ÉPILOGUE
Hélas I un malheur inattendu , un chagrin étemel , devait bientôt me faire payer cher ces quelques instants donnés aux illusions d'un autre temps.
Charles, mon pauvre Charles, qui était accouru tout joyeux me chercher à Versailles pour m'emmener créer avec lui ce Comte de Saulles. Charles venait d'être atteint de cet horrible mal qui depuis six mois décimait tant de familles dans Paris : la petite vérole noire.
Le 15 mars 1870, il allait mieux cependant, et les médecins croyaient pouvoir répondre de lui. Ce jour -là, j'étais fort souffrant moi-
même, et, ne pouvant sortir, j'avais envoyé le matin savoir de ses nouvelles.
Le domestique était revenu en me disant que le mieux continuait.
Calmé par cette assurance, il me semblait que je respirais aussi plus à l'aise , lorsque , vers six heures du soir, un ami, Jules Vizentini, entra tout à coup chez moi ; il était pâle et sa voix était émue.
— Y a-t-il longtemps, me demanda-t-il en hésitant, que vous avez eu des nouvelles de Charles ?
— Non, lui répondis -je, ce matin; il va mieux.
Cette assertion lui fit faire un mouvement.
— Mais , pourquoi cette question ? continuai-je en cherchant à lire sur son visage.
Et , comme il gardait le silence :
— Vous venez m'annoncer un malheur, m'écriai-je. Charles?...
n voulut me répondre, un sanglot l'en empêcha. J'avais tout compris, Charles était mourant.
Dans un accès de fièvre , de délire , il s'était
VU entouré de flammes , et s'était précipité par une fenêtre.
Je n'eus que le temps d'accourir pour recevoir son dernier soupir.
Il est mort dans mes bras
Oui, mort ! mort à quarante ans, jeune, bon, noble , fier ; plein d'espérance , de force et de vie. Mort en cinq jours ! Quarante ans de sollicitude, de soins, d'amour, de joies delà famille ; en cinq jours, tout cela était disparu, éteint, anéanti ! De tout cela, il ne restait plus qu'un cercueil , où je devais à soixante-dix ans ensevelir mon enfant, et une tombe pour prier et pleurer.
Dieu se trompe-t-il donc parfois dans sa justice, ou bien veut-il apprendre à l'homme ce que, pour le connaître^ il faut savoir souffrir?
Oh ! nature ! nature I si généreuse et si grande lorsque tu prodigues tes bienfaits , que tu frappes cruellement quand sonne l'heure de ta colère !
Ces lignes furent les dernières jetées par lui sur le papier ; à dater de ce moment, ses notes font complètement défaut.
Ce besoin de calme qui déjà l'avait fait s'éloigner de Paris une première fois, était devenu l'unique élément de son existence. Ce n'était plus le repos qu'il cherchait, c'était la solitude ; ce n'était plus le silence, c'était l'ombre; il éprouvait comme un besoin de se recueillir.
Aux illusions perdues et aux affections enlevées avait succédé ce découragement engendré par l'absence absolue de tout espoir dans l'avenir. La guerre de 1870 était venue porter le dernier coup à son accablement. Il avait perdu dans cet épouvantable désastre tout ce qu'il possédait, et cette paix tranquille qu'il avait entrevue, quelques années auparavant, dans son trop court séjour à Versailles, ne lui était même plus permise ; il devait continuer.
Quelle torture pour lui! Il connaissait les hommes, et savait que l'ingratitude est le propre du cœur humain ; il n'ignorait pas qu'on le blâmerait certainement de cette persistance, présomptueuse en apparence, à ne pas prendre sa retraite, et, d'avance, il entendait à ses pieds le bouillonnement de la tourbe.
« Faites la caricature des jeunes ! répondaitil à un journal qui lui demandait un jour l'autorisation de publier son portrait en charge. Faites la caricature des jeunes , le temps se charge de faire celle des vieux !»
Qu'importe qu'il ait été pendant plus d'un demi-siëcle , non seulement le drame contemporain, mais le drame de tous les temps , puisqu'il était la vérité et la vie? Qu'importe qu'il ait, pendant plus d'un demi-siècle, tenu dans sa main profonde, sous son regard magnétique, toute une génération pour lui donner son âme, pour la passionner de sa passion , pour l'idéa-
User de son idéal ? Qu'importe qu'il Tait suspendue à sa lèvre haletante, frémissante, la contraignant à rire ou à pleurer avec lui, selon qu'il lui plaisait de pleurer ou de rire ? Qu'importe qu'il ait rempli le monde de son nom et de sa renommée , et associé cette renommée et ce nom aux noms de Lamartine, de Victor Hugo, de Balzac, de Casimir Delavigne, en devenant pour ainsi dire le collaborateur de leurs œuvres immenses ?
Qu'importe qu'il ait fait tout cela , qu'il ait été tout cela? L'heure de la retraite a sonné pour lui , il doit se retirer.
Mais, sans doute, en échange de ce repos qu'on lui demande de s'imposer, son pays, pour la gloire duquel il a tant fait , lui promet une douce retraite? Il lui a fait ouvrir les portes du Temple ? Les comédiens , dont il fut le drapeau, l'ont depuis longtemps appelé parmi eux ? Le Théâtre-Français, qui se targue d'être le premier théâtre du monde, le sanctuaire de toutes les gloires, la maison de Molière, enfin, a depuis longtemps admis dans son sein ce comédien prodigieux?
Non.
Le Théâtre-Français ne Ta jamais appelé à lui ; il a tout fait pour le tenir éloigné.
Un jour, Victor Hugo, donnant le Roi s'amuse d'une main, eût pu de l'autre montrer Frederick Lemaître : il ne l'a pas fait.
Ce fut de la part du poète une faute de lèseart ; ce fut plus de la part de la Comédie-Française.
Au surplus , quoi de surprenant à cela , et de quoi s'étonner, quand on a vu refuser à M"* Dorval, qui elle cependant avait joué au Théâtre-Français Hemani, Marion Delorme, Angelo, Chatterton^ et dont le talent et la gloire avaient puissamment contribué au succès de -ces œuvres ; quand on a vu refuser à M"' Dorval une misérable pension alimentaire !
La pauvre grande artiste ne demandait pourtant pas beaucoup : être reçue comme simple pensionnaire aux modiques appointements de cinq cents francs par mois, s' engageant, en
échange, à tout jouer : duègnes, utilités, accessoires.
Elle demandait à vivre !
Lui accorder cela, c'était faire acte de reconnaissance, d'humanité, de dignité; c'était honorer le talent, c'était honorer l'art.
Le Comité refusa à l'unanimité
Un moment, Frederick Lemaître se crut cependant plus privilégié que son infortunée compagne.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, incendié par la Commune de 1870, venait de renaître de ses cendres, et l'administration des théâtres de Grenelle, de Montparnasse et des Gobelins y avait transféré ses bureaux.
Sans prétendre que la nouvelle direction Ritt et Larochelle fût remarquable, il faut reconnaître qu'elle eut un moment la velléité de se donner des allures littéraires , en ouvrant ses
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portes par un drame de Victor Hugo , et avec le nom de Frederick Lemaître en tête de son affiche.
Le prestige de ces deux noms devait, pensait-elle, lui porter bonheur.
Elle ne se trompa pas.
La nouvelle direction , par Torgane d'un de ses membres, M. Larochelle, vint offrir à l'artiste un engagement de cinq cents francs par mois.
C'était peu I mais cet engagement était illimité ; c^était une retraite pour le reste de ses jours que le théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont il avait été la gloire, se faisait un devoir de lui assurer.
Mais les hommes proposent et les directions disposent. Le baptême du succès une fois reçu, les directeurs, trouvant que les goûts du public n'étaient plus au drame littéraire proprement dit, pensèrent que les ballets et les fauves offraient beaucoup plus de chance de réaliser promptement de grosses recettes; en conséquence, Victor Hugo fut remplacé par Adolphe Dennery, et Frederick Lemaître par l'éléphant du Tour du Monde.
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Les directeurs jugèrent , de plus , qu'il serait bien naïf à eux de grever inutilement leur budget d'une somme de 500 francs par mois pour pensionner un comédien dont ils ne voyaient pas la place dans leur ménagerie , et se dirent qu'après tout une promesse et une parole données n'étaient pas une signature.
Seulement, ne voulant pas, par égard, assimiler le grand artiste aux choristes et aux simples employés que l'on prévient d'ordinaire par une lettre lorsque leur engagement est expiré, ils préférèrent, le douzième mois échu, lui faire répondre simplement par leur caissier quHl n'avait plus d'ordres !
Nous ne prétendons pas discuter ici la conduite de messieurs les directeurs de la Porte- Saint-Martin.
Ils ont agi selon leur conscience.
Nous constatons uniquement un fait, que nous eussions même été désireux de passer sous silence. Mais, comme ces mêmes directeurs n'ont pas craint d'insinuer, par la suite, que, l'année de son engagement révolue , ils avaient continué à lui servir une pension an-
nuelle de 6,000 francs, nous avons jugé qu'il était de notre devoir de donner à cette allégation le démenti le plus formel.
Cependant, quelques amis dévoués, quelques admirateurs sincères, s'émurent de l'abandon dans lequel se trouvait relégué le grand comédien, et résolurent d'organiser en son honneur une représentation de retraite, destinée à être en même temps la consécration de son œuvre et le couronnement de sa carrière.
Monsieur Henry de Lapommeraye, le jeune et spirituel critique, aujourd'hui un de nos conférenciers les plus distingués, eut le mérite de l'initiative ; Monsieur Edmond Magnier, directeur de V Événement, se joignit spontanément à lui, en mettant à sa disposition les colonnes de son journal, afin de donner à cette solennité le plus de retentissement possible, et, grâce à leurs efforts communs, ils obtinrent la salle de l'Opéra.
Monsieur Cantin, directeur des Folies-
Dramatiques, dont la conduite fut par la suite si pleine d'abnégation, voulut apporter aussi sa pierre à Tédifice en offrant un acte de la Fille de Madame Angot^ don* le succès faisait alors courir Paris.
Tous les artistes, grands et petits, se faisaient une fête de venir rendre hommage à celui qu'ils appelaient leur maître I et les affiches n'étaient pas encore posées, que déjà le succès était assuré.
Le matin de la solennité, ces mêmes affiches étaient arrachées, et la représentation mise à néant.
Que s'était-il passé? qu'était-il survenu? nul ne put le savoir au juste, chacun s'étant mutuellement rejeté la responsabilité de cette chose étrange.
Un ministre de passage, avait, paraît-il, été circonvenu la veille à l'Opéra, au sortir du foyer de la danse, par quelques musiciens de l'orchestre, cette meute bruyante, vous savez, qui bourdonne au fond du fossé creusé devant la rampe.
Ces fiers autocrates, craignant de se désho-
norer en jouant la musique de Lecocq, non seulement avaient refusé d'accompagner la Fille de Madame Angot; mais encore s'étaient formellement opposés à ce qu'on laissât venir leurs confrères du théâtre des Folies-Dramatiques s'asseoir sur leurs chaises.
Le ministre, bon ministre 1 avait cédé , et l'on vit alors un fait inqualifiable, inouï, comme il ne s'en était encore jamais présenté sous un gouvernement autoritaire , s'accomplir nuitamment sous le régime de l'égalité et de la frateïTiité, sans que personne osât protester contre un pareil scandale
Ne craignons pas de le dire, et crions le bien haut, la France ne sait pas honorer ses artistes. L'envie et la jalousie des uns, l'ignorance ou l'ingratitude des autres, les lui- font méconnaître ou repousser, et cette indifférence de tous semblerait faire croire qu'elle a perdu tout sentiment du beau. Elle préfère à la noble
fierté du génie qui refuse de se courber les bassesses et les flatteries des intrigants.
L'imbécillité d'un bourgeois parvenu ou l'arrogance d'un huissier, repu de commandements et de saisies, lui en imposent s'ils sont propriétaires ou millionnaires; elle tremble devant l'article acerbe d'un journal mercantile, et, dans son affolement, elle dédaigne les gloires qui Font faite grande et magnifique, pour se prostituer aux sottes ambitions parisiennes.
Devant de pareils actes, n'a-t-on pas le droit de répondre ce que Voltaire disait à Le Kain, <( que son art était avili par des barbares et proscrit par des hypocrites. »
Voltaire n'avait-il pas raison de les flétrir, ces tartuffes de tousgenres, envoyantLouisXIV permettre qu'un Harlay de Chauvallon, archevêque de Paris, un des plus éhontés libertins de la cour, osât refuser la sépulture à Molière, pendant que lui, le Roi-Soleil, ne dédaignait pas de descendre de son trône pour parader dans les ballets?
N'avait-il pas raison de tonner contre Fin-
tolérance de ces barbares effrontés, en voyant Adrienne Lecouvreur, repoussée ainsi que Molière par l'Eglise, n'avoir que deux portefaix pour Tensevelir, et la jeter nuitamment, comme une criminelle, dans un égout de la rue de Bourgogne?
Et cela, pendant que l'Angleterre faisait porter en grande pompe à l'abbaye de Westminster les dépouilles de Garrick et de Anne Oldfields, et ordonnait qu'ils fussent inhumés dans les caveaux de ses Rois.
Voilà ce que la France monarchique faisait pour ses artistes.
Quant à la France républicaine, elle a guillotiné André Chénier et Fabre d'Eglantine; laissé mourir Marie Dorval dans la misère, et permis qu'une poignée de pygmées osât porter la main au front de Frederick Lemaître, pour en arracher le dernier fleuron de sa couronne.
C'est pourquoi la mort le trouva calme et fort.
Il ne regrettait rien.
Une partie de ceux qu'il aimait l'avait déjà précédé dans l'inconnu.
Il embrassa les autres en leur disant : Au revoir !
La France, qui, dans un siècle, lui élèvera peut-être une statue, pourra graver sur le socle :
Il a tout fait pour son art,
Et son art n'a rien fait pour lui.