TÎT
LUPIYINS ST SYLVII.
A uue époque déj^ éloignée de ma vie d'étudiant ou d'à peu prto éiodiauti j'eulreyQig le protil d'une vieille servante, nom*méç Rog^liei que J9 demande la permiission de crayonner, J'ocoupaiB à cette époque, dans le p&té gavant des maisons noîF^ qui entourent la Sorbonne, une $orte de logement difficile à qualifier. Ce n'était pas un appartement, ni une chafn))re d'étudi^At, pi un grenier de po^te ; on aurait pu comparer eette pièee k un entre-pont de bateau à vapeur par sa longueur, ion étroîtesse, l'arrondissement deis angles du plafimd et les deui^ petites fenêtres qui donnaient de chaque eèté sur iem gouttières. Hélas I ees jolis logements de la jeunesse n'existent plus 1 Les étudiants et les poètes de l'avenir ne eonnattront pas ces bizarres chambres qui laissmi plus de souvenirs que la façade du Louvre. Nous sommes dans une période d'alignement et de régularité, qui, je le crains, déteindra sur les habitudes de la jeunesse.
Aurdessus d« mon entrenpont , les intervalles de cette
singulière constraction avaient laissé place à un endroit assez noir, bon à servir de débarras pour les malles, et auquel on arrivait extérieurement par une petite échelle de meunier donnant sur le palier. C'était un lieu de div^tissèment pour les rats et les souris, à en juger par les fêtes nocturnes qui s'y donnaient, et dont le bruit venait jusqu'à lentre-pont. Le plafond étant très-mince et construit en croisement de lattes recouvertes de plâtre, j'entendais chaque nuit les courses au clocher ;de mes voisins du dessus, leurs luttes, leurs grignottements et leurs repas splendides. Qui leur procurait ces grosses nourritures? C'est ce que je n'ai jamais pu deviner. Un peintre logeait sur le carré en face de moi, et dans son atelier on entendais plus d'éclats de rire que de bruits de fourchette. Au second demeurait une blanchisseuse, vis-à-vis un petit tailleur, et au premier un relieur, toutes sortes d'industriels dont les bénéfices n'étaient pas considérables, à en juger par leur logement. Enfin, de quelque c6té que vint leur butin, les rats vivaient mieux que tous les locataires.
Ce fut peut-être un peu de jalousie qui m'amena à leur donner congé, car Rosalie vint un jour prendre leur place. Mon voisin le peintr^avait eu la singulière idée de posséder une servante, et, comme il ne se sentait pas assez riche pour subvenir à ses besoins, il me mettait de moitié dans la possession de Rosalie, pourvu que je la logeasse. Il me fit entrevoir les bénéfices d'une vie régulière, la considération dont nous jouirions dans le quartier en associant Rosalie à notre destinée, et mille raisons qui me décidèrent d'autant plus vite que le logement était tout trouvé, et qu'en en prenant possession, Rosalie me rendait déjà le service de
LBS SBNSàTIONS OB JOSQCIN. 9
me débarrasser des courses furibondes des grignolteurs nocturnes. J'acceptai, et Rosalie fut installée pompeusement dans son appartemefUy dont elle trouva d'abord Tescalier un peu roide ; mais ce n'était pas une femme à s'effrayer de si peu. On s'étonnera peut-être de ce qu'une servante consentit à entrer en maison chez des gens aussi mal logés que le peintre et moi. 11 est bon de dire que Rosalie n'était pas une servante ordinaire; elle savait Caire beaucoup de choses, excepté celles que font les autres servantes. D'abord elle causait beaucoup, et en cela elle se rapprochait du penchant propre à sa race; elle s'intéressait extraordi-* nairement aux dessins du peintre et fouillait sans cesse dans ses cartons. Chez moi elle lisait les livres, et je regrette encore les temps où elle arrivait chaque matin pour faire le ménage, s'asseyant dans un vieux fauteuil en tapisserie, nettoyant ses grandes lunettes, les 'assujettissant avec lenteur sur son nez, et finalement Élisant la lecture quotidienne pendant que mes habits attendaient un coup de brosse.
J'en pris mon parti. Rosalie m'amusait, car elle avait un talent remarquable ; elle possédait la science du grand Eteila et tirait admirablement les cartes. Or, comme mon avenir à cette époque étaitinéclairci, chaque matin, après sa lecture du journal, Rosalie metirait les cartes. Chez moi, elle remplissait donc les fonctions de dame de compagnie, de lectrice < et' de cartomancienne. Je ne sais ce qu'elle faisait chez le peintre : h force de soins et de conseils, il était parvenu, si je * m'en souviens bien, à dresc3r Rosalie à faire cuire des œufs sur le plat ; mais la cuisine ne fut jamais son celé brillant. Quand l'argent se faisait rare dans l'entre-pont, et que, couché, j'appelais des rentrées imprévues, Rosalie ne manquait
10 LES SIHSATlOïrS M lOSQUlK.
pas de me consoler en me bisant entrermr k l'hMÎzon nn ctftain AofUNM iergmU qui réjenissftit mon eœnr. Si de certaines lettres chai^iées n^anÎTaient pas à l'heure de la poste, fftjot à sa seconde Tue, Rosalie signalait snr des rootesT lointaines nn porteur de bannes n&nvetleSy et je me frottais les mains en Fattendant.
Avec Rosalie, le réreil était tonjoors gai ; elle ne me lais* sait pas le temps de penser aox choses tristes. Elle me racontait tont ce qn*avait bit la veille mon ami le peintre, qni, pins paresseux que moi, n'ouvrait sa porte qu'à midi. Je connaissais tous les intérieurs de la maison comme si j'en avais été Thôte. Rosalie servait de Moniteur officiel aux difierentes actions de la blanchisseuse, du petit tailleur et du relieur. Comme nous la nourrissions d'une manière un peu Spartiate, Rosalie, l'après-midi, s'en allait rAder chez les grisettes des alentours, auxquelles elle tirait les cartes. A ce métier, sans doute, elle n'amassa pas de rentes, mais elle pouvait vivre plus largement que ses maîtres.
Si Rosalie n'eût pas commis quelques fautes graves, difficiles à mettre sur le compte de la naïveté, peut-être serait-elle encore avec moi. Pour commencer, il est bon de dire que l'entre-pont commençait k me sembler étroit, et que j'avais résolu de trouver un vaisseau plus splendide. Après de nombreuses recherches, je fus séduit par un septième étage pas trop élevé qui donnait sur un jardin. L'air n'y manquait ni le jour, et, suprême avantage I par une fenêtre, je voyais l'heure au clocher de Saint-Étienne-du- Mont, aussi bien qu*à une pendule sur ma cheminée. En jetant un coup d'œil dans le jardin, j'aperçus une jeune fille qui se promenait en lisant, et qui, au bruit de la fe-
LIS 6BN8AT10NS BS JOSQUIN» 41
BétFe, jeta an regard en Tair. La jeune iille, quoique irfefik éloignée, me parut charmante, et immédiatement je devins ameureinc du logement. Une espèce de cuisine était attenante à la grande pièce, dent Talcève était flanquée de deux cabinets. Dans cette cuisine, j'installerai Rosalie. Les portes de l'alcAve fermées, la pièce pouvait passer pour un salon, dont Thorloge de Saint-Ëtienne-du-Mont devait nécessairement faire le plus bel ornement.
Le logement ne coûtait que âOO fr. de location par an, ce qui était peutr^re lourd pour mon budget d'alors ; mais la vue du jardin et la vue de la jeune fille, voilà ce qui me séduisait. Je rentrai, plein de projets, pour envoyer Rosalie donner un dernier coup d'oeil à l'appartement, dans la crainte que mon enthousiasme ne m'eût fait passer sur certains dé^ fauts peu apparents au premier coup d'œil. Vis-k-vis de Rosalie je démontrai la commodité de cette magnifique horloge, qui ne nous coûterait jamais de réparations ; j'insistai sur l'avantage d'avoir sans cesse l'heure sous les yeux ; je parlai aussi des arbres, du bon air, sans dire un mot de la jeune fille, car j'avais remarqué que notre servante n'aimait pas que la femme se glissât dans son ménage, et elle ne manquait pas d'accabler le peintre de reproches quand il s'agissait de quelque amourette. Rosalie alla donner son coup d'œil au logement ; elle revint en disant que cela ne me convenait pas. Comme je me récriai, elle ajouta que le concierge n'était pas bien disposé en ma faveur. — C'est impossible! dis-je. — Pourquoi demande-t-il un terme d'avance ?
Pourquoi le concierge demandait un terme d'avance, c'est ce que je ne connus que plus tard par mon ami le peintre,
M LBS SBNSATIONS J>E JOSQUIN*
quand ii m'exposa une longue liste de griefe contre notre servante. Rosalie avait vu le log^nent et s'était écriée : — Oh I c'est tn^ beau pour monsieur I c'est trop cher pour monsieur I monsieur ne payera jamais I
Devant cette affirmation donnée par la propre servante d'un locataire futur, le concierge avait frissonné de la menace de non-payement, et ce fut ainsi qu'il exigea ce dur terme d'avance, désir impossible à satisfaire. Je n'ai jamais compris, plus tard, pourquoi Rosalie m'avait posé en si mauvais débiteur, et je ne me le suis expliqué que par l'amour de son trou, le nid à rats, auquel elle tenait sans doute ; ou bien la question d'argent , qui roulait perpétuellement à l'horizon chaque matin entre nous, et qui ne se réalisait que rarement,' lui donnait-elle une piètre idée de mon industrie.
Je restai donc dans l'entre-pont par la faute de Rosalie, et je m'en consolai grâce aux gouttières sur lesquelles donnaient mes fenêtres, et qui nous servirent désormais de Petite-Provence au peintre et à moi. Le peintre avait suspendu entre deux cheminées une sorte de hamac, dans lequel on passait les plus gaies journées du monde. Le troisième étage de la maison d'à côté était occupé par un atelier de brocheuses. Un délicieux far niente dans le hamac, joint à la vue des brocheuses, la jeunesse n'en demande pas plus. De leur côté les brocheuses n'avaient pas vu sans une certaine jjoie la distraction que devait leur apporter l'installation de ce hamac suspendu entre deux cheminées. Nous entendions leurs éclats de rire, nous voyions leurs gestes qui nous désignaient ; dès lors un nouveau soleil brilla dans Tentre-pont: il n'y a rien de plus puissant que le voisinage de jolies filles pour faire oublier la pauvreté. Si Ci beaux
LS3 SBNSATIONS PB JOSQUIM. 13
lableaux se dessinaieiit dans Tesprit du peintre, pour moi c'étaient de beaux poëmes.
Noos donnions la comédie aux brocheuses, et elles ne se montraient pas trop farouches aux agaceries des comédiens. Si elles étaient payées à la journée, la maîtresse dut perdre à ce spectacle, car les coutemix de bois s'arrêtaient quand la représentation commençait dans les gouttières. Mon ami le peintre y avait transporté un vieux mannequin habillé en gendarme, qu'on rossait à tour de bras, k coups de bâton, qu'on roulait par terre, qu'on condamnait à la potence, qu'on suspendait par une cprde jusque sous les fenêtres des brocheuses, et cette pantomime obtenait à chaque fois un grand succès.
Entre les trois ou quatre ouvrières nos voisines, j'en distinguai une jeune, brune, aux jolies couleurs, qui ne regardait qu*en rougissant et qui baissait aussitôt la tête sur son ouvrage quand elle voyait les regards arrêtés sur elle. Les autres n'avaient pas précisément la timidité en partage : c'étaient celles-là que préférait le peintre. Moi je me sentais attiré vers la timide, peut-être par analogie; car, quand elle levait ses jolis yeux, c'était à mon tour de rougir et de me retirer en arrière. Ce manège dura près d'un mois. J'aurais bien voulu voir de près la jolie brocheuse, lui parler, mais je n'osai. Ma première audace fut de me rendre compte de la fin de la journée des ouvrières et de la porte par laquelle elles sortaient. Quand elles m'aperçurent, trois d entre elles se mirent à rire à gorge déployée; la plus jeune baissa la tête. Je fus étourdi sur le moment, et en sortant de cet étourdiss^nent la rue était vide. Les brocbeuses^avaient continué leur chemin d'un pas alerte.
44 LIA SBNSATIONS Dl lOS^CIlf.
La oomédid n'ea eontinuft pa« nioiii0 la lendemam, avee des variantes qui obtinrent le plus grand sneeès. Sens les gouttitees dmneQrait an viemi maniaque eomme il en existe beaaoonp dans le quartier latin. C'était un de ees fons qui suîyent en même temps les odi»rs du Collège de France, ceux de la ScHrbenne, ceux du Jardin-des-Plantes, sans eompter les leçons de Técole de Droit et de l'école de Médecine. Le bonhomme rentrait avec d*^ormes dossiers de notes, et il lui restait à peine de rares quarts d'heure pour mettre en ordre les leçons d'histoire naturelle, de chimie, d'histoire, de physique, de droit civil, de physiologie, de géométrie, de théologie, toutes les sciences du monde, qui se débattaient. Dieu sait comme, dans son cerveau étroit. Une aprèsmidi que mon savantasse suait sur ses notes, il aperçoit avec terreur deux énormes bottes à Técuyère qui descendit le long de sa fenêtre en s'agitant comme celles d'un pendu. Le savant crie au secours ; les brocheuses, qui d*en face se rendaient compte de son effroi, poussent de tels éclats de rire que leur maîtresse accourt; tous les voisins se mettent aux fenêtres ; la maison est en révolution sans que nous puissions comprendre l'effet singulier produit par le mannequin. Cependant, sur la plainte du maniaque, notre concierge nous invita de la part du propriétaire k cesser nos représentations, et le mannequin rentra dans l'atelier; mais nous étions libres de lésai^der dans nos gouttières, et les brocheuses nous encourageaient à tenter de nouveau exercices. 11 faut si peu de chose pour amuser les grisettes pendant leur journée que nous devions passer pour les hommes les plus spirituels de Paris. C'étaient un jour des exercices à la sarbacane contre les malheureux oiseaux perchés sur les
LIS 81NSATI0NS DS JOSQUIM. 45
toÊê, mi ftilre joar des ballM de gavoii, on autre jour un ceif^voliint Avee des dtssiui fantastiques sur le ventre.
ka mtlien de tous ces diyertissements, elle et moi avions perdu un peu de notre timidité; quand elle n'osait pas r^ ^uder, ses eompagnes la poussaient du coude, et nous devinions taxi gestes leur langage : i Tiens, regarde ce que ces Emis viennent d'inventer, i J'arrivais ainsi à une sorte d*iniimité fort éloignée ; nous nous disions bonjour par si-* gne, ainsi qu'adieu, et, aux gestes plus prononcés do lundi, on voyait bien que la séparation du dimanche avait été sentie de cAté et d*autre. Les jours de pluie amenaient également une séparation forcée, et je me demandais s^il n'y avait pas moyen, le soir, de remédier à ces séparations. Le moyen était simple : il ne s'agissait que d'attendre la jeune fille à la p<urte, de lier plus ample connaissance avec elle, et de demander la faveur d'être reçu cbez elle. Pour les plans, je n'étais jamais embarrassé ; mais l'exécution I Cependant je tentai un soir une nouvelle embuscade, et, caché derrière le cheval de renfort qui attend l'omnibus pour les hauteurs du Panthéon, j'attendis la sortie des brocheuses. Comme de coutume elles s'^ allaient toutes quatre ensemble, et je les suivis de loin, sans que personne m eût aperçu. Deux d'on^ tre elles se séparèrent au carrefour de la rue de la Harpe et de la rue de l'École-de-Médecine ; celle que je poursuivais continua son chemin jusqu'à la rue du Paon, où elle entra dms une maison de modeste apparence, après avoir causé quelques minutes avec sa camarade.
Bile demeurait rue du Paon, dans un des plus jolis quartiers de Paris. J'entends joli à mon point de vue, qu'il me ftiut expliqueik La rqe du Paon, k partir de la ruede Vtitol^
16 LBS SBNSATiONS DE JOSQUIN.
de-Médecine jusqu'à la rue Hautefeuille, vase perdant dans un centre de maisons toutes particulières qui s'arrêtent à la place Saint-André-des-Arts. C'est un coin tranquille du Paris bruyant ; beabcoup de jardins ont été conservés par là dans cette epèce d*llot, où demeurent spécialement marchands de papiers, libraires, brocheurs, imprimeurs et fabricants d'imagerie. Les corporations, qui jadis se groupaient dans le même quartier, ont laissé par là une sorte d'échantillon du Paris bourgeois et provincial. Les constructions n'ont guère varié depuis deux siècles ; des maisons à petites tourelles flanquent encore quelques coins de rue. Il n'y a rien d'analogue sur la rive droite de la Seine.
J'aimais et j'aime encore ce quartier, peut-être à cause de la jolie brocheuse; mais, quand j'eus longtemps considéré la maison où elle venait d'entrer, je ne fus guère plus avancé. Après différents détours qui me ramenaient sans cesse à cette porte, je pris le parti d'y revenir le lendemain de bonne heure, car les brocheuses arrivaient, l'été, à sept heures à l'atelier. Ce qui étonna vivement Rosalie de ne pas me trouver au lit à cette heure; mais elle devait passer par d'autres étonnements. Pendant quinze jours, j'allai chercher le matin et reconduire le soir la petite ouvrière, sans qu'elle s'en doutât. Je l'attendais à l'angle d'une rue, et, quand par hasard elle tournait la tète, je frémissais. Les gens expèiitifs en Istmour ne peuvent comprendre leB vives émotions d'un homme timide, en qui il se passe des petits drames inconnus, d'une délicatesse émouvante. Je n'étais pas malheureux, mais je n'étais pas complètement heureux, et je confiai mes tourments au peintre, qui se. moqua de moi et jura que dès le même soir il fallait que j'offrisse mon bjras .à
la petite ouvrière. Mon coror, suivanl loi, devait suivre mon bras. Ce plan m'effraya, et je suppliai mon ami de me laisser continuer tranquillement mon petit chemin.
— Alors, pourquoi te plains-tu? dit-il.
Et il avait raison.
— Viens dans la gouttière, ajoutar-t-il ; tu verras qu'on n'attend que ta déclaration.
Connaissant son audace en de pareilles matières, je ne voulus pas raccompagner, eSrayé de la rapidité qu'il entendait donner à ces conférences.
— Après la spirituelle invention du gendarme, dit-il, s'il y avait cinquante ouvrières, elles se disputeraient toutes les cinquante le droit d'être courtisées par nous. Nous sommes bien vus ; tu n'as qu'à te présenter. Ce soir tu les attends ; tu leur dis : Bonjour, mesdemoiselles, et tu prends le bras de ton adorée. Yeux-tu que je te présente? Je parlerai d'abord si tu crsûns la première rencontre.
— Non, non, lui dis^e.
— Alors tu ne veux pas lui faire la cour ; tu ne Taimes donc pas?
— Pas beaucoup ; c'était une idée qui me passait.
— Si ce n'est qu'une idée. . .
— Tout bien résolu, dis-je, je ne veux pas perdre mon temps avec cette petit^.
— Tu as raison, dit le peintre.
— Pourquoi ai-je raison ?
—Parce que tu t'attacherais trop sérieusement, et que ce sont ensuite des chaînes qu'on ne brise pas facilement.
— Eh bien I j'en resterai là. 11 faut que je travaille, et, si
tB L18 SIVaATlONS Dl JOSQUIV.
j« émvtmê aiwmrtu réellameftt, }« saûi cpie je ne fentii -^ M<H $\m j'ai )^ traviUler, dit le peinirQ ; }d ne 9m
pas amoureux, et cependant je flâne toute la journée.
— Yoilk assez d^ umç» qm mm ûim&m; tn^aillons,
dis-je résolument.
~ Oui, travaiUona, répendit mon ami,
— £h bien I il est deux heurw ; Yft è ton ataUer, j'irai te cherdier h cinq beores pour dîner.
— 9on I dit le peintre plein dç courage, en s'en allant. A peine était-il parti, que je retirai la clef de ma serrure
et que je grimpai dann ma gouttière , où , caché derrière la cheminée, Je pu$ regarder k loisir le joli profil de la brocheuse, qui pliait seg feuilles de^papier on jetant, de quart d'heure en quart d'heure, un jregard du e^té de mon toit, inquiète d^ ne paa voir Im comédieni par ee beau ioleil. h passai là de^ henrei» ^barioantes (saïui m« dont^ du temps qui s'écQuIait, et j y serais resté jusqu'à la nuit si un bruit infernal qui se faisait à ma portû ne m'eût fait deg^pdre. U frémis en intendant la voix de mon ami qui m'appelait de façon à troubler toute la maison, en battant des roulemiailts prolongés sur ma porte. }& n'avais rien fait , et je ne savais comment expliquer remploi de mon après-midi.
Pour me donner une contenance, je m^ frottai les yeux et j'ouvris d'un air ahuri.
— C*est ainsi que tu viens me prendre peur dtner ! dit le peintre, 8ais4u quelle heure il est t
— Non.
-n^. Sept heures... EKaMel quand tu pieehes, tu i^oehes
LIS ilNSATIOlfS BB lOSQUIM. 4f
t^M... QaVeisInee qvê tu m fait éê hm pendant «m eliiq
heures ?
-^ Je t'aveoerai ^pe J*ai demii.
--^ Mai ausai, lit le peintre.
Voilà cemment je trompai mon ami, mécentent ce* pendanf de ne peuvour attendre le même Mîr la bnn cheuse. •
Âpres un court repas, «isBi modeste ijpie court, nous projetâmes d'aller foire un tour de promenade dans le jardin du Luxembourg. C'a toujours été le jardin des {Ailosophes, des amoureux et des peintres. Toute la jeunesse de France a aimé sous les ombrages des marronniers et y a foit les plus beaux projets du moi^de. Mon ami le peintre dessinait sur le sable avec sa canne les futurs tableaux si fociles à raconter, si difficiles k exécuter. Je l'écoutais k moitié, gardant mon attention, pour les couples d'étudiant^ et de grisettes qui s'en allaient joyeusement dans la direction de l'Observatoire. Je pensais k la petite brocheuse et je me disais eomtaîNL je serais heureux de pouvoir la promener ainsi à mon bras. Tout à coup mon ami :
— Voilà nos voisines J s'écria-t-il.
Je sens un trouble inexprimable. C'était vrai.
—Quel singulier animal premènent-<ellesf dit'le peintre en s'élançant de leur côté.
Je le suis à quelques pas, au comble de l'émotion. 11 venait de s'emparer d'un petit chat, âgé d'un mois tout au plus, à qui les brocheuses venaient faire respirer l'air.
— Enfin, mesdemoiselles/ on vous voit de près, et je ne me trempais pas quand je répétais chaque jour à Josquin que vous é^iei tràs^jolies. Vous venea vous promener avec
iO LIS SBMSATIONS DB JOSQUIM.
Yotre chat; e'est nue drNe d'idée. EsKe que les gardienâ ne TOUS ont rien dit?
Voilà le peintre parti , riant, diantant, embrassant le chat, causant toujours, et me laissant fort empêché de ma pcfsonne. Les deux brodieoses répondaient à peine, souriaient de temps en temps, et paraissaient intimiSées des libertés de mon compagnon.
— Vous n'allez pas an bal? leor dit-0.
— Non, monsieur, nous rentrons tont de suite.
— Comment I vous n'allez pas au bal ?
— Jamais, monsieur.
— Ainsi TOUS ne connaissez pas la Chartreuse? C'était alors un bal fort à la mode parmi les étudiants.
— Non, monsieur.
— Ni la Chaumière?
— Non plus.
— C'est incroyable I A. quoi pensez-vous?
— Nous nous couchons de bonne heure.
— Mais si je vous priais de venir fiiire un tour à la Chartreuse?
— Merci, monsieur.
— Merci oui?
•— Non, vraiment, monsieur.
— Rien qu'entrer et sortir ?
— Non, monsieur.
— Pour entendre la musique ?
— Merci, monsieur.
— Allons, Josquin, prends le bras de mademoiselle, dit mon ami en s'emparant sans façon du bras de sa camarade.
Mais la brocheuse résista et finit par dégager .son bras ;
LES SSNSATIOKâ DE iOSQtlN. il
car, de mon cAté , je n'avais pas obéi à l'invitation du peintre.
— Nons sommes à la grille du Luxembourg, il n'y a plus qa un pas, disait mon compagnon.
— C'est impossible, monsieur.
— Eh bien ! dit-il, si vous ne voulez pas venir avec moi, vous viendrez bien avec votre chat.
Et d'un bond, tenant toujours le petit chat dans ses bras, il traversa la chaussée et s'élan^ dans le bal.
— Ohl... s'écrièrent les brocheuses terrifiées par cet excès d'audace.
En même temps elles jetaient un regard suppliant vers moi.
— Venez , mesdemoiselles, leur dis-je; né craignez rien pour le petit chat : mon ami n'est pas méchant.
— Non, dirent-elles en regardant les toilettes splendides de quelques lorettes qui descendaient de leur coupé.
Je compris la coquetterie qui les empêchait d'entrer au bal.
— Eh bieni je vais courir après mon ami, et je vous jure que je vous rapporterai votre chat.
-— N'est-ce pas, monsieur? s'écria la petite brocheuse, qui avait presque envie de pleurer.
Je n'eus pas (b peine à rejoindre mon ami ; mais il se montra inexorable malgré toute mon éloquence : il consentait à rendre le chat k la condition que nos voisines viendraient le reprendre elles-mêmes. Je remohtai au contrêle et je leur fis part de l'insistance du peintre, tout en les priant de ne pas me regarder comme son complice. Pendant mon ambassade il était entré beaucoup de monde au bal,
38 tBa sfiNsAtioMB Dfi losQuifr.
du monde de tontes couleurs» des étudiaats habillés eomme des membres du Jockey-Club, et d'autres, plus nombreiftt » k la mede de la rue de la Harpe. Si quelques voitureë attendaient à la porte les lorettes aristocratiques » comliien de petits bonnets venus k pied I Ce spectacle airait Mk» doute ehassé la coquetterie des brocheuses, éaf, après s*étre fait un peu prier, elles se décidèrent k m'ac4om|NigMr dans cette Chartreuse redoutable^ dCMit la réputation était aussi mauvaise que répandue. Le peintre se môntitt génèrent, offrit aun gfisettes de la bière et des croquets dans an petit bosquet, rendit Totage et tâcha de faire oublier^ |iar n»ille galanteries^ son coup de main audacieuxi Après quoi les brocheuses s'en retournèrent seules, sans trop de courroux.
Dans la soirée :— Sais^tu qu'elle est disnrmante? me dit mon ami.
-Qui?
— Ludivine, quoiqu'elle ait un singulier ttom.
— Oui, un nom étrange, repris-je un peu jaloux.
-^ On ne s'appelle pas Ludivine ; tout le monde doit rire à Paris quand elle le prononce ; je lui ferai changer de nom.
— Comment I m'écriair-je, inquiet de ces droits qu'il semblait déjà prendre.
— Puisque tu ne ymx pas lui faire U cour, je me présenterai... Elle me plait beaucoup. Est-ce que cela te tracasse ? me demanda-t-il .
— Non, répondis-je du bout des lèvres ; car je n'osais lutter avec un vainqueur si audacieux ; mais depuis cette courte entrevue mon unour avait jHris racuoe^ Ludivine élaift si jolie qu'elle fiûsait oublier l'étrangeté de son nom ;
LSft SttlSAtlOHS Ùt lOSQITIlt. ta
ell« ftYMt 1« droîl dé s'ftptleler LudÎYiàe^ et, quÉBd M la voyait, la mm se dannail plus à soiirifei
Nous quittâmes le bal bienlèt aprèi» et Je paatai «ne nuit des pl«s totirBuffttéed, pensant k elle et eraigoàDt les entreprises de mon ami. J'étais defettn jaloux poar la prenû^ fois et je eonifaîssaië d'affreux toârmenti.
Je Voyak ma aituation en Èmt : le peintre s'était déjà tellement mis en avant qne j'avais été remarqué k peine. L'andaea ne déplaît point aux femmes^ et la tyrannie ayec laquelle Ludivine s'était laissée entraîner an kal devait la prévenir en br^nr d6 mon rival. Encore si j'osais lutter fermement, peut-être toute espérance n'étaitr^le paa p^r^due ; mais ma tknidité redoublait en âtœ des assants de ibon ami, et je me disais que le résultai de la lutte ne pourrait pas tourner en ma faveur. Cependant, sur le matin, j'eus ridée de foiré servir Bosalie k mes projets, Je me levai au petit jour ; je courus au quai aux Fleurs k l'heure où les jardiniers déchargent leurs voitures, j'adietai nn bouquet, et je rentrai chez moi, plein d'espéranee, ^iffiMiner un petit billet par lequel je priais mademoiselle LtKËvine d'oublier la scène de la veille, rettlèrement dn chat, auquel j'avais été étranger, et je l'invitais k accepter eebonquet et k le porter sur elle en sigâe de pardon. Si tons ces désirs étaient remplis^ je me présentera» k elle k la sortie de l'a^* telier. À travers tout cela, je glissai quelques paroles d'ntt amour timide, et j'attendis Rosalie d'uii pied ferme^ a^ès avoir fait un certain sabbat dès six heures du natin k la porte de son trou; La vieille servante entra ehes md , un peu étonnée de ee remu&-ménage«
— Voici un^ tettre et un beuqnet, lui dii^jei vous $U^
2i LES SfiNSÀTIORS DE JOSQUIN.
porter eela rue da Paon, n» 8. Vous demanderez mademoi^ selle Ludivine au concierge, et vous ne pemettrez la lettre et le bouquet qu'à elle-même.
— Fallait-il me réveiller pour cela ! s'écria Rosalie.
— Partez vite, il n'est que temps.
La servante voulait entrer en de nombreuses explications.
— Nous causerons quand vous reviendrez, lui dis-je. Jamais Rosalie n'avait été commandée sur ce ton ; elle
tournait dans la chambre, poussant des si et des mais pour en savoir davantage.
— Partez vite, lui dis-je, partez. Dans cinq minutes vous en saurez davantage.
Au bout dWe mortelle d^ni-heure, Rosalie revint.
— Eh bien ? m'écriai-je.
— J'ai vu la petite demoiselle.
— Bon I Vous lui avez remis la lettre et le bouquet?
— Oui, monsieur.
— Qu'a-t-elledit?
— JElle a dit : € C'est bien. »
• — Pas autre chose?
— Non; elle a paru étonnée.
— Et puis?
— C'est tout. Elle est descendue avec moi et m'a accotn* pagnée jusqu'auprès déjà porte. Elle a dit qu'elle venait travailler.
— Avait-elle le bouquet ?
— Je ne sais pas.
— Comment ! vous ne savez pas ! rêpris-je, irrité.
— Dame I Monsieur m'avait recommandé de donner uH bouquet et une lettre; j'ai fait ma commission,
LIS glKSAflOlS 01 JOSOItlN. tS
«^ Yms n'mfeB pa» renairqué si ^le importait le bosquet f -^ Non, Mmsieiir.
— Votts Be Bafvez rimi foir«< ~ Bial dbMgé, mongieur.
— Tous n'êtes bonne qu'à lire les journant en k tirer les cartes.
— J'ai offert k la petite d<»neieelle de les Ini fiiire, maii file a dit qpa'elle n'ai^rait pas le teÉips^ qu'elle étkit en rt * tard, et que ce serait pour un autre jour.
l'aVais enrie de santer immédiatement Ains la gontUère, afin de m'astswer de la présanee de mon bonqnet ; mais nite pluie é'orage yenût de se déclare^ et la fenêtre des brocheuses était fermée. Je tremblais que le peintre M se levât et ne vonlût monter sur ce q«e nous appelions notre balcon , afin de conmteneér k faire sa eenr ; mais , ponr écarter mon rival, je dis k Rosalie que j'avais k sortir pour une afikite pressante qui me retiendrait tonte la jéurnée dehoi'S; etcpi'eiie en prévint le peintre quand il se réveil* lerait. Âpres quoi j'enlevai ma clef, et i*attendis, patiemment enfemé, que là pluie Yoùlùt bien faire ptace k des rayons de soleil plus propices k mes amours^ Le soleil fiit docile et ne turda pas. J'ailai k mon i^servatoire, d'où, armé d*ime lorgnette, je pus bientôt voir la fenêtre de mes voisines s'ouvrer, et, sur la table de travail, derant Lodivine , mon bouquet, qui me fit pousser un soupir de joie. Elle l'avait ac-^ cepté; eile paidonnait l'offense de la veille ; elle ne me repoussait pas I
Après r^odaèe en boiicfuet, k covrage me vint. Talonné par la crainte des entreprises du peintre, j'attendis )e soir )âi9Qriie de Lndivine. Elle éliit «ente ; }e la r«(ncv|itrai< Je
26 LES SENSATIONS DS JOSOUIfC.
ne sais trop ce que je lui dis, mais je conjagoai le v^rfie aimer autant de fois qu'un pensum , et je crus m*apercevoir que Ludivine ne me voyait pas d'un mauvais œil.
— Ah bah I s'écria mon ami quand , foisant le pied de grue dans la rue, il me rencontra donnant le bras à la brocheuse. Il n'en dit pas plus et se retira, plein de discrélimi, trouvant Therbe coupée soiis son pied.
— Pour un homme timide , me dit-il le soir, tu as été vite en besogne.
Le jour où Ludivine voulut bien accepter une p^île fête que je donnai en son honneur dans Tentrepont :
— C'est gentil ici, ditr-elle ; je ne Taivaûg pas cru.
— Pourquoi?
— Quand votre bonne m'd^ apporté le bouquet et la lettre, tu ne sais pas ce qu'elle m'a dit?
— Non.
— Elle a poussé un soupir et s'es^ écriée : Mil mademoiselle, si vous saviez comme monsieur est pauvre I
— Et cela ne t'a rien fait?
— Mais ta chambre est un palais k c6té de la mieue, et je n'aime pas les gens riches.
Cependant , le l^demain matin j'interpellai voimie&l Rosalie.
-— Qui est-ce qui vous a chargé de dire à Ludivine q«e j'étais pauvre?
La vieille servante, me voyant irrité, nesutquer^ondre.
— Pauvre, qu'en savez-vous?
«— Dame, dit-elle en tremblant, je croyais que monsieur n'était pas riche.
— N<«, je ne suis pas riche , mais cela ne vous regafde
pas. Si vous ii*êt€S pas contente de moi , vous pouvez vous en aller.
— Je sais très-contente de vous servir, monsieur.
— Et de ne rien fiiire , n'est-ce pas? Enfin , dans quel intérêt pariiez-vous ainsi à Ludivine ?
— Dans son intérêt, monsieur.
— Ainsi vous vouliez lui faire connattre ma position?
— Mon Dieu , monsieur, il y a des femmes qui aiment l'argent, les toilettes, les beaux Togements, et je savais que mcmsîeor ne voulait pas tromper une jeunesse.
— A l'avenir faites attention , Rosalie , k ne plus faire de commentaires sur mon compte.
— Monsieur a vu que cela a bien tourné.
En effet , Ludivine n'avait pas été séduite par des promesses dorées ; c'est ce qui sauve les amours de jeunesse et rend leur souvenir durable. Nul calcul de part et d'autre, UM est sacrifié au caprioe ; on s'aime, on se l'avoue jusqu'à ce qu'on ne s'aime plus et qu'on se quitte. L'imprévu est la base de ces amourettes pour lesquelles les gros serm«its sont lusses de c6té. Ludivine remplit l'entre-pont de gaieté pendant six mois ; elle n'était pas sans quelque teinture de bell^-lettres , grâce à son état de brocheuse. Quand l'ouvrage ne pressait pas , les ouvrières jetaient un coup d'crâl sur l'ouvrage qu'elles brochaient, et, s'il s'agissait d*un roman, chacune en lisait des feuilles, de telle sorte qu'à huit elles pouvaient se raconter l'ouvrage tout entier. Elles emportaient en secret chez elles quelques «feuillets qu'elles rapportaient le lendemain, et ces lectures diverses leur ouvraient l'intelligence. Ludivine n'avait qu'un défout» celui de ne pas être assez coquette; tout ce que je
i& LX@ S8DISATI0N6 DX lOftQUlir.
voulais , elle le voulait ; elle se pliait trop à mes capriceg : elle n'était pas assez femme. Après six mois, Vaavnigd manquant chez sa maîtresse, elle entra dans un atalier trèséloigné de là, et (ut obligée de quitter la rue du PaoA peur aller du côté de Montmartre.
Cette séparation amena un certain vide dans mon cceor. L'entre-pont me parut triste. J'aurais dû changer brusquement de logement ; mais Rosalie tenait à son trou, et la le- (cm qu elle m' avait donnée lors de nos projets de démena-* gement n'était pas oubliée. Je restai près de trois mais le cœur en jachère, mélancolique , sans pouvoir m'égajrer , et je résolus de faire un petit voyage , afin de st^seuer ee vague ennui. La veille de mon départ, je me priHnenais dans le Luxembourg , lorsque j'aperçus , assise au pied d'un arbre, une femme qui me frappa par l'accent étrange de sa beauté : une figure allongée très-régulière, de grancb yeux noirs, des cheveux épais et abondants , séparés par une raie sur le cAtè, qui, jointe à la ooulettr bisbrée de sa peau, lui donnaient quelque ressemblance avec certains portfoits espagnols. Entourée dans un griuid chàle imitant les dessins de l'Inde , elle était caressée par les ray(»is 4tt soleil sans paraître en être gênée. Sa chaise penchée cmilre l'arbre, cette femme représentait à la fois la langueur de VE^ . pagne et de l'Italie* Si cette raie sur le côté lui donnait quelque chose de provoquant » ses yeux noirs mtiaaeoliques, qui ne se levaient sur aucun des promeneuis , chassaient toute idée de coquetterie. Je l'étudiai attentivement comme si j'avais regardé un beau portrait du Titien ou de Vélasques^ et je fus frappé d'une certaine nonchalance pleine de fierté qiî n'appartenait âi tm an quartier latin.
DivefS promeneurs passèrent devant elle , la regardèrent ; elle ne semblait pas y faire attention.
Pour mes adieux au Luxembourg j'avais du bonheur. J'emportai en voyage une image singulière qui ne me quitta pas. Partout je me représentais cette femme qui me troublait par sa pose, sa beauté et sa raie de côté sur la tète. A quelle classe elle appartenait, il m'était impossible de le définir. Ge n'était ni une grande dame, ni une lorette, ni une bourgeoise. Jf*aurais donné tout au monde pour connaître son nom et sa position, car elle tenait autant du sang étranger que du français. Cet inconnu plein de charmes me donna à travailler et me fit revenir de voyage plus vite qu'à l'ordinaire. J avais soif de revoir le Luxembourg et la pépinière ou je l'avais vue, assise sous un massif de lilas embaumés ; mais j'eus beaa arpenter le jardin dans tous les sens, y passer des après-midi entières, l'étrangère ne reparaissait plus, car, je n'en pouvais douter, c'était une étrangère conduite par hasard dans le Luxembourg, et il fallait un second hasard bien propice pour ma la faire rencontrer.
Cependant j'ai une idée enracinée : c'est que la pensée {(Hiement appliquée à une chose ou à une personne ne se produit pas en vain. Quelques faits qui me sont arrivés m'ont encouragé dans cette voie, et quand, dans ma chambre, seul, je pensais à l'inconnue, et que je me tourmentais de ne pas la voir, je me disais : Tu n'y penses pas encore assez. Sou&e, mais penses-y.
Il y avait à cette époque une galerie de tableaux espagnols, au Louvre, et j'y découvris le portrait de mon inconnue. Le catalogue donnait ce portrait comme celui de la fille du GrecOy un maître dont les œuvres étranges m'attiraient, mais qui,
SO . LB8 SENSATIONS DB lOSQUIN.
dès lora, joua un grand r6ie dans ma vie, griee à Tétonnant portrait de femme qui, par suite des rév^utions, est perdu pour la France. Cette fille du Grec D&menieo TheotoêopuUj j'allais la voir tous les jours et je ne pouvais m'en lasser. On ne le regardait pas beaucoup, parce qu'il était dans ces galeries espagnoles contre lesquelles la sotte opinion publique se prononçait. Je n'en étais que plus seul dans la galerie, et je finissais par croire que le portrait m'appartenait. Suivant les variations du temps, le portrait changeait de physionomie, et, quand le soleil donnait dans cette grande salle déserte, la fille du Greco, habituell^nent froide et mélancolique, se laissait aller à une sorte de sourire qui n'existait que dans mon imagination. Un portrait n'est souvent beau qu'aux yeux de celui qui le regarde. J'ai vu des vieillards émus devant de très-médiocres peintures, dont le côté vivant n'existait que dans leur cerveau; mais la fille du Greco se transformait à mes yeux : les fourrures d'un ton plâtreux dans lesquelles elle s'enveloppait étaient remplacées par le châle indien de l'étrangère du Luxembourg, dont le souvenir ne me quittait pas.
Un amant aime qu'on admire sa maîtresse.
— Je gage, dis-je à mon ami le peintre pour exciter sa curiosité, que tu ne connais pas le plus beau portrait de femme du Louvre.
— LaJocondef .- — Non ; c'est dans la galerie espagnole.
— 11 n'y a, me dit-il, que des messieurs maigres et dédaigneux, avec de grandes moustaches en croc, et de petites infantes avec de gros chiens.
— Eh bien I je veux te le montrer.
rentralnai le peintre au Musée, devant le portrait.
—Regarde!
—Deviens-tu fou ou est-ce pour te moquer de moi?
— Ni l'un , ni l'autre ; c'est le plus beau portrait du monde! . .
Lk-dessus mon ami se mit à discuter la qualité du ton, la sonorité de la couleur/ et mille détails matériels de la peinture qui n'étaient pas ma préoccupation.
—Tu raisonnes comme un peintre, lui dis-je.
— Et toi comme un bourgeois.
—Je te parle de la physionomie.
— Ton Greco est un piètre coloriste.
— Qu'importe si cette tête de femme est belle?
— Viens dans la galerie italienne, dans la galerie flamande, et je te montrerai ce que j'appelle un beau portrait.
Mais comme Titien ni Rubens n'avaient peint l'inconnue du Luxembourg, je laissai le peintre parcourir les galeries, ne pouvant me détacher de la contemplation de la fille du Greco.
Presque tous les jours, en revenant du Musée, à travers le jardin du Luxembourg, j'allais m' asseoir sous les lilas, à l'endroit même où j'avais rencontré l'inconnue ; mais elle ne revenait pas. Allons, c'est un beau rêve qui a traversé ma vie, pensai-je un matin en renonçant sérieusement à mes fréquentations du Louvre. Pour chasser mes souvenirs, j'appelai l'image de Ludivine, la singularité de notre première rencontre, l'introduction de son petit chat au bal, et ces réflexions me conduisirent le même soir à ce bal, dont la musique joyeuse invitait les promeneurs à entrer. 11 y a dans la danse un charme tout particulier qui s'accroît pour
39 LIS SINSATIOlfg M lOSQUlN.
moi quand je me Umiye ea présenoe de danseurs jeunes. Si on peut ne pas être chocpié des écarts violents, des brusques mouvements et de la sauvagerie de la majorité , le plaisir est grand de renomitrer deux ou trois danseuses ou danseurs qui ont de Taccent, savent fiûre passer leur propre tempérament dans un quadrille, en ne se pliant pas aux pas convenus. Dans ce bal d'étudiants, toutes les folies étaient permises et laissaient plus de place qu'ailleurs à rindividualité. Du haut d'un petit sentier escarpé, bordé de haies vives, je regardais les danseurs, lorsqu'à deux pas de l'orchestre j'aperçus mon inconnue du Luxembourg; elle aussi observait, enveloppée dans son grand chàle, les cheveux disposés sur le c6té et le regard fièrement mélancolique. Je dus pousser un cri, et mon premier mouvement iiit de m'élancer vers elle ; mais je ne sais quoi me retint à cette même place, afin de l'observer plus attentivement sans être remarqué.
La contredanse terminée, l'orchestre fU entendre l'introduction d'une valse. Appuyée contre un des angles de l'orchestre, rinconnue devait appeler l'attention. En effet cinquante jeunes gens se présentèrent l'un après l'autre pour l'inviter à valser ; tour à tour vinrent s'offi-ir des étudiants élégants et des carabins sans gàie, des créoles, des artistes aux chapeaux ]K)intus, des Orientaux avec leur fez rouge; elle refusa tous les inviteurs par un signe de tête non équivoque qui ne laissait aucun espoir. Les uns passaient vite, les autres résistaient ; prières inutiles. Devant ceux qui voulaient entrer en conversation elle se reculait, détournait la tête, et le dédain poli qu elle montrait à tous ces danseurs faisait qu'ils se retiraient un peu étonnés, allant chercher
LBft SENSATIONS DE JOS^^fNT 38
forlime ailleiH'S. Les étudiaiits ne sont pas habitués aux grandes oftanières : les plus audacieux devenaient polis eu ]»arlaftt k rinconnue; devant elle ils subissaient une sorte de respect auquel ils ne sont pas faits, et, comme ils n'aiment pas à pwdre leur temps em belles manières, ils pré^ feraient choisir des danseuses plus faciles.
Ainsi oe n'était pas une femme ordinaire. Ses manières ne démentaient pas sa physionomie. Elle pouvait se trouver par hasard dans ce bal, comme elle s'était trouvée dans le Uixembourg. Si, au premier abord, j'avais été surpris de la rencontrer dans cet endroit un peu bruyant, maintenant je la revoyais, comme dans le passé, pleine d'une distinction particulière. Me perdant dans les groupes, je pus l'examiner à souhait. Elle ne venait pas au bal pour danser, et je formai le projet de l'accompagner à la sortie, — de loin comme toujours, — car ma maudite timidité n'était pas encore partie. A ia porte, un coup me fut porté des plus violents de ceux que j'aie ressentis de ma vie.
L'inconnue, toujours seule, qui n'avait parlé à personne dans le bal, s'en retournait au bras d'un jeune homme!
—Elle «st comme toutes les autres, me dîs-je. Et je jurai de ne plus revenir dans ce maudit endroit qui m'avait enlevé toutes mes illusions ; mais, le jeudi suivant, à, peine les portes ouvertes, j'entrai le premier, avec l'impérieux désir de la revoir encore une fois. Je voulais étudier la figure de l'homme qui la reconduisait, et je mettais ma rentrée au bal sur le cmnpte d'une simple curiosité. Une heure après j'aperçus l'inconnue, seule encore, comme précédemment, toujours dans la même toilette, avec le même regard un peu triste et sa belle chevelure sur le cété. Les danseurs se
34 i^vjii SKXSITIOXS DI JOSQUIK.
rqNTés^yèrail en fouie^. délie ks accndllit avec la même froideiir. J'aurais voidaeiiteiiutre sa toîx : si die eût parlé, je me serais glissé derrière elle, mais c'était d'an signe de tête seolement qu'elle remerciait les étudiants. Riches on pauvres, qu'ils fussent vernis ou n<m gantés, elle les renvoyait sans paraître les regarder ; car il est des femmes élégantes dans les bals publics qui, d'un coup d*œil, toisent des pieds à la télé ceux qui les invitent, n'accordant leur main qu'à ceux dont une mise irrq[>rochable amumce quelque fortune. L'inconnue n'avait pas de ces préférences ; elle refusait tout le monde.
— Monsieur veut-il un bouquet? me di^t la marchande en passant près de moi.
— Oui, lui dis-je spontanément. Voyez-vous là-bas, près de l'orchestre, cette femme> enveloppée dans son chàle. Portez-lui ce bouquet de ma part.
Je me cachai derrière un arbre, afin d'étudier la scène qui allait se passer.
— Si elle accepte le bouquet, me dis-je, j'irai me présenter à elle.
Plein d'émotions, je suivis des yeux la marchande, qui alla vers l'inconnue, lui parla et lui présenta les fleurs. Elle parut un peu surprise, sembla faire quelques questions à la marchande et finit par prendre le bouquet.
— Allons, me dis-je, j'ai le droit de me présenter. Et j'allai du cété de l'orchestre tourner autour de l'inconnue ; mais, ainsi qu'une pierre jetée dans Teau produit d'abord un cercle étroit, puis un autre plus large, et encore un autre qui va s'agrandissant, jusqu'à ce que l'eau reprenne son assiette, à chaque tour que je faisais je m'éloigoais, effirayé
LKâ MNSATlONd DÉ JOSQCtK. 35
de ma hardiesse. Une réflexion me vint qui me ramena à mon observatoire. Si le jenne homme qui avait reconduit l'inconnue au bal précédent, se présentait tout à coup, que dirais-je? Il était prudent d'attendre la fin du bal et d'étudier la conduite à tenir. Pendant le dernier galop furieux qui fut Tépilogue de la soirée, je perdis tout à coup de vue l'étrangère, et, malgré mes recherches, il me fut impossible de la découvrir entre les deux mille personnes qui s'en allèrent en se poussant.
— Ce sera pour le prochain lundi, pensais-je, heureux de ce que mon bouquet était accepté et bâtissant là-dessus les plus folles illusions.
Le lundi arriva sans trop se foire attendre, ainsi que Tinconnue, qui était toujours près de l'orchestre. Elle aime la musique, pensais-je, c'est ce qui l'amène au bal. Cette fois, j'étais bien décidé à l'aborder; mais je jugeai qu'un second bouquet me rendrait son accueil plus favorable, et j'envoyai de nouveau la marchande vers l'inconnue. Il me parut que l'entretien était plus long que le premier.
— Portez ce bouquet de ma part , avais-je dit , mais, au geste de l'étrangère, je compris qu'elle demandait de quelle part. La marchande se retourna , désigna le petit sentier d'où je dominais le bal , et je n'eus que le temps de m'accroupir derrière la haie pour ne pas être vu. Chose singulière I j'avais le ferme désir de me présenter, et une force mystérieuse me poussait à me cacher. Coeur timide , me dis-je, oseras-tu te montrer I
Je me mêlai aux danseurs , et tout à coup , me trouvant près de la marchande de bouquets , je fis un brusque soubresaut pour ne pas me rencontrer avec elle. Je grillais
36 Ltg gSKSAlFIOKS M ao^QUlK.
d'enyie de connaltie le résidtat de la MiiSk«iice ; la aarçhande pouvait me Y^sftea^f et je lie sauras. Toale la soirée je rAdai autour de rinconuue, cluNrcbaiit à lire de loin sur ses traits l'effet produit par ces fleurs mystérieuses; elle tenait le bouquet d'uae jtdie dmûb qui avait consenti à sortir de sou châle. Ce fut là le seul renseignement que je tirai. Plus j'alliôs et plus ma timidité s'accroissait. Enfin le bal se termina^ et je pus voir l'inconnue s'en aller seule, sans que je pusse avancer d un pas vers elle.
Rentré chez moi , je m'accablai des reproches les plus vifs, et je prononçai un serment terrible.
-^ Si elle accepte m<m troisième bouquet i me dis^je , je jure que je me présenterai.
En effdt , le jeudi suivant , armé de ma résolution, je Hs signe à la marchande ; je choisis le plus beau bouquet de son étalage, et je renvoyai en mission ; mais bientM après elle revint
'-— Monsieur, voilk votre argent ; cette demoiselle n'aceepte pas mes fleurs.
'^. Pourquoi ? lui demaudaÂ-je.
^- Elle prétend qti'elle ne vous connaît pa^ el qi]ffi vous vous moquez d'elle.
— Allez lui reporter ce bouquet, et dites-lui que je vais me faire connaîtrOé
La marchande partie, je respirai fortament ; tout sembla tourner autour de moi. J'avais une sorte de vertige ; niais je me sentais entraîné comme vers un précipice.
— C'est moi , madame» dis-je, qui vous ai envoyé ces fleurs.
Elle me regarda de ses grands yeux noirs. Je sentais mes veines battre, tout mon être en révolution.
— Âh! dit-elle; et elle attendit.
Forcé de parler : —Il y a six mois, madame, que je vous ai rencontrée dans le jardin du Luxemtx)urg , assise sous les lilas. . . Je suis parti le lendemain en voyage ; mais j'emportais votre souvenir, qui ne me quittait plus, qui ne m'a jamais quitté... Je vous ai retrouvée ici, je vous ai envoyé un bouquet avec l'intention de vous parler. Je n'ai pas osé. Vous ressemblez si peu aux femmes qui fréquentent ce bal, vous êtes tellement distinguée que toute votre personne m'en imposait. . . La façon dont vous remerciez les gens qui vous invitent me faisait rester & l'écart...
— Je n'aime pas la danse , dit-elle.
— Youlez-vous, madame, accepter mon bras et faire un tour dans lei bal ?
— Si vous voulez, dit-elle.
Quand elle m'eut donné le bras , je perdis la parole. Je ne me croyais plus moi. Ëtais-je bien celui qui depuis quinze jours baissait la tête pour ne pas rencontrer lés regards de celle que j'avais k mon bras? Les étudiants nous regardaient avec curiosité l'un et l'autre , car cette belle farouche, toujours seule et remarquée , avait enfin trouvé un vainqueur. J'en étais fier, et cependant je n'osais croire à mon bonheur.
— Comment vous appelez-vous? lui demandai-je pour renouer la conversation.
— Sylvie .
— Vous n'êtes pas Française?
— Je siuis de Paris.
88 LBS ftBUSATiam ]>B IO6O0IK.
-*- Si moi qoi vous croyais EqiagMle m ItaUoiw.
Elle sourit
— C'est surtout cette taie de cAlé qài esi shi^lière.
•^ Je yeux à FareiBr me coiffer cônioie iMt fe sMide, dit-elle.
'^ Je TOUS en prie^ gardex^la ; vous ae tessanbletiez plus à la fille du Greco.
— ^ Greeo, qu'est^-ce? danauda^t-dle.
Alors je lui racontai la reucontre de som poruait au Louvre^mes longues dMBtemplatioiis dans le4iga}eriea, lacramte que j'atais de ne pas la revoir. Quoique Syltie ne patût pas comprendre la peinture, cependant mes paroles semblaient l'intéresser. Si ce n'était pas une passion violente qne je lui manifestais, c'était quelque chose qu'elle n'avait peut-être jamais entendu, et cette première Mtrevue m^ fut si favorable que j'obtins dès le même soir la pemissioli de la reconduire.
En ctemin je tàtai ses go4ts , qui f dies beaucoup de personnes, se traduisit en argent ou en divertissemenis. La fortune ne se montrait pas alors pour moi me déesse souriante. J'étais jeune , j'avais du temps à dépensear, qualités équivalentes à l'argent. La fortune, > bien renvisa§er, me semble assez impartiale dans ses foveurs : die se donne volontiers aux gens entre quaranteet cinquante ans, qui ont beaucoup de ventre et pas du tout de cheveux. J'av^sbea«co«pde cheveux et point de ventre ; la f<Mrtune me fuyait. Pour les divertissements, comme Sylvie ne dansait pas, je parlai de spectacle, et elle accepta franchement , pour le courant de la semaine, que je la conduisisse à un théâtre amusant.
Les comédiens des Variétés jouaient ^ cette époque la
Fteifa Bohême,' tt, eomine cette jolie pièee <;âdi»ît ftVe« mu sitaftlioii, }e diaf^eai Koealie d'aller |xréreiiir Syhrte (pie je Tiendràig là clierc^r le le&demara poor la condiiire âa théâtre, et ^ même temps je la priai de se eoiier comme d'haUtode. C'était cette eoiture qui avait entraîné mon ccenr, et je tesais à en admirer reSet soqs im tostre brii- Iftnt. Si cette comédie loi platt, me dis-je^ je n'ai plus qu'à la supplier de la continuer dans la réalité.
Je n'oublierai jamais l'effet qne produisit Syhie en arrn nnt à la galerie du théâtre. Sa fière tonmnre, sa coiffure provoquante, ses regards si beaux et si mélancoliques attiraient l'attention de chacun. Des lorgnettes, impertinentes peut-être en toute autre situation , me ravissaient.' Je ne m'étais pas illusionné : c'était vraiment une beauté singu- . Kère. La pièce commença; je la regardai dans les yeut de Sylvie, et je m'étonnai un peu de ce qu'elle ne riait pas franchement aux drôleries de certains personnages. — Elle n'a pas grande sympathie pour cette bohème, pensais-je ; je sois perdu.
— Vous ne vous amusez pas, Sylvie? lui dis*je.
En es»sayant un faible sourire , elle m'assura qu'elle se divertissait infiniment.
Il faut réellement qiie la jeunesse ait d'immenses con* fiances en soi-même. J'étais habillé d'un certain habit vert à la Marat, ta tète perdue dans un grand collet, tel qu'il s'en porte encore dans les montagnes duYelay ; des cheveux à la façon de ceux du gênerai Bonaparte , un chapeau de feutre à boids plats comme une feuille de papier , des joues creuses et pâles n^étaient pas faits pour inspirer une vive passion. Dans les circonstances ordinaires je devais être
passablement ndicole, mais à ce théâtre, ayec mes boutons d*acier sur lesquels le gaz frappait ccmmie sor un miroir, aux cAtés de cette femme d*ime beanté singulière , j*ose penser à peine à la coriosité que tons deox nons devicms exciter. Sylvie elle-même, que ponyait-elle penser de ces excentricités de costume? J'avais la jeunesse et le manque de doute, cela explique tout.
Le spectacle finit tard ; nous 4^11âmes souper rue de TAncienne- Comédie. Sylvie ne mangea presque pas, et j*étais trop amoureux pour ne pas Timiter. Une heure du matin sonna.
— Une heure I s'écria-t-elle ; il faut qqe je rentre.
— Déjà !
— Mon concierge ne m'ouvrirait pas.
Le dit-elle avec intention? Mais je saisis vivement Toc^ casion, et j'offris une hospitalité qui ne fut refusée qu'à demi. N'ayant pas calculé la rapidité du dénoàment , rien n'était prêt dans Tentre-pontpour recevoir Sylvie. La neige tombait dans la rue, et nous arrivâmes dans la mansarde, Sylvie se plaignant du froid. C'était à 1» fin du mois : l'argent, le bois et le charbon faisaient complètement défaut.
— Bah I m'écriai-je, il y a dans un^coin une malle qui ne sert à rien. J'arrachai les planches de la vieille malle, et elle flamba bientôt avec vivacité.
— Je croyais que vous demeuriez au premier, me dit Sylvie.
^ — Oh I ce n'est pas haut : un petit quatrième.
Quand elle eut embrassé d'un coup d'œil Tentre-pont :
— Ce n'est pas un appartement, dit-elle.
— Non , pas précisément.
LSS SENSATIONS DK JOSQUIN. 41
— Et les tapis ? demandart-elle, •
— Je n'ai pas besoin de tapis ici, il ne fait pas humide.
— Et le lustre?
— Un lustre dans cette petite chambre I Vous vous moquez de moi, Sylvie?
— Non, dit-elle; je croyais que vous demeuriez dans un bel appartement, orné de tableaux, recouvert de tapis, avec un lustre.
— Qui vous faisait croire un tel luxe?
— Mais c'est votre vieille bonne qui me l'a dit. Encore un nouveau tour de Rosalie. Elle avait pris le
contre-pied de sa faute précédente : après avoir prévenu Ludivine de mon excessive pauvreté , elle avait trompé Sylvie en lui parlant de ma fortune et de mes splendides appartements. J'étais atterré. Sylvie n'en dit pas plus k ce sujet; mais. sa voix changea. Le lendemain matin elle prétexta une course éloignée , me quitta froidement, en promettant de revenir. Elle n'est jamais revenue I
Quand je pense à cette singulière beauté, immédiatement entre elle et moi vient se placer le profil souriant de la petite brocheuse qur n'aimait pas les gens riches. De Sylvie il ne reste qu'un beau masque dédaigneux ; de Ludivine, un pastel toujours frais.
Si on me demande dans quel but sont écrites ces quelques pages, je répondrai qu'évidemment elles ne feront pas avancer l'humanité d'un pas ; mais les hommes graves me comprendront. Que les notaires, avoués, médecins, avocats veimlent bien faire un retour sur eux-mêmes. Dans un coin de leurs souvenirs gisent beaucoup de Sylvie, et, peut-être, une petite Ludivine ensevelie sous les devoirs, le mariage.
éS LIS âlMSiTiOIfS 1^1 lOSQQlN.
l'ambition, la lutte des iatér^. Qu'une figure de grisette
sooriwie ie 47efl6e «n lîMtf ees lignes ; elk» ne tout k fait inutiles 1