‹ Souvenirs de funambulesChapitre 44 sur 49 · LES QUARANTE CHANTEURS MÉROVINGIENS · texte numérisé non relu

LES QUARANTE CHANTEURS MÉROVINGIENS

<K SOCTENIJS PAR LA PÈOALB. 1»

Ces moyens, renouvelés de Tancien Jardin-Turc, dirigé par Julien, n'amenèrent pas singulièrement les bourgeois, encore moins les artistes. Dubois eut même beaucoup de mal à rentrer dans sa pédale, qui faillit rester en gage, Torchestre n'ayant pas été payé par Tinventeur des Chanteurs mérovingiens. D'un autre cAté, ses découvertes n'étaient pas complètes, car il cherchait toujours l'amélioration du son ; c'est ce qui explique ses grattages perpétuels.

Mais Dubois était parvenu ii un résultat important : à savoir que plus la table qui porte le chevalet doit être épaisse, plus le fond doit être mince. Et voilà pourquoi il mettait sans cesse des épaisseurs, au moyen de son jus-dcbois, et pourquoi il raclait sans cesse. Avec une telle simplicité de système, il ne connaissait plus de mauvais violons, car il arrivait à en changer le son au bout de cinq minutes d'opération.

Ayant ainsi réussi dans ce qu'il cherchait, Dubois se livra assidûment k la fabrication du ténors qui, à lui seul, était l'insurrection la plus complète contre la moderne instrumentation à cordes; il n'y avait que lui qui pût les fabriquer. J'en vis six qui renfermaient plus d'un drame comique ; car Dubois ne se lamentait jamais, ne parlait pas de ses souffrances d'inventeur, ne se révoltait pas contre la société, et n'avait rien de névralgique que dans ses mains, quand il jouait de sa collection d'instruments.

Dabois gagnait peu d'argent k son bal et le convertissait en bois. 11 ne mangeait pas beaucoup, étant très -occupé ; il refusait même d'accorder des pianos, métier qu'il avait exercé jadis, mais qui l'aurait trop occupé aujour^ d'hui.

— Qui est-ce qui gratterait pendant ce temps-là? disait-il.

Les outils pour la fabrication des violons sont très-nombreux : il faut dés varlopes, des villebrequins, des mèches, des ciseaux, des bédanes, des gouges, des compas, des équerres, des scies, des meules, des pierres à affiler, des limes, des rabots en fer, des canifs, des traçoirs, des fers k plier» des pointes aux âmes, des harpes, des vis, des pinces à barres, des troussequins, etc., etc. Dubois avait telle-> ment simplifié l'outillage que je n'ai jamais vu chez lui qu'un établi et quelques mauvais morceaux de fer trop sau-^ vages pour n'avoir pas été fabriqués par le musicien. Ses instruments se ressentaient un peu de cette facilité d'exé^ cution ; la forme en était brutale : ils rappelaient certains dieux dégrossis par les sauvages dans un tronc d'arbre; lo rabot ne paraissait avoir jamais caressé l'épiderme du bois. C'étsût surtout la pédale k la haute stature, dont les clefs touchaient le plafond» et qui semblait, pardon rouet, une énorme machine de guerre, telle qu'on en employait pour envoyer des pierres avant l'invention de la poudre.

Les ;f avaient chacune trois pieds de longueur; quand on regardait par ces ouvertures pareilles à des meurtrières, ou ne voyait guère plus que dans une citerne. Le chevalet présentait la solidité de la bosse d'un chameau» car il n'a-^ vait pas la légèreté, les ornements et les déliés habituels qui font songer à des ornements de maître d'écriture. Par

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ion tmvail, la pédale semblait avoir élé ooartraite à coups dehaehe.

J'ai vu des instrameiits cbiaoîs, ^yptîeus, indiens, du moyen-âge ; ils ne m'onl pas produit un efet aussi singulier que la collection de Dubois.

Pendant que je regardais son mnsée, il ne s'inquiétait guère de ce que je pensais, et continuait de fouiller saus relâcbe dans le ¥»ntre de ses inventions. Même il m'invitait, me sachant musicien, à racler sur les oofdes des basses.

— M'ont-îls fait des tours, me dit-il, au |ardin-des-Ulas I J avais fiai par me mettre assez bien avec le chef d'orchestre ; je loi avais arrangé son violon, il était content ; mais un jour il tombe malade et on* le remplace. Celui qui est venu à sa place était de ces fameux musiciens qui ne le sont pas, et qui mettent des gants bjancsi pour conduire; si (a ne fait pas rire, lu lieu de prendre leur violon It pleines maius et de vous enlever leur orchestre, ils font des poses pencbées, ils inventent des façons de battre la mesure qui n'appartiennent qu'à eai^,.. On ne sait jamais s'ils battent la mesure à trois ou à quatre temps, mais on les regarde balancer leur l#ton langoureusement. Ils ressemblent à une gravure de modes; leurs habits sont si propres qu'ils craindraient de les gâter en appuyant le violon sur l'épaule } s'ils indiquaient sérieusement les angles de 1$ mesure, cela défriserait leurs çheveuK blonds, bouclés e( pommadés... Vous penses, citoyen, comme je fus reçu par ce nouveau chef d'orchestre, qui s'imagina de nous faire babiller en nmr. $ Ua foi, dit le trombone, alors qu'il aille ehereher des avocats pour faire danser 1 1 Le trombone n'avait pas tort. Je com*

prends qu'il faille s'habiller qmand od (ait 4es bals de Boses daos le nnonde ; mais aussi tous êtes payé dix francs, quinse franea de votre nuit. Ceux qui eut besoiu de gagner leur vie pusseut par \h; luot, j'ai toujours refusé, à cause de l'habit. Je ne peux jouer du violon que quand je suis dans mon paletot ! £t regardez, citoyen, combien ce chef d'or^ chestre était coquet. Vous vous rappelez qu'au Jardin^dei^ Lilas il y avait à mon pupitre un petit bossu qui jouait du violon comme s'il était droit. Les enfants de quatre ans qui demandent des sous dans la rue sont plus habiles que lui. On met tout d'un coup un premier violon au second violon, et on fait passer mon bossu à sa place. Ce n'était qu'un cri dans Torchestre, car ce malheureux qu'on ve^ nait de faire descendre d'un cran y perdait, puisque les seconds violons sont moins payés que les premiers; au contraire» le bosco y gagnait. £h bien 1 savax-vous pour* quoi tous ces remaniements-là? C'est que le bossu se trouvait âbre ainsi placé à la droite du coquet chef d^orchestre» et qu'il servait à faire admira la taille, le teint clair, les cheveux bouclés et les gants blancs du nouveau venu. Il n'y a que les femmes pour avoir des inventions pareilles. Je n'aurais guère fait attention à tous ces manèges si je n'avais pas apporté mon ^^or au bal. Le chef d'orchestre me demanda ce que c'était ; je le lui dis, et il ne comprit rien : d^ailleurs je ne sais pas ce qu'il était capable de comprendre en iait de musique. Je me mis donc k faire la partie du second

violon sur mon ténor Ahl voilà ce qui garnit tout de

suite UQ orchestre! Comme on saisit bien ce qui manquait

aupjM^avant entre l'alto et le violoncelle! Je faisais du

t^p^lg^ iH>mm§ quatre seconds vialonsM. Voilà les premiers

viokMiii jaloux qui se plaignent que je les écrase, qu'on B*entend plus le chant. Moi je leur dis une chose bien sinple et que tous pourrez répéter à tous ceux qui riraient du ténor : c Esl-ce que l'alto, qui a plus de son que le yiolott, empêche de l'entendre? Et les basses? Et les contrebasses? Alors, supprimez les cors, les trompettes. Pourquoi ne TOUS plaignez-Yous pas des ophycléîdes? Vous devez avoir aussi une fameuse peur des trombones I Ajoutez à cela les tambours, les cymbales, la grosse caisse. » Ça faisait pitié. J'aurais tout de même laissé dire les premiers violons ; mais, comme ils étaient mieux vêtus que moi, le cher d'orchestre prit leur cause. Fatigué de ces misères, j'ai envoyé promener le Jardin-des-Lilas et je suis entré à la Tête-Noire, où on me laisse jouer tranquille de mon ténor. Comme ils n'ont pas beaucoup de musiciens, ils ne sont pas fâchés que je fasse autant d'effet à moi seul que quatre. Là, au moins, je peux étudier la qualité de son, et je suis certain maintenant de mon affaire. J'en ai déjà fabriqué une dizaine..» on joue là-dessus avec une facilité sans pareille.

Dubois apportait une telle volubilité dans l'archet, dans les démanchés, avec ses doigts nerveuxi allongés comme des serpents, qu'il semblait en effet que rien ne fût plus facile*

— J'ai deux élèves, dit-il, qui vont tout seuls ; dans trois mois ils en joueront mieux que moi. Il y avait un pauvre diable qui ne savait que faire pour gagner sa vie ; je lui ai montré quelques airs, je lui ai donné un ténor : maintenant il court les barrières, les associations ; ça plait aux ouvriers ce gros violon, il est connu partout... on l'appelle le violon

démocratique» et puis mon homme gagne quelque argent.

Gomme il était l'heure de dtner, je sortis avec Dubois, qui m'étonna de plus en plus ; il avait pris son ténor sous le bras, et il s'arrêtait k chaque marche d'esc|lter pour pincer les cordes.

— C'en est un qui résiste ; je remporte pendant mes repas, me dit-il.

Sur le boulevard extérieur, nous nous arrêtâmes pour causer quelques instants ; Dubois continua à gratter au de« dans du ténor et à en tirer des sons. Quelques passants s'arrêtaient, croyant que le musicien allait chanter ; pour lui il ne s'inquiétait de rien, car il ne voyait rien, et me quitta cordialement sans se douter qu'on l'avait pris pour un musicien ambulant.

Je restai près de trois mois sans voir Dubois ; il avait dé ménagé à force de tracasseries des locataires, qui ne pouvaient trouver un moment de repos avec un pareil inventeur. Les sons vibrants des instruments k cordes se répandaient par toute la maison ; c'étaient surtout les voisins de l'étage au-dessous du musicien qui souffraient le plus cruellement, quand la pédale à rouet envoyait ses longues notes sourdes et monotones qui donnaient à penser à des tonnerres lointains.

Dubois déménagea toute la collection à lui seul, et il inquiéta peut-être davantage les douaniers de la barrière que ses anciens voisins. On ne prit pas garde d'abord à ses violons, qui ouvrirent la marche ; mais, comme le voyage se répétait fréquemment et qu'à chaque voyage les violons augmentaient de taille, Dubois taisant un déménagement méthodique, les douaniers s'imaginèrent être victimes d'un

IM LfiS SlNSAflOltS Dft JOBQÙIK*

DOQteau moyen de contrebande. Alors ils introduisirent, 8MW rt6|iecl» leurs sondes dans tontes ces musiques, ce qui mcltail Dubois en belle humeur. Il atait réservé la pédale à rooel pour son dernier toyage; ce fut un spectacle pour les gens de la barrière. J'ai déjà dit que cette contre-bassccoiosse était montée sur une espèce de botte qui nécessitait quatre roulettes cachées dessous. Ses dimensions énormes auraient empêché un homme de forte taille d'arriver aux clefs de cuivre pour raccorder; aussi Dubois avait-il imaginé de bâtir derrière la table un marche-pied solidement fixé, et sur lequel se tenait le joueur de pédale. Il arriva à la barrière en véritable triomphateur, grimpé derrière son instrument qui marchait tout seul à Faide de ses roulettes, et qui marchait d*autant mieux que, dans ces quartiers qui parlent de Montmartre, le terrain va fortement en pente jusqu aux boulevards. Par plaisanterie, Dubois avait mis en état son rouet, et se plaisait à tirer des sons du plus colossal instrument qui se soit jamais vu..

Je laisse à penser Teffroi du propriétaire et des locataires de la nouvelle maison où Dubois allait s'installer; mais, comme il était rusé et qu'il ne reculait devant rien pour donner un asile à son instrument, il avait payé un demi-terme d'avance, afin que le portier n'allât pas aux renseignements.

Je ne sus tous ces détails que longtemps après, en me rencontrant avec lui. II était très-heureux de ses inventions, avait trouvé tes qualités de son si cherchées^ et ne s'occupait gu^ de réaliser ou de répandre sa découverte. Tout en causant, il Tint m'accompagner jusqu'au jardin du Luxembourg, où, ce four-lk, on faisait de la musique militaire.

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NoUs hè partiotiâ que iniiBiqiie, et bientôt lés titôpies dressërenl là tête. Diiboisi se pUignail de l^étftt de la nmisiqQe en France^ et il avait faison. J'appuyain surtout sur un art qui est loin d'avoir les avantges du livre et de la peinture. Je crois à de grands bienfaits^ le jouir où la musique sera popularisée.

La peinture peut s'étudier grûtiê : des musées sont ouverts ; une fois par an les peintres exposent leurs travaux.

Le mouvement des idées se répand partout par le journal ; littérature et politique peuvent être étudiées tous les jours pour un sou et pas même un sou.

Au contraire, la musique n'a que deux théâtres k Paris ; deux théâtres qui» subventionnés, sont interdits à tous les travailleurs pour Ténc^me prix des places. Il y a des quantités de concerts. A quoi servent^ils ? A montrer des ins* trumentistes habiles qui ne cherchent qu'à paraître plus adroits que des singes suf leurs instruments, et qui torturent l^œuvre des maîtres sous la forme de variations.

Le Conservatoire seul donne des concerts importants où se retrouve quelque respect pour les grands maîtres : c'est une petite salle où n'entrent guère que les banquiers.

D'un autre cAté> on a toléré toutes sortes de bouges chantants où l'on n'entend que de mauvaises romances, des œuvres sans valeur, chantées par des saltimbanques sans voix que chasserait le dernier théâtre de la province. Les cafés en plein air, avec leurs princesses en robes blanches et leurs c<^sages en velours de coton » et leurs becs de ^f sont tellement corrupteurs que» si on regarde les arbres qui les ombragent, les arbres semblent peints.

La lune a Tair d'un morceau de papier huilé.

Gœlhc a dit un grand mot quand H s'écriait qu'une jou^ née était perdue, celle qui se passait sans avoir lu un bon livre» entendu de la musique et vu un beau tableau.

Le peuple n'entend jamais de musique.

Est-ce de la musique lorgne des rues, le violon de Taveugle, la clarinette de l'homme au chien, les cafés-chantantSy les pont-neufs de vaudeville, les entrées et les sorties de mélodrames, les chansons de goguettes, les poésies patriotiques de banquets, les musiques de la garde nationale, les quadrilles de bals, les musiques de cavalerie ? Est-ce de la musique?

Que les classes mitoyennes se corrompent avec leurs pianos, leurs romances et leurs chansonnettes comiques, cela les regarde ; elles peuvent s'instruire et ne s'instruisent pas. Chaque homme a le sentiment des arts inné ; c'est à lui de le développer. Qu'importe d'où il part I

Paul de Kock peut mener à Balzac.

Mais le peuple ne peut franchir ces degrés : il entend aujourd'hui une romance de Mlle Loîsa Puget, et n'entendra pas demain une symphonie de Beethoven.

Nous sommes arrivés à une telle corruption musicale, qu'il n'y a pas quatre compositeurs capables d'écrire un quatuor. Ils n'auraient pas cent auditeurs I

. — Si le peuple allait encore à l'église, dis-je à Dubois, il lui resterait l'orgue.

— Oh! me dit-il, j'y ai bien pensé, et j'ai déjà fait des plans que malheureusement on n'exécutera sans doute jamais... Les cloches ne suffisent pas; elles sont étouffées par Timmense bruit de Paris. J'avais songé à établir dans les (ours des cathédrales d'énormes buffets d'orgue; j'ai

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calculé mou affaire dé &çon h diriger les sons vers les places publiques. Cela ramènera peut-être les fidèles, quoique j'aie grandement peur qu'ils n'écoutent à la porte tant que dure la musique et ne s'en aillent après. Si cela ne réussissait point pour les caUiédrales, j'adapterais mon système d'ol'gues aux machines à vapeur de chemins de fer ; je compte beaucoup sur l'industrie. Dans un temps j'allais au club, et j'écoutais tous ces inventeurs de religions qui cherchent midi à quatorze heures. La religion nouvelle ne serait-elle pas l'industrie?

ou MiNE Ik SCIENCE.

Dans l'année 48i., qui fut si célèbre par son hiver rigoureux, je résolus de devenir très-savant : ce sont des idées qui me prennent de temps en temps ; je me renferme, j'accumule lectures sur lectures , et je ne sors que la tête beurrée des matières les plus différentes , qui finissent par se tasser, Dieu sait comment. J'allai donc d'un pas joyeux au Jardin-des-Plantes , avec le fol espoir de connaître à fond les sciences naturelles. Un nouveau cours venait de s'ouvrir , qui avait rapport plus particulièrement à la race des singes. Ce que je jugeais utile dans le cours, c'était de dé-

brouiller un peu mes idées, de me forcer à écouter, chose plus facile que de lire. Les livres d'histoire naturelle, pleins de nomenclature, sont trop souvent d'une aridité qui me les fait jeter de c6té dès les premières pages ; j'emportai cette illusion que, dans un cours public, au milieu de nombreux auditeurs, je secouerais ma paresse , et que l'hiver ne se passerait pas sans enrichir mon moi léger de connaissances positives.

Quoique l'hiver s'annonçât comme très-rude, l'assemblée était en bon nombre ; cependant beaucoup plus de vieillards que de jeunes gens. Le cours se tenait dans la galerie des Primates j qui sont, comme on sait, les premiers des animaux. Des armoires vitrées renfermaient la plus belle collection de grimaces qui se puisse imaginer , car les premiers des animaux ne s'en font pas faute , et ils ne le cèdent guère dans cette matière qu'à l'homme, regardé par les naturalistes comme un primate tout à fait supérieur. Pour moi , en regardant ces singuliers animaux à qui la science a su conserver après leur mort une apparence de vie , je ne les trouvais pas si grimaciers qu'on se plaît à le dire : partout dans la vie je retrouve la même comédie sur les figures humaines. Nos grimaces sont peut-être un peu plus variées que celles des singes , mais au fond elles se valent. Les uift font des grimaces pour demander de l'argent ou des places, les autres pour obtenir des noix ou des pommes; il n'y a guère de différence.

Ce qui me frappa le plus fut un squelette articulé , placé près du fauteuil du professeur, et qui , les bras en avant, les mains ouvertes du côté du spectateur, ricanait vrahnent à l'unisson des primates. Il avait dépouillé toute

pudeur humaine ; il se moquait de la société et ne cherchait plus à dissimuler ses instincts. Par la façon dont il était posé, par ses gestes, par sa bouche entr'ouverte , le squelette semblait parler, t Messieurs, me voici sans fard; aucuns voiles ne dissimulent ma triste carcasse ; tout ce qui était chair, sang, nerf et muscles, et qui troublait lefoible entendement de la science alors que j'étais vivant , a disparu ; regardez-moi bien , tâtez mes bosses à votre aise ; je n'ai plus de secret pour personne. > Le squelette avait aimé peut-être le vin, sans doute les femmes , et certainement largent; k cette heure, il semblait se moquer de toutes ces futilités, et une raillerie éternelle sortait de sa bouche. 11 m'intéressait vivement , et j'aurais regardé longtemps sa raillerie si le professeur nefiit entré en séance. C'était unpetit homme portant de bonnes couleurs sur les joues, qui me plut tout d'abord par ses façons simples et modestes. Il nous salua poliment et rangea divers singes sur son bureau; il apportait dans ce travail une grande attention, groupait habilement les primates ricaneurs , et je compris tout d'abord qu'il portait une réelle affection aux sujets dont il avait à nous entretenir. Pendant ce temps , les encriers s'ouvraient dans l'auditoire, quelques cahiers blancs sortaient des habits, mais la majorité des étudiants gardaient les mains dans les poches. C'était, il faut le dire, une n|p,jorité composée d'étudiants de cinquante à soixante ans, qui dépassaient les limites accordées aux fameux étudiants de quinzième année. Généralement ces étudiants portaient une mauvaise perruque et des habits qui ne valaient guère mieux que la perruque. Je ne connus la vérité que plus tard.

Au milieu de la salle est un gros poêle que Tadmiiii^ tration du Jardin *des-Plantes bourre asses pour le faire ronfler énergiqnement, de telle sorte que diacun de$ auditeurs puisse se livrer au genre de mélodie qui lui est particulier pendant son sommeil ; le poêle seul est accusé de ronflements qui, partis de poitrines humaines, feraient rougir de honte le professeur. Ces nombreux étudiants en perruque venaient pour le poêle, et non pas pour Thistoire naturelle.

Les cours sont organisés au Muséum de façon h ce qu'un professeur remplace un autre professeur : l'anthropologie succède k la minéralogie , la géologie k l'icbtbyologie , la conchyliologie k la zoophytologie, et ainsi de suite. Il est facile, de onze heures du matin k trois heures de l'aprèsmidi, de se procurer, au Jardin-des-Plantes , une chaleur convenable pendant les grands froids : c'est ce que savent ceux que j'avais pris pour de vieux étudiants en perruque, qui n'étaient autres que de petits rentiers de la rue Copeau, gens remplis d'ordre et d'économie, dépensant de six k huit cents francs par an dans les fameuses pensions bourgeoises groupées autour de l'bêpital de la Pitié , rue Gracieuse, rue de la Clef, rue Copeau et autres.

Tous les matins, après le déjeuner , on voi| se diriger dans la direction du Jardin-des-Plantes une bonne quantité de ces petits rentiers en perruque, traînant aux cours d'bi* ver leurs gouttes, leurs rhumatismes , l^urs catarrhes; ils arrivent les premiers afin â'^i^Vi^ir la meilleure place au poêle, et s'endormeut dans pu sopoimeil plein de béatitude^ aussitAt que le professeur o^yre la ^u^e. Si on exc^tc^ quelques étudiants, quelques spécialistes, quelques amis d^

professeur, quelques sous-mattresses d'institutions, la majeure partie du cours est ainsi remplie d'oreilles inutiles. Les professeurs du Muséum sont remplis d'égards pour les petits rentiers, car ils forment nombre et savent se réveiller à temps pour applaudir la sortie du naturaliste. Aussi je fus singulièrement désappointé en entendant les premières leçons consacrées à l'historique du Jardin-des-Plan* tes ; cinq cours se passèrent ainsi à résumer les tentatives successives faites en histoire naturelle depuis le commencement du monde. C'était un manuel aride , assez semblable à ceux qu'apprennent par cœur les aspirants au baccalauréat. Yint plus tard la comparaison des systèmes , qui se réduisait surtout à des nomenclatures barbares, et il me parut que, sauf quelques rares génies, les naturalistes s'attachaient plutôt à la lettre qu'au fond des choses. La science consiste k changer tous les cinquante ans les nomenclatures admises et à remplacer des mots barbares par d'autres mots plus barbares encore. Je n'étais pas venu dans cette intention ; aussi commençais-je à désespérer d'acquérir ces fameuses connaissances dont je m'étais fait fête , et auxquelles j'avais préparé une si large case dans mon cerveau. Cependant je pris quelques notes par acquit de conscience, afin de me forcer à écouter et de me prouver plus tard que j'avais assisté k un cours fort savant ; j'y mettais d'ailleurs une certaine ténacité, sachant par expérience qu'une application soutenue à des matières inutiles en apparence amène toujours quelque bon résultat. J'étais encouragé par la présence d'une dame vêtue de noir, d'une grande taille qui la faisait remarquer au milieu des auditeurs ; elle arrivait toujours la première à la leçon et n'en

io.

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sfirtaii qu'après les autres ; elle écautait ]e professepr ^\ec un enlhousiasme visible et riutérêt qu'elle prenait au cours était peint sur sa figure. C'était la femme du professeur. Il y avait vingt ans qu'elle suivait les cours, vingt ans qu elle entendait Thistorique du Jardin-des-Klantes avec la même application. Quel élo^e en faveur du nati^raliste 1 Le ma* riage ne lui avait pas enlevé cette auréole de savant que les femmes oublient si vite d'habitude. Le mari avait conservé tout son prestige ; c'était un bonheur pour sa femme que de l'entendre parler en public, de voir le cours rempli de spectateurs. Ahl l'heureuse vie que celle des professeurs du JardiU'-des-Plantes I Loin de tout bruit , vivant en dehors du monde parisien , logés dans de charmantes maisons rustiques au milieu de la verdure, ils ignqrent les habitudes d'une société légère, folle de plaisirs ; ils savent conserver une apparence de vie aux êtres morts , ils ont trouvé le moyen d'embaumer Taffection.

Leur génie n'est pas immense : ils vivent toute leur vie sur les idées de quelqu'un ; tous les cinquante ans il naît un homme qui passe pour un révolutionnaire en changeant quelques noms. Ce savant a des enfants : comment n'en aurait-il pas dans un séjour si tranquille? Les en&nts hé^ ritent de la place de leurs parents ; et , pendant cinquante autres années, le fils chante la gloire de son père, adopte les idées de son père, n'ouvre la bouche que pour parler des adversaires de son père, et vit ainsi .commodément sur l'oreiller que son père lui a bourré d'avance.

Le professeur de mammalogie avait hérité de la chaire de son oncle , et il ne manquait jamais d'ouvrir sa leçon par ces mots consacrés : t Messieurs , mon oncle a dit avec

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ceUe auiarité, etc. » les singes qu'il mettait en scène avaieftt élé déconyerts du vivant de l'oncle, c'était l'onde qsi leur avait donné tel nom ; en voyait par la tendresse que le professeur leur témoignait, la religion qu'il professait au fond du coeur pour son oncle. Quoique les animaux fussent empaillés , le naturaliste commençait par les ca^ ress^ avant de les présenter au public : d'une main il prenait délicatement la planchette sur laquelle les singes étaient fixés, et de Tautre main il leur lustrait le poil, ainsi qu'on chapelier qui fait briller un chapeau à la vue d'un client. Je crus d'abord que le naturaliste montrait par ces caresses une passion réelle pour tous les singes; mais plus tard je m'aperçus que c'était seulement les singes empaillés du vivant de son oncle qu'il affectionnait particulièrement. Il montrait même une animosité partiale contre certaines races, c Féroce et hideux mandrillel s'écriait*-il en présentant au public un singe remarquable par ses tuberosités sur le nez et d'énormes narines, animal dégradé l > Ces invectives déplacée^ prouvent la faiblesse de l'homme : le mandrille traité si brutalement n'était certainement pas plus laid que le singe rubicond , animal chauve, qui a les joues rouges comme le nez d'un ivrogne et les fesses bleu ïe ciel ; mais cet animal avait été envoyé d6s rives de TAmazone au fameux oncle, et il jouissait des réclames du neveu, tandis que le mandrille insulté était au Muséum depuis la fondation. Sans patrons , regardé comme un orphelin, il était traité comme le sont trop souvent par une nouvelle mariée les enfants d'un premier lit.

Ayant c(Nnpris ce manège, je ne m'arrêtai plus aux invectives qu0 le professeur lançait contre les singes qui

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avaieiit été déooayerts par d'autres naturalistes que son onde, et je leur fis une part égale dans ma curiosité et mes affections, qu'ils appartinssent au genre troghdyies ou an genre iemnaptihêque, microeèbe ou eàlliiriehe. Me dégageant des antipathies du naturaliste, je les enveloppai tous d'une même sympathie; ceux de Madagascar me plaisaient autant que ceux du Japon, ceux de l'Abyssinie autant que ceux des d^tes de Malabar. Je commençais à prendre un vif intérêt au cours, émerveillé des traits d'intelligence que le {H^fes*seur accordait aux singes : la comparaison de leur squelette avec le fameux squelette d'homme ricaneur qui se dressait près de la table du professeur me remplissait d'idées bizarres. Ne sommes-nous , pensais-je en m'en retournant, que des singes augmentés, un peu plus adroits, un peu plus em-^ bellis? Le professeur ne touchait cette corde qu'avec réserve; mais, en comparant les vieillards endormis de la rue Copeau aux animaux élégants, pleins de vie malgré^'empaillement, je trouvais l'homme quelquefois inférieur au singe, malgré les fameuses théories de l'angle £acial. Un nègre menteur, pillard et voleur, est-il plutAt notre frère que ces singes ? Telles étaient les réflexions qui se jouaient en moi à la sortie du cours et qui me poursuivaient dans la ville. Plus que singe quelquefois, moins que'singe souvent, ainsi pensais-je en regardant les hommes attentivement et en essayant de lire les vices et les passions qui s'agitaient en eux.

Quelques naturalistes ont été très-audacieux et n'ont pas hésité à faire des animaux des penseurs. Je ne m'inquiétai pas d'approfondir les idées de ces savants, préférant m'en rapporter à moi-^même ; mais je me souviens que ces contem-

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piatioBS assidues de singes me tenaient Vesprit parfaitement sain et même porté à une certaine gaieté. Les mystères de )a création ne se dissipaient pas malgré mes études , je n'entrevoyais aucun système nouveau à établir; mais j'étais heureux, quoique le grand ineomiu restât toujours fermé à mon imagination. Les livres qui prétendent dévoiler Viter-niti, ceux qui traitent de la vie future m'amusent extraerdinairement rien que par le titre, car je n'en ouvris jamais et n'en ouvrirai de ma vie : ils sont bons tout au plus pour les esprits faibles qui veulent y puiser des motifs de conversation. La mort n'a rien de pénible pour ce qui est du résultat. N'est-ce pas la tranquillité absolue, le repos le plus complet? C'est l'avant-mort seule qui peut inspirer quelques craintes aux délicats, car trop souvent la nature a beaucoup de peine à détruire son propre ouvrage, et j'ai toujours pensé qu'il est fâcheux que le mécanisme si remarquable de l'hoiiaie ne se démonte pas avec autant de facilité qu'une montre tombée entre les mains d'un enfant curieux : k peine a~t*il touché ii la première vis que tous ces rouages sa-^ vants s'an*êteut et s'endorment. Il est fâcheux qu'il n'en soit pas ainsi de l'homme.

Je n'ai jamais autant pensé k l'autre vie qu'en revenant du cours, des singes, et j'y pensais avec une philosophie parfaite. Que nous redescendions l'édielle des êtres après l'avoir grimpée lentement, qu'importe? Nous n'en savons rien, nous ne nous souvenons pas de l'avoir montée. Du ipoins Je ne m'en souviens pas, car j'en connais qui prétendent avoir de vagues souvenances d'un certain passé; mais la nature (imnaine est si bizarre qu'en ces matières commis en hçauceup d'autres ii n9 &^^ ju^^r q^o d'ciprès soi. Li^

bres gofti ceux qui craimi se souvenir; pour moi, je ne me souviens de rien, et je nie, uUnt que mes facoltés me le p^mettent, awrir éii avanl d*ètre. Je n'ai pas grimpé les échdons de la chaîne des êtres : si je n'ai pas monté, est-il présnmable qae je descendrai? N'ayant pas éa d'exist^oice antérieure, la logique me permet-elle de croire à Texistence postérieure? Donc tranquillité parfaite avant la vie, et peut-être après la mort I

Toutes ces réflexions, je les communiquais dans leur désordre à un ami qui s'en amusait, ne prenait pas la peine de les discuter, et pouvait me donner à soupçonner que j'avais raison. Ce n'est pas que je tienne absdument à avoir raison; je pense ainsi, les autres pensent autn»ient, lui disais-je. Pourvu qu'ils soient bons dans la conversatimi et qu'ils m'évitent les taquineries de la discussion, je les laisse parfaitement tranquilles.

Au cours suivant, je remarquai trois dames qui, arrivant au milieu de la séance, troublèrent momentanéanent le cours. Il y avait peu de femmes aux leçons du professeur ; jusqu'alors je n'avais guère remarqué que deux ou trois sousmaltresses qui prenaient des notes. Il existe une longue barrière de bois qui forme un passage pour aller au bureau du professeur : cette barrière est parallèle k la façade du Muséum qui donne sur la grande cour du Jardin-des-Plantes ; dans Temlnrasure des fenêtres sont disposées des chaises qui jusqu'alors avaient été inoccupées. Les trois dames prirent place dans cet endroit réservé, séparé des auditeursdu cours par la barrière. La curiosité me poussa à regarder ces tirois femmes qui s'isolaient ainsi des étudiants, et, quand les trois femmes furent assises, qu'elles eurent levé leur voile, je vis

LBS SKNSATIONS DB iOSQUlN. 179

deux daines ftgées et «te jeune fille de dix-neof ans k peu près. Ma cariosité aTait été partagée par tout le teste de Vanditoire, car rentrée des femmes dans les endroits savants inquiète généralement les hommes ; mais, le premier moment passé, diacnn se retourna vers le professeur, qui était en train d'expliquer les caractères particuliers deTAy* lobai9$ funereuê, autrementdit gibbon en deuil. Il me venait trop souvent, malgré mon application, des idées étrangères à l'histoire naturelle : la figure du gibbon en deuil me &isait penser au masque noir d'Arlequin , et, une fois entré dans cet ordre d'analogie, je me demandai si le masque connu du personnage de pantomime n'avait pas pris naissance dans la coBtmplation des singes, foite par quelque acteur du passé ; mais comme ce mot i'hylobates funereuB reparaissait souvent dans la bouche du savant professeur, je songeai aux dames qui venaient d'entrer, k leur inexpérience du latin, et je les pris en pitié, car les naturalistes sont hérissés de latin, comme des pharmaciens. Les cabinets d'histoire naturelle ressemblent par leurs étiquettes aux officines d'apothicaire : tout ce qui ne se termine pas en yUf en ihêquef en eibe^ en pkde, en gak. est écrit en un latin qui sans être des plus fins, est encore assez sau^ vage pour troubler l'entendement des ignorants. Le pro-fesseur avait la manie d'affubler ses singes de noms latins ; aussi attribuai-je ce titre de giU(m m deuil à une sorte de galanterie qui le poussa à saluer l'arrivée des trois dames. Un sage a eu raison de dire que la société des femmes rend les hommes plus polis ; peut-être, s'il y avait en une forte majorité de femmes au cours, le naturaliste

«ttril exil^k jamais k ta(ii) du JanUn-d^Plantes; mais i}

486 LB8 SINSiflOKS 0B JoBQltlX.

n'y avaîl |(«èpe qv'oiie dtniî-dottzftiM de feiimitis M ceOfs, dont cinq n'étaient ni jeunes ni jeliee. C'eftt été nn hommage trop direct à la jeune fille qui venait d'entier, que de parler tout à fiût firan^.

Tout en suivant les mouvements agiles du gibbon en deuil, que le professeur présentait sous tontes ses fi^es, auquel il prenait amiealraient la patte ot qu'il fiuttait en le grattant sons le cou (l'AyfoAalif fUnermêê prorenant de la succession de l'oncle)» je n'en remarquai pas moins Timpression {Hroduitn par son terrible nom seiratifique sur la figure des dames nouvellement arrivées. — Yoyons, pensais-je, comment elles supporteront les singes en latin. — Elles ne me parurent pas trop effrayées du nom de l'animal, la jeune fille même souriait en regardant le singe noir, qui avait à lui tout seul la mine d'un enterrement exaspéré, car il grinçait des dents. Le tamarin aux mains rousses (midas rufiWMmtu) lui succéda : on eût dit un singe qui avait trempé ses pattes dans un pot de confitures et qui en conservait une mine pleine de joie. Autant son frère le croque-mort rugissait dans ses habits de deuil, autant celui-«i était gai comme un polisson qui a laissé tomber son pain dans un tonneaa de mélasse à la porte d'un épicier. Mes idées précédentes furent on peu bouleversées. — t Non, le singe n'est pas ton frère, pensais^je en sortant. • — Ce nouveau raisonnement venait de la comparaison entre la jeune fille et les singes.

Un rayon de soleil semblait être entré dans le cours avec la jeune fille : elle illuminait tout d'un eoup par sa présence toutes ces armoires vitrées remplies déprimâtes. Combien maintenant les singes me semblaient loin de notre race en

LMB 6KNSATI0N8 DE JOSQUIN. 181

pessUBt M ftofil si fin de la jeane fiHe, k ses narines roses, à chacun de ses mouvements gracieux, qui me faisaient patdttre plus brutales encore les saccades des singes I Les rentiers de la rue Copeau, avec leurs perruques» ressemblent vûlomim) au s^M à toupet, à Vai^stiti à pinceaux noirs; mais les bandeaux de la jeune §lle, si lisses, dans lesquels se joue la lumière I mais ce duvet délicat des joues qu*on aperçoit grâce au jour de l'embrasure de la fenêtre I Je commençais à mépriser les singes. Ainsi va la raison humaine : toujours vacillante. La contradiction entre les actions de la veille et du lendemain pousse aussi facilement que les clMurdoBS dans un twrdn non cultivé. Mon enthousiasme pour les singes s'était éteint subitement comme ces belles fusées de feu d'artifice que l'enfant admire tant qu'elles brillent, et qu'il oublie une seconde après qu'une nouvelle fusée est venue la remplacer. Hier je ne pensais qu'aux singes, aujourd'hui je songe seuleinent à la jeune fille.

Le cours avait lieu deux fois la semaine, le mardi et le samedi. Je passai trois jours pleins d'inquiétudes provoquées par les raisonnements suivants : c Reviendra-t-elle? N'était-elle pas entrée avec les dames qui l'accompagnaient en simples curieuses? Pourquoi reviendrait-elle? Elle n'a pas suivi les débuts du professeur. Elle n'y peut rien comprendre maintenant. > J'ai l'esprit tourné volontiers vers les choses pires, et le plus fâcheux vient de ce que je les rumine comme un cheval son avoine. Après tout, pensai-je en attachant une grosse pierre au cou de ces pensées, que m'importe une jeune fille jetée tout à coup au milieu de la science mammalogique? Je vais au Jardin-des-Plantes pour ^tudier l^s singes et non pour surprendre ce qui se

4at LIS «IHflTlOirS M JOiOVIff*

pasM iliui l&iêta de iiininei MUittant k ds» itawrliii^ts sur les fleiencei'iiatiiieil».

Le samedi urrifa, bi» sans stUrife pfto, loBg, finiéâtti, paresMa k ranpUr ia tàehe* J'enttai daM le eoa», où tout était comme à Tordiiiaire, Its riirgeftdasê los armoires, las rentiers de la nie Gopeav anttar do paMe, le professeor ea habit soir. Instinctivement j'avais prii» me ehalse dans les environs de l'endroit rés^vé ok #étaiiftt |>lacées les damés à la séance précédente. Le professeur résumait la leçon du dernier mardi, mais je ne l'éconlais pas, prêtant TcNreille an brait que fiMsait la porte e'ontratit poor donner passage an anditenrs attardés, le toantais le dos à la porte, mais je me donnaiit Tinquiète jmiissanee de cteviner, à la façon dont serait ouverte la porte, si le bonton de cuivre était tenn par des mains de femmes ; anx grincemens* du parquet j'entendrais leurs pas légers. Yoitt bien des minuties, mais elles remplissaient mon esprit, et je les cHs telles qu'elles se présentaient.

Eniin un certain frôlement m'annonça que les dames traversaient le couloir réserré : la jeune fille étaft au mi-> lieu des deux femmes âgées qui raccompagnaient ; toutes trois prirent place, se débarrassèrent de leurs nlanebons, s'assirent commodément, et, chose que je n'oublierai jamais de ma vie, la jeune fille porta' se^ regards vers rassemblée; maïs son regard tomba précisément sur moi et rencontra le mien. Je désespère de ren&e Te coup qui me fut porté dans tout Vêlre, les manœuvres de mon sang, Témotion de ma physionomie, le léger tremblement délicieux qui s'empara de moi. Il faut réellement que des puissances mystérieuses planent au milieu des atones de l'atmosphère

en etmpupMi et prodnkc e* dhoe déi |eiit qti mâtM é^» eiMi nagnéUipiii^ cemme mnirittieitt dkM IM eabilieis de i^J^iiqne. C'ett ftlors ^e l'komibe quiféOéabil Be perd k twleîr «latTser den faite cfttî dipasiêiit Mm totelligence. Genmttit exf^upier ki FencoUtte de oe tegÊfd qti titti s'ae^ cro^her so laîc&f Gommrat 9^\^\\ pu vol^ jmc^ii'k moi, perétt aa milieu d'une eenUùfie de it^pecMtdttrs? Faufil admettrB ^e ina pensée^ fortement teudiie depuis trois jours Yérs Une jeuue fille, ait trav(»i9é l'espace ei soit allée s'adresser à sa pensée comme ses yeux aux mieus? Dois-je ad* mettre une récompense de la part des puissauces inconnues? Tout iromme qui pense fortement à ûue femme trouve-t-il, à un moment donné, le salaire de la tension de son être? Et pourquoi k jeune fille m'a-t-'elte remarqué, moi sans importance, sans beauté, sans rien qui attire le regard des fommes ? 11 faut qoe les yeut soient bien M»um en ee moment, fussent^ls médiocres dans les cireonsianoes ordinaires, le me rappelle maintenant un idiot de village, d'une laideur maladive : on me raconta qu'il regardait avec admiration une jeune paysanne* « Est:^ce que tu l'aimes? lui demandai-je un jour. •-* Obi ou}<.. âeâané. » Pendant cettô simple réponse sa figure s'était transfigurée ; il était devenu un homme à celte pensée, Yammir lui rendait la raison momentanément. Tout homme peut devenir beau à son insu , s'il éprouve uiie passion réelle ; mes inquiétudes, le désir de la revoir s'étalent sans doUfe peiMs dans mes regards et atftîen! ftâppi la jeune flllé.

Bfats ti'est-ce pas le hasard, pensaîs-jé, qtli m'a fait ^en- («mtre* ee be<«i regar« si |)tfr ? Dès lors Je 1« regardai flxc-^

18* LIS filNSlTIOirS M lOSQUlN.

non, laissaftl de cAté le pnfénem et sa leçon. Je veillais HB secotti regard ; il vint todt d'un coup confirma le premier et chasser Tidée de hasard ; puis j'cai obtinsiin troisitene» on quatrième, et jusqu'à dix que je comptais lentenient les uns après les antres, et qui étaient mtrecoapés par l'attention que la jenne fille reportait de temps à antre sur le naturaliste. Il n'y avait pas moyen de s'y tromper : elle était tournée du c6té du professeur, et pour rencontrer mes yeux elle avait besoin de se détourner. De la leçon je n'avais rien écouté ; je laissais de côté la mammalogre peur m'occuper d'une antre branche de l'histoire naturelle : Tanatomie du cœur.

Le cours finit trop lAt, et je retrouvai à la sortie mon ami qui suivait avec attention l'histoire des singes et qui me fit quelques questions, c Je n'ai pas trouvé le professeur trèsclair, » lui répondis-je. Heureusement il avait consacré sa leçon à la comparaison de*la race caucasique et de la race élhiopique, et, comme des systèmes avaient remplacé ce jour-là Tétude des faits, mon ami se méprit sur la foible attention que j'avais accordée au professeur.

Dès lors, adieu les leçons de mammalogie ; elles ne fu* rent plus qu'un prétexte de rencontres, de regards et de contemplations. Un de mes plus grands bonheurs était de m'installer dans une longue galerie qui précède la salle des primates et d'y attendre l'arrivée des dames. Caché dans une embrasure, je pouvais les suivre par derrière sans que rien dénotât ma présence; je les laissais entrer les premières, mesurant le temps qu'elles mettaient à parcourir la salle, à s'asseoir, et j'entrais immédiatement, c^tain [d'être remarqué par la jeune fille. J'avais wt intérêt ^ arriver le

deriii^ : c'élait d'éviter à la demoiselle le soin de me chercher au milieu de la foule, car daus cette embrasure de fe^ nêire elle était placée qudquefois de telle sorte que nous pouvions à peine nous regarder. Tantôt des dames étrangères se mettaient devant elles et la masquaient, tantôt j'étais assis derrière un étudiant de trop haute taille, ou bien des auditeurs qui tout à l'heure courbaient la tète sur leur papier la relevaient tout à coup, et je perdais ainsi de vue le frais visage de la jeune fille. Tracassé quelquefois par ces obstacles, j'écrivais sur mon carnet quelques mots de souvenirs, quelques notes pour Tavenir. Ainsi je retrouve aujourd'hui, à la place que devaient occuper des détails d'histoire naturelle, ces quelques lignes : c Maudit naturaliste ! Je ne vois plus qu'une boucle de cheveux ; il me la cache entièrement... Ymlà dix grosses minutes de regards que je perds. » Il était arrivé ce jour-là un naturaliste allemand auquel le professeur de mammalogie avs^t fait les honneurs .de son cours ; Jl était installé aux places réservées et s'étalait brutalement devant les dames, sans se soucier de ta politesse ni du dommage qu'il me causait. Ce simple fait amena un détail comique. J'avais pour voisin un savant sérieux : j'entends par sérieux qu'il écoutaitattentivement le professeur et qull prenait force notes ; mais il avait sans doute l'oreille dure, car de temps en temps il mettait une main, derrière son oreille gauche pour empêcher que le son ne s'égarât dans la salle ; de l'autre main il écrivait vive^ ment, c Monsieur, me dit-il en s'emparant de mon carnet, pardon ; je n'ai pas entendu. > Conmie il m'avait vu écrire, il était en droit de croire que j'écoutais; le professeur ; je le laissai faire. Il lut le fameux passage : Mmdit n(Huraiiêk!

4S6 I.B8 $B1IB4TI0NB 9S lOSQOm.

/cfMMÎf {KtMifH'imi tmiÊk éedmnop, tit. h&â sotudte de rhommft lArieu m frowAnint, le phii proftnd dédahi s^établit sur ses lèTni, et 0 me rendit le caniet d*«i tir mépri- 8a&t en me ionnu^t bnisqaemoDt le dos. I*ei *dA passer pour foa aux yeax de œ brave homme» qui oe pouvait s'imaginer le peu de cas que je (Usais de Thlstoire naturelle et de ses enthoosiastes.

Toat l'auditoire pouvait me prendre en pitié ; mais c'ë*tait moi qui avais pitié de ces pauvres savants. L'amour me rendait gai j jeune comme à dix-huit ans , souriant et heureux : tous ces gens qui prenaient des notes me semblaient des maniaques. A quoi bon la science^ Ils arrivaient gre* lottant, seconant la neige de leur chapeau d'un air de mauvaise hnmmir ; mol j'accourais au Jardin-des-Plantes comme ep dansant. Ils emportaient quelques Imbes d'observations plus ou mdns justes ; je revenids avec d'autres regards dans les yeux. Le moindre détail de physionomie était plus précieux pour moi que tous les diamants de. la couronne : un dix^llionnième de sourbre me ftiisait entrevoir des paradiS) car je dois dire que la jeune fille se laissidt volontiers regarder sans baisser les yeux ni les détourner ; mais elle souriait rarement, on c'était un sourire si atténué, qu'il ressemblait à un gramme d'arsenic que les homœopathes jettent dans une rivière, prétendant que la pins petite partie suffit pour produbre son effet. Cependant je fis un pas le jour ob le savant allemand me déroba presque tout à fait la vue de la jeune fifle. Mécontent de ne l'avoir pal^ regardée à mon gré, Je la suivis à la sortie du cours, et je me iroaval à dix pas d'elle pendant qu'elle descendidt le petit ^soaHer du patitton. Sa figure se dérida légèrement, et je

IiSS.SElfSATIOBrS Xȣ JOSQUIN. 487

vte piur là que ows pmirsuittB ne la choquAient en t'ien.

Mm ioAginalioii trottait toujours pendant l'interyalle des ie0iia» txoffju^f bêlas I Dùm séances d'une heure par s^oaine ne me suffisaient guère. Un lundi» je rencontrai ime inarcbande.de violettes ; j'achetai tout réyentairo, et je foiirrai lee banquets dans mes poches avec l'intention d*en offrir à la jeune fille. Gela était difficile en présence des dames qui raccompagnaient, du professeur et des cent auditeurs; mais j'avais un pla^x qui réussit à peu près. J'arrivai dans la salle des singes uoe demi-heure avant la leçon, et à la place qu'occupaient ordinairement les dames je remplis Teadroit de mes petits bouquets. J'en mis sur les chaises, sous les cbaiseSi jusqu'aux pieds du squelette, qui n'était pas fort éloigné des dames. Pendant que je me livrais |k ce jaidinage, le préparateur apparut» portant dans ses bras un énorme ior^êcèU enfumé d'Afrique qoi, heureuse-ment pour moi# n'était pas facile à manier. Je n'eus que le temps de me caeber sous le bureau du professeur, et là je râ[léohis à quelles suites l'amour m'entraînait. Deux minutes plus taré» la foule arrivait ; j'étais surfMris par le naturaliste sous flon bureau. Dieu sait comment j'aurais pu expliquer ma prés^iee en pareil endroit. Je pus m'échapper pendant que le préparateur retournait à son magasin de singes.

Lea dames arrivèrent comme à l'ordinaire, et je crus m'aperoevoir que mon seaûs de violettes ne produisait pas tout Teffit viâj'enatleadaîs : cela ma peina vivement. A peine le cours fini# îe m'élançai dans Tesealier desortie, traversai la cour ei grimpai oooune un lièvre ie grand escalier qui conduit à la terrasse donnant sur l'hApital de la Pitié. J'avais remaequé que les dames s'en allaient toujours par là. En

JbAttt de Tescalier, caché par dtes arbustes (joi coms^vent leur yerdore malgré Thiver, je les observais ; elles trayersèrent la cour/ parurent se diriger ainsi que moi yers Tescalier, et tout à coup rebroussèrent ch^nin. La pera* me prit d'avoir été découvert ; ces allures me le prouvaient. Je m'étais retourné imprudemment au milieu du grand escalier ; on m'avait vu, on essayait d'échappé à^mes pomrsuites. Néanmoins, voulant connaître le dernier mot de la »tuation, je redescendis Tescalier d'un bond, et j'arrivai encore à temps dans l'avenue des tilleuls, certain que les deux dames, ({uoique suivant une autre route, sortiraient du Jardindes-Plantes. Oii elles demeuraient, c'est Ik ce que je voulais savoir. Je pris plus de précautions pour n'être pas vu. Après un certain nombre de détours, les dames arrivèrent à la rue des Boulangers, qui est une rue escarpée, comme il s'en rencontre beaucoup sur la montagne Sainte-GeMviève. J'avais le soin de me tenir sur le trottoir opposé, à une portée de pistolet, et je ne m'aventurais dans les rues nouvelles qu'en étudiant avec soin les angles et les grandes portes où je pouvais me blottir. La rue des Boulangers forme tout à coup un coude a angle droit qui me cacha les dames, et je grimpai la montée plus vivement qu'avec àos ailes. A l'angle était une maison en réparati<m avec beaucoup d'échafaudages ; je me glissai au milieu des maçons, et mes observations furent couronnées de succès, car je vis les deux dames entrer dans une grande maison de la rue. Aussii6t la porte fermée sur elles, je courus au bienheureux numéro, que j'inscrivis sur mon carnet, et je trouvai mon bonheur si grand que je n en dormis pas.

La maison au numéro 24 était réellement une maison

L£S SENSATIONS 0E lOSQUIN. 180

d'amoureuXi noire, tranquille, vieille, d'apparence quasi abandonnée, et des grillages à toutes les fenêtres. Une vieille porte, qui ne semblait jamais s'ouvrir, était tout à la fois respectable et menaçante, surtout par un petit guichet de fer pratiqué dans le milieu d'un des battants, et qui sentait ia province défiante d'une lieue. Ce guichet n'indiquait-il pas qu'on n'ouvrait du dedans qu'avec la plus grande précaution, et qu'on reconnaissait la physionomie des gens avant de leur donner entrée? Il y avait quelque chose de claustral dans les murs humides en mauvais état, dans une petite porte bâtarde abandonnée qui sentait le moisi, et dans certains barreaux de fer rouillé qui se distinguaient à certaines fenêtres. On devait être bien enfermé dans cette maison, aussi triste que les plus tristes maisons de la rue des Postes, de la rue des Poules, qui semblent des déserts à deux pas du mouvement bruyant du quartier latin. La maison me plut, car elle concordait avec l'esprit d'aventure qui me tenait; une racine de plus s'accrocha en moi, et certainement l'aspect de cette vétusté y contribua beaucoup plus que si les dames étaient entrées dans une maison neuve et pimpante. Je n'étais plus dans Paris, mais dans une vieille ville de province : avec les idées que je me bâtis sur tout ce qui entoure les individus, l'auréole de la jeune fille s'enrichit de nouveaux rayons.

Le samedi qui suivit, j'achetai encore des violettes, mais seulement trois bouquets, destinés k éclaircir îa situation : j'avais calculé la distance qui sépare le Jardin-des-Plantes de la rue des Boulangers ; les dames arrivaient ordinairement à deux heures cinq minutes. Â une heure quarantecinq minutes, je me trouvai h, leur porte, et dans ce vilain .

440 Kli MHSAVIONft M I09QITI1I.

patit gnioliMle f(Mr ntumadé je plantai un de mes bonqnete. Le fleoeftd étoil à ma bontonnKre, m'enroyant ses pâles senleufs dlâver. Malgré teat, Todenr m*enlvraît comme une persamie dsttt \mi ie ^ème nenrenx est fortement développé.

Celte fois je me plaçai avant les dames an miliett des spectateurs, et j'attendis impatiemment leor arrivée, c»r il pouvait se faire qu'elles ne vinssent pas, la neige tombant avec rigueur ; mais la Providence protège les amoureux : je ne tardai pas k rencontrer, comme d*habitude, les yeux de la jeune fille, m^apptiquant h y cherche]^ la trace des violettes du guichet. Je raisonnai ainsi : en sortant de cbes elles par la neige et le fh)id, les dames ont dft remarquer ce bouquet de violettes planté dans le guichet et s'en sont inquiétées. Si les femmes âgées n'y comprennent rien, il n'en sera pas ainsi pour la jeune fille, qui doit s'attendre à mes poursuites ; le rapprochement de ce bouquet planté dans un guichet avec les violettes seméei^'dans le cours ne peut lui laisser aucun doute. Et, pour pousser plus loin le symbole, j'aflbctai pendant le cours de respirer souvent le bouquet de violettes que j'avais conservé. Je m^attondais à un sourire qui me dirait : Je vous comprends t mais les traits de la demoiselle restèrent calmes et comme ignorants de tous mes bouquets. Cependant elle ne put s'empêcher de voir celui que je tenaî» h la main ; j'avais la volonté de ie lui faire parvenir, et je renouvelai ma précédente tentative, c'est-à-dire que, mesurant avec habîleté ma sortie du cours, j'arrivai k toutes jambes k la porte de^ la vieille maison de la rue des Boulangers, o* je plantai de nouveau mon bou- <iuet dans le guichet. SJ elle ne Ta pas vu w sortant, pen-

tlS »KSATI0NS D8 IOSQUl!t. 491

sato-fè, â M imposdibto qn'tlle bo rapercotv^ pas en renimut.

fféîas! quand je ^nge à ce beau temps passé, je ne pnis m'eflipécè^r de sôurite mélaneeliquement. Ces joies émouvantes sont trop eonrtes, elles devraient durer toujours, le recrowvaiimnainiy qui s^éerîa : « Ahl Josquin! JosquinI » Je ne pusm'empèc^er de rire en regardant sa figure sérieuse. It m'arona qif it avait suivi tous mes gestes à la précédente leçdn, qu'il &l avait étudié la direction, et que jamais un homme ne s'était démené comme moi dans un endroit pu- Mie. Il est vrai que, par la position des spectateurs qui m'^vkonnaient, j'étais obligé dé me hausser sur ma chaise, de me pencher tantôt h. droite, tantét à gauche, pour rencontrer les regards de la jeune fille, et que ces manèges se renouvelaient peut-être vingt fois en cinq minutes. Son profil m'apparaissait de temps en temps au milieu des singes, à travers les os du squelette; le moindre mouvement de mes voisins faisait que je la perdais de vue ; elle-même d'ailleurs était tenue h une certaine prudence, afin de n'être pas remarquée par les dames qui l'entouraient et par les auditeurs du cours. Elle écoutait alors le professeur en m'envoyant un regard qui prenait d^^autant plus de charme qu'il était difficile à donner. Elle ne devait guère devenir plus savante que moi en histoire naturelle, car elle avait certainemt^t des sensations trop semblables aux miennes poi»r pouvoir entendre la parole du naturaliste. Je la plaignais intérieurement et je m'accusais du trouble que je lui causais.

Effe était sans doute dans quelque institution du quartier. Que viendrait-cîle fttire au Ja^in-des-Ptsintes à une pareille

époqae, si U science ne Ty conduisait? Elle wmil «A peitt costume dont la simplicité annonçait une condition médiocre : une sorte- de manteau de soie à double collet, un chapeau brun et un manchon. Des deux dames qui raccompagnaient, Tune avait les cheveux gris tirant sur le blanc, une figure ridée, sévère, portant des traces de chagrin ; l'autre était plus jeune, la figure rouge, les cheveux blonds, flottant dans les environs de la quarantaine. Quelles étaient ces dames? C'est ce qui occupait mon imagination. Dans Tune, la sévère, je voyais une mère; dansTautre, la blonde, une tante. Une mère ! une tante 1 personnages bien sérieux en pareille matière I Jusqu'alors elles ne semblaient avoir rien vu de mes empressements ; un de mes regards seulement avait rencontré le regard de la dame sévère, mais j'avais feint aussitôt de contempler le squelette voisin. Aucune de ces trois personnes ne prenait de notes, d'où je conclus qu'elles venaient au Jardin-des-Plantes plutôt par passe-temps que dans un intérêt scientifique. Il n'en devait pas moins résulter de temps en temps, à la sortie du cours, quelques causeries sur les sujets curieux que le professeur avait expliqués, et la demoiselle était certainement fort embarrassée de répondre.

C'est une grande occupation pour l'esprit qu'un amour qui débute, si j*en juge par ce qui se passait en moi. Je ne prenais plus aucun intérêt à ce qui pouvait m'arriver en dehors du Jardin-des-PIantes. Grêle et malheurs pouvaient fondre sur moi sans m atteindre ; rien du mouvement de Paris ne me semblait curieux, ni les passans, ni les tableaux, ni les livres, ni la musique; je n'étais occupé qu'à me considérer moi-même; je m'intéressais infiniment au spectacle

de Jttefi^ pi)0|]tes ^obs. Il semble que dasg ces cas parti* cttliers l'h^nime se dédouble poiur former d^iu individus parfaita»6&t distincts : Tun raisonnable, l'autre fou ; Ton qui agit san$ réfléchir, Tautre qui observe ; l'un qui s'élance à travers toutes sortes de folles entreprises, l'autre qui en sourit et s'en amuse. Aucun spectacle n'aurait pu me distraire comme le spectacle de mes actions ou de mes pensées . On eût dit que j'assistais à la passion d'un être tout à fait étranger. Quand les regards se croisaient dans le cours, j'en souriais comme si j'avais surpris les amours d'un de mes voisins avec cette jeune fille. L'histoire des violettes m'intéressa autant que ces débuts d'anciens ballets oh le berger vient discrètement, au lever de l'aurore, jouer un air de musette sous les fenêtres de sa belle et déposer sur le banc de gazon un bouquet de fleurs sauvages. C'est ce qui explique comment des hommes d'appareocc médiocrement aimables, qui semblent préoccupés de matières graves, qui ont dépassé la seconde jeunesse, ont conservé en dedans un cœur jeune qu'il est impossible de soupçonner. J'arrivai même è, me moquer de mol, et je fis mentalement un morceau sarcastique sur les lunettes, que beaucoup d'auteurs humoristes sauraient placer à roccasion. J'ai le malheur de ne pas voir de très^loin, ce qui amène dans la vie beaucoup de désagréments. Ne pas saluer des gens qu'on connaît, froncer le sourcil devant des étrangers, cligner de l'œil sous leur nez, être embarrassé dans un salon où l'on ne reconnaît personne dès l'abord, ce sont là les moindres désagréments de la vue basse ; mais la myopie en amour! Qui pourrait détailler par quelle série de petites infortunes on passe? Sans compter que cette armature d'à-

104 tlS SKHSATIONS »l iOSQUiK.

oitriiirleMK,qM«(M¥6rréB ItrtHutowiCrflMMBt kdhMM Tâir fleitinêMal I Sm ymtao élakM ftaUgh pmr h tH$M, a dit M peMê ami de la néfaphore. Les joH» Jevtes gem, aux yeai fettdus en amandes, qui n'mt qalt àhaiBser lears paepières peer enOammer le eœer des femmes, tte saoraîeiit eompreadre le ridicule doi^ se sest oonvrifioa tant hmeme myope. Va mot proviacial décore cette iafirmilé de titre de we ienâi^, mais Fe fegàti iMi goère suseeptible de êen- 4re98e derrière ces cristaux â>lo!tissafits qm semblent toujours destinés à cacher le fond de la pensée. Quoique myope, je sic défie des geus myopes : leurs yeux me paraissent protégés par des fertiflcations; les branches de lunettes me paraissent les chaînes de pont*Ievis pendant au dehors, qui laissent un fossé entre Tassaillant et Tassailli. Il n'y a pas égalité entre l'homme à lunettes et Thomme sans lunettes ; le premier a trop d'avantages sur le second : il Toit les yeux de son interlocuteur, lui cache les siens, et le désayantage est aussi grand que si, revêtu d'une armure, il avait à combattre un ennemi sans armure. Les lunettes sont si peu naturelles qu'un officier de marine, qui s'était trop avancé dans une île sauvage, fut tout à coup environné par la peuplade, battu, terrassé et dépouHIé de ses vêtements. Les sauvages le laissèrent entièrement nu, sauf une paire de besicles d*or qu'ils abandonnèrent sur le nez du marin, prenant cet intsrument pour une bizarrerie de la nature. Ces esprits vierges n'avaient-Hs pas raison? La civilisation seule a pu nous habituer à cacher nos yeux derrière des carreaux, comme le (Ksent les ouvriers pleins de mépris pour les gens à hmettes. Je ne me rappelte plus quel petit prince d'Allemagne rendit un décret par lequel

LIS SINSAYlOif» Bt lOSQOIN. 495

il dél»idâH am Modiuts <ê porter à i'afenir îles tanêtMi. Maigre le éimgfin qm ne eainaient ees Instmmeiits sur le nez, 1^ jeiifie mit ne m'en regardait pas d'an pltis toauvas œil ; maû J'aorais doaué veloiitiertf quelques années de mon existeam peur la nAr naturellement.

Mainleaaiit }e ta suîtais à iniques pas quand etle sortait en compagnie des deux dames; je n*y mettais plus d'insiiMance, saeiiant o% elle demeurait; mais j'eusse été heureax 4a M parler I Gela était difficile en la compagnie oh elle se trMtait ; je me contentais de la regarder de loin monter les marches du grand escalier de la terrasse. Un jour oHe vint au cours en compagnie seulement de la dame blonde, que Je supposais sa tante : la plus sévère des deux dames était absente. Nos regards continuèrent à se croiser, comme d%abîiude, au-^ssus de la tête des amis de lliistoire naturelle. Je la reconduisis, ainsi qu'il m'arrivait depuis quelques séances, c'est-à-dire que je me tenais à dix pas d'elle, et qu'arrivée au bas de Tesealier du Muséum, elle' me fttisait un petit sourire amical. Elle traversa la grande cour, snivant son habitude, en donnant le bras à la dame blonde ; mais, oe.qui n'était jamais arrivé, à peine à moitié du grand escalier elle se retourna une fois, puis une autre, puis encore, semblant me dire : Tenez donc! Était-ce là rinterprétation à donner à sa physionomie? Jouissait-elle de plus de liberté en l'absence de la dame sévère habillée de noir? J'étais en ce moment dans l'avenue des tilleuls, le corps en avant' comme si une force inconnue me poussait vers elle; mais une autre puissance mystérieuse me clouait les pieds au sol : je ne pouvais ni reculer ni avancer. Mes bras furent plus hardis que mes jambes, du moins mon bras

J96 LSâ SSNSAT10N9 DE JOSQUtIf.

droit, qui se chargea de retirer mon chapeau et de le secouer dans la direction de la jeune fille. Trois bits se passèrent ainsi en un seul instant : mon ami qui me regardait saluer sans connaître où les saints s'adressaient» — l'action de saluer, — et la dame blonde qui se retourna à un imperceptible coup de coude que lui donna la jeune fille. Telle fut la position qui m'a le plus embarrassé de ma vie : la dame blonde m'avait vu; elle était prévenue; elle était donc la confidente; si elle recevait de pareilles confidences, sans doute elle n'était pas la tante de la jeune fille, une amie tout au plus. Je pouvais donc traverser la cour, grimper Tescalier, me présenter aux dames» parler. . . Je ne le fis pas, et j*en aurai un éternel remords I -* Eh bieni Josquin? me demanda mon ami, frappé sans doute de Témoti<m extraordinaire qui me tenait ; mais je ne lui répondis pas, fis la grimace, mécontent de moi-même et désireux de rester seul avec mes pensées.

Déplorable timidité! déplorables lunettes! Combien je vous maudissais, car ces cristaux extérieurs ne sont que le résultat d'une manière d'être intérieure. Si je ne portais pas de lunettes, je ne serais pas timide : les yeux portent la peine du caractère, du moins un disciple de Gall l'a-t-il annoncé, non sans raison. Myopie, front partagé par une ride horizontale : signes de ruse et de timidité. Ma ruse, hélas I courait les champs, mais ma timidité me garrottait. Le bon sens me disait : Cours, il est encore temps I £t je restais à la même place.

Combien de minutes je restai sous les tilleuls sans feuilles, c'est ce que j'ignore ; le froid seulement vint me prévenir que j'étais exposé à la neige; autrement j'aurais pu songer

eiMsore Idngtemps à de belles et éloquentes paroles qui sditaîent de ma boache comme les pierreried de la bouche des fées. Il était inutile de discourir^ maintenaut que la jeune fille et sa ccmipagne avaient disparu I Honteux de ma faiblesse, honteux de mes actions, je ne me souvenais que des mouvements de la jeune fille» qui avait pris la peine de se retourner trois fois pour m'inviter à venir lui parler, et je me sentais plein de dépit. A mesure que mon émotion disparaissait, il m'était donné de voir plus clair : ce petit coup de coude qui avait fait retourner la dame blonde, et qui m'avait tant effrayé, m'indiquait son rAle de confidente. La jeune fille lui avait tout conté : un jeune homme ne la quittait pas des yeux, la suivait à la sortie, accrochait des bouquets de violettes dans le guichet, il fallait en savoir davantage ; on avait écarté adroitement la dame sévère afin de permettre au galant de venir expliquer ses intentions. Mais le galant s'était bien mal conduit l J*eus des angoisses de remords pendant deux jours ; je serais devenu très^malheuretix, si la ruse n'était venue à mon secours. Elle me fit envisager que la situation était encore possible, si j'osais continuer d'une façon plus sérieuse. Les amoureux ont une grande foi dans l'encrier* Je vais lui écrire, pensai'-je en me demandant, non sans effroi, par quelle espèce de poste ma lettre arriverait. J'écrivis toujours; j'avais la tête pleine de souvenirs, ma plume courait sans s'arrêter. Je laissai dormir l'écriture afin de la relire à mon réveil, et j'avoue que j'en fus médiocrement satisfait. L'amour ne s*y peignait peut-être pas aœez h chaque ligne, et il me vint cette réflexion : cette jeune fille ne te paraîtrait-elle si séduisante que par une sorte de contraste? Le lieu oii tu

4fiS i.Bi smsATioNs m iosquis.

l'M iweoBUé^, te vî^laals es la lÉie GopeMi, k^mnga âtm \eê arMohm m iwent-ik pw un trop giml Mit dans 4ette paMiMt Mats je ohass^ kfea lawceiiiiéef , trop béa* reux d'être amourew au de na ermi» aneaceiis, at, qnoîrfae ma déabmtiaB «e parM asiaz froide, . je la ramii an Bel iaoa ehereiiev k y jeter quelqnef fflanuMi. Il na footjanais jeaar avec la eoeur ni le fitire mentir : cpi'il sa montre dane sa nudité, ard»l on froid, il trouvera toujours an antre cœur pour |e eomprendra ; mais faire des piiraaes, empmn* ter des mots an grand dictionnaire de la passion» c'est se préparer des tourments qui n'existent pas avec la sinoérité. Pour se servir de pensées brûlantes qu'on ne ressoit pas, autant alors acheter de ces papiers, employée par leaamoureux de village, où sont dessinés en tète des eœwi trai»<peroés de flèches et coloriés grossièrement. J'écrivis une lettre aimable, d'un amour qui frisirïl Tamieid, et je Ae récmnpensé de ma loyauté par une inspiration qui vint peu après. Je me dis qu'il fallait prévenir la jeui^ fille que j'étais portenr d'un billet, et, si elle avait seulement le demiquart dlntelligenee que possèdent les femmes en pareille matière, ma lettre arriverait. Ponr cela, fkitrddïiais le billet dans une grande enveloppe de la taille dea suppliques aux pulseances, et j'appliquai mon industite à deesâMr nu beau rond de cire rouge, très-^Iarge et Ms<-voy&i^. I^is pMtt d^émotions en allant au cours, chargé de ce billet ; car la situation commiWËt^ à devenir eignffieaiivei j'entrais de pMn-f ied dans nne intrigue eompliqnée ; peni^^trê ma hardiesse MesseriUt-elle la jeune lllie.

Depuis longtemps je ne me servais guère de mon eainet: je me souciais Men de renséfgnemett éa ptiMfcsMur! H eAt

pu réwit'l» 96éli« pûBitive de âtcrfBrDy-SBnbattnf ai left n^pif êti^fts mwtifiqMi de fioitbe, cpM bm orwUes tt'enmuRl pee M wAnn leméee à gon diflceuri t mmi mep carnet œ renf^iiiAit^il ^que diw dalei toureueei eiree qoe)que$ w^ de «oQf emm, îneenipréliemiibles pour quioDiique Teùt trouvé* Yei^i la mayeii qna j'amplaTai : j'eus Tair d'écoutejr attautiveaieiit le Aaturaltate, de prendre des palee, et je tenais wên oamet assez élevé pour que la jaane flUe le remarqu&t. Àvee la grande enveloppe appliquée contre le dos du carnet, il était impoMibie que la lurge cachet de être rouge ne UA pas aperçu. J'y allai d'abord aveo précaution pour accoutumer la jeune fille à cette idée et ne pas la ciioquer, «ar si quelque contrariété eût paru sur sa figure, je retirais ma lettre, qui pouvait paraître un ckiffon quelconque ; mais les traits de la demoiselle ne changèrent pas en apereevant un eoin du iameux cachet rouge. Cette opération ne sa fit pas sans quelque difPculté, à oaqse de la daine blonde, qui me regardait de temps en temps : il ne fout pas onUter que Tantre dame sévère, qui s'étiMt absentée à la leeon précédente, avait reparu. Gomment ibniije jamais parrenir cette lettre? me demandais-j^* S^H en avait élA tao^ encore, je serais entré chez le {dernier fripier venu : une vieflle houppelande, un bonnet de soie noire, d'immenses lunettes d'argent, les moustaches coupées^ quelques .rides dessinées sur la figure, m'eussent permis de p^ppvocher tout contre la barrière qui séparait les dames en eemanm des auditeurs, et il m'eût été ikciib de glisser ma letire. Cette comédie manquée m'amusa prèsqu'aotMt qwiiv je Tavais exécutée. Est*ce IW de l'amour'? Je n'en eam rien ; seutement ]e trun^ qu'on ne se sert plus

MO LIS dlRSATlONS OS iOSQDIN.

MJo«d*hû «Ma des expéiieBts. G'esl bimtAldlt :/< row mme, à «M feame; mais m ranraménuriat plos ou noins prtlMgé, pcMbat leqoel degrivau domienîeiit preave de {rfaisantes îmtginilioiis, Ceiail mon bonheur. Qae de beaux MNnpenin on anusfioait de oAté et d'antre, et comme il serait jirii d'égrener ees souvenirs pédant les jours de ploie ! Mais je n'anis pas la ressource d'un déguisement, ma lettre avait été entrevue» je regardais avec terreur les aiguilles de la pendule qui annonçaient la fin du coons ; pour plus de eertifude, je haussai de nouveau mon carnet aussi haat qu'il me foi possible, et je fis briller le grand cachet rouge dans toute sa largeur.

Le professeur se leva, les habitués également ; les dames avaient l'habitude d'attendre que le gros de la foule fût écoulé. Je m'approchai des armoires vitrées et fis mine de regard» les singes ; mais j'avais soin de ne pas perdre de vue la jeune fille : quoique lui tournant le dos, je calculai le temps qu'elle metUrait à arriver à la porte. Heureusement elle m'avait compris : la banrière de bois, formant un boyau assez étroit, ne pouvait livrer place qu'à une seule personne de fi'ont. La demoiselle s'était arrangée pour laisser passer les deux dames devant elle et les suivre; quoique fartanent ému, un détail me frappa : un manchon dans lequel reposaient ses deux mains. J'arrivai près d'elle, et je fourrai brusquement ma lettre dans le manchon...

Il est bien possible que quelquesgoutteux qui partaient les derniers aient vu ce mouv^nent, mais ils ne pouvaient lire ce qui se passait au dedans de moi. La sensation était d'autant plus délicieuse qu'il me sembla qu'on ne me laissait pas £Mre tout , c'est-à-dire quie les petites mains de la demoi-

LBS SINSATIONS M JdSQUIll. lO't

s^le s'wiMurèr«iit de la lettre «assi nfèàimM q$6 je rivais jetée dans cette singulière botte. Je se mM» paa leg dames ce jour-là ; j'avais à suivre mes pensées rayonnanteg. Une grande fête se donnait en mon intérieur, bal et musique : ce sont de rares journées complètement beureuses dont il faut profiter ; en un moment disparaissent toutes les amertumes de la vie, une douce joie parcourt tout le corps ; la chenille qui devient papillon ne doit pas être plus heureuse. Vraiment il semble que Thomme change de peau et rêvet une nouvelle enveloppe, comme oe savetier des contes arabes qui, étendu ivre- mort dans un ruisseau» se retrouva le lendemain sur un trAne, couvert d'habits d'empereur. En ce moment on accomplirait les plus difficiles entreprises, on triompherait des plus méchantes intentions; Tassurance que l'amour donne à l'homme et qui le transfigure fait qu'il pourrait convaincre ceux qui l'entourent des projets les plus audacieux. Dire comment se passèrent les quelques jours qui me séparaient de la jeune fille est impossible ; je voyais la vie et la société à travers un prisme où tout me semblait gai, jeune et beau.

Je ne sais quelle sotte timidité m'empêcha d'aller au cours suivant ; je craignais de voir pâlir les premiers rayons (le mon bonheur naissant; j'avais peur de ma hardiesse, et je ne me rendis pas au Jardin-des-PIantes. Le lendemain, mon ami vint me voir. — On t'a bien cherché, me dit-il, mardi dernier au cours. — Vraiment? dis-je en jouant une certaine indifférence. — Vingt fois pendant le cours on s'est retourné pour te chercher ; il en a été de même à la sortie; on paraissait inquiet. — C'est bien, dis-je. — Tu sais, Josquin, que le courç va être suspendu ? -^ Est-il possiblç?

9lf Ltft iimfei^ioiti %u lôiouiii.

-K» :SMl«niit Me qvtiittliiéi heatttfeiei IMM dt jotr de 1 «. --«Th «Tm l)iH ttBe iMiir I -- Dtt 4» jàivh^ dm JffiMtii'ftti 45 mam. ^ A la borne héitre.

CMM eonV^Mioli dtMina des ailei it tnft plttffie ; je ffie ttfttfti d'éerîre nue seconde lettre, emporté en tnênte temps par la ]oiè de ce§ fratehes Aottvelles et par la cratate d'être séparé ttometttaftémeiit de la jetme fllle. le dépouillai Tanonytne, signai de mon liom et traçai mon adresse, en engageant la demoiselle h me répondre. Je traçai ainsi de nouvelles parallèles, comme on dît en style de gtterrc. Ma lettre me parât nn peu plui^ amoureuse que la première ; je ne me rappelle guère quelle en était la forme, mais le fond me toucha réellement, comme si j'avais été la demoiselle elle-même el que j'eusse reçu une déclaration. — c Bien, mon cœur, pensaî-Je ; je te croyais sec comme une vieille momie d'Egypte, je te retrouve tout neuf. » Le renouveau de mon cœnr me fit sourire doucement, car après le dernier siège qu'il avait subi tiH an auparavant, siégé loug et cruel, il n'avait plus donné signe de vie. A celle heure , an contraire, il ressemblait à ces beaut cœurs d'or qui brilleiit à l'étalage des bijoutiers, il rayonnait, et je ne retrouvais plus le cœur saignant, percé de coups d'épée, tel qu'il se voit dans les images pieuses.

ïe n'avais plus autant d'invention i dépenser, je renouvelai ma grande enveloppe officielle, l'immense cachet rouge, et je rêvai à la botte aut lettres qui m'attendait à la sortie du cours. L'avouerai-je ? le manchon déposé sur une chaise près de la demoiselle attira presque toute mon attention ; j'aimai ce manchon propice, qui, avec sa physionomie

d'Mn, Mpiêtuii éiMM fiKM it bifMttlkMe kmmmà^ imumtÊU iM rgoeile de Boie raie, eiMWlatitvMtat i&tr'oiH verlii, «ettUftit invîtar d» ttm à y rejornArame M^e petite niiii $'j àénimi k Flnver . Si j'ftTàift élé tMH»e, >'Mirii €ooi|^ «M jolie ede m maiiolMi, daai le goût de (m iKoétte» dv iTm* itièele que noué ont leifliéei les abbés de bolidrâ. «^ Ifeieieiirft, dit le profeasettr d*tui eûr grave 2i rooimtQit de la séeitce» j'ai roça «ne letire..« *^ En eiitfndaat eee meta je pftUs, car il me aernUait que teai le mendo avai lea yen sut Boi, que la daiae aétère s'était piaille de ma eotrcsfieBdaiice, que le aalnraliste a^l dé-* casvml riaftrig&e qui se passai! dans la salle des primates, qM poat^tètie j'ayais été dénoneé par de eorienx et jaloux virîllayda; mais je me Kaasorai en voTant la jenne fille sourire, sans donte de nta iniae. II s'i^Msit de la famenée ^eakien dq YarHt d$ dévëleppement^ qoi avait sea-» le?6 qnelqœs ilefopnlee dans Teftpril d'nn aaÂlenr timide. ESirayë h l'idée qiAi llmmme n'était qu'an aniaial un peu piof eoiiq^let que les autreSi il tonlaîtmétM (ta eénscience ea paix et soppfiait ta profesMit de s'expliquer positivement oir ee chef. A mon tour je ris de la naïveté de ce en^ rien, qui s'imaginsit que le nittiinliste allait mettre h m sespeacées iatintei, pensées matérlalisles qui le lendemain renssent liiil ekisser de sa c^ire. Ca effet le professeur lo«iv(!^a, prit un langage fdliilosophique habillé d'une lan gne incomprébensîblé ; l'boiinnie à Yarrii dé iif>élùppemeni, san^étrephis avancé, fctbetiréut seulement d'avoir prouvé qu'il éeotttaJt lé natuMKste, et celui^I fut tout fier de trouver enfin un auditeur sérieux.

Feuv Éfioi^il n'y avait pascirr^^ de d^ïofq^

301 LX6 SSUSATIOUft Ht lOSQUlN.

je te pnmm à U gortie, q«âiid, renmiYtlttit imh maiége précédent , je m'avançai près de la jeune fille pour Ini remattre ma lettre. Cependant j'étais éma comme si ma destinée dépendait de cette missive ; mon émotion fit qi^ je plongeai dans la ipaeale rose du manchon avec si pen d'iml>ileté qu'an moment ob ma main y était encore, la &me l)londe se retourna et dut apercevoir mon mouveÎBent. Je reculai Ivusquement sans savoir ce que je faisais : mi voile épais descendit sur mes yeux ; je devais pâlir, rougir tout k la fois. Inquiet, éperdu, je m'élançai dans les galeries d ichtbyologie qui font suite aux sarcasmes des singes, et l'aspect moins satirique des gros poissons pendus au plaf<md me rendit seulement la tranquillité. Mes tempes et mes artères battaient, mon front était mouillé, je respirais difficilement ; je m'approchai de la fenêtre qui donne sur la cour pour prendre un peu d'air ; alors j'ap^çus la cour déserté; les plus vieux des habitués avaient diq[iaru ; seules restaient les trois dames qui s'éloignaient lentement, je devrais dire les deux dames, car la jeune demoiselle était seule à dix pas derrière elles et se retournait vers la porte desortie comme pour m'attendre. Un frisson me passa par tout le corps : elle veut me rendre ma lettre ; elle aura été surprise par son amie ou sa parente, la dame blonde. Pour se discul per^ elle se sera plainte des poursuites d'un audacieux étudiant (je peux encore passer pour un étudiantj, et il lui aura été ordonné de me rendre ma lettre^ Craignant d'être vu à la fenêtre, je me rejetai vivement vers les armoires où des poissons en bouteilles nagent pour Téternité dans une huile jaunâtre, et je me dis : 11 ne faut pas descendre. —

Plein de préca^tion; je basar^iti un œil MvM^ i les dapa^s

U^9r SfiNSA^riONA dB JO0QU1N. 205

ft'^igMi^ «yee «nt lenteur pleine de mibilVftid ftugure ! UrajeofS 0U$ fii^aUettdait , retontBant la tête vers la petiie porMidH Qomi, maie je n'avala garde de me montrer. Elle a Uk iMirei «Ile la gardera^ Quelle humiliation pour moi que de me renoontfer avee la demoiadie et d'entendre.sa voit atlivée : -« f lionliiettr> je voue prie de ne pas me .Gômpromellre ^us longtemps I i Bn m(me tempe elle me tend renyelopf e flaînifllérielle ; je sois en faoe d'elle/ 8lupifaît^ ne troavant pas uâ mot à riSpondre ) les deux daines àgéeb tt'ebservent, eUes ibe quittent, et je reste au milieu de te eottfi tenant moâ moreeatt d'élequenee avec son grand caehet de t^ire rouge. Pcmr rien au monde je n'aurais TwlU mbir œtte honteuse situation. Un roué s'en tirerait peul4tre ; je ne suis pas roué, ne veux et ne saurais le dedèfenir. Cependant^ au milieu des fioles à poissons, je jouai ie rôle de Lorelacei Saluer les trois dames, s'avancer vers élIeS) leur &iré quelques compliments^ juger à leur voix du degfé d'ilkdignàtion t|ui les tient, touéhôr un mot de la vive àiffeetion qu'on porte à la jeune demoiselle^ témoigner des sentinients hbnhêtes et purs, reconduire les dames jusque chez elles» dematider la faveur d'être re^u dans la maison I . . . Pour conclusion^ j'enti^evoyais un notaire rédigeant un contrtkt et tenant une grosse plume : — Veuillez prendre la peine de signer, monsieur... A votre tour, mademoiselle.

Oui^ dans le lointain apparaissait un notaire à lunettes d'or, ^ui dénouait cette fantaisie. Pauvre Josquin 1 pensaisje ; po'illi'qiioi faut-il que la civilisation n'ait pas d'autre bmindte moyen que celui du vaudeville : le mariage? Une Tôix me souffla : la demoiselle s'est éprise bien vite ; elle a lanteè des regards bien légers dès la première ibis. Est-elle

206 LKS SINSATIOIVS DI JOSQUIM.

digne véritâblemeiit d*iine union qne rien ne sanratt eas« ser? Qttc représentaig-ta h ce coors? — Un étudiant. — Un étudiant ne se marie pas. Une jenne fille qni envoie pendant deux mois des regards à un étudiant est une jeune lille trop avancée. Pense à ta liberté, Josquin, à ton indépendance ; prends garde à la grande plume du notaire I

Un mois après, j'en étais encore à ces réflexions, que je faisais entouré de tisanes et de drogues. La vMitï s'était assise auinrès de mon lit, attendant sa proie, et m'avait trouvé sans doute trop misérable pour m'emporta. Je ne me doutais pas quelle vilaine garde-malade était restée un si long temps auprès de moi ; j'ignorais les violentes secousses par lesquelles j'avais passé : pendant trente jours je n'eus aucune conscience des tentatives que la mort se permettait vis-à-vis de moi. N'est-ce que cela la mort? Si elle agit toujours ainsi aux derniers moments, elle est peu à craindre, et il a fallu des esprits craintib bien attachés à la vie pour la symboliser d'une manière si lugubre. Bien des fois ceux qui ont pu m'observer pendant le sommeil m'ont dit les^violents soubresauts qui m'agitaient, les singulières paroles qui s'échappaient la nuit de ma bouche ; au réveil, je ne me souvenais pas de mes agitations et de mes monologues nocturnes. Il en était de même de la mort : pour ceux qui m'entouraient, j'avais souffert énormément trente jours durant, mais je n'en avais pas conscience. Souffrir sans le savoir n'est pas souffrir. J'en veux à la mort de n'avoir pas parachevé sa besogne, en supposant toujours qu'elle y mit la même discrétion, car elle reviendra un jour ou l'autre, que ce soit demain ou plus tard, peu importe, et elle ne se montrera pas toujours aussi réseprée. N'est-ce

qae cela la mort? Parole imprudente peut-être I Au début de la jeunesse, je me rappelle aTOÎr dit aussi : N'est-ce que cela Famour? Hélas! peu apitès je sentis cruellement la place que cette misère tenait dans la vie, les tourments et les félicités qu'elle traîne après soi. Et, pénétré de crainte, je n'ose plus répéter : N'est-ce que cela l'amour? Chaque chose demande son apprentissage. On ne se rend compte des difficultés du violon qu'après avoir promené longtemps ses doigts sur les cordes. L'homme qui achète une flûte par passe-temps et qui souffle assez facilement un petit air dès les premiers jours est eflrayé quand, ayant étudié la portée de l'instrument, il en juge les ressources et les difficulté^. Je crains qu'il n'en soit ainsi de la mort : il est fort pénible d'en essayer une seconde, une troisième fois ; à chaque nouvelle visite, j'ai peur qu'elle ne se montre plus rigoureuse et qu'elle ne verse avec trop de complaisance ses philtres noirs, qui sont le coup de l'étrier pour la longue course aux pays nouveaux.

Ses tentatives m'avaient rendu bien faible et mis tout à l'envers : le corps de l'homme ressemble alors à ces appartements dans lesquels des voleurs se sont introduits, faisant des paquets de l'argenterie, des meubles, des lingeries , des vêtements. Arrive une surprise ; les voleurs fuient en laissant les paquets au milieu des chambres. Quand le propriétaire rentre y sa confusion est grande de trouver sa maison en désordre, les meubles renversés, les armoires ouvertes, et tout le butin au milieu de l'appartement. Malgré ce désordre, la première idée qui me vint au cerv^u fut : la demmeUe, h cours, — Quelle date? de-

mandai-je aux personnes qui me soignaient. — 25 jan<-

208 XIS SIKSITIÔMS M iaSQ0I!^

vîer aujourd'hui. — Quand poumti-je me lé^e^*? — Dans une quinzaine. ->- Quand pourrai -je sertie 9 — Auï premiers soleils. — Toutes ces quesilons se railachaienl au JardiB-<l6S-Plante&, oar je me soureitais qu'à sa der^ nîëre le^n le professeur avait annoncé qu'il laminerait son cours du 40 au 45 mars. J'étais bien fiiible; l'hiver était rude. La convalescence fut longue. Descendre dn lit pour m'asseoir dans un fauteuil était une rude besogne, mais j'avais un souvenir qui me poussait à apprendre à marcher de nouveau : je veux la revoir encore 1 Quelquefois, dans mon lit, je suivais en imagination le cours. Que s'y passe -t- il? M'attend-elle? me cherche -t-elle? Que pense-t-elle de ne plus me revoir après cette lettre îSTurprise? Et je retombais dans l'accablement, car elle ne répondait pas, quoique mon adresse Kkt au bas de la lettre ; et ce silence, joint à la scène qui s'était passée à la dernière entrevue, me prouvait que ma lettre avait été (^isie, et que les dames ne lui en avaient pas donné connaissance. Puis je me fiiisais des illusions : un jour, en me réveillant, je verrai dans la chambre les trois dames qui ont appris ma maladie, et qui sont venues me rendre visite. Pourquoi pas? Ne pourrais-je leur foire savoir par quelqu^un?... Justement, la femme qui me gardait la nuit, demeurait dans le quartier de la rue Sainte-Geneviève. Une nuit que je ne dormais pas : — Gonnaisse»-voas , lui dis-je, mné maison assez triste de la rue des Boulangers, une grande maison qui semble moisie, et ddnt presque toutes les fenêtres iMd grillées. — N'eàt-ee pas le numéro îl ? me dit-elle. -^Oui. — C'est un coutpent. — Un couvent 1 m'écriaî-Je. — Qu'y a-txil d'étonnant, monsieur? ^ Vous voul trompés? eertal-

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tSS SBNSATIONS DE lOSàUIN. S09

neneiit. — Pardon» monsieur, le numéro 24 est un couyent. Du reste, je le saurai plus positivement demain. — N'y manquez pas^je vous prie.

iinsi se trouvait expliquée la sombre physionomie de la maison, mais je ne comprenais pas qu'on pût sortir d'un couvent. Ce hasard fit que je manquai à la'parole que je m'étais dtmnée de ne devoir de renseignements qu'à l'induction. Petit à petit je voulais deviner la position des dames, leur genre de vie, leurs habitudes, leur profession, la parenté qui les liait ; j'avais déjà bâti bien des romans sur ce sujet, mais j'étais loin de songer que les grilles des fenêtres cachaient un couvent ; il fallut l'accident de ma maladie pour m'amener à ce résultat. Comment admettre cependant la régie sévère d'un couvent avec les sorties frérqueutes des dames? Par moment je croyais que je rêvais ou que je retombais sous l'empire de la maladie ; mais la nuit suivante la garde éclaircit la question : cC'est un couvent, me dit-elle, je ne me trompais pas, dans lequel logent des dames pensionnaires. » Je commençai à voir plus clair : presque tous les couvents à Paris tirent parti de vastes bâtiments abandonnés en louant à des dames pieuses des appartements d'autant plus recherchés qu'ils offrent une retraite tranquille, un voisinage en dehors d'une société active : ce sont des dames à demi repentantes qui s'abritent sous la rotation de la maison. La demoiselle était pourtant bien peu repenUnte I II y eut dans cette nouvelle de quoi me remplir l'esprit pendant ma convalescence. Mon affection sortait des affections parisiennes ordinaires ; tout lui donnait on caractère singulier : la science, la retraite, les singes , les religieuses. I-'idée du couvent me trottait par la

lête et actWaH ra {MUfeiMi/ — V\mm povmi mrtàt âe ff%mier soleil, n*aviiH dit le nédeeiii. MAlhflnitaseiiieiit mver était d'une dureté inacoeHtwnêe : le eiel neir Ibrmak une calotte neigeuse si opaque qu^en m posyail snpposer la présence du soleil éeirifare ; la neige tambril par gros flocons, et la clarté ne se ftiisait pas dayantage an eM. Je commençai k fure quelques tours dans ma chambre , et Je ne pensais qu'au soleil , je ne parlais que du soleil, à tout le monde je demandais des nouvelles du soleil ; je me serais converti certainement à la religion du soleil si j'avais cru pouvoir en k&ter les rayons. Les aemeuts de rée^l^s ne manifestent pas plus d'inquiétudes en Interrogeant le ciel que je n'en avais , appuyé contre la fenêtm ,- faisant fondre de mon haleine les dessins cristallisés que le froid traçait sur les vitres.

Enfin le 28 février le soleil daigna se montrer. H était bien pâle, mais je le regardai avec un attendrissement qui ressemblait à delà passion. Le lendemain, !•' mars, le professeur feisait son cours au Jardin -des -Plantes. J'allais donc la revoir I Plein d'ànotion, j'écrivis Ja troisième lettre, qui devait décider de Tavenir.

• J'ai cru , mademoiselle , que je ne vous reverraîs jamais, sauf dans l'autre monde, oti j'ai failli aller faire un petit voyage. Pendant quinze jours j'ai flotté entre la vie et la mort ; pendant une autre quinzaine , une seconde maladie est survenue ; enfin le dernier mois a servi à ma convalescence, et me voilà au cours, à ce cours qpi a été mon seul rêve pendant ma maladie ; car je n'ai eu qu'une idée fixe, celle de vous revoir encore! fin pressentant combien «a nïaladîe serait longue , je me disais- : t le cours fiaH en

MnsyLit fiMU (|iîè }e wti^Mxml 1« ^^^ mMB , ^n et la^re- ^oir. * R^ j^mraidkffiftte la neige» la gelée, le éfégel, Tba- -Aidîlé, qtà m i<eteftaieiil dans mm lit el «'eiàpèehaieni

« WiM àspûlH froid jours je mai«he , je peux me tenhr debout, et o'estti ¥ous que je dois ees ferees si désirées. Bien eiirlafaieme&t vetre souvenir, qui ne m'a jamais quitté, et la f otenté que j'avale de vous revoir ont aidé à la guérison ftu meiM autant que la nature, et beaucoup plus que les médeeits.

« Quelquefois U me prenait Vidéed'envoyer un ami dévoué qui vous accosterait au cours, vous et vos parentes, et qui voue dirait : c On se meurt, on veut vous voir. * Mais vous seriez-vous souvenue de eet on sans nom qui prenait tant de plaisir à vous regarder, qui vous écrivait et à qui vous fi'm&i pas voulu répondret

« le sais bien, mademoiselte , que réduealion moderne des femmes ne leur permet pas de se eômpromettre par des écritures: mais, ayant Tbabitude d'aller droitement dans mes alïeetions, de ne pas les oacKer et de m*en faire honneur ^ je ne pense pa6 qu'une jeune fille n^est pas élevée comme moi, et que ee qui me parait si simple à demander est impeesible.

t 8i je vous demandais une réponse par lettre, c'est que ma malbempeuse timidité m^empéchait de vous aborder, voue, mademoiselle, et les dames qui vous accompagnaient. Àllep à vous en sortant du cours n'est rien ; mais si Témetion arrête la voix dans mon gosier? si je tremble f st je suis ému au peint d^Hre oUigé de m'asseeïr tQueHe situation dan» un jardin publie )

jM8 I1B8 811IS4TI01IB M iOiQUIlt«

ff Gqieiidaiii, mademoûeUe, j'eMMtyem de vadicre cette timidité. A la scNTtie d« jvochain cours, mardi, je me présenterai k TOUS, si vous le pemettez, et je ne yens demande qtt*ane faveur : c'est, dans les cinq premières minâtes, de vous t^r on peu en arrière des denx dames, vos amies ou vos parentes. Est-ce trop demander?

< Mais vous reverrai-je? n'estril rien sarvenn pendant ces deux mois? Suivez-voos toiyours lès leçons da jHrofesseor? La boue, le froid et la neige ne vous chassent-ils pas du Jardin-des-Plantes? C*est aujourd'hui , ce jour que j'ai tant caressé , que je crains maintenant d'entendre sonner une heure de Taprès-midi I

c Adieu, mademoiselle ; quoi qu'il arrive , votre souvenir me restera toujours dans la mémoire. »

J'arrivai dans la cour du Muséum, près de la petite porte grise, sous l'horloge. — Le cours est terminé depuis trois jours, me dit le gardi^ en m'ouvrant la porte.

Avoir porté si longtemps cette espérance en moi, l'avoir caressée pendant deux mois pour arriver à ce résultat, recevoir un tel coup en état de faiblesse, n'y avait-il pas mille motifs pour accuser la Providence? Mais le soleil était gai, la verdure commençait à se réveiller de son sommeil d'hiver. La convalescence rend égoiste. Échappé à de violentes tortures physiques, mon moral se refusait sans doute à me tyranniser. Je reçus ce nouveau coup du sort avec philosophie; peut-être une petite tristesse vint-ellegrossir le nombre des sœurs grises qui tiennent un couvent au {dus profond de mon être. Je m'en retournai à pas lents à la rue des Boulangers contempler la vieille foçade et le petit guichet

£B8 glNSÀTIOirS 01 JDSQUIlir. SU

éB la perte maki, M je me ^M U "wèi nitiiK miui doute quMl 0Êk seit «insi. Les Amertumes 4e la ipusion n'ont pus eu le tesBps de peiisief \ songe pIutAl k remeroier les die» . » Alov3 à»s jpensies eonselanleB yiareat ap'envifonner, qui pouvaient se formuler ^e la sorte : i ii tu en es digne, tu retrouveras la jeune fille. Ne chercha point à troubler sa tranquillité ; ne t'embarque dans aucune folle entreprise pour la revoir ; les agents mystérieut, basard, dei^in , fa^ Udité, te la feront retrouver, si tu en es digne. >

Depuis, j'ai beaucoup voyagé, me répétant sans cesse ces paroles; mais à chacun de mes retours je me sens attiré vers la vieille ri)e des Boulangers, et devant cette maison délabrée, tout un hiver riant se déroule, me reportant chargé de violettes au Jardin -des -Plantes, pour en être chassé bientAt par les grimaces des singes goguenards. /

VU

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