‹ Souvenirs de funambulesChapitre 14 sur 49 · DES DÉCORS · texte numérisé non relu

DES DÉCORS

Un vaudevilliste plein d'expérience me parlait un jour do pantomime, et me dit :

idO • SOUVENIRS

— Où se passent vos pièces?

Ne comprenant pas, je le priai de s'expliquer. U entendait par là me demander dans quelle ville ou cafdtale Pierrot, Colombine et Arlequin se livraient à leurs exploits.

Cette question, si simple en apparence, est un puits de niaiserie. « Où se passent vos pièces ? »

— Mais, monsieur, dis-je au vaudevilliste âgé quis'mfefessait à la pantomime, ça ne se passe nulle part.

— Je croyais, dit-il, qu'il y avait quelques pays traditionnels.

— Bergame, n'est-ce pas?... Détrompez^vous, monsieur,

je ne tiens pas plus à Venise qu'à Bergame A quoi

bon limiter ainsi une ville? Dites-vous que la pantomime a une géographie particulière telle qu'il vous sera plaisant de l'inventer. Mais je vous prie de croire que le pays de Pierrot n'est pas un pays. Voilà pourquoi la décoration actuelle est mensongère. Mes forêts sont trop des forêts, mes maisons sont trop des maisons. Tout ce qui est décor aux Funambules est d'une réalité malheureusement assez bourgeoise pour que le théâtre de l'Odéon ne soit pas fâché de racheter un joqr accessoires et décors.

Il y a des petites chambres jaunes qui feraient fort bonne mine dans les ouvrages de M. Gfaloppe d'Onquaire. L'Ambigu jouerait volontiers un drame dans la forêt des Funambules, et la cabane de Cassandre conviendrait tout à fait à Bouffé dans ses rôles de paysan. Je connais un certain paysage, peint par un admirateur de Bidault, que les sociétaires de rOdéon seraient enchantés de mettre dans la ?eiite Ville de Picard. . v

I^ théâtre des Funambules manque donc de logique. Soyez ' faux, mais faux d'un bout à l'autre, et vous serez vrai.

Le réel n'occupe pas un pouce snf un« toile de Watteau^

les arbres sont de la famille des personnages; le ciel a été inventé pour taire pousser ces arbres.

Comment voalez-vous que mon esprit ne soit pas troublé quand je vois Arlequin dans une vrme maison? Il faudrait des paillettes aux murs.

Ne pensez-Yous pas que l'appartement de Polichinelle soit plein de bosses?

La jolie mansarde que je bâtirai pour Colombinel une mansarde coquette, avec des fleurs^ un lit charmant, etc. Il y a toujours eu une corrélation intime entre l'individu et son mobilier; mes personnages sont fantasques, tout ce qui est avec eux devient fantasque; la nature a de secrètes harmonies. Si, dans la vie réelle, l'individu se moule sur la nature^ dans la pantomime, c'est la nature qui se moule sur l'individu.

Et voyez l'avantage des Funambules sur tous les spectacles ! Ceux-ci ont la prétention de faire des décors sérieux, des accesscnres de la vie privée; ils n'y arriveront jamais avec leurs coulisses, leurs souffleurs, leurs acteurs éclairés sous le nez ; le théâtre est faux comme un jeton.

Au contraire^ le ballet et la pantomime ont le'courage de leurs opinions : « Nous sonunes antinaturels, disent-ils, mais noos sommes amusants, gais, prestes et subtils; nous ne nous inquiétons guère des entrées et des sorties. » On coupe la jambe à Polichinelle, au premier tableau; au second tableau, il danse mieux que jamais, et on n'a pas entendu parler du médecin.

Mais ce fantasque de décors demande un peintre ami de l'impossible, qui donne des modèles de décors, de costumes, d'accessoires, toutes choses qui demandent une certaine imagination.

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