VERSAILLES
En 1860^ après les deux créations d^ André Gérard de Victor Séjour à TOdéon, et du Maître d'École de Paul Meurice à FAmbigu, je songeai à donner ma représentation d'adieu, et à me retirer du théâtre.
Un changement notable s'était opéré dans l'intérieur de ma vie privée ; non seulement, je venais de perdre ma mère qui ne m'avait jamais quitté, mais peu de temps auparavant j'avais marié ma fille, et j'avais dû me séparer d'elle. Je la savais, il est vrai, toujours là, près de moi et heureuse. Thiébaut, mon gendre, l'honneur et la loyauté faits homme, doux, affable et bon, réalisait bien l'idéal de l'époux que peut rêver
une femme ; mais elle était mariée, elle avait son intérieur, son ménage, son mari, ses enfants (car elle a deux beaux enfants, ma Caroline); enfin, elle n'était plus ma fille, elle était madame Thiébaut.
Il faut être père pour comprendre cela !
Mes fils étaient des hommes; Charles et Napoléon voyageaient fréquemment, et Frederick, nommé récemment directeur du théâtre de Versailles, était à la veille de s'éloigner aussi.
Je ne pouvais me défendre d'une profonde tristesse, lorsque je me prenais à penser à cette grande famille ainsi dispersée, et, quand je me voyais seul à cette longue table qui jadis nous réunissait tous, je me sentais comme froid au cœur dans cette solitude
C'est h ce moment que je pris la résolution de me retirer à Versailles, où, sans abandonner entièrement Paris, j'espérais au moins trouver
le repos dont j'avais besoin, et je restais près des miens.
Je passai là plus d'une année au milieu de cette solitude, sous ces sombres allées de Trianon dont le silence convenait si bien à la situation de mon esprit. J'en étais arrivé h cette heure, où Thomme commence à vivre avec le passé.
Parfois, j'occupais mes loisirs en jouant quelques pièces de mon répertoire, telles que Don César de Bazan, la Dame de Saint-Tropez ou Kean. Là aussi, il me fallait alterner avec Topera, car à Versailles comme à Paris on voulait de la musique. Il est vrai jque là, du moins, Rossini n'était pas encore remplacé par Offenbach, et que Verdi n'avait pas encore cédé le pas à Hervé.
Frederick appelait souvent des artistes en représentations, qui presque tous étaient des amis ; il s'en trouva fort bien, du reste, car son théâtre était devenu une véritable scène parisienne.
Thiébaut et sa famille, à qui se joignait Charles tout nouvellement engagé à l'Ambigu,
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venaient fréquemment me voir ; tout cela fit qu'il me fut, pour ainsi dire, impossible de m'apercevoir de cet exil, auquel je m'étais volontairement condamné.
La solitude et les grands arbres font rèver^ et le ciel clair du soir semble une immense glace dans laquelle se reflètent les souvenirs d'autrefois.
Une nuit que, sous ces arbres, je veillais en songeant h l'éclat de ces heures d'un passé déjà loin, la pensée me vint que l'unique moyen peut-être de régénérer l'art dramatique, qui semblait s'amoindrir chaque jour, serait la création d'un théâtre nouveau jouissant des privilèges qu'on s*obstinait à refuser depuis si longtemps sans aucun bénéfice pour l'art, bien au contraire, et uniquement dans le but de satisfaire des intérêts personnels ou de mesquines vanités.
Un théâtre ayant le droit de jouer non seulement les chefs-d'œuvre do nos maîtres classi-
ques, qui de tous temps auraient dû être Théritage et la propriété de tous, mais encore des traductions de Shakespeare, de Schiller, de Gœthe, que tant de beaux esprits critiquent et que si peu connaissent, traductions dont le moindre des mérites serait d'initier la jeunesse au génie des poètes étrangers.
Le répertoire de Casimir Delavigne, si riche et si fécond, devenu arbitrairement le monopole exclusif du Théâtre-Français qui semble prendre à tâche de le laisser tomber dans l'oubli, offrait un vaste champ h exploiter.
Ces œuvres retrouveraient une nouvelle vie, une fois dépouillées de toutes les traditions vieilles et momifiées de la rue Richelieu, et surtout affranchies de la routine désespérante des études du Conservatoire, qui consistent à transmettre aux générations à venir, comme ils l'ont été à la nôtre par la génération passée, le geste, l'inflexion de la voix, le regard, classés, numérotés, stéréotypés ; sans distinction de nature, de tempérament ou d'instinct ; études qui, ne servant qu'à jeter la jeunesse dans la gaine de la tradition, ne sont bonnes qu'à faire et à
perpétuer des pantins à ressort, tirés uniformément par une ficelle toujours la même, dignes émules de chiens dressés, d'oiseaux savants et de perroquets bavards.
Ne vaudrait-il pas mieux réveiller par renseignement de ces œuvres, proscrites pour d'autres, l'imagination de tout ce qui est jeune, de tout ce qui a ou semble promettre un mérite quelconque, en un mot, de tout ce qui aspire à vivre?
Sur la fin de ma longue carrière, et pour prix de mes travaux incessants, je me croyais avoir peut-être quelques droits à solliciter, je ne dirai pas la faveur, mais la possibilité de faire encore quelque chose "ainsi pour la gloire et la grandeur de l'art auquel j'avais consacré mon existence.
Avant toutes choses, je résolus dem'adresser à monsieur Camille Doucet, alors directeur des beaux-arts au ministère d'Etat.
La précieuse amitié, dont il m'honorait depuis longtemps et dont il m'avait déjà donné tant de preuves, et tout récemment encore (car c'^st à lui que Frederick devait son privilège de Versailles), me faisait un devoir de le consulter le
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premier. Mais je lui eus à peine exposé le but de ma visite, qu'il m'arrêta dès les premiers mots. « Une demande de privilège, me dit-il, à « quoi bon? Avant six mois, cette liberté des « théâtres, que l'on réclame tant, sera décré- « tée. » Puis il ajouta avec cette voix douce et affable qui lui est propre : « Le prix de vos travaux, mon cher monsieur Frederick, je n'en connaîtrais qu'un seul qui fût digne de vous, la croix. Hélas, nous sommes encore bien arriérés sur ce point; il faut espérer qu'avant peu, il en sera des préjugés comme des privilèges. Mais, au lieu d'un théâtre, que ne demandez- -vous une pension? Je ne doute pas un seul instant que cette requête ne soit favorablement accueillie en haut lieu. » — « Une pension!
répétais-je en hésitant ; mais à quel titre?» — « A titre de récompense, se hâta-t-il d'ajouter, et, en attendant cette croix, que Ton regrettera un jour d'avoir si longtemps hésité à donner. . .
Quelque temps après, je recevais le titre d'une pension annuelle de deux mille francs, signé « comte Waleski, ministre d'État. »
A ce titre étaient jointes quelques lignes de monsieur Camille Doucet, par lesquelles il m'exprimait, dans les termes les plus touchants, sa joie de pouvoir être le premier à me transmettre cette nouvelle.
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Un matin, comme je rentrais d'une promenade à Trianon, je vis arriver Charles qui venait me demander de la part de Chilly si je voulais retourner à Paris pour y créer, à l'Ambigu, une pièce de Edouard Plouvier.
Il s'agissait du Comte de Saulles.
La proposition me plut tout d'abord. Edouard Plouvier était un garçon que j'aimais beaucoup et dont j'estimais le talent. Son drame, que je lus avec le plus grand intérêt, m^impressionna vivement; le sujet, largement tracé et écrit de main de maître, sortait de l'ordinaire, et renfermait selon moi les éléments d'un véritable succès. Bien qu'il m'en coûtât de m'éloigner de Versailles, et de renoncer déjà à cette existence paisible que j'avais entrevue, et à
laquelle je n'avais fait que goûter à peine, • j'acceptai et le rôle de Plouvier et les offres de Chilly.
Je n'eus pas lieu de le regretter. Le Comte de Saulles réussit au delà de tout ce que l'on pouvait espérer ; la presse fut unanime à rendre hommage à l'œuvre du jeune poète, et je fus doublement heureux d'avoir pu, pour ma part, contribuer à son succès.
Théophile Gautier, dans son feuilleton, après avoir chaudement tracé l'analyse du drame, ajoute : « Ce que nous n'avons pas « dit, c'est que le rôle du Comte de Saulles « est joué par Frederick, oui, par Frederick, « le Frederick àQ Lucrèce Borgia, de Ruy-Blas^ « du Joueur^ de Don César de Bazan^ de Kean, <( de Paillasse^ du Vieux Caporal, et de tant « d'autres beaux rôles qu'il a encore grandis « de son génie et de sa passion ; Frederick, « le plus sublime comédien des temps moder- « nés, à la fois terrible et bouffon, nature sha- « kespearienne, réunissant tous les contrastes,
ce capable de porter tour à tour, la pourpre et « le haillon, l'épée et la marotte; d'être un
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(( soir Roméo et l'autre Galiban, Hotspur ou « Falstaff, à son gré, et qui peut dire comme « cet ancien : « Je suis homme, et rien d'hu- « main ne m'est étranger. » Un vrai comé- « dien, celui-là ! Nous autres, qui commente çons à vieillir, nous l'avons vu jeune, flam- « boyant et superbe , remuant la scène d'un « seul geste, d'un froncement de sourcil, sou- « levant toute la foule avec une parole , et fai- « sant vivre de son souffle le chef-d'œuvre et le « mélodrame. Qu'il était merveilleux, surtout « lorsqu'il avait pour partenaire, en quelque (f scène de fascination, de terreur ou d'amour, a cette admirable Dorval, qu'on ne remplacera « pas plus qu'on ne remplacera Frederick. Ils <( étaient les acteurs d'une époque passionnée « jusqu'au délire, et ils ont suffi à tout ce « mouvement, à toute cette fièvre, à toute ce cette flamme. Dorval en est tombée en cen- « dres, mais Frederick persiste toujours, et « quand il entre dans un drame, voilà que ce « drame se met à vivre, à palpiter, à pleurer et « à faire pleurer. Un orage y gronde avec a éclairs et tonnerre. C'est Frederick qui
« passe : des mots s'illuminent soudain, des « trouées éblouissantes pénètrent jusqu'au « fond de l'âme ; tout le cœur se découvre et se « révèle dans un soupir, dans une inflexion de c< voix, dans un geste brusque et découragé.
« Les autres acteurs se sentent entraînés par « un tourbillon, et ils suivent d'un pas hâté « cette impulsion que rien n'arrête. L'auteur, « stupéfait et ravi, voit jaillir à travers sa « pièce, sous la puissante pression de Frédé- « rick, une autre pièce plus profonde, plus « intime, plus passionnée, plus humaine qu'il « ne soupçonnait pas, et qui est son idée « même, augmentée dé tout le génie d'un « grand comédien.
« Charles Lemaltre a su se faire applaudir « dans le rôle de Léon d'Hortal ; il y a été tou- « chant, sympathique , vrai ; il s'est montré le « digne élève de son illustre père. »
Le succès du Comte de Saulles eut pour conséquence de me faire créer, trois ans plus tard,
le Crime de Faveme^ car, une fois rentré à Paris, j'y restai.
Le théâtre est semblable à une maîtresse, à laquelle on s'est juré de ne plus penser; on n'a pas plus tôt entendu le frôlement de sa robe derrière la porte où elle frappe timidement, que l'on court lui ouvrir. Ses joies, ses émotions, ses douleurs même, vous le font toujours cher. Après le succès du Comte de Saulles^ toutes ces belles résolutions de retraite s'étaient évanouies devant quelques applaudissements.
L'art avait repris ses droits.
Bien que la pièce de Théodore Barrière et de Léon Beauvalet fut ioin d'avoir la valeur du drame de Plouvier, son succès fut à peu près le même. Les amateurs de bonne littérature la traitèrent bien avec un certain dédain ; les faiseurs de mélodrames, qui insinuent que le style nuit à l'action et rend les pièces ennuyeuses, lui firent, en revanche, bon accueil. On ne pouvait effectivement adresser ce reproche au Crime de Faveme. Le résultat fut-il de nature à leur donner raison? Toujours est-il que la pièce obtint plus de cent représentations.
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« Frederick Lemaître , dit Louis Ulbach, en « acceptant le rôle de maître Séraphin, le noce taire, savait bien qu'il ne prenait qu'un rôle « épisodique, presque inutile, qui pourrait être (( retranché sans nuire à l'action. Mais le génie « du grand comédien a accumulé dans ce rôle (( toute la flamme ; c'est le foyer de la pièce ; il « faudra s'incliner, le saluer, l'acclamer et (c reconnaître en lui le maître indompté du (c drame, le Mirabeau du romantisme au théà- (( tre , défiant les vieux, électrisant les jeunes , (( jetant sa tempête dans le calme plat de nos « petites pièces et de nos intrigues somno- « lentes.
(( Gomme il est doux, paternel, familier, exce quis dans tous. les détails de cette première « partie de son rôle , quand il fait manger des (( mûres, dans les bois, aux amoureux qu'il « bénit de son sourire I Comme il est bon, hu-» (C main, plein de dignité dans son étude de (C notaire ; et à partir de la sinistre découverte « qui brise son passé, qui mord son cerveau ^ (( qui le précipite tout rajeuni, pour souffrir c( dans les bras de la folie, comme il est grand,
« vrai à tous les points de vue physiologiques, (( psychologiques, et beau à tous les points de « vue de Tart. Nous connaissions toutes les « manières de devenir fou au théâtre ; chaque « fois que Frederick voudra tenter l'épreuve, il « renouvellera les moyens. Ce bonhomme « qu'un refrain épouvante, et qui, furieux, (( mais nerveusement excité par le sourire des <( autres, exhale sa fureur en ricanements, « chante sa honte, rythme son désespoir, gam- « bade sur le tombeau de sa vie morte ; ce bon- (( homme nous entraine dans les profondeurs « sublimes dont les grands génies dramatiques « gardent Tentrée. Il met du Shakespeare dans « la pièce de MM. Théodore Barrière et « Beauvalet. Quand ce fou acclimaté dans sa « folie se promène à travers le parc de Faveme, « couvrant sa tète de son manteau pour ne « point entendre la musique de la complainte « qui Ta rendu fou et qui le poursuit encore ; « quand il tombe accablé disant avec des lar- « mes dans les yeux, aux enfants qui Tentou- « rent : « N'aimez jamais ! n'aimez jamais ! » « quand il répète ce cri de désespoir, dans un
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accès rapide de colère, il est si démesurément au-dessus de tous les artistes contemporains ; il a une si grande correction plastique, une rectitude de dessin, de ligne si savante dans l'apparent abandon de son rôle, qu'on reste émerveillé, confondu, honteux de ne pas redemander plus souvent Frederick, au lieu de souhaiter sa retraite. »