‹ Souvenirs de funambulesChapitre 21 sur 49 · LES CAROTTES ENCHANTÉES · texte numérisé non relu

LES CAROTTES ENCHANTÉES

Polichinelle avait reçu la majeure partie de la correction; il courut à telles jambes, qu'il arriva dans le petit bois qui se trouve hors de la ville.

Accablé de lassitude, il tomba sur le gazon. Aussitôt la reine des Carottes lui apparut; elle avait le visage plein de douceur.

— Tu as respecté^nes sujets, lui dit-elle; je veux t'en récompenser. Prends ces carottes enchantées (en même temps elle lui don^ naît une petite hotte) ; chaque fois que tu te trouveras dans l'embarras, tire une carotte, et tes désirs seront satisfaits.

La joie de Polichinelle était sans bornes ; mais il ne savait comment exercer en ce moment sa puissance.

Le juge de pai^ arriva dans la forêt, suivi des gardes ; il était à la recherche de Pierrot, qu'on jugeait dangereux pour la société, et co itre lequel un mandat d'amener avait été lancé.

Polichinelle, pour essayer son pouvoir, tira une carotte; au même instant juge et soldats furent enveloppés d'un filet qui les retint prisonniers. Peu de temps après Pierrot apparut, ))ou. suivant Cassandre à coups de bâton ; il essayait de lui prouver, en faisant entrer ses raisonnements par les épaules, qu'il n'était pas fou.

Enfin, l'un fatigué de donner des coups, l'autre d'en recevoir, ils se reposèrent ; Polichinelle, toujours pour éprouver sa puissance, tira une carotte, dont le résultat fut que des chaînes mystérieuses attachèrent au même rocher le battant et le battu; pour augmenter les supplices de Pierrot, un repas tantalesque sortit

de terre presque aux pieds de Cassandre; et tous les deux, en essayant de se baisser vers ce diyin festin, augmentaient leurs souffrances.

Polichinelle se retira, certain d'un bonheur perpétuel, h l'aide de ses carottes.

Le juge, les sergents, Pierrot et Gassandre, seraient morts de faim dans ce bois, si Golombine, attirée par le hasard, ne fûtt venue les délivrer et briser leurs liens.

 peine délivré, Pierrot, ne pensant qu'à sa gueule, sauta sur le pâté ; mais il ne lui resta entre les mains qu'une simple botte de carottes. 0 colère! D'abord il hésita, les flaira, puis finit par les dévorer. Hélas l ces légumes qu'il avait tant chéris devaient dorénavant tourner contre lui; ce furent des souffrances sans pareilles. Pierrot eût avalé un boisseau de crapauds qu'il n'aurait pas ressenti d'aussi grandes misères.

— Lavengeanse a sonné, dit Cassandre. Polichinelle s'est livr ^ contre nous à d'odieuses machinations. Jurons tous de ne jamais lui pardonner.

Le juge de paix etPierrot accueillirent favorablement ces paroles; alors eut lieu dans le bois un de ces serments solennels, trilogiques, tels qu on en a vu dans l'histoire, à des époques d'asservissement populaire.

GINQUIÈM.E TABLEAU

PIERROT CROQUB-MORT

Polichinelle s'était empli de boisson. Rien ne lui coûtait pour tirer une carotte, et un marchand de vins avait été sa victime.

Il rentra chez lui en se disant que les maisons dansaient la gigue, ce qui est un raisonnement commun à tout les ivrognes ; mais au lieu de dormir dans son lit, il dormit sur une borne, la trouvant plus douce qu'un édredon.

Pierrot aperçut son rival et profita de son ivresse pour lui faire entrer déforme dans la bouçhç un énorroe pavot; il espérait ajnsi

l'étouffer. Hc^ureusement que Polichinelle eut encortntMl ûé Teot dans les poumons pour cracher ce légume ; certain que son ennemi ne s'en tiendrait pas là, il se blottit dans le coin d*uno porte. Le danger l'avait dégrisé.

Pierrot, plein de confiance, revenait pour s'assurer si sim erime avait réussi ; mais, surpris à l'improviste, il tomba sons le bâton de son rival, trouva encore un restant de force et prit la Alite.

C'était malheureusement Thcure du rendez-vous ; ColomNne, qui venait rejoindre son ami Pierrot, tomba entre les mains de Polichinelle, qui saisit fortement la jeune fille et l'enferma de forée dans sa maison. On ne sait à quels actes se serait porté Poliehinelle sur rinnocenteColombine, si le juge et Cassandre n'étaient venus à son secours.

Tous deux essayèrent d'abord d'escalader le balcon de Polichinelle; mais leur âge s'y opposait; d'ailleurs Poliefaùielle était armé et tombait à grands coups de canne sur les assaillants, sans courir le moindre danger. Pierrot arriva à leur aide, et ne trouva de meilleur moyen que de jeter le juge de paix à la tête de Polichinelle.

Golombine fut délivrée; mais le magistrat étendu par terre n'avait plus de souffle : la garde, qui avait entendu le tapage, Toulut arrêter Pierrot comme coupable du meurtre d'un magistrat.

Pendant qu'on criait, qu'on s'expliquait, Pierrot jeta le cadavre dans une cave.

— Ehl dit- il, monsieur le juge de paix n'est point si mort que vous le disiez; le voyez-vous courir?

Les gardes regardèrent inutilement dans les ruelles que désignait Pierrot et se retirèrent, le corps du délit étant disparu. Alors Pierrot prit la main de sa fiancée et se montra pour la première fois galant ; il avait couru tant de dangers qu'il se croyait à Tabi i maintenant de tous déboires.

Mais Polichinelle se tenait à Técart et usait de son magnifique pouvoir. Au moment où Pierrot baisait la main de sa fiancée, celleci frémit et se trouva mal. Elle avait devant elle un sombre croque-mort.

Cassandrc lui-même ne reconnaissait plus son gendre sous les funestes emblèmes qui le couvraient. Seul Pierrot, ne se doutait pas de sa physionomie d'enterreur patenté.

^ Altons, dit-il, tous ces gens sont foas, je vai8|\iTr« solitaire I — Et moi ! s'écria tout à coup le cadavre du magistrat, qui sortit de la cave.

SIXIËME TABLEAU

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