‹ Souvenirs de funambulesChapitre 27 sur 49 · LES TROIS FILLES A GASSANORE · texte numérisé non relu

LES TROIS FILLES A GASSANORE

PANTOXIMK 10UH6C0ISI.

Après des infortunes inouïes, les Trois Filks à Cassandre furent enfin jouées.

Trois Cassandre avaient saccessivement étudié la pièce et étaient tombés malades, ^e Pierrot s'était fonlé un pied, la Colombine avait attrapé un demi-choléra , le régisseur avait eu trois attaques d'apoplexie. Jamais on ne vit autant de malheurs fondre sur une pantomime bourgeoise.

Il n'y avait que Debureau qui fût resté valide pour soigner les trois Cassandre, mademoiselle Colombine et Polichinelle. Enfin la maladie, cette terrible censure qui arrêtait la pièce^ s'enfuit des coulisses des Funambules. Debureau, la Colombine allaient jouer cette nouvelle pantomime avec d'autant plus de verve et d'esprit que depuis longtemps ils n'avaient eu à créer de rôles imnortants.

C'est à partir de ce moment que je compris dans quelle voie je m'engageais. Une œuvre dramatique écrite par un auteur dans son cabinet ne représente pas le dixième des travaux d'Hercule qu'il lui reste à exécuter.

Répétitions, compliments, orgueils à caresser, demanderaient UB diplomate tel que M. de Talleyrand. J'ai gardé quelques notes que j'écrivais sous l'influence de mes sensations :

« 37 février 1849. — Je sors de la première répétition des Trois Filles à Cassandre^ j'ai un mal de tête sérieux qui s'est aggravé de ce^que m'a conté Paul, le Pierrot. On a lu hier ma pantomime aux acteurs. Leur grand mépris : « Qu'est-ce qœ c'est que ça? » ont-ils dit. Paul lui-même, je le sens , n'est pas content; l'intrigue est faible , il attend de moi une grande chose, l'œuvre suprême.

« Ah I que je voudrais être un mois leur directeur! Comme je les mènerais ! Ces défiances des acteurs me remplissent de tristesse et de doute. Je n'ose plus les regarder eu face.

« Heureusement madame Lefèvre, une femme qui se bat à la hache comme un sapeur, a pris ma défense à la répétition. Digne femme! Elle est mariée et femme d'un cordon-

nier. De plus, elle a accepté son rôle sans frémir ; c'est bien, et je la remercierai comme si elle m'avait sauvé la vie. Une des nouvelles inventions de cette pantomime bourgeoise a été de peindre une femme en blanc, j*entends la figure.

« Gomme j'en parlais à Paul :

« — Les actrices, me dit-il , ne voudront pas.

« — Ab ! me suis -je écrié, mais sans femme blancbe, il n'y a plus de pi^.cé.

« J'ai dit à Paul Legrand que j'avais cboisi madame Lefèvre.

« — Elle non plus, me dit-il..

« Au fond le Pierrot avait raison ; ce blanc est toute une cuisine : il faut enlever le rouge , se graisser la figure , se frotter les joues avec du blanc d'Espagne en poudre, revenir dans les angles, dans les cavités des yeux, avec un crayon blanc. C'est beaucoup de besogne.

« En Angleterre, les actrices qui jouent la pantomime sont pleines de dévouement ; on les couperait en quatre qu'elles enverraient au public leur plus gai sourire , mais, aux Funambules, toutes, à la moindre invention, montrent un rechignement sans pareil. »

« A mars 1849. -^ Le directeur est venu aujourd'hui à la répétition , comme on allait terminer. C'était le dernier tableau qui représente une forêt. Un cerf passait au fond, Pierrot luttait avec lui , le renversait et finissait par lui arracher son bois. De ce bois de cerf il faisait une couronne et la posait tranquillement sur la tète d'un certain capitaine, son rival heureux.

« Le directeur fronça le sourcil et demanda l'explication de tous ces gestes, car, aux répétitions, on ne se sert pas encore des accessoires.

« — Pierrot tue le cerf, lui dis-je.

« — Quel cerf? demanda-t-il.

DES FUNAUBULKS. SOO

c — Vous savez... je vous ai la la pièce , an cerf passe au fond du théâtre.

« — Un cerf I s*écria-t-il, je ne comprends pas votre cerf.

— Le cerf est l'image da mariage ; ne vous rappelezvous pas que dans tous les vaudevilles on fait des cornes aa-<lessus de la tète du mari?

« — Bah ! bah ! dit-il, c*est vieux, je ne veax pas de cerf. Trouvez un autre dénoûment pour demain.

« Je cherchai inutilement un nouveau dénoûment.

« -- Eh bien! me dit le directeur le lendemain, comment terminons-nous la pièce ?

« — Je ne sais, lui dis-je, ce que vous avez contre le cerf.

« — Encore le cerf! dit-il.

« Et il appela son chef d'accessoires»

« — Quels animaux avez- vous en magasin? dit-il.

« — Monsieur, nous avons un lézard.

« — n y a un lézard, me dit le directeur.

« *— Comment, un lézard ! m'écriai-je.

« — Un grand lézard, reprit le chef des accessoires.

ff — Mais un lézard n'a pas de cornes, dis-je. Puisque Pierrot met sur la tète du capitaine , qui se marie , un bois de cerf, ce n'est pas un lézard que nous pourrons dépouiller d'an bois de c^rf.

« — Nous avons aussi une peau de singe, dit le machiniste, 'mais elle a besoin d*ètre raccommodée. *

« Si je ne m'étais retenu, j'aurais battu l'homme aux accessoires, qui ne s'inquiétait guère de la pièce, mais qui répondait seulement à la demande de son directeur : Quels animaux avez-vous ?

« — Vous oubliez l'ours, dit le régisseur, qui complotait, également contre moi.

« — Qu'est-ce que 3e peux faire de votre ours? m'écriaije furieux.

2i0 SOUVENIRS

« — U y a longtemps qu'on ne s*est servi de Fane , dit malicieusement le Pierrot.

* — Ouit oui, me dit le directeur enthousiasmé, je vous donpie ràne. »

Il faut avoir passé par ces tribulations de théâtre pour savoir la bile que peut amasser un auteur dramatique qui demande un cerf, et à qui on donne un âne. La mauvaise foi était ee qui m'irritait le plus ; le directeur feignait de ne pas comprendre mon idée, mais au fond il pensait qu'il était d'une sage économie de ne pas faire fabriquer un cerf. La lutte était impossible, j'acceptai l'âne. J'étais arrivé du reste à une soumission absolue, et je luttais de mon mieux en faisant des pantomimes bourgemses, puisqu'on me lésinait sur les costumes, décors, etc. La lésinerie attait si loin, qu'on refusa d'acheter une rose pour le corsage d'une actrice ; la rose servait à faire comprendre la mimique âTune situation, et je dus courir, le jour de la représentation, les Marchandes de fleurs artificielles.

Le régisseur ne me voyait pas d'un bon œil ; il était à la fois acteur, auteur et contrôîeur du théâtre , à la porte. Je n'avais pas un rival en sa personne, j'emavais quatre.

Malgré tous ces tiraillements, la pièce fut jouée sans cerf; j'en ai écrit une analyse fidèîe.

Dans le gros \illage où demeure Gassaiidre, ce sont les mœurs les plus pures. Tout le monde travaille^ et tout le monde est heureux.

Le perruquier Polieliinelle, depuis qu'il est établi, rase demain pour rien, et les bons Yillageois rient encore aux larmes de cette bonne plaisanterie qui n'a pas de fin.

Dans ce gros villa'ge, ce sont des joies et des fêtes p^rpétirelles ; tout l3 monde y danse. Arlequin avec sa pochette, secoue tontes les jambes des filles de l'endroit.

On ne connaît qu'un fainéant, Pierrot, qui toute Tannée boit,

mange et dort; eependaDt il est aimé pour sa douce figure et ses jolies manières.

Vers le temps où l'on rentre les seigle, le village ftit mis en rnmeur par le tambour public suivi de lliomme aux annoncer. 11 criait par toutes les ruelles :

« M.Cassandrepère fait à savoir qu'il a trois flUes à marier. La première est grande, brune, le poing solide, ferauneexcell jte ménagère. La seconde est un peu plus petite, brune aussi, elle danse dans la perfection, bonne personne. La troisième, de la même taille, est faite au tour ; elle est plus tranfoille et s'entend à faire la soupe an lard. M. Cassandre père donne en mariage cinq cents livres à chacune de ses flMès. Il invite le public à se présenter chez lui, et espère que le public sera content. » '

Arlequin, Pierrot et Polichinelle qui avaient écouté le crieur public, tentèrent l'occasion. Au moins ce vieillard ne trompe pas les épottscurs et ne veut-il pas qu'on épouse la marchandise en sac.

Les trois filles àmarier étaient bien parées et bien timides ce jourlà ; mais à la maison elles faisaient tourner la tète à Cassandre, L'aînée passait son temps à livrer des combats avec des sabres en bois; elle s'était pourri l'imagination de livres de chevalerie dont la funeste influence retombait sur le mobilier de îa maison. La seconde, coquette à l'excès, se mirait perpétuellement, elle asait deux miroirs par Jour rien qu'en se regardant. C'étaient des mines, des poses, des valses, des danses sempiternelles.

Quant à la troisième, qu'on avait surnommée Souillon, elle ne bougeait pas de sa petite chaise; elle était sale à l'excès et habillée sans goût. Autant son aînée était minuiieuse en toilette, au tant celle-là s'en occupait peu.

Arlequin, Polichinelle et Pierrot ne furent pas très-mécontents des trois demoiselles ; mais l'embarras du choix était grand, surtout pour Pierrot, qui allait de l'une à l'autre fille, ne sachant à laquelle donner sa main.

n ftat convenu qu'on tirerait au sort les épousées; le chapeau de

Cassandre servit de botte à loterie. Pierrot tomba sur la femme aux

combats, Arlequin sur la coquette, et Polichinelle sur la souillon.

Ah! les belles noces qui se firent en même temps; les filles de

Cassandre avaientleursgrandesparures.Ilfallait voir madame Poli-

chinelle avec son joli chapeau à plumes, et Colombine toute heureuse d'<^tre la remme d'Arlequiu ; et la combattante qui trouvait peut-être son mari un peu lâche» La nuit des noces de Pierrot se passa d'une façon originale, qui yaut la peine d'être racontée. II germa dans la tète de Pierrot une idée.si étrange, qu'on en voit tout au plus de semblables dans les imaginations anglaises. Au moment d'aci^mplir le premier des devoirs conjugaux, Pierrots'imagina qu'il avait mal fait de se marier. Gomme il avait conscience de sa mine particulière, il se dit qu'une jeune fille aux couleurs roses devait avoir quelque crainte de se trouver auprès d'un homme à la face blanche.

Alors se déroula devant lui un avenir chargé des couleurs les plus Jaunes; et, pour en finir, il déclara à sa jeun^i^ épouse qu'il allait lui blanchir la figure ; qu'une douce union résulterait de deux visages identiques.

L'ex-demoiselle Cassandre, qui étaU une virago, n'entendit pas raison, elle refusa. Pierrot se f&cha;sa femme perdit tout respect, sauta sur un manche à balai et commença par rosser hardiment le pauvre mari.

Mauvaise nuit de noces que celle-là! Pierrot, qui n'était encore que battu, joua Thomme content ; mais, comme il était d'un uaturel plein de ruse, il attendit. La femme, fatiguée du combat, s'endormit ; Pierrot profita de son sommeil pour la teindre complètement en blanc des pieds à la tète. Et il employa pour cette besogne des moyens que la chimie admet, mais que la morale réprouve.

Le lendemain madame Pierrot se réveilla aussi blanche que la neige d'hiver; il fallut bien se résigner, mais ce fut une haine à mort entre les deux époux.

Pour se dsitraire Pierrot alla rendre visite à Colombine, qui faisait meilleur ménage avec Arlequin; seulement ce dernier était fort jaloux. Il tomba au milieu d'un grand diner auquel assistaient Cassandre, Polichinelle et sa femme.

H fut question, pour rendre la gaieté plus complète, de tirer le gâteau des rois ; par malheur la fève tomba à Pierrot, qui, devenu sordide tout à coup, cacha la fève dans sa manche.

Cependant la société, inquiète de la disparition de la fève et ne voulant pas voir la royauté disparaître tout d'un coup, se fouille. On interroge les bouches de chacun. Pierrot craignit de voir $a faute

déiuoiitrëe et s'essaya à avaler la fève. Napolëou avait raison de dire que «tout se paye;» la fève resta dans le gosier de Pierrot.

Oq court chercher le médecin, qui ordonne des boissons émoi- , lieotes et désagréables. La fève ne passe pas; il faut que la chirurgie vienne en secours au pauvre Pierrot. On choisit dans les trousses les instruments de Gbarrière les mieux trempés et l'on retire la fève de la gorge de Pierjrot.

Pour le punir de sa traîtrise, on le couronne d'une façon ridicule ; madame Pierrot entre et, toute irritée, flrappesonmari-roietluifait boire une détestable drogue, tandis que tous crient... : Le roi boiti

Le lendemain. Pierrot, oubliant ce que ses amis lui avaient fait, courut faire sa cour à madame Polichinelle. Le mariage avait achalandé la boutique du barbier, qui était obligé non- seulement de prendre deux garçons pour Te rasoir du village, mais encore qui employait sa femme à savonner le menton des gens.

Pierrot regarda longtemps les singuliers personnages qui se faisaient friser à des prix modiques ; et, les pratiques parties, il considéra ces têtes en bois qui servent de formes aux perruques et aux tours.

L'une de ces tètes était grosse et courte, avec une perruque rousse et des favoris de cette même désagréable couleur.

L'autre tête en bois, plus fluette et plus svelte, perlait des anglaises destinées à réparer chez la femme l'irréparable outrage des années. ^

Par une vision singulière. Pierrot crut voir remuer la tète en bois à perruque ; elle faisait une déclaration d'amour à la tète à tours. Bientôt ces deux tètes se rapprochèrent l'une de l'autre, entamèrent une douce conversation et dansèrent une chaconne pleine de volupté.

Pierrot, effrayé, essaya de les arrêter ; mais quand il voulait toucher à la tète de l'homme, elle se rapetissait jusqu'au plancher; une autre bizarrerie faisait que la tète de la femme se grandissait jusqu'au plafond.

Le rigaudon de ces deux êtres fut si long et si fatigant, qu'ils tombèrent évanouis sur le carreau.

A ee bruit accourut madame Polichinelle, qui trouva Pierrot

m SOUVENIRS

dans une émotion sans pareille ; ces phénomènes, dont il est trace dans Jérôme Cardan, lui semblaient inexplicables.

Pierrot oublia bien vite ses terreurs en présence de l'aimable femme Polichinelle ; il lui déclara son amour, lorsqu'on entendit au loin la chanson reconnaissable du mari.

— S'il vous trouve ici, vous êtes perdu, dit la jolie Polichindlc. Et il n'y avait pas moyen de se sauver.

— Ahl s'écria Pierrot, donnez-moi vite cette grande barbe qui est à l'étalage, votre homme ne me reconnaîtra pas.

En un clin d'oeil le déguisement M opéré, M. Polichinelle entra et ne reconnut pas Pierrot; mais, voyant Pierrot avec la barbe qui en remontrait à celle du Juif-Errant, il pensa que c'était une pratique, et il le fit asseoir.

Pour une barbe pareille, il fallait un de ces rasoirs cyclopéens qui puissent lutter avec l'épéede Gharlemagne. Pierrot s'était assis, tremblant de se voir dans les mains armées d'un mari jaloux. Effectivement, quand le barbier eut coupé, non sans peine, la moitié de cette barbe Immense, Pierrot fut reconnu. Le mari n'était pas cruel ; mais il prit plaisir à redoubler les angoisses du galant; il lui grattait fort le cou avec le dos du rasoir, semblait vouloir lui couper le nez ou un morceau de l'oreille. — Enfin Pierrot sortit non sans peine de tous ces désastres, et, persuadé que son mariage était l'unique cause de ses malheurs, il alla trouver le juge et lui demanda s'il était permis de vendre sa femme légitime. Le juge répondit que la légisMtion particulière à leur village ne disait rien sur ce sujet, qu'alors on pouvait passer à la vente.

Pierrot mena donc sa femme au marché, suivant l'usage d'Angleterre, et la fit crier par le crieur public; mais il avait compté sans la pitié publique. Polichinelle, horomejde mauvaises mœurs, fut houspillé par la foule, pour avoir mis une simple enchère. A la fin Pierrot fut en butte aux mauvais traitements de madame Polichinelle, de Golombine, de Gassandre, qui se révoltèrent d'un si mauvais procédé.

Tous tombèrent sur lui, et madame Pierrot elle-même lui livra un dernier combat dont il finit par se tirer en prenant la fuite.

Pierrot se retrouva dans les bois, toutmeurtri et couché sous un grand chêne. Il se livrait à de fâcheuses conjectures sur sa triste

position maritale, lors(ni*une vieille sorcière, qui garde 1«^ cochons et que tout le pays connaît, lui tint le langage suivant, qui lui sortait de la bouche en forme de beaux yers, suitaot son habi -

tude :

Le mariage n^est cas toQ lot, Mou blanc Pierrot.

Tu n'es pas fait pour les soins du ménage» Toujours t^en empêchera ton image.

Reste célibataire sans fiel :

Le célibataire habite le ciel (1).

Pierrot profita de cet enseignement, fît un cadeau à sa femme pour rindemniser de ce qu'il lui avait fait souffrir pendant la première nuit des noces et partit en voyage.

Et tout finit par des danses et des chansons.

DE LA IIUSIQWB.

Elle joue un rôle important dans la pantomime , sans qu'elle la maîtrise comme dans Técole classique. Ainsi , jadis, les acteurs jouaient la pantomime à la note.

Ce genre de spectacle n'était autre que la danse vue se- • rieusement et didactlquement. Chaque scène finissait invariablement par une mélodie dans le goût de la marche des Tar tares.

L'acteur n'avait plus d'inspiration , son pas était compté ei réglé comme un menuet.

(1) Célibataire, cœîum hahitare, disent les étymoiogistes.

Mais aussi quelles pantomimes étaient ce là ! Toujours des empereurs, des victimes dans des tours, des tyrans farouches, enfin ce qu'on a appelé , avec plus de raison , mimodrame.

Debureau père donna à cette pantomime le même coup de pied que Frederick au mélodrame, quand celui-ci créa le Robert-Macaire de Y Auberges des Adrets , mélodrame sanglant qui se transforma en plaisanterie énorme.

Après avoir obéi quelque temps à Tassujettissement de la pantomime à la note, Debureau père la tua avec une joie sans exemple. 11 donna un coup de pied au^ul de la princesse pour renvoyer plus vite à son donjon, et distribuer des montagnes de soufflets au tyran farouche.

Cest dans une pantomime sérieuse que Debureau père, poursuivi par un ours (rôle sérieux], s'avisa de retourner brusquement la tète de Tours. Le malheureux figurant , privé de la vue, se traîna sur la scène et vint tomber sur la rampe. Ses pattes imploraient grâce et cherchaient vainement un point d*appui.

Du jour de ce lazzi , la pantomime-Ponsard fut balayée. Le public avait ri de Tours. Debureau père, encouragé dans cette veine, joua les tours les plus féroces aux satellites soldés par un empereur cruel.

De temps en temps, l'ancienne école dresse la tète, et sert un plat de mimodrame, où les brigands , les torrents , la dame à Thache, le vieil ermite de la chapelle , se livrent à de coupables forfaits ou à des vertus méritoires. Mais la chose est morte, bien morte ! Et il faut que Pierrot se montre dans un rôle muet pour que la représentation puisse aboutir.

J*ai déjà donné mon sentiment sur la musique des Funambules, je ne saurais trop écrire sur ce sujet important. L'orchestre, tout mal composé qu'il soit, m'a jeté souvent dans des extases que ne me donnerait pas Torche^tre du Conservatoire,

DES FUNAMBULES. m

Trois violons, un alto, une clarinette, un cor et une contrebasse, se mettent, sans le savoir, à jouer da Mozart, du Gluck, petits morceaux qu'on coupe dans de vieux cahiers. C'est le cornet à piston qu'il faudrait supprimer et remplacer par un hautbois , une flûte et un violoncelle. Pas d'instruments en cuivre ! cela est bon pour accompagner des chanteurs ;mais aux mimes, il faut une musique douce, tantôt vive et tantôt mélancolique, qui ne trouble pas ce monde si plein de calme.

11 est important qu'on n*aille pas chercher d'autres compositeurs que ceux du dix-huitième siècle et qu'on s'arrête à Grétry. L'instrumentation de ce compositeur est simple et naïve.

Msâs le chef d'orchestre , s'il a l'amour du furetage , a tonte une mine dans la musique allemande, italienne des siècles passés.

Un jour, j'ai vu un assez mauvais ballet avec de la mauvaise musique. Seulement, mademoiselle Auriol dansait, et il y eut une phrase de musique.

La situation était des plus banales. Un paysan déclarait son amour à mademoiselle Auriol ; elle Técoutait , elle lui donnait son bouquet; ils frémissaient tous deux d'amour ; la femme se tordait, ses yeux lançaient des flammes.

— PAN ! fit la grosse caisse solo.

Les deux cœurs étaient fondus en un, les deux corps s'étaient fondus ensemble , les deux bouches s'étaient jointes avec rage. Une explosion avait troublé ces deux beaux corps, riches d'amour et de jeunesse.

Cette simple note de grosse caisse est un trait de génie. Il est de M. Pilati^ médiocre musicien; mais je gage qu'il a été une fois amoureux,

La note de grosse caisse le prouve.

C'est une femme comme la demoiselle Auriol qu'il fau-

219 SQUVENIB8

drait pour jouer les Coloiahiae. Comme je m'enthousiasmais fort pour elle devant an m^Ure de b^let :

« Elle n'est que êaHioUfimqmn m^ dîHl. » . Oui , saltimbanque , je le yeux bien, ms^is saltimbanque comme Piderot. C'est-^-dire q\&e, toutes les fois qu'un grand artiste , poëte , peintre i comédien » musicien ou danseuse , Yeut bien se livrer 2^^ public, montrer son fou • jeter son âme en dehors, il est salt^nbauque.

Ce maître de ballet était né maître d'écriture*

Et voilà pourquoi je l'ai aii^ée, ma CeJ^ombioe! et voilà pourquoi je Vaime encore et je l'ai^çr^i tojaionrs t Pauvre fille! — Elle s'appelait... Je l'ai vue^ la première fois, avec des bas couleur feu, un peu déteints ; son corsage Cle velours noir de co^on blêmissait; mais sa i\^)e éfaU blancjb^ çoAime es dents. Elle dansait avep \uie joie d'enfant, et elle ôlait d'une hardiesse, d'un sans gêne pour envoyei: un coup de pied dans la mâchpire de Polichinelle I Après les danseuses espagnoles, je n'en ai pas connu qui cherchât autai^t à plaire au public. Jamais d'ennui, toujours, aimable.

Elle arrêtait ses grands yeux noirs noyés de bonlieur sur le parteVre; et, une chose extraordinaire, faisait croire qu'elle louchait. Mais que de beauté dans cette lo\icberie qui n'existait pas I C'est un bonheur qi^e d'écrire pour de pareilles filles. On peut essayef tout avec elles » elles ont l'intelligence vive comme les jambes et fine comme un obeveu.

Pensez que j*ai écrit einq pantomimes pour des femmes maigres qu'on disait }olies ; je m'en soucie bien de ces beautés niaises I Elles ne veulent pas travailler. Elles ne savent lien faire; elles dansent comme si le planchep du théâtre était remboufé d'aiguiUes. Pour celles-là, la direction a dépensé les yeux de la tète, en costumes : rien n'est trop beau, rien n'est trop riche.

Mademoiselle Béatrix^ la précédente Colombine, ne décla-

DES ÏPNlIfBtJLES. Ht

ra-t-elld pas q^'eUe ne Jouerait pas parée Que ie Pierrot se trouvait changé en croque-mort ? EUe (oiMiait en larmea à la répétition ; al)e «e Toulait pas qu'Arlequin ia serrât dans m brasi et que Pierrot rembraasàt sur la joue !

Yraimept elle serait sortie du couvent des Qiseaui (ja'elle n'eût pas été plus pudique.

Quant à moa amiOi je ]ui aurais dit qu'un sait de eariie était néeessaîre : elle se «ersyit brisé les reins êtes olle^ et Taurait lait.

—C'est écrit ! D le faut ! aurait-elle dit*

Graiide eonfianee de sa part dans l'auteur, quel qu'il soit. « C'est l auteur! » Et, elle ne peut guère se vanter de mon amabililét de mes eompUments, de gracieusetés et de bouqqet3. Je Tai fait répéter huit jours sans lu dire un mot, sans presque la saluer.

i)£S ACCESSOlilES.

On va voir an de ines grands bonheurs dans les Trois PiHes 4^ Cms0iidre. Mes inquiétudes au sujet du cerf se toumèwnten une immense joie. Au dernier tableau, Pierrot ^'en va en voyage ) U monte sur son àne.

ViM entre en «eène. Surprise de la salle. Le bel àne ! I«»iloaB'a V» d*laepareU; demandes à Callet ou à

Goya de vous dessiner une pareille chose^ ils n'arriveront jamais à ce vieux àne.

Une peau verte^ pelée par endroits, recouvre un figurant à longues jambes. Il serait trop fatigué de rester toute une scène, les mains à terre, il a des petites bûches au bout de ses mains. On devine vaguement cette rallonge. Le dos est maigre; les pattes sont beaucoup trop hautes.

La France, qui a cru au cheval violet de Delacroix, et qui s*en est fâchée sérieusement, devait frémir devant mon âne vert.

C'était comme un lézard très-haut, avec une tète inconnue, même à Geoffiroy-Saint-Hilaire.

Le lendemain, à la répétition , il fallait faire des coupures; tout le monde proposait de supprimer Tâne vert^ qui avait intéressé les esprits les plus chagrins.

Je tenais beaucoup à cet âne, et je n'étais pas compris : c'est là justement un de ces types d'accessoires rêvés si longtemps et qu'aucun dessinateur n'aurait trouvé en lui.

Il n'avait pas été bâti par la tradition , cet âne mystique, lézard de l'apocalypse. Non, la vieillesse, la poussière, lui avaient donné une forme et un ton particuliers auxquels l'art n'atteindra jamais.-

Mon ami Schann', qui fera un jour des joujoux sculptés, et qui apportera dans cet art important une rêverie et un génie dévergondés, Schann' dit le mut vrai : « Tu ne mets pas assez d'animaux pareils dans tes pièces. »

On essaya jadis aux Funambules des animaux véritables : un chat était attaché à la troupe ; il avait un joli logement dans la loge de la portière. Son emploi consistait à entrer comme entremets dans les dîners goulus de Pierrot. Plus d'une fois le chat joua admirablement la scène du pâté ; le couvercle levé, le chat passait sa tête, et de ses deux grands yeux verts, pleins d'un charme cruel, il magnétisait Pierrot.

Mais le chat devint vieux et atrabilaire; il n'avait plus,

dans ses rapports arec les comédiens, cette douceur de ma* nières, c^tte politesse exquise qu*on dit avoir existé au foyer du Théâtre-Français. Il ne se tint plus avec son calme si précieux dans le pâté , et ce bout de rôle, qu'il avait rendu important à force de sérieux, il le convertit en scène depilepsie. Il sauta de son pâté aux jambes de M. Laplace, le roi des Cassandre, grimpa au manteau d'Arlequin, et s'élança dans le paradis, où les voyous le reçurent avec des huées et des cris tels, qu'ils furent entendus au Châteaud'Eau.

L'administration se mit à la poursuite du chat; Mais lui, qui jadis arrivait le premier à la répétition, désormais se sauva aussitôt que le son de la cloche lui apprit qu'on n'attendait plus que lui.

Mon chat, dans sa courte existence, eut autant de ûnesse Sans que son génie le conduisit à des actes aussi répréhensibles.

XXIY

PORTRAIT DE SGHANN*.

L'occasion est trop belle pour que je ne donne pas ici le portrait d'un ami qui ne m'a guère quitté depuis dix ans, et qui s'est jeté avec moi corps et àme dans la musique, dans la faïence, dans les chansons populaires, dans la peinture

naïve. Joignez à cela un vif sentiment de la littérature, une ardente curiosité pour la médecine, une sensibilité toute

î%% BOUV&NIRS

allemande qui ferait croire qu'il a un hàrmouioa dans le cœiir^ une vive supériorité sur les femmes, des mélodies franches et mélancoliques à la fois, une grande gaieté de caractère, un certain laisser-aller dans la toilette, un nez remarquable, et vous aurez mon ami Schanu' tout entiQr,quittant;iechevalet pour le piano, et se demandant|à toute heure du jour : « Suis^je peintre ou musicien? » De Fart il n'a pris que le dessus du panier, et il a laissé les inquiétudes, les soucis, les tristesses, les amertumes, qui sont au fond. Tel est mon brave ami Schann*, qui doit certaine^ ment une partie de sa gaieté à l'influence permanente des polichinelles suspendus au plafond de son père, fabricant de joujoux, rue aux Ours. ,

Page 1