‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 27 sur 38 · JANVIER 1800-MAI · texte numérisé non relu

JANVIER 1800-MAI

L'armée de Condé à la solde de l'Angleterre passe en Italie. — Séjour à Udine. — Les Condéens dissipent la mauvaise renommée qui les a devancés dans le pays. — M""" Georgi et Gassy.

— Procédés délicats des Italiens à l'égard des émigrés. — Le théâtre, le café, la musique. — Incident au théâtre d'Udine.

— Départ pour la Carinthie. — Séjour à Gratz. — L'oisiveté rend les Condéens susceptibles et ombrageux. — Deux duels. — Le duc de Berry. — Coiffures à la Titus. — Le cheval de l'auteur met en danger le duc de Berry. — Caractère du Prince. — Péril couru par M. de Gurières. — 11 tient tête à une troupe de paysans. — Paix de Lunéville. — Licenciement de l'armée de Condé. — Cantonnement à Windich-Feistritz.

L'année 1800 se passa pour ainsi dire en pourparlers et en tenue de congrès ; tout faisait prévoir que la lassitude des cabinets de Vienne et de Paris, jointe à l'abandon des Russes, amènerait la fin d'une guerre de laquelle toute l'Europe était lasse(^),

(1) « Dans les premiers jours de mars 1800, le corps se met en route pour Lemberg. Un courrier de l'empereur de Russie rejoint le prince de Condé et lui remet une lettre du tzar : « Le corps de Condé passe au service de l'Angleterre» ...Le capricieux autocrate rappelait ses troupes en Russie, disgraciait Souwarow et manifestait l'intention de ne plus solder les émigrés... Il voulait la paix avec la France... » (Bittard des Portes, Armée de Condé, p. 352). Le 23 mars 1801, Paul I"' mourait assassiné.

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Le corps de Condé prit d'abord la direction de Salzbourg, puis, quelque temps après, reçut ordre de se rendre dans le pays de Venise et de Frioul ; ses membres subalternes ignoraient alors d'où ils tiraient leurs subsides; nous sûmes plus tard que la généreuse Albion en faisait toujours tous les frais.

Après avoir traversé des montagnes dont les sommets sont à jamais couverts de neige, nous découvrîmes enfin ce qu'on appelle le beau ciel de l'Italie !

La verdure de ce pays si privilégié par la nature contrastait d'une manière extraordinaire avec les frimas que nous venions de quitter et offrait à nos yeux le spectacle le plus délicieux et le plus 43nchanteur! Nous étions alors au mois de février.

Une très mauvaise réputation (') nous avait précédés dans le pays où nous allions momentanément séjourner ; un journal, soudoyé par les ■ennemis (car nous en avions non seulement en France mais encore en Allemagne\ avait public ■dans ces pages un extrait qui commençait ainsi : « Le corps de Condé, autant vaut dire la peste, part pour l'Italie; les militaires qui le composent sont capables de toutes sortes d'excès, le vol excepté. »

(') Puisaye ne cache pas que, quant à linsouciance et à la légèreté, cette réputation était quelque peu justifiée, mais il ajoute que le « sentiment du devoir et de llionneur >> poussé très loin chez ses frères d'armes, devait leur concilier les sympathies de l'étranger [Souvenirs, p. 59}.

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Ces indignes mensonges s'étaient tellement accrédités à Udine, capitale de Frioul, où furent logés les dragons nobles de Berry, que nous éprouvâmes la plus grande surprise en ne voyant aucune femme dans les estaminets où nous savions qu'elles avaient coutume d'aller ; ces cafés étaient presque déserts; à peine y trouvâmesnous quelques hommes à qui nous témoignâmes notre surprise sur le peu de société rassemblée dans ce lieu public, en ajoutant : « Peut-être sommes-nous assez malheureux pour être la cause innocente d'une conduite qui nous paraît bien singulière ! »

Un de ces Italiens, à la figure distinguée, ayant l'éducation d'un homme bien élevé, s'approcha de notre groupe et, très poliment, nous répondit « qu'il voyait bien qu'on les avait trompés sur notre compte. Nous en sommes d'autant plus convaincus, ajouta-t-il, en voyant la manière affable et honnête avec laquelle vous vous traitez entre vous; on ne restera pas longtemps ainsi abusé à Udine ; dès demain nous dirons notre bonne impression aux diverses sociétés que nous verrons et tranquilliserons pleinement nos compatriotes sur le compte de ces Français qu'on leur a peints comme si dangereux et si redoutables. Pour vous prouver, continua-t-ii, combien on a voulu nous prévenir contre vous, lisez cet article de la Gazette de Venise ! '>

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Et il nous montra le libellé dont j'ai parlé, ce qui nous prouva trop bien la méchanceté de nos ennemis.

Je fus logé sur sa demande et avec un de mes camarades chez une dame Gassy, dont nous avions l'ait la connaissance ; son mari était l'un des riches négociants de la ville ; cette dame avait deux charmantes jeunes filles et une sœur, la signora Georgi, dont le mari était le plus fameux virtuose de la ville; on le priait, dans les grandes solennités, d'aller toucher de l'orgue dans la cathédrale. Là sa brillante méthode, sa façon de jouer, entraînante et enchanteresse, extasiaient tous ses auditeurs; la charmante signora savait parfaitement se distraire, surtout lorsque son mélomane de mari était, avec des amateurs, occupé à exécuter quelques ouvertures, et ceci arrivait souvent, car il était le directeur de tous les concerts de société. J'eus, pendant mon séjour à Udine, le bonheur de voir tous les jours M""" Georgi chez sa sœur, et quand son mari allait diriger un concerto, je m'empressais d'aller tenir compagnie à sa séduisante moitié.

Nos hôtes nous traitèrent avec infiniment de politesse et de bonté, nous reçurent à leur table, qui était des mieuxservie; brefnous étions établis comme des ofiiciers d'état-major. Un bon abbé de trente-six ans et doté d'une taille gigantesque était le directeur de toute la famille Gassy ; on ne

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remuait pas une paille, on ne faisait pas un pas sans préalablement le prévenir et le consulter. Il parlait le français beaucoup mieux que ses hôtes et conversait très volontiers avec nous.

Nos appointements de 50 francs par mois, ne nous permettant pas de vivre d'une manière aussi splendide, nous priâmes M. l'abbé Porto (c'était le nom du prêtre) de vouloir bien nous donner u]i moment d'audience, car nous désirions le charger d'une mission près de notre hôte. Nous lui expliquâmes donc que notre traitement ne nous permettait pas un ordinaire comme celui de la maison où nous étions, et nous le priâmes dédire à M""* Gassy qu'elle voulût bien nous faire servir dans nos chambres un repas de 15 sols, nos moyens nous interdisant d'y mettre davantage.

L'abbé Porto nous quitta en souriant afin d'aller s'acquitter de son message et revint un moment après en nous disant de la part de nos hôtes « que nous leur donnerions la moitié de nos appointements, si cela ne nous gênait pas, et qu'ils nous priaient de continuer à partager leurs repas, ils vous engagent, continua l'abbé avec un sourire malin, à mettre cet argent de côté afin de leur en tenir compte quand vous partirez. »

L'aimable M'"" Gassy nous dit un jour à M. du Brac et à moi (c'était le nom de mon camarade), en nous présentant une clé : « Voici la clé de ma loge au spectacle, allez-y tous les deux quand bon

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vous semblera, mon mari n'y va jamais et, pour mon compte, je me suis imposé la loi) de ne point y aller sans mes filles, et je ne veux les y conduire que lorsqu'elles seront mariées. »

Le spectacle à Udine était toujours bien suivi : un jour que la plus grande aftluence encombrait les loges et le parterre, il y eut un grand tapage <:ausé par racharnement que nous mîmes à vouloir faire bisser une romance au principal acteur. Le général autrichien qui commandait la place, pour prévenir l'abus qui s'était introduit de faire répéter à outrance certains couplets (ces couplets critiquaient parfois son gouvernement ou le tournaient en ridicule), avait absolument enjoint au directeur de ne laisser bisser sa troupe en aucun cas ; cet ordre était affiché a la porte du théâtre. Nos messieurs, n'ayant pas pris garde à cette défense, demandèrent donc au célèbre acteur qui jouait ce jour-là de redire sa romance. Tout le monde, à l'unanimité, cria : « Bis ! bis!» L'habile virtuose, avec infiniment de politesse, nous observa le mauvais cas où il se mettrait s'il venait à enfreindre l'ordre du général. Ses observations ne furent nullement écoutées, et les cris de : « Bis ! bis ! » accompagnés des trépignements les plus bruyants, se firent entendre de plus belle.

Le directeur envoya alternativement ses plus belles actrices pour nous adoucir.

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Peines inutiles! Tous leurs charmes, toute leur gentillesse, n'y purent rien; nous demeurâmes inébranlables.

La toile se baissa alors, pendant que retentissaient quelques imprécations contre le général autrichien et notre promesse de ne plus remettre les pieds dans un théâtre comme celui-ci.

Tout à coup paraît sur la scène un émigré français qui nous dit :

« Je pars de suite, Messieurs, pour me rendre auprès du général, qui a quelque bonté pour moi,^ peut-être serai-je assez heureux pour qu'il veuille bien suspendre son ordre, dont vous n'aviez aucune connaissance au début de la pièce, et donner ainsi satisfaction à votre désir. »

« Vive le capitaine de cuirassiers ! » cria-t-on aussitôt avec enthousiasme.

Ce Français au service de l'Autriche ne tarda pas à revenir et dit d'une voix forte «qu'à sa grande satisfaction, il avait obtenu ce qui paraissaitnous faire tant de plaisir >'.

Nouveaux applaudissements à tout rompre.

Le célèbre chanteur parut très content de la révocation de l'ordre, salua l'assistance avec infiniment de grâce et répéta sa romance avec tant d'art, de méthode et d'entraînement que les spectateurs émus et transportés applaudirent à outrance pendant un quart d'heure.

La pièce se continua, le calme succéda au ter-

rible orage, et nous nous retirâmes contents (l'avoir obtenu la satisfaction que nous avions si fortement désirée.

Les plaisirs que nous offrait la société de la ville, le jeu de ballon, le café, le théâtre, nous firent passer à Udine un temps très agréable (').

11 y avait six mois que nous étions dans cette charmante ville quand tout à coup nous reçûmes Tordre inattendu de la quitter le lendemain (') ; cette nouvelle nous plongea tous dans la plus morne consternation. Je n'eus pas le courage d'aller faire mes adieux à la belle M"" Georgi ; je craignais que mon émotion ne parût trop visiblement aux yeux de son mari. Je chargeai sa sœur de lui témoigner toute la peine que j'éprouvais de cette bien cruelle séparation, de lui dire aussi le désir bien manifeste que j'aurais de la revoir et de l'empressement que je mettrais à saisir toutes les occasions.

M""" Gassy n'était pas moins affligée du départ du camarade du Brac.

Nous devions partir le lendemain à l'aube; nous dînâmes vers sept heures ; nous étions tellement

(') Puisa3'e (p. 61) et Gorbehem (p. 3o4) vantent à l'envi leur séjour à Udine.

{-) Une lettre de lord Minto, ambassadeur d'Angleterre, arriva, dans la nuit du l" mai, au quartier général de l'armée de Condé, ordonnant aux Gondéens de se remettre en marche pour l'Allemagne, afin de s'y réunir aux troupes du général Kray, qui batlait en retraite devant Moroau.

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tristes et pénétrés d'un si grand chag^rin que mon frère d'armes et moi ne mangeâmes presque pas, malgré les encouragements de nos hôtes. La mère et les deux filles avaient les yeux extrêmement rouges.

Deux heures après, le moment étant arrivé de nous aller coucher et par conséquent de nous séparer pour toujours de nos amis, je sortis un petit sac de ma poche dans lequel nous avions mis tous les mois, très scrupuleusement, la moitié de nos appointements, ce qui formait à peu près la somme de 300 francs.

Après avoir remercié ces bonnes gens, les larmes aux yeux, de toutes leurs bontés, de toutes leurs attentions, je présentai à M"^ Gassy ce que nous leur devions et lui dis, en balbutiant, que c'était bien peu pour tous les soins dont elle et son mari nous avaient comblés.

Cette bien excellente femme s'écria avec exaltation, en se croisant les bras, « que nous devions bien penser qu'eux étant riches n'allaient pas enlever les seules ressources que pouvaient avoir des malheureux bien éloignés de connaître le ternie de leurs souffrances et de leur exil ! »

Elle avait, de concert avec son mari et M. Porto, imaginé cette ruse pour nous faire économiser cette petite somme et, en même temps, ménager notre délicatesse, qui se serait effarouchée si nous avions pensé vivre chez eux pour rien.

Nous demeurâmes stupéfaits et immobiles, manquant d'expressions pour témoigner notre gratitude et toute l'admiration que nous causait leur procédé.

Nous nous séparâmes enfin après nous être tous embrassés ; nos excellents amis nous comblèrent de toutes leurs bénédictions et des vœux ardents qu'ils faisaient pour notre bonheur et un prompt retour dans nos familles.

Les trompettes du régiment sonnèrent : « A cheval ! » Avant le jour nous quittâmes cette séduisante ville ; nous lui fîmes nos adieux, le cœur ulcéré de nous séparer de ceux de leurs habitants qui nous avaient donné tant de marques de leur bonté et de leur dévouement !

Nous nous dirigeâmes, à travers de nouvelles montagnes, vers la Garniole, la Styrie et la Carinthie où nous séjournâmes quelque temps, en regrettant toujours les plaisirs que nous avions goûtés dans la capitale du Frioul.

' Dans la partie de l'Allemagne oii nous prîmes nos quartiers d'hiver ('), nous avions en vue les monts Grapas, hautes montagnes qui sont la suite

(') Pendant cette année 1800, sur l'historique de laquelle l'auteur passe très rapidement, les armées françaises étaient partout victorieuses. Lannes et Murât gagnaient, le 9 juin, la bataille de Montebello, Napoléon remportait, le 14, celle de Marengo. Moreau en Allemagne, était sur toute la ligne victorieux sur les Autrichiens dont l'armée de Condé — bien que sold'^e par l'Angleterre — suivait la mauvaise fortune.

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de celles du Tyrol et qui forment vers l'est les limites du royaume de Hongrie. Les peuples de ces contrées ont du rapport avec celui de la Pologne et paraissent également abrutis par l'eaudc-vie.

Notre quartier général était placé à Gratz, capitale de la Carinthie (i), ville agréable oii nous allions de temps à autre nous distraire, mais dont les habitants étaient bien éloignés d'avoir les manières douces et l'urbanité de ceux d'Udine ; ils ont en général une humeur sombre. Les femmes y sont plus gaies, plus franches et plus aimables que les hommes ; mais leur abord est extrêmement difiicile, soit par Taustérilé de leurs mœurs, soit par les usages, soit enfin par le peu de confiance que leur inspiraient les Français.

La chasse et la pêche étant défendues, le jeu était notre récréation et notre plus doux passetemps. Nous ne pouvions faire de grands écarts, n'ayant ni crédit ni grosses sommes à perdre. Le baccarat et le reversis étaient nos jeux habituels.

Dans l'oisiveté, nos caractères étaient devenus ombrageux et susceptibles, et les affaires d'honneur étaient fréquentes ; pour ma part, j'en eus deux avec deux excellents camarades, M. de Beaulaincourt et M. de Santeuil, provoquées, l'une par une misérable querelle de jeu, l'autre par une dis-

('•,! Où la petite ariiiûe de Condé ét.ut nrrivéelp2] janvier 1801.

248 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé cussion concernant un cheval ; je défigurai l'un de mes adversaires et je blessai gravement l'autre. Bien que notre amitié n'en fut plus tard que mieux cimentée, je ne m'en consolai jamais.

A notre départ de l'Italie, M^' le duc de Berry fit un voyage à la cour de Naples. Il était parti avec un costume de militaire russe pareil au nôtre ; à son retour, nous fûmes extrêmement surpris de le voir coitTé a la Titus, et dune manière qui lui allait à ravir; chacun de nous, croyant qu'il était de bon ton d'imiter le prince, fit couper ses cheveux et disparaître sa queue à la prussienne. Lorsque Son Altesse Royale fut instruite de ce manque de discipline, elle fut fortement en colère et ordonna une revue pour le lendemain en faisant dire à l'ordre « que ceux qui ne seraient pas strictement en uniforme seraient punis d'une manière exemplaire ».

N'ayant pas jeté nos longs cheveux, chacun de nous se fabriqua une queue postiche.

Le prince, de sou côté, parut également en costume et fut très satisfait de notre exactitude à remplir ses ordres. Après la revue, il ordonna des manœuvres et en commanda lui-même les évolutions ; elles étaient si accélérées — notre allure étant constamment au galop — que nos queues, dont la plupart étaient mal ajustées, se détachèrent en grand nombre pour tomber dans nos rangs, singularité qui finit par faire rire le prince d'une

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manière extraordinaire ; nous-mêmes, à l'instar du commandant, en fîmes autant. Cette manœuvre récréa tout le monde ; il nous fut permis, à dater de ce moment, de rester toujours coiffés à ta Titus.

Le régiment était un jour en marche et suivait une route qui longeait un canal ; le duc de Berry était à sa tête avec ses aides de camp et tout son état-major.

Ayant été ce jour-là de service pour la correspondance, je rentrais au corps très tranquillement quand, tout à coup, je vois Son Altesse Royale venant de mon côté. Lorsque je fus à sa hauteur, je tirai mon chapeau., comme c'était l'usage, pour saluer le prince ; or, nous avions de grands panaches blancs d'un pied de long. Comme je marquais dans cette occasion mes respects à Son Altesse, le panache effleura les oreilles de mon cheval et lui causa une telle frayeur qu'il se jeta, malgré moi, sur le groupe qui entourait le prince et précisément du côté du canal, qui était sans garde-fou .

Tout le monde me criait:

« Prenez donc garde, vous ferez tuer Monseigneur, vous le ferez noyer ! Tenez donc votre cheval dans les rênes et dans les jambes ! »

Sans me rendre compte de l'objet qui effrayait cet animal, sans comprendre bien ce que me criaient tous les dignitaires, je tenais toujours

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avec humilité mon chapeau bas. Enfin mes respectueuses salutations augmentant toujours le danger du prince et celui de son brillant étatmajor, un chef d'escadron me cria avec une voix de tonnerre : « Eh ! sacré nom d'un f..., remettez donc votre chapeau; ne voyez-vous donc pas, f... que c'est le panache qui elTraie votre f. .. rosse ! »

Cette manière énergique de s'exprimer me fit enfin apercevoir d'oii provenait le vertige et l'impolitesse de mon terrible tartare. Je remis aussitôt mon chapeau et redevins enfin maître de guider mon Bucéphale où bon me semblait.

Cet orage se termina heureusement sans autre accident que cette chienne de peur dont je ne fus pas plus exempt que tous ceux que ma monture avait si fortement effrayés. Comme je me dirigeais vers ma compagnie pour reprendre mon rang, mes camarades me disaient, les uns : « Est-ce vous qui avez causé toute cette rumeur et toute cette alarme; » les autres : « Ma foi, le Prince n'a pas de plus cruel ennemi que vous » ; « sans doute, ajoutaient encore quelques-uns en éclatant de rire, vous avez pactisé avec Napoléon et vous aviez choisi le canal pour être la tombe de Monseigneur» ; et beaucoup d'autres plaisanteries qui ne m'amusaient point du tout !

Cependant je finis par rire de toutes les facéties de ces farceurs.

Quelques jours après ce petit événement, Son

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Altesse Royale, me voyant remettre un paquet de lettres à un de ses aides de camp, me cria de la croisée de son hôtel :

« Ah ! dites-moi, Gézac, je vous dispense à l'avenir de me tirer votre chapeau, lorsque vous serez monté sur votre tartare si mal éduqué ! »

Ce prince du sang était fougueux et violent même; mais il faut dire à sa louange que, son moment de vivacité passé et s'il s'imaginait avoir peiné quelques-uns de ses compagnons d'armes, il savait, par des manières pleines de bonté, leur faire oublier son emportement, faire désirer presque avoir été l'objet de sa colère. Nous connaissant tous par nos noms, il prétextait avoir affaire à la queue de la colonne et revenait sur ses pas pour dire des choses flatteuses et pleines de bonté à ceux qu'il croyait avoir choqués.

Les denrées étant très bon marché en Carinthie, nous faisions avec nos seuls appointements une fort bonne chère et nous nous réunissions quelque fois une vingtaine pour faire un pique-nique ; un de nos camarades, M. de Curières, nous y amusait beaucoup par le spectacle de sa force inouïe; il souleva un jour un billard chargé de douze personnes :

Un de mes camarades et moi fûmes un jour témoins de l'explosion de son bouillant caractère €t d'un danger auquel il échappa heureusement.

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Dans la contrée où nous étions, il était d'usage, quand un père, une mère, un oncle, une tante venaient à décéder, que la famille du défunt manifestât sa peine et ses regrets en allant faire une orgie qui durait toute la nuit suivante après les funérailles.

Une semblable cérémonie se passait une fois dans une auberge, pas loin de notre cantonnement et très rapprochée du logement de M. de Gurières; celui-ci voulut pénétrer dans cet estaminet pour se rafraîchir; il demanda une canette de bière qu'on lui apporta aussitôt ; il avait presque vidé sa mesure quand une partie des hôtes, étant déjà dans les vignes du Seigneur, vinrent lui chercher noise, lui susciter ce qu'on appelle « une querelle d'Allemand ». M. de Gurières les engagea avec bonté et à plusieurs reprises de bien vouloir lui laisser achever sa canette; deux des plus hardis, ne tenant aucun compte de son avertissement, se rapprochèrent de lui ; l'un lui mille poing sous le nez, pendant que l'autre avalait le reste de sa bière en lui disant : « A la santé, chien de Français 1 »

Il n'en fallut pas davantage pour faire éclater un orage des plus épouvantables. Sortant enfin de son calme, M. de Gurières sauta aussitôt sur un banc qui était à sa portée et qu'il mania comme une plume ; en lui faisant l'aire le moulinet à quatre faces, il eut, en un clin d'œil, chassé non

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seulementlesdenxindividiis qui luiavaient cherché dispute, mais même tous les parents du mort, ainsi que les hôtes qui voulurent prendre fait et cause pour leurs compatriotes. Demeuré maître de la maison, l'ancien {jarde du corps fut assiégé avec des hurlements, des vociférations et môme des coups de pierre au travers de la porte et des croisées.

11 sentit alors, dans cette critique circonstance, Timpérieuse nécessité de sortir de cette fatah; galerie. Aussitôt cette résolution prise, il s'arma d\m coutelas et, tenant toujours de l'autre son redoutable banc, fondit avec impétuosité sur cette populace, écarta ceux qui lui barraient le passage et fit, par une manœuvre savante et hardie, une retraite en bon ordre, repoussant de temps en temps ceux qui le pressaient de trop près. Ce iut dans cette critique situation qu'un camarade et moi , venant de faire un service de correspondance, le rencontrâmes; nous volâmes naturellement de suite à son secours, bride abattue.

Tout ce monde se dissipa immédiatement à noire approche et nous ramenâmes avec nous ce brave militaire, nullement blessé, mais extrêmement agité et dans les plus grandes convulsions, qui lui faisaient gonller d'une façon très saillante les veines du front.

Nous lui fîmes déposer ses armes sur le glacis de la place qui avait été le théâtre de ses exploits

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et, tout en marchant, il nous conta laventure dont il avait failli être la victime.

Après être resté l'espace de quatre mois dans la Garinthie et la Carniole, nous apprîmes que la paix de Lunéville permettait enfin à l'Europe de respirer et lui donnait un repos dont elle avait le plus grand besoin.

Aucune puissance n'ayant eu le soin de stipuler de clause en notre faveur, il fut décidé de nous licencier (i). Les Anglais, toujours généreux et touchés de notre cruelle situation, voulurent bien nous gratifier de huit mois d'appointements (~). Nous fûmes conduits dans une petite ville de la vaste province où nous étions cantonnés, appelée ^Yindich-^Yestrich (•^) ; ce fut dans cet endroit que nous fûmes définitivement licenciés.

Nos princes n'eurent pas le courage de prendre congé de leurs compagnons d'armes ; ils nous

(1) A Lunéville, le cabinet de Vienne (qui ne pouvait pas continuer la guerre et avait conclu la paix le l" février) n'avait pas cessé de montrer son indifi'éreuce vis-à-vis du corps de Condé, qui l'avait si loyalement servi. L'.Vngleterrc, qui continuait la guerre sur mer, avait décidé de ne plus payer une armée qui, sur le continent, ne combattait plus. Cézac fait preuve ici vis-àvis de l'Angleterre d'une reconnaissance un peu exagérée et qui est assez en rapport avec la tournure bienveillante de son esprit et de son heureux caractère. La plupart des auteurs contemporains sont moins élogieux à ce sujet.

(-} Les soldats — comme Gczic — touchaient 9 krcutzers par jour.

(') Ou plutôt Windish-Feistritz. quartier général que le vieux prince de Condé quitta le 1" juin.

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firent distribuer des certificats extrêmement flatteurs avec le sceau de leurs armes et signés par eux. Un lieutenant général, après nous avoir rassemblés pour remettre nos chevaux à des commissaires, nous lut l'ordre suivant :

« Braves gentilshommes français, nos princes vont être dispersés dans plusieurs cours de l'Europe ; ils vous suivront toujours en pensée ! Le respectable héros qui a partagé toutes vos fatigues et tous vos périls m'a chargé de vous faire ses tendres adieux ; son âme est si affligée par le regret de vous quitter qu'il ne se sent pas le courage de s'acquitter lui-même d'un devoir que son cœur lui aurait fait trouver si doux à remplir; il pense et il est dans la forte conviction que, quelle que soit votre destinée et les circonstances dans lesquelles vous pourrez vous trouver, vous suivrez constamment le chemin de l'honneur et ne vous écarterez jamais de la route que doit suivre un brave militaire ('), »

Chacun de nous, pénétré de la plus vive émotion et accablé de la plus. noire tristesse, fut chez les commissaires anglais pour recevoir lés huit mois de traitem.ent.

Aussitôt que nous eûmes touché cette somme, nous nous dispersâmes ; nous étions vraiment

(1) Le licenciement eut lieu le l»"" mai. On peut lire dans les Mémoires sur le duc de Berry l'admirable page que lui consacre Chateaubriand.

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navrés d'une séparation qui avait lieu pour la seconde fois et s'effectuait dans un pays bien plus éloigné de notre patrie que lors du premier licenciement. Les uns se dirigèrent vers la Russie, d'autres vers la Hongrie, d'autres enfin vers la Prusse.

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