‹ Souvenirs de funambulesChapitre 35 sur 49 · DE LA BOHÊME · texte numérisé non relu

DE LA BOHÊME

A cotte époque, on pressentait déjà ce que nous deviendrions un jour; on voulait nous classer; mais le réalisme n'était pas ravcnlé. Quoique les Scènes de la bohème do Murger n'eussent pas encore été représentées, nous fûmes déclarés Lohcmes, Le mot ne voulait rien dire; car tous ceux qui ont débuté dans les arts et les lettres, sans fortune, ont passé par une vie difficile, mais honorable. Un cri-

tique» quoique bienveillant» me déclara roi de la bohème» Je pressentais le danger, et je loi répondis la lettre sal-

ivante :

DB LA BOHÊME LltT£liAIRB.

« Ah! la bobème littéraire, quelle corde grave et mélancolique vous avez touchée là, monsieur! Ces deux mots semblent pleins de jeunesse, de soleil et d'insouciance; ils cachent une vieillesse terrible» des jours de brouillard continuel — et l'hôpital.

c II y a à Paris, dites-vous, une réunion déjeunes écrits c hardis et insolents, nourris de bonnes lettres» qui vivent « de soleil et de poésie. Cest la tradition des trouvères con- « tinuée jusqu*ànous. De tout temps cette bohème littéraire c a existé. Piron en fut et Lesage aussi, et bien d'autres « dont les noms ne mourront jamais. Cest chose délicieuse, « je vous assure, que le gazouillement de cette nichée de « poètes. Rien n'égale l'abandon de ces gais bohémiens ré* « citant tensons et sirventeSy et dédaignant d'écrire les fol- « les rimes qu'ils jettent au vent. Ils n'ont nul souci du « présent, nulle inquiétude de V avenir y et sont en cela, « comme en tout, fidèles à la tradition. »

« Voulez-vous me permettre de discuter avec vous quelques mots de cette citation? En 1846, il arriva qu'une douzaine de jeunes gens se trouvèrent réunis dans un petit journal.

« Ces douze jeunes gens ne se connaissaient pas ; ils n'avaient entre eux que peu d'amitié, pas de camaraderie; il n'y en avait pas deux qui s'entendissent en politique; un faible lien de romantisme les faisait se réunir contre un vieillard, leur maître et rédacteur en chef, qui leur conseillait d'étudier Rivarol et Chamfort.

« Après trois ans de travaux» les douze jeunes gens se

sépftrireiU at ae »e revirent Jamais que sur le boulevard. Tous aous AYioDs pris en horreur, eB baiae, U petit journal où nous étions entrés avec tant d* ardeur. Noos avions reoooBu le vide ei le triste de oet esprit de mots si agréable à ceux qui lisent ces malices le matin en déjeunant,

« Nous sommes sortis du petit journal parce que nous étions honnêtes. Qu'on ne croie pas que le peu que nous gagnions soit entré pour quelque chose dans cette résolution. Pour moi, j'écris pour rien toutes les fois que je crois dire )a vérité; j*ai toujours refusé d'écrire contre mes opinions, quand même Targent éborgnerait mes yeux.

« Jamais de concessions à personne ! De grandes haines et de grandes admirations I De grandes douleurs, maïs de grandes joies !

« Avec de tels principes, on ne fait pas fortune. Les quelques-uns des nôtres qui sont restés fidèles à ers prinripcs tout particuliers, ceux-là vivent de peu, mais tranquilles et indépendants. Ils ne vont pas dans les salons littéraires ou politiques, parce qu'on y ment et qu'il faut mettre des sourdines à ses opinions.

« Mais quand ils se rencontrent par hasard , c'cïft mv) îèh\

« Rien de moins bohémien, rien de mo'ns accidenté que leur vie. Cependant, comme nous parlons vrai, un homme habitué aux fréquentations du monde perdrait la tète en nous entendant causer. De lôogs rapports nous permettent de sauter les prologues et épilogues d'une discussion et d*arriv< r tout de suite à des formules brèves et impérieuses. Aussi f iniron&-nous un jour par ne plus parler qu'entre cinq.

« La bohème, i^ vais vous dire ce que c'est. Elle se compose d'une bande d'individus, étranges littérateurs, vantards et moteurs, qu'on voit partout, qu'on rencontre partout, mais qui n'écrivent pas cent lignes par an. Ceux-là affichent hautement leurs titres de bohèmes: roulant sur le pavé de Paris depuis douze ans , ils forceqt Içs relations d'hommes et

SOO SOUVENIRS

de joarnaux elne sont pas iocapâbles de faire insérer des bouts d'articles et de réclames quelque part. Mais leur yïe est pénible.

« Vous comprendrez, monsieur, pourquoi je n'accepte pas la ro^aur^ ou la présidence d'un tel groupe; tout homme qui vit entièrement de sa plume n*est pas un bohème. Ce mot si glorieux quand il s'applique à tous les poètes pauvres des siècles passés, ce mot de bohème, accepté et reçu dans la nouvelle langue, est forgé de paresse, d'ignorance et de mœurs douteuses. »

XXXIÏI

SllTIS DES PPiOPOS AMOUHELX.

Au mois d'août dernier Antoine me racontait ceci : « Tu sais que mon père perdit tout d'un coup sa fortune et m'annonça brusquement cette nouvelle qui allait changer complètement mon sort. J'avais jusque-là été habitué à vivre indépendant, dépensant huit à dix mille francs par an; ce fut pour moi un coup de marteau. Que faire dans Paris , moi, habitué à un certain luxe, aimant les arts , ne sachant me refuser aucun plaisir, adorant une femme de théâtre qui faisait semblant de m* aimer?... Je restai anéanti sur le moment, et, quand le courage me revint un peu, je pensai à mille réformes essentielles dans mon logement , dans ma toilette et dans ma table ; continuer de vivre comme par le passé était seulement possible pendant un ou

deux ans^ à 1 aide de mon crédit, mais c'était tomber dans la dette , un goulTre qu'on ne comble jamais. Je passai des journées à faire des calculs et des additions , car je voulais arriver à une vie honnôte avec douze cents francs par an. Un ami m'aida dans mes plans de réforme; c'était un charmant garçon qui avait passé par tous les degrés de la vie parisienne la plus pénible, et qui, à force de courage et de travail, s'était créé une existence honorable. 11 me donna tout d'abord le conseil de ne pas rester plus longtemps dans mon logement : « Rien ne t'attristera, me dit-il , comme ton riche mobilier, ion salon avec ses curiosités, ta chambre à coucher élégante. 11 faut couper dans le vif et avoir le courage de vendre tout. Laisse-moi faire. »' Combien je dois à cet ami qui se montra aussi cruel qu'un chirurgien sur le moment, mais qui me guérit ! Un malin, il arriva avec des marchands de meublés et traita sans pitié de tout le mobilier; il ne laissa pas un chiffon. Quand je réclamais pour mon lit, pour un tableau, pour un fauteuil, il me disait : « Mon cher, un homme ruiné, et qui veut refaire sa vie, ne doit pas songer au passé : que riiMi dans ton nouveau logement ne rappelle ton ancienne aisance , autrement lu lomberaii dans Tamertume, tu aurais des jours de regrets-: je veux que tu changes complètement de poau et que lu me promettes de penser à l'avenir, jamais au passé. Ton lit est trop beau pour ton nouveau logement , on s'enfonce<trop dans tes fauteuils, tout cela porte à la paresse et tu n'as plus le moyen d'être paresseux. Tu vas partir d'ici sans qu'on soupçonne ton changement de fortune, tu n'auras pas à rougir devant tes concierges. Le plus difficile est de rompre avec cette créature; mais tu dis qu'elle ne t'aime las. Sois homme huit jours , au bout de huit jours tu seras étonné combien la vie simple a de charmes. » Mon ami prêchait d'exemple; il n'était pas moraliste ennuyeux, au contraire : il avait passé par tous les orages de la vie pari^enne, et il

8tS SOUVENIRS

avait pu s'en retirer à temps en conservant une grande sim pUcilé dans les mœurs.

« Il me enduisit dans une maison de la rue Montmartre, dontl'entrée était propre et où il m'avait loué un appartement de cent francs par an. Je riais en chemin de cet appartement dont je me faisais une idée bizarre. Dire à un homme qui a eu dix mille livres de rente qu il va habiter un logement de cent francs par an, c*est se moquer de lui. Nous autres, tant que nous sommes riches, nous ne savons rien de la vraie vie. Nous connaissons le boulevaid des Italiens, le Café de Paris, l'Opéra, les Italiens, et tout ce qui se passe en dehors nous étonne. Mais mon ami était un comme une grisette; la nécessité lui avait fait connaître le Paris à bon marché dans sa jeunesse, et il se serait trouvé richissime av< c huit cents francs de rente. 11 est certainqu'il ne faut pas avoir de folles passions, cependant il en avait eu. « J'ai beaucoup aimé, me disait-il ; seulement, là où les autres dépensent de Targeut, je dépensais du temps, et on m'aimait plus pour le temps dépensé que si j'avais appc»rté des trésors. Il me conseillait do me promener le soir dans la rue Saint- Denis ou la rui^ Saint-Martin; c'était làseulement, à l'entendre, qu'il existait encore un peu d'amour. Une grisette qui travaille toute la semaine douze heures par jour, est heureuse d'aimer le dimanche; elle est trop occupée pour penser à mal, et, si elle trompe, elle trompe moins que les autres femmes.

« Mais j'avais renoncé aux femmes pour le moment, tel n'était pas mon but. Je rêvais une place de quinze cents francs, qui me permettrait de faire des é<'.onomies. A trente ans je devais recommencer une vie qu'il est si facile de mener à dix-huit ans. Cela m'eût rempli d'amertume si j'avais été seul, mais le dévouement de mon ami me fit passer par-dessus ma fortune perdue. Je fus tout surpris, en montant Tescalier de mon nouveau logement, de ne pas trouver

fatigants les six étages qui conduisaient à ma chambre* Tout vous frappe dans ces moments : la portière, à qui moo ami avait donné seulement trois francs de denier à Dieu» au lieu de me recevoir en homme pauvre, me salua poliment. C'était une femme d'une trentaine d'années, pale et souffrante, qui donnait à manger à un enfant de quatre ans* Au lieu de ces portiers insolents qui ne rêvent que de lever un tribut sur les locataires, je rencontrai une femme intéressante, dont la figure annonçait plus d'un chagrin.

« La mai^n était tenue avec une grande propreté, l'escalier frotté jusqu'à ma porte. En entrant, je fus plus charmé que si j'entrais dans un palais : on eût dit une petite chapelle, tant l'ameublement était doux et blanc. Les mars avaient été recrépis nouvellement à la chaux ; des rideaux blancs cachaient à moitié un lit de fer. D'autres rideaux blancs pendaient également à la fenêtre, qui laissait passer un jour gai et vif. Une petite cheminée en bois noir bidn verni faisait contrasta avec les murs blancs, et le seul mobilier était une table et deux chaises de bols blanc. Je ne pus retenir un cri d'admiration. « Oh I que c'est joli ! » dis-je à mon ami en lui pressant les mains.

« Trouver tout d'un coup dans Paris une chambre ainsi meublée, c'est un rêve charmant, c'est la cellule du moine sans le couvent, c'est la pureté à la place de la débauche, «c Comme on doit travailler paisiblement ici! pensai-je, et que l'homme va souvent chercher loin le bonheur! » Quelle délicatesse de la part de mon ami, qui avait trouvé le seul moyen de me rendre heureux 1 11 ne dit pas un mot et ouvrit la fenêtre. On voyait un bout de la butte Montmartre et trois petits arbres grêles qui ressemblaient à des balayettes; n'importe, c'était encore la campagne. Jamais je ne me suis senti plus heureux qu'en entrant dans cette chambre ; j'avais oublié la perte de ma fortune, je me sentais un homme plein de courage, de force et d'activité.

aeâ SOUVENIRS

J^anrais porté des paquets sar le dos dans Paris poar poa- Toîr me reposer le soir dans mon lit blanc. Il fiant avoir \éea dans le Inxe parisien, avoir été entouré des objets de maayais goût qne la mode impose, pour comprendre le charme de cette jolie chambre aux rideaux blancs. Rien n'aurait pu me remonter le moral à cette époque : mon ami était un bien grand médecin.

« Mon projet alors était de vivre de copies, car je ne voulais pas entrer dans une administration, je tenais à ma liberté, et une maison de commerce m'avait déjà fait quelques ouvertures pour mettre au net des livres de commerce dont les écritures étaient en retard de près d'un an. Avec mon éducation de collège, c'était ce que je pouvais faire de mieux. Mon ami, du reste, veillait sur moi ; au milieu de toutes mes connaissances, il était le seul à qui j'avais conflé la vérité de ma situation, ll^n'écouta, ne me fit pas grande morale, me montra ce qui restait à faire à un honnête homme, et je vous ai dit comment il s'était conduit. Ayant donc pris possession de mon logement, je consacrai le reste de la journée à faire différents achats: plumes, papier, encre et les cinquante petits objets dont on a besoin quand on emménage.

« Je passai la soirée à écrire à mon père une longue lettre, dans laquelle je lui annonçai ma nouvelle vie, mes plans de réforme et la voie sérieuse dans laquelle j'allais entrer. La vente de mon mobilier avait produit deux mille et quelques cents francs. J'envoyai milleirancs à mon père, et je vous jure que jamais je n'ai été aussi heureux de ma vie. Lorsque je vivais dans le luxe et le plaisir, il m'arrivait rarement de penser à mon père; si quelquefois son souvenir me traversait le cerveau, j'étais souvent trois mois sans lui écrire. En été, j'allais passer quinze jours auprès de lui, autant pour me délasser de la vie parisienne que pour le voir. Je ne pensai réellement à mon père que quand sa ruine en-

traîna la mieune, et je me chagrinai plus encore pour lai que poar moi. J'étais jeune, je pouvais recommencer ma vie; mais lui qui avait été habitué à vivre entouré d'ouvriers, c'était son plaisir; lui qui restait en provinct\ montrant sa naisère à tous, au lieu de la cacher comme je pouvais le faire à Paris !

« Cette longue lettre me prit trois heures, car je cherchai bans phrases à faire passer dans l'esprit de mon père la tranquillité que je trouvais en moi, et je me couchai pour la pr. mière fois, depuis ma jeunesse, l'esprit content. Vers les six heures du matin, je fus réveillé par un chant pur et jeune qui tenait autant de l'oiseau que de la jeune fille. Je crus d'abord que je rêvais et j'ouvris mes yeux tout grandi^. Le chant continuait avec un timbre si clair, que jamais je n'en avais entendu de pareil. Il faut se reporter à ses jours de jcrunesse pour retrouverune impression d'une telle fraîcheur: les cloches qui annoncent les œufs rouges et le jour de Pâques, les fanfares d'une musique de cavalerie qui arrive en province par un beau soleil, les carillons du jour de Tan , ees petits plaisirs qui paraissent si grands, ces premières sensations qui ne s'effacent jamais, me revinrent dans Tesprit et me rappelèrent mes dix premières années si heureuses. C'était une voix gaie et capricieuse, éclatante de jeunesse, qui descendait par ma cheminée. J'aurais habité un chenil avec plaisir à la condition d'entendre cette voix toute la journée. J'écoutai attentivement ce joli ramage, car on ne peut appeler une chanson des caprices sans paroles qui sortaient du gosier de la jeune fille. Elle était jeune et non mariée évidemment. Cette circonstance de la voix descendant parla cheminée me donna à penser qu'il y avait encore un étage au-dessus du mien.

« J'avais une voisine.

« La voisine ! n'est-ce pas ce qu'il y a de plus joli dans la « vie déjeune homme? c'est presque uue famille. Toute la

friichenr et la gaieté contenaes dans ce mot de f)oi8me échappent aax gens riches qui se saluent à peine en se rencontrant snr Tescalicr. Jamais je n^avais eu de voisine dans mes anciens logements, ou je ne les avais pas remarquées. Me levant à midi, et ne rentrant qu'à deux lieures du matin, je ne songeais guère à ceux qui demeuraient à côté de moi. il faut , pour comprendre une voisine , ne pas quitter sa chambre, être interrompu dans ses occupations par le bruit qu'elle fait à côté devons ou au-dessus de votre tète.

« Je me levai doucement et j'allai ouvrir ma porte afin de me rendre compte qu'il existait un septième étage; mais le bruit que je fis en faisant tourner la clef dans la serrure arrêta immédiatement la chanteuse , ce qui me causa un vif déplaisir. Je n'en remarquai pas moins un escalier de meunier ajouté après coup, dont les marches, presque perpendiculaires au sol , se perdaient dans l'ombre d'un corridor étroit et devaient mener à une mansarde. Ma voisine n'était pas riche bien certainement: à en juger par la modicité du prix de mon logement, le sien ne devait coûter qu'une soixantaine de francs par an. Je me représentai sa chambre en étudiant la mienne, dont les angles formaient déjà un certain coude vers le plafond et dont la continuation pro< mettait à l'étage supérieur une mansarde avec les caprices imposés par la toiture.

« J'étais déjà puni de ma curiosité, puisque le chant avait cessé, non pas que j'eusse eu l'intention de voir la figure de la chanteuse, et je me promis bien, si la chanson reprenait dans la journée, de retenir mon soufile,afin de ne pas efiaroocher ma voisine. Je me mis au travail, et j'oubliai, dans Tapplication de ma tenue do livres, la jeune fille. De la journée je n'entendis plus rieu et je me couchai avec un petit regret d'avoir ouvert ma porte le matin. Le lendemain, à six heures précises, au moment où le soleil s'avançait par ma fenêtre et formait un angle sur le mur, la j(^ voix re-

DPS FUNAMBULES. Wn

commença comme la veille, peut-être plus pnre encore qae la Teille. Il me semblait voir la folle gaieté d'un chien qui sait son maître à cheval et qai fait mille tours capricieux dans la campagne. Il n'entrait pas dans ces mélodies de souvenirs d'airs connus ni de ces grandes musiques préten* lieuses d'opéras; c'était avec ses tournures parisiennes quelque chose de naïf, comme les airs que sifQent les garçons de charrue. Le sentiment, la mélancolie n'avaient pas plus de part dans les roucoulades de la jeune fille que le rossignol n'en met dans son gosier ; c'étaient des sons francs, simples et gais comme une fleur. Le bonheur, la santé, le travail, la jeunesse, formaient la base de ces chansons.

« Combien je pensai à mon ami et combien je le remerciai de m'avoir trouvé celte chambre où je vivais si heureux et où j'étais réveillé par un si doux réveille-matin ! car jamais la voix ne manqua à six heures ; elle arrivait avec le soleil. « Ma voisine doit être bien jolie, pensais-je ; si elle était laide, on se serait moqué d'elle, on le lui aurait dit et il en resterait quelque tristesse dans son caractère ; ses chants s'en ressentiraient également. Quant à la jeunesse, elle a dix-sept ans, le timbre de sa voix l'indique assez. » Et je m'en faisais une image particulière dans laquelle je portais toute mon attention sur le cou. Combien devait être délicate et fine l'enveloppe de ce gosier par où le son sortait si pur et si frais! Je me figurais un cou un peu élancé, délicat, ni trop long ni trop court, qui portait une petite tète spirituelle, rieuse; des lèvres roses, une fossette au menton et deux autres aux joues, des cheveux pas trop noirs, châtains, les yeux un peu petits, mais pétillants de gaieté et de jeunesse. Les habits, je n'avais pas besoin de les voir pour être certain de leur coupe et de leur couleur : un petit bonnet à rubans, plutôt sur le derrière que sur le milieu de la tète; la robe en toile , à carreaux écossais; un! fichu de sole de brillantes couleurs , qui laisse voir la naissance du

ao8 souvENias

cou et la blancheur de la poitrine; les mains alertes avec l'index picoté par les aiguilles et offrant un endroit aussi dur qu'une râpe à sucre. L'ameublement n*aurait pas coûté cinq minutes d'enregistrement à un huissier : il devait se composer d'un pot de fleurs, d'un Ht de sangle, d'un grand balai, d'un petit plat de fer-blanc, d'une bouilloire, d'une marmite en terre et d'un saladier en osier.

« Jen'eus pas grand mérite à deviner la batterie de cuisine; le matin après la chanson qui durait jusqu'à huit heures, sur le petit palier en haut de l'échelle de meunier, je savais quand ma voisine allumait son réchaud, car il arrivai t jusqu'à ma porte des senteurs de légumes frais, quand elle levait le couvercle de la marmite; quelquefois c'était un grésillement de beurre frissonnant dans un plat de ferblanc suivi du petit coup sec que produisent deux œufs choqués l'un contre l'autre. J'étais arrivé à une grande finesse d'ouïe; caché derrière nia porte, j'entendais tout ce qui se passait au-dessus de moi, jusqu'au sifflement produit dans l'air par le saladier d'osier qu'on secoue. Ma voisine sautait plutôt qu'elle ne descendait les marches de l'escalier; elle faisait moins de bruit qu'un oiseau p?''^?.nt d'une branche à une autre.Lesmoindres événements prenaient d'énormes proportions dans ma vie tranquille. Je sus le jour où elle avait mis des souliers neufs, à un certain couinement qui est la chanson du cuir neuf.

« Un matin, je dis à la portière : « — Qui est-ce qui chante donc ainsi au-dessus de ma lete? — C'est une ouvrière, monsieur ; je lui dirai de se taire. » Je me sauvai, effrayé de cette réponse, en colère contre moi d'avoir cherché à pénétrer dans l'existence de ma voisine. « Elle va lui dire de ne plus chanter, pensais-je, mon plus grand bonheur, et c'est moi qui en serai la cause. » J'entendais le dialogue entre la joune fille et la portière : « Mademoiselle, le monsieur d'en dessous se plaint que vous l'empêchez de

dormir le matin, tâchez donc de chanter moins fort. » Peutêtre menaçait-on ma voisine du propriétaire, terrible titre qui en impose tant aux locataires des mansardes. Que va penser de moi cette jeune fille? elle me prendra pour un homme ennuyé, peut-être âgé, qui souffre deS plaisirs de la jeunesse et les regarde d'un œil chagrin. Je marchai dans Paris sans trop savoir où me portaient mes idées amères; je me trouvai dans la position d'un homme qui s*écrie l'éîé : « Quel diable de soleil! » et qui, à partir dp cette parole, ne voit plus revenir le soleil. L'ombre, et pis que l'ombre, des brouillards perpétuels remplissent son esprit. Qu'un mot est imprudent quand on ne songe pas vivement à le corriger par un autre mot ! Pourquoi n'avais-je pas dit à la pDrtit'^re : « Au contraire, madame, la gaieté de ma voisine me plaît beaucoup, et vous seriez bien aimable de le lui dire. »

« Je rt^broussai chemin pour aller porter cette réponse à la portière; mai.< je fus arrêté immédiatement par cette idée : on croira que c'est une déclaration indirecte à ma voisine, un moyen adroit d'entrer en connaissance, el je rougirai de par ' . s^ vouloir employer une honnête personne comme cetle portière à se charger d'un tel message. D'ailleurs, j'étais sorti depuis deux heures déjà; ma voisine était rentrée ou descendue, et sans doute elle avait reçu l'avertissement de ne plus chanter.

« Est ce que j'aimerais cette jeune fille que je n'ai jamais vue? Cette question me remua violemment. Il y avait si longtemps que je n'avais aimé purement; à peine, en fouillant dans mes souvenirs, apercevais jeunejeunefillequi faisait sa première communion en môme temps que moi et qui était restée depuis vingt ans dans ma t-te avec ses habits blancs et sa candeur de dix ans. J'avais souri une fois en la rt^gardant, et elle me rendit mon sourire; telle était la seule fraîcheur qui coulait el se perdait au milieu de mes impures

310 SOCVEliriRS

amours de vingt à trente ans. Les sept ou hait femmes c(ae j'ai aimées ne m'ont laissé qae des tristesses et des amertumes; il est vrai qae c'étaient des femmes artistes, des femmes de théâtre, et que l'art empoisonne ses prêtres. Qu'il doit être doux d*aimer une jeune fille naïve qui ne sait riea ni du théâtre ni du roman, qui a des impressions fraîches et naturelles au milieu de Paris ! Je n'avais pas besoin d'aller rue Saint-Denis, comme me l'avait recommandé mon ami, à la chasse à la^grisette ; j 'avais un trésor sous la main. . . Toutes ces réflexions dansaient dans ma tête et prolongèrent ma promenade que j'avais menée jusqu'à la place de la Bastille sans m'en apercevoir. En rentrant, je forçai le pas afin de ne pas connaître de la portière le résultat de ses paroles à ma voisine. Je passai une mauvaise nuit, agité et préoccupé, car, à six heures du matin, mon sort allait se décider. Si la jeune fille ne chantait pas, j'étais perdu. Quoique mon sommeil eût été un peu fiévreux, à cinq heures du matin j'étais réveiilé, jamais heure ne me parut si longue. Justement, le soleil ne se montra pas ce jour- là; de gros nuages tristes reflétaient la situation de mon esprit, et par extraordinaire la nature semblait complice de ma situation, ce qni me parut du plus mauvais augure.

« Tout d'un coup la voix éclata plus joyeuse que par le passé, les modulations étaent plus capricieuses, le son av.ait plus de force. Je sautai en bas de mon lit ; si la jeune fille avait été en face de moi, je me serais mis à ses genoux et je lui aurais dit : « Merci I » Que ces petits bonheurs sont grands, et combien ils paraîtront ridicules à beaucoup de gens ! Cet{e voix a cependant été le plus grand bonheur de ma vie, peut-être parce qu'il a été le plus pur. La voix chantait toujours, et j'y découvrais des sentiments inconnus ; peut-être y avait -il un peu d'ironie pour le monsieur du dessous. Par moments, je pensais que je poussais un peu loin mon analyse musicale ; je me forgeais sans doute des idées, car il était

DES FUNAMBULES. Ht

possible que la portière n'eût rien dit à la voisine. Et elle continuait à chanter comme par le passé, pour se distrairi», sans y apporler d'idées moqueuses. Lo p)«isir dont on M) croit privé pour toujours est si grand quand il revient^ qu'il double de puissance ; c'est ce qui fait que les amants aiment tant à se fâcher pour se raccommoder.

« Je devins sérieusement amoureux de ma voisine et j'attendais ses entrées et ses sorties avec impatience ; par un caprice singulier, je ne voulais pas la voir, trop heureux du portrait que je m'étais fait en moi. Elle est jeune, elle est jolie, elle est sage. C'était surtout sa sagesse qui m'étonnait : pas le plus petit amant 1 Car supposer un amant au dehors» c'était impossible ; elle sortait peu, sans dout'> pour reporter son ouvrage, et jamais je n'avâis entendu quatre pas dans l'escalier. Le plafond n'était pas assez épais pour que je n'entendisse pas un homme marcher dans sa chambre. Par la cheminée, j'entendais tout ce qui pouvait se dire dans la mansarde; j'étais tranquille de ce côté. Mais quelle singulière existence que celle de cette enfant seule^ vivapt tranquillement dans une petite chambre au septième étage et ne rentrant pas plus tard les dimanches que les jours ouvriers! Elle n'allait même pas au bal; c'était une orpheline. Qui donc avait pu l'élever dans des principes sages? Voilà pourtant le Paris qu'on appelle corrompu et où on rencontTw^ encore des grisettes vertueuses!

«Comment faire pour la voir, la rencontrer, lui parler? Je peux tenir ma porte entr'ouverte et attendre qu'elle descende; aussitôt je sors, je me trouve face à face avec elle sur le palier qui est si étroit, je lui dirai bonjour, entie voisins cela est permis. Je descends avec elle les escaliers; nécessairement dans la rue je vais de son côté; nous cau^ sons, je lui parle de sa jolie vi»ix et je demande la per* mission d'aller quelquefois lui rendre visite. Non, cela ne Tant rien, j'emploierai le moyen des allumettes, un moyeu

8ft SOUVENIRS

bien vieux» qui a toujours réussi el qui existera toujours quand un jeune homme demeure à côté d'une jeune fille. Rien n*est plus naturel au sixième étage : « Mademoiselle, auriez-vous la complaisance de me faire cadeau d'une allumette? — Certainement, monsieur. — Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, mademoiselle, mais nous demeurons si haut qu'il est dur de descendre s x étages pour acheter dfs allumettes. — Tout à votre service, monsieur. » Il faut être niais pour s'en aller aussitôt le cadeau de Tallumetie, on trouve le logement de sa voisine très-gai, l'air du premier étage en descendant du ciel est toujours si pur ! Si la voisine est couturière, il est rare qu'un garçon seul n'ait pas quelques petits points à raccommoder à'ia doublure de son Habit, un bouton à rattacher... Les paroles diplomatiques échangées, on fait des compliments; jamais une femme ne se blesse d'un compliment.

« Décidément, pensai- je, j'irai demander des allumettes.

« Tout d'un coup il s'éleva une voix en moi, qui n'était autre que ma conscience qui se réveillait. Elle avait Tair chagrin et bon qui lui est habituel, car je l'ai habituée à voir plus d'une méchante action ; elle en pleure silencieusement, mais le lendemain elle revient avec sa douceur et me tient rarement rancune du passé. Ma conscience me montra une jeune fille qui dormait tranquillement, les lèvres ontr'ouverles laissant passer un sourire, sa tête appuyée sur le bras; elle rêvait de fleurs, d'arbres, de fontaines. Le jour venait lentement d'abord avec son manteau grisperle couvert de rosée ; dans le lointain un trait aurore se dessinait à l'horizon, les oiseaux secouaient leurs ailes, se réveillaient et commençaient leurs chants du matin. La mansarde se teintait peu à peu des couleurs de l'horizon, la jo'.ie dormeuse faisait un léger mouvement dans son lit, ouvrait les yeux tout grands et se mettait immédiatement à chanter tout en faisant son petit ménage. « Voilà l'enfant,

me disait ma conscience, que ta veux connaître, aimer, séduire. Te sens-tu la vertu d'un attachement solennel ^our la vie? AI iPs monte à la mansarde. Mais ne serait-ce pas une fantaisie d'un moment, un caprice d'une minute? Reste chez toi, contente-toi de cette jolie voix qui te réveille tous les matins, et qui t*égaye Tesprit pour la journée. Séduire cette jeune fille, c'est lui faire perdre la voix*: elle ne chantera plus aussitôt qu'elle craindra de réveiller quelqu'un à côté d'elle; en connaissant l'amour, elle perdra la gaieté. Sois honnête envers cette jeune fille, et tu trouveras dans ses chansons matinales un charme d'autant plus grand que ta seras heureux de ta honne action. »

« Ma conscience parlait mieux que beaucoup de prédicateurs; elle ne parlait pas longtemps, mais ce qu'elle disait me touchait, car elle n'employait que des discours simples el sentis. Je poussai un soupir, et mes yeux tombèrent sur un gros paquet d'allumettes que j'avais acheté la veille. « Je n'ai pas besoin d'allumettes , » me dis-je. En ce moment j'entendis ma voisine qui fermait sa porte à clef. « Maintenant que me voilà fort, pensai -je, je peux bien la regarder. » El j'ouvris ma porte précipitamment, comptant que je me trouverais forcément en face d'elle; mais elle avait déjà franchi un étage, et je ne vis que sa robe qui flottait à travers les barres de l'escalier, une robe à pois bleus un peu foncés sur un fond clair! Je rentrai dans ma chambre avec cette jolie robe en tête. Quelquefois il passait devant ma fenêtre des petits morceaux d'étoffe de soie qui descendaient lentement en tournoyant et se dirigeaient vers le toit voisin suivant la direction du vent. Je restais souvent un quart d'heure à suivre dans l'air ces petits bouts de rubans que ma voisine jetait sans doute pour ne pas salir sa chambre, et je rêvais à mille incidents qui me la rappelaient sans cesse au souvenir. Cependant je passai huit bons.jours tranquille^ à partir de l'avertissement do ma conscience, et

3\k SOUVENIRS

il n'y avait qne les allamettes qui me troublaient chaque soirlorsque je les frottais contre le mur pour allumer ma bougie. « Si cependant, me disais -je, j*avais un jour réellement besoin d*allumettes, cela peut arriver, le paquet s'usera, je ne penserai pas à en acheter, est-ce que je n'aurai pas le droit d*en emprunter à ma voisine? »

« Et tout en disant cela je m'apercevais que je prenais deux allumettes au lieu d'une, que sans le moindre prétexte je tenais des allumettes à la main, enfin que je les prodiguais. A ce commerce, le paquet s'usa promptement, et un soir, je me trouvai sans moyen d*avoir de la clarté. Je cherchai inutilement longtemps sur ma table si je ne trouverais pas une allumette égarée, et sérieusement je me fâchai contre moi même. « Ah ! qu'il est ennuyeux de descendre six étages, m'écriai-je, luttant le plus que je pouvais. Ne pourrais-je pas entrer chez ma voisine poliment et lui demander ce petit service naturellement? Parce que tant de gens se ser-

vent de ce moyen , est-ce une raison pour que j'en abuse? Aussitôt que ma voisine m'aura donné quelques allumettes, jeja remercie et je descends; je ne lui dirai pas un mot de galanterie. »

« J'étais assis à moitié sur mon lit en raisonnant de la sorte, et la conscience vint à mon secours sans trop se montrer, car je me réveillai tout d'un coup habillé et étendu sur mon lit : il faisait une nuit obscure, on n'entendait plus dans la rue Montmartre qu'un cabriolet en retard qui roulait solitaire, sans craindre d'accrocher d'autres voitures. Il devait être une heure du matin.

« Je renonçai de moi-même au moyen des allumettes, ot je passai une quinzaine assez tranquille, me réveillant aux premiers accents de ma voisine; j'avais toujours son image devant les yeux, une image capricieuse que j'avais dessinée. « Si j'y pense encore un mois, me dis-je, c'est que je serai sérieusement amoureux, alors je ne connais plus de conscience.

et je me déclare. L'amour ne s'inquiète pas de Tavenir; il est pnr quand il est sincère. D'ailleurs ma voisine finira par rencontrer un bomme qui certainement ne me vaudra pas, qui n'aura pas de conscience... » Je pensai alors que j'avais un peu gratté du violon dans ma jeunesse , et comme mes soirées se passaient sans grande distraction , je résolus au premier jour d'acheter un violon. « Ma voisine sera bien étonnée, pensai- je, quand elle se mettra à roucouler le matin, d'entendre un violon lui répondre. Cela lui fera oublier les paroles de la portière. »

<Un jour, un 8 de juillet, je me le rappelle avec exactitude, car c'était le jour du terme, je sortis pour acheter un violon. J'entrai chez différents luthiers, mais on voulait me vendre trop cher ; alors je courus les marchands d'habits qui ont toujours un violon à côté d'un manteau et d'une clarinette; mais aux uns, il manquait des cordes, aux autres du son, à d'autres tout. Je finis par m'arranger avec un brocanteur d'un violon de sept francs, qui n'était pas d'une mauvaise forme, et dont la couleur me séduisit. Il avait du son pour plus de vingt francs, et je rentrai chez moi tout joyeux, riant en dedans de la surprise de ma voisine le lendemain matin.

« — Eh bien, monsieur, me dit la portière, la petite ne vous réveillera plus. »

« Je seutis un cours extraordinaire à mon eang, et je devais être très-pàle.

« —Qu'y a-t-il de nouveau? dis-je.

« — Mademoiselle s'est piquée de ce que je lui ai dit, rapport à ce que vous m'aviez dit, elle a donné congé.Yous pouvez dormir tranquille, elle a déménagé ce matin. »

Page 1