‹ Souvenirs de funambulesChapitre 13 sur 49 · LE RÉALISME MONTRE SES CORNES · texte numérisé non relu

LE RÉALISME MONTRE SES CORNES

C'est seulement en fouillant tous ces vieux papiers que je retrouve la trace première du réalisme que Théophile Gautier pressentait déjà dans Pierrot marquis. Jusqu'alors on ne se servait que très-peu du mot; il n'était employé par^ personne. Le réalisme devait apparaître seulement entre 1848 et 1850 ; il appartenait à cette nombreuse famille de mots en isme, dont la terminaison me plait si peu que, dans un jour de bonne humeur, j'accolais fouriériste à imbècil- Uite, On se battra toujours contre des moulins à vent, car

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le^ moU v^ si^l^x ri«m, «t qb m tsÀX et qu*oB TQUt. le UQ donnerai pas aujourd'hui la déû&itioa du r^aUwd; Im définitions sont faites pour oceup^r 1^ loisirs im aeaââQQi* ciens; cependant je crois que le publie a adopité. ^vc^m certain plaisir le mot de réalisme, parce qu'il lui serlào^^ ser une autre génération* Il y a trente ans, les rofuotifîîfuef représentaient iine jeunease apportant de nouv^Ue» former dans l'a^t^ il en est de même aujourd'hui à^réaliHe^. Qà sont des mots excessivement creux, mais qui servit d€»|al09ts au piibllc; par r^aUstes, U entend une nouvdle fournée d'écrivains, de peintres, de musiciens. Qu'il s^ trouve dans ees artistes des lakjst^s, des mystiques, des humcmristes, il n'importe \ le publie les sypipeUe réalûm uaiqiieaieiit parce qu'ils ont trente ans, et qu'on att^d d'eux désœuvrés plus jeunes jusqu'au jo^ ok ils seront fatigués et remplacés par une autre génération qui s'avancera en criisint un autre mot à terminaison e.n itmfi. Ainsi va le monde»

Voici donc ce que disait Théophile Gautier de ma troisième pantomime :

« Pierrot marquis date une ère nouvelle dans la poétique des Funambules : c'est l'avènement de la pantomime réaliste. M. Champfleury a, dans cette œuvre d'une hardiesse presque sacrilège, repoussé l'intervention des divinités et des génies. L'antique dualité dont la lutte faisait l'intérêt de ces épopées muettes, le combat perpétuel d'Oromaze et d'Arimane, des Péris et des Dives, des sorcières malfiUsante$ et des fées protectrices» «es repr^Stenitations symboliques de (a conscience en pçoie. au libre arbitre et tiraillée par les deux principes qui régissent et bouleversent le monde^ n'existent pas dans Pierrot marquis; et si une fée parait à la fin, à l'instant du mariage des deux amants, emblème de la réunion du désii' à l'idéal, son apparition n'a d'autre but que de modifier une perspective d'architecture dans le genre de TAlhambra éclairée par la révei-bération des feux de Bengale et de rigueur.

« L'absence de personnage» surnaturels ôte à Pierrot marquis cette physioDiomie solenneUe et oo^térteuse, c^e tourflura^d'aoto-

sacramental d'où résulte pour les pantomimes des Funambules cet attrait inexplicable et profond, gai reporte à son insu l'àme du spectateur aux affabulations théurgiques des premiers âges du monde ; mais ce qu'clk perd du cAté traditionnel et fantastique, la pièce le regagne amplement du côté de la comédie et de Tobservation.

a Pierrot est au service d'une espèce de Gassandre meunier dont le moulin agite fiasquement ses ailes à |ra\ers l'action du premier acte. Dans ce fait si simple, l'observateur découvre Tinvention du rationalisme. L'antique foi a disparu, et M. Champfleury se pose en Luther de la pantomime. Remarquez bien la portée immense de ce détail : tout un système, toute une réfoimeen découlent. — Dans les pantomimes ordinaires, Pierrot est blanc parce qu'il est blanc : cette pâleur est admise à priori ; le poëte accepte le type tel quel des mains de la tradition, et ne lui demande pas sa raison d'être.

« Ce n*est pas que nous interdisions aux esprits curieux l'interprétation du sens emblématique des masques qui figurent dans cette représentation, toujours variée et toujours la même, perpétuée à travers les âges. Car on pourrait écrire à propos du répertoire des Funambules une symbolique aussi compliquée et aussi savante que celle de Kreutzer; mais dans son sophisme, M. Champfleury donne à la blancheur allégorique de Pierrot un motif tout physique, c'est la farine du moulin qui saupoudie le visage et les habits de ce blême et mélancolique personnage. On ne saurait trouver un moyen plus plausible de probaliser ce fantôme blanc ; cependant nous pr^ ferons cette pâleur mystérieuse et sans motif à cette pâleur ainsi expliquée. Plus loin , l'auteur rend très-ingénieusement compte de lagibbosité de Polichinelle : on le voit, l'ère de l'art catholique se ferme pour la pantomime, et l'ère de l'art protestant comtneuce. L^autorité et la tradition n'existent plus ; la doctrine du libre examen va porter ses fruits : adieu les formules naïves, les barbaries byzantines, les teintes impossibles ; Tanalyse ouvre son scalpel et va commencer ses anatomies.

« Gomme nous Tavons dit, Pierrot est garçon meunier, mais ce^ pendant il ne veut pas être Tàne du moulin ; il paresse avec enthousiasme ou dort dans les blés; Gassandre, on le pense bien, n'approuve pas cette conduite. Toutes les fois que cela se peut sans détériorer la santé de son garçon de moulin, Gassandre le met au pain

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sec; il loi retranche sa paye, rien n'y fait. Pierrot est tonjoars aussi fainéant; mais la maladie de M. Polichinelle Tient changer la vie de Pierrot, qui part en toute hâte soigner le malade.

c Aussi Pierrot profite-t-il de cette indisposition pour goûter à toutes les honnes médecines, sirops agréables et confitures, tandis qu'il ne reste au malade que puantes drogues et remèdes malséants. Polichinelle fils se conduit mieux : il entoure son père de caresses et de soins ; mais il aurait trop à faire de surveiller toutes les indélicatesses de Pierrot. Celui-ci est allé faire un tour par la ville; une enseigne de chirurgien le frappe, il entre. — Monsieur, lui dit-il, j'ai un parent que j*aime de toutes mes forces et à qui il est poussé dernièrement deux excroissances extraordinaires, je crois que le cas dépend de votre métier.

« Le chirurgien arrive avec ses instruments ; l'œil exercé du praticien s'arrête immédiatemeni sur le^ excroissances que le vulgaire appelle bosses. Le chirurgien balance longtemps avant de tenter Topération; cette dissection d'un homme en pleine santé lui parait criminelle; mais Pierrot lui promet après l'opération de tels arguments, qu'il est impossible de résister. On scie la bosse de devant de M. Polichinelle, malgré ses lamentations. 0 surprisel on y trouve de petits sacs d'argent qui expliquent k merveille la maladie; M. Polichinelle est un homme riche qui a eu une indigestion d'argent. Vite on passe à la seconde bosse qui est une nouvelle mine ; Pierrot, allumé par cette découverte, voudrait faire couper chaque membre de son oncle, mais le chirurgien réclame son payement. Pierrot lui donne les bosses vides, accompagnées de coups de pied.

« M. Polichinelle, à la suite de l'affaire, n'est plus dans son assiette ; il râle, il va expirer. Pierrot le prend dans ses bras et le fourre dans son lit; mais il pense que le mourant n'a pas laissé de testament et que tous les biens vont retourner sur la tète de Polichinelle fils. Il envoie quérir immédiatement un notaire, et, profitant du trouble que ^ette un agonisant dans une famille, il se glisse dans le lit au lieu et place de son oncle.

« L'anecdote vraie que Regnard a consignée en tète de son Légataire universel se renouvelle : Pierrot fait éteindre les lumières, imite la voix du défunt, et s'alloue les biens, les terres, les maisons et les bijoux de M, Polichinelle, au détriment de soi^ fils. Le premier

DES FUNAMBULES. iOl

acte de rbéritier est de faire chasser Polichinelle fils par les laquais. On devine que Pierrot se fait habiller immédiatement en grand seigneur ; il retourne chez Gassandre, qui l'a vu si pauvre et si paresseux ; il fait le dédaigneux avec ses anciens camarades, et ne daigne pas à jeter un regard sur les paysans qui s'époumonent à crier : Vive M. le marquis I Gassandre, qui soupçonnait jadis un hiin d'inclination entre son garçon meunier et Golomhine, se dit que l'occasion est belle aujourd'hui de s'allier à un homme aussi gentilhomme; mais Pierrot dédaigne de prendre pour femme Golombine. Gela était bon ayant la succession ; peut-être consentirait-il à honorer la jolie fille de Gassandre de quelques faveurs passagères. Gependant Pierrot, qui a en tète des projets de séduction, emmène à son château la fille et le père.

« Â peine y sont-ils depuis huit jours, que Pierrot s'ennuie; il a déjà usé de tous les plaisirs ; ne sachant plus à quelle folie se livrer, il envoie chercher un professeur de tragédies. Ge professeur, breveté et expert en vers alexandrins, prétend avoir des tragédies de toutes les coupes et de toutes les dimensions. Il engage Pierrot à ap. prendre, pour son divertissement, VOrphelin de la Chine, de Vol* taire. Pierrot, ignorant en ces matières, se laisse prendre à ce criminel amusement, et fait habiller Golombine, Gassandre et Policbinelle en Ghinois-Tamerlans ; lui-même prend les habits de Gengis-Khan.

« La tragédie rend féroces les esprits les plus doux : après une séance d'un tel exercice, Pierrot et ses complices, n'ayant plus sentiment des choses, battent comme plâtre le malheureux professeur de tragédie. La nuit vient. Depuis qu'il est riche , Pierrot a perdu le sommeil ; il visite soigneusement la rue pour voir si quelque voleur ne cherche pas à s'introduire dans son château. Polichinelle entre en jouant l'homme ivre; il voudrait au moins dire bonsoir k Golombine. Pierrot n'est pas dupe de son ivresse ; il court chercher Gassandre et une paire de bâtons; le malheureux Polichinelle n'est guère mieux traité que le professeur de tragédies. Il tombe roide sur le payé ; mais ce n'est qu'une feinte, et, pendant que Pierrot accuse Gassandre d'homicide, Polichinelle se glisse dans la maison.

ff Où se cacher, sinon dans U rue ou dans les gouttières?— Fo-

lichinene va droit à la cave : da moins peut-on passer le temps à causer avec la bouteille. Â peine est-il entré qu'un bruit de clefs se fait entendre. La porte grince et s'ouvre : C'est Pierrot en robe de cbambre, un bougeoir à la main, qui ne peut fermer l'œil à cause de son trésor ; il vient Tenterrer. Il remue une à une les pièces d'or, les cacbe, les baise et tremble même de les confier à la terre. Cependant c'est la plus sûre cachette. Polichinelle, qui a tout vu par hasard, pense que la somme lui appartient en toute loyauté, puisqu'il est certain que son déshéritage n'est arrivé que par artifice. Il se sauve donc les poches grosses d*or et de billets de banque. Pierrot soupçonneux reparait avec du plâtre, une truelle; il fera un trou dans le mur, y déposera la cassette et la murera. Mais il voit le trou vide ; il crie, il râle , il rit, il veut appeler^ il n'a plus de voix, il tombe. Â ce bruit accourent Cassandre et Golombine, qui remportent pour le mettre au lit.

« Une fièvre chaude s'est emparée de Pierrot, qui se débarrasse de ses gardiens, (Uit à travers la campagne, arrête tous ceux qu'il reueoiitre et les acouse d'avoir volé sa cassette. Quand il n'a plus d'espoir. Pierrot veut se suicider ^ 4ieureusement la fée veille sur ses jours; elle veut que U pistolet rate, et seule l'amorce prend feu.

« Pierrot redevient meimier, pauvre et heureux, en songeant que

La fortune ne fait pas le bonheur.

« On le voit, la féerie ne tient ici que peu de place ; les bons et mauvais génies, représentants de la fatalité, qui tiennent les fils des personnages de ces drames muets, et les font mouvoir habituellement, accoudés sur leur nuage d'ébène ou d'azur dans une altitude nonchalante et rêveuse, regardent sans intervenir se démener les acteurs de la pantomime dé M. Champtieury, en proie à toutes les agitations et à toutes les incertitudes du libre arbitre ; Tétude du cœur humain, l'observation profonde des caractères et la force comique tiennent lieu du merveilleux absent. Le philosophe et le moraliste ont remplacé le poëte. Tous les moyens employés peuvent être avoués par la raison. Par exemple, si dans l'ancienne pantomime on avait voulu enrichir Pierrot, on lui aurait fait trouver un diamant gros comme le Régent ou le Sancy dans le ventre

DBS FUNAMBULES. lOS

d'un esturgeon, ou tout autre trésor plus ou moins fabuleux. « Ici Pierrot parvient à la fortune par une façon tout à fait civilisée, par une supposition de testament accompagnée de dois, fraudes et substitutions de personnes et autres circonstances aggra^ntes, parfaitemebt du ressort des tribunaux ; Tliéritage qu'il s'approprie ainsi ne se compose pas de richesses fantastiques : citernes remplies de pièces d'or, monceaux d'escarboucles, cassettes de diamants, mais bien de bons gros sacs d'écus, d'authentiques billets de banque, comme il convient dans une époque prosaïque comme la nôtre.

« L'explication donnée des bosses du vieux Polichinelle bourrées de pièces d'argent montre le même esprit analytique et froidement raisonneur. — L'emploi de la tragédie appliquée comme remède à l'ennui montre une appréciation ingénieuse de la méthode homœopathique, qui fait honneur aux connaissances de l'auteur, et met la pantomime an progrès du siècle. Nous ne nous appesantirons pas plus longtemps sur ces détails; nous en avons dit assez pour montrer que l'esprit nouveau circule d*un bout à l'autre dans Pierrot marquis,

« Cette pièce a donné à Paul, l'excellent mime, l'occasion de montrer sentaient sous une face plus étudiée, phis réelle qu'il n'avait pu le faire jusqu'à présent à travers la turbulence des pantomimes jetées dans le vieux moule et sous l'orage incessant des coup de pied, des coups de poing et des soufflets ; autant il est humble, piteux, mélancolique, afl'amé, patelin, furtif, caressant, hypocrite, dans la première partie de la pièce, autant il est superbe, insolent, dédaigneux et marquis de Moncade dans la seconde. Quelle vérité inouïe, quelle profondeur d'observation dans la scène de la cave! Ce que nous allons dire paraîtra sans doute un blasphème, mais Paul Ta joué avec une telle perfection, que Bouffé seul pourrait peut-être en approcher. La scène du testament est aussi rendue à merveille. Paul, foreé, pnur dieter les clauses, de desceller ses lèvres toujours fermées, tire on ne sait d'où une petite voix enrouée et grèle^ rendue plus étrange encore par l'imitation du zézayement de PolichineUe, et qui produit le plus bizarre effet du monde.

« Le costume du marquis de Pierrot, tout en satin blanc, chapeau blanc, figure blanche, perruque poudrée à frimas, est de la plus spirituelle fantaisie.

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« Une nouvelle Golombine débutait ce soir-là. Elle a de rinteUigence et ne danse pas mal. Mais qu'est donc devenue mademoiselle Béatrix, cette charmante fille qui traversait d'un air si détaché et si gracieux toutes ces actions embrouillées et tumultueuses? La pantomime la pleure avec ses gestes les plus attendris.

« Lecteurs, ne soyez pas étonnés, s'il vous platt, de l'importance donnée dans ce feuilleton à une simple pièce des Funambules; l'art qui règle une pantomime de pierrots, de polichinelles et d'arlequins est tout aussi sérieux que celui qui ordonnance une tragédie. Le grand Goethe, le poète olympien, le Jupiter intellectuel, n'a pas dédaigné d'écrire de sa main di\ine des pièces pour les marionnettes sous le titre de Puppempielej et le sublime Schiller a traduit le Turandot de Charles Gozzi, œuvre conçue selon la poétique de ma Mère Voie et du Bœuf enragé. »

HISTOIRE DE MADAME d'AIGRIZELLES.

Quelques temps après la révolution de Février, Raymond

G fut nommé membre de la commission des grâces,

destinée à remplacer Vaction royale en cas de commutation de peines ou même d^amnistie. Raymond entrait dans la vie politique avec l'ardeur d*un homme de trente ans qui a pu voir ses espérances réalisées et ses convictions partagées • élevé par son père dans des sentiments d'honnêteté républicaine absolue, Raymond n'avait pu, au tiers de sa vie, s'irriter contre l'avenir qui rend irritables, inquiets, les meilleurs caractères quand l'idéal qu'ils envisagent recule sans

cesse. La république était venue surprendre Raymond G ,

jeune encore : ayant une aisance suffisante pour ne pas chercher de places, il n'avait jamais été obligé de faire des bassesses ; se contentant d'une vie modeste, il n'éprouvait

pas cet aigrissement contre le luxe et la richesse, qu'on a pu taxer d'envie chez des honnêtes gens, mais dans la misère. Quoiqa'il n*eût jamais désiré ni honneurs, ni dignités, Raymond fut heureux de cette nomination qui constatait son utilité dans le mouvement social ; jusqu'alors, il avait passé son temps à étudier. Il sentait que le momei^ était venu d'appliquer les pensées qu'il avait puisées chez les anciens et les modernes. La place que le gouvernement lui accordait était surtout une de ces missions que tout homme droit et vertueux ambitionne de remplir : le droit de grâce. Étudier la chose jugée, rechercher si une influence étrangëie, locale, n'a pas poussé un tribunal à infliger une condamnation trop sévère; suivre la vie de Taccusé pas à pas depuis sa condamnation, rendre quelquefois un homme à la société assez tôt pour qu'il n'ait pu se familiariser dans les maisons de détention à l'idée du crime ; et surtout pouvoir sauver la vie à un condamné à mort, quelle belle mission ! S'il est vrai qu'un roi soit heureux, Raymond fut aussi heureux qu'un roi, puisqu'il en avait le plus beau privilège.

Aussitôt après avoir reçu ses instructions, Raymond prit une forte quantité de dossiers, voulant travailler à lui seul deux fois autant que chacun de ses confrères, et il revint chez lui avec l'idée de ne sortir qu'aussitôt les dossiers dépouillés. 11 avait la joie fiévreuse d'un collectionneur, d'un bibliophile, qui rentrent dans leur cabinet les poches pleines de merveilles. Mais il n'y avait pas deux jours qu'il était à son travail qu'on vint le prévenir de l'arrivée de certaines personnes inconnues. C'étliient des parents des accusés qui venaient solliciter en faveur ée leurs pères, de leurs mères, de leurs frères emprisonnés. Raymond écouta poliment ces personnes et leur dit qu'il n'avait pas encore étudié les dossiers, mais que les accusés pouvaient compter sur la justice. Le lendemain, il vint le double de personnes, le surlendemain le triple ; le quatrième jour, l'antichambre ne désem-

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put pas. Raymond rcçnt chacun à son tour, quoique le thème fût invariablement le même : à entendre les parents, le condamné n*écait Jamais coupable. Le cinquième jour, Baymond voulut sortir et trouva son escalier encombré de solliciteurs depuis le ret- de-chaussée ]usqu*au quatrième où il demeurait. Ily avait des gens de Paris et de la banlieue, des gens de province et même des colonies ; toutesles classes étaient représentées, depuis le gueux jusqu'à des riches parents de notaires condamnés pour faux et vols. Tout le monde était suppliant, les larmes aux yeux ; il y avait réellement des douleurs sincères; des maîtresses venaient plaider pour leurs amants, de vieux pères à cheveux blancs pour des fils indignes, des femmes ruinées parla condamnation de leurs maris venaient les redemander. Raymond les reçut encore etue sortit pas ; mais, après douze heures d'attention soutenue, pendant lesquelles il avait à peine pu prendre quelque nourriture, il alla chez le ministre et lui dit coihbien il était dangereux de donner les noms des membres de la commission des gràces,que des ordres étaient nécessaires pour que les bureaux ne fissent connaître ni leur nom, ni leur adresse, qu'autrement la mission était impossible à remplir. Toute la journée était prise de la sorte; Tétude des dossiers ne se faisait pas, et il était à craindre que, malgré tine grande force de caractère, on ne se laissât influencer, soit par la position des intercédants, soit par leurs larmes, soit par le déshonneur que supportaient d'honorables familles par la condamnation d'un membre. Raymond demandait l'autorisation de ne plus recevoir personne dans son domicile, le ministre la lui accorda, frappé des raisons qui lui étaient exposées. Les bureaux ayant donné l'adresse de Raymond, Il vint le lendemain autant de monde, mais le domestique répondit que son maître ne recevait plue; la foule diminua de jour en jour, et Raymond se croyait quitte des solliciteurs, lorsqu'un matin il entendit un son de Voix fé-

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minin qui partait de ranticbambre* Le jtomwiiji» e«tra biemèt et posa uiu^ carte sar te bmeau de Raymood :

— Moasiear, une daioe déaire rom i»arlen ^ Vooa sa^etbtoi que je ne reçois permme.

— Monsieur, cette dame a insisté, je lui ai dit que yoihi n*y éliei pas, elle prétend qu'elle œ s'eu ira que certaine que vous ayex vu so» nom.

Raymond lut sur sur une carte élégante : MoéoÊ/md^ÂHiri'

— - Je iie la connais pas, dU-U» fépondeique je n'y suis pas, 1^ lendemain, le domestique niUa #aps |e eabioet de son

maître.

•*- Moasieur, c'est la daaied'bic^; malgré Tassuranoe que

je lui ai donnée qu'elle ne serait pas reçue, elle retient eu-

core et m'a prié de tous d<mner sa oarte.

— ]e ne reçoî» pas, dit Raymond, qui erut d'aboid qu'il connaissait cette dame, mais qui trouva dès le soir même le nofii èLÂi^irwMffk au milieu des dossiers à étudier.

Toute la semaine le domestique, à uu coup de susuette U« mide, allait à la porte en reconnaissait la minae daaie qui ne se lassait pas de venir importuna Raymond, el qui s'ea allait si^s avoir pu l'entrevoir.

Raymond ne songeait plus à cette femme impettoue^ loraqu'il reçut un matin le billet suivant, signé d'un des meml^resles plus influeals du geoveroettsntprevis^re :

« Mon cher Raymond, veuillez éeoutet atteutiveneAt k personne qui vous remettra ce billet, je vous en saurai le plus grand gré. »

Sur tordre de son maître, le domesUquv fit enti^ une dame qui, dès l'abord, s'annonça comme madame d'A^iz lies. En entendant ce nom, Raymond fut surpris de s'ètro .laissé prendre à ce piège, et, tout en faisant signe à la dame de s'asseoir^ il put Texamlner. C'était une femmd de trentequatre à trente-cinq ans, belle encore et de la pbysiettettie

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ia pins di&liDfoée. Ses habits éfaient choisis avec tm goût irréproehable, et, quoiqu'elle eût une toilette simple et sérieuse, qui conyenait pour ainsi dire à la viate qu'elle se ménageait, on sentait une femme à la mode et du meilleur ton.

*- Monsieur, dit-elle d'une vmx d'un timbre doux et mélaneolique, ayez-vous eu le temps de tous occuper de Fafilsûredemonfils?

— Oui; madame, dit Baymond, et je regrette qu'une influence amicale soit venue me surprendre, car si j'avais cru que la personne dont il était question dans le billet fût madame d'Aigrizelles, je ne l'aurais pas reçue.

-— Oh ! monsieur, que vous êtes cruel ! Vous n'avez donc pas d'enfants?

— Non, madame, je ne suis pas marié.

— Et puis-je espérer, monsieur, pour mon fils? dit ma-' dame d'Aigrizelles en hésitant.

— Voilà, madame, pourquoi je me suis imposé de ne plus recevoir de parents. Est-il rien de plus douloureux que de trouver dans un cabinet un homme, sans appareil, sans la p(Mnpe du tribunal, et qui est obligé d'accroître la douleur bien légitime des parents? C'est une mission bien pénible, croyez-le, madame.

— Mon fils? monsieur.

— Ne m'avez -vous pas compris, madame, je voterai contre la demande en grâce de M. votre fils.

— Est-il possible i dit madame d'Aigrizelles, vous n'avez donc pas lu la cause?

— Au contraire, madame, j'ai lu le dossier et je l'ai relu; le voici , dit-il en présentant une liasse de papiers serré» d'un galon de couleur. Je l'ai relu, frappé de l'insistance que vous mettiez à venir tous les matins à ma porte , et, malheureusement, mon opinion première iç'est enracinée profondémeiit.

-- Mon pauYre Henri était si jeune! s*écria madame d'Aigrizelles.

— n avait vingt ans, madame, et la combinaison qnMl a déployée dans cette malhenrense affaire démontre^ au contraire, un esprit froid et logique dans le mal.

— Je réponds, monsieur, de le ramener au bien si on me le rend; vous avez une mère, monsieur, qui vous a élevé... Croyez-vous qu'en ne quittant plus mon fils de vue, je ne saurai pas le rappeler à de bons sentiments? C'est moi^ monsieur, qui suis la criminelle dans cette affaire, ce n'est pas mon pauvre Henri; je Taimais trop,, je lui passais ses fantaisies, ses caprices, j'applaudissais à tout ce qu'il faisait quand il était enfant; ce qu'il faisait, personne ne le faisait comme loi.... Il me semblait qu'il était le plus beau de tous les enfants, qu'il avait une voix d'ange, je le regardais marcber avec l'admiration que j'aurais eue devant un prince... C'est ma faute, j'ai ainsi perdu mon Henri; aussitôt qu'il est entré au collège, il a eu trop d'argent à sa disposition et pas assez de réprimandes; je ne voulais pas qu'on le fît travailler, tant je craignais qu'il ne devint malade.... Vous voyez, monsieur, comme je l'at mal élevé... Plus tard, il est allé à Poitiers faire son droit ; j'espérais que sa tante veillerait sur lui ; mais la jeunesse l'a entraîné à des actions qu'il n'aurait pas commises deux ans plus tard, qui lui font honte maintenant et* dont il se repent en versant des larmes. Rendezmoi mon fils, monsieur.

— Je n'ai pas le pouvoir, madame, dit Raymond, de faire mettre votre fils en liberté.

— Cela dépend de votre rapport, monsieur, je le sais.

— Je ferai un rapport, il est vrai, madame, à la commission; mais là la situation de votre fils sera débattue par tous les membres présents.

— Et vous êtes contre mon pauvre Henri, monsieur? Madame d'Aigrizelles pleurait et restait accablée.

— J'aurais pu vous dire, madame, continua Raymond, que mon rapport était favorable; à quoi bon! C'était von^ donner des espéranees qui ne se réaliseront pas, La. commission est composée de personnes honorables qui ont accepté une mission toute de dévouement et qui ne se laisseront guider par aucune influence étrangère... Croyez-moi, madame, quoique la seule consolation quej'aie à vous donner puisse vous sembler dure, M. votre fils n'a plus que trois ans àftdre.

— Trois ans! s'écria madame d'Aigrizelles en se levant brusquement, trois ans, monsieur ! vous ne savez pas ce que sont trois ans pour une mère... Si j'avais trois vies à remplir, je mourrais trois fois de douleur... Allez, monsieur, je vous souhaite dans l'avenir un ûls aussi peu coupable que le mien, qui commettra quelque légèreté, et que vous irez redemander à genoux comme je le fais, et alors seulement vous sentirez votre dureté et votre sécheresse de cœur.

Sur ces paroles, madame d'Aigrizelles sortit en rabaissant son voile, et laissa Raymond livré à ses réflexions. Les derniers mots de la mère plaidant pour son fils avaient produit quelque effet sur lui, quoiqu'il eût une vive foi dans le rapport qu'il venait de mettre au net sur cet affaire. La procédure relative à Henri d'Aigrizelles n'offrait«^pa3 de ees doutes dans lesquels sont enveloppés quelquefois certains crimes. Le principal accusé avait d'abord nié sa participation à l'affaire ; mais, écrasé par les dépositions de ses complices, il finit par avouer les charges qui pesaient sur lui.

En 1846, le petit commerce de Poitiers fut tout d'un coup sous le poids d'une terreur immense. Des vols considérables se eoramettaiâOLt aux étsdages des boutiques avec une audace tdie qu'dle tenait du prodige. On eût pu croire «[ue les filous les plus adroits de Paris s'étaient partagé la ville ; les épiciers, les confiseurs, les charcutiers, ies marchands de nouveautés, tous ceux qui avalent un étalage sur la rue.

^taifDt certains, le »oir, de ne trouver que U moitU de« marchanilises étalées le matin. Malgré une surveillance active des boutiquiers et de leurs commis, les vols n'en continuaient à se montrer que plus fréquents. Le commissaire de police, étonné des plaintes qui affluaient sur son bureau, mit en campagne des agents, la gendarmerie, espérant découvrir dans les auberges, dans les garnis, quelques forçats adroits qui évidemment se cachaient sous des titres d'emprunt; mais la police ne put constater qu'il était entré dans le pays des étrangers dont l'apparence fût suspecte. A d'autres époques, ont eût crié au miracle, car des mains invisibles semblaient s'emparer des objets et les transporter dans des endroits inconnus. Tout était bon pour les voleurs : comestibles, pièces d'indienne, pains de sucre, étoffes de soie ; les mystérieuiL voleurs enlevaient jusqu'à des boites de sardines cbez les cbarcutiers, jusqu'à des boites de cirage chez les épiciers.

La surveillance du commissaire de police était d'autantplus grande, que le maire lui avait fait entrevoir sa destitution, au cas où les vols ne seraient pas découverts dans le mois. Après avoir mis tout son monde sur les dents, après avoir fait passer vingt nuits sans dormir à ses agents, le commissaire pensait à offrir sa démission plutôt que de la recevoir, lorsqu'un jour un enfant de la ville fut surpris en essayant de voler un paletot à la porte d'un tailleur confectionneur. L'enfant ne put nier son vol; mais on aurait pu croire à un acte indîTiduel, si, par des questions pressantes, le commissaire n'eût obtenu l'aveu qu'il portait le fruit de ses vols à nn autre enfant plus âgé que lui de deux ans. Celui-ci, arrêté inBouédiatement, donna la clef d'une bande de voleurs qui ne comptaient pas moins de cinquante membres enrôlés en brigades et en demi-brigades. A cette époque, un jeune homme, Henri d'Aigrizelles, se faisait remarquer à Poitiers par de prodigieuses dépenses et par la vie de dé-

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bauche qu'il menait. Il traversait la ville, conduisant une élégante voiture à deux chevaux, tenait table ouverte, recevait les étudiants et entretenait deux actrices du Grand- Théâtre.

C'était un jeune garçon de dix-neuf ans, beau, bien fait, spirituel, de bonnes manières, et dont chacun enviait la vie facile et prodigue, en se demandant toutefois quelles sommes énormes il avait à sa disposition. Ce qui étonnait le plus était quele bruitpublic faisait courir une rupture avec safamillc, à la suite de dépenses exagérées, et que, loin de diminuer, elles ne faisaient qu'augmenter. Si Henri d'Aigrizelles avait fait des dettes en rapport avec ses dépenses, sa situation eût été vite mise à jour; mais, au contraire des grands dissipateurs, il payait presque toujours comptant et semait Ter avec une superbe indifférence qui remuait les désirs des étudiants à douze cents francs. Mais la conscience publique se brise vite après les premières questions, surtout quand l'homme est généreux, prodigue et insouciant. Si les fournisseurs d'Henri d'Aigrizelles s'étaient demandé d'abord: Où a-t-il cet argent? le fait seul qu'il avait de l'argent et qu'il l'étalait superbement sur les comptoirs leur suffisait amplement; il en était de même des camarades d'Henri, qui buvaient son vin, mangeaient ses soupers, s'enivraient avec ses femmes, et qui croyaient que cette vie des Mille et une Nuits devait toujours durer. La police, quoique elle soit plus curieuse qu'un atelier de couturières, ne songea pas à sonder l'existence dorée du brillant jeune homme, dont le nom était dans toutes les bouches; son titre de noblesse, sa parenté avec une dame respectable de la ville, son air de distinction, ses façons larges de traiter la fortune, semblaient innés en lui, et il semblait plus naturel de s'étonner s'il n'avait pas eu de fortune à dépenser.

Ce sont généralement les faits les plus simples qui étonrent les gens habitues à chercher chez \os autres des sig:^

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de dissimulation. Un des plus redoutables voleurs de Paris, poursuivi sans relâche, l'avait bien compris, en se logeant dans la maison même du chef de la police de sûreté. Henri d'Aigrizelles, qui n'avait jamais excité les soupçons de la police de Poitiers, plongea toute la ville dans l'élonnement quand, après quelques jours d'instruction, on vint l'arrêter à son domicile, comme inculpé d'avoir organisé une bande nombreuse de petits voleurs, d'avoir dirigé leurs rapines avec une rare intelligence, d'avoir établi un vaste entrepôt des marchandises soustraites qu'il faisait parvenir à Paris, et dont la vente lui procurait les sommes énormes destinées à ses dissipations. A la première nouvelle de cette grave affaire, madame d'Aigrizelles, quoique elle crût en devenir folle, accourut à Poitiers. Elle avait trois mois devant elle, elle les employa à voir juges et jurés, à se créer des relations dans les meilleures maisons de la ville, afin de se trouver en rapport avec les personnes qui devaient décider de l'avenir de son fils. Quoique une partie du déshonneur attaché au nom de son fils dût retomber sur la famille, madame d'Aigrizelles excita uu tel intérêt, qu'on la plaignit et qu'on essaya de lui venir en aide. A partir de la nouvelle de l'accusation, elle quitta ses habits ordinaires pour prendre des vêtements de deuil, et elle eut la force de cacher l'immense chagrin qui la dévorait pour ne pas fatiguer de ses larmes ceux qui s'intéressaient à son sort.

Henri d'Aigrizelles, même sur les bancs des assises, inspira une curiosité sympathique aux dames de la ville, qui, en comparant l'élégante physionomie du chef de la troupe aux mines repoussantes et basses des petits voleurs, faisaient des vœux pour son acquittement; mais le jury était composé d'un tiers de fermiers des environs qui ne se laissaient pas prendre au charme d'un citadin, et le tribunal, malgré l'indulgence qu'il désirait montrer, ne pouvait aller contre la #cision du jury. L'avocat était un des plus jeunes du bar-

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reau de Paris, et un de ceux dont la réputation commençait à poindre. N*élant pas encore usé comme ces vieux routiers en robe noire qui, vers la fin de leur carrière, couvrent leur sécheresse de sentiment d'une sensibilité exagérée, il parla avec une chaleur entraînante et obtint un immense succès qui fut fatal à TaccuséjCar le procureur du roi, qui avait été quasi-gagné à la cause de madame d*Aigrizelles, se sentit jaloux du succès de l'avocat parisien ; ai> lieu de parier mo^ Icment et de laisser dans l'ombre certaines parties dangereuses de l'accusation, il oublia ses promesses, attaqua l'accusé avec une extrême vivacité et remplit sa mission convenablement, — mû par un certain sentiment d'envie.

Henri d'Âigrizelles fut condamné à cinq ans de prison; cinq de ses lieutenants, les plus âgés, furent envoyés au bagne, et les plus jeunes, condamnés à rester jusqu'à vingt ans dans des maisons de correction. La majorité , qui a souvent le sens moral élevé , trouva que la punition du chef n'était rien en comparaison de ses instruments qu'on envoyait au bagne. C'était aussi l'avis de Baymond G..., quand deux ans plus tard, après la chute de Louis- Philippe, il devint membre de la commission des grâces, à laquelle s'adressait madame d'Aigrizelles. Au fond , Raymond était soulagé de la tournure qu'avait prise la sortie de madame d'Aigrizelles; il espérait ne plus la revoir : il se trompait. Le lendemain elle vint se représenter comme d'habitude ; mais le domestique ne la laissa pas franchir l'antichambre.

— J'attendrai, dit-elle.

Et elle resta six heures sur la banquette, guettant le départ de Raymond et ne se doutant pas qu'un second escalier permettait à celui-ci de sortir par une autre porte. Cela dura une huitaine, elle attendait toujours ; après quoi, soit qu'elle eût deviné la disposition de la maison, soit qu'elle eût interrogé le portier, le domestique respira dé n'avoir plus à

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reoerolr brutalement une femme cftïl lui eu in^irait ffèr sa grandeur de manièred^ sa douceur de Toii et leê chagrins qu*on entrevoyait même sous son voile.

Ayant de nombreux travaux et des courses au moins aussi nombreuses^ Raymond était tenu d'avoir une voiture à la journée qui l'attendait dans la cour de l'hôtel où il demeurait. Malgré les ordres les plus sévères donnés au concierge afin de rebuter les solliciteurs, madame d'Aigrizelles parvint à connaître quand Raymond était chez lui, en voyant la voiture stationner dans la cour, et elle attendait avec la patience d'un cocher de fiacre sur son siège. Raymond fut surpris une après-midi de trouver madame d'Aigrizelles appuyée contre la borne de la porte cochère, dans une toilette distinguée qui la faisait regarder de tous les voisins, qui comprenaient qu'une grande dame, ainsi plantée devant un hôtel, donne par sa présence le fil d'une aventure singulière, soit amoureuse, soit mystérieuse.

— Arrêtez I dit-elle au cocher avec un tel ton de'commandement que celui-ci retint ses chevaux court.

Madame d'AigHzelles tourna le bouton de la portière et vint s'asseoir près de Raymond, stupéfait de tant de persistance.

— Pardonnez-moi, monsieur, d'user de tels moyens, mais vous me faîtes fermer impitoyablement votre porte depuis quelques jours; j'avais à vous parler, il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout, dit-elle... Je sais que le conseil des grâces doit se réunir sous peu, j'ai voulu vous voir encore, vous dire les repentirs de mon fils, ses projets pour l'avenir. Si, monsieur, vous vouliez plaider pour lui, certainement 11 obtiendrait une commutation de peine, sa grâce tout entière. h m'engage, monsieur, à l'emmener à l'étranger, je ne le quitte plus, et nous ne reviendrons en France que lorsque son nom sera purifié par une conduite et des actions dignes de son nom. Ainsi, monsieur, vous le voyez, que vous im-

porte qu'un jeune homme soit dans une prison? Que demandez-vous? qu'il soit puni de sa faute! Henri n'a plus que trois ans de prison, je vous offre de les changer contre dix ans d'exil; j'en signerai l'engagement, moi, dont la vie pure servira de base à ma parole.

— Madame, dit Raymond, nous vivons depuis six mois sous une forme de gouvernement presque neuve en France et qui soulève partout de vives récrimhiations. Les pamphlets ont montré les hommes du pouvoir sous un jour défavorable et mensonger que la malignité publique s'est empressée d'adopter et de fausser encore plus. A une autre époque, peut-être auriez-vous trouvé plus de clémence chez certains hommes qui, se croyant assis en paix pour toujours dans des places honorifiques, auraient apporté dans l'affaire de M. votre fils une complaisance due à la persévérance de vos démarches. Tout gouvernement solide, quoiqu'il n'y en ait guère, trouve dans les majorités, dans ses courtisans, dans ses conservateurs, des esprits dévoués qui applaudissent à tous ses actes et qui lui permettent d'éborgner la loi; naais aujourd'hui, madame, le moindre agent de la République doit tenir à honneur de rester dans la ligne droite, de n'écouter que sa conscience, et de mettre de côté les intérêts privés pour penser d'abord à ceux du peuple. M. votre fils, madame, appartient malheureusement à la noblesse. Croyez bien, quoique je sois fils de bourgeois, qu'il n'entre aucune envie contre des litres qui peuvent encore exercer une certaine influence dans les rapports sociaux. La bourgeoisie est à la tête des affaires, elle ne peut garder ni rancune ni jalousie contre la noblesse; mais, madame, c'est parce qu'il reste dans le peuple des sentiments de défiance contre la noblesse qu'il importe qu'un noble qui a commis une faute subisse son châtiment. Un nouveau gouvernement commet de lourdes bévues; voulant concilier les partis, il adopte des demi-mesures j il devient mou et sans caractère quelquefois

par trop d'humanité. Qu'en arrrive-t-il? madame, c'est qu'il est attaqué à outrance par ses ennemis; c'est que les timides» qui feignent dans les premiers moments une adhésion complète, se redressent tout d'un coup quand ils sentent que l'autorité est paralysée par les généreux sentiments des hommes au pouvoir; de là naissent des réactions qui, tous les jours, enveniment les esprits, grossissent en nombre et finissent par paralyser les meilleures volontés, sauf, quand le gouvernement est lié et bien garrotté, à lui jeter la pierre, à le traîner dans la boue et à le remplacer par un autre. Ne croyez pas, madame, que je vous fasse un discours de procureur général; seulement j'ai voulu vous montrer que, si tous les hommes qui concouraient à l'action du gouvernement se dévouaient à leurs fonctions avec l'humilité d'un rouage, la grande machine n'en irait que mieux. Je suis un des plus modestes employés de l'administration de la justice, mais je tâche de remplir ma mission avec zèle. J'agis comme si mes actions étaient connues du peuple; si je me présentais au club, madame, et que j'exposasse l'affaire de M. votre fils en public, en demandant sa liberté au scrutin secret, combien croyez -vous, madame, que je trouverais de boules en sa faveur? Pas une. Eh bien! madame, j'agis dans mon cabinet comme si je posais la question à la foule assemblée.

— Mais, monsieur, dit madame d'Aigrizelles, je ne demande plus sa liberté, je demande une commutation contre dix ans d'exil.

— Vous n'avons pas ce droit, madame ; la balance pèserait trop en faveur du riche. Je crois et j'espère que vous ramènerez monsieur votre fils dans le droit chemin de l'honneur, mais l'éducation qu'il a reçue ne devait-elle pas le préserver de cette faute ? Les tribunaux condamnent tous les jours des enfants de Paris qui n'ont reçu depuis leur naissance ni les eoni^eils de la religion, ni de la morale, ni de Hnstructiop. Vom^ vous engagez à faire subir un exil de dix

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ans à monsieur votre fils ; et qui, qans TÉtat, peut contracter avec vous cette permutation de peine? La loi, madame, est une pour tous, et ne contient pas de ces compromis singuliers qui permettent à des personnes favorisées de la fortune de se jouer des peines. Monsieur votre fils sort de prison, je veux croire qu'il se repent sur le moment et qu'il accepte son exil ; qui est-ce qui Tempêcliera de retomber dans ses anciennes habitudes et de revenir en France? Personne, madame, et ce ne sera pas le pouvoir impuissant d'une mère; ni gendarmes, ni douaniers, ni frontières, ne pourront s'opposer au retour de monsieur votre fils, car ni la loi, ni aucun de ses agents, ne peut contracter avec vous ce singulier contrat. Je suppose au contraire, madame, que votre fils, sorti de prison, accepte toutes vos conditions, se conduise honorablement à l'étranger et revienne entièrement purifié de sa faute ; pourquoi, madame, vous accorderais-je ce qu'un condamné pauvre no songe môme pas à demander? Un condamné sans argent ne peut voyager à l'étranger, il ne peut s'expatrier momentanément. Pour moi, madame, tous les condamnés sont égaui^ et j'ai plus de pitié encore pour celui qui sort des basses classes que pour celui qui tombe des hautes classes.

Il y avait dans la parole de Raymond un tel accent d'honnêteté convaincue, que madame d'Aigrizelles resta atterrée sous ces raisonnements d'un homme droit.

—Que faut- il donc, monsieur, dit-elle, pour vous attendrir?

— Madame, dit-il, je vous demande pardon, on m'attend au ministère.

La voiture était arrêtée; Raymond sortit aussi brusquement que madame d'AigrizeJles était entrée. Dans la cour, il donna ordre à son cocher d'amener la voiture, comptant que la mère solliciteuse s'en irait natureUenqpnt, Malgré la pénible mission qu'il renaplissait vis à-vis de madame d'Aigrizelles, Raymond ne pouvait s'empêcher d'admirer la

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grandeur de ce dévouement maternel qui ne se rebutait de rien et qui souffrait tout pour arriver à son but.

Le soir, devant son feu, en relisant pour la quatrième fois le dossier d*Aigrizelles, la figure de la mère vint se jeter entre le manuscrit et les yeux de Raymond. Une vie pure et sans tache avait conservé dans toute sa fraîcheur, jusqu'à trente-cinq ans, la figure de la veuve; ses grands yeux doux laissaient lire jusqu'au fond de son âme, et on ressentait près de cette belle personne un parfum d'honnêteté aussi indéfinissable que les odeurs des herbes dans les bois après la rosée. Le sourire était d'une dqjiceur angélique et se posait délicatement sur ses lèvres comme l'oiseau sur une branche. La peau avait conservé le velouté qui semble n'appartenir qu'aux jeunes filles. Si madame d'Aigrizelles n'eût pas souffert du terrible châtiment de son fils, sa figure eût porté la trace d'une gaieté innocente qui s'enfuyait maintenant du fond de deux fossettes, qu'un poète a appelées le nid des amours. La personne de madame d'Aigrizelles répondait à sa physionomie : elle n'était ni grasse, ni maigre, mais elle penchait du côté d'un friand embonpoint ; sa douleur faisait soulever une poitrine puissante, dont la blancheur du cou attestait les merveilles. Dans un salon, et même sans avoir recours à de brillantes toilettes, madame d'Aigrizelles représentait la belle veuve^ dans ce que la tranquillité lui donne de charmes. Elle avait surto.ut une façon lente de lever ses paupières, ornées de longs cils noirs, qui excitait autant la curiosité qu'un avare qui ouvre dix portes avant de vous montrer Fcs trésors. Raymond suivait avec attendrissement les larmes qui pendaient au bout des cils et qui tombaient quelquefois dans le corsage de madame d'Aigrizelles. Quoique tout entier à sa mission, Raymond ne pouvait s'empêcher de suivre je chemin mystérieux que prenaient ces larmes.

Ce soir-là, le dossier du prisonnier fut étudié par Raymond aveé un mélange de dépits, de colères et de sourires. Quel-

quefois il posait les papiers sur son bureau et venait se jeter dans un fauteuil près de son feu, car Timage de madame d'Aigrizelles venait se placer trop vivement en face de lui pour qu'il pût continuer sa lecture. Alors, fatigué de luttes, il se donnait tout entier au souvenir, et, blotti dans son fauteuil, il suivait les mille caprices du feu qui se moulent merveilleusement aux pensées du cerveau. Le sifiQement monotone de la mousse qui sort du bois vert prête de l'indécision aux objets, et sert à empêcher la réalité de se présenter avec des formes trop exactes; les idées naissent- avec une couleur plus gaie devant le foyer, il semble quielles sont réchauffées par celte bruyante couleur rouge, la reine des couleurs : il n*est pas jusqu'au pétillement du vieux bois qui ne semble une jolie musique ; les étincelles s'échappent joyeusement dans la cheminée, semblables à des lutins capricieux envoyés par leur souverain pour tirer le soir des feux d'artifice imprévus. Tout prend de l'animation quand le travailleur se laisse surprendre à ces gnomes du foyer, le temps passe vite, et on sort de là enivré comme si on avait visité un monde supérieur. Dominé par le souvenir de madame d'Aigrizelles qui flottait au milieu des farfadets de la cheminée, Raymond en vint à ne plus penser et à se laisser aller à un état qui est le milieu entre le rêve et le sonmaeil. Son corps ressentait la bienfaisante chaleur du feu , mais son âme voltigeait dans la chambre, et il lui semblait impossible de commander à son corps. Raymond n'en avait môme pas le désir; pelotonné dans un large fauteuil, il n'eût pas désiré de plus suprême bonheur que de rester ainsi toute sa vie et au delà de lavie. L'éternité lui apparaissait un peu à la façon dont les Turcs comprennent la vie : assis ou couché et n'ayant qu'une faible et douteuse sensation des choses d'ici-bas. Mais cet état n'était que l'avant-poste du pays des rêves où Raymond ne tarda pas à entrer.

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La belle madame d*AigrizeUes lui apparat bientôt gaie, souriante et avec ses fossettes visibles roses et transparentes. Elle prenait la main de Raymond et la serrait avec une force qu'on n'eût pas cru enfouie dans ses petits doigts fins et allongés, qui, eux aussi, prenaient naissance dans cinq fossettes plantées naturellement dans une chair blanche et potelée. Elle regardait Raymond en face, et il était tellement ébloui de l'éclat de ses yeux, qu'il tombait à ses genoux et lui jurait un amour éternel. Les décors de ce rêve charmant ne ressemblaient pas à nos décors habituels : c'étaient des fonds de nuages rosés, dans lesquels les deux amants étaient libres d'entrer et où on respirait des parfums d'un arôme inconnu; des massifs d'une verdure particulière et éthérée succédaient aux nuages rosés et en rompaient la monotonie. Tous deux étaient seuls dans ces lieux enchanteurs, où l'on entendait au loin et presque en sourdine les chants des oiseaux les plus harmonieux et le bruit frais des cascades mourantes sur le gazon. Tout dans ce lieu portait à l'amour, sans que la grossièreté des sens y trouvât sa part. Raymond tenait dans sa main la main de madame d'Aigrizelles, et ils se promenaient ainsi, heureux de vivre, de respirer, puisftit un bonheur éternel à se regarder. Leur curiosité, de même que leur amour, était toujours nouvelle, et ils ne se rappelaient ni la haine, ni la misère, ni la calomnie, ni l'envie qui engendrent tant de maux sur la terre. L'air était pur et toujours égal, le ciel clair et toujours gai, la nuit ne se montrait jamais et la lumière venait d'un astre qui tenait le milieu entre le soleil et la lune, moins froid que celle-ci et moins brillant que le premier. Cette situation, qui tenait de celle du paradis terrestre avant la faute d'Eve, fat troublée par un simple accident qui ramena Raymond à la plate réalité. Quoique dans son rêve tout fût parfait, il sentait cependant depuis quelque temps une chaleur par trop vive à la jambe, et il se réveilla subitement en

portant la main à son genon qui touchait presque lé parquet et qui était chauffé fortement par une bûche enflammée, échappée du foyer.

Raymond sourit tristement et de son rêvé et delà réalité qui lui apparaissait maintenant aussi misérable que les échafaudages noirs d'un feu d'artifice après qu'il a été tiré. Il regarda machinalement sa pendule qui marquait deux heures du matin : le rôve durait depuis trois heures. Raymond se déshabilla brusquement, car il avait le lendemain un travail pressé qu'il était obligé de porter au ministère. Il se coucha ayant au cœur le souvenir de madame d' Aigribelles et son nom presque à la bouche. Combien 11 aurait été heureux de reprendre son rôve ! Mais les plus beaux sont les plus capricieux, et une fois sortis d*une maison, ils n'y reviennent jamais. La raison froide et sévère vint prendre la place de ce rêve follet habillé de rose ; et quand le portrait de madame d*Aigrizelles vint se placer au chevet du lit de Raymond, la raison prononça un réquisitoire sincère, mais âpre. Elle enjoignait au fantôme de s'éloigner au plus vite. Que venait-il faire dans la chambre d'un homme occupé à rendre justice ! Chercher a tendre des pièges à sa conscience, lui bander les yeux, la faire tomber dans des précipices. Plus le fontôme était séduisant, plus il était dangereux. Il empruntait le masque d'une personne recommandable par ses vertus, qui, à cette heure, était sans doute occupée à prier pour son fils, et il n'avait rien à faire chez le magistrat obscur qui jugeait le fils.

Malgré la parole dure et sévère de la raison, le fantôme ne s'éloignait pas; au contraire, il se rapprochait de Raymond et lui faisait entendre une voix douce qui ressemblait beaucoup à celle de madame d' Aigrizelles. Le fantôme tenait par la main un jeune homme vêtu de grossiers habits gris de prison, qui ne parvenaient pas à dissimuler entièrement une distinction native : c'est mon fils, disait madame d'Aigri-

zelles, qui se repent, qui a déjà beaucoup souffert, qui a subi une majeure partie de sa punition et qui vous demande grâce. Je ne vous suis pas indifférente ; sans que vous me l'ayez avoué, je le sens, et, malgré la dureté avec laquel'e vous m'avex traitée jusqu'ici, je reconnais en vous un noMo caractère que je serai heureuse d'associer à ma destinée. Accepteriez-vous la main d'une femme dont le fils est sous le coup d'une condamnation infamante, et («seriez-vous prendre le titre de père en parlant d'un homme enfermé dans le même lieu que les voleurs et les assassins? Retournez en arrière dans le chemin de la vie et demandez-vous si jamais une pensée coupable n'a traversé votre cerveau? Henri était faible; c'est dans un moment d'erreur qu'il a mis à exécution une pensée déplorable, que chaque homme trouve en lui et qui l'envahit s'il ne se hâte de Tarracher dans son germe. Lé fantôme parut s'éloigner en s'écriant d'une voix suppliante : Raymond! Raymond!

Un petit jour gris commençait à pointer entre les rideaux et venait de mettre en ifuite les apparitions de l'alcôve. Raymond, délivré de ces obsessions, put enfin prendre quelque repos; mais il se leva fatigué , ne conservant pas le souvenir exact des rêves qui l'avaient assailli la nuit; cependant, dominé à un tel point par l'image de madame d'Aigrizelles, qu'en montant en voiture il commanda à son cocher de sortir lentement de la porte cochère, car il n'osait s'avouer qu'il espérait rencontrer comme d'habitude la belle veuve. Ce jour-là elle ne vint pas, et Raymond rentra au ministère un peu inquiet, à la façon de ceux sur l'esprit desquels les variations de Tatmosphère agissent profondément et qui tirent leur physionomie journalière de la pluie, du brouillard ou du soleil. Raymond no raisonnait pas ses sensations ;11 craignait de trouver au fond de son coeur l'image de madame d'Aigrizelles, et il cherchait à échapper à cette influence : justement on lui confia

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au ministère un dossier nouveau relatif à Taffaire du fils.

Le comité des grâces, pour s^éclairer et rendre des arrêts définitifs, reçoit des documents de différentes autorités, dont l'ensemble et la concordance doivent servir à régler la situation des condamnés qui en appellent à la clémence. Le maire de la ville où demeure Taccusé envoie une note concernant ses habitudes, ses mœurs, ses relations, son genre dévie dans le passé; le plus souvent cette note est basée sur un rappprt du commissaire de police. La commission demande un rapport à peu près semblable au procureur du tribunal qui a assisté aux débats; de plus on s'inquiète activement de la vie du condamné depuis qu'il est en prison, et chacun de ses actes est consigné dans un journal tenu par le directeur de la prison. Du passé et du présent on conclut à l'avenir; c'est alors que de ces pièces, longuement étudiées par un des membres, la commission des grâces, après une discussion générale, vote sur la demande du condamné. En recevant ces nouveaux dossiers, Raymond les emporta légèrement, car son espérance était enfermée dans tous ces papiers. 11 était à peine dans sa voiture, qu il déplia le rapport du maire de Poitiers, fort long, consciencieusement étudié et rempli de faits. La vie d'Henri d'Aigrizelles était suivie jour par jour avec autant d'exactitude que s'il avait consigné chaque soir ses fredaines et ses folles équipées dans un mémento. Il n'y avait pas de belles phrases ni de réflexions* inutiles; mais le fait s'y montrait avec une telle simplicité qu'on lisait ce rapport ave l'intérêt d'un roman. Autant la vie du jeune homme avait été voilée pour la police avant sa condamnation, autant aussitôt qu'il y eut un commencement de soupçons, les moindres événements avaient été recueillis avec la patiente volonté d'un collectionneur. Les anatomistes ne sont pas j^lus adroits quand ils étudient une maladie sur un cadavre.

Ce rapport constatait avec exactituçle l'immense dé-

pravation à laquelle sont en proie les jeunes gens inoccupés des grandes \iUes, dépravation qai commence par être factice, goguenarde, dont on se pare d*abord pour suivre la mode, et dont on devient la victime quand l'esprit s*est habitué à en entendre les récits. La police avait interrogé les jeunes gens amis d*Henri, les femmes qui furent ses maîtresses, les fournisseurs de toute espèce, et elle avait recueilli des mots, des conversations tout entières qui condamnaient le jeune homme et qui devaient le mener là où il en était arrivé. Une mère pouvait s*y tromper : Henri d'Aigri* zelles avait conservé les dehors de l'homme distingué, quoiqu'il portât déjà sur ses traits certains stigmates de passions et de vices; mais la jeunesse servait encore à déguiser ces marques ineiïaçables qui ne font que s'agrandir avec les années, qui entrent au fond des chair», qui s'attachent comme une lèpre au visage, et qui font qu'entre trente et quarante, à l'âge de la maturité et du repos, l'homme se montre dans sa laideur ou dans sa splendeur. Il est beau si ses aspirations à l'intelligence et au bien l'emportent sur ses aspiralions aux vices; il est ignoblement laid si la balance penche du côté des instincts matériels et mauvais.

Si, àla Cour d'assises, Henri d'Aigrizelles, sur le banc des accusés, n'avait pas montré sur son visage ces traces de vices qui couraient sourdement sousja peau, les rapports exacts de la police ne le dissimulaient plus, en constatant la dépravation prématurée du jeune homme. Raymond, qui avait un caractère chaste et honnête, fut pris d'un grand serrement de cœur en étudiant ce dossier cent fois plus accablant que les charges mises au jour à la Cour d'assises. Le public qui lit les journaux judiciaires, qui assiste aux débats d*une affaire criminelle, croit' connaître l'accusé; cependant, malgré les dépositions des témoins, malgré l'acte d'accusation, malgré le réquisitoire du procureur général, il n'a qu'une épreuve assez pâle du caractère de l'homme qui est sur les

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banes. Ponr le sonder et ecHinaitre le fumier tur lequel ont poussé ses crimes, ce sont des IStndes longues et patientes devant lesquelles un seul reculerait; aussi chacun apporte* t-îl le fruit de ses observations comme dans un eas désespéré on réunit les médecins les plus célèbres.

L'avis du procureur de la République, conçu d'une tout autre manière que les dossiers de la police, n*était guère plus favorable pour Henri d'Aigrizelles. Le magistrat déplorait le faible ebâtiment qu*on avait infligé à Faoeusé, surtout en comparaison de la forte peine qu'avaient assumée ses complices. Le procureur de la République démontrait les longs calculs qu'avaient demandés le vol, les projets d'association, la mise en œuvre de cette affaire et la complidtô du jeune homme avec une bande de receleurs parisiens qui servaient à laire vendre les marchandises volées. Cétait, au contraire, sur la Jeunesse d'Henri d'Aigrizelles que s'appuyait le procureur de la République pour demander une forte condamnation; car, disait-il, si un jeune homme fait de telles combinaisons, qu'arrivera-t- il quand, dans la force de son âge mûr, ses plans pourront s*agrandir ou se développer dans un sens si coupable? Je demandais aux jurés, ajoutait-il, une détention assez longue pour qu'on parvînt à étouffer même, dans l'esprit de l'accusé, le souvenir de son crime. Le procureur de la République montrait le danger qu'il y aurait à rendre Henri d'Aigrizelles à la société, et son avis était que la fortune de ses parents et leur position ne pussent servir à adoucir la détention de l'accusé.

Il ne restait plus à Raymond que d'étudier le rapport du directeur de la prison, et il n'osait le décacheter, tant les deux dossiers précédents étaient défavorables au fils de madame d'Aigrizelles; cependant un châtiment si subit pouvait avoir changé l'esprit du jeune homme; sa mère assurait qu'il se repentait. Raymond brisa le cachet brusquement et dévora le rapport avec d'autant plus d'avidité qu'il crai-

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gnait le dénoûment. Henri d*Aigrize11e$ était représenté comme passant sa journée à lire de mauvais livres, malgré les ordres du directeur; mais il avait assez d'argent pour corrompre les gardiens : on ne pouvait l'empêcher de fréquenter les détenus de basse classe, avec lesquels il traitait de pair à compagnon. Le directeur avait essayé de moyens violents autorisés par son pouvoir discrétionnaire; mais 11 n'arrivait pas à des résultats -plus satisfaisants. La prison départementale dans laquelle Henri subissait sa peine n'était pas soumise à des lois particulières qui auraient pu soustraire le jeune homme à ces fréquentations; il ne faisait rien d'ailleursqui obligeât l'autorité à agir avec lui par des moyens répressifs particuliers; mais le directeur demandait, dans l'intérêt de l'accusé, qu'on le changeât de prison, afln qu'on pût essayer ailleurs de vaincre ses passions.

Raymond quitta ces dossiers avec un accablement extrême, qui tenait encore plus à l'intérêt qu'il portait à madame d'Aigrizelles qu'à l'attention profonde et soutenue que lui avait demandée la lecture de ces dossiers. Autant la veille il désirait revoir la veuve, autant aujourd'hui il craignait de la rencontrer. Que dire à cette mère infortunée? quelles consolations lui donner? quel espoir lui offrir? Raymond était le rapporteur de cette affaire au conseil des grâces, et dans aucun des rapports il n'avait pu saisir le moindre fait en faveur de l'accusé. Les faits et les hommes se tournaient tous contre Henri d'Aigrizelles.

Ce fut quelque temps après avoir consacré ses veilles à l'analyse de ce volumineux dossier que Raymond se rendit à la commission des grâces qui se réunissait une fois par semaine. Raymond lut à haute voix son rapport, qui était une analyse entremêlée de citations des mémoires du maire, du procureur général et du directeur de la prison. La discussion, qui dans les affaires douteuses durait quelquefois longtemps, fut courte et sans objections; la grâce de Henri

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d'Aîgrizelles fat rejetée à la majorité. Raymond sortit avec le sentiment d'avoir accompli son devoir, mais le cœur ulcéré. C'en était fait : il ne reverrait plus madame d'Aigrizelles^ qui allait passer sa vie dans les pleurs, en maudissant peut-être celui dont Tinfluence dans cette affaire avait déterminé le sort de son fils. Raymond cherchait à combattre cette passion qui s'était tout à coup abattue sur lui, et essayait de l'analyser froidement pour se démontrer à luimême combien elle était folle et insensée. A supposer que la grâce du fils eût été accordée, Raymond n'avait à attendre aucune faveur pour un acte de justice. Madame d'Aigrizelles n'avait pas montré de particulières sympathies à celui qu'elle implorait, elle venait en suppliante, en mère qui cherche à protéger son enfant ; elle eût été la même chez tout autre, et Raymond se torturait l'esprit à connaître les causes de sa passion.

La passion n'a pas de causes. Elle jaillit tout d'un coup sans qu'aucun obstacle puisse l'arrêter, et elle est d'autan* plus forte que les obstacles viennent la contrarier. Dominé par sa conscience, en faisant souffrir madame d'Aigrizelles par le rejet de la grâce de son fils, Raymond la plaignait sincèrement comme s'il eût été étranger à cette affaire. Séparé de la veuve par cet acte, n'ayant aucun indice qui lui permit de la retrouver, Raymond sentait sa passion s'accroître ; et chaque lutte qu'il engageait avec elle constatait son impuissance à la dompter. Le travail est un puissant agent de destruction dans ces sortes de combat : la passion se montre dans le lointain, tourbillonnant dans la chambre de celui qu'elle veut asservir, mais elle s'enfuit devant le travail, épouvantée, comme dans les contes des fées un méchant lutin fuit devant la baguette magique de la' belle princesse. Raymond, fatigué d'avoir travaillé depuis trois mois avec un rare dévouement, se laissa aller du côté de la distraction ; il fréquenta le monde, où on ne le

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voyait plus, et il y porta avec lui le souvenir de madame d'Aigrizelles.

Un soir qu'il était dans une maison appartenant à cette rare bourgeoisie qui connaît le prix de FintelUgence, Raymond tressaillit; il lui semblait que le domestique venait d'annoncer madame d'Aigrizelles. Effectivement elle entra aussitôt, et Raymond sentit le cœur lui manquer : il était debout près de la cbeminée à causer, sa voix s'arrôta ; il devint pâle, un nuage passa devant ses yeux, et il ne lui resta que juste assez de forces pour tomber dans un fauteuil. Sans la sensation que produisit rentrée de madame d'Aigrizelles, le trouble de Raymond eût été remarqué, mais chacun fut tellement absorbé parla beauté resplendissante de la veuve, que ce petit incident passa inaperçu. Quand Raymond, remis de son émotion, osa risquer un regard dans le salon, il trouva une autre madame d'Aigrizelles que celle qu'il avait connue. Elle avait dépouillé ses babils de veuve pour des vêtements blancs en harmonie avec les toilettes de soirée ; son chagrin était tombé avec son costume de veuvage, et elle paraissait alors dans tout l'éclat de sa beauté. Raymond, à son entrée, avait courbé la tête comme un coupable; profitant du premier trouble de la réception, il était entré dans le salon des joueurs, voisin du salon de réception. Sonétonnement fut extrême quand il put remarquer la toilette de la veuve, sa conversation qui attirait un cercle d'hommes autour d'elle, et la tranquillité qui paraissait peinte sur sa figure. Raymond, étonné, crut d'abord qu'il voyait une autre femme du même nom, une parente, peut-être une sœur; mais il n'y avait pas à se tromper à ce regard profond qui se levait doucement sous les paupières avec la lenteur du petit jour. Bien certainement on ignorait dans cette maison le sort du fils de madame d'Aigrizelles, ou elle jouait en public une terrible comédie de dissimulation; mais quel pouvait être le motif de ç^tto dissimulation? Était-ce que madame d'Ai •

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grizelles vûQlait encore jouir des plaisirs damondt, sa sacrifier le matin pour son fils, et oublier le soir sa terrible potitioii, à l'aide de$ adorateurs qui Teatouraient? Le moyen le plus simple de couper court à ces imaginations était de se présenter devant madame d'Aigrizelles^ mais Raymond était trop plein de délicatesse pou^, dans une fête, raj^ler au souvenir d'une femme un souvenir cruel.

Gomme il songeait ainsi, un vieux joueur, M. d'Ëscberny, se leva d'une table de whist et vint se placer dans l'embrasure de la porte qui séparait les causeurs des joueurs. Ce M. d'Ëscherny était une gazette vivante telle qu'on en rencontre souvent dans les salons : ils savent toutes les nouvelles, connaissent les invités mieux que la maltresse de ia maison, sont curieux, fureteurs, amusants, vont part<.mt et sont aussi enchantés de donner des renseignements qu'un bibliothécaire oiïiciel l'est peu de donner des livres. Raymond salua M. d'Ëscherny qu'il connaissait,

-^ N'est-ce pas, lui dit-il, madame d'Aigrizelles ià-bas, au milieu du salon?

-^ Oui, monsieur, dit le vieux joueur, la belle madame d'Aigrizelles fait aujourd'hui sa rentrée... Il faut que j'aille lui présenter mes compliments; il y a près de trois ans que je ne l'ai rencontrée... Vous savez que son fils est gracié, ce pauvre enfant !

— Gracié! s'écria Raymond, qui vous a dit, monsieur?...

— Tout le monde.

— Mais qui Ta gracié?

— La commission des grâces a fait un rapport excellent, dit M. d'Ëscherny.

Raymond regarda fixement son interlocuteur.

— La commission des grâces? reprit- il.

Et il allait continuer ses questions, lorsqu'il fut quitté par M. d'Ëscherny, fendant la foule pour arriver jusqu'à tria-

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dune d'Aigricelles^d^vaDt laquelle il ae<M)iDpljt se» diverses grimaces de politesse.

— Malheureuse femme i pensa Raymond ^ elle ne coimait pas encore la vérité ; qu^qu'un moins sincère que moi l'aura trompée et lui fait croire, sans doute pour s'en débarrasser, que la commission des grâces a accueilli la demande de son fils.

Sans cette étrange nouvelle, Raymond se fût peut-être présenté devant la belle veuve, mais en plein bal, au milieu d'une joie douce, c'eût été assassiner la pauvre femme que de lui dire la vérité; et Raymond avait un caractère trop sincère pour que, même n'ayant pas parlé, on ne devinât pas sur sa figure ce qui se passait en lui« Le monde parisien est rempli de faiseurs de sourires et d'amabilités qui savent endormir leur plus cruel ennemi en lui tendant la main le soir et en essayant de s'en défaire le lendemain par des moyens légaux. On le ferait assassiner avec le même semblant de politesses si l'époque était aux poignards.

Raymond ne savait pas se plier à ces manières d'agir : il parlait comme il pensait, et, lors même qu'il se taisait, ses sentiments les plus secrets paraissaient sur sa figure comme réfléchis devant une glace. Aussi fréquentait-il peu le monde, que sa sincérité blessait. Quoi qu'il fit, Raymond ne pouvait quitter des yeux madame d'Aigrlzelles^ qui éteignait par sa beauté toutes les autres femmes assises à côté d'elle. La plupart des jolies femmes en crevaient de jalousie, car leurs petites manières, leurs coquetteries, le jeu de leurs œillades, ne pouvaient soutenir la comparaison avec le puissant rayonnement qui ressortait de la personne de la veuve. Les hommes à la mode, dans leurs habits noirs, paraissaient grêles et mesquins quand ils s'approchaient de madame d'Aigri- I elles; ils semblaient dominés par un charme quand ils lui parlaient, et ceux qui d'habitude allaient répéter avec assurance leurs propos misérables de salon, ressentaient une

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telle influence devant la belle veave qa'lls restaient, pour ainsi dire, muets et en contemplation devant des épaules blanches et pleines de majesté, qui sortaient triomphalement de sa ri^be blanche. A trente-cinq ans, madame d*Aigrizelles put être ûère de ses épaules blanches et solides comme du marbre, qui, loin d'activer la curiosité comme certaines femmes qui se décollètent à la manière des courtisanes, laissaient à Tesprit une pare tranquillité, telle que celle produite à la vue par la grande beauté. Nulle idée de coquetterie ne paraissait dans la personne de madame d'Aigrizeiles, qui n^vait pas besoin de ces moyens superficiels. Elle portait la tète droite sans morgue et n'affectait pas ces airs de souveraine dont les grandes femmes ont tant de peine à se séparer. Ses yeux annonçaient une telle bienveillance et une si grande bonté, que chaque femme eût pu lui pardonner sa beauté.

Autant elle s'était montrée humble dans le cabinet de Raymond, autant dans ce salon elle comprenait qu'elle dominait, et tous ses efforts étaient portés à atténuer l'effet de ses charmes par une douce modestie. Raymond eût donné la moitié de sa vie pour ne pas avoir été môle à l'affaire qui le rapprocha de la veuve : il aurait pu se présenter devant madame d'Aigrizelles sans la connaître, il aurait pu essayer de s'en faire aimer. Tandis qu'à celle heure, dans le même salon, une cruelle destinée les séparait. Quoique éloigné d'elle par un monde de curieux, de complimenteurs, Raymond, à un certain moment, rencontra le regard de madame d'Aigrizelles ; ce regard produisit comme un choc électrique, et Raymond s'appuya contre la porte, tant il élait impressionné. Les amoureux sont les êtres les plus superstitieux de la terre : ce regard de côté, que madame d'Aigrizelles avait dirigé dans le fond du salon, parut à Raymond une réponse à sa contemplation assidue depuis le commencement de la soirée, Madame d'Aigrizelles avait dû subir rin-

fluenoed'ane puissance mystérieuse, d'un fluide magnétique qui l'avertissaient qu'au fond du salon il y avait un être sympathique qui dirigeait toutes ses pensées vers elle. Dans ce court regard coiiduit par le hasard ou par la curiosité, Raymond avait lu ce mot : « Venez ! » mais l'angoisse dans laquelle le tenait l'apparition de la veuve en toilette de bai redoubla tellement quand Raymond fut découvert, qu'il se retira dans le salon des joueurs afin de décider quelle conduite restait à tenir. La première idée qui lui vint à l'esprit fut de fuir; malheureusement le salon des joueurs n'avait d'autre issue que celle qui conduisait à la soirée, et il était presque impossible de sortir sans être vu de madame d'Aigrizelies. L'aller trouver eût été plus naturel; mais Raymond, quoique certain d'avoir compris le regard, se tuait à l'analyser, à lui faire dire le contraire, et il cherchait à se démontrer qu'il s'était trompé. Venez! pensait*il; elle ne m'en veut donc pas d'avoir plaidé contre son fils ou elle l'Ignore? Si elle l'ignore, laissons-la tout entière aux plaisirs de la fête. Si elle connaît ma conduite, je ne peux lui faire entendre ces paroles banales à l'aide desquelles un homme qui ne veut rien accorder à un ami se débarrasse poliment de lui.

Raymond était dans une grande perplexité : il eût échangé contre le plus grand bonheur un second regard avec madame d'Aigrizelles, et en môme temps il craignait à tel point ce bonheur, qu'il ne sortait pas de sa retraite. Tout d'un coup, il fut tiré de ses rêveries par une voix qui chantait un 2LÏr ù* Adélaïde, de Beethoven. C'était madame d'Aigrizelles, qui, priée par la maîtresse de la maison, s'était mise au piano. Au sentiment que mettait la veuve à rendre cette grande musique, Raymond crut qu'elle cachait sa douleur devant le monde, qu'elle portait la joie dans ses habits et qu'elle gardait une profonde tristesse en dedans ; car l'air cjtt'çllç avait choisi, et qui est un des plus mélancoliques de

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la musique mélancolique de BeetbovetXy servait à rendre ce qu'elle souffrait au moins autant que ce qu'elle avait souffert. Plein d'émotions, Raymond ne put se contenir plus longtemps, et il sortit silencieusement, profitant de ce que madame d*Aigrizelles, au piano, tournait le dos à Tassemblée. Arrivé dans la coui% des larmes qui oppressaient son cœur s'échappèrent abondamment, et, profitant d'une voiture qui tenait un des coins de la cour, il s'assit sur une borne pour écouter les accents faibles de la voix qu'un indifférent n'eût peut-être pas entendus, mais qui résonnaient dans toute leur douceur pour l'amoureux Raymond. Le piano se tut peu d'instants après la voix; et, en regardant les fenêtres illuminées du premier étage, Raymond se plut à deviner les mouvepientsde madame d'Aigrizelles quittant e piano, les compliments qui l'assaillaient. Il faisait un froid très-vif, mais Raymond ne le sentait pas -, toujours assis sur la borne, il attendait que la veuve se remit au piano. Une heure se passa ainsi, et Raymond ne sortit de l'hôtel qu'à peu près certain que madame d'Aigrizelles ne chanterait plus de la soirée. Le lendemain, Raymond courut aussitôt que l'heure le permit chez la personne qui avait donné une soirée la veille. Madame Dinaux, femme de cinquante-cinq aQs, avait connu Raymond encore jeune et s'intéressait à lui : c'était une personne charmante, qui avait pris résolument le parti de son âge ; après avoir passé par tous les tracas de la société et avoir goûté légèrement aux passions, elle sentit le troubla qu'elles apportent dans la vie et les traita comme des armes à feu chargées, c'est-à-dire qu'elle les renferma en elle-même et qu'elle se jura de ne jamais y toucher. Une vie simple et modeste, un mari content de son sort et sans ambition, une fortune suffisante pour ne manquer de rien, l'absence de maladies et de malheurs, firent que madame Dinaux conserva un fonds de gaieté qui ne l'abandonna jamais ; son humeur égale, son manque de

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prétentions^ amenèrent chez elle un grand nombre de jeunes femmes de la bourgeoisie, qui prenaient sans le savoir des leçons de bienveillance , car, en entrant dans le salon de madame Dînaux^ on était frappé de Taccueil simple et plein de bonhomie de la maîtresse de la maison; ses paroles étaient cordiales, affectueuses, et chacun se réglait là-dessus^ de même que Tesprit méchant de la satire voltige à la porte de certaines soirées du grand monde et vous souffle de méchants propos à Toreille, dès Tantichambre, afin de vous mettre au diapason des maîtres de la maison.

— Gomme vous êtes parti précipitamment hier! dit madame Dinaux en tendant sa main à Raymond. Savez- vous que ce n*est pas bien? vous étiez tout singulier, vous ne bougiez pas de Tembrasure de la porte... Hais vous avez été puni de votre faute. ^

— Puni? dit Raymond.

— Oui, monsieur Raymond, et, quand je vous le dirai, vous verrez ce que vous avez perdu à vous montrer si sauvage.

Raymond objecta ses travaux, qui lui encombraient l'esprit et rempèchaient de paraître dans le monde, dégagé de préoccupations.

— Il y avait, dit madame Dinaux, une femme fort aimable qui m'a demandé après vous... Devinez qui?

— Je ne sais^ dit Raymond.

— Voyons, la plus belle de ma soirée.

— J'ai à peine regardé, dit Raymond.

— Alors, monsieur, dit d'un ton plaisant madame Dinaux, que venez-vous faire ici? Vous avez des affaires importantes, dites-vous, tracassantes, je le veux bien, absorbantes, je l'admets encore, mais tous les hommes en sont là. Chacun a ses manies, ses occupations, ses intérêts, ses passions î et si chacun se conduisait en loup, comme mon ami Raymond, nous aurions vraiment des soirées fort gaies.

Monsieur Raymond, vous savez que je vous aimo: quand vous allez dans le monde, laissez toutes vos préoccupations, vos projets, vos tracas dans l'antichambre, accroches-lez au vestiaire avec votre paletot ; car, une fois dans un salon, vous ne vous appartenez plus, sorigez-y, vous devez être tout à tous ; ce serait un grand orgueil que de croire que les invités ne pensent qu*à vous. Le contraire est la grande loi de la société; moi, je cherchais bonnement après vous pour vous présenter à madame d*Aigrizelles...

— A madame d'Aigrizelles ! s'écria Raymond.

—Quoi 1 qu'y a-t-il d'étonnant? Malgré votre conduite de loup, elle vous avait vu et désirait causer avec vous.

— Grand Dieul s'écria Raymond.

— Que voilà un drôle de garçon I dit madame Dinaux, il ne vous est pas tombé de tuile sur la tête pour vous écrier de la sorte.

— Ah 1 madame Dinaux, je suis bien malheureux, dit Raymond en lui prenant les mains.

— Vraiment ! dit-elle en prenant un ton plus sérieux.

— J'aime madame d'Aigrizelles comme un fou.

— Il n'y a pas si grand mal, dit madame Dinaux*, vous n'avez pas eu la main malheureuse! Madame d'Aigrizelles est belle, bonne, spirituelle, distinguée; si j'avais un fils, je croirais lui faire un cadeau royal que de lui donner une telle femme.

— Elle ne vous a donc rien dit de ce qui s'était passé entre nous?

Alors Raymond raconta à madame Dinaux les moindres incidents de l'affaire Henri d'Aigrizelles, la manière dont il avait reçu la veuve et la conclusion de la commission des grâces.

— Mais je ne comprends pas, dit madame Dinaux, que le bruit se soit répandu de la grâce de son fils.

— C'est un faux bruit, dit Raymond , car cela est impossible.

— Pauvre femme! dit madame Dinaux; je m'explique maintenant sa dernière visite à la maison. Elle était habillée de noir comme vous l'avez vue chez vous ; elle était triste, et je ne Tinvitai même pas de vive voix à ma soirée; vous pensez que c'eût été manquer de délicatesse en présence de son chagrin; mais, suivant mon habitude, j'envoyai toujours chez elle une lettre d'invitation afin qu'elle ne crût pas que nous l'abandonnions à cause du procès de son fils. Jugez quelle a été ma surprise quand je la vis arriver belle, souriante et rajeunie de dix ans; elle vint à moi, m'embrassa, et me dit à l'oreille : « Mon fils est sauvé! — Ohl tant mieux ! » lui répondis-je. Elle en dit autant à chaque personne qui la connaissait, et c'est ainsi que le bruit s'en est répandu.

— Que pouvait-elle me vouloir? dit Raymond. •

— Elle voulait sans doute vous annoncer la bonne nouvelle.

— On l'a trompée, s'écria Raymond.

— Ah I je la plains de tout mon cœur, dit madame Dinaux. Je tremble du coup que cette pauvre mère va recevoir : sans doute elle aurait souffert si on ne lui avait pas laissé d'espoir, mais elle aurait patiemment attendu deux ans, jusqu'à ce que son fils fût sorti de prison, tandis que maintenant... Et vous dites que vous l'aimez^ mon cher Raymond?

— De toute mon âme.

— Je vous plains presque autant que madame d'Aigrizelles, car il vous faudra bien du courage pour ne plus songer à elle... Elle en est si digne, que je comprends votre passion subite. Qui ne l'aimerait? Mais vous êtes le seul homme peut-être qu'elle ne puisse pas revoir. Vous avez agi d'après votre conscience, je le veux bien, et c'est justement le devoir qui élève ^ntreyou^ujgio Jjarrière. Il faut l'oublier, vous distraire.

— Me distraire! s'écria tristement Raymond.

— Oui, je sais que c'est difficile; eh bien, ne suis-Je pas là? vous viendrez me dire vos souffrances, nous pleurerons ensemble, mon pauvre Raymond... Venez tous les jours, deux fois par jour si vous souffrez trop... D n'y a rien qui soulage comme de conter ses peines à une vieille femme... Venez plus souvent à mes soirées, j'inviterai le double de jeunes femmes. Qui sait si l'une d'elles ne vous fera pas oublier madame d'Aigrizelles?

— Oh ! jamais i s'écria Raymond.

En sortant, Raymond sentait combien sa blessure s'était agrandie, et il emportait avec lui un nouveau portrait plus séduisant que le premier. La pensée de madame d'Aigrizelles devint si vive, que Raymond regarda c^mme une relique la banquette où la veuve s'était tenue si longtemps ^dans son antichambre et qu'il fit transporter cette banquette dans son cabinet, trouvant une joie cruelle à la considérer et à y supposer perpétuellement assise la belle solliciteuse. Deux jours après cette soirée, il arriva du ministère de l'intérieur une énorme liasse de papiers à l^dresse de Raymond, qui les ouvrit avec la précipitation d'un homme heureux d'échapper à ses pensées. Raymond fut extraordinairement surpris de retrouver toutes les pièces relatives à Henri d'Aigrizelles, plus surpris encore de lire en marge de son rapport cos mots signés du ministre de la justice : Étudier de nouveau l affaire : accorde^' la grâce,

Raymond fut atterré de cette note ministérielle qui équivalait presque à un ordre. La présence de madame d'Aigrizelles à cette soirée était maintenant expliquée ; elle connaissait sans doute la décision de la commission des grâces, mais elle avait trouvé le moyen de faire agir de hautes influences, et elle regardait son fils comme libéré d'avance. Le premier sentiment de Raymond fut un mouvement décolère contre les hommes, les femmes, l'humanité tout entière ;

après un examen consciencieux et sans passion des pièces du procès, après la décision contraire d'une assemblée d'hommes de bonne foi, le ministre renvoyait les pièces sous le prétexte de les étudier; et il signalait d'avance que la grâce fût accordée. A quoi bon réunir de nouveau la commission des grâces f A quoi bon la commission des grâces? Puis une sourde jalousie s'empara de Raymond, qui trembla de tous ses membres, tant chez lui l'Imagination était vive et l'emportait souvent dans les idées les plus sombres. En pensant quelle influence puissante Jl avait fallu à madame d'Aigrizelles pour arriver à lutter contre le jugement de la commission des grâces, l'idée suivante germa et donna des racines plus amères que l'absinthe : madame d'Aigrizelles est belle, elle adore son fils; elle a séduit quelque personnage important, elle s'est dévouée, elle a donné son corps pour obtenir la grâce de son fils. Une fois étreint par cette idée qui lui serrait les tempes comme un étau, Raymond poussa un cri furieux et se promena dans sa chambre, à grands pas, en essayant d'assoupir ces pensées par le mouvement. « La malheureuse! » s'écriait-îl ; et il ne pouvait s'empêcher de la plaindre, tant l'idée de ce sacrifice cruel lui remuait les entrailles. Il ne savait sur qui jeter ses soupçons, car il ne manque pas de ces personnages qui profitent d'une position élevée pour satisfaire leurs passions. « L'infâme ! » s'écriait Raymond en se retraçant la scène qui s'était passée entre madame d'Aigrizelles et son protecteur. Sans doute c'était un vieillard au crâne chauve, à la bouche jaune, l'œil clignotant, à moitié mort, et conservant encore au fond de la paupière un pâle rayon de lubricité.

Raymond connaissait assez la vie pour avoir observé souvent des faits semblables qui font qu'il y a peu d'affaires de ce monde où la femme ne joue un rôle secret et important. Cependant madame d'Aigrizelles était-elle capable de s'être

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laissée entraîner à une telle épreuve? Raymond trouvait un oui dans la force de son dévouement maternel, et cette idée accablante lui permettait à peine de s'arrêter à diverses raisons qui combattaient la première. L'image calme de madame d* Aigriielles qu'il avait rapportée de la soirée, la tranquillité pleine de charmes répandue sur toute sa personne, son chant si pur, pouvaient-ils appartenir à une femme qui ne devait pas avoir assez de larmes pour pleurer son sacrifice?

Bourrelé par ses pensées, Raymond prit le parti de courir au ministère, de faire une enquête à lui seul, de suivre la filiation des protecteurs de madame d'Aigrizelles, afin de savoir si elle était coupable ou innocente. £t quand elle serait coupable, se disait-il, ai- je le droit de m'inquiéter de sa conduite? Ne suis-je pas une des causes qui Font forcée à s'avilir! Si ma position me fait connaître un secret, ai-je pour mission de le sonder et d'arriver à sa complète connaissance? Quelles relations existent entre madame d'Aigrizelles et moi pour m'intéresser si vivement à sa conduite? M'a-t-elle jamais témoigné même un peu d'amitié? Ce n'est pas une femme que j'ai reçue chez moi, c'est une mère. Et malgré la raison qu'apportait Raymond dans l'analyse de la conduite de la veuve, il ne pouvait chasser cette jalousie dévorante qui coupe le sommeil, brûle le corps, rougit les yeux, dessèche la peau et fait de l'homme un être indifférent à tout ce qui se passe autour de lui, occupé qu'il est à suivre ses souffrances en dedans. Sa maison pouvait brûler, la guerre civile éclater dans les rues. Raymond n'y eût pas fait attention, il était pris de jalousie comme un ivrogne est pris de vin, et ce sont alors les deux plus grands égoïstes dans la nombreuse famille des égoïsmes.

Raymond, sans perdre de temps, courut au ministère ; mais, quoiqu'il connût le ministre, il ne pul être introduit

DES FUNAMBULES. Ui

qu'auprès de son secrétaire particulier. Ce fut seulement en entrant que Raymond se rappela un fait important qui lui ayait échappé : le secrétaire du ministre était un simple avocat sous Louis-Philippe, et il avait défendu, en cette qualité, Henri d' Aigrizelles aux assises de Poitiers. La révolution de Février le prit et en fit un secrétaire particulier ; avant de lui avoir parlé, Raymond devina Tinfluence mystérieuse qui avait décidé de Tannotation du ministre.

— Bonjour, mon cher Raymond, lui dit le secrétaire qui était on des jeunes gens à la mode de cette époque, et qui jugea bon de tourner la chose en plaisanterie. Dites-moi doue, pourquoi vous faites-vous autant tirer Toreille pour nous accorder une pauvre petite grâce?

-^ Monsieur, dit Raymond, je ne suis qu'une voix dans cette affaire, mes confrères ont voté chacun suivant sa conscience.

— J'entends bien, dit le secrétaire; mais aussi vous avez fait un rapport d'une férocité de procureur général : vous chargez les couleurs à plaisir, vous rendez Taccusé plus noir qu'un péché mortel... Qu'avez-vous contre Henri d'Aigrizelles, un charmant jeune homme que j*estime beaucoup, parce qu'enfin il a bien payé une petite fredaine par trois ans de détention.

— Mais le rapport du procureur du roi à cette époque...

— Bah ! vous savez qu'ils demandent toujours des tôtes à couper.

— Et celui du directeur de la prison 1

— Ah ! parlons-en, dit le secrétaire ; voyez la belle affaire! Un condamné lit des romans, donc c'est un scélérat... Vous avouerez, entre nous, que ce directeur de prison a bien besoin de griefs, puisqu'il va les chercher dans un pareil ordre de choses. Ah ! si vous connaissiez madame d'Aigrizelles, la femme la plus distinguée^ de Paris, vous ne trouveriez pas son ûls coupable.

— Je la connais, dit Raymond; elle est venue chez moi à diverses reprises...

— Et vous n'avez pas voté la grâce? vous éttes un monstre de vertu, monsieur Raymond.

— Monsieur, dit Raymond, j'ai obéi à ma conscience. —Ce jeune homme n'était pas coupable^ dit le secrétaire.

— Il Tétait plus que ses complices, dit Raymond.

— Permettez, monsieur, dit le secrétaire particulier en changeant de ton, je n'aurais pas défendu M. Henri d'Aigrizelles si je l'eusse trouvé coupable; et, aujourd'hui que ma position me permet de faire des efforts pour sauver un infortuné, je me garderai de me souvenir que j'étais un simple avocat avant la révolution. A vous entendre, monsieur Raymond, j'ouvrirais les portes du bagne à des gens que j'ai défendus et qui sont condamnés à la chaîne; car si je cherche à obtenir la grâce d'un jeune homme que je crois coupable, je devrais nécessairement le faire pour tous ceux que j'ai défendus; mais M. Henri d'Aigrizelles n'était pas coupable, il était coupable de jeunesse, et trois ans dans une prison suffisent et au delà à son châtiment... D'ailleurs, M. le ministre de la justice a parcouru les dossiers, le rap* port, et il en a jugé ainsi.

— Que faut-il faire? s'écria Raymond.

— Rien n'est plus facile, étudiez de nouveau les pièces du procès, cherchez les faits les plus favorables au condamné.

— Il n'y en a pas, dit Raymond ; pensez-vous, monsieur que j'aie fait un rapport impitoyable pour le plaisir de sévir?

— Il y a la jeunesse de M. Henri d'Aigrizelles et Iles témoins à décharge.

— Les témoins à décharge, dit Raymond, sont venus, comme il arrive souvent , apporter des charges contre l'accusé. Ils ont dit que M. Henri d'Aigrizelles payait exacte-

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ment w& tonniisfieiirs ; mais comment les payait-il ? Avec de l'argent provenant de vols.

— Eh I inonsieiir, dit le secrétaire intime, je vous le répète, vous avez l'esprit tourné au pessimisme... Je connais rafTaire mieux que personne, j'étais à Taudienoe ; malgré le soin que j'apportais à suivre les débats, je sentais que Fesprit publie était pour mon client; les dames s'intéressaient à lui, toute la ville discutait et voulait son acquittement...

— Pardon, monsieur^ si je vous interr(»nps, dit Raymond. M. le maire de Poitiers nous écrit que la faible condamnation de Taccusé principal, eu égard à la dure pQniti<m de ses complices, a fait murmurer le public.

— M. le maire de Poitiers est un démocrate qui est heureux de voir condamner un jeune homme riche.

— Mais, monsieur, dit Raymond, ceux qu'on appelait démocrates sous Louis-Philippe ne s(mt-ils pas à la tète du pouvoir aujourd'hui? Vous-même, n'esH» pas à Tappui constant de votre parole, que vous avez prêtée dans les procès politiques, que vous devez votre position de secrétaire du ministre de la justice ?

— Monsieur Raymond, je ne suis pas ici à Finterrogatoire, songez*y; il y a eu de tout temps des hommes attachés à des partis et qui leur nuisent quand ces partis triomphent. Le maire de Poitiers est un de ces démocrates exaltés qui rêvent un idéal impossible; aussi sont-ils en guerre avec tous les gouvernements, quels qu'ils soient. La république a triomphé et a remplacé le gouvernement constitutionnel ; à cette heure, le maire de Poitiers nous regarde c<mime moins avancés que sous la royauté; il nous traite de réactionnaires; il faut espérer, du reste, que ces fauteurs de désordres ne resteront pas longtemps dans des position? élevées qu'une tolérance trop bienveillante leur a laissées jusqu'ici. Et je trouve étonnant que vous, monsieur Raymond, choisi parla république pour remplir une fonction élevée, vous alliez

iSk SODV£x\lBS

voos associer ayec des démagogues tels que le maire de Poitiers.

— Je ne comiais pas les opinions de ce fonctionnaire^ dit Raymond.

— Et moi je les connais^ dit le secrétaire ; vous voyez que ma présence dans ce procès a été utile, puisqu'elle me permet de vous éclairer sur la conduite d'hommes en qui vous semblez avoir une aveugle confiance.

— Le maire de Poitiers , dit Raymond, peut avoir des idées sociales particulières, et cependant faire un rapport sincère sur l'effet qu'a produTtla condamnation d'un accusé.

— Non, monsieur, dit le secrétaire; les opinions sont les verres de couleur qu'on fait porter aux personnes qui ont la vue fatiguée ; si les lunettes sont bleues, ces malades voient la nature bleue ; si elles sont vertes, tout leur paraîtra vert; le socialisme, dont est atteint le maire de Poitiers, fait que ses sensations, ses idées^ ses observations, se rattachent toutes à un système, et, par conséquent^se trouvent faussées.

— Le rapport du maire de Poitiers, dit Raymond, n'est basé que sur des notes de la police. Le commissaire de police est-il également un ennemi du gouvernement?

— Il est facile, dit le secrétaire, de tirer d'un ensemble de faits les généralités les plus contraires.

— Et le rapport du procureur général ? s'écria Raymond 4ui s'échauffait, irrité des sophismes de Tex-avocat.

— Un procureur général, monsieur, est une machine à eondamnation; quand ils s'adressent aux jurés, ce n'est pas pour leur dire de descendre en eux-mêmes, pour analyser quelques débats et en tirer des conclusions, c'est pour leur dire : Vous condamnerez.

— Ainsi, monsieur, il ne faut pas croire non plus aux notes du directeur de la prison concernant la conduite ie Taccusé ?

DES FUNAMBULES. é45

— Monsieur Raymond, dit le secrétaire particulier , cotto discossion a duré trop longtemps; mes instants sont précieux. J'ai bien voulu essayer de^ vous éclairer par la connaissance que j'avais de l'affaire. Méditez l'annotation de M. le ministre de la justice, et songez à ce qui vous reste à faire.

— J'agirai suivant ma conscience, dit Raymond en sortent.

Plus Raymond tenait à madame d'Aigrizelles, et plus le sentiment de son devoir se représentait à ses yeux. En sortant du ministère, il alla chez madame Dinaux lui rapporter les nouveaux embarras qui naissaient sous ses pas. Madame Dinaux écouta attentivement le récit de cette conférence au ministère.

— Vous avez eu tort, lui dit-elle, de vous montrer si entier dans la discussion ; vous pouvez briser votre carrière, car le secrétaire du ministre ne vous pardonnera pas. Ce sont les inférieurs qu'il faut savoir ménager, car ils sont plus redoutables que les supérieurs. Tout ce que vous avez dit était au moins inutile ; je sais bien ce qu'il y avait à faire.

— Quoi? s'écria Raymond.

— Obi je ne vous le dirai pas : vous vous acharnez après madame d'Aigrizelles comme après votre plus cruelle ennemie, et je ne vous donnerai pas des armes contre elle... Cependant vous pouvez rester pur, et reconquérir l'amitié de madame d'Aigrizelles.

— Est-ce possible?

— Oui, mais vous vous rendrez à mes raisons plus facile* ment qu'à celles du secrétaire du ministre ?

— Pourvu que mon honneur reste intact.

— Eh bien! laissez-moi vous donner une petite leçon qui vous profitera par la suite, "et un conseil dont vous allez mç jurer que vous ne vous servirez pas. Allons, jurez!

ç- Je le jure, dit Raymond on souriant.

— A votre place, j'aurais été droit ehez to mmlalre, et je lui aurais expliqué l'affaire dft&3 toiia ses âétails. Le ministre, qui n'a pas défeudu l'aeeusé, eût compris qu'une injustice se préparait» qu'où aUait la lui prétseuter à signer. U y a» quoi qu'on en dise^ dans les kouuBiea arrivés à cette élévation, des sentiments de justice et de morale qui se réveillent quand un tiomuiye ooiaHie vous sait les agiter, et M. le secrétaire particulier en eût été pour ses frais.

— J'irai chez le minisire, s*écria Raymond.

— Et votre serment? dit madame Dinaux.

— Quel serment?

•^ Ne m'ave;&-vouâ pas juré que vous ne vous serviriez pas de mou cons^l^

— Ohl madame, dit Raymond, c'est abuser de Bia bonne foi : il outrait dams mes vues d'aller chez le miï^tre.

«- Parce que je vous Vai dît.

-^ J'y avais pensé en sortant du cabinet de son secrétaire.

-^ Et pourquoi n'y êtes- vous pas allé ImméOlalement? -^ L'Ueure de Taudi^ce était passée...

— Mauvaise raison, dit madame Dinaux, vous nlrez pas chez le ministre, vous ne pouvez y aller sous peine de manquer à votre parole... Si je vous ai fait jurer, c'était pour vous lier avant que l'idée vous en vînt. Comprendriez-vous que moi, Tamie intime de madame d'Aigrizelles, moi qui l'aime, moi qui souhaite la grâce de son fils, moi qui suis votre adversaire en ce moment, je vous offre un moy^n certain de garder Henri d'Aignzelles en prison... Est-ce possible?

— J'ai eu tort, dit Raymond, de venir vous parler de cette affaire; j'aurais dû m'en tenir à vous demander des consolations.

— Vous souffrez toujours, mon pauvre ami?

— Beaucoup. •

— Et si j*âvais trouvé un moyen de gnérison?

— Cest impossible.

— C'est difficile, dit madame Dinanx; maïs impossible est un vilain mot... Avez- vous conscience que madame d'Aïgrizelles ait quelque bienveillance pour vous?

— Je Tadore, dit Raymond, et sans espoir, car rien de sa part ne m'a poussé dans cet amour.

— Je ne suis pas méchante, dit madame Dinaux, mais si jome trouvais à la place de madame d'Aîgrîzelles, et qu'un homme comme vous m'aimât en ruinant mes plus cbers désirs, je crois que je deviendrais d'une coquetterie féroce, et que je le ferais mourir à petit feu ; je ne sais quels tourments j^nventeraîs, mais la femme a des châtiments particuliers qu'elle trouve en elle, et qui sont plus douloureux qu'une flèche empoisonnée de sauvage. .

— Je m*y soumettrais avec résignation, dît Raymond, car je sais que je les aï mérités.

— Mais madame d'Aigrizelles est trop bonne pour se venger.

— J'aimerais mieux qu'elle se vengeât, et qu'elle me fît sentir son ressentiment ; alors je serais certain d'occuper sa pensée, tandis qu'elle ne se doute pas quMî y a un homme dont elle a bouleversé fexistence, et qui ne vit que par elle.

— Eïïe s'en doute peut-être, dît madame Dinaux.

— Le croyez-vous? s'écria Raymond.

— Les femmes ont un instinct d'une subtilité.^, dit madame Dînaux ; maïs elle-même est tellement occupée du sort de son fils, qu'elle ne s'^en est peut-être pas aperçue. Ah ! si son fîîs était libre, elle s'en apercevrait bien vite, quoique vous ayez fait tout ce qu'il était possible pour agir contre vos intérêts.

— Nous en reviendrons toujours là, dit Raymond, vous souhaiteriez que mon devoir se brisât contre ma passion.

-^ Non, dit madame Dinaux, je ne vous parlerai pas

comme le secrétaire du ministre ; mais il y a de certains accomodements qui ne blessent en rien la morale... Écoutez bien, Raymond, je pense beaucoup à cette affaire. Je vous aime presque autant que madame d'Aigrizelles, et je vous aime davantage tous les deux depuis que vous souffrez... Si je trouvais un biais qui mît votre conscience à couvert, et qui accordât à madame cL'Aigrizelles son plus cher désir?

— Vous avez, ma bonne madame Dinaux, des subtilités de femme qu'il est difficile d'admettre et que je crains ; n*aije pas déjà failli en vous accordant imprudemment ce serment tout à l'heure ?

^— Je ne vous demande ni promesses, ni gages, ni serments, dit madame Dinaux ; vous avez des ennemis qui en veulent à votre vie, je découvre une petite porte par laquelle vous pouvez vous échapper; est-ce un acte de lâcheté que de ne pas sortir par la grande porte, où vous serez infailliblement massacré; répondez ?

— Dans un pareil cas, dit Raymond, j'accepterais la petite porte, et je remercierais ma libératrice.

— Je vais donc vous donner la clef de la petite porte, dit î madame Dinaux; partez de Paris un mois, quinze jours ou, si vous l'aimez mieux, faites le malade. En votre absence, ou confiera le dossier à un de vos confrères, qui aura peutêtre moins que vous le sentiment du devoir; madame d'Aigrizelles, le ïhinistre, son secrétaire, continueront à agir suivant leurs moyens. La grâce d'Henri d'Aigrizellec estj accordée, et vous aurez rendu une mère heureuse. Remarquez, mon cher Raymond, que je ne parle pas de récompense; seulement madame d'Aigrizelles le saura,, et il vous sera permis sans doute d'être admis dans son intimité.

— Si je pouvais tomber malade réellement, dit Raymoud, AU ! madame Dipaux, ce que you^ me demapde^ là v^ me

tortarer l'esprit; vous ne savez pas quels combats je sens déjà en moi.

Raymond sortit en se promettant, malgré ses tourments, de ne plus revoir madame Dinaux jusqu'à ce que le sort d'Henri d'Aigrizelles fût défînitivement fixé. En présence de sa vieille amie, il se laissait aller à des compromis de conscience qui s'affaissait et qui ne disait mot, mais qui, dans la solitude, se redressait aussi brutalement que ces diables à ressort enfermés dans des boites. Les raisonnements, basés sur des influences, des intérêts ou des amitiés, sont doux, aimables et surprenants ; les paradoxes les plus monstrueux, les sophismesles plus éhontés, développés avec audace, terrifient quelquefois Tintelligence la mieui^ organisée ; mais, "dans le calme et le silence, la raison revient, qui n*a pas de peine à triompher de ces ennemis tapageurs. Raymond se sentait entraîné par. les paroles de madame Dinaux. Ce qu'elle proposait avait une physionomie trompeuse et glissante qomme ces petits chemins rapides dans lesquels, une fois lancé, on ne peut plus s'arrêter qu'en tombant dans un précipice. Quelle différence existait-il entre amoindrir les faits du dossier du condamné et arriver à faire voter sa grâce, ou à se retirer après avoir étudié la cause et à laisser à des membres moins éclairés une indécision qui pouvait contribuer à la mise en liberté de Henri d'Aigrizelles? S'il était permis à chacun de priver une commission des connaissances particulières qu'il a acquises par un examen attentif, n'était-ce pas priver la commission de lumières positives, la laisser s'égarer dans l'obscurité, l'ignorance? Sans doute l'affaire de Henri d'Aigrizelles n'appartenait pas à ces affaires capitales qui occupent l'attention publique, et dont on ne peut violer les lois sans soulever un blâme universel; mais Raymond savait combien la plus légère déviation habitue l'esprit à des concessions immorales qui, devenant babituelles par la suite, empêchent de distinguer le vrai

iftO SOUVENIRS

du faux. Si Raymond, avec la certitude de la <mlpadHHté et du. faible cbâtiment infligé à un jeune homme riche, votait pour sa liberté, pourquoi un jour n'admettrait-il pas, gouverné par des iafluencœ importâtes, la grâce d'un assassin? >

Ces réflexions avaient saisi Raymond jusqu'au vif et ne lui laissaient aucun repos, car elles ne le quittaient que pour élre remplacées par des tortura amoureuses; la vie devenait impossible à Raymond; il formait les projets les plus Contraires, et la pensée lui venait de qoitler Paris brusquement et d'échapper ainsi au souvenir de madame d'Aigrixelles. L'irrésolution, une des maladies les plus dangereuses, lui secouait l'esprit et le faisait autant souffrir qu'un mal de mer pendant un groe temps. Il arriva heureusement un incident qui diangea le c^urs de ses pensées. Raymond reçut une lettre du secrétaire du ministre qui réclamait les dossiers de Henri d'Aigrizelles, afin de les confier à un autre membre de la commission des grâces. Cette, lettre, empreinte des formes officielles et bureaucratiques, était cependant assez intime pour que le secrétaire pût expliquer à Raymond qu'une nouvelle instruction allant avoir lieu, il était nécessaire d'obtenir de nouveaux rapports, et qu'il n'eût pas à se formaliser si on lui enlevait sa besogne pour en charger un de ses collègues, attendu que le ministre désirait de nouvelles analyses du procès.

Malgré le ton poli de cette lettre, Raymond se sentit battu, et il éprouva une de ces sourdes colères qui font que rhomme de génie, l'homme sincère et l'homme de bonne foi tombent souvent sur les chemins et se meurtrissent les genoux contre les pierres. L'homme de génie a contre lui toutes les basses médiocrités, et elles sont nombreuses. L'homme de bonne foi a contre lui toutes les kme^ viles, et elles èm{dissent lo monde. Lutter est impossible; c'est un soldat courageux voulant traverser à la baïonnette un escadrim de cttirawiers.

Las hommes ipà m sont pas asses fermement treiûpés deviemieat misanthropes au spectacle des embùcheè de la société; mais ceux yraiment forts se relèvent après une halte dottloareuse et continuent fièrement leur chemin Jusqu'à ce que de nouveaux obstacles se présentent. Raymond tint son inju£^ice eonoentréet et ne voulut mtoiepas aller chez ma« dame Dinaux chercher des ccrnsolations ; seulement il errait dans les endroits solit^res de Paris et se promehait le ^oir àgr»i^ pas le long des quais déserts, en parlant à voix baute et en s'étoUrdislsant du inruit de ses paroles.

Huit jours après il y eUt une nouvelle séance de la commissiez des gràoèSi Raymond était arrivé avaht tous ses confrères; aussitôt que l'assemblée fat en nombre, il demsmda la parole et s'éla&ça à la tribune.

— Messieurs et collègues) s*écria*t-ll) il n'y a plus de commission des grâces; vous é^es iei et vous n'y êtes pas : vous votez et vous ne votez pas. Si vous mettez dans l'urne une boule blanche, elle devient noire ; si vous la mettez noire^ elteest blanche. Que venez-vous faire ici ? Examiner attentivem^t les dossiers des conds^nés, les discuter et essayer de vous édlÂifet afin que le <k)ttpable soit bien déclaré coupable^l'initoce&t» innocent. Ëh bien, innoncehtetcoupable ne font qu'un; Vous pouvez désurmsUs ordonner la misé en liberté du criminel et de l'homme vertueux; et si^ en sortant de prison, le crimmel égorge le vertueux, il ne ihe sera pas difficile de voUs démontrer que le vertueux avait tort et le erimiuel raiscm. Dans votre cabinet, vous étudiez si le repentir a gagné un condamné^ et si au contraire ladétentioh n'a fait qUe développer les Instincts criminels du condamné. Il n'y a plus de repentir hi d'instincts criminels; VoteÉ l'élargissement du repentant^ et il restera eh prison; mettez à séant, la demiuide eh gr✠du coupable, et le lendemain TOUS le rlsnboâtrei^ez sur Votre chemin. Le vrai ne se distingue plus du fauX| le juste de Tinjuste, la raison de la

Aô2 SOUVENIRS

déraison. Vous avez été appelés ici à cause' de vos lumières reconnues, de votre intégrité, de votre justice ; c'étaient des gens sans conviction, sans aveu, des gens à vendre, qu'il fallait inviter à siéger sur ces bancs. Il n'y a plus besoin de commission des grâces, puisque ses conclusions ne sont pas admises. Vous avez voté dernièrement, à runanimité, sur le sort d'un condamné, après avoir écouté le rapport de celui de vos confrères qui en était chargé; le rapporteur, c'était moi. J'avais étudié l'affaire pendant huit jours, mon analyse était basée sur des faits, des rapports officiels; à chaque fait que j'avançais, je vous citais les notes qui en garantissaient la certitude. Qu'est-il arrivé? On casse notre jugement, on vous charge de le revoir, on vous engage à le changer ; bientôt on vous forcera à le signer entièrement contraire à vos opinions. Songez-y, messieurs, nous remplissons une belle et haute mission d'où les passions et les intérêts doivent être exclus. Que penseriez-vous d'un jury qui rentrerait en séance, et qui déclare un accusé coupable, par la voix de son chef; mais le président des assises se lève et dit : « Npn, messieurs, l'accusé n'est pas coupable, veuillez rentrer dans votre chambre délibérative et changer d'opinion. » Noussonunes, messieurs et collègues, supérieurs au jury ordinaire : car nous avons une mission plus consolante à remplir; nous suivons le condamné depuis son entrée dans la prison; nous connaissons sa vie, ses actes, ses actions et ses pensées pour ainsi dire. Si, au bout d'un cer- . tain temps, nous voyons qu'il est-change, que ses mauvaises actions prennent la -forme du repentir, que sa vie est en rapport avec le sentiment de contrition, alors il nous est permis d'alléger sa peine et de le rendre pur à la société. Malheureusement la détention ne nous offre que trop souvent des effets contraires; on respire dans les prisons une atmosphère de vices, on entend des paroles de haine plutôt que des parples de paix, le crime s'y m<mtre plus fanfaroû

qne repentant, ]es esprits faibles entrés dans une voie dangereuse se laissent prendre à de dangereux exemples. Le condMnné sort plus mauvais 'qu'il n'est entré-, fautil donc le mettre en liberté? Non, messieurs, la liberté de la société lui serait encore plus funeste que la liberté de la prison... Nous devons donc rejeter la demande en grâce et nous associer aux vœux des directeurs de prison qui, comme celui de Poitiers, nous demandent le transfërement de M. Henri d'Aigrizelles dans une maison de force mieux réglée. J'ai dit le nom du condamné, et j'ai dit en même temps les causes de mon indignation. Un nouveau rapport a été rédigé par un membre que je ne connais pas; quel que soit ce rapport, messieurs et collègues, vous vous rappellerez, j'en suis certain, votre vote unanime de la précédente séance, et vous ne vous laisserez pas gouverner par des influences étrangères, de quelque bauteur qu'elles partent.

Toute l'assemblée applaudit le discours que Raymond avait improvisé avec un accent d'indignation que la plume ne peut rendre. A peu d'exceptions près, le nouveau rapport concordait avec l'ancien; la grâce de Henri d'Aigrizelles fut rejetée de nouveau; et Raymond sortit de l'assemblée le cœur triste, car il venait de dresser une nouvelle barricade entre lui et madame d'Aigrizelles.

— C'en est fait, s'écria-t-il en se présentant chez madame Dinaux, je me siiis perdu par ma propre volonté.

— Qu'y a-t-il ? demanda celle-ci.

Alors Raymond dit à madame Dinaux la scène qui venait de se passer dans le sein du comité.

— Je vous comprends, dit-elle ; après un tel éclat, le sort d'Henri d'Aigrizelles est fixé, et c'est vous, vous seul qui l'avez fait condamner. Ab ! la malheureuse mère !...

— Oui, malheureuse mère, répéta Raymond.

— £t vous pouvez vous apitoyer sur son sort, après votre conduite l dit madame Dinaux... Tenez, je suis furieuse après

itti SOUfBlflRS

Yonûf et Yolre maudite conscicmce... voos laissé-t-éOe pltts en paix maintenant? Êtes-vons pleinement henrenx?... Non, n'est-ce pas ? Ah ! il vous sied maintenant de vous laisser aller à votre chagHn ! Vous vous repentex^ mais le mal est fait. Qui sait le coup que VOUS allex porter à madame d'Aigri> zellesl Elle ne supportera pat cet transitions de joie et de douleur... Pauvre femme! Pleùt^t maintenam sur son sort, vous qui êtes son bourreau.». Qu*avie£^vous besoin d'aller à cette commissioti, de vous emporter et de prononcer ce discours qui a enlevé rassemblée ?.<. Le beau triotnphe! votre amour-propre a t-il été bien satisfait; et n'est-ce pas votre amodr-propre que vous appelest co&soieiioe qui s*est révolté et qui vous a poussé à lutter contre les protemettrs de madame d'Aigriiselles?

^ Je vais quitter Paris^ dit Rayitio&d froidement.

•^ Vous aure2 raison^ dit madame Dinaux^ car loin d1ci vous ne connaîtrez pas le coup dont vous aves frappé madame d'AigrltelleS^ elle peut en devenir folle... oui, folle. Si J'avais un fils dans la même situation, j'en mourrais ; c'est le soft le plus heureux qui puisse atteindre madame d'Aigrizelles.

Raymond sanglotait.

— Méchant enfant, dit madame Dinaux en lui prenant les mains, si vous m'aviez écoutée!

— Adieu, madame, dit-il, je pars.

— Où allez-vous?

— • Je ne sais.

— Vous souffrez, et jo prends à lâche de redoîlblef votre chagrin; vous avez un caractère si entier, que je tremble pour votre avenir. Vous Vous briserez, Raymond, contre la société; le droit et la justice ne sont que relatifs et rarement absolus. Avec la modeste fortune que vous avez, vous pouvez, au besoin, vous passer d? tout le monde; mais vous verrez de quels sacrifices il faudra payer cette droiture et

DBS FUNAMBULES. 155

60 sestteéfll Inltoxililè dé jtiMice une f oas Qthgétet encore en rirmit es dehcirs de là société. Pftt tme èimple feoUces • rioB , TOUS rentilei ime inèr e hetii^ûse et votiâ fUlslet peutêtre le bonheur dd votre tie; maistenant, toni partez senl, TespHt aigri^ le ccBor niaMe^ et fcms allez promf^ner tos gonffràtices date» là golittde».. J'ai peur que tous n'y trou- Vies pas le calme ; pensez à ce que je vous dis là, mon cher Raymoad ; je suis une vieille femme qui n*ai pas reçu votre éducation^ mais j'ai su conquérir là tranquillité et le bonlieur aoiast qu'il peut se trouver sur la terre... Écrivez-moi; si vous ne irouvefc pas le repoâ après lequel vous alle^ courir^ j'essayef^ dé vous cotisoler.

-^ Adtetlj madame Dinaui, di^ Raymond en embrassaiit sa tieille amie; et tous deux sentirent leurs larmes se confcmdfe.

— Otiî, je vous écrirai j dit-il, àouVènt; et je lie voUs demande qu'une grâce...

Il s'arrêta comme s'il combattait en lui-même.

— C'est, dit-il d'une voix altérée, do Hé Jamais me parler d'elle.

— • Je vous le promets, mon pauvre Unymond.

— Son nom me fait mal à prononcef et ravive mes blessures ; peut-être parviendraî-je à l'ouMicr.

Le soir même Raymond partit potïr la Belgique, d'où il Comptait passer en Allemagne; il espérait que la vue de pays inconnus, en apportant de ftouvnlles imagos à Son esprit, Chasserait le souvenir de madame d'AigrizcUes; mais les portraits qui sont gfavés dans le cerveau sont des empreintes ineffaçables. Raymond en était à son prehiibir amôur ; si à son âge les affections viennent plus lentement, elles n'en sont que plus durables. A mesure qUe le chemin de fer s'éloignait de Paris, Raymond était pris de douleurs plus cuisantes ; à chaque station, il lui semblait qu'oh lui enlevait violemment une partie de son cœur. En arrivant à

Bruxelles, Raymond écrivit aussitôt à madame Diaaux : « Je ne sais, ma bonne amie, ce que ce voyage me présage, mais je ne vis plus que pour madame d'Aigrizelles; je ne pense qu*à elle et je n'ose regarder l'avenir, car je sens que mes pensées ne s'affaibliront pas par le temps, comme on dit qu'il arrive en amour. Au contraire, elles doivent se fortifier; je connais trop la cause de mon mal pour songer à ce qu'il guérisse... Quelle fatalité m'a fait rencontrer madame d'Aigrizelles! et que j*ai payé cher la position honorifique qui est venue me surprendre I Vous savez quelle foi j'avais en la République, et combien j'aurais désiré payer de mon sang l'honneur de la défendre; je ne songe ni au gouvernement, ni à la société, ni aux hommes, ni à mes devoirs; je ne songe qu'à elle... Ne me faites pas connaître l'étendue de la blessure que j'ai pu lui faire ; je suis lâche à cette heure, je suis comme ces meurtriers qui fuient en abandonnant leur victime, qu'ils n'osent plus regarder en face. J'ai peur de mauvaises nouvelles; je me rappelle vos dernières paroles : « Elle peut en devenir folle, en mourir. » Ah I croyez que le coup qui l'atteindra m'atteindra eu même temps... Vous ne me l'écririez pas que je le saurais; le courant invisible qui la frapperait me frapperait également Ne craignez pas de m'apprendre toute la vérité quelle qu'elle soit; car, si vous me cachiez un malheur, je le devinerais caché sous un mot... Ah! que le devoir est cruel! Elle doit savoir tout, me maudire; je serais pourtant encore trop heureux si elle prononçait mon nom. Mon aquie, soyez éloquen:e, bonne comme toujours, si elle m'accusait de dureté devant vous; j'ai si peur qu'elle ne croie pas à mon coeur. 'Elle n'a entendu que de dures paroles de ma bouche ; je l'ai si mal reçue. Et cette banquette sur laquelle elle a passé des heures inquiètes à attendre; et cette borne contre laquelle elle s'appuyait dans la rue pour solliciter le pardon de son fils... Ah ! je suis maudit ; il faut qu'une mauvaise étoile ait pré-

sidé à ma destinée... Si ma mère avait yécUt si elle n'était pas morte en me donnant le jour, peut-être enssérje puisé dans son éducation des sentiments plus doux; mais j'ai été élevé par des hommes et par des livres de l'antiquité; en première ligne^ j'ai toujours lu le dévouement à la chose publique; elle n'en peut rien savoir, elle ne me connaît pas... Et cependant, telle que je l'ai vue à votre soirée, i) m'a semblé qu'un ange de bonté m'apparaissait... Peut-être me patdonnerait-elle si vous me défendiez en bonne amie dévouée... Demain je pars pour Anvers; écrivez-moi, de grâce, un mot, un seul. Je ne quitterai la ville qu'après avoir reçu votre lettre. Adieu, amie, donnez-moi de ses nouvelles.

a P. S. Je relis ma lettre, elle est pleine de contradictions; n'y faites pas attention, je ne raisonne plus quand je pense à elle. »

Arrivé à Anvers, Raymond courut à la poste. Quoique le trajet ne dure guère plus de trois heures entre Bruxelles et Anvers, Raymond l'avait trouvé d'une longueur de trois jours ; sa lettre était à peine écrite qu'il attendait la réponse. Quand il eut réfléchi qu'il fallait deux jours au moins pour recevoir une lettre de madame Dinaux, même en supposant qu'elle répondît courrier par courrier, Raymond sentit une couche plus foncée de mélancolie se superposer sur la pre> mière; il regretta d'avoir quitté Paris, où il lui était permis d'aller à toute heure chez madame Dinaux, de lui parler et d'entendre une réponse consolante. C'est alors qu'il conçut l'idée de reprendre le chemin de fer; mais c'était qumze heures de voyage. Il arriverait en même temps que sa lettre ; en serait-il plus heureux? En se promenant dans cette triste ville, plus triste que Versailles, dans ces grandes rues désertes où le pas du voyageur résonne comme une pierre qu'on jette au fond d'un puits, Raymond se sentit glacé de cet immense isolement qui faisait que ses pensées s'empà-

liS SOUVBNIRS

raient énUèrêtaent de lui. fil Bd fût dirigé rétê 16 port, petit ôire IftCtirité dM qiuig rèût^ellô tm pett dëâèûniiyë; tftais Raymond s'étttit logé an premier hôtel pi^is dtt ehetnin de fer^ et il tat frs^pé de la solitude de èes rUes, ôh on ne voit même pas) niie jolie cârienëe ft da fenêtre: Detii jôUrs se passèrent alttsi, pendailt lesqtiels Raymobd se trotttà aux prises àveè ses sotivenfrs amers ; Il Ëe lai restait^ pour ton" Solatioô, qiiè la leltfè dé madame Dinan^t, qall àitèMait aifec l'àniiété dMtt homme ehef cliàht tne 'isstie dâiis des éatftôombes; La lettre ne vint pas^ et Raymond teçaX nn cônp à eette nonrelle eomme S*il eût entendn un rbnage se déràn^r dâhS une matihihe; ^tLoiqne pris d'tm malaise std[)tt, il lutta le plus qu'il put, en se disant que madame Dinanx twtttàit hé pas âtôii* répondu le jour même de Fàrrîvée de la Mthi, et 11 attendit juâ(iu'au lendemain ; mais il en fn^ du lendemain comme de la \eille, la réponse H'arrlya pas. Alors toutes les forces de Raymond se brisèrent; ce qui h'était qu'un accident devint une catastrophe, Utle flètre Vîoleiito s'empara de Raymohd, et avec la flêVre afrîva le délire. Raymond n'eut plus connaissance de son état : seulementj il sentait une souffrance de plomb qui â^ésàit sur son cerveau; il était sans défense, èomme uil homme étroitement garrotté, et la maladie courait dans tout sOh corps. Il resta ainsi huit Jours sous l'empire de Cet abaissement moral et physique; mais un matin il sortit de fcet état léthargique si douloureux ; car une voit dotice venait de le réveiller. Il otitrit les yeux et reconnut la figure de madame d'Aigrizelles, qui était assise au chevet du lit; un jeune homme inconnu a Raymond était auprès d'elle; au fond, madame Dinaux écartait les rideaux, cl lo soleil se précipitait dans la chambre. Raymond reforma aussitôt les yeux, et les rouvrit pour se rendre compte qu'il n'était pas le jouot d'une vision. — Raymond, s'écria madam.e Dinaux, ne me recounalsscE-vous plus ?

DBS PONÀBIBCLES. i5d

Il sourit doucement, ne politânt pâfter, tant son émotion était grande.

— Et moi, monsieur Raymond? dit madame d'Aigrizellest

Raymond sortit son bras amaigri de dessous la couycrtttrg el prit la main de madame d'Aigrizelles.

— Me pardonnerai -Vous de Vous avoir atnêné nloû flls? dit^elU.

Raymond regarda le jeune homme avec le plus protond éionnemeat ; tout le passé lui revint subitement à la mé« moire.

— 11 est gracié, dit madame Dinailx, toalgré la commision des gr&ces.

— MofiBieUr Raymoûd, dit madanie d'Aîgrlzelles, votre heixi caractère et votre probité m'ont fait tenter une démarche que mon amie, madame DmàUx , m^à engagée à poursuivre*.. Mon fils est jeune encore, et le mal ne s*est pas encore emparé de lui entièrement; Je vais Voyager pendant cinq anSj comme je Vous le dirais, jusqu'à cfe qu'Henri soit parvenu à faire oublier ses fautes.... Un seul homme peut lui donner des notions d'honnêteté dans lesquelles la vie est un tourment perpétuel ; il fallait un homme dévoué pour redresser cette jetine nature faible âur laquelle les passions oflt trop dé prise. Je n*ai rencontré, jusqu'ici, qu'un cœur dévoué à Thonnéteté, c'est Vous, monsieur Raymoùd. Voulez-vous Vous exiler cinq ans avec nous?

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