HISTOIRE DE M. T
H e$t écrit que je ne reacontrerai jamaûi que des êtres fingttli^li YiYaot en dehors des tobitudes reçues» e&^fpiant les gens droits par des habitodes bizarres, €hoqQés euxœ^es de la rectitude d'action desdites perswnes dans la société. Devrais-je me plaindre de ces rencontres? Cependant j'en subis une influence défavorable, et je me demande souvent pourquoi te destinée we pousse sur le cbemîn de ces individus.
Le dernier en date qui prit une chambre meMéti dans mon cerveau était bien le locataire le plus tyranniqiie qui se pût voir. Aussitôt entré, il n'y eut plus de plaee que pour lui, (kl importun faisait <pe |e ne pouvais m'oeouper exclusivement que de s^ grimaces; sa personnalilé était tellement ac^ntuée» que tout se lapportatt k lui. Par ses angles vifs, il froissait tous ses voisins, mes proptes^rséai, qui, en piésenee d'un nouveau loeatatre si iaêtmmodei s'enfuirent, Dieu sait ok. A tout instni, mon houne
LES «BIfSATIOlfS DB J06QUIN. U
iaiMBiait,pariiîi,dîse«Uîl, ètsmnUtitdireàneBoreiUei: 9 taonie^mûL 9 tais il âe imiît à mille poiis^ alfauiguies, Mtrckait, t'usejrAit» le releraii et disut à mes jmi : f Kegiffâe&MN. » Cette oimmcm âon h longtemps que. fom me déb^naseer de ee tyiaxmiqàe loealaûre, je Iw donnai congé, e'est-iHlire qn'abandonnant travau, plai* siîs, plans eiMameiioés, je le oonehai sur le papier On v^na si le personnage en yalait U peine.
Gemme j'étais de passage dans la petite ville de 6. . . . , ^A me oonseilla d'idler visiter la galerie de tableau du jewie T..., qui remplissait le pays du brait de ses actions ; -^ nra pas qu'il duiquât la soeîété de Tendrait par des opinions en dehors des habitudes bourgeoises : an contraire il pattait ponr an homme tiès*diseret, dont on ne pourait arracher nne parole; mais les nres indifidus qni avaient p« pénétrer dans la galerie de tableaux en revenaient étoor*" dis, ne sachant s'ils devaient s'en rapporter h leurs proprea yeux.
La manie du jeune T«.. consistait h ne eoUectionn^ que des portraits ifaprès sa prapre physionomie.
k l'époque oh j'eus l'honneur de faire sa cpnnaissaneei il ne possédât pas moins de qnaranle-sept portraits de son individu ; mais les chroniqaenrs dç petites villes, portés à rexag^aùoii^ en accusaient trois ou quatre cents, et l'hé» telier qui me donna ces reniseignements ajocita qu'à l'âge de soixante ans, si Jl. T... continuait à maieher dans la même voie, il arriverait c^tainemenl à plusieurs milliers de^«r<raiilsdeto«slesftges. La vérité est que le jeune T.. . faisait hpen pris toutes les années un voyage à Paris, et qu'il ra^ortatt diaqne fois de nouveaux exemplaires de
8a physionomie peinte à rhuile et richement encadrée. ' Ce simple fait m'intéressa vivement. J'aurais du prendre iiAmédiatement le chemin de fer et ne pas chercher à voir M. T. . . ; mais tout d'abord mUle petits pourquoi suppliants se jetèrent à mes pieds»pour me prier de ne pas partir sans visiter cette galerie, afin d'avoir une idée nette de l'homme. Celui qui n'a pas la force de résister à ces pourquoi curieux se prépare dans la vie d'amères déceptions. Pour moi, malgré les nombreux tours qu'ils m'ont joués, je m'accuse de foiblesse à leur égard, et jamais je n'ai osé répondre un non bien accentué à ces fantasques questionneurs. * J'allai tirer timidement la sonnette du jeune T. . . , et, après avoir été introduit, j'exjposai le motif de ma visite.
M. T... était étendu nonchalamment sur un divan, et tout d'abord la chambre dans laquelle je fus reçu ne me sembla pas confirmer les propos qui circulaient dans la ville sur son compte. Le mobilier pouvait aller de pair avec d'honnêtes mobiliers de personnes aisées. Ce premier coup d'œil rapidement donné, je regardai l'homme en face. D'apparence normande par le blond roussâtre de la barbe et des cheveux, M^ T... se faisait remarquer par un nez mince, bien dessiné et d'une certaine aristocratie ; ce néz s'élançant avec un certain développement à partir de l'arcade sourcilière, portait ombre dans des orbites un peu creusées, au fond desquelles deux yeux bleus voilés semblaient plutôt relever de sommeil que regarder. Le teint était d'un aspect d'opale; je ne saurais mieux le comparer» pour la transparence, qu'à une lampe de porcelaine éclairée par\ne veilleuse mourante sur la table de nuit d'un malade.
En regardant M. T..., l'idée d'une maladie lente plutôt
que d'une convalescence venait à Tesprit ; sa pose allongée sur le divan indiquait quelque rouage détendu. 11 y avait dans tout son être de la jolie femme qui s'ennuie, de Tattitude d'un mystique brisé par l'extase,, et de l'énervement d'une personne sensuelle. Je fus surtout frappé par un de-. tail presque imperceptible, c'est-à-dire la courbure toute particulière du petit doigt des mains, remarquables par un allongement aristocratique. Dans la conversation surtout, ce petit doigt prenait une attitude insolite. .
Ce sont là de misérables détails pour certaines personnes, mais j'en suis particulièrement frappé, et le plus souveiit l'ensemble d'une physionomie ne m'apprend rien, tandis que je suis missur la trace d'un caractère par un trait presque insaisissable. Contrairement à la majorité des hommes qui font subir mille évolutions diverses à leurs mains pendant la conversation, M. T... employait rarement ce moyen subtil ; seulement son petit doigt prenait des courbes singu* Hères de bec d'aigle, tandis que les autres doigts, moins mobiles, semblaient considérer leur petit confrère avec admira* tion. Le violoniste adroit qui a réussi, par une gymnastique particulière, à allonger considérablement son petit doigt sur la chanterelle (spectacle toujours pénible comme celui de tout effort) peut donner une idée de la main nerveuse du jeune T.... Les nombreuses personnes qui ont étudié les premiers principes du piano se rappelleront quels ennuis et quelles larmes leur a coûtés dans la jeunesse le jeu particulier d'un seul doigt pendant que les autres sont conr damnés à une inaction forcée sur les touches d'ivoire. £n nous donnant une précieuse mobilité dans cette partie du corpS; la nature a fait qu'une certaine concordance résulte
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4a mouvaoept varié de la matD ; il y a complète hurmonîe dann le jeu de» doigts. M owUraife, eb^ M. T.»., le petit doigt était ea discorde avec ses camarades, il avait des 4^0? lutioBS de serpeot, et se livrait à de telles ooiurbiires qu'un Gourtîsaii qui salue uu poteatat n'arrive pas à sa çonlorr ajoBner davantage Tépine dorsale. Je fns d'autant (dus frappé de cette singulière manière d'être, que, tout » causant aves le jeune T..., pour bien m'assuff»r que je ne trouvais pas extraordinaire une disse ordinaire, j'essayai de rimiter, et je m'appliquai à faire agir mon petit doigt de la même sorte ; mais je ne réussis qu'à me donner des crispâti^ms qui de la main se répandirent pai^ tout mon corps, et je fus certain alors, par analogie, qu'il y avait ehex M. T«.. une sorte de surexcitaAion particulière qui se manifestait diuis son petit doigt.
Après vingt minutes de conversation sur les arts, M. T... s'aperçut qu'il n'avait pas aiaire à un pro&ne, et m'invita polim^t à visiter sa galerie.
On ne m'avait pas trompé. Tout en entrant dans là première salle, je me trouvai en présence d'une quinzaine de p(Mrtraits de M. T..., les uns médiocres, les autres d'un bon pinceau, certains maniérés, d'autres avec des regards ploBr gés dans Tinfini. La seconde salle renfermait oertaînes £uitaisies, telles que M. T... en habit de masque» M. T... surpris en Itdie par des brigands, M. T... faisant une déclaration à une danseuse, M. T.. . admirant l'Océan. Un peintre avait imité l'ancienne manière, en dessinant tout au fond de son atelier un imperceptible M. T..., tandis que lui, le peintre, s'était placé tout au premier ^an, à son dievaiet, son rapin auprès de lui, un gros chat accroupi sur ia peptre
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de VtMkkit fliMsardé, et «a ehien «lioyMl aj^ ie ch«l. C'étut im ¥^ritat}te tableau, d'aatast pl«B comique que ie modèle qui en payait les frais y était sacrifié, le &e sais si le peifibre avaft m eou&aissànce de rirrespeotMui chefd'œuvre de Vétesqu^ qui, pour peindre un m d'Espague, s'ayisade le représenter tout au lois, tournant ledos auspee- IsteiHr, mais reflétant sa royale igure dans une misérable pe« titeglace, tandis que les iionneurs de la représentation sont pour deux honriMes nains, mâle et femelle, qui jouent dans Tatelier aree un gros chien sur le devant du tableau. Ton-' jours est-il que, pour la première fois, M. T... n'était gu^ plus grand qu'une allumette, tandis que l'artiste s'était dé* cerné les honneurs de la grandeur naturelle.
— Un bon tableau I dis*je pour montrer enfin quelque enthousiasme, car cette représentation d'une seule et même personne m'avait bridé la langue.
H. T... répondit par un son gémissant qui ne me donna pas la véritable clef de sa pensée, mais son petit doigt se eroeha, pour ainsi dire, encore plus étrangement que de coutume. < Deux Espagnoles ^ leur balcon regardant passer dans la rue M. T. .. 9 me firent croire que décidément l'homme aux portraits était un modèle de fatuité dont seuls les pho< tographes, qui exposent à chaque coin de rue leurs airs penchés, pouvaient approcher. M. T... était le Narcisse d'une civilisation qui a donné & l'homme le moyen de se mirer sur une toile à la place d'une claire fontaine. II se trouvait le plus beau des mortels» et n'avait jamais rencontré un peintre assez adroit pour rendre sa physionomie à l'aide du pinceau. Certainement son nez, sa bouche, sa bsg'be, ses cheveux et ses yeux attendaient encore un Holbein pour
être dessinés dans toute leur perieetioii. Ajwès une demiheure de contemplation, telle était à la grosse Fidée que je me fiusaîs da musée de H. T....
C'est dans l'eiécation de ces portraits que les peintres modernes montraient leur vulgarité et le peu de connaissance qu'ils ont de l'homme intériaov. A part quatre ou dnq toiles perdues dans la galerie, M. T... n'avait pas lieu d'être satisfiût du masque d<mt l'avaient doué la majorité des artistes. Je ne sais vraiment ce que font les peintres de leurs yeux , car certains avaient pris leur modèle à rebours. Le jeune T.. . était représenté sémillant , chevaleresque, penseur, galant, spirituel, audacieux, profond, badin, les yeux viis, sensuels, pétillants, despotiques, cruels, mourants , le geste pompeux , abattu , dominateur, colérique , charmant , tandis que le modèle ne possédait aucune de ces qualités. Même la couleur Êtuve de ses che-r veux avait subi des transformations, comme si M. T... eût été se foire teindre chez une épileuse du Palais-Royal. Un peintre eut l'audace de représenter son modèle en jeune brun, aiax allures provoquantes ; mais peut-être était-ce la volonté de M. T...I
Je croyais avoir passé en revue toute la collection, lorsque le propriétaire , d'un air mystérieux , ouvrit une porte que je n'avais pas remarquée, et m'introduisit dans une pièce à demi éclairée par unjourrougeàtre pénétrante travers des rideaux de couleur pourpre. Cette salle recevait la lumière, é^mme un atelier, par le toit ; mais des stores d'une complication particulière me donnèrent à penser que j'allais assister à une exhibition intéressante. La décoration, d'un grand luxe, les murs tendus de veiours, les barrières en
fer doré» qui ne permettaient pas d'approcher du tableau de plus d'un demi-mètre , certaines inscriptions dans des cartouches , faisaient de cette troisième salie une sorte de tribune imitée du musée de Florence.
Tout d'abord je fus frappé par un certain portrait crispé, d'une étrange peinture , qui ne pouvait venir que-d'un cel&te peintre romantique dont on cite peu de portraits. Hamlet , Manfred , Faust , Lara , Olympio se retrouvaient par quelque cAté sur cette toile remarquable par de lointains rochers verts qui donnaient une grande valeur ( de ton) à la toque rouge que portait M. T...
L'illustre auteur de ce portrait, je le connais. Il est fin, spirituel , d'un commerce charmant ; homme du monde , il a su par une conduite diplomatique se faire commander d'immenses travaux qui révoltaient le goût des gens du gouvernement ; mais, dans son atelier, le peintre n'a jamais transigé avec son génie tourmenté : il peint ce qui lui platt et non ce qui platt aux autres. Incapable du moindre asservissem^t , pour obéir à l'idéal poétique , l'artiste n'a pas consenti plus de trois fois dans sa vie à faire un portrait. Par quel habileté M. T... était-il arrivé à posséder son image de la main d'un homme effrayé de courber sa pensée sous la volonté d'un être étranger aux arts ? Ce fut là ce qui me donna la certitude de la force de l'idée fixé et de l'adresse qu'elle communique à ceux qui en sont possédés. Sans doute le jeune T... ne retrouvait pas sa propre ressemblance égarée au milieu de ces souvenirs de Byron, de Goethe, de Shakspeare, d'Hugo ; mais ce n'en était pas moins un honneur que de posséder un essai de portrait du grand artiste, qui, abandonnant sa propre fantaisie, avait bien
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voofai 4ai0e»4re rmtpCà e«aif «r 4e liidfe rîmage d'ia
Je ll'étMi pei M beut des bizarreriee i^eietesée la eei^ leclion. Dans cette troisième salle ea Yoyût aeevaciiée diK portmts 4BÎ araieatd&ooûterimecciilaiiie Aemille fimiics, car M. T... s^HâU adnssé, poiur orner sa irihmB^ à ^es matties de bt plue grande r^tatten» aateie à des pa^sar* gîstes. Amsi rbomme ^i ^ pour hafcîtade d'mivelopp» de bnupes h natisre du MktiB et du soir, le peiatM qw ne çberclieqne les eB^ de rasée, les lé^feres Tapeurs chas* sées par le soleil levant et les desû^eurs proTaqués par la fuite du solpii k Thorizon, le même -dont les feuillages sont à demi estompés dans une atmosphère grise , avait abaiidonné un momejat sa dkire aature pour peindre M. T... ; mais aussi quel singulier portrait I Des traits flottants, une pbysion<mue analogue aux formes que dessine tout à coup tia iLuage quipaase, tel était M. T... interprété par le paysagiste.
Un autre avait fiût de la figure du jeune hrauM une sorte de muraille pleine d'aceidente, de petits ravins, d'ex* croissances^ de roches, de vallons et de collines. G'é* tai^t comme des rftelements avec les ongles, des grattures f de vieux tons rouilles , des épaisseurs de couleurs semblables à de petits tertres ; les bitumes y dominairat, et Taspect général faisait songer au fond d'une vieille easserole. La physionomie avait quelque chose de turc ou d'albanais, et M. T... ne pouvait se plaindre du peu de travail de Tartiste, car la peine avait passé par là.
k gauche, dans un cadre splendide , se trouvait un portrait blanc et rose» joli comme une poupée de cire. C'est
«insi que se tcmi peindfe balûtiielkiiiMii les mimetwm&. Si ]a pbj^oBonie était insigiiîiuile , ia csayate Mai«he » h fleur à la bootonioère et le salia laisajit du éxap étai^ traités avec u& soia sans égal. Tout était également léché M ¥ermsdaiis ee portrait, et, si M. T... n'eût (anaîs eojnmandé que eelui-Ià , certainement se^ compatriotes n'a«^ raidit pu manquer de T^voyer à la Gbambre en qualité dç représentant du départ^nent.
n 7 avait ^core quelques p(Hrtraits , montes, gris, sans vie, d'un profil régulier, avec des contomrs eiacts et <fes ameufelem^ts dessinés comme par le compas d'un arehitecte; ils ne choquaient pas les habitudes reçnes, et iqb^ senshiaient un peu, il est vrai , aux figures des cartes à jouer ; mais leur gravité solennelle, leur roideur donnaient 9M personnage représenté quelque chose d'officiel , et ies bourgeois de S... ne pouvaient y trouver à redûre. Maltettreuseteent M. T. . . commit la maladresse de montrer à quelques personnes de la ville une certaine toile à laquelle îl semblait attacher une extrême importance, à en juger par l'appareil dont il Tentourait...
Dans le fond de la galerie était une estrade à laquelle on arrivait par six mardies tendues de velours noir. Sur la platg'forme, une espèce de tabernacle doré faisait croire K un autel. D'un geste M. T... m^engagea à monter les marches, et, à la singulière physionomie qu'il prit tout à coup, je me sentis saisi d'une curiosité mêlée d'angoisses. ?— Que puis-je voir encore? pensais-je pendant que çien hôte {air sait jouer autour d'une poulie les cordomt de soie qui conr muniquaient aux stores de la galerie.
La lumière changea de coloration ï plusieurs reprises.
Les étoffes qui se déioulaieiit lenteiiieiit sur la fenêtre da toit oftaient divoses gammes tendres et affiùblies qoi diangeaient à chaque mètre , autant que j'en pus jag».
— J'essaye le joor, dit d'one Toix fiiible-M. T... Après aToir déroulé des Terts et des jaunes, des roses,
des lilas , mon hftte s'en tint à une certaine couleur ^ans précision qui rappelait la cendre de cigarette. Alors il ouvrit les portes dorées du tabernacle , et j'aporços. . .
— Un peu plus loin, monsieur, je vous prie, dit H. T.. . en me faisant on geste suppliant.
Je fis quelques pas en arrière. *- Légèrement k gauche, s'il vous plait! reprit M. T...
Sans doute le store couleur de cendre de cigarette ne parut pas tamiser la lomière convenablement , car H. T... réprit la corde de soie, et amena une sorte de tenture d'un bleu impalpable.
C'était le portrait du Christ I le Christ couronné d'épines I... Par un mouvement instinctif j'allais me découvrir, lorsque mon attention s'arrêta sur un doigt crochu qui se voyait autour de la croix portée par le Christ. Ce doigt était le petit doigt de la main de M. T... M. T... s'était fait peindre en Christ I Là devait aboutir la contemplation de sa iigare. M. T... se croyait-il un nouveau Christ? avait-il été poussé à cette fantaisie par la couleur de sa barbe? Ëtaitce un symbole que ce dernier portrait, le concluswn de la galerie? Après la première pièce, ou se trouvaient encadrées les équipées d'une folle jeunesse (M. J... faisant une déclaration à une danseuse, etc.), mon hôte en était^ il arrivé à porter la croix du repentir? Je ne sus qu'en penser, même lorsque je pus lire au fond du sa^ctuitire cc^
trois mots écrits en lettres d'or : TravaU, Amour, Liberté.
— Encore nne religion I pensai-je, car ces mots étaient disposés en triangle, forme dont abusent les dieux modernes. Dès ce moment M. T... me fut révélé. J'étais en face d'an de ces faibles cerveaux que les tourmentes sociales depuis trente ans ont encore affaiblis. Pauvres natures dans l'esprit desquelles est tombé tout à coup une graine de recherches sociales ! Vingtièmes d'intelligences qui se croient propres à comprendre de gros livres pleins de négations troublantes I Ghétifs estomacs intellectuels qui ne peuvent digérer des nourritures trop substantielles ! Cerveaux étroits sur lesquels manquent tout à la fois les bosses de l'analyse et de la synthèse ! Corps débiles qui ploient sous un fardeau trop lourd I Combien en ai-je rencontrés de ces utopistes bourgeois qui, pour leur malheur, ont appris à lire I*
Je regardais M. T... en pensant de la sorte, et je me sentais embarrassé. Il m'était permis de dire mon opinion sur le tableau qui représentait deux Espagnoles à leur baleon, regardant passer M. T... dans les rws de Madrid; mais parler du pseudo-Christ , je ne l'osais réellement: Je craignais par un simplemot d'ouvrir les écluses du système moral et religieux inventé par M. T... Je ne sais s'il eut pitié de mol ; mais, voyant mon indifférence , il referma la porte 4u tabernacle et le fameux portrait disparut tout à coup. Pour cacher mon trouble et empêcher l'inventeur de religions de développer ses théories , j'affectai de revenir au portrait peint à. la truelle , et je me lançai dans les discussions estiiétiques de glacis , d'empâtement , de rissolement, de grattures de palette , qui sont le pont-aux-ânes des esprits superficiels. En province je pouvais passer aux
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yeu de M. T..» pow m »m cvmmmé d« tilB, et jeM oraigBîg 9$$ 4'«iBpruBter asx feiilUeti»iiîiles m aatière de peiitnre les épitiièloi lee ^im Imcal»!^ qu'ils em-* ploieai ayee le même Mtbensiasme depoii mt tmtaise d'aïuées. Gfâce à cette méthode fteile » je pae bavarder pendaai une Imure «ir les procédés natériels de la peia* ture , et j'écartai aYee le plus grand soia ioat ee qat toucfaalt au seatimeai iatiaie. Je ciaignais d'être Yîdime d'im diea bavard, et j'étais tombé dans le BièBie disant.
Ce fat ainsi , ea marchant à recalons avec précaation vers ]sl première salle , que j'arrivai à la porte en ^nant congé de M. T... le plus poliment possible. J'avais hâte de sortir de cette galerie oà je me sentais mal à Taise. Il m'est passé sous les yeuE bien des tableaux inaptes , fsi visité pour mon yaalfaeur trop de celleetîons particulières ; mais jamais je ne me sois smiti plps troublé que devant cette eollaotion de portruts.
Heureusemait la maison de M. T«. . donnait sur an cours planté d'ormes et de tilleuls où j'allai chasser, en retrem-* pant mes yeux avides de verdm», les tristes improssions de cette piandite galerie. < C'est bien la deratëre fois, m'é-* criai'-Je, qna je visite un amateur de tableaux I Que de cou* leurs aeeumulées sottement sur des ioiksi A fooi bon? • Mais comme depuis dix ans je fais le même serment, et que, semblable aux ivrognes, je retoome toujours à la peintuiei je songeai aussitôt que chaque chose e^iptient son enseigae* ment. Tout en marchant, j'oubliai la galerie pour ne peu* ser qu'au pro{Niétaire.
Une petite rivière bonde le muté, d» riches prairies s'étcttdeat av ipin et fi^t des pr^mmades de la vflte dt S
ils SINSiTrONS BS JOSQUIN. &5
U rift&t «adroit. Saw ees prairies pftinraie&t de gmids hœufisqui, en a^^enç^anl un promeneur» fait aaiez riat saas doite p^u* ùts aaiiwix, s'ayaBfàrent près de la me ea me coBjsidèia&t earieusemeal. Je m'assis sèr le gazoa : de mofi eèté je pris plusir à regarder ces bœiiGs curieux ; maki tf. T... n'était pas sorti de mon cerveau. L'aaalyse se livrait à son mystérieux travail, sans que j'y prisse part, et bieaUyt H. T... allait apparaUre sous un nouvel aspect, comme un acide composé dans une cornue, pendant que J4 chi«iste» occupé ailleurs, laisse Topératioa se faire trw^ qoillement.
Je ne mecharge p9s d'expliquer renchalnement des idées : que deviendraient les philosophes? Je me borne h consU* ter TeaiSintement. Pendant fae je croyais m'intéresser aux bœa& d^s la prairie, la sdution du proUéne s'était ûûle naturellement en moi, sans soufiranceSi sans efforts, j'ose* nû presque dim sans pensée. La nature maladive du jeune !.*•, cette prodigieuse quantité de portraits me donnères^ la certitude que, tout à la fois plein de respect et d'adora** tiofi pour sa propre image, plein de défiance et do fiùUesse à ridée du rôle qu'il avait à jouer dans la société» M. T.». vonlait à ûpap s&r léguer sa physionomie aux générations futures, tout en ayant la certitude de n'être ni un grand penseur, ni un grand capitaine, ni un grand savapt, ni un grand poUte. Bien certainement le raiscmnement suivant ve^ nait d'édore dans sa pensée : -r- Je f^eux laisser quel<fue chose de moi sur la terre. Ma nature s'oppose ^ ce qyie je iasse qudcpie action d'éclat; mon intelligence se refuse à «se de ces grandes découvertes qui Cont que la mémoire d'un hemsBe passe d9 boiidie en bouche. Jç doîi epimnaft^
56 LBS SENSATIONS DE JOSQUiN.
der mon portrait à l'artiste le plus éminent de mon époque, ' afin qne son génie me serve de passeport pour l'avAir. Titien a laissé le portrait de Y homme au gant, qui peutrétre, pas plus qne moi, n'avait de droit à être inscrit sur le livre d'or des chefs-d'œuvre. Pourquoi ne serais-je pas Vhomme au gant de ce temps-ci, et ne fournirais-je pas à un Titien moderne l'occasion de se signaler?
Je regardai un des bœufs avec l'œil enthousiaste d'un joueur qui vient de faire sauter la banque, et il me parut que l'animal, avec sa physionomie candide, m'encourageait dans cette voie de déductions. Mais un léger obstacle devait se présenter naturellement à l'esprit de M. T.... Le chef-d'œuvre du Titien moderne pouvait être détruit tout à coup dans une guerre, un pillage, un incendie ; alors le portrait disparaissait, et l'image du futur homme au gant retombait dans l'oubli. Qui prouvait que le peintre en réputation aujourd'hui serait accepté par là postérité? Les arts sont sujets à des bouleversements d'opinions aussi singuliers qu'un volcan. Tout à coup la flamme brille autour du nom d'un homme ; le lendemain ce ne sont que cendres.
Pour trancher cette difficulté, M. T... avait résolu sans doute de commander une nombreuse quantité de portraits, et il s'était proposé ainsi un double but : 1<» échapper à une destruction quelconque ; 2<^ se mettre en face du chevalet de tous les meilleurs artistes modernes, afin d'en rencontrer un que la postérité accueillerait inévitablement.
Je me frottai les mains et me levai joyeusement en don- I nant un dernier coup d'œil aux bœufs de la prairie. — Ce ne sont pas ces grosses bétes» pensais-je, qui auraient trouvé
dans leur épais cerveau une telle explication du catalogue des portraits de M. T. . . I
Quoique cette histoire date de quelques années» je me rappelle la surprise d'un honnête rentier de la ville qui me rencontra au détour d'une allée» pendant que je chantais un peu trop fort la solennelle chanson qui commence ainsi :
Quand la mer Roage apparut Aux yeux de Grégoire, Aussitôt ce bureur crut Qu'il n*aTait qu*à boire...
Voilà comment on peut passer pour un ivrogne» quand Ti- Tresse seule causée par mes inductions faisait que je me récompensais parjan petit concert personnel. Le soir même était fixé pour mon départ, les malles faites.
En rentrant à Tauberge, le premier feu de mon enthousiasme passé, les dernières bouffées d'amour-propre envolées : c Ce n'est pas tout» > pensai-je. Et un doute timide vint se greffer sur la tige de la brutale affirmation : « Pmtêtre ai-je sondé une des cases du cerveau de M. T... ; mais il doit se passer quelque autre phénomène à propos de ces portraits. Le mélancolique abattement de M. T... serait inexplicable s'il était au comble de ses désirs. » Et une voix me criait : c Hardi I creuse encore, fouille toujours, ne crains pas la fatigue I >
L'homme, de sa nature» est paresseux, et j'en suis un exemple vivant. Je me révoltai contre cette voix intérieure, donnant pour raison que certainement j'avais trouvé le réel motif qui poussait M. T... à collectionner une si nombreuse quantité de portraits. De ma visite à la galerie j'avais tiré
58 ils sinsATioHft 1^1 losQem.
tonl eé qu'on pouraH eB afMiàre, et jene sentiii pèti pr^ pre à de nouvelles inductions : quand les Métt iiejidlHsseBt pas vivement tout k ccmp, fai beau me replier sur ne»Hraême pour en engendrer de no«veUee, je n'arrive qu'à rakaitemeftt. Je regardais tiîstem^it mes malles prête» pour le départ do soir, lorsque, par mue résoluttos subite, )e pr» le parti de rester encore le lendemain. Une visite nouvelle au jeune T..., quelque pénible qu'elle fût, pouvait me développer d'autres horizons. Je me reprochai mon impatience du matin, car j'avais pris Thomme à rebours. Ne devais-je pas le laisser causer, l'écouter en toute humilité, subir ses dissertations symboliques avec ealme? Ma lâeheté m'avait eomhiit à traiter des empâtementê, des bitumée ^ et des flrt^iis, mais ce n'était pas là ma missioii. — N'e&*tu pas condamné par ta profession k écouter les sots? reprit la vaix intérieure. Tu n'es pas libre de faire ce qui te plaît. Po«r analyser ceux qui t'entourent, tu dois devenir purement mpers&nnelf chasser toute sympathie eomme toute antipathie, sinon tu es incapable de juger les hommes. ^- Allons I répondis-jc, frappé de la justesse de ces conseils, je reste, et je retournerai voir la galerie, quoi qu'il m'en coûte.
Un vieux médecin original , qui aimait beaucoup les jeunes gens, ne manquait pas de les aborder avec ces mots : < Et les f^nnmes? et l'argent? * Il avait supprimé l'inévitable Comment vous pofiez-vous? pour le remplacer par cette double question, toujours intéressante. C'est de lui que je ti^s ce conseil : « Mon ami, dans toute question grave qui se présentera à votre esprit, cherchez la femme cachée dessous. » Cette indication me revint à la mémoire : j'avais oublié la femme dans l'analyse de M. T.. • ; mais, dans la
Irl8 MKSAIiaifS »K lOSOOlU.
première tiuMbra ok }« tel reça, je B'avïtte ptti «perça le pte petto ttédailloli Mttoché à ladmiiiée. S'U y ttâH une femme, il était impossible, avec les nombreux ptiMiM mf^yéê par M. T. . . , qw la teanae s'eût pas rcçB FanmAne d'an simple portrait. Il pouvait arriver toatefato ^e Seal M. T... se erAt digne d'être conehé sur la toile k peindre, et radmnratkn pour sa propreimage devait le eoiidoife à un froid égoîsme.
Pour aie distraire, j'allai le soir aa eere)e. Oa y jouait atn doBiittos, aux cartes, on causait p<ditique ; ce n'était pas là mon affaire. Tout ^ feuilletant tes journaux accu* milles sur une table, je jetai un rapide ce«p d'œil ear les UMtaée, et j'avisai dans un coin un vieillard qui prenait âleneieasement une tasse de café. 11 ne ftimait pas, ne lisait pas, et k sa figure je comprie qu'une petite conversation ne devait pas lui être désagréable. Aussi, après les premiers saluts échangés et les compliments habituels sur la beauté dea envir^na de la petite ville, je déclinai ma profession de voyageur eathooeiasie des arts, et j'arrivai à teu« cher m n^ot de ta galerie de M. T.... Le vieillard, en e»* tendant ce bobi, me regarda d'un certain seîl malin, afin de se rendre compte de mes impressiras nlérieures ; i»ais j'ees la force de ne rien laisser paraître, et ne traînai dans les lieux communs en parlant seulement de la curiosité que j'empotais de la eentemplatien des portraits de cer-^ tains matti^. -^ Monsieur est artirte? me dit le vieillard en voyant que je m'appesanlissais sur les procédés des peintres et que ma conversation roulait plutôt sur la manu* tenlion matérielle de la peinture que irar la question psychokgîqae.
— J'aime len tableaiix, dis-je hypocrilaiieiit, el il m'a été donné de vivre avec des peintres qui m'ont inil^ à leur langage.
— Monsieur T. . . vons a-i-il dmné son calalogne? rqirit le vieillard.
— Quel Catalogne? dis-je en flairant nne curiosité. Il n'y a pas besoin, ce me semble, de catalogue dans nne galerie qui ne renferme qu'on seul et même portrait.
— Ahl dit le vieillard, M. T... ne vous a pas bit hommage de son catalogue. . . Il le cache alors, mais je l'ai gardé précieusement, moi qui vous parle.
J'aurais volontiers tenté une escalade avec effraction dans la maison du vieillard pour connaître ce catalogue mystérieux, mais je continuai froidement : — Pourquoi M. T... cacherait-il ce catalogue?
— Par un motif plus grave que vous ne le supposez.
— Ahl
— La famille de M. T..., continua le vieillard, qui ne demandait qu'à parler, h'est pas absolument enthousiaste de cette collection, qui ne semble pas avoir de fin... M. T... est maladif, d'une frêle santé, et on sait dans la ville qu'il a jeté des sommes immenses dans les ateliers de Paris pour
' se faire peindre... La famille craint avec juste raison que cette fantaisie ne prenne des proportions plus énormes encorCi Que pourrait-on faire de tous ces portraits si M. T... yenait à mourir? Ses parents en garderont un ou deux, je l'accorde ; mais on ne retrouvera pas aux enchères publiques la centième partie des sommes dépensées par M. T.. . Moi aussi, j'aime à collectionner; j'y vais doucement.... Les belles choses me tentent, mais je laisserai des pâtes-tepdres
LES SIUSATIOlfS DE JOSQUIN. 61
qneje ydye cber, et <pii sont malgré tout le meilleor placement de moa argent.
J'ei» Teffronterie de témoigner an vieillard nne vive admiration povr les porcelaines, qnmqne je n'y entende goutte, et il me fallnt subir mille dissertations sur les produits de Sèvres, sans ponroir ramener la conversation sur le compte de M. T. . . — Encore un maniaque ! pensai-je ; mais en restant dan^ la ville, j'avais pris une dose de patience, et j'écontai attentivement en apparence cette nouvelle dissertation. An bont de deux heures, à force de jeter des bâtons dans la conversation dn vieillard, j'arrachai quelques lambeaux sur la vie de M . T. .., et j'appris qu'il avait publié jadis une broebve si étrange sur sa galerie, quje sa famille s'en était émue et avait manifesté l'intention de le faire interdire, se fondant sur certains passages bizarres de cette brochure. —Rien n'est plus tristement intéressant, dis-je, qu'une interdiction. C'est une question qui me préoccupe beaucoup.
— Monsieur est avocat? demanda le vieillard.
— Pas précisément ; j'ai étudié le droit et, entre beaucoup de questions légales, celle-ci, à mon sens, est une des plus graves. Je serais fort curieux de lire cette brochure.
— Il n'y a peut-être pas dans la ville cinq personnes qui aient conservé cet imprimé. Pour moi, homme d'ordre, je l'ai rangée dans ma bibliothèque, et je Comprends maintenant pourquoi M. T. . . ne vous l'a pas offerte : c'est que, sons le coup de cette interdiction et en connaissant le but, il aura détruit le restant des exemplaires.
— Vous croyez?
— Certainement; les parents seuls l'auront conservée.
^ Ayant étudié profondément la question de l'interdic*
lion, je vous avoue que je sais très-cnrieax de lire cette brochure. Je connais Tétat d'esprit de M. T... Rien dans ses idées, dans sa conversation, n'annonce un dérangement des facultés mentales; mais récriture mène souvent un Homme dans des sentiers capricieux, et j'aurais voulu voir si, la plume à la main, M. T... n'offirait pas de prise à ses adversaires.
Malgré ma curiosité bien évidente, le vieillard ne semblait pas disposé à me communiquer le catalogue précieux, et je n'osai lui en faire une proposition plus directe, lorsque heureusement pour moi mon interlocuteur se prononça vivement contre M. T. . . , en prétendant qu'il se faisait fort de faire prononcer l'interdiction rien qu'en lisant deux lignes du catalogue devant le tribunal. Par instinct je combattis poliment cette affirmation, et je pris le parti de M. T... La discussion s'échauffa peu à peu ; mais les arguments sans preuves ne suffisaient pas. — 11 est onze heures, dit le vieillard ; si vous aviez une demi-heure à me donner, je demeure à quatre pas d'ici, et je vous prouverais, pièces en main, que j'ai raison.
— Je vous donne toute laTiuit, monsieur! m'écriai-je, enthousiasmé d'être enfin sur là piste.
Je ne m'attendais pas à une nouvelle épreuve. Le vieillard qui me tenait ne lâchait pas si facilement sa proie. Il me fallut admirer l'une après l'autre toutes les porcelaines de la collection, §ubir la biographie de chacune des tasses, à savoir leur origine, leur provenance, le prix qu'elles avaient coûté, le taux auquel elles devaient arriver, enfin les mille manies qu'enfante la possession. À deux heures du m^tin seulement nous passions dans la bibliothèque, fort
en ordre. Du premier coup le Vieillard tomba sur uu paquet de brochures, au milieu desquelles se trouvait le catalogue de la galerie de M. T... J'avoue que je fus pris d'un certain frémissement de joie en apercevant ce trésor, plus précieux pour moi que tous les palimpsestes du moyen âge. Je tenais mes coudes serrés au corps pour empêcher mes mains de s'élancer en avant, car le vieillard apportait dans tous ses actes une sage lenteur. Quand il tint la brochure, il lui fallut chercher ses lunettes, se moucher, prendre du tabac, se tasser dans le fauteuil, et divers autres incidents qui me faisaient bouillir le sang. Le vieillard avait deviué ma curiosité, et, pour mieux me faire goûter l'audition du catalogue, il se mettait en scène comme un acteur consommé qui aime à faire attendre son public. Pour moi^ j'aurais crié : La brochure! comme au théâtre les gens du parterre crient : La toile I Après une lente lecture du catalogue, que le vieillard examina d'abord à son aise, comme s'il préparait ses inflexions de voix, le traître commença par me lire diverses nomenclatures sans importance. La première salle n'avait pas offert à M. T... l'occasion de se signaler : il gardait ses effets de style pour les portraits importants ; mais tout à coup à ces explications parfaitement claires succéda une phrase un peu trouble : — Nous y voilà, dit le vieillard, qui lut : L'exploré ne s' agitant plus, tidée-mère appuiera nos gestes sur le ftmd d'un regard meilleur que n'a point fixé l'hôte ingrat.
— Ohl m'écriai-je.
— Ceci, dit le vieillard, est une phrase tirée de la préface; mais nous allons passer h, des fragments plus clairs.
— Je ne demande pas mieux.
-- Voici ce que dit M. T. . . d'un de ses portmits : Le profil no 3 e$i triê-exaoi $urUmt par la localisie blonde. Il s y révèle déjà comme expression ee que j'appellerai le croisé de la pensée.
— Voulez-vous me permettre? dis-je en prenant la bro^ chure; je ne comprends pas, il faut que je lise.
M. T... analysait sa galerie tout entière : dans son portrait au fauteuil y il admirait « sans limites le double drame de Thomme et du spectacle pittoresque. La main seule d'en bas est sublime I » s'écriait-il. Quant au portrait en Christ, voici ce qu'il en pensait : <f La tête est profonde; elle a beaucoup souffert, elle souffre encore. Une larme du sang de rédemption est prête à tomber de Tœil... » Et il ajoutait naïvement : « Le pli de la mandie est inappréciable. »
 trois heures du matin, je sortis de la maison du vieillard, enchanté de mon expédition. La timidité de M. T... m'était révélée par cette menace d'interdiction qui pftnait sur sa tête. Un homme a commis un crime avec des complices, qui plus tard veulent le dénoncer. Il peut espérer faire taire ses complices k force d'argent, essayer de s'en débarrasser; mais l'imprimerie est le plus redoutable des complices. La moindre feuille de papier sortant de la presse couverte de caractères noirs ne peut pas disparaître. Il se trouve toujours quelqu'un qui la possède, quand même elle n'existerait plus au dépôt légal. Le sage qui recommandait de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d'émettre son opinion n'eût pas manqué de passer sept jours et sept nuits avant de confier sa pensée à la presse. Quoique M. T... trouvât sa brochure pleine de raison, en œ sens qu'elle répondait à ses sentimeuts personnels, néan-
moins il jugea prudent de détruire le restant des exemplair res, afin que Topinion publique ne vulgarisât pas les sentiments de ses propres parents. Possesseur d'une fortune considérable, il savait combien elle tentait ceux qui Tentouraient, et, en même temps qu'il voulait conserver le libre maniement de ses revenus, il ne se souciait pas de passer comme atteint de démence auprès de ses compatriotes.
Pour moi, je ne jugeai pas l'interdiction possible malgré cette bizarre brochure. Certainement M. T... avait une fuite à un certain endroit du cerveau, surtout en ce qui touchait aux beaux-arts et à la vanité attachée à sa personnalité ; mais combien ne rencontre-t-on pas d'hommes sérieux, accomplissant régulièrement tous les devoirs de la société, qui s'enflamment pour quelques projets étranges, et semblent, par leurs illusions, échappés des Petites-Maisons! Pour M. T..., il s'agissait de démontrer, au cas où ses parents provoqueraient une enquête, qu'il ne jetait pas dans sa. collection plus que ses revenus ne le lui permettaient.
Ce fut après avoir réfléchi k ces questions complexes que je fiis pris d'un vif sentiment de pitié pour M. T. . . , dont la tristesse, les façons inquiètes, le parler sans audace, étaient expliqués par la lutte sordide des intérêts qui s'agitaient autour de lui. Combien sont poignantei^:^ces souffrances dans une petite ville de province, où les moindres actions sont analysées par de trop habiles chimistes 1 La famille de M. T... avait de hautes relations dans le pays et pouvait disposer de nombreuses influences. M. T... vivait à l'écart, ne voyait pas le monde : autant de motifs d'accusation. II parlait peu, riait moins encore, et concentrait ses pensées çn lui-même ; il était facile de l'accuser d'hypocondrie, de
66 LES SENSATIONS DE lOSQUIN.
le montrer sous le joug d'une idée fixe : U galerie de portraits était écrasante, et surtout le catalogue, dmt la des^ tmction seule était de nature à témoigner contre M. T...
Je résolus d'aller lui faire une seconde f istle, daaas Urquelle il entrait autant de sympatUe que de curiosité. Le lendemain, le domestique, m'ayant reconnu pour m'aToûrouTert la veille, m'introduisit suis m'annoncer dans la galerie de tableaux, où je trouvai M. T... assis dans un fauteuil, livré à ses réflexions. — Si j'étais médecin, pentaî^e, je eom* mencerais par enlever le malheureux à ces images mâancoliques, trop de fois répétées, qui ne peuvent qa'a{q>Mter du trouble dans ses idées. — Je me suis permis, monsieur, lui dis-je, de venir visiter encore une tm votre galerie avant de partir : j'ai été tellement frappé par quelques-uns de vos tableaux que j'ai déeôré les revoir. Veuillez excuser mon indiscrétion.
Un pâle sourire passa sur les lèvres de M. T..., quime tendit la main. Après avoir jeté un coup d'oeil sur Teiiseittble de la galerie, je m'arrêtai devant le portrait des dames espagnoles regardant de leur balcon M. T... passer dcms les rues de Madrid. — J'ai lu, dis-je, une petite notice sur ce tableau dans votre catalogue.
—Le catalogue ! s'écria-t-il, où avez-vous trouvé le catalogue?
J'avais causé une vive émotion au pauvre hossme) mais j'étais décidé à entrer en lui comme une vrille, et je ne m'arrêtai pas plus qu'un chirurgien après la première incision. — Cette notice est fort intéressante, monsieur, et je vous en fais mon compliment; elle m'a servi k pénétra plus avant dans le sens intime de votre collection.
-^QmTOQttâbft tMir ce caiidogiief ditM. T... ente levant tout à coup; là, ne me le cachez pM, moaneur, faî beaucoup d'eUBenns, beaucoup, beaucoup.
—le les oonnais» en m'a tout appiis; mais ne croyez pas que la personne qui m'a communiqué cette brochure vous veuille dtt mal : une simple curiosité de ma part a amené im habitiié du eetdty un homme aimable» à me faire lire le texte explicatif que vous avez rédigé d'après votre ga^ teiie.
— Quel est cet homme? comment esl-il, je vous prie?
Q«a^ j'eus décrit le vieillard et parlé de sa collection de p(Nrcelaines, H. T... respira plus liforem^t. — Je sais qui vous voulez dire, rq^itr41, et les difficultés ne viendront pas de cecAté; mais j'espérais qu'il ne restait plus trace de ma brochure.
—Je ne la trouve pas si dangereuse que vous le croyez, monsieur ; chassez donc ces inquiétudes qui sont trop nettement accusées sur votre front.
«—Vous a-4-on donné quelques détails mir la lutte qui me sépare de ma famille?
— Je la connais, et je la déplore.
— J'en ai souffert un moment, mais vraiment ces tourttems ne sont pas les seuls ; ceuit-lk, il était si facile de les dompter 1 11 en est d'autres, ajouta M. T... en se couvrant ta figure de sa main gaïuche. Partez-vous aujourd'hui pour Paris? reprit-il en changeant de conversation.
— Om, monsieur, rép(Midis-jc sur]^.
— Je vous écoutais hier pendant que vous parliez peinture ; vom éles un homme compétent ; on voit que vous avec beaucoup vu, beaucoup comparé ; les combinaisons de
la palette vous sont connues, vous raisonnez comme un habile marchand de tableaux.
Ce dernier trait, qui pouvait passer pour une épigramme, me donna à penser que M. T... était plus fin que je ne le supposais.
— Il y a autre chose dans la peinture, contiuua-t-il.
— Oui, il y a autre chose, m'écriai-je, sentant que nos pensées étaient k Funisson.
— Surtout dans Tart de rendre un portrait. Il semble que Tartiste a le privilège d'évoquer notre âme, car celui qui ne s'occupe que de la ressemblance brutale ji'est qu'un ouvrier plus ou moins habile ; mais tirer Tâme des milieux sensibles où elle habite, fa faire rayonner autour de notre enveloppe matérielle , la fixer pour ainsi dire sur la toile à tout jamais,... ne craignez-vous pas, monsieur, qu'il y ait là un certain danger?
— Pour le peintre? demandai-je.
— Au contraire; l'artiste est le magicien qui, plein du contentement d'exercer sa funeste puissance, s'empare de sa proie et Timmole palpitante aux pieds de sa réputation !
Je ne pus m'empêcher de penser aux idées touffues du catalogue.
— Pourquoi , continua M. T... , les souverains confientils en général à des ouvriers vulgaires le soin de transmettre leurs traits à ceux qu'ils gouvernent? Us ont une raison secrète, çroyez-le.
— Historiquement parlant, je ne puis admettre cette proposition; d'illustres artistes ont peint des souverains; nous en avons des preuves existantes, à commencer p^r Holbein,