‹ Souvenirs de funambulesChapitre 29 sur 49 · LETTRE A COLOMBINE · texte numérisé non relu

LETTRE A COLOMBINE

J'ai à me plaindre de toi ; tu tournes à la grande actrice et tu ne semblés pas exécuter ta danse d'une façon sérieuse. Crois-tu que tu t*es cassé les jambes dans ta jeunesse avec un maître pour t'amuser par la suite, rire avec les comédiens sur le théâtre, regarder dans la salle ce qui s'y passe et faire de petites agaceries au chef d'orchestre? Si taconii^

nues longtemps ce commerce, Colombine, il vaudrait mieux tâcher d'obtenir un bon bureau de tabac.

11 passe toute la journée une quantité de jeunes gens parmi lesquels on rencontre facilement trois ou quatre adorateurs. L'art du cornet de papier ne demande pas de longues études; ^e bien soin de peser le tabac à fumer et à priser sans trop peneber la balance de ton côté; tu auras une petite patte de lapin blanc avec laquelle tu ramasseras précieusement les bribes de tabac sur le comptoir; tu les mêleras adroitement au tabac frais, afin de ne rien perdre, et tu arrangeras le tout de telle sorte que le consommateur ne se doQtepas que tu lui as sem au moins moitié miettes. Quant &UX cigares, il est bon de procéder à la visite des boites de la régie et de trier ceux qui sont les mieux faits, pour les mettre dans une boite spéciale destinée à^la clientèle riche ; les mauvais cigares verts, huoûdes, sont réservés à la population flottante parisienne qui ne fait que passer par hasard dans U boutique plutôt que dans celle d'à côté ; cette population fume pour avoir quelque chose dans les lèvres et ne s'inquiète pas de la qualité des cigares. Certainement tu feras une jolie marchande de tabac. J'oubliais encore une recommandation : quand un jeune homme, ou plutôt un honune d'un certain âge, jette sur le comptoir nne pièce d'or en demandant un cigare de cinq sous, ne manque pas de lui dire : « Trois bien secs, monsieur? » c'est Informulé que j'ai surprise aune marchande du boulevard Montmartre, Tillustre Lolo, qui est en train de faire une fortune avec le trois bien secs^ comme d'autres avec le troissix. Tu comprends, mon amie, qu'il est difficile de refuser nne jolie femme qui vous offre un petit paquet artistement ^t, contenant trois cigares, et qui vous les garantit bien secs avec un doux sourire. 11 faut être tout à fait manant pour refuser ; et il se trouve qu'au bout de la journée, tu peux avoir pris à ce piège une centaine d'hommes polis,

c'est-à-dire qa'ayec un simple cornet de papier, ta as forcé la vente de deux cents cigares*

Ne troQves-ta pas heurense mon idée de débit de tabac, où il est plus facile de trôner qa*aa théâtre? Quand ime co* médienne ooit qu'elle est sur les planches pour s'amuser, il Taut mieux pour elle s'adonner à un de ces petits commerces faciles tels qu'un débit de tabac. Tout m'indique une oertaine paresse qui est venue s'abattre sur toi ; aux dernières répétitions tu ne faisais pas attention à ce que t'a dit le ré^ gisseur? Tu laisses imposer ses idées ineptés à Arlequin qui fait le maître de ballets; enfin, J'sû vu le moment où, toit premier sujet, tu laissais danser tm pas fort important à une des figurantes, une petite drôlesse infiniment trop protégée par Arlequin. Que ce maître de ballets adore 6ette figurante, cela ne me regardejias, mais qu'il ne vienne pas me l'imposer. Et tu ne disais rien, tu n'as même plus l'orgueil de ton emploi. Ah ! Golombine ! prends garde, tu es sur une mauvaise voie. Arlequin est furieux contre moi, à eause de l'explication que nous avons eue devant le directeur.

n est certain que je n'ai pas été souvent aussi ëfiiu que ce jour-]à. On répétait ; nous en étions arrivés à ce passage du ballet où « quelques jeunes paysannes reviennent de la fontaine. » Tout à coup une figurante se détache d'un groupe, s'avance au milieu du théâtre et commence un pas sur une fort Jolie musique. Je me demandais : t Qu'est-ce que cette paysanne vient fiiirè là? La censura aurait-elle ordonné un pas .particulier ? Qui s*est permis de chafi'ger quelque chose à mon manuscrit? • Je courus térs le régisseur et lui fis part de mon étonnement; lui-même n'en savait pas plus que mol, mais il laissait faire : dans un ballet, pourvu qu'on dansé beaucoup, le régisseur est content. Cependant, voyant que Je poursuivais mes plaintes, le régisseur commanda au chef d'orchestre de s'arrêter ; aussitôt Arlequin, soupçonnant quelques tracas, s'approcha. —

"o Monsieur, lai dis-je, toqs auriez df me prévenir de Fiatercalation subite de cette danse ; elle ne signifie rien^ elle n'est pas en situation. » Le malheureux dit qUétant maître de ballets ses fonctions consistaient à s'occuper des danses, et que cela ne rentrait pas dans mon métier d'otfkur.

Admire^ CDlombine> la profonde duplicité du maître de ballets , qui ^ sans répondre à ma question , me forçait d'entrer dans une suite d'explications , de raisonnements sur Tart^ multitude de paroles qu'il n'est pas fitcile de faire sortir de mon gosier, surtout quand Je suis atterré par la mauvaise fbi. Il m'eût été facile de dire : ^ Monsieur, je m'incline devant votre spécialité de maître de ballets, et je la recônitais entièrement» J'écris des situations et vous les traduisez en danse ; cela est admis par les esprits les plus étroits; mais ici. Vous ne vous êtes pas borné & traduire, vous avez tout à coup introduit sans motif un nouveau personnage, vous lui faites danser le pas le pltls important du ballet, si bien que la danseuse principale se trouve éclipsée par une figuraute qui arrive on ne sait pourquoi. «Toutes ces raisons, que je trouve facilement au bout de ma plume, ne vin* rent guère au bout de ma langue ; tu étais dansun coin du théâtre, Colombine, jouissant avec les autres acteurs de ma colère concentrée : si le directeur n'avait pas pris mon parti, le maître de ballets triomphait et faisait danser à son amou* reuse, la figurante, un pas qui te ruinait dans tes fonctions de premier sujet.

Vois où te mène l'apathie, Colombine. On ne respecte plus tes droits, parce qu'on sait que tu ne t'en inquiètes guère, Avais-je raison de te conseiller le débit de tabac?

Une autre chose m'a beaucoup froissé à la représentation; mais il ne s'agit plus d'art ni de danseSj il s'agît de sentiment. Ah! Colombine, je doute que tu aies un cœur; eu tous cas il est bien petit. Quant, à la fin du ballet, on t'a re-

tiS SOUVENIRS

demandée, on t'ajeté ]^as mal de bouquets et quelques oranges; tu as déjà mal agi en ramassant les oranges, qui s'expliquent naturellement quand on les envoie au Pierrot. Il y a dans le fait d'un fruit jeté par le public, et ramassé par Pierrot, quelque finesse de la part de celui qui renvoie et de celui qui l'accepte. La gourmandise du Pierrot est proverbiale; c'est au Pierrot et non à l'homme qu'on jette des oranges : d'ailleurs cela coupe l'action, les oranges roulent sur le plancher incliné du théâtre, et vont se perdre près des quinquets. Il faut que Pierrot soit subtil pour arriver à pT&Drdre l'orange avant qu'elle ait disparu sous le théâtre, par l'ouverture de la rampe ; en se jetant sur les oranges, en les empochant, Pierrot se livre à mille contorsions gourmandes qui amusent le public. Le rôle permet ces plaisanteries. Au fond, je sais bien que l'homme ne reste pas étranger à la distribution des oranges faite àl'acteur, et que le soir une forte salade d'oranges, nageant dans Teau-de-vie sucrée, rappelle au gourmand Pierrot des applaudissements palpables qui lui descendent dans l'estomac; mais toi, Colombine, tu ne dois pas laisser soupçonner un moment au public que tu es capable de manger de la salade d'oranges. Des fleurs, je les admets, conviennent à Colombine ; je lui permettrai même une orange, mais une seule sur sa cheminée, comme ornement, j*irai môme jusqu'à deux, pour faire pendant : une de chaque côté de la pendule , car Colombine tient de la grisette, elle en a le caractère, la gaieté et le franc sans^souci ; mais je n'aime pas te voir chargée d'oranges, je pense trop à

la future salade.

Ce ne sont pas les oranges qui m'ont le plus vivement froissé, c'est quelque chose qui est tombé du haut du théâtre, que tu n'as peut-étr# pas vu, que tu n'as pas ramassé, dans ton empressement à faire ta moisson de gros bouquets.

Ce quelque chose était un bouquet de violettes d'un sou.

Rien ne m'a plus ému que ce petit bouquet de violettes : il venait évidemment du parais; il était si modeste à côté de ces gros bouquets qu*on vend vingt sous à la porte des Funambules 9 que si j'étais femme ou danseuse, j'aurais d'abord pris le petit bouquet d'un sou, et que j.'aurais fait passer dans mon regard tout ce que j'ai d'aiïections, en levant les yeux du côté du paradis.

Mais les acteurs aiment trop la richesse, les gens à la mode et les princes. Vous jouez tous pour les avant-scène, tandis que votre véritable public, c'est le public à quatre sous; le public qui. s'entasse, qui suffoque, priv^ d'air et de mouvement, et qui applaudit parce qu'il croit.— « Mon Dieu ! qu'on est mal ici ! » dit une femme d'un air pincé, quand elle est dans une des meilleures loges de la salle. Au paradis, ils ôtent leurs vestes quand ils ont trop chaud, ils mangent des pommes quand Os ont trop soif, et jamais tu n'entendras sortir une plainte de ces malheureux qui sem-* blent des cariatides, car ils supportent sur leurs épaules des montagnes de spectateurs enthousiastes.

I^s princes, ma chère, et les banquiers sourient dédaigneusement à Taction dramatique; ils se moquent d'une situation attendrissante. En haut, les spectateurs versent de vraies larmes et ne craignent pas de montrer leurs sensa< tiens en plein jour ; les riches ont le bon goût de trouver de mauvais goût de grosses bouffonneries qui font sortir d'énormes éclats de rire du public à quatre sous. Et cependant les comédiens n'ont pas de respect pour le vrai public qui fait leur gloire, leur fortune; car tu n'ignores pas, Colombine, que les Funambules ne foni d'excellentes affaires que par le public en blouse.

Tu n'as pas compris quelle délicatesse il y avait dans l'en* voi de ce petit bouquet de violettes d'un sou. Un sou làhaut représente vingt francs à l' avant-scène : l'homme qui dépensait un sou pour toi faisait un plus grand sacrifice que

aao SOUVENIRS

ce lioA des premières loges qai t*enyerrait un bouquet d'au louis.

Si tu n'as pas vu ce petit bouquet» je peux encore croire à ton cœur ; mais, si tu Tas laissé par mépris, tu n*es pas la Colombine que je croyais. Comment] se fait-il que je Taie vu tout de suite, que je Taie remarqué, et que J'aie été plongé dans une grande perplexité^ me demandant : Le ramassera-^ t-elle en premier ou en dernier? jugerait-elle plus convenable de manifester son remerciment d'abord ou ensuite? Et, pendant que je songeais, tu ramassais les oranges , les gros bouquets. A l'avant-demier gros bouquet, qui n'était pas fort éloigné des violettes, je cru» que ton intention claire avait été de le laisser exposé à la vue de la salle entière, pour montrer que renttaoUsiasme te venait également des dernières galeries; mai^ tu fis un pas vers le gros bouquet, et tu laissas sur les planches, dans la poussière ^ Taimable petit bouquet, qui se sera fané, Une heure après, dans l'atmosphère malfaisante du théâtre.

£h bien, au point de vue de l'orgueil, tu as été punie ; car si tu avais pris le petit bouquet de violettes avec le respect qu'il méritait^ tout le paradis t'aurait applaudie avec rage : ce sont des applaudissements sincères et plus sonores que ceux des loges, que tu as perdus. J'ai beaucoup pensé à ce bouquet de violettes, et, comme j'étais contrarié, j'ai préféré te Técrire avec quelques explications , car tu ne m'aurais pas compris de vive voix , et je n'eusse pas tant parlé.

Au moment où j'allais t'envoyer cette lettre, Colombine, on m'apporte un journal de théâtre. J'ai copié pour toi un passage qui rabaissera un peu ta vanité de bouquets ; ce sont des Marseillais enthousiastes qui font une ovation à une cantatrice. 11 s'est trouvé un chroniqueur qui a fait le catalogue exact de ces bouquets. La cantatrice parait en scène, où elle reçoit :

OESPUNAUBULES. Ml

« 1^ Deux cent onze bouquets tombés des loges les plus élevées, en guise de pluîe. »

Recevras-tu jamais une pareille plule^ Colotnbine? Deux cent onze bouquets, il n*y a pas à en douter. Si le correspondant avait écrit deux cents bouquets, je pourrais en douter; mais le onze qui termine T inventaire prouve avec quel soin ils ont été comptés.

Pendant la représentation, il a été jeté :

« %^ Quarante-neuf bouquets de grand diamètre, partis de tous les côtés de la salle. »

Ce ne sont plus là, Colombine, les méchants bouquets à vingt sous du boulevard du Temple, ce sont quarante-neuf bouquets de grand àiamé(rc.^âis qu'est-ce que ces bouquets à côté du numéro trois?

« 3<' Un bouquet splendide, monumental, en camélias, construit à Gênes, ayant deux cent cinquante centimètres de circonférence, et arrivé à Marseille dans une grandi caisse. »

Qu'il a eu raison de l'appeler monumental^ Thomme qui Ta mesuré, ce bouquet, et conrnie l'image se continue avec art, construit à 66nes ! J*aime cette exactitude, l'emballage, l'arrivée à Marseille, la grande caisse, et surtout cette mesure précise, les deux cent cinquante centimèirei de circonférence. Ce n*e8t pas tout encore.

tt 4^ Plus onze couronnes en or, en argent, en fleurs arti« flcielles^ dont plusieurs méritent une attention particulière. »

Ab ! Colombine, il faut aller danser à Marseille, si tu ne prends pas le petit débit de tabac. Il y a là une certaine société Trotebas qui fait bien les choses.

« En première ligne de ces couronnes, il faut mettre celle offerte par la société Trotebas, dont chaque feuille en argent massif porte le nom d'un des rôles favoris de la cantatrice. Cette Idée, reproduite dans une couronne plus grande,

a dû coûter beaucoup de soins et de patience^ si l'on en juge par la perfection avec laquelle sont brodés, en lettres d'or, les titres d'Angôle, d'Elisabeth, de Virginie et de Madelon, sur des rubans de couleurs différentes. »

Enfin, une dame de la ville, une ravissante fée, offre à la cantatrice, de sa main, deux magnifiques bouquets en camélias, ce qui portele total des bouquetsàdeux cent soixantedeux, sans compter « les bravos et les rappels, hommages fugitifs, il est wai^ dit le catalogueur, mais qui, pour n'avoir pas de formes palpables, n'en sont pas moins flatteurs pour Tartiste. »

Que penses-tu de cette amlanche de bouquets? 11 me semble que l'enthousiasme ne saurait S'arrêter; je voudrais voir jeter à la cantatrice de petits orangers, des sapins et d«s pins, des chênes; on pourrait faire venir un cèdre du Liban, ou même des arbres de l'Inde avec leurs branches chargées des oiseaux les plus rares. Quel triomphe pour une cantatrice qui verrait tomber à ses pieds un beau pommier de Normandie garni de pommes, ou un cocotier plein de singes!

J'étais à un concert dernièrement : il y avait une jeune pianiste adorable; elle jouait un concerto de Beethoven avec tant de douceur qu'on ne l'entendait pas; mais elle avait une agilité de doigts incroyable, ses mains sautaient les unes par-dessus les autres comme celles d'un escamoteur : de temps en temps elle s'essuyait le front, tant elle mettait d'action dans son jeu. On lui fit recommencer une certaine variation, pendant laquelle on remarquait de charmantes broderies de basson qui couraient en arpèges élégants sous la mélodie des premiers violons. La jeune pianiste s'arrêta sans que j'eusse pu entendre une seule de ses notes, excepté» cependant, certajins bruits confus qui faisaient pâmer mes voisins La salle applaudit, bat des pieds, des mains; le chef d'orchestre embrasse la jeune pianiste, chacun se lève pour voir.

DES FUNAMBULES. lU

cette scène touchante; les premiers violons, les seconds violons, les altos, les violoncelles, les contre-basses, frappent de leur archet sur le bois de leurs instruments ; les flûtes, les hautbois, les bassons, les clarinettes, soufflent une note grave et enthousiaste, les timbales exécutent un roulement;' là grosse caisse, les tambours et les cymbales s'en mêlent aussi; les cors, les trompettes, les ophycléides, les trombones tiennent un très-bien prolongé; on applaudit de nouveau la jeune pianiste, elle reparait quatre ou cinq fois, sa vieille mère s'évanouit; on les entraîne toutes deux dans la galerie des choristes qui applaudissent de nouveau; la vieille dame reprend ses sens et demande de Tair ; les choristes mâles et femelles les reconduisent en battant des mains; les contrôleurs, saisis eux-mêmes d'enthousiasme, applaudissent; deux gardes municipaux à cheval, émus, frappent de leurs sabres contre leurs casques. Dans la rue, les curieux à la porte de la salle du concert^ éclatent en bravos; U jeune pianiste ne peut tenir devant ces excès d'enthousiasme, elle se jette avec sa vieille mère dans un omnibus qui passe; mais des admirateurs. ^hamés l'ont suivie, ils applaudissent toujours en entraînant les voyageui*s , le conducteur et le cocher à partager leurs bruyantes manifestations. Les chevaux eux-mêmes partagent ces transports, ga* lopent et font sonner le pavé. Toute une population effrénée court après l'omnibus en applaudissant, jusqu'à ce que les chevaux, hors d'eux-mêmes , précipitent l'omnibus , les voyageurs, le cocher, la jeune pianiste et sa mère dans la Seine, près du pont Saint-Michel, où on ne les a repêchés que le lendemain, ce qui a inspiré aux journaux du soir de sages réflexions sur le danger d'un trop vif enthousiasme pour les jeunes pianistes.

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