‹ Souvenirs de funambulesChapitre 43 sur 49 · LES ORGUES DE FRIBOURG · texte numérisé non relu

LES ORGUES DE FRIBOURG

J'étais à Berne; on prononça devant moi le nom de Fribourg : aussitôt un souvenir de jeunesse me monta au cerveau, comme une de ces odeurs pénétrantes qu'on a respi*rées dans un temps éloigné, qui se représentent tout d'un coup, et qui feraient croire que l'odorat a de la mémoire. Je me souvins des orgues de Fribourg, — ainsi qu'on se souvient de ces livres merveilleux, le Robin$an Crwoi par exemple, — qui dans mon esprit étaient notées à l'égal des grandes merveilles de l'univers. Dans quel livre de voyageur enthousiaste ai-je puisé cette admiration pour les orgues de Fribourg? Il m'était impossible de donner une forme exacte à mes souvenirs; le nom, si joli par lui-4néme, de Fribourg ne chatoidllait-il pas ma curiosité?

J'irai demaiti à Fribourg : il y a une douzaine de lieues; mais qu'importe, si je dois entendre un instrument incom* parable, tel que n'en possède pas le monde entier? La diligence qui fait le service de Berne à Fribourg est autrement di$posée que nos diligences françaises du côté de l'impériale, oit se lisent habituellement ceux qui sont curieux de respirer et de voir la belle nature. Il y a deux impériales, une sur le devant, une sur le derrière; au milieu sont plaeés les paquets, malles et bagages des voyageurs. Je ne recommanderai pas à mon plus méchant ennemi de prendre!

rimpériale de derrière, où je fus invité à monter. Ne pouvant me faire entendre en allemand (et, eussèje parlé l'allemand, il en eût été de même, à cause de la langae bernoise, qni est tout à fait distincte de l'allemand de Munich), je me confiai à la probité renommée des messageries suisses. Hélas I non-seulement je pus à peine jouir de la belle nature, que je n'entrevoyais que par éciiappées, entre le faible espace qui sépare les paquets du cabriolet de derrière; mais, victime d'un soleil ardent particulier à ces pays de montagnes neigeuses, je fus enveloppé d'une poussière telle que je n'osais plus ouvrir la bouche, et qu'un homme qui passerait un jour et une nuit dans la halle aux farines n'en rapporterait pas davantage dans la trame de ses habits. Ceci est un des moindres inconvénients des voyages; si les touristes n'avaient pas autre chose k raconter, il serait inutile de les écouter et de les lire. Cependant, malgré cette déclaration, il ne faut pas croire que ce qui m'arriva à Fribourg (ùt d'un intérêt puissant; tout le monde peut éproayer ces petits désagréments de la vie de voyage.

J'avais une lettre de recommandation pour un boui^eois de Fribourg; mais je n'allai chez lui qu'après avoir acquis la certitude que seul il m'était impossible d'entendre les fiimeuses orgues, car voici ce que j'appris à l'auberge : l'organiste, ne joue de l'instrument qu'à la condition d'être écouté d'une certaine société qui, pour se faire accorder l'entrée de Téglise, paye une somme quelconque qui va sans doute à ce que nous appelons catholiquement la fabrique. Ce n'est pas l'organiste qui exige la rétribution, c'est le chapitre, si toutefois on peut appeler ainsi les desservants du pays fribourgeois«

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Ne Toyant apparaître aucune société d'Anglais, ne trouvant pas le couvert mis à Taub^ge, je grimpai chez mon bourgeois, qui justement allait commencer à déjeuner ou à diner, car les repas sont tellement nombreux par là que j'en ai oublié les titres. Je fus reçu, il faut le dire, d'une façon cordiale, grftce à ma lettre d'iotrodaction ; mais je mangeai sans grande tranquillité, préparant dans mon esprit une façon ackoite de parler des orgues. Les orgues, je le prévoyais, allaient être un singulier dessert pour mon hôte, homme rouge à gros ventre et d'une santé trop parfaite. U feisait peut-être encore plus chaud dans Tintérieur de Fribourg que sur la route de Berne. Le soleil inondait la ville, personne ne sortait, et il fallait un enthousiasme aussi prononcé que le mien pour me lancer en curieux dans une ville escarpée, en plein midi. Je frémissais pour mon hôte, qui certainement devait se proposer de m'accompagner, et qui offrait trop de prise au soleil avec son ventre considérable et ses grosses joues roses. Il était presque aussi imprudent de le mener par la ville que de faire deux lieues sur la route avec une motte de beurre : je risquais de voir fondre mon digne Fribourgeois ; mais, comme les enthou*' siastes sont au fond des égoïstes et qu'ils ne s'inquiètent pas si leurs caprices, leurs manies, leurs admirations font tort k quelqu'un, j'ouvris dans la conversation un horizon borné par les fameuses orgues.

Heureusement pour moi je touchais une corde patriotique, suisse par excellence et cantonale au plus haut degré. Mon hôte fut toùclié du récit d'un homme qui se détournait dé douze lieues avec une forte provision d'admiration pourunë meneille locale. U me raconta monts et merveilles de l'ins;*

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imnieiil et de llnslnuDeiiliste, qai îontoil une tesipète de la nature comme jamais orgaaisle n'y avait réussi. L'orage, le tonoerre, les éclairs avaient été étodiés avec un soin toot partîcnlîer par le masicieii» et il rendait ces tourmentes avec nne telle vérité qu'il vons donnait le frisson. Qairiqoe ne croyant pas un mot de certaine histoire qui court les biograhies : — Seraitril G<mime Joseph Vernet, dis-je, qui se faisait attacher au grand mât d on navire pendant une tempête pour en mieux saisir les effets? ^ Et je riais en dedans du curieux spectacle que présenterait un orga^ niste attaché à un clocher; mais il faut toujours flatter les enthousiasmes cantonaux. D'ailleurs le Fribourgeois y mit une complaisauce à toute épreuve ; il ne se fit pas prier pour sortir par cette chaleur caniculaire, et vraiment il n'eût pas plus souffert dans une poêle à frire. En chemin, il s'arrêta pour me faire entrer dans un hôtel d'apparence somptueuse, oii ne peuvent raisonnablement descendre que des agents de change en faillite. Au premier étage de cet hôtel est une terrasse qui donne sur les montagnes envi-ronnant Fribourg; des gorges profondes, des ponts hardi-^ ment suspendus, une verdure un peu crue, telle est la na^ ture du lieu, mais là ne git point l'intérêt. Pour flatter les voyageurs et piquer la curiosité blasée des Anglais, l'auber^ giste du lieu a imaginé d'embellir la nature. Les fenêtres sont composées de carreaux de diverses couleurs qui permettent de saisir le point de vue sous des aspects d'une coloration variée. On peut regarder ce site sauvage d'une façon jaune, ou rouge, ou violette, ou indigo, ou verte, ou blanche, ou noire ; il y a même d^ couleurs composées qui laissent voir le précipice c<w/cvr de chair. A Paissy» à

NottUy, à ioilnay, partout mx environs de Paris T0114 rencontrez de petits pavillons boui^eois , avec des couvertxires de cbamnei décorés à l'orientale à l'intérieur, dont les fenêtres laissent entrer le jour sous des colorations aussi Tariées. Ainsi nous n'avons rien k envier aux Suisses ; la seule différence est <|ue nos petits propriétaires ne regardent qœ des jets d'eao, de misérables parterres de fleurs, des imitations de grottes en roches, à travers leurs verres de couleur, tandis que l'aubergiste fribourgeois vous invite à regarder de la sorte une situation pittoresque.

U y avait devant ces carreaux toute une famille française, père, mère, bonne et enfants, qui se croyait au Diorama, et poussait des exclamations à chaque nus^ce diverse qu'elle abordait.

—Obi papa, le rou^l s'écriait avec un ton admiratif le petit garçon.

—Et le ^is pâle I disait la mère, on dirait qu'il neige.

Le chrf de la famille analysait les différents verres de couloir, passait de l'un k l'autre, et revenait de temps en temps vers le violet.

—C'est celui-ci, ma fenmic, disait-il, qui est le meilleur ; ce videt est admirable !

-—Justine, ôtez-vous donc de là I disait la bourgeoise k la bonne, qui, sur le balcon, devant la fenêtre, regardait la salure avec ses yeux.

—Justine,* vous gênez madame, ajouta le mari; cette fille est «ngulière. Vous ne verrez peut-être jamais cela de votre vie, et vous ne regardez seulement pas.

La bonne rentra, mit son o^l k un carreau de couleur pour ^ir, et revint aussitôt s'asseoir dans l'antichambre,

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CQfiiiiie si cette bariiarie la froissut S les touristes bourgeois avaient pa comprendre cette leçon, ils auraient admiré le sens droit de cette paysanne française qui regardait natorellMnent la nature.

— Ne (vaignez-Yoos pas que nous ne soyons en relard pour les oi^es? dis^e à mon hôte, sans oser lui parler de ce système de coloration baroque qui est encore une curiosité du pays. En chemin, il me pria de prêter la plus grande attention à Torage et au talent de l'orageux organiste. J'ai bien des préventions contre la musique imitative; mais je renfermai mon raisonnement qui tendait toujours à dresser la tète. A quoi bon chagriner un hôte aimable, couvert de sueur pour moi, et (pii n'avait pas approfondi les tentatives musicales modernes? Il est si simple dans la vie de dire aux gens : Je pense comme vous, et de sous-entendre : Je ne pense pas comme toi, qu'avec cet innocent jésuitisme on arrive à la tranquillité la plus parfaite dans la conversation, et qu'on est cité comme un homme charmant dans le monde. Les raisons pour lesquelles je n'admets pas en musique rimitation des bruits de la nature, auraient demandé une heure de discussion : mon h6te n'y eût rien compris ; m'eût-il compris, il serait resté convaincu que l'orage de l'organiste de Fribourg est ce qu'il y a de plus élevé, musicalement parlant.

Comme j'allais entrer dans l'église, le Fribourgeois me dit qu'il m'attendrait sur la place ; malgré ta chaleur accablante qui semblait augmenter, je n'insistai pas, sentant combien il devait être pénible pour un habitant de la ville de recevoir autant d'orages sur le corps, car l'organiste joue Je même morceau depuis une centaine d'années de père

en ils, VQ que les effets ont été combinés de façon à faire valoir les différents jeux de Tinstnim^t, et qne depuis le pramer orage, qui Ait exéeaté en dix-sept cent et tant par le fameux M. Miroir, on a désespéré d'en inventer un plus terri&mt. — Faites bien attention, me dit mon hôte en me faisant des recommandations, Forage est le derni^ morceau. — Au fond, je n'étais pas fâché d'être délivré de mon h6te, qui, s'il eût été présent, était un de ces hommes qui vous poussent le coude à chaque instant pour vous fi^ partager leurs achnirations : Eh bimt ou Comment trouvezvous cela? ou Superbe I rieetrce poi? L'enthousiasme est une fleur discrète qui s'épanouit au dedans de l'homme délicat, pour ensuite attacher un petit sourire particulier sur les lèvres ; du moins je ressens ainsi les beautés musicales, et pourvu que mon voisin ne m'interroge pas, je le laisse volontiers manifester de bruyants bravos ou d'énormes«claquements de mains d'une sincérité douteuse.

Quand j'entrai dans l'église de Fribourg, l'organiste com- Bsençait son morceau par un début sans importance» en se servant des jeux les moins puissants, afin de conserver tout son éclat pour le final. Les orgues de Saint*Denis m'ont habitué à de plus brillants effets ; aussi mon attention vague fut-elle attfarée par de petits tableaux singuliers que je voyais accrochés aux murs. C'étaient des gens malades dans leur lit, des moribonds, des animaux blessés que le pinceau a reproduits, en n'oubliant pas de faire intervenir dans un coin du tableau une sainte Vierge qui, du haut de son trône de nuages, envoie un regard favorable vers ceux qui l'implorent. On lit au bas de ces singulières peintures ; E^s^oto. Cette coutume existe dans toute la France

M tSS SENSATIONS DK JOSOCIN.

smii difléruitai bmaffs, soit qu'on fitt»e dire des messes à l'intentioft d*en aiaiede, soH qv'en fMoe Mder des cie^es, soit qne les mariiis aeeomfrtissent un y(Ba e& siispeDdam k la voàte de la clnpeUe le modèle (fan petit ii«?ire, soit qa'on fiiase toucher à des reliques des objets 9ljuA a(H partons à des malades ; mais à Friboorg les paysans des entirons croient à i*infloenee d'une représentation exacte de leur inrocation à la Vierge. Si nn de leurs parents tombe malade, ils Teulent qne le peintre représente Tappartement oà le malade est coocbè ; si an cheval est atteint d'nne maladie épîdémiqne, il faot Timage exacte du i^eval. L'ervùto qni me frappa le plus fot celm d'une femme étendue par terre sar le dos, les mains jointe en l'air; près d'elle était une charrette jaune-serin traînée par des basab peints en ronge-vermillony qui se détachairat sur un fond vertpomme. La Vierge lançait un regard sur cette femme» évidemment blessée en tombant de sa charrette.

Ces dessins étaient coloriés avec une telle grossièreté d'exécution, qu'elle leur prétait une puissance à laquelle atteignent rarement les cbefs-d'oenvre. La naïveté ne se c<»iserye dans toute sa pureté qu'avec une certaine barbarie, et les esfNrits non civilisés, les enâmts, les sauvages, sont bien plus vivement frappés par la brutalité des moyens que par les suaves finesses des grands artistes* Les enfants ne peuvent être touchés que par la simplicité ; ainsi les sept couleurs du prisme leur paraîtront toujours plus belles que les couleurs composées ; c'est ce qui explique pourquoi quelques joujoux d'un sou, les moulim^ les forgerons, Y homme à cheval, sortis de la fabrication de Notre-Damede-Liessei sont presque <tes oeuvres de génie à cause de leur

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^ îii&iliible sur oertatiis sens des enfentâ. Le système de la coloration de ces joojoox esl sertout reiiitr((iiel>Ie par le choix des tons, JaiUK, roo§e et leri, employés par les ouTrîeirs. Les yetix de Tenfant ne sont pas élevés encore k saisir les complications de tons des grands matlres ! ils ne sentiraient pas les modulations si diverses qa*i»n peintre bit subir à la gamme des sept couleurs primitives. Au contraire realint saisit vivement le jaune et le rouge, deux des couleurs tes plus vivantes ; il les retient, il en meuble facilement son cerveau, et, avec le blanc et le noir, elles formeront désormais la base de ses idées de coloration.

Les paysans offrent par de certains côtés une grande ressemblance avec les enfants : l'art, pour être 'compris des g^is àt la campagne, doit se {H-oduire sous un jour simple et naïf. C'est ce qui me fit penser aux joujoux de Notre*- Dame-de-Liesse en regardant les peintures accrochées «aux BUTS de Téglise de Friboarg. C'est le même procédé ; les peitttores sont peut--ètre encore plus naïves que les joujoux.

Je. ne saurais guère décrire les impressions produite par ces pdntures, dent Teffet sur moi est toujours aussi puissant q«e si je n'avais pas étudié les principaux chefs-d'œuvre de toutes les écoles. Je suis heureux d'avoir eonsertéf ces précieuses sensations d'enfance qui tombent une k une comme les feuilles à la fin de l'aulCHSine, en laissant Thomme aussi désdé (foe les troncs noirs et humides des a^es pendant l'hiver ; mais combien est distincte l'impression des joujoux de celle des ex-voto! Les joujoux excitent une douce gaieté, tandis que ces peintures d'église, avec leuc représeniatioa des douleurs et des acéidents de

la vie, laissent après elles quelque chose de triste que mon esprit ^»pliqae dn reste à tontes les reliqnes.

Henreosement Torgne fitisait entmidre nn petit motif qni est plein de sérénité, une sorte de valse allemande dont le rhythroe trouvera toujours un écho en moi. Tous ceux qni étaient dans l'église se levèrent, et je compris que la tâche de Toi^niste était finie. Il n'avait pas joué Torage, et je me félicitai d'avoir échappé à ce fameux morceau, de tradition depuis cent cinquante ans. Je sortis : mon h6te m'attendait sur la place; je ne le trouvai pas trop maigri.

— Eh bien? me dit-il.

— L'organiste est très-fort, dis-je un peu à contre-cœur; mais il n'a pas joué l'orage.

— Comment? s*écria le Fribourgeois, il n'a pas joué To^ rage? C'est impossible.

-rJe vous assure...

— Il est dans son tort, et certainement cela ne se passera pas ainsi. Il doit jouer l'orage par nn traité; nous le payons assez cher pour qu'il joue cet orage... Cela attire beaucoup d'étrangers dans la ville.

— Croyez- vous que cet orage soit de toute nécessité ?

— Certainement... Au surplus, dit le Fribourgeois, je vais donner une petite leçon à Torganiste, car je l'aperçois là-bas.

J'avais attiré sans le vouloir l'orage sur la tête du musicien. — Je vous en prie, dis-je, n'en faites rien.

Dfais mon h6te ne voulait rien entendre ; l'organiste ve^ nait à nous et ne pouvait nous éviter. — Comment I monsieur, dit le digne Fribourgeois d'une voix un peu émue, vousn'a-: vez pas joué l'orage aujourd'hui? A quoi pensçz-vous?

—Pardonnez, monsieur, dit l'oi^anisie» j'ai terminé comme d'habitude par l'orage.

Et il s'éloigna. Je restai muet, certain de la mauvaise opinion qui allait germer dans l'esprit de mon h6te. — C'est singulier, murmurai-je.

— Je savais bien, dit le Fribourgeois en reprenant sa bonne humeur, qu'on avait joué Torage.

Toute la journée je fus un peu inquiet d'avoir si mal compris la signification de la musique de l'organiste ; comment avais-je pu laisser passer le grondement du tonnerre, l'éclair, la répercussion par les échos, sans en être frappé ? Ces pensées me tourmentaient et me revenaient sans cesse. L'homme est un ruminant comme le bœuf; qu'importe qu'il mâche et remâche des idées quand l'autre mâche de l'herbe? Pour moi, le travail des impressions est très-fatigant ; elles montent et descendent du cerveau, c'est un va-et-vient continuel; elles changent de forme, et, avant qu'elles se soient tassées en forme de pelote, je puis dire que la digestion m'en est pénible.

Je partis le soir de Fribourg, mécontent de moi-même et toujours ruminant mon orage. Heureusement il y avait en face de moi dans la voiture une toute jeune demoiselle rose et blonde qui me fiiisait plaisir à regarder ; elle tenait un livre à la main, et j'avais également un livre : c'était déjà presque de la franc-maçonnerie. De temps en temps elle lisait et refermait son livre; ma curiosité était fort éveillée. Si je pouvais seulement voir le titre sans être remarqué, car connaître le livre d'une femme, c'est connaître presque la femme ; mais rien n'était plus difficile : le cahot de la voiture, le livre qui se présentait à moi à l'envers,

iM> LIS SBNSATIOHS DI iOSOUIN.

ta brusquerie aînée laquelle la jolie persomie le fermait et rouvrait, tous ces motifs ne serraient qu'à irriter ma cnriosité de plus en plus. Je me dissùs que oe volume ne devait pas intéresser la jeune fille au plus haut point, puisqu'elle n'y faisait que jeter les yeux par saccades : en France, j'aurais deviné à la minute quelle était la nature du livre au papier, à l'impression , au format , k la couleur de la couverture ; mais mon séjour trop court en Suisse ne m'avait pas donné encore ces inductions bibliographiques. D'un autre cAté^ je surpris des regards que ma jolie voisine jetait à la dérobée sur mon volume, et qui poussaient également une sorte de reconnaissance. Bien certainement le démon de la curiosité montrait aussi ses cornes au-dessus de la tète de la jeune personne ; elle avait peut-être comme moi le sentiment qu'on connaît un homme par ses lectures. Je fis une sorte d'avance en arrangeant mon volume de telle sorte qu'il était permis à ma voisine de lire facilement le titre de Rw^e mUsUy qui s'étalait majestueusement en gros caractères sur la première page du livre, et cependant je ne livrai lesecret de ma lecture qu'avec une certaine crainte, cdie de passer pour un Suisse ; non pas que j'aie de la ré* pugnance pour lès hommes de cette nation , mais, aussitôt hors de France , le sentiment national nous revient d'une telle force que ceux-là même qui en sont le moins doués deviennent des Français un peu chauvins. Les étrangers qui ont visité l'Europe, et qu'on rencouM en chemin» vous coDfiroient dans cette bonne opinimi que la France est la plus fi^ituelle, la plus polie, la plus complaisante de toutes les nations» et onmord'avidementàcetle pomme eàivrante; mai0 je pris le parti de ne pas m'inquiéier de oecte Rmme

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iuisêe, comptoiitq«*a(tfès le» premières paroles, mon accent servirait à prouver que j'étais bien rfellemeut Français. D'ailleurs le volume que je portais me servait merveil^ leusement; une Revue n'engage h riw« et ne témoigne pas d'un goût particulier pour certaines œuvres de l'esprit plutôtque pour certaines autres. Une Revue contient de This-^ toire, de la politique» du roman, de la poésie, des voyages» des propos de salon et de théâtre ; c'est un arsenal eom« plet de dé|hisements. Est-ce par une concordance d'idées que la jolie personne ferma les yeux en laissant son volume sur se& genoux » penchés de telle sorte que le livre tomba entre nous deux? Je me baissai précipitamment, et, dans une demi-obscurité qui me retint une grosse minute la tête au fond de la voiture , j«eus le temps de lire le titre ; mais quel désenchantement I c'était une Histoire romaiM. Un éclair me traversa l'esprit; j'avais pour vis4k-vis une sous-maîtresse de pension. Que de pédantîsme à dépens ser I car la conn^ûssance réciproque de nos livres n'était au fond qu'un moyen certain de conversation. Que dire d'une Histoire romaine écrite par un Suisse tout à hit inconnu? Et même cette histoire, fùt-elie composée par un des universitakes les plus pédants de France ou par rAUemand le plus philosophe, m'amenait à la certitude d'une défaite complète; mon esprit s'est peu tourné vers les grands citoyens de Rome, à peine pourrais^je me tenir dans de pompeuses admiratiom de ces grands caractères. Si encore ma voisine avait eu en main un grand médecin comme Zimmermann, un grand moraliste comme Lavater, un grand philosophe comme Bonnet , un grand malade comme Jean-Jacques^ même un romancer comme Toppisrt

9É LKS SENSATIONS DE JOSQOIN.

il y a dans ces hommes des molife de conv^rsaUon pour une mit ; mais cette absurde Histoire romaine me coopait la parole et jetait sur la jolie dormeuse un triste vernis d'enseignement qui me déplaisait.

Elle dormait toujours, ou elle feignait de dormir ; J'attendis avec impatience qu'elle voulût bien rouvrir ses yeux d'un bleu un peu pâle. C'est ce qui peut arriver de plus agréable dans un voyage qu'une liaison avec une femme du pays qu'on traverse : les musées, lés palalB, les cascades, les grottes, les montagnes, les précipices peuvent intéresser un moment ; mais on ne connaît guère un pays si l'on n'y a pas aimé un peu. La physionomie du pays vous reste bien mieux dans la tète après un petit amour, si court qu'il soit. Oh I Lina ! gentille Lina I tu feras toujours d'Anvers la ville la plus séduisante de l'univers.

En venant de Strasbourg à Bàle, j'avais fait la connaissance d'un Hollandais très-singulier, qui voyageait pour son plaisir, et qui avait la rage des renseignements poussée au plus haut degré. Tout ce qu'il voyait était écrit sur son carnet; il ne tarissait pas en questions, et chaque réponse était couchée sur le registre : les productions du pays que nous traversions, le foin, l'avoine, le colza, le tabac, il inscrivait tout, sans oublier ses dépenses. Il inscrivit aussi mon nom de Josquin , et , ce qui le frappa le plus, quand je signai sur le registre de Téglise de Bàle, fut qu'il avait écrit Ooiqum: aussitôt il corrigea cette enreur d'orthc^raphe. Ce Hollandais aimait la littérature et m'étonna beaucoup en me récitant des vers d'Auguste Barbier. Jusqu'alors j'avais souri de son innocente manie de notes perpétuelles, lorsque nous visitâmes le musée de Bàle. C'est là une des grandes

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affiBÛres des voyageurs, le musée» la bibUethèque, la caillédrale, et, cpiaiid ou a jeté uu coup d'œil sur les cheb-d'œuvre sortis de la main des hommes, on s'enuuie à mourir; il n'y a plus qu'à partir. Ou s'ennuie parce qu'on ne sait pas voyage : n'est-il pas plus intéressani de r6der par les rues détournées , loin du centre de la ville, et de regarder en l'air si on n'aperçoit pas une tète de jeune fille curieuse? Saluez-la à la française, en souriant, et vous verrez passer sur sa figure mille émotions qui valent mieux à regarder que tous les musées de l'Europe. La belle afiaire que de dire à trois cents lieues : J'ai compté tant de Raphaël, tant deRubensI Que m'importe? Et nous nous moquons des ' pr4>vinciaux qui montent sur la col<mne et qui vont entendre Yicho dans les souterrains du Panthéon !

Nous étions entrés dans le musée de Bàle, moi surtout, plein de curiosité. Il est rempli de tableaux d'Holbein, le maître que je regarde comme le roi des peintres. Ses portraits exacts et calmes meublent le cerveau de savants à physionomie accentuée qu'on n'oublie plus quand on les a vus ; de tous les peintres c'est celui qui rend le mieux la physionomie de son époque. La garde du musée était confiée à une jeune fille, firatche enfant de seize ans , qui nous conduisait à travers les salles ; je traversai assez rapidement la galerie des dessins, sauf à y revenir plus tard, et j'ai* lai me goinfrer des pemtures d'Holbein dans la salle qui suivait. J'étais trop sous le coup de mon admiration pour remarquer que le Hollandais ne me suivait pas ; d'ailleurs il était si minutieux qu'il devait emplir son carnet de descriptions de dessins. Quant h moi , mes sensations sont alertes et subtiles ; je wn$ en une seconde, et je ne ressem«

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ble guère k ces amateurg cpii vont ions les jours passer des heures ea oontenplalioii devant un tableau. Il y a si peu de pemiê dans rexécutieta du peintre que je snis à peu près certain que ce n'est pas par «ne réflexion assidne qae je la découtrirai : bîenheureut sont cent qui voient deis mondes dans one peinture I Je n'y crois guère.

Tout à coup j'entendis dans la salle voisine un brait sur le plancher qui ne pouvait provenir que d'une course précipitée, et la jeune fille qui nous servait de guide entra un peu émue» la figure rouge, dans la pièce où Je me trouvais. Évidemment elle fuyait le Hollandais. Je ne fis pas mine de m'en apercevoir, et je continuai de regarder les Hoibein. Le Hollandais reparut, flegmatique comme d*habitude, tenant son^cahier de note! ;. il vint de mon cAté et trouva le moyen de prendre la taille de la jeune fille, qui jugea à propos de n'en rien manifester, se fiant sur ma présence. Il y avait une troisième salle que j'explorai d'abord seul , et, ainsi que tout à Theure, la demoiselle prit la fuite, toujours poursuivie par le Hollandais, que cette fois j'avais observé, et qui tentait de l'embrasser, — Cet homine-là, pensais-je, n'aime guère la peinture et se soucie fort peu des Hoibein.

Cinq heures plus tard, la nuit, en diligence, j'excusais mon Hollandais et je le trouvais presque un homme de sens: en présence de peintures et d'uue jeune fille, il choisissait la jeune fille. Il oubliait les tableaux pour une enfant timide : cette babiole d'aventure avec une femme laissait plus de traces dans l'esprit du Hollandais que s'il avait regardé sériec»ement les portraits d'Holbein. Il &ttt être bien jeune pour s'intéresser aux questions

LES SENSATIONS DB JOSQUlfT. 9&

dé peinlùre , aqk questions arehéologicpieSy éont le premier sot peut voi»i contester la certitude. La femme est autrement difficile à déchiffrer que la langue assyrienne, et on n'a pas trop de quarante ans pour l'étudier et arrirer à

lepeler.

La petite blonde, que je supposais maîtresse de pension, dormait toujours, et je ne trouvai qu'un moyen de réveiller : ce fut de relever le rideau de serge qui nous garantissait de la poussière, et qui laissa entrer par la portière un soleil ardent qui commença par se jeter, comme un amant empressé , sur les joues de la dormeuse. Elle se réveilla sous ces chauds baisers ; alors je pus lui remettre son Histoir^e romaine , en lui faisant remarquer que je l'avais ramassée. La conversation s'ouvrit là-dessus. C'était v^e jeune demoiselle de Vevey qui revenait en vacances , et qui devait aller plus tard à Berne. — J'y demeure , lui dis-je. — Ahl vraiment? s'écria-t-elie ; et elle me raconta qu'elle allait souvent le soir se promener à un certain endroit, près de TAar. Un fat eût pris cette parole pour une sorte de rendez-vous ; mais la jeune fille causait innocemment et pour le plaisir de causer. Elle était questionneuse au-^ tant que deux Françaises , et elle voulait savoir d'où je venais. Quand elle apprit que j'étais allé à Fribourg pour entendre tes orgues, elle manifesta un profond étonnement. — Comment I dit-elle, vous demeurez à Berne, et vous allez à Frit)ourg pour entendre les orgues? On ne vous a donc pas dit que les orgues de Berne sont bien supérieures?

C'était un éoup de massue. Avoir fait vingt-quatre lieues inutilement quand la merveille était sous ma main I Heureusement j'avais entamé la connaissance d'une aimable

personne, mais il n y avait pas cinq minutes cpi'elie m'avait fait cette réponse lorsque la voiture s'arrêta k uu relais , dans un village , et qu'un gros payi^n se {ffésenta pour recevoir ma jolie compagne » qui s'arrêtait dans cet endroit.

Le reste de la route me parut bien long.

GEITTI.

De retour à BernCi et me promenant dans la Grande-Rue le jour du marché , je lus frappé de la physionomie singulière des paysans , des marchands , et de la foule considérable qui se pressait , plus nombreuse que de coutume , à cause de la foire aux domestiques. Tout ce peuple blond, qui a Tair indolent, maladroit au premier abord, et dont les statistiques ont démontré une moyenne de production plus I grande que chez les autres nations , ces vieillards plus ridés qu'ailleurs (sans doute par lair vif des montagnes), i cette analogie dans les gestes et dans l'expression de la 1 physionomie, cet étonnement allemand peint sur toutes les { figures, cet air ensommeillé sous lequel se cache une grande finesse , ces bras ballants en apparence, qui , à un

moment donné, se montrant vigoureux aux rudes tra*

t«g 9IN6ATION8 bl JOSQtlN. 97

Ta« deg diftoips, eetto vMlte ville et ces ?ieflles enseigués da moyen $ge» ceg ours de pierre habillés en chevaliers, ees galeries basses qoi permettent de se promener dans presqne tont Berne sans se mouiller, forment un aspect eurieax pour un homme qui a peu voyagé.

L'avantage de la France sur les autres nations , c'est Textrême diversité das tempéraments ainsi que des ISacultés. On a dit que la France était une nation propre à s'assimiler les^qualités des différents peuples , et , par les observations qu'il m'a été donné de contrôler, Je crois la remarque juste. Ces absorptions n'ont sans doute pas peu contribué à la variété des physionomies. Voilà pourquoi la femme française est si variée , non-seulement au physique , mais au moral. De même qu'il y en a de brunes et de blondes, on peut retrouver chez la Parisienne les qualités de l'Italienne et les défauts des femmes du Nord. Au contraire, hors de France» et surtout en Suisse, je retrouve chez la femme une unité de type qui , étudiée d'un peu près , offre peut-être quelques variantes peu accentuées, mais qui au premier abord déconcerte l'étranger. J'ai regardé deux ou trois cents paysannes sur le marché , et je n'en ai vu pour ainsi dire qu'une seule, la même.

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'aperçus une petite marchande de salade qui sourit en me voyant passer. C'était une brune aux yeux noirs qui ressemblait à s'y méprendre à une grisettede la rue Saint-Denis. Comme je venais d'arborer le costume national des étudiants de l'université, en achetant chez le chapelier en renom de Berne une petite casquette blanche à galon rouge , je crus d'abord que je ne portais pas assez cavalièrement

ma coiffure de studiosus. Cependant le chapelier m'avait assuré qu'elle m'allait parfaitement, et j'étais sorti de sa boutique entièrement persuadé de l'élégance de cette casquette, qui mérite d'être décrite par la singulière position qu'elle occupait sur mon chef. Grimpée tout en haut du crâne , la casquette semblait aussi hardie que ces singes qui font des grimaces sur la bosse d'un chameau. Il m'était interdît d'affecter l'air sombre en l'enfonçant jusqu'à mioreilles , car ces casquettes , très-droites , doivent se poser sur la tête sans la protéger contre les intempéries des saisons. L'œil seul est à demi couvert par une petite visière insolente qui suit la forme du front et se rabat brutalement sur le sourcil. A^cette casquette j'avais joint une paire de besicles , que la république suisse n'a point encore inter* dites aux étudiants , ainsi que le fit jadis le roi de Bavière pour son Université. Mes cheveux étaient suffisamment longs et plats, ma redingote boutonnée jusqu'au menton ; un beau foulard semé de coquelicots était jeté négligemment autour du cou ; ma canne à la main, je me croyais un parfait étudiant, lorsque le sourire'ùn peu malicieux de la petite marchande de salade vint me troubler. Je m'éloignai sans rien dire, portai la main à la casquette blanche à galon rouge, et la trouvai toujours dans la position de singe malicieux que le chapelier m'avait vantée comme le suprême bon goût. Au bout de quelques pas je rebroussai chemin , ayant au bras mon excellent ami Christen, qui me faisait les honneurs de la ville. La petite marchande de salade me préoccupait ; dans ses yeux noirs, dans sa coquetterie, j'avais i retrouvé Paris, et je voulais avoir raison de son sourire. Y ' avait^il une sorte de provocation?Meprenail-elle réellement |

pour an de ces jeunes gymnasticiens qui passent leur vie à courir la ville et les amours faciles ? Quel est le singulier ressort qui avertit une femme que l'homme qui pense à elle va venir tout à coup ? C'-est encore là un des mystères inexplicables de l'amour, même de la simple galanterie. J'étais à cent pas de la petite marchande de légumes, sous les arcades du côté opposé des maisons, lorsqu elle leva subitement la tête et sourit encore une fois à la parisienne. Mon cœur eut une légère palpitation. Je me sens rarement provoqué par une jolie personne sans éprouver une sorte de trouble ; mais , voulant être bien certain qu'il n'y avait ni hasard ni moquerie , je passai et repassai près de cinq fois devant l'étalage , au ]grand étonnement de mon ami , que ces allées et retours inquiétaient fortement. Au début d'une aventure, j ai pour système de ne jamais me confier k celui qui m'accompagne, de peur de chagriner son amour-pro* pre. Si une femme envoie un coup d'œil furtif dans la direction de deux amis , et que l'un , s'en apercevant , se confie à l'autre, il peut arriver que^ l'autre se gendarme, prétende que ce regard lui est adressé ; ce sont matières à brouille. Je recueillis aiusi dans cette promenade divers sourires auxquels je jrépondis de mon mieux , jusqu'à ce que, quittant tout à coup le bras de Christen : — Attendezmoi, lui dis-je.

Et je m'élançai à travers les étalages, cherchant une marchande de fleurs. 11 est singulier que je ne pense aux fleurs que quand je suis à pev près amoureux ; alors je deviens frénétique de bouquets. Aussi le lecteur est bien averti qu'il y aura toujours quelques bouquets dans ces sortes de mémoires: je ne crains pas de me répéter ; le tout est la

façon dont on fait le bonquet. Je jetai un coup d'ceil sur lei étalages voisins , et n'y trouvai point ce que je cherchais, sauf des paquets de fleurs communes qui semblaient platM préparées pour un herboriste quepôui* un galant* Toujours en quête d'un bouquet, je jetai un regard en arrière, et j'aperçus Christen qui me suivait de Tœil avec les signes de la plus vive curiosité. Je lui fis signe de m'attendre, et, tout en fendant la foule des acheteurs, je revins un peu chagrin, désespéré de n'avoir pas trouvé un fleuriste convenable, sauf celui que je jugeai fournisseur en titre des herboris-^ teries de Berne. >- Bah I me dis-je, dans ces sortes de couh pliments, Tintention est tout. — £t j'achetai, un bats, un pauvre petit bouquet humide, que je sauvai^ peut^tre des tortures de l'infusion. M'étant approché de la jolie marcbande de salade, le cœur palpitant, un nuage devant mes lunettes et la voix troublée : — Mademoiselle , vous êtes charmante ; permettez-moi de vous ofl^rir ces fleurs. — Elle rougit considérablement, sourit^ répondit par un mot allemand que je ne compris pas ; mais, k la façon dont elle re^ çut le bouquet , je compris qu'elle n'était pas lâchée. Cependant je me sauvai immédiatement , ayant remarqué la curiosité des marchandes voisines, p^u habituées à ce ma^ nége amoureux en plein marché.

— Que faisais-tu avec ton paquet de bourrache, Josquin ? me demanda Christen.

•^ De la bourrache I m'écriai'^je.

— À peu près.

— Qu'importe? elle a été bien reçue.

--* Je crois qu'on te regarde, dit Christen.

— Oui?

— On détache une fleur du bouquet, on la met dans son fichu.

— Yrail est-il possible? m'écriai-je ému et tout pâle assurément, car les petites audaces que je commets dans la vie ne durent pas plus de cinq minutes. Passé ce temps, la défaillance arrive. Je pourrais commettre des actions considérables dans les cinq premières minutes ; ensuite je me trouble , je ne saurais les soutenir, et j'ai peur des hardiesses, qui ne sont pas dans ma nature. Aussi n'osaisje même plus regarder la marchande de salade ; j'étais tremblant, je. trouvais mes fleurs bêtes , je pensais que tout le marché bernois se moquait de moi. Mes oreilles sifflaient; il me semblait entendre un formidable éclat de rire suisse partir de toutes ces bouches placides. « 11 a donné des fleurs de bourrache 1 » <;riait tout le monde d'un ton goguenard. — Allons-nous-en , dis-je à Christen en le prenant par le bras, et je l'entratnai sous les galeries de pierre sans oser jeter un regard en arrière vers ma petite marchande.

Après une course assez longue : — N'est-ce pas qu'elle est jolie? — Christen ne répondant pas , je crus qu'il était jaloux de ma conquête. — Tu ne la trouves pas jolie? Christen fit entendre une de ces exclamations douteuses qu'on a inventées pour faire plaisir aux gens et qui n'ont jamais prouvé une approbation positive. — Si elle ne par-* lait pas allemand, je l'aurais prise pour une Parisienne.

— Que t'a-t-elle répondu ?

— Je n'en sais rien, quelque chose comme wasmmsauf.

— Cela ne veut rien dire.

— Je suis certain que c'était un mot aimable. --Obi le fat!

40i Ltt SIHSATIOHS fit lOftQUtlt.

^ PMiquoi Ikt? M'a4-elle ptf pris ttM bottquet? T«imême as remarqaé qu'elle ai gardait une flair dans son eoMige.

^ A Berne ces petites manœuvres n'ont pas d'importance.

«^ Alors Je yeux retourna vos la petite marchande*

-^ Que loi diras-to?

— Je la Terrai et je lui parlerai.

— En quelle langue?

— Tu as raison, Christen, jamais nous ne pourrons nous entendre. Cependant ce serait une bonne oocasion d'apprendre Tallemand ; j'ai toujours rêfé de déchiffrer Tanglais avec une Anglaise qui saurait m'inspirer une forte passion... Une fois hors du coll^, toutes les femmes aimées devraient servir de grammaire et de Actionnaire.

— Ne t'avise pas d'apprendre Tallemand avec la petite marchande de salade : ce serait Touloir apprendre le firan-* çais avec une diaudrimnière d'issoire; il y a peut-être plus de différence entre raJlemand de Bcame ^ Tadlemand de Berlin qu'entre le français de Paris et le frança» de Quimperlé.

— Eh bien I je me lancerai dans la pantomime* Qua&d on s'aime, on se compr^d toujours. Imagine-toi , mon cher Christen, que tu as rencontré une charmante souide et muette : Son malheur ne fait que redoubler ton amour; comment lui exprimeras-tu ta passion, sinon par des gestes éloquents? La petite marchande et moi, nous ne pouvons nous entendre par le langage ; je m^ charge de me faire comprendre par des gestes ; ce n'est pas diiScile.

— Bien n'est difficile à l'amour.

Lia 9l(f8ATI0N8 01 aOSQUlH* 1*40

-^Bi, oûDwu tu M l'âir da te^ lûoqtNr de Ion ami I etier Chrislen » je t'avertis que je te laisse aller senl obez ton tailleur, où je te iretrooverai ; je n'aime pas à t'avoir <tarriàre osoi à interpréter mes gestes. La petite marchande a accepté mon bouquet il y a une demi-heure; il n'en faut pas plus pour prendre racine» je veux la revoir...

— Et lui parler, dit Christen en s'éloignant.

Certain que Christen ne m'observait pas, j'allai du côté de la Grande-Rue en enfilant les galeries couvertes, et bientôt j'aperçus de loin les cheveux nmrs de la petite marchande, qui tranchaient par leur couleur au milieu de toutes les chevelures blondes, appuyé contre un pilier qui me masquait à moitié, je réfléchis au rôle que j allais jouer dans cette comédie en plein air. C'est une langue peu variée que celle de la mimique : envoyer des baisers aveo la main sent trop le commis-voyageur en goguette ; roaîl enivré, mettre la main sur le cœur, cela rappelle les dan* seurs lie l'Opéra et leurs sourires de convention. En de par reilles circonstances » tout homme qui analyse la consé-* quence de ses actions ne vaut pas un honmie pen4tt* U faut couvrir une niaiserie par une imprudencei une faute par une audace, et ainsi de suite, parler, marcher, s'étourdir, soi-même sans jamais réfléchir. Celui qui s'écoute idors se sent plus ridicule qu'un homme qui se regarderait danser dans une glace : il y a paralysie morale, comme il y aursût paralysie des jambes» La vie est un ensemble d'actions ridicules entre lesquelles se glisse rarement un acte sérieux et vraiment grand. Au lieu de m'entretenir avec la petite marchande, ainsi que j'en avais l'intention, je restai contre le pili^» absorbé dans mes réflexions sur la niaiserie des

IM LIS siirsAnoHS bi losontH.

dkQWS InuMes; Yoiboh BèMBl htinditéetrc8|«t d'^^ nalyae. Cinq mîBvles d'aadaoe, et je àenaais heaiCBx en nneottlnuil le ngué de la jolie tnae dn marché ; je ne piiilo0O|iliai8 pas sur le néant de nos actioiis, je trouTais la YÎe pleme de chanaes.

Ceux qfà se gaidannoit contre la puérilité des fiûts et gestes des hommes en éridoioe ne sont-ils pas derenns pessimistes par la raison qu'ils n ont pas eo le courage de commettre ces puérilités? Je serais parti très-triste de mon observatoire si la petite marchande de salade ne m'y eût deviné; dans son doux r^;ard je lus : Merci pour votre bouquet I Et je m'en allai retrouver mon ami, un peu plas heureux que devant.

Je surpris Christen en tralh de discuta sur la fiiçon de disposer une demi-douxaine de branddMurgs triomphants qni devaient donner un nouveau lustre à une redingote noire igée seuleinent d'une saison ; il apportait à ces brandebourgs une importance tdle qu'elle triompha de ma timidité. — Puisqu'il s'occupe autant de sa toilette, pensais-je, je peux lui avouer combim la mardiande de salade me tient au cœur. — Ayant attendu la fin de cette importante discus-

— Oà en es-tu? me dit Christen.

— Je suis gêné de ne pas comprendre ce damné bernois; la petite denMMselle ne semble pas me repousser, mais j'avoue que le langage par geste est insuffisant.

— Veux4u de moi pour truchement?

— Ah I mon ami, quel service tu me rendras!

— Que &ut-il dire à la demoiselle?

—Tout ce que tu voudras ; mets^toi un momeni à m

place; lu 9â remarqué mon état depuis ce malin, peioskle de ton mieux*

— Einjunger FranxùH xêi ploêxUôh aufihiw Sehmnheit veflid^t itordm; ihr êcku)arze$ Auge hat ikn enêflamm; fur ihn nid ihr da$ sehœmt^i Mmdehen f>an Bem^ und fur sic sterbe er von Lieb$. Trottve0-tu cela convenable?

— Trattre, tu sais bien que je ne te comprends pas.

— Eh bien ! en français yutgaire> je lui dis : « Un jeune Français s'est épris subitement de vos charmes ; rotre teil noir l'a enflammé ; il vous trouve la plus jolie femkne de Berne^ et il meurt d'amour pour vous. »

^^ C'est une déclaration bien banale.

-^ La langue allemande lui donne un charme que tu ne soupçonnes pas. Remarque que j'affecte de parler un allemand aristocratique , et qu'habituée au patois ; la petite marchande sera émerveillée de qudques mots qu'elle ne comprendra qu'à moitié.

— Ensuite, que lui diras-tu?

— J'attendrai sa réponse.

—Tu as raison, allons la voir.

En nous revoyant, la petite marchande, qui causait avec une grande fille aAsez laide, la poussa légèrement du coude pour lui &ire remarquer sans doute que depuis le com^ mencement du marché elle était poursuivie par les assidutlés du studioius en casquette blanche à gal<m rouge.

--- Attends un peu, dis-je à Gfaristen, que oeUe fiUe aux cheveux de fikuMe la laisse seule*

Noua fiûloBf un tour dans le marché; mais nous étions k peine «a marche que je m'aperçus que la petite maniMnide avait ({ttitté m malades pour s'allécher à nos pas. Aocom*

pagnée de flou amie, elle feignait d'inspecter les étalage^ des antres marchands, et nous suivait à peu près. I

-^Parbleu, dit Christen, Toccasion est trop belle ; il y d assez longtemps qne tu me tourmentes pour aller visiteirt les caves de Berne : nous pouvons inviter la petite marJ chaude de salade k venir avec nous.

— Celasefeit-il?

— Je n'y vois aucune énormité.

Comme en ce moment nous nous trouvions en face d'une cave béante qui s'ouvre sur la Grande-Rue, je courus à la petite marchande, et par un geste éloquent je lui montrai la cave, portai la main à ma bouche en renversant la tête, puis m'inclinai pour l'engager k s'aventurer avec nous dans le nmr séjour.

Les caves de Berne ont une réputation telle qu'il est peu d'étrangers, parmi ceux qui se trouvent dans la ville les jours de marché, qui ne s'y soient aventurés. Tout le long de la Grande-Rue s ouvrent deux fois par semaine des portes à deux battants qui laissent voir seulement d'abord une longue succession de marches descendantes , se perdant dans le demi-jour pour aboutir à une obscurité complète. De ces caves partent des cris et des chants joyeux de paysans qui ont terminé leurs affaires au marché. A la longue, l'œil habitué peut apercevoir une lueur tremblante « au fond do sanctuaire. » Ce sont des chandelles dans des diandeliers de bois posés sur des tables où ruisselle un petit vin blanc plein de gaieté; ces caves ont deux ou trois étages^dont le melnlier consiste en énormes tonneaux empilés les uns sur les autres. Des ceufe durs, des gâteaux, du vin blanc, des cigares constituent les divertissements du Keu, mais la

LES SENSATIONS DE lOSQUIN; 407

bonne hnmenr et les chansons font ooblier celle frogalilé, et le paysan suisse trouve toute l'année le même plaisir à descendre dans les caves de Berne que jadis des familles de province à Tidée seule de visiter le caveau du Sauvage an Palais-Royal.

La petite, marchande me répondit par un geste de refus, toujours en^souriant.

— Elle ne veut pas, dis-je un peu attristé à mon ami.

— Que cela ne nous empêche pas de descendre.

Avec die, j'aurais pu trouver le lieu tout à fait fetnlastiue, ces misérables chandelles lançant des lueurs blafardes et éclairant capricieusement les figures des buveurs ; sans elle, je descendis mélancoliquement les marches humides d'un escalier sans fin. Les tables étaient k moitié prises par les paysans; je m'assis sur un banc de bois, frappé désagréablement par Tatmosphère humide de la cave, le manque de poésie de ses habitués, et les accents gutturaux d'une langue que je ne comprenais pas. Combien la faculté qu'on est convenu d'appeler observation est fertile en nuances et manque d'exactitude? Heureux, j'aurais peuplé celte cave de reflets bizarres ; mécontent, je la voyais avec les yeux de la vulgaire réalité, un regard vitreux et froid. Autant j'avais désiré descendre dans ces caves, que mon imagination remplissait de jeux d'ombres fantastiques, autant à l'heure présente je regrettais les clartés dé la Grande-Rue, le mou^vement des paysans en plein soleil, les étalages du marché, et surtout le sourire de la jolie marchande de salade.

— Christen! m'écriai-je, monte vite en haut, et priera de descendre.

De Tendroit oii j'étais assis, je venais d'apercevoir tout

4iM LB0 «iNfiAftoKs 1» losomif.

en hnt de Tesealier le profil de là petite mandiaiiée, qu'ira remordiB avait sans doute pris, et qui regardait daps Tintérienr pour essayer de nous retrouver. Christen grimpa vivement les escaliers et les redescendit aussit6t, tenant sous le bras la jolie fille émue, les joues en feu, et sur les lèvrâi son aimable sourire.

— Mademoiselle, soyez la bienvenue, dis-je en lui prenant la main et en la faisant asseoir près de moi. Voulezvous boire avec nousf

'^Wollen iie nicki aueh ein SeMuek mit trinken? dit Christen, traduisant ma question.

Elle fit un signe de tète affirmatif, et nous voilh, à vingt pieds sous terre, à choquer joyeusement nos verres pleins d'un petit vin couleur de V^èreté.

En face, k cAté et derrière nous étaient des paysans qui n(Nis regardèrent une seconde et qui rentrèrent aussit6t dans leur boisson placide; seulement Tun d'eux dit à la petite marchande qui avait déposé son bouquet sur la table : -^ Woi hast du da fur m hûbêehei Meie ausgeleit?

^■^1 ha's nit ausgekit, % ha* s Uberko, répondit ta jeune fille ; ce que Christen ùi'assura vouloir dire : — Tu as foit là un beau bouquet? — Je ne Tai pas bit, je l'ai reçu. g L'entretien en resta là, et j'en fus charmé, car je craignais que la fréquentation de cette cave par un Français et une Bernoise n'entratnftt les paysans à des comiùentaireB sans nombre. La petite marchande était habillée à la mode populaire bernoise, c'est»à*dire qu'elle avait la taille emprisonnée dans un corsage noir échancré tout à coup an-dessous de la gorge, pour être suivi de cette étofie boufianteet empesée 4111 trompe soavent sur la richesse de poitrines des Suis-

sesses ; sa jupe blanche rayée de noir était plutôt courte que longue : pour ses cheveux, elle les portait à sa fantaisie et devait passer peu de temps k enrouler une grosse natte autour de sa tête. Au comble de mes désirs, je commençais à n'être plus satisfait ; les quelques phrases prononcées en allemand depuis son arrivée me rendaient aussi ridicule qu un éléphant flairant un harmonica. Toute mon éloquence se figeait devant cette damnée langue allemande. — Je voudrais bien lui dire quelques mots aimables, dis-je à Christen.

— Je m'en vais la prévenir que tu désires lui parler. Mein Camarad sagt er mœchêe wohl, . .

— Ne Técoutez pas, mademoiselle, dis-je en rinterrompant; tu es insupportable, Christen.

— Parle-lui alors !

Ayant regardé dans le fond de la cave, où des paysans étaient attablés avec des Bernoises peu farouches, je remarquai que Tun d'eux avait le bras passé autour de la taille de sa voisine, ce qui ne semblait nullement choquer rassemblée ; je limitai, et la petite marchande de salade ne parut point trop formalisée de cette hardiesse. C'était le moment ou jamais de lui couler de douces et mystérieuses paroles dans l'oreille. Elle semblait attendre. — Christen, dis-lui que je Taime. . .

Christen prit la parole. — ilfein Freund hat sie sehr lieb.

La petite marchande de salade rougit pi us fort que jamais,

— Elle ne répond rien! demandai-je.

— Que veux-tu qu'elle réponde?

— Lui as-tu bien dit que je Taimais?

— Cdrtainçment, çn toutes lettres.

no LES SENSATIONS I>E iOSQUlN.

^-^ Dis-lui combien il est diffioile de faire des déclaralion» à trois.

— Désires-tu que je m'en aille? demanda Cbristen.

— Ne te formalise pas, mais avoue que ma position est gênante.

— Mein Camarad.,., dit Christen.

^- Attends un peu ; tu ne me dis pas ce que tu traduis. -^ Je suis à tes ordres, que faut-il dire?

— Qttè Je la prié de ne pas s'offenser du bouquet que je lui ai envoyé ce matin.

Christen prit la parole^ et la demoiselle lui répondit en riant. Je jugeai ce rire d'un bon augure. -^ Eh bien I Cbristen?

— ^"La salade te remercie de ton amitié.

— Je ne veux pas qu'on l'appelle la salade^ mais je désire savoir son nom?

— Elle s'appelle Gritti, dit Christen.

Ayant éptiisé tous les moyens de conversation, je jugeai que la séance avait été pénible; aussi bien la petite marchande jetait ses regards vers le haut de l'escalier.

— Ich muss auf dem Mœrktt^ dit-elle.

— Qu'est-ce, Christen?

— Il faut qu*èlle aille mettre en ordre son étalage, car le marché va finir.

—Adieu, mademoiselle, dis-je en lui prenant la main.— Christen, demande-lui quel jour on pourra la revoir.

— Au prochain marché, mardi prochain, me fit-elle répondre par mon ami.

Ce fut ainsi que nous remontftmes leè escaliers, moi la conduisant par la main et légèrement effrayé du nouveau

retlde^^toiiâ que je véfiai» d« pretdfe. Pàf la côbversaîtoii qui s'était établie, je commeD^is h frémir des difficultés d'une aVefitare amotifense en pays étranger. Ah 1 s'il eût été qtteâtion d'on amour sérieut, tel qu^il s*en rencontre rarement dans la vie, je n*eusde pas hésité It recourir aux moyens les plus aventureux, même à tfie faire naturaliser citoyen bernois; mais pour une petite marchande de salade 'que j'ai rencontrée sur le marché^ qui m'a souri tout d'un coup eomroe un rayon de soleil le matin, était-ce vraiment la peine de se fatigtter l'esprit de complots embarrassants? Je me suis souvent repenti de vouloir prolonger mes sensations; Toenf en est joli, transparent k la lumière, tranquille et pur comme dans un nid : vouloir faire éclore cet œuf, c'est imker les polissons qui grimpent au haut des arbres, s'emparent du nid malgré les cris et les battements d'ailes de la panvre mère effarouchée; arrivés au bas de l'arbre, ils s'aperçoivent qu'ils ont écrasé tous les œufi et ne re7 cueillent rien de leurs déprédations. Bien souvent il en a été ainsi de mes aventures, charmantes à la naissance, et qui ont donné des tésttltats amers au dénoûment. t Je laisserai Ih la petite marchande, pensais-je ; je ne veux ni la chagriner ni me chagriner. Tous deux nous avons bu une toute petite goutte de galanterie, juste assez pour nous faire sourire quand nous y penserons : vider le verre, le remplir, le vidi^ encore, ce «ferait vouloir goûter à la lie. > Fort de ma résolution, j'allai continuer en compagnie de Christen mes explorations dans la ville. Dn haut de la plate-forme où va »e promener les sô1rs d'été la haute société de Berne, j'avais souvent suivi des yeux le cours de l'Âar, qui baigne la ville basse. Une petite lie sépare tout à coup TÂar. On

113 LBS SKKS4TIOICS 0B JOSQCIK.

arrive à celte He pern pmit asseï élevé à escaliers; dans cette lie smI des baûis qft'on »e nanque pas d'indiquer aux étiang^rs. Ces baias sembloU plalM des caCés eà Ton vaboireda vin de Noidiild, da /ViniMirfer, servi par des jeunes filles ai costome oberlandaîs. Du reste, tontes les maisons de bains à Berne sont des lieux de divertissement antant que des lienx d'hfgiène; de très-bons cuisiniers y sont établis, qui ont pen de tal»t à déploycar pour accommoder les excellentes truites des lacs voisins. Les lamilles boureeoises vont t prendre leurs âats le dimanche comme les Parisiens à Bmnainville. Situées dans la ville basse» dans une rue étroite peu fréquentée, la plupart de ces maisons servit égalemcait de lieux de rendez-vous. Les amoureux peuvent y communiquer en sAreté par un certain nombre de portes habilement disposées, et les jaloux y auraient fort à faire. Ces renseignements, que me donna Christen, me travaillèrent le cerveau pendant quelques jours et m'amenèrent à me promener de nouveau sur le marché.

Ce fat aux bains de.rAarâeli que j'invitai à dîner le mardi suivant la petite marchande de salade. Elle pouvait y venir en toute confiance, Christen étant de la partie. Elle accepta et promit qu'à une heure précise, aussitôt le marché terminé, elle viendrait nous rqoindre. Une heure ayant sonné et la demoiselle ne paraissant pas : — Christen, astu bien indiqué la maison?

— 11 n'y en a pas d'autre dans le voisinage.

Après cinq minutes d'attente : — T'avait-elle promis de venir?

— Assurément.

— Voici uB quart qai sonne ; si nous allions au-devant d'elle?

— Je ne sais par où elle viendra.

— Comment I tu ne lui as pas demandé son adresse ?

— Je n'y ai pas songé.

— Ah I Christen, que tu es maladroit I

— Alors fois tes affaires toi-même I dit Christen impatienté.

— Voilk que tu me reproches quelques mauvaises phrases amoureuses en allemand qui n'ont même pas décidé Griiti à accepter ce dîner I

Nous étions ainsi à discuter comme deux hommes qui f(mt le pied de grue sur la porte d'une auberge y attendant un compagnon pendant que le dîner brûle. La mauvaise humeur, aussi triste conseillère que la faim , m'amena à considérer Christen sous un jour défavorable : il me parut que le sarcasme se jouait en toute liberté sur sa physionomie ; il attendait comme moi sur le pas de la porte, mais sans impatience. Ses sourcils n'étaient pas froncés ; j'aurais voulu voir ses lèvres pincées, son pied frapper irrégulièrement le pavé. Christen n'était pas assez inquiet pour la situation ; s'il avait fait claquer plusieurs fois sa langue, s'il avait lâché quelques jurons, je l'aurais tenu pour innocent; mm une patiente tranquillité faisait qu'il s'appuyait contre le mur avec le calme d'un lézard qui se chauffe au soleil. Pour moi , je faisais dix pas en avant , retournant la tète à chaque instant ; je frappais avec ma canne tantôt les murs, tantôt mes mollets , et mon irritation était assez grande pour empêcher mes jambes de se révolter contre le fâcheux emploi de ma volonté. Ma casquette de studiosus elle-

m LBS SENSATIONS DS lOSQUIN.

même souffiraît des agitatioiis qa'elle reomiYmi plus directement, et je liyrais de grands combats à la visière afin qu'elle entraînât le reste de la coiffe à coavrîr 1§ dq^it qui régnait sur ma physionomie.

L'irritation ressemble aux éclairs &isaat mUle zigzags dans les nuages. Christen $e tenait toujours appuyé contre le mur comme ce^ malheureux voyageurs que la foudre surprend au pied d'un arbre. Il appelait ma colère et ne paraissait pas s'en douter. En ce moment, certûnes lignes safc^tiques que j'avais cru saisir autour do sa boucha Aie dévoilaient sa coupable conduite, c 11 sait qu'elle i|e viendra pas , > pensi^i-je ; voilà comment j'expliquai sa résignatiout Plusieurs fois , çn passant devant lui, je l'^udini du coin d^ l'œil : on eû( dit la statue de l'indolente tranquillité, f C'est pour mieux cacher sa coQ^uito , i» mo disais-je, car ses conversatipns eii allemand s^veç la petite marchande de salade ne m'apprenaient rieA de positif : il me serv;^it dQ truchement, se chargeait dç mes parole^ galantes, les transmettait à Gritti et m'§n donnait If^ r^nse; mais qui me prouvait la loyauté dç ses traductions? N'introduiss^it-il pas à la place d^ jolis mots français amoureujL, quelques froideurs ^ l'allemande dont il ^it le mat|rQ djhsolu ? Déjà ces doute; pi'^tâient venuf; à l'^sinrit ^t jj^yaûe^t été dissipés à l'instant par l'amitié qui r^»iten^'e i^o^ ; bmms aujoi^r4 hui n'ç^ient-ils pa^jujitifi^ par l'absenc^ de Gr^ti ?

-^ Elle UQ yi^dra pa^, dit tput à poup Çhristei^.

Cette affirmation me ra^ppela è^ ^ içsâ^on ; je vis qu(| mon a^mi n'y mettait ppis dç dç^^ur/s , et je trouva^ k sa pgiir^ une telle sérénité que je pris son bras.

mr AUqîïh dîner, dis-je,

La gaieté du vin bla&c et leg joyeux propos de Christea diass6rept toute espèce de rancune ; nous bûmes k la santé deGritti.

— Au prochain marché , dit Christen , je lui ferai des reproches , et je lui demanderai sérieusement ob elle demeure.

— Non, pas de reproches, n'effarouche pas Gritti. Qui sait les motifs qui ont pu Tempêcher do venir au rendez^ vous? Ah I pourquoi ne sais^je pas l'allemand? Au fait, ne pourrais-tu pas m'écrire un petit registre amoureux en allemand et en français ?

— Je ne demande pas mieux ; mais, quand Gritti te répondra, tu n'en seras pas plu$ avancé. Et la prononciation ?

•^ J'^i mon idée ; dans les restaurants parisiens , quand un Anglais craint de ne pas se faire comprendre, il appelle le garçon, et, s'il a envie d'une caille rôtie, il lui montre l'endroit de la carte où est écrit f caille rôtie. » C'est une sorte de carte qu'il sera bon de dresser pour la montrer à Gritti.

— Si tu veux Tembrasser, tu lui montreras Iç mot all^ mand.

Et nous voilk à rire aux éclats de cette idée.

— Non, dis-je, pour le baiser, je le prendrai en français sur ses joue^ allemandes , et nous nous comprendrons toujours ; mais j'ai d'autrep questions H lui faire.

— Lesquelles ?

— Plift tard nous verrons, je ne sais. — Puis, revenant à ma première idée : — 11 est étonnant qu'on n'ait pas pensé a imprimer pQur le voyageur ifeutimental des guide9 ou la passion se peindrait en traits de flamme avec tra-r duction interlinéaire ; car la galanterie est un besoin de

noire existence, comme la nourritare , le sommeil, Tair et la lumière. Certainement on imprime tous les jours des livres moins utiles.

C*est ainsi que se passa le dîner, en conversations plaisantes, qui , si elles ramenaient quelquefois le souvenir de Gritti, attachaient à son nom des paroles gaies et joyeuses.

Le lendemain, il y avait bal à Laengui, et je n*eus garde d'y manquer. Je recommande à tout voyageur curieux, qui arrive dans une ville de province ou dans un pays étranger, de s'inquiéter du lieu ob Ton danse. C'est dans les bals publics que se saisissent plus clairement les manifestations du peuple, sans hypocrisie dans ses plaisirs. Le bal me représente les dernières Cours d'amour ; je comprends que les prêtres aient écrit assez de livres contre ce divertissement pour en faire une bibliothèque ; j'y cours en observateur attentif, afin d'analyser les différences d'aimer de chaque peuple. A Berne, j'y avais un double intérêt : j'espérais rencontrer au bal de Laengui l'aimable Gritti. Hélas I Gritti n'y était pas, mais à sa place beaucoup de servantes et de demoiselles de diverses professions relatives k la couture. Le chef d'orchestre était une énorme Bernoise dont le violon était appuyé sur des coussins naturels qui semblaient devoir l'empêcher de manier l'archet avec agilité, et cependant madame Marthy ( car tel était son nom ) apportait à la direction de son orchestre un entrain qui se communiquait aux valseurs eux-mêmes. Combien je regrettais l'absence de Gritti , que j'aurais priée de m'initier aux délicatesses et à la gravité de la valse allemande ! Ma qualité de faux studioms me permettait de me mêler aux groupes des , étudiants et de ces servantes dont Goethe a dit : c La main I

qui tient le balai toute la semaine est celle qui caresse le mieux le dimandie. > Gritti, petite Gritti, pourquoi n'estu pas Tenue au bal ? Et je trouvai dans son absence une sorte de dure compensation qui la rendait encore plus séduisante. Gritti ne venait pas au bal de Laengui parce que sans doute sa position l'en empêchait. Quoique marchande de salade en plein air, elle appartenait à une caste plus relevée que celle des servantes.

Le petit dépit que j'éprouvais retomba sur les brandebourgs inaugurés par Christen ce jour-là même. Christen relevait la tête, se carrait, souriait d'un air fat aux servantes du bal, et il était facile de voir combien chacun de ses gestes du corps et de la physionomie était marqué au coin des brandebourgs.

— Gomment trouves-tu cette valse î me demanda Christen, qui me savait enthousiaste de ce rhythme tourbillonnant.

— Je trouve que tes brandebourgs sont trop neufs pour ta vieille redingote.

Christen se recula comme s'il avait marché sur un serpent.

— Des brandebourgs neufs et brillants ne peuvent que faire ressortir i'éraillement des coudes blancs. Christen, tu manques de logique; il fallait gratter les brandebourgs avec du verre pour qu'il s'en détachât quelque filoche. . C'est une déplorable invention ; il faut être de Berne pour oser encore porter ces ornements de housard.

— J'en ai vu à Strasbourg, dit Christen triomphant. Mon ami , qui avait peu voyagé , regardait Strasbourg

comme la capitale de la France ; j'essayai de lui démontrer son erreur.

— Avoue que tu esi de mauvaise homeoi^ dit Christen ; ipçiis il s'^t servi de 1^ forq^^^ la plu0 m9\9iifO\i^ W^ oie disant d'af Quer ce qui était vrai, Tout le reste de la jour- Eée je fus d'une humeur massactami^ , et plua tard je me m& repenti des taquineries que je fis subir à mon mh pendant mon séjour h Berne.

Le lendemain , Cbri^t^ et moi avioni^ oublié la querelle à propos de brandebourgs , §t il fut convenu qu'il irait porter mes dernières paroles à GritU ^ car le jour de mon départ approchait , çt déjk je me repent^ip d'avoir perdu un tf^mps considérable k m'ocçuper d^ la pf^tit^ mftrchande.

— Ifn rendez-vous | §'écria Christen çn revenant du marché ; mademoiselle Gritti te recevra aujourd'hui , k doux be\ires de relevée^ dans son bpudpir de THerrengaâSQ.

— Qu'est-ce que £§ boudoir au nom barbare?

-^ Cela veut dire que la Gritti demeure rue des Jles- ^eurs ou rue des Pasteurg. Traduit^ le mot ^ ton choix.

A deux heures, ayant laissé Christen au cafis, je me dirigeai vçrs rilerrengassp , non sans une certaine éjpptipn. Mille doutes et mille queijftiQns amonœl^ii cherchaient à me paralyser par avance ; , mai? je les repoussai cruçll^ meut , sans vouloir écpi|ter leurs malicieuse^ suppliques. ^n présence (l'une ayentu|*e étrangle, j'ai l'habitude de r^~ borner les yeux ferçaép , pt , gi j'j^i peu de qu^Uté^ , je revendique celle-là surtout. Le pr^ipier obstacle qui ^e présenta fut l'absence 4'un c(^cierge j Grjtti demeurait au fond d'une petite pjace, dans uup njajson di^nt l'entréç poB|istai^ en un couloir a§sez étroit, pivec mur§ d^ planehog. 4v bout du couloir était un escalier de pierre dwefldliQt >

un jardin plein de fleurs et de légumes. Le jardin me confirma que j avais trouvé la réelle demeure de la petite marchande de salade ; cependant je flairais la maison , regardant le ]Mremier étage et diverses constructions sans magnificence, occupés sans douté par des ouvriers. — Oti frapper? me disais-je. Qui demanderai -je, et en quelle langue le demanderai*je? — Heureusement pour moi, j'en* tendis un éclat de rire f^inin qui partait |du corridor : c'était sans doute Gritti qui par ce signal m'indiquait son appartement. Une clef est à la porte ; je frappe , j'entends un son de voix qui peut vouloir dire : Entre»; j'ouvre la porte , et je me trouve en présence de Gritti et de trois ou quatre jeunes fille» qui me regardent avec curiosité. — Bonjour, mesdwnoiselles. — Je salue , je m'assieds , je regarde Gritti, toujours souriante, occupée ainsi que ses compagnes à gratter avec du verre une corne toolle qui produisait des sortes de petits cornets enroulés. Un jeune collégien, que sa mère a forcé à inviter une des plus élégantes femmes du bal , coquette et décolletée , n'est pas plus embarrassé de son maintien que je ne l'étais à cette heure devant Gritti. — Que vais-je lui dire? me demandais-je. Et cette question terrible s'agrandissait de minute en minute. Je voulais faire quelques gestes de la main pour lui dépeindre le plaisir que j'avais de la revoir, et mon bras, se révoltant contre ma volonté, restait ballant comme une marionnette inoccupée. Cependant : — Que faitesvous là , mademoiselle ? dis-je en montrant les cornes que les demoiselles grattaient. Pour toute réponse Gritti se toiurna vers ses compagnes et leur répondit en allemand. Sans. doute on se moquait du Français. En même temps

i'anailiéinatisai Clirîsten, qui m'aTait laissé partir ai^vec Vidée de la situation Elcheuse dans laquelle infiiillibleiiient je devais tomber.

Je fis un geste éloquent qui signifiait : Attendes. J'ouvris la porte et m'enfuis sans m'inquiéter des commentaires que ce départ subit allait nécessairement foire naître. En cinq minutes je me rendis auprès de Christen , qui m'attendait tranquillement au café. Quoique ma course eût été rapide , j'avais pris des dispositions assez habiles pour que Christen ne pût supposer le réel motif qui m'amenait. Lui demander de me servir encore unefois d'interprète, c'était lui donner trop d'importance et retomber dans les doutesqui m'avaient assailli si vivement ; cependant il me semblait impossible de se passer de truchement, et je n'avais pas d'autre ami à Berne que Christen. Pouvais-je lui confier l'échec de ce premier rendez-vous, mon émotion, mon embarras et ma fuite précipitée? Il y avait dans ces détails assez de grotesque pour venger mon ami des brocards que j'avais dirigés contre ses brandebourgs. Rappelé en qualité d'interprète , Christen se jugerait indispensable et profiterait de rinfëriorité de ma situation.

— Cher Christen, je viens te chercher pour prendre part à une légère collation que je désire offrir à Gritti et à ses amies.

— Comment as-tu été reçu ?

— A merveille , et je veux te présenter. J'ai craint de te laisser seul ici à t'ennuyer. Pouvons-nous emporter de ce café du vin, des gâteaux?

— Certainement ; mais quelles sont les demoiselles à qui lu veux me présenter ?

LES SENSATIONS DE lOSQUlN. 431

— Des marchandes sans doute, comme Gritti ; elles travaillent @usend)le.

— Partons, dit Christen.

Les bras chargés de bouteilles et les poches bourrées de g'dteau7[, nous voilà en route pour THerrengasse, moi m*applaudissant de cette inspiration qui me permet tout à la fois de me servir de Christen et de m'en débarrasser. S'il a quelque caprice pour Gritti, je le détourne au profit d'une des demoiselles présentes ; en même temps je l'emploie à traduire mon amoureuse conversation. Quand je reparus chez la Gritti , la chambre n'avait pas changé d'aspect : beaucoup de feuillage sur le plancher, et les demoiselles s'occupant à marier des feuilles avec des dessins en corne. — Chère Gritti , je vous présente mon ami Christen, qui veut bien prendre part à notre collation. — Je m'étais décidé à parler en français , comme si la petite inarchande me comprenait, car j'avais senti que les paroles prononcées aident beaucoup à l'accentuation et à la précision des gestes. Je ne sais si les grands acteurs de ballet emploient ce moyen, mais la parole donne une vive impulsion au geste, et il ne suffit pas de penser fortement les sentiments qu'on veut exprimer par l'attitude du corps , il feut encore que l'acte plus mécanique de la parole vienne se joindre aux mobiles intérieurs qui dirigent nos mouvements. Christen avait déposé sans façon les bouteilles et les gâteaux sur la table, croyant sérieusement que cette collation était annoncée. Gritti ne parut pas se formaliser de cette liberté ; si elle sefàt avisée de se plaindre et que Christen eût prêté l'oreiHe à ses discours, j'étais décidé à accuser Gritti de coquetterie ou de mensonge pour me tirer d'affaire. 11

Mi LBB SINS4TI0NS DB JOSQUIN,

me parai même que la petite marchande da salade ne semblait pas indifférente à ce procédé; mais Ghriflten fit la grimace en apercevant les compagnes de Oritti.

— Jq ne sais pas absolument satishit de boire aux beaux jeux de œs demoiselles, dit^l.

— Elles sopt charmantes I Christen poussa un soupir.

— L'amitié est exposée à de rudes épreuves 1 -*-* Puis il ajouta ; — Bah t buvons 1

Sur un mot de Gritti , les demoiselles sortirent» apportèrent des verres et disparurent. J'étais assis sur une chaise devant une table assez large qui me séparait de Gritti. Aus* sitAt ses compagnes sorties, la petite marchande jette à terre tout le feuillage qui encombrait la table ; elle range tout ce q^i l'entourait.

— Va^ t asseoir près d'elle sur le canapé, dit Chrîsten. — r Gomment I encore un canapé ici? m'écriai-je.

Dans aucune partie de TEurope, je n'ai vu autant de canapés qu'^ Berne : il n'y a pas de chambre qui n'en contienne deux ou trois. La plapart des voyageurs se sont étonnés de rimp<Hrtonee des ours de Berne et de la vénération dont l'opinion publique les entoure sous toutes les formes : bronze, pierre, marbre, bois ou pain d'épices. En effet , extérieurement , Berne appelle la curiosité par ses ours vivants et par ses ours sculptés sur les places publiques et sur les fontaines , sur les horloges et sur les cannes ; mais intérieurement le canapé est aussi vénéré que Tours. Je m'étonne même que l'ours, traité de citoyen bernoi%t jiHiis^ant en ctfte qui^Uté d'une pension de dauze eent^ frapes par au , payabla en viandes crues el suecu^

LBS SENSATIONS DE JOSQUlN. 1^3

lentes , n'ait pas droit à un des canapés dont m peut voûr dias échantillons aux fenêtres des patriciens de ia Grande* Rue , oii de grands eo^ssjns , invariablement rou^s » acooufl^ sur la balustrade , rompent la monotonie grise de )a Qouleur des maisons. I^a petite marchande de salade avait aussi son canapé , et rien dfms sa chambra ne cpr-respoadait à ee meuble d'homme inoccupé. Je pris place, avea uq certain }>aU§ment de cœur, sur ce ganapé qu§ Gritti m'avait indiqué elle-même , et je m'ocoupf^i de remplir l^ verras et de disposer Iqs gâteaux en faae de cha-i cun dç nous. En ç§ moment j'étais heureux ; les souvenirp de mft jeunesse d'étudiant voltigeaient gaiement par la chambre, qui |ue rappelait le quartier latin , les grisettes de 1^ rue dep» Noyers et toute celte follQ vie parisienne „ dont sq souviennent encore , apr^s trente s^ns , les not^iires et leg 6ub§iit4t^ dQ province. Lç soleil s'était mis dç la parti» ) ses rayons, profits^nt de Touv^rture d'un pourt rideau entr'ouverl par l§ vent , se gligsaient tantôt sur la table et tanU^t au milieu d^ feuillages. Christen se mit à entonner la belle chanson populs^ire : Den liebm langen Tag hab' ich nur Schmerlz und Plag^ dont la mélodie e^t pleine de mélancolie allemande. Uuq large phrase musicale sol^n-' nelle, qui commande Tattention, ouvre cette mélodie, e^ se çbange pajr un rhy tiime gavant ^n unç inpipiration tendrf^ 9k laqmlle il ^i difficile d'Qçhapp^r.

-T- Çiritti} Youle^^-vous 4|re Q9on Sch»lzli î disrjQ en l^j

prenant la mai^.

£l]e semblait émue , ^a poili^iQe ^g fiiaulQViiit irrég^li^jr^ m^t- P§ »a phr^l^) ^}H ^'^Yfti( compris quf le joli m\ SQhalihi peur l^ut# répopse elle m tendjt f^op verre, m

424 LES SENSATIONS DB JOSQriN.

■'iiiTitMt k y tremper mes lèvres. Je ne sais guère ce qui se passa en moi pmdanl quelques secondes; une émotion inexprimable s'était emparée de moi ; mes jémes ayaient pris feu à ee verre, et une douce flamme parcourait tout mon corps. Quand je revins à moi, Qiristen avait disparu, et je me trouvai seul près de Gritti, dont je tenais toujours les mains dans les miennes. Tout à coup une vision diabolique se dressa dans un coin de la cbambre : un grand rideau jaune , à mmtié fermé , laissait voir une alcAve et un lit . Ce rideau trop court ne pendait pas jusqu'à terre, et j'aperçus deux pieds d'hommes qui se voyaient sous le rideau. Je pâlis; une sorte de terreur et de confusion me fit lâcher les mains de Gritti , qui , libre de ses mouvements , se recula aussitôt à l'extrémité du canapé. D'un geste je lui montrai les deux jambes de l'homme caché , et Gritti ne parut pas comprendre tout d'abord. Revenu de ma première terreur, j'allai droit à l'alcôve, tirai brusquement le rideau et me trouvai en présence d'une grosse paire de bottes vides, qui annonçaient, par la forme et la tournure, un locataire vulgaire. — Qu'est-ce que ces bottes? demandai-je à Gritti. — Pour toute réponse elle rit aux éclats et se moqua de mon émotion. D'un coup d'œil elle comprit que je voulais avoir raison de ses rires, et poussa la table de telle sorte qu'elle établit entre nous une sorte de barricade. La coquette petite marchande de salade voulait engager une lutte ; mais au même moment un violent coup frappé à la porte, le nom de Gritti prononcé par une voix mâle tout à fait allemande, la firent changer de physionomie. À son tour sa figure exprima une f'^He terreur que je pus à peine comprendre son geste , qui me dégignait la fenêtre ouverte. Je fis le geste de sauter jpar

la fenêtre, et Gritti secoua la tête affirmativement. Aujourd'hui je peux à peine résumer les mille sensations qui s'emparèrent de moi en moins d'une seconde. J'allai jeter un coup d'œil à cette fenêtre, qui ne me représentait, comme issue la plus désirable, qu'une jambe ou un bras cassé. Heureusement il se trouvait une échelle. Je descendis lé cœur palpitant, et je ne fus pas médiocrement surpris de trouver au bas, arrivée avant moi, ma casquette, que Gritti avait jetée pendant ma descente.

J'étais dans un jardin potager, d'où je ne cherchais qu'à fuir, lorsque j'aperçus Christen étendu sur le gazon, près d'un petit jet d'eau. Au bouleversement de ma physionomie il comprit qu'un événement étrange s'était passé. — Eh bien I dit-il !

— Âhl Christen, quelle aventure 1 — Et je lui racontai en peu de mots la découverte de la paire de bottes et la malencontreuse visite du jaloux qui appelait Gritti d'une voix fomilièrement brusque.

— 11 faut en avoir le cœur net, dit Christen en se dirigeant vers l'escalier de pierre qui conduisait à l'intérieur de la maison.

— Non, je ne veux pas compromettre Gritti?.. Partons d'ici sans nous faire remarquer.

— Aurais-tu peur ?

— Non, et la preuve, c'est que je resterai ici si tu le désires ; je n'ai pas quitté de l'œil la fenêtre par laquelle je suis descendu ; personne n'y a regardé.

— Voici Gritti elle-même, dit Christen.

En effet, la petite fleuriste descendait l'escalier avec une certaine émotion qui empourprait ses joues. Christen lui

13$ LSS SINS4T|01f8 0S JOSQUIN.

demanda ee qui était arrivé, et elle ràfonàii tout simple* ment : Bien. Swâ dovie elle ne venlait pas donner d'explications, Pour moi, j'ét^ redevenu timide et je suivais du regard chaque mouvement de Gritti, qui, pour échapper à notre attention, cueillait des fleurs. Quand elle en eut ramassé un petit bouquet, elle me le présenta d'une manière si simple, il y avait dans ses yeuK un sentiment plein de regrets et elle nous quitta si mélancoliquement que je fus remué jusqu'au plus profond de mon être. Je courus k elle, lai pris la main ;

— Chèjre Gritti I dis-je.

JSlle détourna la tète.

' — Christ^n, viens donc lui parler... Il y a quelque mystère... Dis-lui combien je voudrais la revoir, mais pas ici.

— Jç vais l'engager à venir dimanche & la campagne avec nous.

— Ohlouil

Christen et Gritti s'entretinrent quelque temps en allemand, — Dimanche, à deux heures, tu viendras la prendre. Gritti désire que nous la laissions seule.

En chemin , Christen m'apprit que la petite fleuriste s'était fait prier pour donner un nouveau rendez-vous ; mais elle avait avoué que je ne lui déplaisais pas , et elle me priait de garder son bouquet comme elle garderait le mien.

Ces aventures mystérieuses, l'aveu de Gritti, son trouble et son bouquet m'avaient rendu tout ^ fait amourevx. ^ Allons ! dis-je à Christen, je ne quitterai pas la villa sans parler le bernois. Et pendant deux jours j'étudiai une sorte de dictionnaire amoureux ; l'allemand me semblait la langue la plus douce du monde. Le dimanche suivant, j'allai

LES SENSATIONS P£ JOSQUiN. iil

dans rPerrengaese; je vis avec uu§ certaÎAe inquiétude quQ la porte de 1%, maison était fermée. Je frappai , on ne mff répondit pas. JFç revins cb^ Chrit>ten, le cœur serré comme aux approcha d'un grand n^lheur. Je ne fif^vais comment employer mon tempi jusqu'au marché suivant, et combien il m^ ps^rut vide et désert , car la Gritti n'était pas k sa place ordin^rel Je poussai Christen ià demander de ses nouvelles a\ix marchandes voisines; on répondit que Gritti avait quitté la viUç po^r quelque temps. Moi-même, mei^ affaires içe rappelaient en France, et j'embrassai Christel^ en le chargeait de me donner des nouvelles 4^ la jolie petite Bernoise, ce qu'il lit exactement huit jours après d'unç façon laconique : € ).2^ Gritti va se mariçr, 9

{<E MUSICIEN pueois.

Xe chef d'orchestre du Jardin d«s Lilas s'f^perçut pu jour qu'un de ses violons se liviftit 9, des exercipegf ifréguliers, Le oontrôle d'une armée d'instruqiçnts est f^cilç ; i^ plus forte raison la surveillance de quinze mujjicien^, 0'fJ,ut«^Pt plus que sur les quinze , deux tiers qui sont composés de cuivrw n'mi besoin quQ d'être écoutés. 11 ne restait que cinq instruments à cordes h observer, le coupable fut biçur

4i8 LES SENSATIONS DE JOSQCIN.

IM déooavert. Les archets en pareil cas sont dàiondatews. A moins d'êlre tenns par des maladroits, les archets poussent et tirent ayec one grande régnlaiité. Ceux qoi ne peuvent pas entendre de la musique sans s'intàesser au travail de rorchestre, ont pu remarquer que les dix musiciens qui jouent la même partie exécutent un trait, s*il s'agit des premiers violons, avec un semblable coup d*archet. Les dix seconds violons font leurs arpèges avec une ^le précision; il en es( de même de la fiunille des altos, des basses et des contre-basses.

Aussi le chef d'orchestre, qui n'avait que cinq violons sous ses ordres, ne tarda pas à décou\Tir le complot. Les deux premiers violons faisaient leur service avec loyauté ; l'alto, qui se cache toujours comme la violette, mettait dans ses humbles fonctions toute la conscience possible. Il n'escroquait pas une note dans ses batteries. Restaient donc les deux seconds violons, dont l'un des archets qui devait aller régulièrement en raison de ses simples accompagnements, eut bientôt trahi son maître. Cet archet montait et descendait avec une grande rapidité; quelquefois il allait par saccades; ce jeu n'était pas naturel.

— £h bieni monsieur Dubois? cria le chef d'orchestre.

Le musicien interpellé ne répondit pas; mais l'archet confondu rentra dans l'ordre et marcha, pour ainsi dire, au pas avec son compagnon de pupitre.

Après la contredanse : — Que (aisiez-vous donc tout à l'heure? demanda le chef.

— Rien> monsieur.

— Rien de bien, vous voulez dire... Souvenez*vous que ces plaisanteries ne me plaisent pas. . .

LES SENSATIONS DE iOSQUIN. 429

Dubois tenta de répondre.

— Tâchez que cela ne se renouvelle plus.

Le soir les musiciens se moquèrent de Dubois, qui s'était laissé pincer. Il faut dire que, moitié par moquerie, moitié par bizarrerie, le second violon s'était imaginé de plaquer des airs connus sur de la musique de quadrille et de polka. Ainsi sur une contredanse, je ne dirai pas laquelle, ces sortes d'oeayres sans portée ayant des titres sans significations, Dubois chantait sur son violon la Marseillaise. Pendant que ses confrëfes jouaient une polka, Dubois jouait le Chant du Départ. Il avait même inventé, le coupable ! de plaquer le Ça ira sur une walse de Strauss.

Ces sortes de facéties sont très-communes dans les orchestres parisiens, surtout dans les orchestres de théâtre. 11 arrive fréquemment que pendant une scène de vaudeville sentimental, Tamoureux lâche d'énormes plaisanteries à voix basse, pendant la réponse de sa camarade ; un caricaturiste moderne a fait là-dessus toute une suite de dessins. Les mêmes balançoires y pour employer Targot thé4tral, se reproduisent chez les musiciens. Mais il est bon de dire à la louange de Dubois que, quoique suivant, quant à la forme, les traditions de ses confrères, il s'en séparait pour le fonds. La révolution de février lui avait remis en tête tout le répertoire des anciens airs républicains, et il méprisait avec tant de raison l'insignifiante musique de quadrilles, que, pour ne pas les entendre, il se jouait à lui-même de la musique démocratique; seulement il était forcé de l'accommoder au rhythme vif à deux temps des contredanses.

Quoique joués piano^ ces airs nationaux avaient contrarié

la fiûç oreille çlu chef d'orcheçtre, qui fit rentrer chez Du-

130 Lift SK5SATI0^S tt iOSQÛI^.

bois des pensées démocratiques opposées k rinsfruTtie:t)f âtion des quadrilles. Désormais il fit sa partie atee sa bonne volonté accoutumée, lorsqu'un jour il laissa tomber sur le plancher son violon, qui se décolla. N'étant pas fiche, le musicien le raccommoda lui-même; il nV avait qti'ime minco fissure qui courait le long de la table, près du chevalet à gauche. De simples petits tasseaux minces collés le long de la fente, h l'intérieur, empêchèrent rinstrument de sonner le fêlé.

Au bal qui suivit Taccident, Dubois trouva que Son violon avait plus de son que d'habitude. D'abord il cfnt sè tromper, écouta attentivement, pencha son oreille suf la table, et enfin fut confirmé dans ^on opinion par le modeste alto.

— Vous ne ^aveï donc pas qiie plus un violon est raccommodé, meilleur il est?

— Vraiment! dit Dubois, qui aimait à entendre les personnes d'expérience.

Le jeudi d'après, Dubois dît à Talto t ■—Pourquoi le^ violons raccommodés Sont-ils meillenfsî (|ue les neufs?

-^Bahl dit l'autre. Vous êtes totrjours avec vos raisonnements, ça ne sert k rien; Seulement, tous les bons fiiti- Sîdçtis le disent, il faut croire qu'ils ont raison, je sais cela de père en fils. Parce que vous êtes jeune, vous croyez que lei^ vieux ne savent rien, n'est-ce pas? Laisééz-moi tranquille; puisque vous n^ voulez pas m'écoutef, je ,iie vous dirai plus rien.

Si je ne craignais de faire tin grossier calerabotirg, je dirais que le vieil alto était un peu quinteux comme tous les gens de son emploi. Très-importants dans le quatuor, ils

. Lis SENSATIONS M JOSQÛlN. 431

ne mM jAmain en évideiice ; le public ignorant, qui lie voit pas de difEéi^nce entre la forme sévère de l'dlto et les allures sveltes du violon, est incapable de discerner ces sons graves qtd établissent entre les deux instruments une ligne aussi prononcée qu'entre le catholicisme et le protestantisme. Les musiciens, qui tiennent ces fonctions sans honneur, paraissent timides et honteut, mais au fond du cœur ils ont de sourdes inimitiés contre léi^ violonistes dont les parties sont plus brillantes. Le vieil alto du bal des Lilas méprisait complètement les violons ses confrères, jeunes gens en habit noir, en faux-cols rabattue, en cheveux frisés, qui de leur estfade laissaient tomber des regards pleins^ de séduction mt hê danseuses. De tout Torctiestre, Talto ne parlait qu'à Dubois, qui par son costume semblait s'occuper de son art. Jamais on n'avait vu Dubois se peignei* qu'avec ses doigts; il portait un certain habillement mixte, veste et culotte qui n'était ni d'hiver ni d'été, et qui n'avait aucun rapprochement avec la broi!^.

Le vieil alto ne se connaissait qu'en musique; il en avait beaucoup fait, étant d'une famille de musiciens ; il la comprenait en lui, tnais il lui aurait été difficile de l'expliquer. Quelques traditions d'instrumentistes étaient entrées dans ses doigts , et il lés donnait à l'état d'affirmations $^m pouvoir les résumer. Aussi la question : f Pourquoi les violons i^aécommodés sont-ils meilleurs que lei^ netift? » le mit-elle de mauvaise humeur. Il prévoyait dans Dubois un certain esprit inquiet et révolutionnaire qui se manifestait dan» eetté silnple phrase. II laissa tomber la conversation ; Dubois qui le connai^ait se garda bien de la relever.

Le dimanche suivant, Dubois fit force amabilités ad vieil

43i LES SENSATIONS 0S JOSQCIN.

alto, entendit -ncontar, en afleetant d'y |vendre beaoïoonp d'intérêt, des anecdotes musicales qu'il aTaii déjà écoutées plus de cinquante fois; il offrit à son confrère une petite boite d^ colophane qui, disait-il, quoique de nouyelle invention, était certainenu»it utile et raisonnable. L'alto, d'ordinaire fort emporté contre les productions nouYelles, parut touché du cadeau. Ce n'étaient pas les jeunes violonistes Têtus à la mode qui lui auraient ménagé une surprise de colophane ; ces simples procédés, qui ne semblent rien, sont très-importants dans la vie de pauvres musiciens appointés à cinquante francs par mois.

— Est-ce que votre alto a déjà été raccommodé? demanda Dubois, qui avait cherdié plusieurs fois, entre les intervalles de contredanses, à revenir à son idée.

— Non, dit le vieux musiden.

— Il est excellent, du reste, dit Dubois, il résonne à lui tout seul plus que nos deux violons, le mien et celui de mon camarade... Biais seriez-vous chagriné, s'il lui arrivait un accident?

— Allons. . . allons, est-ce que ça se demande? Vous voilà encore, dit Talto, qui semblait pressentir les éternels raisonnements de son jeune confrère... Je tiens beaucoup à mon alto ; car il vient de mon grand-père, et il a été joué par mon père à l'Opéra.

— Ahl votre père était à l'Opéra? demanda adroitement Dubois, pour détourner les soupçons... C'était un bon musicien ?

— Oui, comme il n'y en a plus. M. Spontini l'aimait beaucoup ; ils étaient quasi amis ; dans ce temps-là, il n'y avait

pas tçutç votre cuivreriç qui fsiit pç^sçwWw Yos orcb^tres

i de^ bottUcjUeâ de chatldronîilèrs. Il y a éii uïi tcmpè où c'était tm hoîilieiiï d*êtfe de rofchcstre du Gcand-Opéra, mtàÉ âtijotirdliiii je ne ferâii^ pas tib pas poui" y entrer. On ûë s'entend pas jouei*... Avec voS tf onipettes, Vos troihboûeâ, tilië cDrde de violon peut Casser sans qu*oii S'en aperçoive.

"-Bt jln viôlôîl ànSSl pent casscï? dît t)nboiS. —Htèttt m Violoncelle, dit Tâlto (jm né s'aperéévâit pas qu'il rentrait dans le êerclé tracé par l'inquisîtëur flubois. -^Ist-^ce qn*nti Violobcellé ràcdotiirtiodé, demanda Du- Mi dé Son ton le plus câlin, aurait les propriétés hieneilleuses des violons raccommodés dont vous me parliez Tatitfe jôtif ?

*-"lê M îne contoâis ()as beaucdlip eli basseê, dit Tàlto, mais cela doit être, quoique je ne Vaie jamais entendu dire à mon père.

^— J'àî tien pensé h ce que Vous m'avez dit dernièrement, car Vous vous y connaissez et on gagne toujours k votis entendre, ïeprit l'insidieux Dubois, et je me demandais pour-» quoi les musiciens né s^âmuseraiént pas à casser leurs instruments.

— Hein! dit l'alto qui crut entendre blasphémer. — Puisque vous prétendez que leS violons raccommodés valent mieux que neuB.

-^VoiiS êtes une bbb... s'écria lé vieil alto qui allait se fâcher et qui n'en eut t)às le courage, en souvenir de la botte de <îOÎophane Si généreusement offerte. . . Je vous ai dit cela pour les instruments médiocres, que rien ne saurait abîmer et qu'un rien petit rendre meilleurs, dit moins par hasard ; mftiî=î touchez voir cet alto.

434 LES SENSATIONS DE iOSQUlN.

Doboîs regarda oomme nue byéiir immense de tondier rinstniment, qu'on pouvait supposer, k la couleur, ftgéd'une centaine d'années. 11 était d'une couleur sérieuse et p(Nrtait sous les cordes une colerette de poudre de colophane épaisse vers le milieu, qui allait en se dégradant insensiblanent vers les ff.

— ^Tenez, dit le vieux musicien, tàtez le fond, il ploie sous les doigts... C'est un plaisir «pie de jou^ là-4esgus...

Il fit un trait plus solide que brillant.

—C'est drôle I dit Dubois, la colophane reste sur certains violons et pas sur d'autres. A la bonne heurel votre alto est chevronné. . .

— Mon père m'a toujours recommandé de ne pas essuyer la colophane : vous comprendrez qu'étant grasse et téAneuse, Tinstrument s'en imprègne comme d'une huile, et le son Qoit y gagner.

Ces conversations ne se tenaient pas d'une filée, il est facile de se l'imaginer; les quadrilles et les polkas les coupaient k tout moment en petits morceaux. Aussi ni'ai-je pas tenté de les reproduire avec exactitude, Dubois étantiMigé de ramasser ses lambeaux de phrases commencées pour les recoudre.

A la suite de cette soirée, il ne causa plus avec autant d'assiduité ; seulement il parut avec un nouveau violon , sur lequel il se tint perpétuellement penché pendant la soirée ; il jouait sa partie machinalemait et semblait {fféoocupé. On le vit arriver un autre jour avec un nouveau violon sous le bras, malgré sa boite qu'il tenait k la main. Le cornet k piston, qui était le plaisant de la bamde, le fit passer pour fou, car on n'a jamais vu uq Qi^^^içieii avec ui|

violcm sous le bras et une botte à la main, quand il est facile de ne &ire qu'un volume des deux.

Les plaisanteries du cornet demeurèrent sans résultat, car Dubois tira un autre violon de sa botte ; mais toute la soirée, il joua des deux instruments, d'abord de Tun, ensuite de Tautre, les écoutant avec une extrême attention. £t il faisait forc« grimaces, tantôt sourktnt à Tun de ses instruments comme s'il lui adressait des compliments, tantôt fronçant le sourcil comme s'il lui faisait des reproches. Chaque quadrille est composé de cinq figures qui sont séparées par un repos de quelques secondes ; Dubois aurait pu attendre ce repos pour essayer ses violons, ainsi que font les cuivres qui i^^teatde cette pause pour dianger de tons, mais il n'en avait pas la patience, et, en pleine figure, il déposait son violoii à terre, ramassait l'autre, l'écoutait avec l'extrême attention d'un médecin qui ausculte.

Le chef d'orchestre entra dans une violente colère contre le pauvre musicien qui, avec ses déplacements continuels dlnstmments, ne remplissait pas sa besogne. Sans doute, Dubois était moins coupable que lors de sa manie de musique révolutionnaire; mais le chef d'orchestre se disait qu'un pareil musicien était d'un dangereux exemple dans un orchestre. Dubois lâcha timidement le mot essai,

— Et si tous mes musiciens faisaient des essais, répliqua le chef, on ne s'entendrait plus ici.

— Je sots arrivé à ce que je désirais, dit le second violon ; je voulais connaître quel était le meilleur de mes deux instruments.

— Il me semble que vous pourriez les essayer entre les quadrilles.

— Ce n'est pas U même cbpsç, dii Dubois.

A partir de cette soirée» il s'en Mm ^ UQ iAStrumoAt, On le crut guéri de ses im^ipatio^s masiç^lç^i op ^ Rompait : il s'çntourfi^ de ntystères et piri( ^ précautions. P^r-r sonne autrQ que le viei) altp ne r^n^arqua DulH^i^, tirant de sa poche de gilet ù^ obj§tsf inaonni^ qu'il faisait entrer dans son viçlon par la port^ if^ ff, et qiii U semblait vouloir fixer sous la table avec ui^ petit instrument 4ô fer écrasé par un bout, semblable à un ébauchoir de sculpteur. Qetle opération finie, il écoutait le son %\ finissait pftr d^ mines approbatives o|i chagrines. i'aUçii crut la ppemièrd foi^ qu'une fissure s'était déclarée par hfipard, et que Dut)oits voulait y remédier avec de la cire« ^ar c'était une matière molle d'uuQ couleur incléci^Q que 1% viplo^ plpyait daiui se^ doigts ; mais cç mç^nége se qpntinua trop l^gtQmpg pour qu'il fût permis de croire à ^n ^pi4§¥|t passfager; et un jour l'alto faillit tpmbçr ^ U renver^e^ quand il aperçut Dubois qui mâchait de la mi§ de pain et s'appliquait à ta faire entrer ensuite dans l§s ^anoi^ du violon.

Il a déjà été dit que l'altp n'avait pas le raisonnameut serré çt concluant; il penga h une haUuninatioii ^'on remarque cl^ez qu§lq|iej^ mu§iciQns, dont Tétat trop nerveux peut conduira facilement k cette Ui^te maladia. « Il donna à manger à spn violon, §q dit TaUg ; il Qf oit qu'il tient dans ses bras un être animé, riep n'e^t plii^ Wtain, Pauvffi gardon I » Ce fut hçuranx pû\ir Dubpia qi^e l'alto ne poi^inoftiqn&t jamaiif avec Içs autres musiciens d§ l'orcbestre» qui en auraient goguenarde pendant toute la saison. Le hamrd voulut qn§ 1§ second violnn. qui était a^ même pupitre que Du})ois, arriv&t > ses désirs, qui couvaient depiiûi Iwig-

temps ; il prit le grade de premier violon et fat remplacé par nu petit bossa qai servit de magot aux désœuvrés de Torchestre.

C'était comme un ancien notaire, passé dans le corps d'an bossu. Il avait la quarantaine, le front dégarni de cheveux, et sur les oreilles deux mèches que de longues préparations pommadées amenaient à un enroulement factice qui était un grand accroche-cœur. Le petit bossu, habillé d'un large habit noir râpé, aurait voulu commander le respect; il affectait la mine imposante des greffiers de tribanal, il ne lui manquait que la plume sur l'oreille droite. Ce bossu, grave et cravaté de blanc, aimait la coquetterie; cela se voyait à un coussinet de soie vert-pomme qu'on apercevait à l'ouverture de la botte à violon et qui sert à garantir l'instrument de la poussière. A son entrée dans l'orchestre, il apporta avec beaucoup de sang-froid un rond en cuir pour mettre sur sa chaise, afin de ne pas trop échauffer son sang par la station de cinq heures qu'il faisait au bal.

Le petit bossu éveilla le comique par ses propos mala droits. Il parla de ses femmes ; cette manière de se poser en galantin doubla immédiatement la bosse. A la longue, ce cAne qui fuyait par les barreaux de la chaise aurait pu être oublié par les masiciens ; le récit de telles galanteries fit que la malignité ajouta une bosse sur la poitrine de ce violon prétentieux. Il fut surnommé Bosco par la petiteflûte, Dttrker, qui commandait le respect par une réputation acquise dans la musique militaire. Le bossu, qui aurait conduit un moraliste à écrire cinquante pensées amères sur la femme, paya cher son amour propre. Ce forent de cruelles

438 ms SENSATIONS pB JOSQU|If.

plaigauteries isup Boiço, ç( les iDiisieien^ omplay^rçni une habile tactique À sq faire 4ir^ 1q8 funour^ du petit bomme. Il s'était formé deux camps, Tun, qui écoutait attsativement, semblait prendre parti pour le faosgv, l'autre qui se moquait et eafouçait mille [flèche empois^im^ daufi la bosse du pauvre homme,

Dubois et le bossu, aj^sis en fa($e du même pupitjre. attiraient l'attention rien que par leur dissmnblance : Tun, d'une tournure fine et maigre; l'autre» acerovpi et petit. Dubois, jeunet le^ cheyçux en désordre, qui n'étaient brossés que par l'oreiller; M. Adhémar, ainsi s'appelait le bossu, cravaté et peigné d'une façon irréprochable. U arriva k ce dernier une plaisanterie à laquelle s'était associé le chef d'orchestre. D'habitude, dans les petits groupes de musiciens, op ehoisit le moin^ savaut pour ce qu'on pourrait appeler, comme au tbé&tfe, les uHHtiM» Ainsi il a été de mode longtemps de foire des polkas imitar^t la poste ; un musicien est chargé dc^ grelots et de ism bwdâs de cuir pour imiter le bruit du fouet. On a, par des idées analogues à celles d'Anne Radcliffe, remué de0. chaînes, imité le tonnerre, et mille autres moyens singuliers qui p<»rtent les danseurs k des sauvageries i'é^ri» incupdis.

Le second violon qui venait d'^Kre remplacé par 1^ bossu tenait èet emploi, qu'on confia i»éctibanim^9t 1^ M. AdbéisAr. Ce fut un oomiqu^ spectacle que dô voir Le boisu, sérieux, agitant en l'air un grand taiibour de basque, 1^ frappant,

le faisant gronda de son doigt hup^ide, toutes choses qu'on a été trop a^îcoutumé h voir faire au^ dapsfujae^ poinr ne pa^ saîsîr les idéea qu'i^Keitèreut rai^cpmpagnein^t du \mr beur* U fut complimenté par le (shef d'^eb^sti^ qf|i| pour

uns sBifsATroifs n iosquin, 419

son plaî«i« fNinieuli^r, fi( lûsjSdr pendant la soiréo la polka au UmtMHur ^ ba^ua.

Pendant tFoifl semaines, At. Adbémar occupa ieU^aaent Tattention dfi ^es confràres qw Dubois fui heureusement oublié, hm n'avait pas seulemept regardé le bossu ; il ne savait même pas qu'il eut un nouveau compagnon à son pupitFCf II regardait dans son violon; au lieu de l'écouteF, comme par le pa^Sé, il passait son temps hi tàqber d'introduire son regard par le^ ff; et il se servait d'un nouvel outil, qui était au premier ce que les pincettes sont à la pelle à feu. Si le preqoier outil semblait porter de la nourriture dans le corps do violon, le second paraissait âtre en contradiction ; car il était composé d'une branche en fil de fer qui supportait une façon (}e grattoir et retirait la nourriture, Quand 1q second outil av&it fmi sa pron^enade dans rintérieuf du violon, Dubois retournait l'instrument, le ventre ver^ la terre, et il sortait par les ouvertures de petits copeaux minces, qui n'étaient le plus souvent que de la poussière de bois.

Afalheupeusçment, rentrée du bossu Ait d'un eflSrt énormément court : le grotesque ne peut durer coostamquenU On en revint k Dubois, qui intéressa d'autant plus les Sp^tateurSi qu'il avait introduit des variantes dans son spectacle. Ses gratt^e^ perpéM^^ls, q^i lui donnaient l'air d'un avare déterrant un trésor dan^ un viobn, avaient de quoi satisfaire la curio^it4 ^nfUîtive des musiciens. Que pouvait-il chercher? Tout )e monde se le demandait.

Ç^ n'^st pfvs qu^ Pyboi$ grattit GO^nme une taupe qui bit jan trou i au contrairet il introd^Hiaitl^oin outil a^ac beau"

440 LBS SXNSATIONS DB JOSQUIK.

coup de précaution, lui faisait pour ainsi dire frôler toutes les parties internes du violoi^ tout d'un coup s'arrêtait et se mettait à ratisser avec ardeur. Sur ces entrefaites, il ar riva que le chef d'orchestre se' plaignit d'avoir donné à un luthier son violon pour le nettoyer, le revemir, et que l'opération avait fait un mauvais instrument d'un bon. Il n'avait plus que des sons étriqués. Dubois, qui n'écoutait jamais les conversations particulières des musiciens, dressa les oreilles k cette nouvelle. Il se mit k rire bruyamment des regrets du chef d'orchestre.

— Est-ce de moi que tu ris, mauvais gralteur?

— Il y avait longtemps que je ne m'étais amusé, dit Dubois.

— Je ne vois pas, reprit le chef d*orchestre, ce que lu trouves de risible dans ce que je dis.

— Pourquoi avez-vous donné votre violon k un luthier? -^ Ne fallait-il pas le porter k un charpentier? ~Non, dit Dubois, il n'y avait qu'k me dire deux mots. --- A toi I tu t'y connais donc?

— Je m'y connais sans m'y connaître, mais je suis plus fort que tous les facteurs de Paris ; et il ne tient qu'k vous

de retrouver demain votre bon violon.

— Comment! demain?

— Je vous l'emporterai après le bal et je vous rapporte l'instrument aussi bon que jadis et même meilleur.

— Tu veux le gratter sans doute?

— Quant aux moyens, je ne les dis pas.

— Mais si tu l'éreintesl

— Impossible, dit Dubois.

Il y avait une telle confiance dans les paroles du musicien, que le chef d'orchestre se laissa persuader; il n'eut

LIS SENSATIONS D8 JOSQUIK. Ul

p^ k s'en plaindre; Dubois loi rendit un instriinent d'une grande qualité de sons» surtout en vigueur» ce qui n'est pas d'une maigre importance dans les orchestres tapageurs def iMilfl,

— Un mois de plus, dit Dubois, et j'aurais rendu votre violon excellent, ear je ne suis pas encore tout k foit certain... Je sais que j^ ne me trompe pap, mais je veux ob* tenir des résultats bien supérieurs,..

— EsUqe que tu pourras me bonifier mon trombmie? demapd^ un n^qsicien.

— Je me so^ciie bien des cuivras I

Cette parple fit plaisir au vieil alto, qui conservait un# dent qontrq les instrun^^nts ^ vent ; ip^iis il éta^it loin (le partager les idées dç Dubois, 11 regardait les outils s'engager d^s le corps dei$ violons avec ('inquiétude d'un patient qui voit entrer dans sa bouche la çlçf d'un dentiste, Blessé de rin4iffçrence de Dubois, qui ne se confiait pas k lui, il restait souci^u^ k son pupitre.

— Kb bÎQn I li^i dit Dubois dans le triomphe de son SKCcès^ vous aveji entendu le violon du chef d'orchestre?

— Oui, répopdit froidement l'alto,

— JSt ypys ne trouvez pas qu'il 4 g^gné ?

-rJ^n'ensai^pen.

-^Gomo^^ntl vous, un bpn musicien, vqu^ n'f^vf» pi^ .saisi la différence des son^?

-^Qn ne §ait jamais (^ qu§ ç'Qst.,, le basçtrd l^i av^jt bien fait pefdrç ses sons, p^utnètre pela tenajt-il ^ de Thu* Hoidité. . , et puis (a revient un jour.

-rTAtiusJ, 4H DuMs, Yuus m (^oyçjs m fliu§ c'«ft jm qui ai feudtt 1^ vjolofi m^illeuf ?

442 ^ LBS SENSATIONS 0S JOSQUIN.

— La jeueswnedoiitederieii... PâMine garçon I s'écria l'alto, ce n'est pas à mon Age qu'on ae laisse [Nrendre à de pareils enbntillages.

Dubois avait un bon caractère qai rempêchait de s'ofiiisqa«r des milles misères de la vie; il laissa le vieil alto à sa misanthropie et continua ses études bvorites de grattement ; mais chaque jour apportait des modifillttions. J'ai dit plus haut que dans le principe il se servait d'un outil en forme de spatule, qui servait k introduire dans le violon diverses matières qui n'en sortaient plus; car, une fois les matières posées sur le bois, la spatule, avec son dos légèrement %ombé, les aplatissait et paraissait vouloir qu'elles fissent corps avec le bois. Un pinceau remplaça la spatule. Dubois ne manqua pas d'apporter à chaque bal un morceau de bois rond et gros, d'une apparence de sapin ; il le grattait légèrement avec son second outil, mouillait son pinceau dans ses lèvres et faisait une espèce de bouillie qu'il introduisait dans le violon. Cette cuisine difficile à dissimuler à quatorze personnes, reçut» tout au commencement, le nom de jus de boit; elle n'apporta aucun préjudice au grattage, qui continuait toujours avec une telle obstination que les nrasiciens de l'orchestre crurent avoir trouvé le but des recherches de Dubois, c'est-à-dire d'obtenir un instrument aussi mince qu'une feuille de papier. — f Alors, il n'aura plus besoin de b(rfte, disait l'un : il le mettra dans sa poche. — Il roulera son violon sous le foras, disait l'autre. » La bande était arrivée à des plaisanteries faciles sur la flexibilité du futur violon, dont on prétendait que Dubois se servirait en cas d'absence de mouchoir ; on ajoutait qu'il marcherait dedans quand ses souliers seraient usés: les plus

LKS SBKSATIONS BB JOSQUIN. U3

Spirituels Msara^t qu'il monterait en ballon dedans.

Tontes ces farces ne doublaient point le chm^benr qni content de s'être désormais assuré la protection du chef d'orchestre, riait volontiers des exagérations plaisantes de ses camarades. Au bout d'un mois seulement il s'aperçut qu'il avait un bossu auprès de lui ; il ne s'inquiéta pas de sa difiEormité, mais de son instrument.

— Vous avez là, dit-il, un méchant violon.

Le bosmi sérieux prit un air de dignité offensée, et ne répondit pas.

—Il n'y a pas de mal, continua Dubois, mais si vous voulez, je vous l'arrange immédiatement.

— Je sœs à votre service, monsieur, dit le bossu.

Dubois alla prévenir tout l'orchestre, qu'après le bal ceux qui senûfioit curieilx de voir un mauvais violon se changer en un bon n'aiuraient qu'à rester; il ne demandait ijpi'une demi-haKe d'attention.

Le plus intéressé diuis Tafiake, le bossu, n'assista pas à cette 8éan«e. < II avait à suivre, dit*-il, une petite fille qu'il avait remarquée dans le bal et qui avait une jambe! 1 1 » Dubois ne t^ait pas absolum^t à la prés^ee^ du bossu, médîo^^ musiciim, mais l'alto qui partait lui fit -plus de chagrin. L'alto déclara qu'il ne voulait pas assister au mar^tyre d'un instrument. L'ophicléide, que sa femme venait ch^cher à la sortie de chaque bal, s'en aila égalemait ; mais le jury musical, composé de douze personnes, était plus que suffisant. Dubois prit le violon du bossu et préluda sur toutes les cordes, pour montrer quel piètre instru* ment c'était lài Puis il se mit non plus à le gratter, comme il av^it rb»))itud« dç le faire, mais à le raboter ftyec nu

141 LIS StNSATlOMtl M JOflQttIft.

graltoif phië large que eeax â*habilitdéi h%» intiiidétfi; èbU raient attenUTemenit de l'œil les ntbaiis de iNiis qui soMâient de riMlrament. Avec sa pAie gluante, Dubois ramassa du bout de son pinceau les rabais de bois et les introduisit dans le Tiolon qui Venait de les rendra.

Gela dura dix minutes.

— Écoutez maintenant I dH^il m prAiiàMii mt \ê tiolon du bossu.

— C'eil étonnant, s'éc^èrent les musidens, qui né pouvaient pas nier ramélioration obtenue si promptement.

Dubois oontinuàit toujours à enlever^ à remeitré| et il 'jouait, s'interrompait^ palpait avec ses doigts le corps du violon comme s'il lui tàlait le poalS; A chaque noUrelle épreuve^ le yiolon gagnait en largeur de so&s<

— Vbus aTcs vu, dit Dob<HS; eh bien I maintfioiaBt je me chargerai de faire un instrument avec un violon eiLc^leni de Mirecourt de dix francs, un bon instrtunmt svvoo le preni^ violon aecrodié à là porté d'un fripier ; je garantis ({ue je fais un instrum^t paësable avec un vidlon de fiibrîcant de joujoux, un violon d'enfant, un violon rougé, itn violon de dix sdusi Mais, pour rendre celui de M^ Adhémar tout h fait satisfaîsam, il est nécessaire de le démonter^ car il y a en dedans une grosse barfe qui me déplatt et que je ne peux entamer avec mes outilSi

On lui demanda ce qu'était cette composition qu'il humectait.

—- Je ne fais pas de mystères, répondit-il ; c'est un vieux manche de cofttre^basse que m'a donné mon frère, qui est eoitre-bassier à TOpéra. Le bois était très-sec, ce qu'il me MIait} ^ mets dessus de la colle qtii 0'imbibe dans le

LSS SENSATIONS DK JOSQUIN. 445

bois; je la gratte, je la moailie, et j'obtiens un suc particulier, presque liquide d'abord ^ qui se solidifie par la suite et qui s'attache aux flancs du violon comme la résine au sapin.

Dubois s'en retourna la joie au cœur; à force de patience, il avait fini par triompher de Tentêtement de confrères ignorants, il avait forcé dés musiciens sans éducation et sans amour deTart à reconnaître la portée de ses inventions. Il est vrai que les instrumentistes du Jardin-des*Lilas avaient écoulé Dubois comme ils auraient regardé un veau à trois pattes. Une audition leur suffisait, et il n'aurait pas fallu convoquer souvent ce jury indifférent, qui trouva la chose drôle sans y attacher plus d'importance, et dont la délibération fut résumée par un mot de DUrcker : -^ Alors, dit-il, tu vas aussi gratter les flûtes... Ce misérable flûtiste n'avait aperçu que l'opération du grattage et la croyait applicable à tous les instruments en bois, qu'ils fussent à cordes ou à vent, tandis que Dubois ne s'occupait que de la famille des violons. Un seul homme, qui ne manifesta ni admiration ni enthousiasme, comprit la][découverte; c'était un contre-bassier allemand, qu'on n'avait jamais entendu parler, et qui répondait par signes de tête, par la raison qu'il ne savait pas dix mots de français. Dubois annonça un jour qu'il se livrait à la fabrication d'un violon ; le vieil alto entra dans une indignation concentrée.

— Tu ne sais pas ce que c'est qu'un violon. — Alors je l'apprendrai.

—Malheureux! dit l'alto, dans quelle voie es-tu entré I —Bab! ctt Dubois, on ea verra bien d'autres, un jour..,

lit LES SI1ISATI05S M JOSQCtir.

— DBbois, ftfaMt de connaeer Un notai, Yieis cliez

— Mais il esl «Iqà bit à moilié.

— Tant pis, mon paiurre garçon; tiois, demain matin. Tiens me réTeilier; to n'y perdras pas, crois-moi.

— Je le yenx bien, dit Dubois, toos saTOi mienx qne personne combien je tous éconte...

— Ta m'as entendu, mais ta ne m'as pas asseï écoolé» dit en soupirant le vieil alto.

Le lendemain Dnbois ne manqna pas an rendes-voos; il trouva son ami dans une grande chambre an sixième étage, décorée seulement de violons, n y en avait de toutes les formes, de tous les iges, de toutes les dimensions et de toutes les couleurs.

— Personne n'entre jamais ici, dit le virîl alto : il faut que Je te porte beaucoup d'intérêt pour te laisser voir ces richesses, car c'est une fortune que ces instruments. Mais j'ai voulu te faire comparaître devant les maîtres^ afin de voir si tu oseras lutter après ce qu^ils ont fait. Eux aussi ont dû chercher, mais ils ont trouvé ; le violon aujourd'hui ne doit plus changer, il est complet... Ne t'arrête pas aux curiosités, dit-il à Dubois, qui regardait avec étonnement un violon en cuir, avec des fleurs de lis sur le ventre : celuici n'est pas un instrument, il est historique. Je le garde parce qu'il faisait partie de la collection de Grétry, et je l'ai acheté à la vente d un de ses parents, Flamant-Grétry, un fou que le nom d'un grand homme a troublé. J'aime mieux te montrer les premiers résultats satisfaisants qu'on a obtenus. Voilà le maître à tous, Jérème Amatius, le père de l'école crémonaise. La forme de ses violons est grande et de

LES SBNSAttON8 t>B JOSQlflNi Hl

bel effet * regarde ces bords épais et parfaitement attondis^ dépassant de très-peu les éclisses Comment trottves4u les filets? Larges et bien dessinés^ n'est-ce pas?

Le vient miisicien décrocha un autre violon.

— Celui-ci est un Stradivarius : fais attention combieU la voûte dé Jérôme Amatius est plus élevée^ cependant elle s'élève de la gorge dans laquelle se trouvent les filets d'une manière insensible, elle paratt même plate au premier coup d'œil. Les ondes des éclisses ne sont pas perpendiculaire^^ par rapport à la table et au fond» ils ont peut-être une pente de cent degrés. Quand tu verras un instrument avec une table de sapin à veines larges, la voûte du fond exactement semblable à celle de la table, les //"bien découpées, n'ayant que la largeur du chevalet, d'une robe brun-cerise en acajou, souvent le vernis éclaté» si tu as de l'œil tu pourras dire hardiment : C'est un violon de 461 5, de Jérôme Âmatins. Un autre détail... il employait toujours du plane superbe et ses fonds sont d'une seule pièce. Cinquante ans après vient Antoine Amatius, dont les violons sont rares en France ; il paratt qu'ils ne diffèrent pas beaucoup de ceux de Nicolas Amatius, du moins des personnes qui en ont vu en Italie et en Angleterre me l'ont dit. Il y a un troisième Amatius que voici, continua l'alto en frappant de son doigt sur un violon d'un patron plus petit que le précédent. Les filets ne sont pas aussi bien travaillés, les coins sont un peu plus aigus; mais cependant Nicolas Amatius peut lutter sans rien craindre avec son successeur Stradivarius, dont le nom, je ne sais trop pourquoi, a étouffé celui de ses matlres. I)e tous les crémonais» ce sont les violons les plus petits. Ils ont, je n'en disconviens pas, le son plein, grave» éclatant;

inalheiireusemeiit Stradivarius, qui Cûsait des instruments très-forts en bois, n'employait qu'une barre très-faible et très -courte. Qu'en est-il arrivé? Les violons cèdent par la table, du côté de la barre, au poids des cordes. Tous les remèdes sont inutiles ; en voulant y toucher on ne fait que gftter Tinstrument. Ce n'est pas comme toi, Dubois, qui prétends donner des sons à un violon de ménétrier. Je passe rapidement sur ceux-ci, Joseph Guarnerius, Rutgeri etÂlvany» qui n'ont pas inventé grand'chose, car ils ont suivi le système de Crémone et particulièrement celui de Nicohis Amatius.

— Je voudrais bien les entendre, s'écria Dubois.

—Je ne demande pas mieux, dit l'alto, si je croyais que la voix de ces grands maîtres pût un peu rabaisser ton amour-propre insensé.

Et il décrocha d'abord le vieux Jérôme Amatius, joua un aif très-simple, qui devait avoir été composé à l'époque où fut construit le violon ; les deux parents d'Àmatius et ensuite le Stradivarius eurent leur tour.

— Ne crois pas, dit l'alto, que je laisse ces rois des instruments dans une coupable inaction; tous les matins je les fais travailler chacun une bonne demi-heure ; j'en ai soin et ils m'en sont reconnaissants. Je méprise ceux qui ont de pareils chefs-d'œuvre dans leur cabinet et qui les laissent moisir. A quoi sert un amateur de beaux chevaux qui les garde à l'écurie sans les faire courir? Mais tu n'as pas encore vu un des plus remarquables.

L'alto monta sur une chaise pour atteindre un violon dont le manche portait une tête de lion sculptée.

^Ç'es^ Jacob Staiçer, cçlui-1^, un modeste dont çn ne

parie pas et qui vaut tous les crémoDais ; c'était uu homme bizarre qui ne voulait ressembler à personne. Tiens, regarde I Le corps de Tinstroment est brun foncé et la table jaune ; toujours le manche est sculpté en lion . Par une manie de Stainer, il ne voulut jamais arrondir le bois et le haut de ses ff: elles sont triangulaires. Écoute maintenant...

Dubois s'intéressait beaucoup à celle leçon.

— Si j'osais, dit-il, donner mon avis, il me semble que le son des crémonais a quelque analogie avec les sons de la flûte, tandis que Stainer ressemble plutôt à une clarinette.

— Ce que tu dis là n*est pas mal observé, dit Talto, tu n'es pas encore tout à fait corrompu.

— Et tous ces violons? demanda Dubois, en désignant une quarantaine d'instruments aussi tranquilles que des momies dans un musée.

— Ils sont inférieurs, je n'ai voulu te montrer que 4es types principaux ; tu n'as pas besoin de connaître ces con* trefaçons de crémonais et de Stainer qu'on fait dans le Tyrol, ils ne sont pas bons et ne peuvent tromper que les ignorants. La qualité du sapin n'y est pas, la forme des éclisses n'est pas pure, les bords et les filets me feraient voir immédiatement la tromperie. J'ai quelques violons de fous comme toi, qui ont essayé de varier les formes consacrées. En voilà un si plat qu'il semble qu'on l'ait aplati sur une enclume : pas de son ; au contraire, celui-ci est si haut qu'il semblela grenouille voulant imiter la contre-basse. Celui-là est octogone ; si tu connais le jeu du solitaire avec sa table et sa petite boite dessous, figure-toi quelle musique on peut tirer d'une invention pareille. J'ai un violon historique donné par Napoléon, qui avait fait peindre son

porirait sur la table et qui n'en est pas meilleur. J'ai conservé le violon d'un de mes amis, et je ne me doatais gaère qQ*un jour il me servirait à te démontrer la niaiserie de tes gratlages. Cet instrument était excellent; mais mon ami, qui ne fut jamais content du bien, avait Thabitude de placer et de déplacer Tàme ; quand il ne touchait pas à Tàme, c était au chevalet. Qu'est il arrivé? En dedans, la tête de rame rongeait un peu du bois de la table ; les pieds du chevalet en dehors en faisaient autant. C'est comme deux prisonni^s dans deux cachots qui travaillent à faire un trou au même mur ; le son du violon se perdait, la vibration de la chanterelle devenait irréguUëre. Et un jour les pieds du chevalet touchèrent la tête de Tàme ; la table avait été usée petit ^ petit par ces démolisseurs, ce ne fut plus un violon. . . c'est un monument de démence. As-tu compris?

Pubois se mit à rire.

— Boni dit l'alto, tu n'en as pas encore assez vu. Voilà le violon d'un musicien qui le mettait coucher avec li^. 11 avait poussé si loin ses craintes du froid qu'il avait inventé, ainsi que pour la cuisine, des espèces de chaufferettes sous sa botte à violon. Dans l'été, le violon était enveloppé de flanelle; jamais on ne vit un enfant de bonne maison, un fils unique entouré d'autant de soins. Et, chose étonnante I ce musicien, qui s'occupait si follement d'hygiène pour les instruments, mourut d'une fluxion de poitrine dans l'hiver de 4832. Son yiolon est exécrable. Tu crois, Dubois, que cette histoire n'a pas de rapport avec ton affaire, et tu te trompes. Au lieu de tant chercher à gratter tes instruments, gratte plutAt tes doigts pour les assouplir, si tu veux devenir un grand musicien*

LES SENSATIONS DB JOSQUIN. 1g|

— Je Be tiens pas à devenir un instrumentiste, dit Dubois.

— Yraimentl s'écria Talto; voudrais-tu devenir un mauvais compositeur?

— Pas davantage.

— Alors que veux-tu? que fais-tu? dit i'alto inquiet.

— Je cherche, s'écrie Dubois.

— Pauvre garçon I c L'alto poussa une plainte. » — Âs-tu bien réfléchi à ce que tu entreprends ?

— Je n'en dors pas, dis Dubois. J'ai été amoureux une fois, et on m'avait conté les désordres qu'une femme peut amener dans la tie d'un homme ; cependant je dormais. La moitié du temps j'oublie de manger : je mangeais quand j'étais amoureux. Je me suis occupé un moment de politi^ que avant mes inventions ; ma parole, je crois qu'on bouleverserait Paris aujourd'hui, que je ne m'en occuperais pas. Ce que vous venez de me montrer me soutiendrait quinze jours sans manger, et je vous en remercie avec plus de reconnaissance que si vous m'aviez donné une grosse somme.

— Alors, dit l'alto, tu n'es pas effrayé de la beauté des formes de mes violons ?

—Non.

— Les formes, passe encore; mais les sons, malheureux, les sons, oii trouveras-tu des sons pareils?

— Je n'en suis pas embarrassé, dit Dubois.

— Quel orgueil I s'écria l'alto irrité, quel orgueil ! Tiens, tu es un ignorant; va-t-en, misérable! Je croyais que tu savais quelque chose ; mats rien ne t'étonne, c'est que tu ne sais rien. On peut jouer du violon devant un âne qui mange un chardon, son oreille restera aussi grande et aussi bâte. Un gareon de bonne volonté se serait repenti.

il aurait reconnu ses erreurs, il se serait trouYé petit devant son maître. Toi tu pousses l'ignorance à son comble^ tu as des yeux et tu ne vois pas, tu as des oreilles et tu n'entends pas ; je t*ai montré des formes de violons à se mettre k genoux devant^ tu ne les as pas regardées ; je t'ai fait entendre des sons à faire pleurer, tu ne les as pas écoutés. Marmaille qui croit jouer du violon, parce qu'il a un archet dans la main ; mais c'est un bâton que tu tiens, et tu frappes sur une table. Je t'ai dit de t'en aller, qu'est-ce que tu es venu faire ici? Tu n'as pas le droit de regarder les maîtres en face, il me semble que tu leur craches à la figure. Je ne sais ce qui m'arrête de te battre...

L'alto tournait autour de Fappartement. c II me faudrait un grossier archet de contre-basse, tu ne mérites même pas des coups d'archet de violon. » Toujours en parlant et maugréant, l'alto tira avec force un mauvais rideau de toile qui pendait à la fenêtre, et il en couvrit précipitamment les trois Amatius, le Stradivarius et le Stainer qui étaient rangés en première ligne.

— Maintenant, dit-il, regarde les imitateurs, les contrefacteurs, les fous et les imbéciles. Tu es leur digne fils. Fais des violons carrés, fais-en des ronds, fais-en en triangles, tout cela te regarde, je ne m'en inquiéterai pas. Faut-il que je sois venu à cet âge pour m'être laissé tromper comme tu m'as trompé, moi qui n'ai jamais introduit personne ici ; moi qui me suis mis à l'alto, craignant que mon talent ne répondit pas aux instruments des maîtres? Âh I quelle leçon I . . . Allons, as-tu assez vu« que tu ne me chagrines plus de ta présence?... Faudra-t-il que j'appelle pour te faire mettre dehors... Tu comptes sur ma faiblesse, n'est-ce pas, lâche 1

. Qttbois avait écouté froidement toutes ces injures. 11 profita d'un repos de l'alto pour dire :

— Qui estrce qui vous a dit que je m'occupais de violons?

— HeinI s'écria l'alto.

— Je ne vous ai jamais parlé de luttes avec les vieux maîtres, de contrefaçons ; j'admire autant que vous l'école de Crémone.

^ — Alors pourquoi grattes-tu toujours et toujours?... Et je me rappelle que tu m'as dit toi-même avoir commencé un violon qui était à moitié. . .

— C'est vrai, dit Dubois.

— Et tu nies maintenant; ou plutôt, dit le vieil alto dont la figure réfléchit la joie et la crainte» te repentirais^tu ?

— Je ne me repens pas, dit Dubois, je n'ai rien à me reprocher ; les violons ne m'intéressent pas, je les trouve complets, et si je les étudie, c'est pour n'en pas faire.

— Bien sàrl s'écria l'alto. Donne-moi ta parole que tu ne toucheras pas aux violons.

— Je vous le jure, dit Dubois.

— Bien, mon garçon, bien, viens que je t'embrassel

Le vieux musicien s'empara de Dubois et le pressa contre lui.

— Âhl que tu m'as fais peur! dit-il en soupirant. Pourquoi m'as -tu fait tant de mal? Ne pouvais-tu pas m'avouer d'abord ce que tu viens de me dire seulement?

— Vous avez toujours parlé, dit Dubois, cela était dif* ficile.

— Ainsi c'est bien convenu, tu ne toucheras pas aux vio^ Ions...

—Jamais, dit Dubois, c'est la voix de femme.

Dubois demeurait hors barrière dans une maison neuve, au troisième étage. Sur sa porte était un fond de violon qui indiquait sa profession ; aunlessous étftit écrit k )a eraie : 9 /f sui$ à VAssêeiaiian. » Car il ne connaissait que trois endroits dans Paris : sa chambre, son bai et les Cuisiniersréunis. On ne l'avait jamais rencimtré autre part. En entrant on était frappé par le singulier mobilier du musHcien: c'étaient toutes sortes d'instruments à cordes accrochés aux murs ; quelques-uns complets, mais rarement,* la majeure partie sans chevalet, sans cordes. Pour le reste, on se serait cru en plm atelier de dissections; il y avait par terre de grands cadavres de contre^basses, des violons éventrés, des violoncelles coupés par le milieu, et, autour, pêle-mêle, des manches, des touches, des chevilles, des éclisses et des eontre-éclisses. Dans les angles étaient entassées des planches d'érable, de plaue et de sapin. *•

Le seul meuble était un établi couvert de sciure de bois et d'outils.

— Àhl vous voilà, citoyen, me dit Dubois en m'offrant la main. Vous voyez, je travaille... asseyez-vous... C'est que vous êtes peut-être accoutumé aux chaises. S'il vous était égal de vous mettre dans le lit I

Et il rit beaucoup de mon étonnement à chercher le lit, qui était formé d'un matelas dans le fond d'une immense contre-basse.

— Je vous demande pardon, citoyen, je n'ai qu'un tabouret qui me sert à travailler, et je n'ai pas de temps à perdre. /

h m'asris résolument dans la contre-basse, trouvant cette invention pleine de gaieté.

— Je fais un ténor, dit Dubois. Vous ne connaissez pas encoie le ténor?

Ce iinor était un violoncelle d'un tiers moins grand que tmx dont on se sert habituellement. Il était sculpté avec iHie grossièreté sans pareille.

r— Et & quoi sert ce singulier instrument? demandai-*je, p^QMiant que Dubois grattait au dedans de ce qu'il appelait ]% ténor.

— C'est un second violon, me dit-il.

— Un second violon I m'écriai-je.

— Oui, j'en joué au bal de la Tête-Noire. Si vous voulez me permettre de gratter encore un moment, je vous le ferai entendre... Je n'ai pas là l'archet, mais ça ne fait rien.

Une mini^te après, il prit un arch^ de contre-basse, plaça un ^os violon entre ses jambes et se mit à en jouer comme d'un violoncelle. Je dis gros violon, car il serait autrement impossible de décrire cet instrument qui paraissait une petite basse construite pour un nain. Dubois tira des sons tout particuliers de son ténor, qui avait une plénitude inconnue au violon, une légèreté et une agilité qu'aucun violoncelle ne saurait avoir, en raison de sa construction.

Depuis que je ne l'avais vu au Jardin-des-Lilas, je compris quels immenses travaux avait dû accomplir Dubois. Travaux de. tête et travaux de corps. Il paraissait avw grandi de moitié, tant il avait maigri. Ses cheveux allôtigés et sa rsu^e barbe qui poussait au hasard encadraietit une figure j^^gue el pâle, mais pleine de mobilité. Les yeux étaient brillants et remplis de feu, la bouche indiquait de la bonté

4i>6 LBS SENSATIONS DB JOSQUIN.

et du courage. Quand il jouait avec une singulière ardeur de son ténor, il était curieux de regarder ses longues mains nerveuses qui semblaient construites intérieurement avec des cordes à violons, tant elles étaient souples et les doigts allongés.

Il chantait en s'accompagnant sur son ténor, et il chantait à pleine voix pour donner une idée complète de son instrument à Torchestre. Jamais je n'aurais cru à une pareille voix dans un corps d'apparence si frêle. Il s'arrêtait à chaque instant pour gratter et reprenait son air comme si de rien n'était. Rarement j'ai vu un homme plus heureux dans une si pauvre chambre, couchant dans une contre-basse.

— Vous regardez la pédale, me dit-il en suivant mes yeux qui s'arrêtaient sur une énorilie contre-basse qui touchait jusqu'au plafond.

Cette contré-basse était montée sur une grande boite a roulettes ; elle n'avait que deux cordes, mais deux cordes qui auraient pu servira tirer de l'eau d'un puits. Elle avait une ouverture dans un des flancs.

— Ça, dit Dubois, est la mère Gigogne des violons ; il faut un rouet pour en jouer, malheureusement elle n'est pas en état... Bahl vous compfendrez à peu près, citoyen.

Il laissa tomber son ténor plutôt qu'il ne le posa, et s'élança sur les flancs de cette contre-basse, qui m'étonnait comme un sphynx d'Egypte, et qui en avait la taille. Avec le mppie arcbetr qui avait joué toutes sortes de facilités sur le ténor, il frotta sur la grosse corde de l'instrument dit pédale. Le son était vague et fuyant, difficile à préciser.

— L'ut, l'ut, dit Dubois, l'ut à l'octave de celui dénia contre-basse,

LBS SENSATIONS DE JOSQUINi 457

D'un bond il décrocha une seconde immensité, plus humaîBe cependant que la pédale» et en tira nn ui plus rai-« sonnable.

— Vmci muntenant une octave supérieure; Tn^ de la basse»

Et il attira à lui, comme une plume, une contre*-basse à quatre cordes, qu'il appelait une basse. De là il sauta sur son iénGr, saisit un alto, puis finalement nn violon, pour me faire comprendre ses gradations et dégradations d'octaves. Les singes qui sautent d'une branche à l'autre donnent une faible idée de Dubois jouant de tous ses instruments h la fois, ne s'inquiétant pas de leur poids, de leur volume, et faisant sur son énorme contre-basse des démanchés, des feux d'artifice de notes , des fioritures de chanteuse légère.

Un soir, je me suis trouvé avec Lislz chez un tailleur allemand de la rue Vivienne. Listz faisait répéter une cantate qu'il avait composée pour les fêtes de Bonn, à l'occasion du monument de Beethoven. Les paroles étaient de M. Jules Janin.

Il y avait déjà matière à curiosité, ne fût-ce que ^lans l'enthousiasme poétique de M. Jules Janin qui se manifestait d'une façon non équivoque; mais là n'était pas le spectacle important. Listz conduisait ses choristes, il chantait avec eux, les accompagnait au piano; ses deux longues mains quittaient à chaque instant le clavier pour battre la mesure. Cependant le piano accompagnait toujours. Les touches semblaient obéir à un magnétisme que lançaient les mains de Listz^

Ces effets singuliers, je les retrouvais chez Dubois, qui, non content de son agilité à faire entendre successivement sa série d'instruments, s'était ingénié à en jouer de deux à

4fi8 LISS SBNSiTiONS M JOSQUIN.

U toin; nm» il n'enpIeyftH Tardiet que pour sa pédale, doat il touebaîl les cordes à vide, saas les doigter, laadis que la main gauche supportait le ténor par le pouee ei per-r mellait aux cpiatre do^ de iiiMeBiiTrer à leur fontaine, trois doigts serva&t à doigter et le qualrième k pincer comme font les loueurs ik guitare, à (Atenir des ^xxieaiL

Le rêve de Dubois était d'arriver à changer complètement la physioBOBiie de la fiimiUe des violons. Il n'aimait pas le second vinrion, qui a exactement la forme d^ mm supérieur, le premier violon.

— Les aeeompagnements, me dit*il, se confondent trop avec le chant. On la si bien compris, qu'mi a voulu que Talto f&t plus grand et eût d'autres sons que le vio- Ion.

Mais ce qui fâchait Dubois, c'était l'abîme qui existait entre l'alto et le violoncelle. Effectivement, pour ce qui est de la taille, la transition ne semble pas logique. Aussi Dubois avait-il établi, comme il va être dit, son échdle musicale :

1o Le violon, ou soprano, correspondant à la voix de femme;

S|o L'alto, un peu plus grand que celui habHuel ;

3* Le ténor, qui a été décrit plus haut ;

i« La basse, plus grande que le violoncelle d'aujourd'hui, un peu moins grande que la contre-^basse usitée ; instrument à quatre cordes, facile à d^Hgter ;

où La contre-basse, d'une taille supérieure à la contrebasse des orchestres ;

60 La pédale, immense mécanique à deux cordes, utile surtout pour des tenues.

Ce système, qui est très-simple sur le papier, avait de« mandé cependant bien des travaux, bien des peines et bien des veiUes. K qui montrer ces inventions ? A qui m parier? Ce n'étaient pas les musiciens de bals qui étaient en état de comprendre. Dans ces temps-ci, la musique de cuivre a été révolutionnée de fond en comble, sans qu'on soit arrivé encore il. des résultats positifs ; mais il n'en est pas dé même des instruments à cordes. Il est encore possible, malgré les efforts des anciens (acteurs, de faire des essais dans les musiques militaires : le Gymnase musical est moins dans la tradition que le Conservatoire, et permet volontiers qu'on apporte quelque nouveau tapage dans la musique de chevaux. Il ne reste aux innovateurs n^usiciens que les orchestres de théâtre; là encore il a fallu l'immense réputation de Meyerbéer pour introduire à l'Opéra ses volontés et ses instruments, et Meyerbeer ne conna!t pas les gens qui couchetpit dans des contre-basses.

Aussi un frère de Dubois, qui partageait toutes ses idées, fut-41 malmené à l'Opéra pour avoir osé y introduire le n^ 5 de la collection, la grosse contre-basse. Qu'aurait-on pensé si on avait vu la pédale à rouet ?

La fameuse pédale ne fut employée qu'une fois par un jeune musicien-saltimbanque, qui trouvait l'invention bizarre et qui s'en servait pour jeter l'étonnement et Teffroi dans l'esprit des auditeurs. Mais ce compositeur n'eut jamais de réputation; on l'employait seulement, à cause de son nom arrangé à Titalienne, pour donner des concerts dans des jardins-bals et mettre en musique des « brarUe-bas gini^ rai, des Sainte-Barbe qui sautent, des incendies du navire $ur Ic3 côtes du C^romandel, Le compositeur compromit

singulièrement la pédale dans un coneert ob on devait entendre:

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