‹ Souvenirs de funambulesChapitre 30 sur 49 · VOYAGE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE A LONDRES

Un mythe de traia de plaisir dévoilé. — Boulogne^ capitale de TAngleterre. — Le chapeau vert-^pomme de M. Weil. — Les arts malsains contrarient la nature. — Meurtre du Yq\ rc^ifitf. — * Initiation aux forces provinciales.

Le train de plaiil» a ceci dé âeuf, que^ 1à veille^ Tons êtes à travailler , votid ne penser pas à voyager \ vous passez dans la me , vous lises tuid affloiie^ vdtis admirez le bon marché du voyage ; les affiches se répètent à chaque pan de muraille^ elles entrent dans votre tête ; vous y pensez déjà trop ; vous votts efforc^ôi fte chasser ce commencement d*idée fixe* Un ami votisir^coiitre, il est Un peu plus décidé; tout est conclu^ on part.

Je veux donner aux voyageufs en train de plaisir une instruction très-Utile^ c*est de faire croire aux employés dn chemin de fer qu*utt wagon est plein quand il h^est qn*à moitié, leçon que j'aurais payée bien cher si je ne Tavais sue trop tard ; mais il f&ut i^u&ieurs Voyages pour former Texpéri^ce»

D'ahord, 11 est] bon que chaque voyageur se dédouble; il 6te son second paletot, passe dedans sa canne, et coiffe la canne de son chapeau. Ce metmti^tn, sorti évidemment de l'imagination d'un peintre, est aussi simple que les œuvres du génie, et trompe les employés du chemin de fer, comme les bonshommes de paille , dans les champs, intimident les oiseaux pillards.

DES FUNÂICBULES. IM

Vers les sept heures da soir, il commence à faine nuit ; l'employé du chemin de fer inspecte lei wagons, regarde rapidement les six voyageurs vrais et les sixvoyagenrsfaox, et passe à un autre wagon. Alors il est permis de s'étendre avec autant de bonheur que sur le meilleur divan: ladmi* nîstration en est quitte pour atteler qnriquos wagons de plus.

Il est bon aussi de donner la clef d'une plaisanterie qui court tous les chemins de fer, et qui, à Thenre qu'il est, est peut être répandue en Allemagne, laissant Tespritde chacun torturé par un cri aussi mystérieux qu'un hiéroglyphe.

~* Dupoty I tel est le cri que répètent tous les jours cin^' quante mille voix, sur toutes les lignes de Pari* ALcmdres, à chaque relais.

Il faut être bien peu flânerar pour n'avoir pas remarqué sur les monuments publics une inscripiton et un dessin grossier qui tourmenteront les g^érations futafes.

L'inscription, c'est : Crédevitte, toîeur.

Le dessin, c'est : Le nez de Bouginief.

Paris a toujours eu le privilège de ces plaisanteries iû^poè^ sibles qui ne s'expliquent pas , qui renferment quelquefois un drame, et qui, parties de la main d'un jeune rapln pour s'étendre sur tous les édifices, gagnent la province et l'é*^ tranger sans jamais trouver d'interprètes.

Les numismates qui retrouvent un portrait sur une médaille entièrement«A*uste, les Champollion contradictoires qui tous les jours expliquent l'obélisque d'une nouvelle façon, leg savants qui déchiffrent les inscriptions assyriennes, ceux qui se vantent de'Jire la langue eloUy comme on Ta dit plaisamment à propos des monuments assyriens et de M. de Sautcy, tous ces archéologues seraient embarrassés devant l'inscription Crédeville, voleur, devant le dessin du nez de Bougînier,

Après la révolution de Février, lorsqu'il prit à la garde

nationale la fantaisie de voir Londres, il parait qu'un des camarades, du nom deDupoty, se trouva en retard et ne put monter en wagon quand les derniers sifflets de la machine annoncent qu'elle reprend sa course. Toute la compagnie s'égosilla à appeler Dupoty, qui ne paraissait pas. Au relais suivant, nouveaux cris de Dupoty. Peut-être était-il entré dans un autre wagon. Jusqu'à Calais, les garffes nationaux appelèrent Dupoty ^ qu'on voulait bien supposer encore endormi. Sur le bateau à vapeur, pour égayer ceux qui avaient le mal de mer^ on leur criait aux oreilles : « Dupoty l» Dans les rues de Londres, nos gardes nationaux éQiancipés^ et voulant faire des farces aux Anglais, leur demandaient des nouvelles de Dupoty. £n revenant en France, mêmes cris, même tapage.

Ce cri resta dans Tesprit da^tous les paysans curieux, qui regardent encore avec stupéfaction, aux barrières, la lourde machine fuyante. Il est à présumer que quelques gardes nationaux, sans doute des commis-voyageurs, firent de nouveaux voyages sur la même ligne ferrée^ et continuèrent la tradition en appelant Dupoty.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, à chaque relais, d'un wagon sort le cri : « Dupoty 1 » Aussitôt, cinquante voix s'unissent à cet appel et font retentir le chemin de fer du même cri.

Je conseillerai aux caractères trop français de ne pas quitter directement Paris pour Londres^

Bottlogne-sur-Mer est la meilleure préparation au voyageur qui n'a jamais vu l'Angleterre. C'est une ville qui n'est ni française ni anglaise, et qui tient des deux pays à la fois. Boulogne est à Londres ce que Strasbourg est à Mayence.

Le Français qui n'a pas le spleen à Boulogne peut s'embarquer hardiment; mais combien Londres sera funeste à celui qui ressentira déjà en France de vagues tristesses l

Boulogne est une ville neuve, bourgeoisement aristocra-

tique, sans ancan monument. Ma première course fat vers le Musée, où je devais rencontrer un tableau de Braver; mais Boulogne était dans les pieuses traditions de notre ancienne direction des musées, qui, aux époques du Salon, recouvrait avec les toiles peintes d*haujourd'hui les chefs-d'œu* vre d'autrefois.

Une exposition indigne d'aquarelles, de sépias, de portraits à l'huile, de fleurs peintes par des dames, masque les toiles du Musée ancien. Cependant ce Brawer, avec ces murs de cabaret enfumés, m'aurait consolé des grandes maisons droites de la ville; j'aurais pu oublier, avec les pipes des Flamands, les cigares des lions provinciaux : les ménagères au nez rouge , qui apportent de la bière dans de petits pots de grès à fleurs bleues, m'auraient distrait des marchandes froides et guindées dans leur comptoir.

Si j'avais vu le Brawer, je ne passerais pas mon temps à dire du mal des produits anglais qui s'étalent au devant de toutes les boutiques. Ce n'est pas que la faïence française soit aujourd'hui bien estimable, et certainement je rougirais d'avoir chez, moi un de ces pots en porcelaine qui se voient partout à Paris.

Mais il me semble que l'Angleterre est encore plus à plaindre que nous du côté de la poterie ; elle invente des pâtes particulières qui donnent des nausées rien qu'à les regarder : sur des fonds de pâte blanche, elle ajoute des bas-re» liefs couleur violet-tendre, dont la sculpture est plus fade que le ton. Pour la question de forme, le vase ne veut pas se montrer supérieur au peintre et au sculpteur ; il s'efface, se fait modeste et reste prétentieux malgré tout.

On ne rencontre que des Anglais et des Anglaises par les mes : les Anglais ne ^nt pas gracieux, surtout depuis une certaine coiffure qu'ils semblent affectionner, et dont je voudrais pouvoir donner une description exacte. Il s'agit d'un chapeau en feutre qui a exactement la forme du chapeau des

ns SODVBNtRS

Chinob, c'est-à-dire une calotte qui emboite joâte le oràae et qui Uégage les yeax eu se retroussant orgueilleosemeut par tons les côtés.

Cette eoiflare, qui n'est eenunandée par rien, qtii forme des goattières sans fin,qui ne protège pasoontrele soleil, est généralement couleur olive. Quelques Anglais audaei^ix osent se montrer dans les rnes avec de pareils cbiipeaiis^ en feutre Tert-pomme.

Inéyhablement, nous en verrons bientôt à Paris, el noos en porterons. La manie d'imitation anglaise est poussée si loin ehes nous, qnel'ai rencontré à Boulogne un seul Pari*^ sien, qui a été poète, qui écrit en vers et en prose, qw est habitué du Divan, qui a &it des romans et des livres d'bislotr«, en allemand et en français» qui a écrit des petits <^fs* d'œuvre, les Histoires de f îUs^, qui parle les deux langues aussi Indistinetement l'une que rautre» qui a obtenu vingt mille voix aux élections de la Seine» qui allait prendre des bains de mer, enfin M. WeilK

M. Weill portait un chapeau de feutre vert-pomme t

La ville est tellement nnglaise par ses inscriptions, ses costumes, ses habitudes, sa cherté de vivres, que tout subît rinfluenœ britannique. J*aime à regarderies poupées des marchandes de modes, dont la mission est de prêter leur crâne en carton aux formes de bonnets et de ^apeavx de femme. En France les demoiseUes de carton ont la boudM rose, sourient perpétuellement au puMfo; Mes ouvrent de grands yeux étonnés et vous regardent quelquefois avee une telle ténacité, qu'il est impossible de soutenir le féu de leurs prunelles.

A Boulogne, ces demoiseUes dMartou ont changé de manières : elles se sont faites Anglaises : ^lles sortent oqie&dant des fabriques de la rue aux Ours, mais elles ont eempris qu'il ne fallait pas froisser le eemi anglais. Les poupées des marchandes de modes boulonM4s#s piaoent la boucbe, ne

DES rUfïAMBULËS. ftSO

VOUS regardent pas de cet œil particulier à la griseite Parisienne: elles prennent un maintien et se font prudes, en at« tendant qu'elles se fassent blondes; car rien, }e crois, ne saurait changer la franche couleur noire de leurs dlieyeux si lustrés, arrangés en bandeau par un pinceau flfs de FAIlema^d Gornéllus.

Cependant Boulogne a nn coin important, le quartier des p^cl^nrs, que les touristes ne visitent pas souvent, personne ne se doutant dans la ville que la euriosité peut s'attaqi^çr à un quartier escarpé et montueux, roide comme une échelle droite, oix lei% vieillards trouveraient peut-être plaisir à considérer la perspective des pêcheuses en Jupon si court et si rouge, qui s'échelonnent du haut en bas de le rue, sans penser aux distr acttons que leurs jambes nues peuvent donner à das babitoés de l'Opéra.

Pan$ cette rue, un petit polisson se mit à crier s « Eh ! Fa* risiens ! » Nous grimpions sans nous retourner. « Eh I Parisiens I » continna-t-ll de crier. Les paysans des avirons de Paris, quelques provinces ont un tel mépris et une telle déftançe du Pomk», que je croyais à une insulte, lorsque le gamin nous appela Parisiens pour la troisième fbte en demandant un 80U.

C'était un compliment.

ie Val remarqué ailleurs dans des campagnes environ* nantes, ott l'on s^étonne de ces quantités de voyageurs qui arrivent par les trains de plaisir ; et }e regrette de m'étre teit^é aller à me plaisanterie vis-à-vis d'une grosse paysanne, d'une belle sumté, bien habillée dans son Justaucorps de drapy mieax taillé que le corsage d'une amazone aux Champs-Elysées.

-rr Vous êtes de Pans, est^e que vous êtes venua beaucoup à Boulogne? nous dit-^Ue en nous arrêtant sur la route.

«r Oh! beaucoup.

Comme nous étions en blouse et le sao au dos t

— Qu'est-ce que vous vendez ? dit-elle en me regardant plus spécialement.

— Je yends de la littérature.

La paysanne se retourna vers sa compagne, qui allait avec elle entendre la messe au village voisin, et parut un peu inquiétée par ce commerce qui lui paraissait singulier.

Je croîs que le peuple de Boulogne n'aime pas les Anglais, dont il vit, ce qui arrive assez communément entre le supérieur et rinférieur.

Quand on est arrivé^en haut de la haute ville, on voit se dérouler un immense panorama, la mer, le port, la vieille jetée et la neuve, rétablissement de bains, la ville.

Ce panorama ressemble à un panorama en liège.

Les maisons sont de trente-six couleurs, qui ne sont pas plus motivées que les couleurs voyantes des villages emprisonnés dans des boites de joujoux ; les couleurs ont le ton mat empesé du bouchon peint.

Boulogne, vu du haut des falaises, ress^nble à s'y méprendre aux petits modèles de ports de mer du Musée de marine du Louvre; il ne manque qu'une grande glace pour empêcher la poussière de tomber sur la ville. Quelques gardiens en redingote bleu de ciel à boutons d'argent qui se promèneraient tristement à côté de poteaux sur lesquels se lirait : « 2Ve touchez pas, S. V.P.y^ compléteraient l'illusion.

Ai-je le caractère mal fait ou l'œil mal construit? Je ne le crois pas. Mais cette idée de liège ne m*a plus quitté. Je crois qu'il est fâcheux que le liège soit arrivé à une trop grande servilité exacte dans la reproduction de la nature, et qu'on devrait interdire cet art de décoration de cheminée qui vous enlève tout plaisir en présence de sujets réels.

Il faut savoir avouer ses rêves, ses maladies et ses travers d'esprit, si importants quand ils sont sincères, mais si déplorables quand ils passent à l'état de paradoxe, et qu'on s'en fait un jeu et un titre.

Bien souvent la nature m*a paru une mauvaise imitation de la peinture : conséquence logique d'une mauvaise éducation. Nous sommes tellement gâtés par la civilisation, que nous n'avons plus d'yeux pour regarder la nature. Pendant nos vingt premières années, ceux qui ont vécu au milieu de la campagne, passent tous les jours devant des rochers, des arbres, des blés, et ignorent la forme et la couleur de ces arbres, de ces rochers et de ces blés.

Je dis ce qui m'est arrivé, et ce qui est applicable à beaucoup d'individus qui n'ont pas eu mon bonheur; car, plus tard, à force de voir de la peinture, je me suis pris à aimer les prés verts de Jules Dupré et les matinées brumeu ses de Corot.

Un ou deux ans après avoir passé mon temps devant des tableaux, je revois un pays ou j'avais vécu cinq ans, et que je n'avais jamais vu; ma première pensée a été : — Cela ressemble à un Jules Dupré.

Dans la province du Velay, les rochers sont couleur de rouille, grattés, grattinés, roussis, cuits au four; on dirait que Decamps et ses élèves ont été employés par la municipalité du Puy à décorer les rochers, afin d'égayer les Parisiens qui aiment ces sortes de peintures.

£t puis on calomnie la nature ; elle n'a plus que l'intérêt d'une huitième représentation, si fastidieuse quand on a vu les sept premières. Cela vient de ce que vous avez fait votre éducation par la peinture, qui a un certain avan« tage sur la nature ; car la peinture arrange toujours un peu, choisit les motifs les plus heureux, et a soin d'élaguer certaines maladresses causées souvent par la main des bommes. La nature n'est jamais maladroite ; tout a été bien et beau dans la création, mais les hommes ont desséché des rivières, ont arraché des forêts entières, ont amené de l'eau là où il y avait du bois, et planté des artichauts là où y il avait de la vigne.

sa . SOUVENIRS

C'est ce qniexpliqaeraiiniBanleTariétédesenvironsde Paris.

Autour de Paris, pas plus loin qa*à trois lieues de distance , vous traverses des paysages charmants : mais ce ne sont que des échantillons. La banliaue résume tous les pays de la France, eommela ville résume toute Pindustrie de la provin.ce.

Quoique j'aie heureusement perdu l'habitude de regarder la nature en me servant d'un tableau pour lorgnon, le port de Boulogne en liège est resté dans mon esprit, et je déplore cette ressemblance avec un art méprisable, comme la Tue d'un homme dont les chairs rappellent les figures de eire me fait peine.

On peut monter aux falaises par des chaises à porteurs. 11 est singulier qu'une ville aussi neuve que Boulogne ait laissé subsister de semblables moyens de transport.

La ville ne possède que deux chaises à porteurs, il est .vrai, mais deux pleines d'orgueil.

L'une» couleur aurore, a pour titre : Chemin de fer. Que d'ambition! L'autre, qui est d'un lilas tendre, s'intitule ; Le Val r$]^ide I

On econprendrait encore un nom comme celui de ce loway, qui s'appelait la PhUe-fui-marche. Cela aurait un cens; car, par un temps de pluie, une chaise à porteurs u'est pas à dédaigner, et elle marche. Mais se comparer à la puis-^ àante et rugissante machine de fer, avec ses sifflements et ses dangers i oser se mesurer à l'aigle ! Le Vol rapide I Si je ne l'avais pas vue, la bourgeoise machine, transporter aux bains une Anglaise longue et maigre, qui n'était pas lourde 1 et étendant le Vol rapide s'arrêtait à chaque coin de rue^ se reposait, essuyait son front.

Mais, en revenant d'Angleterre, j'ai appris que la chaise à porteurs avait été punie de son orgueil immodéré. Un journal de Boulogne contenait quelques lignes sur l'audacieuse qui se parait de vains titres :

a Dans la nuit da 17 août, des malfaiteurs se sont introduits dans le Vol rapide, qui était déposé près du bal des Tintelleries. Us se sont livrés à des actes de sauvagerie que l'ivresse à peine saurait excuser. On a retrouvé dans la ville des morceaux d'étoffe jaune souillés qui ont été reconnus pour avoir appartenu au Vol rapide; mais on n'a pas retrouvé la cbaise à porteurs, qui aura été fracassée ou jetée à la mer. Une enquête est ouverte. »

Dans les Deux frères, M. de Bahac â peint , avec tout le comique que comportait un pareil sujet, un groupe de jeunes gens de Ghàteauroux qui ravagent la ville toutes les nuits, et dépensent leur activité, leur force et leur intelligence en farces nuisibles aux bourgeois. J'ai bien peur que la police anglo -française de Boulogne ne découvre rien quant à Tassassinat de la chaise à porteurs, si elle croit aux malfaiteurs, comme le journal semble l'indiquer, car j'ai entendu parler là-bas d'une bande de fous qui n'est peutêtre pas aussi bien organisée et aussi inventive que celle de Cbâteauroux, mais qui existe à Boulogne comme elle existe dans toutes les provinces.

Mais, avant de parler de mes impressions dans lesthé&tres populaires de Londres, je désire raconter comment une de ces bandes fat punie par ses propres mains.

Dans une des petites villes de la Picardie, il y a domse ans,

Laon, six jeunes gens, sans passer de contrat, sans avoir prononcé de serments, se réunissaient tous les soirs, à dix heures , dans un appartement qui ne s'ouvrait à personne et qui était le plus singulier musée de l'Europe. On ne voyait accrochés aux murs que réverbères, enseignes^ plats à barbe de cuivre où d'étain, statues de bois qui servent à décorer la maison de divers artisans, tels que des saint Crépin, cordes à puits, volets de boutiques, cuves et tinettes, seaux de puits, etc., etc.

%kk SOUVENIRS

Ce musée avait été formé avec la peine qa'on a eue à retrouver les débris da naufrage du Vengeur. Chaque boutiquier aurait pu en réclamer un article. Cette collection^ peut-être unique en France^ avait plus d'une fois fait veiller le commissaire de police et ses agents. Des gardes nationaux provoquèrent des rondes bors de tour pour essayer de s*emparer des brigands qui semblaient avoir juré la ruine des boutiques; mais les six jeunes coupables^ qui semblaient desagneauxpaisibles, connaissaient tous les préparati&dedéfensei detransportation sur un autre point, et préparaient des homélies locales au rédacteur du journal de Tarrondissement.

Ayant usé à peu près toutes les enseignes, ayant barbouillé tous les monuments, ils s'en prirent aux voitures. Par une nuit neigeuse de janvier, les six^ en rôdant, découvrirent, sur les remparts, un cabriolet de bourgeois qu'on laissait ordinairement en plein air, sans qu'il lui fût jamais rien arrivé de fâcheux.

Dans cette petite Ville, il existe un endroit dit les tinq- Ruelles f qui compte au nombre des sept merveilles du département. La province n'est pas difficile dans le choix de ses merveilles. Le seul merveilleux des Cinq-Ruelles était d'offrir cinq petites rues étroites formant dix coudes avec les caprices d'un zig-zag. Le malheureux cabriolet fut entraîné Vers les Cinq-Ruelles. Après des travauxinouïs, on parvint à faireentrer la voiture dans la troisième ruelle, celle du milieu.

Il y a une providence pour les écervelés comme pour les ivrognes, rien ne les troubla dans leur entreprise difficile; ils avaient accompli un acte plus merveilleux à lui tout seul que les sept merveilles du département, car ils avaient fait entrer à force de génie la voiture dans le dédale de ruelles, . mais il n'était pas plus possible à eux qu'à quiconque de l'en faire sortir.

La jeunesse trouve pour ces sortes de plaisanteries des enthousiasmes et des forces qui soulèveraient des montagnes.

L'an des sit fît observer qu'il serait bon de garnir la yoitare,c*est-à-dire de l'entourer de toutes sortes de payés abandonnés^ qui contribuèrent à faire des cinq-Ruelles uneespèce decitadelle inexpugnable^ avec une telle barricade aumilieu.

Après ces prodiges, les six, pleins de joie, allèrent se reposer. Le lendemain matin^ Tun d'eux fit appeler son domestique ; il avait à faire une course dans une ferme des environs, et il lui commanda d'atteler vivement le cheval au cabriolet.

Unebeure après, le domestique revint tout tremblant.

—Monsieur, la voiture est perdue.

—Comment perdue?

— Je Tai cherchée longtemps, mai je rai retrouvée.

— Eh bien, parlons !

— Mais il vaudrait peut-être autant qu'elle ne fût pas retrouvée, car le diable ne la ferait pas sortir des Cinq-Ruelles.

Le maître pousse un cri, saute en l'air et s'écrie :

« Ah ! les Cinq-Ruelles I »

Dans l'espèce d'ivresse qui monte au cerveau et qui enivre comme de la poudre quand on se livre à de pareilles excentricités, le jeune homme avait été un des plus ardents à fourrer sa voiture dans l'impasse.

Page 1