LES ANABAPTISTES
Il y a longtemps que j'ai une mission pour étudier la littérature populaire, une mission que je me suis donnée, car je ne m'aviserai jamais d'aller trouver un ministre et de lui dire : c Monsieur, voici tel point de l'histoire à éclaircir, les matériaux sont à tel endroit, pourriez-vous me donner les moyens d'aller travailler dans cette province? » Ce n'est pas ainsi que s'obtiennent les missions.
Il est bon d aller pendant un certain temps dans un certain monde, il faut être convenablement ganté, verni et
peigné avec le plas grand soin. Je recommanderai surtout à tout homme qui désire une mission, de tirer une raie au milieu du front et de la prolonger jusqu'à la nuque, en la Taisant passer par le sommet du crâne. Ce jeune homme est certain d'obtenir ce qu'il demande, en joignant à sa raie quelques attentions pour de vieilles dames qui s'empresseront de le recommander au ministre.
Autant que possible ne pas apporter de convictions dans la conversation. Combien d'hommes ont vu leurs projets mis en déroute par des idées arrêtées, par une simple affirmation ou une négation I
Quelqu'un me disait un jour : c Quand vous entrez dans un salon, laissez vos opinions dans l'antichambre avec votre paletot. » Ce quelqu'un me sembla particulièrement corrompu, car je n'aime que les conversations substantielles, et je resterais muet toute la soirée si j'entendais des paroles instructives ; mais si quelque niais veut m'imposer ses goûts, alors il m'est impossible de me retenir : je dis ce que je pense, ce que je crois. Yoilà pourquoi je ne demanderai pas de mission. D'ailleurs, il me serait impossible de rédiger mes observations dans la forme officielle ; je suis certain qu'en voulant rester terne et monotone, il m'échapperait toujours de tirer quelque pétard.
Aussi me suis-je donné une mission à moi-même, celle de visiter Troyes, qui fut le berceau de la Bibliothèque populaire; de là j'irai à Langres faire un petit pèlerinage à la mémoire de Diderot ; je traverserai Besançon pour me rendre à Montbéliard, où je retrouve des traces d*imprimerie populaire, et je passerai soit en Suisse, soit en AIIe« magne.
Comme je parlais de mes projetô à table^ une personne qui se trouvait Ih. me dit en m'entendant parler de Montbéliard :
— Ne manquez pas de visiter les anabaptistes,
— Pourquoi?
— Vous y remarquerez des mœurs fort curieuses. Surtout tâchez de vous introduire dans une famille anabaptiste où il y aura des demoiselles; faites un petit bout de cour à Tune d'elles, et demandez-lui la permission de passer la nuit en sa société.
Toute la table se mit à rire.
— Je ne .plaisante pas ; si vous convenez tant soit peu à la demoiselle, elle vous accordera cette faveur.
— Dans quel but?
— Que vous importe? Vous passerez la nuit avec une jolie fille, car elles sont toutes jolies, et cela avec la permission de ses parents.
—Est-il possible?
— C'est la coutume du pays. Il en est de même dans TOberland,*et il n'y a Ik rien contre la pureté des mœurs.
— Bahl.
— Ce sont de jeunes filles sages qui vous accordent une
très-légère faveur, vous causerez seulement avec elle
— Toute la nuit? dis-je.
— Oui.
— Et que fait la demoiselle ?
—Elle est dans son lit.
— Et moi^ quelle sera ma situation?
— Vous vous coucherez égaleihent.
*-« Allons^ tous vous moquez t
—Non ; seulement vous serez sur la couverture et la demoiselle dessous.
— Une fameuse précaution I
— La demoiselle garde sa jupe et vous la moitié de votre costume.
— Je ne comprends pas quel est le but de cet usage^
— Allez à Montbéliard.
— Il n'est jamais arrivé de malheur?
— Si vous vous avisiez d'être trop entreprenant» la demoiselle appellerait aussitôt ses parents.
— A la bonne heure; mais qui est-ce qui la pousse à m'accorder cette nuit?
—Allez k Montbéliard.
— Est-ce une épreuve pour la vertu de la jeune fille? Par là comprend-elle les séductions futures qui viendront plus tard l'assiéger?
— Je n'en sais rien, allez à Montbéliard.
— Bien certainement. Je veux en avoir le cœur net; mais je ne peux pas décemment arriver à Montbéliard sans y connaître âme qui vive et me présenter dans la première maison venue d'anabaptistes. »
— Puisque vous connaissez beaucoup de monde à Besançon, faites-vous donner des lettres d'introduction pour Montbéliard.
—Je n'y manquerai pas.
— Allez voir de ma part M. l'abbé X...., à Montbéliard.
— Décidément, vous vous moquez? Gomment irais-je trouver M. le curé et lui expliquer ce qui m'amène & Montbéliard?
r- M. l'abbé X est un homme intelligent qui vous
donnera des renseignements très-curieux sur les anabaptistes ; il y a plus de protestants dans la ville que de catholiques, TOUS pourrez étudier les luttes des deux religions en présence.
— Mais si je me lie avec M* le curé, je risque fort de me compromettre aux yeux des protestants.
— Ne vous liez pas, rendez seulement une visite k
ML TabbéX pour étudier le terrain et de là pénétrer
chez les anabaptistes.
— Vous me séduisez, je pars demain .
— ^^Ge sera de votre faute si vous revenez sans avoir fait connaissance avec une famille anabaptiste.
— Adieu donc.
Mous nous embrassons là-dessus ; je fais mes malles et je rêve de Montbéliard la nuit, en attendant que je prenne le chemin de fer de Troyes le lendemain matin.
66 LIS âlNSATlONS DB JOSQUIN.
PUREMENT ARCHiOLOGIQUE.
Troyes est la ville par excellence ded libraires ; des murs épais de Troyes sont sortis des montagnes de petits livres qui ont inondé les campagnes. C'est la patrie de la Bibliothèque bleue dont le titre seul réveille tons les soavenirs de jeunesse. Contes de fées, histoires de brigands, cantiques pieux, tous nous avons eu dans les mains quelques-uns de ces petits volumes imprimés illisiblement sur du papier à sucre, et que nous lisions avec nos jeunes yeux avides de douze ans. Il y aurait un beau livre k faire sur la bibliographie de Troyes, un livre demi-spirituel, demi-savant, comme en écrivait jadis Charles Nodier. Depuis longtemps je voulais visiter Troyes, de même que j'ai été à Rouen, à Épinal, pour y retrouver les dernières traces d'un art populaire dont la fin est arrivée ; cependant que de déceptions me sont arrivées dans ces villes qui ne soupço;ineni pas l'importance de leur librairie et de leur imagerie I
A Rouen, un de ces imprimeurs m'a pris pour un être bizarre quand je lui ai dit l'objet de mon voyage, c Ces petits livres, m'a-t-il répondu, nous les avons tous mis au pilon. >
À Ëpinal j'espérais trouver d'anciennes planches de l'imagerie coloriée, la joie des chaumières ; on a brûlé les vieux bois de poirier qui ont illustré le nom de Pellerin.
Tout d'abord en descendant du chemin de fer, j'ai été désillusionné. Par suite des terrassements qu'ont nécessités les voies ferrées, les arbres de ceinture de la ville ont été coupés et le niveau des boulevards extérieurs tellement exhaussé que les remparts seront enterrés tout à fait; ce travail de remblayement n'était pas encore terminé et j'ai pu voir l'extrémité de deux énormes tours dont la base est déjà perdue dans les décombres. Voilà de la besogne pour les archéologues futurs.
Singulière chose ! nous passons une partie de notre temps à rechercher d'anciehnes constructions, à demander à la terre ses secrets, et une autre partie se passe à enterrer des monuments non moins curieux.
Ce début m'a jeté du noir dans l'esprit, quoique je ne sois pas un extrême regretteur du passé et que je n*aie jamais dépensé de colères contre les chemins de fer, motif chéri par les petits poètes.
Au contraire, appuyé souvent sur un pont, je me laisse aller à considérer avec plaisir ces grandes voies ferrées calmes, qui ont même du charme en l'absence des machines à vapeur. Les talus coupés en biseau dans les prairies vertes en montrant de grandes tranches sablonneuses jaunes, un ciel bleu, les entrecrgisements des rails au milieu de courbes douces, n'y a^t-il pas là pour un paysagiste nouveau un tableau qui n'attend qu'un peintre? L'industrie mélangée à la nature a son côté poétique : il ne s'agit que de le voir et de 8*en inspireri
Troyes dat ses nombreases imprimeries aux foires importantes qui s'y tenaient au quinzième siècle, d*oii la littérature particulière qui y prit naissance. D'abord ce sont les romans de la cbeyalerie et de la Table-Ronde, les légendes de saints, les moralités, les complaintes. Puis vinrent les almanachs dont Thistoire à elle seule serait excessivement curieuse, ces almanacbs, dont le grave Duval, dans ses Éléments de la Géographie de la France, a dit : c La ville de Troyes est habitée de plusieurs bons marchands et d'un bon nombre d^ astrologues. »
Hélas I que sont devenus ces astrologues? L'almanach d'aujourd'hui, dit YAlmanach des Anes, semble rédigé par des perruquiers. Encore un renversement singulier de la civilisation I
Au quinzième siècle, l'almanach, qui s'appelle du titre pompeux de Grand Compost des Bergers, est rempli de gravures et de poésies précieuses par leur simplicité et leur sentiment naïf; au dix-neuvième siècle, ÏAlmanach des Anes, vendu à vingt mille exemplaires, semble le premier livre sorti de la première presse d'un peuple sauvage.
Le Grand Compost se termine par les Chants des oiseaux, « tels que les bergers les entendent parler en gardant les brebis. » C'est un véritable concert champêtre, où chaque oiseau parle à son tour. Le pinçon siffle :
Le temps d'hyver m'est fort contraire, Car il me fait grand froid ayoir.
Pour m'en garder que dois>je faire?
Rien ne me vaudroit le sçavoir.
Le paon parle comme un moraliste ;
Quand je Yois ma belle flgare»
Orgaeineox suis, hautain et fier ; Mais telle beauté peu me dure :
On ne doit autmy mépriser.
Je connais peu de portes d'aujourd'hui capables d'écrire le quatrain suivant, tel qu'il sort de la bouche de l'oye :
J'aime mon maître et ma maîtresse Sur ma plume dormant au lit ; Après auront ma cbair et ma graisse :
Ce leur fera un grand profit.
Voilà TÂmanach du qu(pziëme siècle» bourré de prédictions, de conseils médicaux, de poésies et de gravures remarquables; Talmanach de 4856 se borne à indiquer les mois où il est bon de couper du bois, ceux où il est important de prendre médecine. On rappelle Àlmanach des Bergers, mais son véritable titre est Almanach des Anes.
Un homme de génie, on ignore malheureusement son nom, a trouvé moyen Hicrire un livre pour les gens qui ne savent pas lire.
Réunissez en une même série les signes des sourds et muets, les hiéroglyphes égyptiens, les signes, sténographiques, et vous arriverez k peine à vous faire une idée de ce singulier almanach, plus comique k lui seul que les funèbres almanachs pour rire dont nous semblons fiers aujourr d'hui. On a dessiné en le moins de signes possible ce qui parait le plus utile aux paysans, c'est-à-dire la connaissance des nouvelles lunes, les jours de fête, les changements de saisons et de temps ; en médecine, on indique les jours où il est bon d'être saigné ou purgé ; en hygiène, l'é-
S70 LB9 SENSATIONS DI iOSQUIN.
poque favorable h la coupe des cheveux ; en astronomie, les temps les plus favorables k la coupe des bois et à la semaison des terres.
Ces signes sont d'une intelligence facile ; ainsi une petite fiole montre qu'il faut prendre médecine y les mois où la vue est souvent affectée sont signalés par un œil; des ciseaux montrent clairement une coupe de cheveux inévitable ; s'agit-il de fumer la*terre, une petite fourché dresse ses dents en Tair; une main indique qu'il est bon de couper les ongles; on ne peut se tromper, en voyant une haehe, sur l'époque propre à tailler les arbres.
VÀlmanaeh dês Anes n'est-il pas la confirmation des doctrines de cet économiste qui teintait de noir les départements français encore plongés dans l'ignorance?
Je me suis longtemps promené par la ville, cherchant des traces de cette nombreuse famille dimprimeurs dont les (hidot sont le tronc.
Jean Oudot, premier du nom, imprimeur du roi en 1 694, demeurait rue Notre-Dame.
Nicolas I, son fils,*qui imprimait en <628 la Farce nouvelle du Meumieret du Gentilhomme^ à quatre personnages, avait pour enseigne le Chapon couronné.
La veuve Nicolas Oudot, sa femme, établie en 4636, publie la Navigation des compagnons à la bouteille, in-46 (sans date).
Il ne faut pas la confondre avec la veuve de Nicolas Oudot, de Paris, qui demeurait en 1 665 rue la Bouderie.
Jean II, frère de Nicolas I, demeurait aussi rue Notre- Dame, à renseigne du Chapon d'or couronné. On l'appelait
Jean Oadot le jeune. 11 publie en 4622 YAlmanach pour 1622, par Pierre rArrivey, avec de grandes prédictions.
Nicolas Uy fils de Nicolas I, imprimait pour les libraires de Paris. 11 a donné cependant en 1641 le Roman de la belle Hélène deCanstantinopley mère de saint Martin de Tours, et, en 1682, tes Débits et facétieuses rencontres de Grin-^ galet et de Guillot Gorju, son maître, in~12 ; en 1641, la Grande Danse macabre, 11 signait ses livres de son nom en caractères microscopiques, dans Tu» des fleurons du frontispice.
Jean 111, qui demeurait en 1 696 rue du Temple, dans l'avant-dernière maison, du côté de Croucels, n'a pas imprimé de facéties.
Jacques, fils de Nicolas 11, imprimait, en 1686, la J?ibliothèque bleue, comme ses ancêtres, et entre autres le Tiel Ulespiègle.
Sa veuve, Anne Havard Oudot, qui le remplace en 171 1 , imprime avec son fils, Jean IV Oudot, la Danse macabre en 1729.
Jean IV imprime les Étrennes de la Saint-Jean (par le comte de Caylùs), deuxième édition. Troyes, chez la veuve Oudot, 1742, in-1 2; 11 y a un portrait grotesque au bas du* quel on lit : Portrait de M. et ilf"»« Oudot,
En 1782 la veuve Oudot publia les Écosseuses ou les Œufs de Pâques, deuxième partie.des Étrennes de la Saint' Jean (par le comte de Caylus). 11 y a une jolie vignette en tête dans la manière de Fragonard, qui est gravée par le comte de Caylus. On y lit l'avertissement suivant de madame Oudot : c Je souhaite au public de bonnes fêtes et je me dis la veuve Oudot. »
272 LSS SENSATIONS D£ JOSQUIN.
La veuve Jeanne Royer imprima : la Peine et Misère des garçons perruquiers, réimprimé sur un privilège de 4739.
Elle laisse une fille qui vend l'imprimerie occupée depuis trois siècles par ses parents aux Gamier.
De cette illustre fomille des Oudot et des Gamier, il ne reste plus que le fameux libraire Baudot dont j'ai pu voir la maison.
PLUS INTÉRESSANT QUE LE PRiCÉDENT.
Au déjeuner de la table d'hôte, on a conté une histoire gaie qui s'est passée dernièrement à Thôtel du Faucon, maison rivale des Trois-Rois, où je suis descendu. L'hôtelière du Faucon est une petite brune piquante, qui, jusqu'alors, n'avait pas menti au oui conjugal ; mais il arriva un Anglais qui se laissa prendre à ses beaux yeux et le fit connaître à la dame. Celle-ci rit de bon cœur, n'ayant nul souci d'apaiser la flamme de l'Anglais.
Jusqu'alors l'hôtel passait pour un des meilleurs de la ville, la table était servie à souhait et les commis voyageurs
qui y descendaient chantaient par toute la France les jolis yeux de la femme, la cuisine du mari. Soit par défaut d'ordre, soit par manque de surveillance, ThAtelier se trouva un jour gêné, le dtner n'offrit plus cette abondance chère aux commis voyageurs, la maison était moins bien tenue : c'est ce qu'attendait patiemment l'Anglais qui était resté six mois sans reparler de sa passion à l'hôtelière plus jolie que jamais.
Un matin un huissier montra son nez crochu sur le seuil de la porte et l'Anglais trouva son hôtesse en larmes : c'é*tait le moment de la consoler. Il s'agissait d'un jnalheureux billet de six cents francs en souffrance, l'Anglais offrit mille francs en échange d'un rendez-vous. Grande colère de la dame qui, furieuse, s'en va trouver son mari.
Au lieu de s*emporter, l'hôtelier réfléchit et fit entendre à sa femme qu'il serait possible d'écouter les propositions de l'Anglais, sans donner un coup de canif dans le contrat. N'était-il pas facile au mari de paraître s'absenter un jour, d'annoncer qu'il ne reviendrait que le lendemain matin? L'hôtelière recevrait l'Anglais le soir , se ferait donner d'abord les mille ' francs ; aussitôt le mari caché apparaîtrait et la vertu de sa moitié serait préservée de toute atteinte.
Le complot Ait organisé de la softe, l'Anglais eut son rendez-vous k minuit dans la chambre conjugale, et, une demi-heure avant Tévénement, l'hôtelier, qui n'était pas des plus braves, se blottit dans une armoire, accompagné de son chef de cuisine qui devait au besoin lui prêter mainforte.
^ minuit l'Anglais arrive et trouve couchée la jolie au-*
274 LBS SBNSATIONS DE lOSQUIH.
bergiste, qui, dans Bon coquet déshabillé, eùtenflunnié nu élre dix fois plus flegmatique. La belle se laisse dérober quelques baisers innocents, car elle ne voulait pas tout à iait tromper son homme ; mais FAnglais décroise son habit, et, au lieu d'un portefeuille, tire deux petits pistolets de poche qu'il place sur la table de nuit.
« Ne vous effrayex pas, madame, lui dil^; je ne sors jamais sans armes, on ne sait ce qui peut arriver. »
Il avait dit ces mots à haute voix ea se déshabillant ; dans. Tarmoire le mari poussait son chef de cuisine à se montrer, Tautre refusait. Ce débat dans Tarmoire amena quelques craquements.
c N'ai-je pas entendu du bruit? > dit l'Anglais en armant ses pistolets dont le bruit sec fit tressaillir le malheureux mari» Le bruit ayant cessé, TAnglais souffla la bougie. Une demi-heure après il ouvrit son portefeuille, en tira une liasse de billets de banque et en offrit un à la jolie hôtelière, ainsi qu'il avait été convenu.
L'émotion, la honte d'avoir été prise pour dupe, la crainte de voir apparaître son mari tout à coup rendaient l'hôtesse plus séduisante que jamais : indignée de Ja lâcheté de son mari qui ne donnait pas signe de vie, la jolie aubergislc envoya un si charmant regard dans la direction de TÂnglais, que celui-ci fit sans doute avec la dame une nouvelle convention, car il ne sortit qu'au point du jour. Alors le mari, pâle et furieux, se montra et laissa exhaler toute Tin-
dignation qu'il avait concentrée contre son chef, assez
lâche pour ne pas tenter de sortir de l'armoire.
Cette aventure a relevé les affaires du Faucon ; voilà ce qui se dit par la ville.
tES SENSATIONS DU JOSQUIN« S75
LA LiGENDB DU BONDOMMB MTSÈRK.
Le moyen.âge a toujours ri de ces deux grandes maladies de rhomme : la misère et la morL Que de philosophie sarcastique dans les pinceaux des vieux maîtres qui n'ont jamais manqué dans leurs symboliques inventions de faire marcher la mort de pair et compagnon avec le pape et Tempereur, les courtisans et les filles de joie.
Rien n'est plus consolant que ces images, où Vidée se fait humble, où le symbole se montre modeste sous le ciseau et le pinceau de grands artistes ignorés, qu'ils soient graveurs, peintres de vitraux, ou sculpteurs de figures sous les porches des églises.
Aujourd'hui nous regardons ces choses sèchement, au point de vue de la statistique, de l'économie politique. Les grands esprits de l'Allemagne, portes, savants, professeurs, docteurs, ministres, enveloppaient leurs idées du doux manteau de la poésie.
Pourquoi Goethe publiait-il sa belle légende ^du Fer à cheval? Jésus -Christ fait une longue route avec saint Pierre ; en chemin ils trouvent un fer à cheval. Saint Pierre ne juge pas à propos de le ramasser : il est trop fatigant
de se baisser I Le Christ ne dit rien, ramasse le fer à che* val, et an prochain village le troqne contre des cerises. La chalenr continue pendant la route ; saint Pierre tire la langue de soif. Jésus-Christ laisse tomber une cerise ; Tapôtre la ramasse. Une seconde cerise tombe, puis une troisième, puis.une quatrième. Saint Pierre se baisse vingt fois, lui qii avait craint de se courber une fois tantAt.
C'est un grand enseignement en vingt lignes que cette ballade de Goethe.
Lavater, en Suisse, Hébel ont marché dans cette belle voie. Les frères Grimm quittent leurs chaires de professeurs et voyagent vingt ans pour recueillir dans les villages les chroniques et traditions populaires.
De pareils livres nous manquent. Cependant, en France, bien des légendes existent ; mais on ne les tire pas de la poussière des bibliothèques ; beaucoup sont enfouies dans des patois obscurs, et les meilleures sortent de la bouche des paysans.
En passant à Troyes, j'ai trouvé une rareté qui devrait être tirée à un million d'exemplaires. C'est cependant une brochure d'uneforme piteuse, imprimée sur du papierà chandelle, avec le caractère d'imprimerie usé qu'on appelle tête de clou. Mais le papier à chandelle a résisté plus longtemps que nos papiers satinés d'aujourd'hui, et, avec de la bonne volonté, les têtes de clous se lisent aussi bien qu'un Elzevir.
La brochure a pour titre : Histoire nouvelle et divertissante du bonhomme Misère, dans laquelle on verra ce que c*est que la Misère, où elle a pris son origine, comme elle a trompé la Mort, et quand elle finira dans ce monde.
Saint Pierre et saiïit Paul, surpris çn voyage par un grand
orage, arrivent danë un village et ne trouvent d'abord qu'une maison riche où ils hésitent d'entrer.
— 11 me parait, sauf meilleur avis, dit saint Pierre» qu'il serait bon, auparavant que d'entrer chez le riche, de nous informer dans le voisinage quelle sorte d'homme c'est que le maître de ce logis, s'il a du bien ou s'il est aisé, car on s,'y trompe assez souvent. Avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent aussi bien que tout ce qui est dedans, et n'ont quelquefois pas un liard à ^ y prétendre.
Saint Paul entra tout de suite dans ce sage raisonnement; mais il avait faim, et il clignait de l'œil tout autour de lui.
— Voilà une bonne femme qui lave du linge dans ce lavoir, je vais lui demander ce qui en est. « Hé bien, dît*il à la lessiveuse, il pleut bien fortement aujourd'hui. »
— Bon, répondit-elle, monsieur, ce n'est que de l'eau, car, si c'était du vin, cela n'accommoderait pas ma lessive; mais aussi nous boirions bien, car nous amasserions notre bonne provision.
— Vous êtes gaie, à ce qu'il me paraît, reprit saint Paul.
— Pourquoi pas? dit la lessiveuse. Grâce à Dieu, il ne me manque rien au monde de tout ce qu'une femme peut souhaiter, si ce n'est de l'argent.
— De Targent, hélas I vous êtes bien heureuse si vous n'en avez pas et que vous puissiez vous en passer.
— « Oui, cela s'appelle t parler comme saint Paul, la bouche ouverte. »
— Vous aimez k plaisanter, bonne femme, continua le saint ; mais vous^ ne savez pas que l'argent est ordinaire--
nS LSS SENSATIONS Dt JOSQUIN.
ment la perte d'an grand nombre d'âmes, et qn*il serait à sonhaiter pour beaucoup de gens qu'ils n'en maniassent jamais de leur vie.
— Pour moi, dit la femme, je ne fais point de petits souhaits ; je maniç si peu d'écus que je n*ai pas seulement le teqips de regarder une pièce pour savoir comment elle est faite.
Saint Pierre, qui s'était mis à couvert sons un chêne, s impatienta de cette longue conversation, et pria saint Paul de venir chercher quelque abri, lis sonnèrent à la porte da château ; mais le maître ayant mis le nez k la fenêtre :
— Allez, allez, leur dit-il d'un air méprisant, cherchez à loger où vous Tentendrez; ce n'est point ici un cabaret.
Et il se retira brusquement.
Les pauvres voyageurs étaient mouillés jusqu'aux os, ce qui inspira quelque pitié à la lessiveuse.
— Je voudrais, dit-elle, qu'il me f&t permis de vous loger ; je le ferais de grand cœur, parce que vous paraissez de braves gens; mais je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant, si vous voulez avoir un peu de patience, je vous mènerai tout à l'heure au bas du village, où un bonhomme, mon voisin, qui s'appelle Misère, pourra bien vous donner un gîte pour cette nuit.
La lessive finie, la femme conduisit saint Pierre et saint Paul selon qu'elle avait promis. Il n'était que six heures et demie du soir, et déjà le bonhomme Misère était couché.
— Eh ! Misère, cria la lessiveuse, il y a là deux pauvres gens qui ne savent où donner de la tête.
Aussitôt le bonhomme demanda ce qu'il pouvait faire
LES SENSATIONS DE JOSQUiN. 279
pour son prochain, et, dès qu'il eut entendu parler de donner à coucher, il tira le loquet.
— Allumez la lampe, dit-il ^ sa voisine.
Saint Pierre et saint Paul entrèrent dans la maison ; mais tout y était sans dessus dessous, l'on n'y connaissait rien au monde. Le maître de ce taudis logeait seul ; c'était un grand homme maigre, sec et pâle, qui semblait sortir d'un sépulcre.
— Dieu soit loué I dit saint Pierre.
— Hélas I s'écria Misère, ainsi soit-il ; nous, aurions bien besoin de sa bénédiction pour nous donner k souper ; car je vous proteste qu'il n'y a pas seulement un morceau de pain ici.
Mais la lessiveuse, qui s'était doutée du tour, avait été chercher quatre gros merlans tout rôtis, un grand pain et une cruche de vin.
— Ahl Seigneur, du poisson I dit saint Paul avec admiration.
— Grand merci, dit saint Pierre; nous ne demandions qu'à mettre notre tête à. couvert.
— Ça n'a jamais fait de mal, dit la bonne lessiveuse, un morceau avant de se coucher, et je suis bien payée de pouvoir offrir à votre ami un petit morceau de son goût.
On mangea de grand appétit, à l'exception de Misère, qui était d'une humeur chagrine par suite des événements de l'après-midi. Le pauvre homme avait pour tout revenu un jardin grand comme le bras ; la haie n'était guère plus difficile à. traverser qu'une toile d'araignée, et les maraudeurs en avaient profité pour ravager un beau poirier qui était tout le revenu de Misère. Il s'était couché sans souper, de
dépit de voir la moitié de sa récolte maraudée, et son chagrin l'empêchait encore à cette heure de toucher aux quatre gros merlans tout rAtis.
Saint Paul, en regardant saint Pierre, dit :
— Voilà un homme qui me fait compassion ; il faut que nous prions le ciel pour lui.
— Hélas I messieurs, vous me feriez bien plaisir ; car, pour moi, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.
— Le Seigneur éprouve quelquefois les justes, dit saint Pierre. Avez-vous quelque grâce à demander à Dieu?
— Les fripons qui m'ont volé mes poires m'ont mis dans une telle colère, dit le bonhomme, que je voudrais que tous ceux qui monteront sur mon poirier y restent tant qu'il me plaira.
— C'est se contenter de peu de chose, dit saint Pierre.
— Oh ! c'est beaucoup, dit Misère. Quelle joie de voir un coquin perché sur une branche et demeurer là comme une souche, en me demandant quartier I
— Votre souhait sera accompli, dit saint Pierre; car, si le Seigneur fait, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en prierons de notre mieux.
Toute la nuit saint Paul et saint Pierre se tinrent à genoux en prière; d'ailleurs ils n'avaient pas voulu se reposer, malgré les bons offices de Misère, qui avait séparé en trois une botte de paille, son lit de tous les jours. Le matin, saint Pierre dit au pauvre bienfaisant que son vœu serait exaucé, et Misère donna une franche poignée de main aux voyageurs en se méiant d'avoir été gaussé.
Mais voilà que le lendemain; Misère, revenant de la fontaine avec sa cruche , aperçut un mauvais garnement du village sur son poirier ; il se remuait bras et jambes, ayant la mine d'un oiseau pris à la glii.
— Ah I je te tiens, voleur, cria Misère. . . Mon Dieu I quels gens est-ce là qui sont venus chez moi cette nuit? Pour toi là-haut, je vais te faire soufifrir les tourments de Tenfer ; je vais d'abord appeler tout le village, et puis j'allumerai une grosse botte de paille pour te griller comme un cochon.
Le garnement demandait pardon, en offrant de payer pour le moins dix récoltes de poires.
— Non, pas d'argent, dit Misère; quoique j'en aie bien besoin, j'aime mieux me payer en vengeance. Attends un peu uu demi-quart d'heure que je trouve quelques faguettes pour te rissoler le poill Ah ! tu aimes les poires ; je t'en ferai passer la soif. ^
Misère parti, l'autre appela au secours, et amena par ses cris deux biicherons qui revenaient du bois.
— Qu'est-ce que tu fais là-haut , Nicolas? dirent-ils.
— Misère , dit le vaurien , est un méchant sorcier qui m'a jeté un sort. Je ne peux plus descendre de l'arbre, pour quelques méchantes poires que j'ai mangées, étant trèsaltéré.
Les bûcherons s'amusèrent un moment des terreurs de Nicolas ; ils soutenaient avec raison que Misère était un pauvre sorcier ; autrement, disaient-ils, il y a bel âge qu'il aurait eu la sorcellerie de ne pas mourir de faim. Après ce beau raisonnement, ils essayèrent de secourir Nicolas en montant à l'arbre ; mais ils auraient arraché les bras et les jambes du fainéant plutôt que de le retirer de là.
882 LB8 8KNSATI0MS DB lOSQUlN.
-7- Ma foi» dirent-ils, il n'y a rien à faire, mon paavre garçon ; tont ce qae nous ponvons, c'est d'aller préveiiir'le juge.
Mais quand ils voulurent descendre , ils se troayèrent aussi englués que Nicolas.
Ce qui fit que Misère, revenant peu après avec an gros fagot de broussailles comme il Tavait dit, trouva trois voleurs de poires au lieu d'un. Trois larrons et trois mauvais larrons.
— Ah I ah l^dit-il en riant, la foire est bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s'amassent. Je vais vous fumer comme des jambons.
— Mon brave Misère, disaient les deux bûcherons, dont les larmes coulaient jusqu'au pied de Tarbre, reconnaisseznous donc pour vos bons voisins. Nous sommes montés sur cet ftrbre maudit afin de porter secours à Nicolas.
— Nenni, vous veniez prendre mes poires.
— Mais, Misère, nous n'avons jamais passé dans le pays pour des voleurs ; dans notre enclos il y a des poiriers, et il y pousse des poires aussi belles que celles-ci. Nous n'aurions ni poires ni poiriers que , si l'envie nous en prenait, le marché n'est pas loin où il y en a des gueulebées à des prix doux.
— Si ce que vous dites est la vérité, reprit Misère, vous pouvez descendre ; la punition n'est que pour les voleurs.
En effet, les deux bûcherons sentirent leurs membres se déraidir et purent sauter à terre. Leur premier mouvement fut d'intercéder pour le vaurien qui était resté sur Tarbre, plus ennuyé qu'un crapaud dans les vignes.
-^ Non, disait Misère , il restera Ik-dessas autant d'années qu'il a volé de quarterons de poires.
Les bûcherons plaidèrent si bien, et le cœur du pauvre était si riche en bonté, qif il pardonna, k condition qu'il ne passerait pas k Tavenir à moins de cent pas de distance du petit enclos, Le vaurien jura ses grands dieux qu'on ne le verrait même pas k une lieue de la, tant ce poirier lui faisait mal au coeur.
L'aventure se répandit dans le village, et jamais personne ne tenta de goùlèr aux poires de Misère ; même les enfants, qui sont intrépides en toutes choses , n'auraient pas jeté une pierre de ce c6té-lk : ils redoutaient le poirier bien pis que le loup-garou.
Pendant quelques années Misère jouit gaiement de la vie, et il avait une joie secrète quand il regardait son poirier vivace qui lui tenait lieu de tout ; mais les années avançaient, les cheveux du brave homme s'étaient couverts de neige, de temps en temps la maladie le prenait.
Un jour on frappa k sa porte. C'était la Mort.
Beaucoup se troublent quand ils voient arriver la reine du pays de Claque-Dents ; Misère ne la craignait point, n'ayant rien de mauvais sur la conscience, ayant toujours vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.
— Tu ne me crains pas? dit la Mort surprise, moi qui fais trembler les papes, les rois, les empereurs.
— Vous ne me faites aucune peur, dit Misère ; quel plaisir ai-je dans cette vie pour n'en pas sortir avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants; j'ai assez de mal sans cette engeance ; je n'ai pas un pouce de[ terre vaillant, k l'exception de ma chaumière et de mon poirier^ qui lui
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wol est mon père nourricier par les beaux firnits qn'il me rapporte tous les ans. Tenez, il est encore toot chai^, et je n'ai qn'nne peine, c'est de le quitter avant d'ayoîr mangé la récolte. Malhenreosement, avec tous il n'y a point de réplique, sans quoi je tous aurais demandé la permission de mordre on coop dans la plus belle poire; après ça je TOUS suiyrai*
— C'est trop raisonnable, dit la Mort ; va choisir toimême un fruit.
misère, suivi de près par la Mort , sortit dans l'enclos, tourna longtemps autour de l'arbre pour guetter une poire bien mûre.
— Àh ! qu'en voilà une rouge I s'écria-t-il ; mais quelle est haute ! Passe&iuoi un moment votre faux que je puisse atteindre la branche.
— Ma faux ! dit la Mort, je ne la prête à personne ; mais je regarde qu'il vaudrait mieux cueillir à la main cette poire, parce qu'en tombant elle se foulerait.
— Vous avez ma foi raison, dit Misère ; hélas I mes pauvres membres sont si impotents que je ne saurais plus grimper comme quand j'avais quinze ans.
— Eh bien ! dit la Mort , j'irai moi-même cueillir cette belle poire dont tu espères tant de contentement.
La Mort grimpe sur l'arbre ; mais voilà qu'elle ne peut en descendre.
— Ah! qu'est-ce qui me prend? dit-elle à Misère ; je ne peux descendre.
— Ma foi, dit Misère, ce sont vos affaires ; pourquoi êlesvous entrée chez moi? Vous avez tout l'univers à faucher, et vous vous avisez de venir d^us une misérable chaumière
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chercher la vie d'un homme qui ne vous a jamais rien fait !
— Tu oses te jouer de moi ! dit la Mort ; réfléchis à quoi tu t'exposes.
— C'est tout réfléchi, dit Misèçe ; je vous tiens , et vous resterez sur mon poirier. Aussi bien je rends service à un tas de gens auxquels vous vous proposiez de rendre visite aujourd'hui.
La Mort, qui ne s'était jamais trouvée à pareille aventure, connut qu'il y avait dans cet arbre quelque chose de^ surnaturel.
— J'ai mérité ce qui m'arrive, dit-elle, par une complaisance qui n'est pas dans mes habitudes; mais cela ne te servira de rien de t'opposer aux volontés du ciel. S'il désire que tu sortes de cette vie, tes détours seront inutiles, il t'y forcera malgré toi. D'ailleurs, si tune me fais pas descendre de bonne volonté de l'arbre, tout à l'heure je ferai mourir le poirier avec ma faux.
— Bah I dit Misère, mon arbre mort ou vivant, vous n'en descendrez que par la permission de Dieu.
— Pourquoi suis-je entrée dans cette fâcheuse maison"? disait la Mort; j'ai affaire aux quatre parties du monde... Tu t'en repentiras, et il sera trop tard.
— Non, répondit Misère, je ne crains rien ; tout homme qui n'appréhende point la mort est au-dessus de bien des choses. Vos menaces ne me causent pas la moindre émotion; je suiiï toujours prêt à partir pour l'autre monde,' quand le Seigneur l'aura ordonné.
— Tu peux te vanter, bonhomme , d'être le premier de la vie qui ait vaincu la Mort. Le ciel m'ordonne que, de ton consentement, je te quitte et ne revienne jamais te voir
qu'au jour du jugement universel, aptes que j'aurai fini ' mon grand ouvrage.
— N'est-ce point pour me tromper, dit Misère, que vous me parlez ainsi?
— Non, tu ne me verras qu'après l'entière désolation de toute la nature, et ce sera toi qui recevras le dernier coup de ma faux.
— Si c'est ainsi, reprit Misère» vous avez la liberté de descendre du poirier.
Aussitôt la Mort s'envola à travers les airs, et Misère jamais plus n'en a entendu parler. La Mort est souvent revenue dans le petit village, oii elle a enlevé des personnes considérables ; mais elle passe devant la porte du bonhomme en fuyant comme s'il avait la peste.
Misère a vécu depuis ce temps-là dans la même pauvreté, ^ près de son cher poirier.
Misère restera sur la terre tant que le monde sera monde.
Quelle est touchante cette légende qui me fait réjouir de mon voyage à Troyesl Une telle invention ne vaut-elle pas beaucoup d'ambitieux morceaux de littérature? En un petit cahier se trouve résumée la plainte éternelle de l'humanité : misère, et le petit cahier a rempli tous les villages de la France ; car Troyes n'a pas eu le privilège exclusif d'imprimer le Bonhomme Misère ; toutes les imprimeries , de la Normandie , Rouen , Falaise, l'ont édité et colporté. Sans tomber dans l'archéologie, combien désirerais-je faire revivre le nom de l'homme de génie naïf qui a conté doucement, sous forme allégorique, la grande inquiétude de rhunmnité? Une édition de Normandie porte le nom du
Sieur de la Rivièrey inconnu de tous les biographes. Quand les académies proposeront des questions utiles, ce qui n'arrivera jamais, il serait curieux de chercher quelle a été \ influence (les académies manquent rarement de demander X influence à des gens qui ne répondent pas] du Bonhomme Misère sur le peuple des campagnes ; en même temps on rechercherait l'origine, les variations et Tauteurréel. £nce moment, jesuis seulement frappé derinvention de la légende et de son ton naïf , de sa popularité et de son impression typographique.
Un esprit philosophique a pu seul conclure par le trait de la fin : c Misère restera sur terre tant que le monde sera monde. » Mais que de persuasion il a fallu employer dans tout le cours du récit pour mener à cette cruelle conclu • sion I Et combien le pauvre est peint d'un trait bienveillant dansja légende I II sourit en voyant sa misère et ne. peut s'empêcher de trouver heureux le bonhomme Misère près dB son poirier.
Les professeurs de beau langage, ceux qui soutiennent avec impertinence que l'Idée n'est rien sans la Forme, peuvent étudier ces récits naïfs, toujours vivants et toujours populaires. L'homme qui a écrit cette légende a trouvé une forme convenable pour rendre son idée. Il n'est pas besoin de rhétorique ni de dictionnaire pour que la pensée sorte du cerveau , quand il y a pensée. Tout homme profondément ému trouve à son service une forme qu'il ne soupçonnait pas, dont il n'avait pas conscience. Qu'on explique autrement le charme qui s'attache à des chansons populaires, sans rimes, sans mesure , en révolte ouverte contre toutes les lois de la prosodie, sinon qu'il s'est trouvé un
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homme joyeux qui^ pour faire passer sa gaieté dans Tesprit de ses convives, a rimé une chanson à boire ; un paysan a chanté ses peines d*amour, et, comme son cœur était gros de chagrins, il a laissé une chanson amoureuse qu on répète dans le village deux cents ans après sa mort, et qui frappe Toreille des érudits par son accent sincère.
La popularité du Bonhomme Misère , je Tattribneau sentiment doux et consolant qui en ressort k chaque ligne. La morale bienveillante, entremêlée d'un grain satirique, a toujours plus de durée que les œuvres de destruction , de colère et de ragé. Cette littérature ressemble au peuple par son enveloppe typographique : le papier est d'une pâte grossière , où se voient encore des restes de chiffons mal convertis dans la cuve du papetier; la couleur est d*un bleu-gris qui ressemble au pain d'avoine que mangent les paysans dans les montagnes loin des villes. Le drap de leurs habits n'est-il pas fabriqué aussi simplement que la pâte de ce papier bleuâtre?
Analogie dans l'enveloppe , simplicité dans le langage imagé, philosophie doucement railleuse , misère des pauvres gens, à laquelle il est répondu en quelques pages, n'y a-t-il pas là de quoi expliquer cet éternel succès d'une légende tirée & des millions d'exemplaires?
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