‹ Souvenirs de funambulesChapitre 34 sur 49 · PROLOGUE La fée · texte numérisé non relu

PROLOGUE La fée

Les amours d'Arlequin et de Colombine sonl le prétexte de la pièce nouvelle.

Polichinelle est le rival d'Arlequin.

Arlequin est le rival de Polichinelle.

Des combatssans fin vont s'engager pour obtenir la main

de Colombine.

Ici est le lieu du combat.

Rien ne sera caché, ni leurs vices ni leurs vertus.

Tous nos personnages vivent en plein soleil.

Vous les verrez manger et boire sur la place publique.

Vous les entendrez discuter leurs plus chers intérêts dans la langue qui leur est particulière.

Ainsi parla la Fée, et, sur un signe de sa baguette, entre

Cassandre.

« Celui-ci, dit la Fée, est Cassandre, le plus vertueux des mortels, aimant trop l'argent. La fatalité veut que ce péché capital lui soit constamment reproché sous les apparences

de nombreux coups de bâton, o LaFéelesappeUetousl'unaprèsrautreetlespeintd'un trait:

» Mademoiselle Colombine, fille de Cassandre, le plus ver-

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tueax des mortels. Aimable personne^ qui aime à rire et à danser-, elle est peut-être an peu légère, mais elle se corrigera en ménage. »

Après Coiombine vient Arleqain.

« Arleqain, jeane et beau, dit la Fée, cherche à .mériter la main de mademc-isellë Coiombine. La suite de l'ouTrage montrera s*il en est digne. »

Polichinelle paraît.

« Voici le gai Polichinelle; il est encore endormi, mais il n'aura pas l'œil ouvert qu'il sera ivre. C'est de la faute de sa nourrice qui lui aura donné à tetcr le goulot d'une bouteille. Il est joueur comme les cartes, et tranche par ses manières bruyantes avec Tamabilité de son rival Arlequin. »

Sur un signe de la Fée, les deux Pierrots s'avancent.

« Vous reconnaissez les deux gentils Pierrots : sans eux la pièce boite et ne marche qu'avec des béquilles. Je ne vous ferai pas leur éloge, tous ceux qui sont ici en pensent plus de bien que je ne saurais en dire. Mais je vous préviens que Tun est domestique d'Arlequin, l'autre domestique de Polichinelle. Ils ont apporté leur sac de malices, et ils ne vous montreront que les plus jolies. »

Pendant ce discours, Arlequin, les Pierrots, Coiombine, Cassandre et Polichinelle sont restés calmes et immobiles. Ils semblent de bois, le sang ne coule pas dans leurs veines! Mystère et sommeil! mort apparente! léthargie et insensibilité ! Ils n'attendent plus que les conjurations de la pythonisse en robe à paillettes d'or. Mais l'oracle va sortir par la bouche de la Fée sous la forme d'une prose imagée.

« Eternels coups de bâton f

« Immortels coups de pied qui remplacez la parole i

rjh SODVENfllS

« Ne restez jamais une minate endonnis. « Qu'âne pluie de soufflets résonne comme les cloches! « Que la batte d*Arlequin s'éveille ! « Que ces éléments d'un comique puissant qui n'a pas de fin remplissent aujourd'hui ies esprits d'une folle gaieté. »

A peine la Fée a-t-elle fini de parler, qu'un trémoussement s'empare de tous les membres de chacun de ces êtres. Gassandre est assommé dès le premier mot. Colombine danse sans prendre garde aux accidents soufferts par son père; Arlequin gambade; Polichinelle crie de toutes ses forces avec sa voix de fer-blanc, et les soufflets sont renvoyés comme par des raquettes. C'est ainsi que les personnages (le. la pantomime annoncent leur vitalité; et aussitôt les mauvais instincts dressent la tète.

Sainte Poltronnerie,

Sainte Gourmandise,

Sainte Avarice,

Sainte Bouteille,

Sainte Coquetterie,

Ayez pitié de Pierrot, de Polichinelle, de mademoiselle Colombine et de Gassandre, le plus vertueux des mortels!

Gassardre ne veut marier sa lille qu'à un épouseur qui apporte une grosse dot. Arlequin n'a pour dot que son amour, son masque noir et son joli costume qui scintille comme les étoiles. Gassandre trouve qu'une pièce de cent sous sonne mieux que la plus tendre déclaration d'amour; d'ailleurs, il ne comprend pas qu'avec une bourse aussi plate que celle d'Arlequin on s'avise d'entretenir des domesti-

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ques à gages, comme Pierrot, un être qui a an robuste appétit.

Mais l'appétit de Pierrot ne coûte pas bien cher à Arlequin; si la gueule de Pierrot est toujours enfarinée, c'est aux dépens des voisins, aux dépens des étalages, aux dépens des garçons qui passent la corbeille sur la tête, de la nourriture dans la corbeille, et qui n'ont pas traversé la place publique que la corbeille s'est vidée dans Testomac de Pierrot. Pierrot ne revient pas cher à Arlequin; il se nourrit comme les chiens qui entrent chez le boucher et qui emportent un gigot en évitant le comptoir.

Au contraire, comme je l'ai montré dans Pierrot marquis, Polichinelle a des trésors considérables cachés dans ses bosses. Ses bosses ne sont pas des bosses, mais bien des sacs d'écus qu'il dissimulait sous les apparences d'une infirmité. Polichinelle aime- mieux passer pour contrefait que de dépenser son argent. Dans ce pays-là, l'argent fait oublier toutes sortes de maladies ; quand Polichinelle secoue ses écus dans sa poche, Cassandre le trouve plus droit qu'un I. Il peut entrer ivre et zigzaguer comme des éclairs sur des nuages sombres, Cassandre dit qu'il se tient on ne peut mieux en société; sa voix de fer-blanc lui paraît aussi douce que la chanson du rossignol, tant est grande la puissance de l'argent aux yeux d'un père avare.

Mais mademoiselle Colombine ne voit pas les choses du

même œil; elle dit que des bosses servent évidemment à

préserver le nez de Polichinelle quand il tombe, mais que

4 ( sont des bosses. Elle ajoute que deux bosses enlèvent l'es-

prit que Polichinelle pourrait avoir, car ce n'est plus un bossu, mais deux bossus. Elle aimerait mieux entendre toute sa vie la monotone chanson des grillons et rester fille, que cette voix bruyante et métallique de Polichinelle. Elle ajoute quMl sent le vin à dix pas, et quelle aimerait mieux épouser un tonneau. Cassandre est bien forcé d'entendre les louanges d'Arlequin, si tendre, si doux, si complaisant, qui n'a jamais manqué d'apporter un bouquet chaque matin, aussitôt que le jour parait. Et comme il danse ! Toutes les fiHes sont jalouses de Colombine! A cela Cassandre répond que Polichinelle ne danse pas mal non plus.

—Tout le monde* se moque de lui, son domestique Pierrot le premier, dit Colombine. Que penser d'un homme qui ne sait pas inspirer de respect à son domestique? A tout moment. Polichinelle est battu, volé, ravagé par Pierrot. S'il sort de chez lui, il ne manque pas de trouver à sa porte Pierrot qui le fera rouler à terre. — Ne vas tu pas défendre le domestique d'Arlequin? s'écrie Cassandre. — Non, dit Colombine, ils ne valent pas mieux l'un que l'autre; i's s'entendent pour voler leurs maîtres, et pour faire milK^ tours pendables à ceux qui approchent de leurs maîtres. Quand ils sont à bout de faire des tours aux autres, ils s'en font à eux-mêmes pour s'entretenir la main.

La semaine passée, Pierrot, le domestique d Ailoquin, avait volé au marché le panier d'une cuisinière pendant qu'elle marchandait un poisson. Il s'était caché dans un coin de la place, afin de mieux gloutonner toute la nourriture du panier. C'était considérable : un fort pâté, plusimrs bouteilles d'un vin généreux, un poulet rôti tout chaud, sortant du four du rôtisseur, des gâteaux délicats

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qn'on attendait pour la fin du repas. Pierrot, le domestique de Polichinelle, arrivait de son côté avec une maraude au moins égale. En achetant un goujon frit, il avait escamoté un saumon ; la nuit, il avait percé un trou dans la bosse de Polichinelle, et il en était coulé quelques vieilles pièces d'or. Ces pièces d'or s'étaient changées en mille gourmandises, et il entrait aussi avec un plein panier rempli de victuailles. Au lieu de festoyer ensemble, départager en frères, les deux domestiques se jalousèrent , reniflèrent les fumets de chacun des paniers , et ne cherchèrent plus qu'à tâcher de s'approprier l'un le panier de l'autre , l'autre le panier de l'un. Qu'arriva-t-il? Leurs friponneries se combattirent, et Arlequin profita des discussions provoquées par la gueule pour s'approprier les repas des deux méchants drôles.

Quand Pierrot, Arlequin, Polichinelle et Cassandro se sont livrés pendant une heure à des extravagances, à des courses inusitées' dans la société bourgeoise, à des combats qui seraient mal vus chez M.;de Potmartin, la Fée entre. La parole lui a été donnée pour constater son essence supérieure:

— Golombine et Arlequin, dit-elle, vos noces vont com mencer.

C'est ainsi que finit la pièce.

Aussitôt la toile baissée, ce sera à recommencer.

Polichinelle boira comme un trou,

Cassandre recevra des coups de bâton.

Arlequin continuera à poursuivre Colombine.

Les Pierrots vont mettre de côté leur masque blanc pour le reprendre ce soir.

Demain, après-demain, dans huit jours, dans six mois, dans cinquante ans, on jouera toujours la même pantomime sous d'autres titres; les coups de pied ne varieront pas d'une semelle; les soufflets résonneront à l'oreille du spectateur attendri. Il n'y aura que les bâtons usés sur les

épaulos de Cassandre qu*on remplacera par d'autres bâtons. Ne pensez pas à l'auteur, mais n'oubliez pas la compagnie des acteurs, qui s'est donné beaucoup de mal pour vous faire jouir d'un moment d'allégresse.

J'avais compté sans la coalition: les acteurs se révoltèrent contre moi; les Pierrots se jalousaient entre eux; la Colombine déclara que son rôle était trop long; l'Arlequin, qui était un maître de danse, prélendit que j'insultais les acteurs et le théâtre en faisant dire à la Fée que les pantomimes étaient toujours les mêmes depuis le commencement du monde.

Je m'enfuis de cette caverne, effrayé des propos de la bande, et, depuis, je n'y ai plus remi^ les pieds.

LES MIOPOS AMOUREUX.

Il en est beaucoup qui sourient, même qui se moquent du jeune homme amoureux, et de ses adorations cent fois répétées, et de son bavardage touchant Ivs qualités de celle qu'il aime. Ce sont des indifférents ou des sceptiques. Est-il rien au contraire de plus intéressant que d'écouler cet éternel jeune homme qui, depuis le commencement du monde, chante la même litanie d'amour avec des variations toujours neuves? 11 me semble que j'entends les tendres symphonies d'un Mozart où le thème est composé d'une simple mélodie tout à fait courte. Mais Mozart reprend sa mélodie, il la renverse, il la retourne; de mélancolique, il la rend gaie; elle

était simple comme bonjour, elle devient spirituelle comme Figaro; c'était tout à l'heure la douce lueur d une lampe, la voilà changée en feu d'artifice; de l'état tendre elle passe à l'état passionné, du calme à la tourmente. C'est toujours la même phrase, malgré ses travestissements, et on ne se lasserait pas de rentendre,[si Mozart ne s'en lassait le premier. L'amour ressemble heaucoup à ces thèmes favoris de Mozart; il est simple, et il sera toujours neuf, car chaque homme et chaque femme y apportent des variations perpétuelles qui font que les poètes, les romanciers et les dramaturges seront toujours au delà des créations les plus étranges en mettant en scène l'amour sincère , qu'il palpite dans les jeunes cœurs de Roméo et Juliette , dans les forêts vierges de l'Inde chez Va<iantasena , ou qu'il déchire le cœur du Misanthrope en égoutlant de l'absinthe dans chaque plaie. Les moralistes, les physiologistes, les faiseurs de pensées et de maximes n'apprennent pas grand'chose sur l'amour ; le Fait est bien autrement instructif et significatif; aussi le roman, qui vit plutôt de faits que d'observations physiologiques, semble-t-il avoir été inventé pour expliquer l'amour, le rendre palpable, l'agrandir et le développer. Une femme distinguée me disait : « Qu'importe que quelques individus se soient brûlé la . cervelle en se laissant prendre à la conclusion de Werther? Quand on a créé les chemins de fer, il y a eu beaucoup d'accidents, les chemins de fer n'en sont-ils pas moins un progrès immense ; Werther a été un progrès. »

Voilà pourquoi j'aime à écouter un jeune homme ou une Jeune femme me faire leur confidence, je suis sûr d'avance de lire un beau livre, et je comprends les vieillards qui aiment à entendre la jeunesse parler d'amour; c'est un rayon de soleil de printemps qui vient réchauffer leurs vieux cœurs fatigués.

Ce que j'ai à raconter ne rentre ni dans le roman, ni

dans la nouYelle, ni dans le conte; ce sont de simples récits qae j'ai entendus de côté et d'antre , qne je peux me permettre-d'imprimer sans indiscrétion, car le narrateur Ta dû dire avant ou après moi à cinquante personnes. Les amoureux sont si bavards!

Henry B... m'accrocha un jour dans la rue : « Je sors de chez le docteur Soulacroix^ me dit-il^ quel homme ! Il m'a rendu triste pour au moins huit jours. Je vous déteste, vous autres réalistes, qui n'étudiez que les misères de la vie et qui prenez plaisir à étudier les guenilles de l'humanité. Ce docteur Soulacroix est encore un réaliste^ et de la pire espèce. Le connais-tu? — Non, lui dis-je. — Eh bien , en deux mots, c'est un homme de cinquante ans qui ne voit que le mal dans la société et qui , s'appuyant sur cette doctrine, arrive presque toujours à pronostiquer juste. —Alors, dis-je à Henri, si cet homme te chagrine, il ne faut pas le voir. — J'avais besoin de lui, et il m'a dit ce que je voulais savoir. — Ce n'est donc pas un être inutile, puisqu'il t'a rendu Service. — Aujourd'hui , je suis content de l'avoir vu, quoiqu'il m'ait rendu triste; mais il n'en est pas moins cause de tout ce qui est arrivé. Écoute bien mon histoire, et tu verras si le docteur Soulacroix a eu raison : Je demeurais dans une maison bourgeoise qui se composait d'un mari, d'pne femme et d'un enfant. Le mari avait trente-six ans, la femme vingt-huit et l'enfant six. Ils étaient mariés depuis huit ans et vivaient moitié tranquillement, moitié ennuyeusemeut, sans grande affection de part ni d'autre , mais sans ces combats intérieurs de ménage qui sont pires que des coups. Il y avait deux ans que mon père m'avait mis en pension dans cette maison^ espérant que je ferais plus tranquillement mes études de médecine , vivant presque en famille. Il n'avait pas consenti à me laisser seul dans le quartier Latin , où les jeunes gens ont trop de

liberté et trop d'occasions de débauches. Comme j'aime beaucoup mon père, j*obéis; d'ailleurs , la vie des étudiants n'a pas grand charme pour moi. Je veux devenir un médecin sérieux. Si je croyais n*étudier que pour donner des consultations en province^ m'enterrer loin de Paris avec quelques observations d'hôpitaux, j*abandonnerais immédiatement la médecine; mais tout est à découvrir, j'ai des découvertes plein mon cerveau, je le sens, je n*ose le dire encore, parce que mes amis en riraient. Crois-le, tu verras si je ne deviens pas un jour un médecin illustre ! J*ai eu le bonheur d'étudier en province sous un vieillard intelligent, chirurgien d'un hôpital, et qui m'aimait beaucoup. « Mon ami, me disait-il, souvenez-vous que nous ne savons rien à l'heure qu'il est, mais nos fils peuvent savoir beaucoup. Si jamais vous allez à Paris, ne perdez pas une minute, étudiez jour et nuit; suivez tous les cours, ne manquez pas de les ' résumer aussitôt d'après vos notes; allez à l'hôpital et disséquez le plus que vous pourrez, »

« Heureusement pour moi, j'avais jeté mon feu en province. 11 y a des griseltes partout, et je les connaissais aussi bien que si j'avais fait dix ans d'études à la Chaumière. C'est bien ce qui inquiétait mon père, qui ne voulut me laisser étudier à Paris qu'à la condition que je demeurerais chez une de ses connaissances, le mari dont je t'ai parlé. Quand au bout de trois mois j'eus reconnu que les estaminets de Paris ne différaient guère de ceux de la province, peut-être y buvait-on plus de bière! quand j'eus remarqué que les femmes des bals publics étaient moins fraîches qu'en province, et que là seule différence venait de ce qu'on les appelait madame au lieu de mademoiselle y je me remis au travail avec acharnement; et ce qui m'a poussé le plus dans les éludes sérieuses a été principalement votre connaissance. En y réfléchissant, je me dis : «Voilàdcs jeunes gens poètes, peintres, musiciens, (juine se contentent pas de comprend' e

ce qui a été fait avant eux, ils veulent faire antre chose. «Cet orgueil n'existe pas assez parmi les étudiants en médecine : ils se contentent d*ètre de bons interprètes de ht science connue, mais ils ne cherchent pas. Cela vient sans doute de la méthode d'enseigner de 1* Académie, qui reçoit avec enthousiasme un jeune docteur qui sait à merveille tout ce qui est contenu dans les livres des académiciens, et qui n'en demande pas davantage. Une fois qu'il a développé les prin* cipes d'une maladie décrite par monsieur son professeur, il est un savantissimus doctor; il peut la traiter de trente-six manières différentes, soit d'après le célèbre monsieur un tel, l'illustre monsieur tel autre, pourvu toutefois que ces messieurs soient de l'Académie; car hors de l'Académie, à ce que prétendent les académiciens, il n'y a pas un médecin qui vaille un flacon de laudanunv Ce que j'ai perdu de temps à reconnaître que l'Académie n'avait pas toujours raison a été immense. Il m'a fallu étudier tous leurs livres les uns après les autres, écouter les professeurs à leurs cours, les suivre dans les hôpitaux; la tradition est peutêtre plus compliquée en médecine qu'en une aut^e science, quoique cependant le temps approche où des esprits audacieux mettront le feu aux traditions en favorisant les études sur nature, en prouvant quel amas de sottises inutiles il y a dans certains livres qu'on ne lira plus jamais.

« Je m'occupai un peu de tout, de magnétisme entre autres choses, que je ne voulais pas nier sur la foi de mes professeurs. Je me proposai d'étudier le système de Lavater, surtout celui de Gall , lorsque la personne chez qui je demeurais me promit de me faire connaître un médecin qui avait un talent surprenant de phys'onomisto. Ce médecin était venu une seule fois chez mon hôte, à une soirée, et avait dit des choses surprenantes à quelques personnes qui lui avaient fait làter leurs bosses. Il ne faisait cela du reste que par distraction, y apportant beaucoup de réserve et atténuant le

plos qn*n poavâit la crudité-de ses observations. J'allai donc avec mon ami chez le docteur Soulacroix, qui me reçut on ne peut plus poliment. « Monsieur sera un bon médecin, me dit-il peu après mon arrivée. Beaucoup d'observation, du jugement, mais trop de nerfs. » Je regardai l'ami qui m'avait introduit comme pour lui demander si on avait prévenu le docteur Soulacroix de mon arrivée. De son côté, mon ami paraissait surpris. Un certain silence régna entre nous tnis. « Pardon, monsieur, dis- je au docteur, est ce qu'on vous avait dit que j'étudiais la médecine? — Du tout, me dit-il ; mais chaque profession a son masque, auquel bien peu peuvent échapper. Vous êtes jeune, vous avez le masque du médecin, donc vous serez bon médecin. La curiosité qu'inspire le cadavre longuement étudié ne ressemble pas à la curiosité qu'excite une danseuse ou un joueur de flûte, et jo remarque dans vos yeux le calme et Tatlontion froide que demande le cadavre; vous serez un jour un bon médecin, monsieur.» Là-dessus nous causâmes médecine et je trouvai que le docteur Soulacroix, malgré des habitudes originales et des systèmes singuliers, avait expérim^ nié la science plutôt encore en théorie qu'en pratique. Jo le quittai, fort enchanté d'avoir fait sa connaissance, et lui demandai la permission de venir lui rendre visite.

« C'est un drôle de corps, médit M. Vatinel en revenant; je l'ai souvent engagé à venir nous voir, mais il est tellement occupé, tellement demandé partout, qu'on ne l'a que rarement. » J'étais heureux d'avoir rencontré le docteur Soulacroix pour m'initier à la science de Gall; j'avais entrevu dans son salon une grande rangée de masques fort curieux, et, avant d'étudier une science par'Jes livres, il est bon d'en entendre parler par un homme compétent, sans les arides préliminaires qui quelquefois dégoûtent le commençant. Je retournai donc un matin chez le docteur, qui me fit les honneurs de son musée avec une parole pleine de

charme; je l'étodiai pendant qtt*il parlait Qaoique trèspoli, très-doucereux , très-flatteur, il y avait un fonds de curiosité cruelle chez le docteur que je ne pouvais analyser. Il m'inspirait une sorte de terreur, ainsi que certains êtres mystérieux, sans que je pusse me rendre compte de cette sensation. C'était un homme très-fort, carré des épaules, âgé de cinquante ans , et qui ne voulait pas devenir vieux, quoique son dos se voûtât. De temps en temps il lui échappait des colères de vingt ans qu'il tempérait aussitôt par des paroles attendries. 11 parlait de la société avec le plus souverain mépris, et, d'une voix pleine de sanglots, me disait : a Chère âme, tu souffriras heaucoup dans le monde ! » Il me tutoya à la seconde visite. « Bonne nature ! que tu es sensible et généreux l » Je voulus me récrier. Il m'imposa silence. « Je ne m'étonne pas, dit-il, que madame Yatinel t'aime. »

« Je le regardai en face fixement, étonné, ne sachant si je devais éclater de rire, me demandant si la folie ne venait pas de s'emparer du docteur Soulaeroix. 11 abaissa ma cravate et continua, sans faire attention à ma surprise : « Un joli cou! blanc et bien fait! Elle s'y connaît, cette madame Vatinel... Ah! les femmes!... elle t'aime, mon garçon. — Moi! m'écriai-je. — Ne fais pas l'innocent, »me dit-il. Et il sonna. « Marguerite, donnez-moi à déjeuner. Chère âme, me dit-il en manière de congé, ne manque pas de revenir; je serai toujours heureux de te voir. » Et il më reconduisit jusqu'à sa porte.

« Le docteur aurait pu me donner un coup de pied à la place d'une poignée de main, que j'aurais été incapable de m'en offenser. En une demi-heure, il m'avait plongé dans le plus grand trouble que j'aie éprouvé; ses singulières théories sur la phrénologie, sa tète à elle seule plus étrange que son musée, son tutoiement, ses manières bizarres, et surtout la révélation de l'amour de madame Vatiael pour

moi, me bouleversaient à tel point, que j'entiai immédiatement dans les Tuileries pour rafraîchir mes idéis dans Fendroit le plus désert. 11 y avait deux ans que je demeurais chez Tami do mon père, M. Vatinel, et jamais je n'avais fait attention à sa femme. Mes repas pris, je remontais à ma petite chambre, à un étage au-dessus, et à Texception de trois ou quatre soirées que je passais avec mes hôtes, de quelques théâtres où nous n'allions que les jours d'immense succès, j'étais pour ainsi dire un simple pensionnaire, n'ayant jamais causé amicalement avec madame Vatinel. C'était une grande personne, froide, réservée, et qui s'occupait, depuis que je la connaissais, d'élever un petit garçon, chétif et pâle, comme beaucoup d'enfants parisiens. « Elle m'aime, pensais-je. Et comment le docteur le sait-il? Il y a trois ans qu'il n'est venu dans la maison ; je n'y étais pas encore ; il a vu madame Vatinel une seule fois. Comment est-ce possible? » Alors j'appelai à moi mes souvenirs de deux ans, analysant si je trouvais dans la conduite de madame Vatinel le moindre signe aimable en ma faveur, et je ne trouvai rien. J'analysai trait par trait la figure de celte femme, cherchant si quelque chose de caractéristique pouvait confirmer les doctrines physiognomon!ques du docteur Soulacroix; le seul indice que je trouvai furent des lèvres un peu charnues, mais qui étaient combattues par d'autres symptômes de froideur.

« Les hommes se plaignent perpétuellement de la coquetterie des femmes qui sont exposées à mille flatteries par jour, et entendent toujours avec un nouveau plaisir les compli ments les plus fades. Mais quel est l'homme sincère qui n'avouera pas que les mêmes compliments le chatouillent aussi agréablement qu'une femme? Tout en riant de la façon brutale avec laquelle le docteur Soulacroix m'avait annoncé l'a • mour de madame Vatinel, j'étais remué par celte confidence. Ja n'avais pas aimé jusque-l^; de dix-huit à viu^t-trois an$

je né connus de ramonr que rechange de deux fantaisies ; pendant deux ans, le travail m*ayait envahi complètement, e| je ne pensais ni à la femme ni aux femmes. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les milliers de raisonnements qui se combattaient dans mon cerveau pendant que je marchais à grands pas sous les arbres; tout ce que je sais, c'est que le docteur avait jeté en moi un hameçon dont les deux pointes étaient entrées si profondément qu'on n'aurait pu les retirer qu'en n^e causant une sensation douloureuse.

« — Ah! monsieur Henry, vous êtes en retard, » me dit madame Vatinel qui me fit apercevoir que mes pensées avaient prolongé ma promenade d'une demi-heure. Quelle chose bizarre ! je crus entendre sa voix pour la première fois de ma vie; elle était douce et bien posée, et je n'avais pas remarqué son timbre depuis deux ans que j'étais dans Ja maison. Pendant que le mari découpait à table, je regardai longuement sa femme, cherchant dans ses traits un rapport avec ce que m'avait dit le docteur. Madame Vatinel était occupée à faire manger son fils, et ne paraissait pas me remarquer. Le docteur est fou, pensai-je, ou il a voulu se moquer de mol. Quelque temps après, ma serviette tomba à terre ; en la ramassant je touchai, sans le vouloir, le pied de madame Vatinel, et je retirai ma main, il me sembla qu'elle brûlait. En m'asseyant je vis une rougeur subite gagner tout le visage de la femme de mon hôte. Elle toussa pour se donner une contenance. « Qu'est-ce que tu as ? dit le mari. — J'étrangle, dit-elle. — 11 faut manger une petite croûte de pain, » dit M. Vatinel.

« Ce moyen bourgeois ne fit que redoubler la rougeur de la maîtresse de la maison, et elle parla à son fils pour cacher son trouble. « Monsieur Henry, me dit-elle, il y a bien longtemps que nous ne sommes allés au spectacle. » Le mari répondit, suivant son habitude, d'un ton que je cherchai à trouver grognon, qu'il n'y avait pas de spectacle intéres-

sant, qu'il faisait froid au dehors, qu'il était trop tard, que nous serions mal placés; toutes les raisons d'un mari qui

» ne veut pas mener sa femme au spectacle. Je vis M. Vatinel sous un jour nouveau , tant il est vrai que l'idée fixe s'emparant de nous change les objets de forme. Je trouvai le mari ridicule, mal complaisant, égoïste, et même tyran domestique; en même temps que je me dessinais dans l'esprit une vision ridicule, la femme se changeait en un doux fantôme aux formes attrayantes. D'un côté étaient toutes les beautés; de l'autre , toutes les laideurs de la vie : la femme et le mari. J'étais sous le joug des paroles du dotîteur Soulacroix qui tintaient dans ma tête comme si j'avais porté deux petites cloches en guise de boucles d'oreilles. Et cependant je me disais ; « Faut-il être jeune pour se laisser prendre à quelques mots d'un vieillard maniaque ! »

« Je mis beaucoup d'adresse à réfuter l'opinion du mari touchant le froid, l'heure avancée, les mauvaises pièces qu'on jouait alors, et madame Vatinel parut me savoir gré de ma conduite , car elle me récompensa par un doux sourire que je regardai comme plein de tendresse. Nous alla • mes à l'Opéra; j'étais sur le devant de la loge avec madame Vatinel, le mari ayant jugé à propos de s'installer dans le fond pour pouvoir faire un petit somme tranquille vers le troisième acte de la pièce. Ce qu'on jouait, je n'en sais trop rien ; la musique , que je ne sens pas d'ordinaire vivement, me pénétra et m'emporta dans des nvti ^ roses et tranquilles, doux comme un paradis. A travers ces brumes gaies , j'entrevoyais le profil de madame Vatinel qui se dessinait sur le fond rouge de la loge avec une netteté

, un peu pâle. Entre le premier et le deuxième acte : « V^v nez-vous fumer un cigare? me dit le mari. — Je vous remercie, » lui dis-je. Le refus du cigare me constata un am ur violent dans sa naissance , car l'habitude de fumer a pris maintenant de telles proportions , que certains fumeurs se-

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raient malades si , après leur dîner , ils ne donnaient pas à es to mac cette espèce de travail . Le mari sortit et noas laissa dans la loge, attribuant à ma curiosité le désir de rester pendant Tentr'acle. J'étais rempli de discours jusqu'à la gorge, cependant je ne pus dire un mot à madame Yatinol. Aussi, embarrassée la première de mon silence, iOlle me dit : « Vous êtes resté par politesse, monsieur Henry, il ne faudrait pas vous gêner. —Non, madame, je suis enchanté d'être auprès de vous. » L'entretien tomba après ces mol?, et M. Yatinel se moqua de moi. « Si c'est pour ne rien dire que vous restez, Henry, il valait mieux venir fumer. »

« Cette soirée sur laquelle je comptais n'amena rien d'extraordinaire, à l'exception d'une nuit blanche que je passai, roulant dans ma tète mille choses, mille faits, mille observations contradictoires. Madame Yatinel ne portait sur sa figure aucun signe distinctif qui prouvât son amour, et si, à ce moment de la nuit, j'eusse pu me trouver en présenc3 du docteur Soulacroix, je crois que je l'aurais traité rudement en paroles. On ne se moque pas ainsi des jeunes gens , parce qu'on a des cheveux gris, et qu'on ne croit plus à rien. Mais si le docteur était un maniaque, pourquoi m'étais-je laissé prendre à ses paroles? N'y avait-il pas une sorte de fatuité, d'orgueil, de sot amour-propre à croire que je pouvais inspirer quelque passion à une femme tranquille jus-quo-là? Car j'en avais la conviction, madame Yatinel ne trompa jamais son mari ; cela ressortait de sa manière d'agir, de son tempérament, de sa conduite et de mille détails que je pus observer en deux ans. Elle sortait rarement seule, recevait peu de monde, et manifestait dans toutes choses une certaine apathie qui devait la tenir dans la fidélité conjugale.

« En étudiant quelques jours, je me résignai à faire taire en moi le commencement de fièvre que le docteur Soulacroix m'avait donné, et je reconnus que toute la vie de

madame Valiiiel était basée sur «on enfant, qu'elle aimail par-dessQs tout, à qui elle prodiguait dincossantes caresses ; je me dis alors que cette femme comprenait peut-être la passion, mais qu elle l'avait détournée et changée en sentiment maternel. Que lui importait Tégoïsme bourgeois de son mari? £Ue éta't payée bien assez par les innocentes caresses de Tenfant cbétif sur lequel elle veillait comme une poule veille sur son poussin qui commence à sautiller.

« n n'avait fallu cependant que quelques paroles du docleur Soulacroix pour déranger momentanément ma vie. Je ne travaillais plus comme par le passé, une femme éfait porpétueliement entre la science et moi. Au cours, je n*ontendais pas le professeur, je le voyais gesticuler, ouvrir la bon che, mais il me semblait qu'il meparlait de madame Vatine) , les lèvres étaient encore plus rebelles à mon intelligenrf-. que la parole : j'étais, pour ainsi dire, sourd et aveug'e à toute autre chose qu'cà la femme de mon hôte. Cette situation ne pouvait durer, et je me révoltai contre moi-m^nie, tâchant d'appeler la volonté à mon secours : si les vacance? étaient arrivées, je serais parti avec un cerlain chagrin, el cependant avec plaisir, car il fallait chasser par un moyen énergique l'image de madame Vatinel , qui s'était gravi'o dans mon esprit comme un portrait sur une plaque de daguerréotype ; mais je ne pouvais retourner, à cette époque, en province, sans avoir pris mon inscription de fin d'année. Qu'aura' s-je dit à mon père qui n'entendait pas raison en ces matières? Un autre moyen consistait h fuir la maison do madame Yatinel, au moins quelque temps; mais, sans orer me l'avouer, une force puissante me clouait dans cetlo maison, et j'attendais avec une curiosité pleine d'anxiété un déuoûment à la situation dans laquelle je me trouvais.

« J'eus l'idée de revoirie docteur Soulacroix pour l'accabler de reproches; mais c'était lui montrer l'effet produit par ses paroles, c'était donner quelque prétexte à l'esprit ma-

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iii ieiix du vi ^illard, et je résistai à 1& curiosité qui me pott^ sait vers la dernoore du médecin phrénotogne. D'ailleurs une observation vint donner un nouveau cours âmes idées. Un soir, après dîner, j*étais resté chez mon h6te, causant au coin du feu avec lui et sa femme, je ne sais à quel propos elle lui dit : « Mon ami, » et l'embrassa sur la joue en se peucbant vers iui. I^s caresses publiques entre gens mariés et même entre amants m'ont toujours révolté ; il y a dans ces manifestations extérieures quelque chose qui fait ressembler les gens assez peu délicats pour se les prodiguer aux animaux des rues. Je suis naturellement embarrassé de ma contenance devant des marques d'amour qui n'ont pas plus de raison de commencer que de finir; aussi la rougeur me monta au front, et je me mis à tisonner avec acharnement un gros morceau de^ charbon de terre, espérant que la coloration qui me viendrait du foyer ferait oublier celle que la pudeur m'avait envoyée aux joues.

« Ce soir-là je sortis indigné contre la femme qui osait donner en public des échantillons de ses caresses, et au fond de mon indignation il entrait certainement du dépit, caries paroles du docteur Soulacroix me revinrent peu à peu à Tesprit et me montrèrent une femme qui ne voyait pas encore le mari envelopper Tbomme, c'est-à-dire un être froid, ennuyé du mariage et ne pensant qu'à une certaine tranquillité de foyer. Mon amour-propre irrité me peignit la femme sous un tout autre aspect, j'allai jusqu'à la traiter mentalement de courtisane, uniquement par le motif qu'elle avait embrasse son mari devant moi. Je me crus guéri et j'eus un moment de satisfaction en me disant que le lendjemain je retournerais à mes travaux. Effectivement, je suivis les cours comme par la passé, pouvant dès lors entendre la voix du professeur ; cependant j'avais une espèce de jaunisse dans le cœur, et la vie ne me paraissait plus aussi gaie que par le passé.

DBS FUNAMBULES. 291

« A la fin d*un autre dincr, je fus témoin de nouvelles caresses de la part de la femme ; elle avait passé ses doigts dans les ch.eveux de son mari et lui faisait de petits enfantillages amoureux. Elle ne se gênait pas devant moi ; cette fois je ne rougis pas^ mais j'attendis avec impatience une nouvelle caresse qui ne vînt pas. Un doute était entré dans mon esprit : tout cela est faux. J'ai Tamour de la sincérité poussé à un tel degré, que tout ce qui ne doit pas rester sur terre et qui est conservé par la main de Thomme me fait horreur. Moi qui dissèque des cadavres chaque jour et qui n'y trouve aucune répulsion, parce que je sens que j'accomplis un devoir utile, je suis effrayé quand j'entre au musée d'histoire naturelle du Jardin des Plantes. Ces animaux empaillés avec des yeux de verre toujours fixes, ces mouvements perpétuellement roides, ces poses éternelles m'irritent, parce qu'elles sont aussi loin de la nature qu'un marquis de Marivaux Test d'un paysan. Ce n'est pas vrai, c'est de la convention, el j'ai le malheur, dans la vie, de connaître tout ce qui est de convention.

« Je n*aimerai jamais les femmes qui mettent du blanc, même le plus petit grain, parce que ce mensonge me trottera perpétuellement dans la tête. Or les caresses de madame Vatinel me semblaient des caresses feintes. Pourquoi feint-ello des caresses qu'elle ne sent pas en elle ? C'est autour de cette question que se groupèrent, comme derrière un grand tambour-major, une armée de réponses, musique en tête, avec leurs généraux, leurs capitaines et leurs soldats. Elle avait donc besoin d'endormir son mari dans la tranquillité. Tout en détestant cette femme, qui ne semblait faire aucune attention à moi, je vis reparaître avec quelque défiance les paroles du docteur Soulacroix, qui pouvait bien n'être ni un prophète imposteur, ni un sarcastiquc personnage. Ma vie futencore dérangée une fois,et je compris alors quelle force et quelle dépense de temps voulait une existence de don Juan.

c L'enfant tomba malade, et sa maladie prit on caractère as?ez grave pour forcer madame Vatinel à passer les nuits auprès de lui : je m'offris à la remplacer, et elle accepta, à la condition seulement que je veillerais deux nuits par semaine. Le mari, je dois vous le dire, montra une certaine insouciance pendant la maladie do son fils ; quant à madame Vatinel, elle fut pleine de dévouement ; même quand je passais les nuits, deux ou trois fois elle apparaissait vêtue de sa robe de cbambre qu'elle ne quittait pas afin d'être sur pied au premier cri. Son caractère m'apparut alors meilleur que je ne le croyais ; elle était tout angoisses pour son fils qui était d'une santé chétive et pour lequel les médecins recommandaient d'immenses ménagements pendant la vie. Je crus souvent l'enfant à la mort l La pauvre femme pleurait comme si l'on emportait sa vie. Au bout d'un mois, la maladie s'éteignit graduellement ctunebeureuse convalescence cbassa les craintes de la mère. Veillant toujours à la santé de l'enfant, employant ce que je savais de médecine à ce que les prescriptions fussent bien exécutées, je quittai peu madame Vatinel. J'acquis une sympathique confiance, elle me raconta sa vie depuis son mariage; elle était pauvre, et son mari l'avait épousée pour sa beauté; mais il s'était bien vite lassé du mariage, et une douce amitié, à défaut d'amour, n'existait même pas entre les époux.

« Quoique convalescent, l'enfant avait besoin d'autant de soins que pendant sa maladie. Je contiDuai de teir.ps en temps à veiller auprès de lui, mais j'étais récompensé par l'amitié que me montrait madame Vatinel ; à l'entendre, j'avais sauvé l'enfant, et elle ne saurait jamais me montrer assez de reconnaissance. Je traitai, comme vous pensez, le mari avec tout le mépris que m'inspirait sa conduite pendant la maladie de l'enfant. Enfin nous nous entendions, nous changions de conversation quand M. Vatinel entrait j nous paraissions déjà complices.

« Le docteur Soulacroix se trouva avoir raison. J'ai aimé passionnément celte femme, comme on aime la premièfa fois de sa vie, et je passai dans cette maison deux mois gros de bonheur, oubliant tous mes travaux, mon père, l'avenir, trouvant dans le charme des sens des bonheurs si doux dans le présent et si amers quand on s'y laisse entraîner. M. Vatinel entra un matin dans ma chambre, avec un certain air plus enup^é que d'habitude : « Ma femme est enceinte, » me dit-il à brûle-pourpoint. J'étais couché et je ramenai une partie de la couverture sur ma figure, tant ce début me terrassa. L'heure matinale à laquelle il était entré, sa physionomie, me firent croire que tout était découvert : « Ceci me gêîie beaucoup pour vous, » me dit-il. J'eus le courage de le regarder on face et de lui demander pourquoi : « C'est que, dit-il, je vais prendre dès demain une servante de plus et que j'aurai besoin de votre chambre, mon cher Henri. » Alors je respirai. « J'ai écrit à votre père et je lui annonce la grossesse de ma femme en lui disant que je me vois obligé, à mon grand regret, de ne plus pouvoir vous loger chez nous. »

« Je fus heureux de cette nouvelle, car il se mêlait un sentiment cruel à ma passion. Habiter sous le même toit qu'un homme qu'on trompe, lui serrer la main tous les jours, lui dire« mon cher, » sont des supplices pour les gens sincères. Les femmes ne comprennent pas grand'chose à ces délicatesses, mais je fus enchanté que M. Yatinel me donnât mon congé. Je n'eus que le temps de louer une chambre et je revins rapidement, espérant trouver madame Vatinel et lui demander en secret la manière dont je pourrais la rencontrer. « Ne me parlez pas, dit-elle, il est très-jaloux, prenez garde. » Le mari rentrait immédiatement, et il est de fait qu'il ne quitta plus sa femme d'un moment jusqu'à mon déménagement.

« JesouliTrais et j'avais des impatiences, car si je quittais

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ainsi celle qae j'aimais, comment faire pour la revoir? J*annoDçai que j'allais demeurer à l'hôtel César, sur la place de rÉcole-de-Médecine, espérant qu'elle viendrait me retrouver, mais je passai huit jours à demander à la maîtresse d'hôtel : « Une dame est-elle venue? » toujours on me répondait non. J'allai pour rendre une visite à M. Yatinel : après deux ans de séjour intime, il m'était bien permis de ne pas abandonner d'aussi anciennes connaissances. Ils étaient sortis, le lendemain encore, ainsi que le surlendemain. Je finis par rencontrer le mari et la femme; M. Valinel était toujours le même, mais sa femme me sembla froide, et ce n'était pas la crainte de son mari qui l'empêchait de répondre par un simple coup d'œil aux angoisses qu'elle pouvait lire dans mes yeux. J'étais décontenancé par un semblable accueil : je paraissais un simple étranger pour madame Yatinel; le son de sa voix était froid et elle affectait de ne dire que des paroles iu(]lHfércntes comme à ur homme qu'on reçoit pour la première fois. C'était : « Travaillezvous beaucoup, monsieur? » Ou : « La médecine est une belle profession, mais je n'aimerais pas que mon fils s'y livrât. » Je sortis exaspéré, me demandant ce qui avait pu se passer dans l'esprit de la femme que j'aimais tant; jamais nous n'avions eu le moindre nuage entre nous. M. Vatinel n'était pas jaloux, cela se voyait à son air, à ses regards, à ses paroles; il m'engageait avenir souvent le voir; il s'était plaint même de ne m'avoir pas revu depuis huit jours. La froideur inexpliquée d'une femme qui vient de dire : Je faune, est capable de rendre fou. Je me perdais en raisonnements, je cherchais à me rappeler les moindres paroles de notre dernière entrevue, et rien n'apportait de clarté dans mes idées. Je rentrai chez moi dans un état pénible, creusant mon cerceau à analyser comment l'amour peut se rompre tout à coup chez la femme et lui laisser le cœur aussi vide que si l'on y avait ajusté un petit robinet et que l'amour eût ooalé

comme l'eau d'une fontaine. J'admettais déjà difficilement que l'amour eût une fin, mais je voulais savoir le pourquoi du cas particulier dans lequel je jouais un si triste rôle. C'é* tait comme ces maladies inconnues que nous voyons cm* porter un sujet sans que nous puissions y porter remède.

« En un mois, je souffris comme je ne souffrirai de ma vie : j'étais devenu maigre à faire pitié; les projets les plus tontraires se dressaient dans mon esprit. Tantôt je voulais courir chez M. Yatinel et me présenter dans le triste état oti m'avait réduit Tamour; tantôt je formais le projet cruel d'aller chez le mari et, en présence de sa femme, de lui dire : « Je vous ai trompé, monsieur, votre femme est coupable. » Tantôt je regardais comme la plus douce Laveur de m*entendre dire par elle pourquoi elle ne m'aimait plus. Le pourquoi, la raison de sa froideur, et je me serais retiré heureux, en comparaison de mes souffrances.

« M. Yatinel entra un jour chez moi au milieu de mes réflexions et s'étonna de me voir changé; je répondis que j'avais fait une maladie. « Il faut vous distraire, me dit-il, voas travaillez trop, venez donc dîner à la maison sans façon; je suis sûr que madame Yatinel sera enchantée de vous voir... » Il ajouta qu'elle lui parlait souvent de moi et qu'elle avait conservé beaucoup de reconnaissance pour les soins que j'avais donnés à son enfant. Ces simples mots me firent respirer à pleine poitrine ; je me sentis redevenir l'honmie heureux de deux mois auparavant. C'était elle certainement qui, inquiète de ne plus me voir, envoyait son naari me chercher. £n ce moment je lui pardonnai tout ce qu'elle m'avait fait souffrir, et je trouvai des raisons à sa froideur. Sa grossesse inattendue l'avait fait songer à la prudence^ de là son air glacial, ses manières froides pour Qûeox tromper son mari.

« Madame Yatinel me reçut avec beaucoup de politesses, en apparence amicales ; mais ses yeux étaient toujours gla-

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ces quand elle m»' n gardait ; ces yeux-là ne renfermalenl ni souvenirs, ni promesses, ni espérances ; ils étaient froids comme on miroir d*aciv>r. Le mari était sorti, je pris la main de sa femme, et je crois qa*an cadavre eût mieux réponda à la pression désespérée, à la passion qui coarait impétueuse dans chacun de mes doigts. « Eugénie! • luidis-je avec un ton de voix que je nj saurais retrouver, tant il était plein d*angoisses et d'amour. Elle dégagea sa main et me dit : « Monsieur, oublions un moment d'erreur. »

« Cette phrase me fait froid quand je la répète, tant elle est composée de mots convenus, tant elle a été répétée, tant elle est académique et méprisable. Oublier un moment d*erreur. Ah! je Tai disséquée bien des fois, et je n*ai trouvé au fond que mensonge et hypocrisie, trois mensonges dans trois mots. Oublier! quand le souvenir s'attache à chacune de nos facultés^ à chacun de nos sens. Un moment ! Elle appelait nu moment de bonheur deux mois pendant lesquels nous ne faisions qu'une âme. Erreur.... Ah ! je ne veux plus discuter CCS mots qui m'irritent et qu'on ne trouve que dans le grand dictionnaire des femmes. Cependant sur le moment l'effet de cette phrase fut magiquo; c'était une douche glacée qui me tombait sur la tête; ma tète retomba sur ma poitrine, écrasée sous le poids de cette fausseté, et il fallut la rentrée de M. Vatinel pour me remettre sur pied.

« Je sortis plein de mépris pour cette fenune, dont je n'avais pas encore la clef. C'est ce matin seulement que je sais tout. Ah ! le docteur Soulacroix est un savant homme ; il m'a fait une cruelle opération, mais enfin il a réussi. Je lui ai tout raconté, il a ri, il a pleuré en coupant rocs récils de plaintes, de sanglots : « Pauvre enfant! » s'écria-t-il. Ne m'at-11 pas appelé géniteur! « Ah! docteur, c'en est trop, » lui ai-je dit. Il se mit à hausser les épaules en allant du côté de la bibliothèque. » Tu ne connais pas le Code, bonne âme; il faut connaître les cinq Codes dans la vie, les étudier, les oom •

monter et être aussi fort que si tu allais passer un examen de droit. Ce que là médecine ne te fera pas toujours comprendre dans la vie, tu trouveras de nouvelles lumières dans le droit. Cette femme n'avait rien quand elle a épousé son mari ; M. Vatinel, qui est défiant, ne lui a rien reconnu en dot; pense un peu, cher ange, si le mari mourait aujourd'hui, la femme se trouverait sur le pavé. L'enfant est chétif, il peut mourir d'un jour à l'autre. Cette femme-là a un grand instinct de la physiologie. M. Vatinel a eu, dans le commencement de son mariage, un enfant malingre, et il ne pouvait pas en avoir d'autre... La constitution du mari est déplorable ; il est chétif, lu le connais mieux que moi; l'art de la sculpture nous démontre qu'an moulage, d'après une figure déjà effacée, donne un relief éteint... Madame Vatinel t'a aimé parce que tu étais jeune... question médicale; mais, bonne âme, tu trouveras dans le Code la question légale. »

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