre langue, et même avec assez de pureté. Quand ils eurent fini leur thé, ils se séparaient. J'attendis, en les surveillant de la croisée, qu'ils se fussent éloignés; puis, saisissant le moment favorable, je m'élançai pour suivre celui qui avait abondé dans notre sens, après avoir dit à M. de La Roche-Aymon de m'attendre. En abordant mon homme, je lui dis que : « lui ayant entendu proférer une opinion semblable à la mienne, j'osais m'adresser à lui en toute confiance ». Je lui expliquai la fâcheuse situation dans laquelle un de mes camarades et moi nous trouvions et je le suppliai, s'il avait quelque influence, de nous faire délivrer des passeports pour la France ; je lui avouai qui nous étions et même d'où nous venions. Cet homme fut tellement etîrayé de cette dernière ouverture qu'il se crut presque au milieu de l'armée de Condé, regarda autour de lui avec épouvante et me pria en grâce de parler tout bas, car, dit-il : « vous pourriez fort bien me compromettre; vous êtes bien imprudents, ajouta-t-il, de vous exposer ainsi à la barbe de vos cruels ennemis; ils vous feraient un bien mauvais parti, s'ils savaient que deux émigrés sont dans celte ville î
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« Il est vraiment heureux qu'il n'y ait que moi qui le sache; mais, n'ayant pas la moindre influence, je ne vois pas comment vous retirer du labyrinthe dans lequel vous vous êtes engagés, ni quel genre de service je pourrais vous rendre. »
Mon homme trépigne, se frotte les mains, réfléhit un moment, puis, tout à coup, comme s'il lui était venae une idée extrêmement lumineuse, m.c dit, en baissant la voix :
« Venez chez moi à la chute du jour ; ma femme, qui est Française, connaît particulièrement un ingénieur en chef, employé à la route du mont Simplon, et je pense que, par sa recommandation auprès de cet officier, elle vous facilitera le moyen de passer les montagnes qui vous séparent de votre pays; vous raccourciriez en passant par cette route. »
Après maintes réflexions, nous nous décidâmes, La Roche- Aym on et moi, à nous faire conduire par cet homme chez sa femme, que nous apprîmes être la marchande de modes le plus en vogue de Milan.
Celte femme, belle encore, avait surtout beaucoup d'éclat; son mari, en nous présentant à elle, lui rappela que nous étions les deux personnes dont il lui avait parlé déjà.
Elle nous dit alors, en faisant des minauderies et des grimaces insoutenables :
« J'ai un ami intime, appelé M. Duchesne, ingénieur en chef, établi par le gouvernement fran-
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Çais à Domo-d'Ossola (') pour surveiller les travaux de la route du Simplon. »
Elle s'étendit ensuite beaucoup, devant son pauvre diable de mari, sur rexcellence, l'amabilité et la gentillesse de cet officier; elle nous en parla tant et avec tellement d'enthousiasme que nous n'eûmes pas de peine à deviner quel était le genre de coitFure que portait cet honnête bourgeois.
Elle monta dans sa chambre, en nous faisant des excuses et en nous disant qu'elle allait écrir»^ à ce brave militaire une lettre conçue de telle manière qu'il serait heureux de nous rendre service et de nous ti-tre utile.
Bref, elle nous donna une lettre de recommandation dont l'elYet nous parut devoir être chimérique et dont nous ne nous servîmes qu'avec répugnance, comme des no3'6s qui s'accrochent à une dernière branche.
Ayant réglé notre compte avec notre hôtesse la veille, nous partîmes dès l'aube, sortîmes de Milan sans difficultés et prîmes la direction de Domo-d'Ossola, petite ville située au pied des Alpes et oii était établi M. Diichesne (2).
(1) Domo-d'Ossola, au pied du Simplon, à 28 kilomètres au nord-ouest de Palanza.
(2) L'ingénieur militaire Duchesne dirigea les premiers travaux dans le percement de la superbe route militaire de plus de 60 kilomètres de long (de Brigg à Domo-d'Ossola) ouverte par ordre de Napoléon de 1800 à 1807.
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Après deux jours d'une marche pénible, nous nous embarquâmes sur les lacs Majeur et Mineur, dont les eaux sont si merveilleusement belles et transparentes ; nous fûmes vraiment dans l'extase sur la beauté du délicieux et pittoresque paysage qui entoure ces deux nappes d'eau. Les jolies maisons de campagne et les beaux châteaux qu'on aperçoit de toutes parts offrent le coup d'œil le plus enchanteur, le plus admirable.
C'est sans doute dans ce pays si merveilleux que furent primitivement placés le père et la mère de tous les humains. Après avoir fait un repas assez succulent dans notre élégante chaloupe, nous continuâmes notre route vers Domod'Ossola.
Nous débarquâmes avec des voyageurs à qui il eût été imprudent de confier notre secret car ils ne parlèrent que de République et de liberté! Nous voyagions vraiment sur les ailes de la divine Providence, aussi voulut-elle bien ne pas nous abandonner.
Nous arrivâmes enfin le troisième jour dans la ville oii résidait M. Duchesne. Parvenus à notre auberge, M. de La Roche-Aymon prétexta un grand mal à la tête, afin de me mettre dans l'obligation de porter moi-même la lettre de la modiste à l'ingénieur en chef, car nous redoutions tous les deux le résultat de la protection de cette femme auprès de l'officier.
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Il fallut donc bien me de'cider à remplir ce singulier message ; je me fis conduire k l'hôtel de M. Duchesne ; il faisait presque nuit quand on m'indiqua sa porte à laquelle j'allai frapper. Le cœur me battait bien fort quand il cria : « Entrez I »
J'ouvris la porte et fus aborder un fort joli cavalier, assis près d'un bon feu, en petite veste et culotte de molleton ; il était chaussé de sandales, coiffé d'un bonnet de police richement brodé et portait d'élégantes besicles. 11 me demanda ce que je souhaitais de lui.
Après l'avoir salué avec l'humilité de quelqu'un qui a peu de confiance, je lui dis :
« En passant par Milan pour me rendre en France, j'ai vu une dame qui m'a fortement prié de vous remettre cette lettre »; je lui tendis alors la missive de la modiste.
11 la prit, la décacheta, m'engagea à m'a.sseoir, approcha sa bougie et se mit en devoir de lire la singulière épitre.
De ma place, je surveillais sa physionomie du coin de l'œil; je m'aperçus bientôt que mon élégant ingénieur secouait la tète, puis finit enfin par éclater de rire; se tournant ensuite de mon côté, il me dit avec assez de bienveillance :
« La protection d'une femme de ce genre-là a très peu de poids et de crédit sur mon esprit; mais je ne veux pas que vous soyez sa dupe, ni la victime de son peu d'influence. »
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Le voyant dans de bonnes dispositions, je lui dis sans détours qui j'étais, d'où je venais, ma résolution de risquer tous les périls afin de rentrer au sein de ma famille.
Il parut m'avoir un gré infini de l'abandon avec lequel je lui parlai ; il me dit que, les journaux lui ayant appris que le corps de Condé avait été licencié, il avait deviné que j'étais un de ces braves militaires; s'interrompant, il me demanda:
(( Où avez-vous attrapé cette balafre?
— En vous combattant, lui répondis-je, parce que, en agissant ainsi, j'ai cru faire mon devoir.
— En effet, reprit-il, c'était la tâche que vous deviez remplir dans votre situation ; les soldats de notre armée vous estiment beaucoup et ne font pas grand cas, au contraire, des émigrés qui, à Hambourg ou dans les villes lianséatiqùes, faisaient la belle jambe et les paresseux, tandis que vous autres combattiez vaillamment pour votre roi ! »
Ensuite, changeant de sujet de conversation, il continua en se frottant le front :
« Je ne sais trop quel moyen employer pour vous tirer de l'embarras où vous êtes; en tout cas, ne sortez pas de votre logement, vous pourriez vous compromettre ; le général qui commande ici est un enragé jacobin gorgé de biens nationaux. S'il savait que deux émigrés sont dans cette ville, il les ferait arrêter de suite; je le vois cependant journellement, et je passe les soirées
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chez lui, car il a une femme charmante et deux lilles accomplies qui ont de tout autres sentiments. »
Tout en discourant ainsi, l'ofîicier compulsait des papiers, paraissant y chercher le moyen de nous obliger.
Tout à coup il s'e'cria : « J'ai votre affaire! »
Il me montra une feuille volante portant comme en-tête ces mots écrits en gros caractères : « Ordre des travaux du montSimplon. »
11 ajouta au-dessous :
« J'ordonne aux citoyens Laroche et Gézac (il ne voulut pas écrire la grand nom de La Uoche- Aymon, en disant qu'il était trop connu), employés à mon bureau, de se rendre à Genève à l'effet de faire transporter (ici tel ou tel instrument nécessaire aux travaux de la route du mont Simplon), et je prie les commandants de Dosedro et de San-Diago de leur faire fournir à leur retour les mulets qui leur seront utiles pour transporter lesdits effets. — Signé : Duchesise, ingénieur en chef de l'armée cisalpine. »
En me remettant cet écrit, ce brave et excellent homme me répéta :
« Ne quittez pas votre auberge ni votre camarade non plus; un sergent dans lequel j'ai une entière coniiance viendra vous prendre un moment avant le jour et vous accompagnera jusqu'à ce que vous ayez dépassé les postes avancés de la
268 soLVENîKS d'u-N volontaire de l'armée de condé montagne; après cela, vous n'aurez plus rien à craindre jusqu'à Genève; mais, comme j'ai cherché à obliger des braves sur la foi desquels je puis compter, donnez-moi votre parole, ainsi que celle de votre camarade, que vous déchirerez cet ordre signé de ma main avant d'entrer dans les murs de Genève; sans cette précaution, vous pourriez me compromettre, et je vous crois trop loyaux pour ne pas être persuadé que vous tiendrez à m'éviter un désagrément grave. »
J'étais tellement ému de l'obligeance de ce brave M. Duchesne que, ne pouvant proférer une parole, je levai les bras pour marquer le serment que je lui faisais de tenir notre promesse et, si le respect ne m'eût pas retenu, je lui aurais sauté au col pour lui prouver ma reconnaissance.
S'apercevant de mon émotion, l'officier reprit :
(( Je suis enchanté d'avoir trouvé l'occasion de vous obliger, vous ne me devez absolument aucune reconnaissance, car, dans une occasion analogue, il me fut rendu un semblable service. N'ayant pu recevoir les personnes qui m'obligèrent ainsi, je me fais un devoir de m'acquitter envers vous, et je forme des vœux bien sincères pour que le léger service que je vous rends ait pour vous un heureux résultat. '>
Je le remerciai de nouveau, ému jusqu'au fond du cœur, et pris congé de ce brave officier.
M. de La Rochc-Aymon m'attendait avec la
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plus grande impatience; ce long retard à retourner auprès de lui lui inspirait de sinistres pressentiments. A mon arrivée, l'air de jubilation répandu sur mon visage lui rendit l'espérance, surtout quand, approcliant mes lèvres de son oreille, je lui criai : « Vive le roi! »
Le sergent aux ordres de M. lingénieur ne se fit pas attendre le lendemain; ce dernier lavait chargé d'un petit billet dans lequel il nous redisait tous ses vœux pour notre voyage et notre prompt retour au sein de nos familles.
Il avait eu la bonté de charger le fidèle sousofficier de trois bouteilles de bon vin, d'un saucisson et de la quantité de pain qu'il avait cru nous être nécessaire.
Nous partîmes à la pointe du jour dans le plus profond silence ; nous fûmes bientôt arrive's au pied du mont Simplon. La route était commencée depuis six mois seulement et quoi qu'il y eût journellement des milliers d'ouvriers occupés à y travailler, elle était très peu avancée. On faisait tellement sauter de rochers avec la mine que ce bruit, retentissant de montagne en montagne, donnait l'illusion d'une canonnade perpétuelle.
Le sergent, par complaisance, nous conduisit bien au delà des postes que M. Duchesne lui avait désignés; nous fîmes avec lui une dernière halte pour achever nos provisions; puis nous le grati-
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fiâmes d'une pièce de 5 francs, que nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire accepter; nous le priâmes aussi de renouveler à M. Duchesnc nos remerciements et de l'assurer de notre plus vive gratitude.
Après avoir marché par des chemins épouvantables et des tempêtes de neige, qui faillirent faire perdre la vie à un malheureux marchand de parapluies que nous pûmes sauver et remettre aux mains des moines du Simplon, nous entrâmes, le quatrième jour, dans l'agreste et pittoresque Suisse ; nous fûmes agréablement surpris, après avoir fait nos adieux à ces horribles chaînes de montagnes, de distinguer le majestueux et magnifique lac de Genève, qui a 15 lieues de long sur 6 à 7 de large. Nous nous trouvâmes bientôt sur des bords riants, qui offraient vraiment à nos yeux l'image de la félicité et du bonheur. Une innombrable quantité de chaloupes, sillonnant cette belle nappe d'eau, achevaient de rendre ce spectacle encore plus enchanteur.
Vers le soir de notre quatrième jour de marche, depuis Domo-d'Ossola, nous franchîmes les murs de Genève ; mais, avant d'y pénétrer, nous fîmes ce que le lecteur devine : nous déchirâmes le passeport de M. Duchesne, afin de ne pas compromettre ce brave homme. Aurions-nous cru être décapités, rien ne nous eût empêchés de remplir un devoir aussi sacré!
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Avant de pénétrer dans la ville, nous brossâmes, comme à l'ordinaire, nos habits et nos bottes; aussi les factionnaires, gardant les portes, nous prirent, là comme ailleurs, pour des bourgeois de l'endroit.
Nous eûmes à Genève la joie d'entendre parler le français sur le théâtre; il me semblait être déjâ'sur le sol de cette chère patrie, et j'envisageais le moment prochain ou j'aurais le bonheur de me jeter dans les bras de mes chers parents.
Nous visitâmes la cité, puis nous imaginâmes de botaniser ; grâce à cette feinte, il nous fut possible d'obtenir une lettre de recommandation oii, qualifiés de bourgois de Lyon, il nous fut permis, non sans grandes difficultés, de passer au fort de l'Ecluse sans passeports.
Nous séjournâmes environ une semaine dans la commerçante et populeuse ville de Lyon, oii nous retrouvâmes M. le chevalier de Floirac(*),
(i) Le chevalier, puis comte de Lagrange-Gourdon de Floirac, avait eu une existence aventureuse. Page du comte d'Artois, puis capitaine dans le régiment de Monsieur, il fut arrêté à Varenne avec le roi Louis XVI et incarcéré. Sorti de prison, il rejoignit les princes à Coblentz, fit les campagnes de l'armée des princes, se retira à Diisseldorf, rejoignit le comte de Provence à Vérone et le suivit. Puis, ayant été fait prisonnier dans une expédition à Dunkerque,ilfut conduit à Cahors pour y être jugé. 11 s'échappa des mains des gendarmes et se cacha à Lyon, où il fut constamment chargé des ordres de Louis XVIIL C'est là qu'il épousa M"" de la Ferronays, veuve du marquis du Goulet, colonel du régiment d'Enghien, tué à Oher-kam-Lach. En 1S03, il se fixaàVersailles, toujours chargé des ordres de Louis XVllI. Accusé d'avoir pris part à la conspiration de Pichegru, il fut emprisonné à
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marié depuis peu avec M"" de La Ferronays, et les messieurs de Fai'gues('), que j'avais particulièment connus au corps de Condé. Nous fûmes plusieurs fois au spectacle ; je me souviens d'avoir vu jouer la Fausse Agnès par une célèbre actrice, M"® Contât; nous assistâmes aussi à une représentation qui nous fille plus sensible plaisir :c'était celle représentant la fin tragique du chevalier d'Assas. Le costume blanc à revers noirs des militaires du régiment d'Auvergne, celui des généraux qui le commandaient, tout reportait au règne sous lequel eut lieu ce trait sublime. Beaucoup de personnes étaient surprises que le gouvernement de Bonaparte en 1801 permît cette représentation. Nous partîmes de Lyon dans le courant d'avril ; il ne nous survint en route rien de remarquable ; cependant, en arrivant dans une petite ville où l'on avait quelques semaines auparavant arrêté une diligence portant la recette, nous rencontrâmes, an moment où nous entrions dans une auberge, un gendarme qui en sortait et nous dit : « Messieurs, vous serez très mal ici, suivez-moi dans un hôtel où vous serez infiniment mieux. »
Pour lui montrer de la confiance et ne pas lui
l'Abbaye-aux-Bois et relâché au bout de trois mois. 6ous la Restauration, il fut maréchal de camp, préfet et député de l'Hérault. {•) MM. de Fargues étaient officiers dans l'armée de Condé lors du licencienienf.
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paraître suspects, nous le suivîmes dans l'endroit où étaient précisément douze militaires de la même arme, qui étaient là pour escorter une voiture publique, oii se trouvaient déposés les deniers de l'Etat. Tous ces gendarmes étaient à table et faisaient une orgie sempiternelle.
Nous entrâmes dans la cuisine pour prendre l'air du feu. A peine étions-nous assis qu'il entra un maréchal de logis ayant un rubicond visage, animé par les vapeurs du vin ; il nous demanda, tout en tournant le dos au feu: « Avez-vous vos passeports ? »
Je lui dis avec un air d'assurance: « Nous ne marchons pas sans cela ! »
Certain que je lui disais la vérité (car je faisais le simulacre d'ouvrir mon portefeuille), il me répondit : (( Gela suffit, je vous dispense de me les montrer. »
Au jour, nous continuâmes notre route ; à mesure que nous approchions de la province qui nous avait vus naître, notre joie et notre bonheur augmentaient, les sensations les plus agréables nous pénétraient, bien qu'il nous vînt parfois de grandes inquiétudes au sujet de ce que nous allions apprendre sur nos familles.
Dans notre impatience d'arriver, nous accélérions notre marche et buvions à rasade pour rendre nos jarrets plus souples.
Nous passâmes à Aurillac, ville assez jolie, dont
274 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé le séjour est insupportable, à cause du bruit que font constamment les chaudronniers dans plusieurs de ses rues.
Nous traversâmes d'autres villes, qui n'excitèrent pas ma "curiosité, tant était grande ma hâte d'arriver.
Rendus à Martel, petite ville du département du Lot, j'eus quelques nouvelles de ma famille mais point d'indications certaines.
Le lendemain, nous allâmes coucher dans une petite campagne où M. de La Roche-Aymon avait une tante chez laquelle nous trouvâmes sa sœur aînée; leur entrevue fut extrêmement touchante; je fus aussi très bien reçu par ces deux dames ; le lendemain, je partis dès l'aube et me séparai de mon compagnon de voyage pour avancer toujours vers mes pénates.
Je vins, le soir, demander l'hospitalité dans un château oii résidait la respectable famille du P... dont le père, émigré, n'était pas encore rentré; deux de ses filles s'y trouvaient seules, leur mère et leur sœur étant allées à Sarlat faire une visite à une de leurs parentes ; elles me reçurent avec bienveillance comme le camarade d'armes de leur père; voyant mon désir de gagner Sarlat, elles m'offrirent de monter un de leurs chevaux qui devaient aller chercher leur mère et leur sœur.
Après avoir pris congé de ces deux intéressantes sœurs, rassuré par elles sur le sort des
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miens, je partis pourSarlat et fus débarqué directement chez M"'' de La Calprenède (i), la parente de M""" du P..., à laquelle j'avais l'honneur d'être allié également.
Ce jour, ami lecteur, fut le plus fortuné, le plus heureux de ma vie ! Jour que je n'oublierai jamais, qui sera toujours présent à ma pensée et à mon cœur.
Je redoutais à dire vrai, et je ne sais pour quelle raison, que le temps et l'absence n'eussent refroidi la tendresse de mes parents, tendresse de laquelle je me souvenais si bien, cependant ! Je ne tardais pas à être pleinement détrompé !
Le jour de mon arrivée à Sarlat était la seconde fête de Pâques ; un grand bal y devait avoir lieu.
J'entrai donc chez M""" de La Calprenède ; elle était devant son miroir, occupée à faire sa toilette; je la saluai et lui demandai timidement si je pouvais avoir l'honneur d'être connu d'elle.
Elle se retourna, m'examina durant quelques secondes et, tout à coup, s'écria en venant vivement m'embrasser :
« Si je te reconnais, moucher Cézac! Oh! certainement oui! Mais d'oij viens-tu? Par quelle voie es-tu parvenu jusqu'ici? As-tu vu tes parents? »
(') Louise-Victoire de Calvimont, mariée le 27 août 1787 à Louis- Antoine de Gestes de La Calprenède, chevalier seigneur d'Esgrignac, lieutenant au régiment de Béarn, puis conseiller au grand conseil. Elle eût une fille, .M""^ de L'Ecuyer de La Papotière.
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Quand je lui eus répondu que j'arrivais tout triste du «grand voyage », que sa maison était la première ou j'étais entré, elle me donna des marques du plus touchant intérêt, m'apprit que tous les membres de ma famille se portaient bien, mais étaient fort inquiets sur le sort de leur pauvre émigré, que j'allais enfin leur causer la plus agréable surprise, leur apporter la joie et le bonheur!
Un visiteur arriva sur ces entrefaites : « Voilà, me dit M""^ de La Calprenède, un de tes compagnons d'armes, M. de Cerval (^). »
Nous nous embrassâmes, mon ami et moi, et sa première question fut de me demander si je n'avais pas encore vu ma famille.
Après ma réponse négative, il ajouta : « Mais votre père et M"""* vos sœurs doivent être ici ! Je les ai vus il n'y a qu'un instant, j'ai eu l'honneur de les saluera la sortie des vêpres. »
Sans en dire davantage, il nous quitte, descend les escaliers quatre à quatre et se met à la recherche de cette partie de ma famille pour lui porter la nouvelle de mon arrivée.
Il apprend que mes sœurs doivent être déjà de retour au château de Gampagnac, mais que mon ])ère ne doit être qu'à l'extrémité du faubourg. Il court dans cette direction et rejoint enfin mon
(') Piene de La Vergne de Cerval, né en l'CJ ù Sainl-Cyprien en Périîîord. ancien volonlahe à l'aimée de Condé.
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respectable père à la hauteur d'une petite auberge appelée la Croix-Rouge. Dès qu'il l'aperçoit, il lui crie de revenir sur ses pas, que M™^ de La Galprenède a une nouvelle importante à lui communiquer.
Mon père répondit en riant :
« Si j'étais un homme de bal, je ferais volontier la partie de mon aimable cousine, mais je ne le suis guère ; de plus, j'ai chez moi une sociétéde parentes qui m'attendent, et il ne serait pas convenable de ma part d'être en retard pour faire les honneurs de ma table. »
Alors, M. de Gerval, cessant toute conversation énigmalique, lui annonça mon retour.
Mon père l'embrassa avec effusion et le pria de le soutenir pour le conduire dans les bras de son cher enfant.
Je me tenais aux aguets dans l'escalier, prêtant l'oreille ; je reconnais bientôt la voix de mon excellent père !
Je cours ! je me précipite à son col; nous restâmes quelques instants dans cette douce étreinte, sans pouvoir ni l'un ni l'autre articuler une parole.
« Ah ! mon père ! lui dis-je enfin, des cheveux blancs !
— J'ai vieilli, mon très cher fils, balbutia-t-il; mais mon cœur est resté toujours jeune pour toi ; il en est de même de tous ceux de ta famille, à lait;
278 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé quelle je brûle de faire partager ma joie et mon bonheur. »
Je lui demandai s'ils n'avaient pas eu trop à souffrir de la tourmente révolutionnaire.
« Si, mon ami, me répondit-il, nous avons été souvent inquiétés et notre fortune a été diminuée ; sois tranquille, cependant, nous ne mourrons pas de faim ; il y a toujours une Providence pour les honnêtes gens; mais je te quitte, car j'ai grande hâte de porter à ta mère et à tous nos parents l'heureuse nouvelle de ton retour. Ne sors pas de chez notre bonne cousine avant ce soir, moment oii ton cousin le chevalier d'Abzac(') viendra te prendre avec deux chevaux chez notre ami Landry. Sois prudent surtout, ajouta-t-il ; quelques esprits encore exaspérés pourraient te faire éprouver des désagréments ainsi qu'à ta famille.
Il m'embrassade nouveau, prit congé de M"' de LaCalprenède et partit pour le château de Gampagnac.
Aussitôt qu'on sut mon arrivée dans la ville, beaucoup des principaux habitants me firent l'honneur de venir me voir et me comblèrent de bontés et de prévenances.
(1) François d'Abzac était le cousin germain de rauteiir; son père, Josepii d'Abzac, co-seigneur de Campagnac, capitaine de grenadiers au régiment de Périgord, ayant épousé, le 12 novembre mo, Marie de Cézac. tante de l'émigré.
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Pendant ce temps, mon excellent père rentrait au sein de sa famille ; il la trouva à table avec les parents qui étaient venus passer les fêtes à Campagnac.
En entrant, il débuta par chanter (*) un couplet d'une chanson de table, comme c'était d'usage ; la société étrangère se leva aussitôt pour le saluer, pendant que ma mère et mes sœurs s'inquiétaient de sa santé et lui demandaient la cause de son retard.
Il ne répondit pas à cette question ; chacun reprit sa place et le repas continua.
Gomme il mangeait son potage, on remarqua que la main de mon père tremblait beaucoup; cela inquiéta mes sœurs, qui lui demandèrent s'il était malade.
« Je vais très bien, répliqua-t-il, et ce qui met le comble à ma satisfaction, c'est de vous voir tous réunis à ma table le jour où j'ai de bonnes nouvelles à vous donner de notre pauvre exilé. »
En prononçant ces dernières paroles, il laissa échapper ses larmes.
(') « M. de Cézac de Belcayre avait une voix superbe. Suivant une tradition de famille, on l'avait souvent prié de clianter à la cour. Ce qui est plus modeste et plus certain, c'est que, de la pittoresque terrasse de Belcayre, il faisait des duos avec le curé de Sergeac, petite paroisse située en face du château de l'autre côté de la Vézère, et les paysans s'assemblaient pour les écouter. Puis parfois aussi, le dimanche, il ne dédaignait pas d'offrir des concerts aux pauvres villageois. Qui sait si cela, jointe sa charité, ne contribua pas à le sauver en 1793? » (Note communiquée par la famille de Cézac.)
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Ma mère et mes sœurs se lèvent, courent à lui et lui demandent avec beaucoup d'émotion dans quel pays je pouvais être et comment on pourrait correspondre avec moi.
L'ainée de mes sœurs, M"* de Coulomb de Lagrandval (*), ajouta qu'il fallait bien vite se cotiser pour m'envoyer des secours, car j'étais peutêtre bien à plaindre.
Mon excellent père, ne pouvant plus tenir son secret devant une telle effusion de cœur, répondit :
a Le port de cet envoi ne nous coûtera pas cher ! »
Il n'en fallut pas davantage pour que toute la famille, l'embrassant à la fois, le suppliât de lui donner l'explication de cette énigme.
Mon père, alors, s'abandonnant à toute son émotion, leur dit, en les embrassant à son tour :
« Je viens de serrer mon fils dans mes bras ! A la brune, vous aurez tous le même bonheur, bonheur qui sera partagé par un frère qui vous chérit toujours. »
Aussitôt que la nuit eut remplacé la clarté du jour, je pris congé de l'excellente cousine qui m'avait si bien reçu pour me rendre chez le bon
(1) Julie-Gabrielle de Gézac, mariée en 1805 à Jean-Charles de Coulomb de Lagrandval, issu d'une antique famille de gentilshommes verriers du Périgord dont un proverbe patois disait : « Noble comme Lagrandval, noble comme le roi », morte à Planzac (Dordogne), le 10 février 1851, ayant eu huit enfants. Elle a laissé dans la contrée une réputation de bienfaisance proverbiale.
SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE DE l'aRMÉE DE CONDÉ 281
Landry, où devait venir me joindre le chevalier d'Abzac.
Ce brave Landry (') était un maréchal de logis de gendarmerie qui avait été de tout temps très dévoué à notre famille; il lui avait même donné de grandes preuves de ce dévouement dans les moments les plus critiques de notre terrible Révolution. Cet excellent homme, ainsi que sa femme, me reçurent avec effusion.
Ce couple honnête n'existe plus aujourd'hui, la tombe les renferme tous deux! Mais je conserverai toujours, pour la famille de ces deux vieux amis, la plus sincère gratitude.
A peine une demi-heure s'était-elle écoulée que, l'oreille aux aguets, j'entendis le chevalier d'Abzac, arrivant au galop; je ne me donnai que
(1) «Pendant et après la névolution,le père et la mèrede François de Cézac étaient demeurés dix ans sans avoir de nouvelles de lui. Ils sauvèrent leurs têtes à grand'peine et seulement grâce au dévouement de ce gendarme Landry. Ce brave homme les avertit secrètement qu'ils allaient être arrêtés. Après avoir serré leurs papiers et leurs bijoux d.ms le trou d'une cheminée de Campagnac, ils s'enfuirent pendant la nuit pour se réfugier à Belcayre. Quand les commissaires de Sarlatdevaientvenir arrêter M. de Cézac de Belcayre, le bon Landry le faisait prévenir. 11 se cachait alors dans une grotte située dans les rochers qui surplombent le château et dans laquelle on pénétrait par une échelle posée sur un bateau. Au reste, quand les commissaires de Sarlat arrivaient pour arrêter M. de Belcayre, comme il était fort aimé des paysans, ceux-ci accouraient armés de fourches et effrayaient les agents du gouvernement qui faisaient des recherches superficielles. Ce fait se renouvela plusieurs fois ; mais M. de Belcayre, toujours averti par Landry, regagnait sa grotte et put ainsi traverser la tourmente. » (Note communiquée par la famille de Cézac.)
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le temps de l'embrasser, en lui disant combien j'étais heureux de me trouver dans les bras de l'ami et du compagnon de mon enfance! Puis je pris congé des bons Landry, et nous partîmes.
Deux hirondelles n'auraient pas fait, je crois, plus vite que mon cousin et moi le trajet de Sarlat à Campagnac.
Mon jeune frère (') et mes sœurs venaient à tout instant au portail pour écouter s'ils nous entendraient arriver ; enfin le trot accéléré de nos chevaux leur fit bientôt comprendre que nous étions au bout de l'avenue et, l'instant d'après, ils serrèrent dans leurs bras ce frère que les plus jeunes avaient à peine connu; je les reconnus seulement à leurs voix, à leurs douces étreintes; ils me portèrent, plutôt qu'ils me laissèrent marcher, jusqu'à la salle où étaient tous mes parents.
Ma tendre mère, dont je regrette tant la perte, restait immobile à sa place et paraissait prête à s'évanouir; heureusement des larmes abondantes, provoquées par les embrassemcnts de sonbien-aimé fils, la soulagèrent et la tirèrent du pénible état dans lequel la joie trop forte do me voir l'avait plongée.
Los premières effusions passées, mon père dit tout haut :
(') Charies-Jacques-Huberl de Cézac de Belcayre, qui naquit à Belcayre en ms, servit dans l'armée imporiale et fut tué devant Vienne.
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« La joie que nous éprouvons de te posséder, mon cher fils, fait que nous n'avons rien mangé à dîner, ni nous, ni les excellents parents que nous avons ici; permets donc que nous nous mettions à table. »
Je courus embrasser mon respectable père et lui répondis :
« Je suis navré de cette diète, mais bien aise aussi, puisqu'elle me prouve si fortement tous vos sentiments. »
Je fus prendre place à côté de ma bonne mère, qui, au dessert, sortit sa bourse et me la donna; elle en fit autant de sa montre en me disant :
« Je n'ai plus besoin de savoir l'heure, puisque mon cher fils est auprès de moi! »
Elle m'aurait, je crois, donné la moelle de ses os, si cela avait pu m'être utile et ajouter à mon bonheur.
Ce jour-là il était à son comble, et celui qui a eu la complaisance de me lire comprendra qu'il fut le plus heureux de ma vie et qu'il me sera impossible à l'avenir d'éprouver une joie et un attendrissement plus marqués que ceux dont je fus pénétré lors de cette touchante et agréable soirée.
J'avais le cœur tellement ému que je ne pus manger ni dormir, malgré les calmants qu'on me donna pour me procurer le sommeil. Mon insomnie attira notre société autour de mon lit ; à la fin, ma
284 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé bonne mère demanda à tout le monde d'aller se coucher et de laisser reposer son pauvre voyageur ; j'embrassai de nouveau toute ma famille, qui me souhaita une heureuse nuit.
Mais je ne fermai pas l'œil, et il me tardait infiniment d'être au lendemain pour jouir à longs traits du bonheur de me trouver enfin dans le sein d'une famille que je ne devais plus quitter.