‹ Souvenirs de funambulesChapitre 48 sur 49 · SAINT LE GAT · texte numérisé non relu

SAINT LE GAT

Il y a beaucoup de personnes qui parlent d'un pays étranger et disent : < Je connais ce pays. > Ces voyageurs sont restés huit jours tout au plus dans une ville quelconque, ont passé le temps à visiter les rues» les monuments, et ils s'imaginent connaître un pays pour y^avoir mangé à table d'hôte avec d'autres voyageurs aussi pressés qu'eux. Pour moi de tels voyages sont insupportables ; ils servent tout au plus à changer d'air. A quoi bon visiter des monuments, des églises, des musées, des fabriques? Là n'est pas la connaissance du pays, qu'il faut habiter au moins un an pour se rendre compte des nuances de caractères qui font de la France le pays le plus intéressant de l'Europe.

J'ai pour croyance que la plus petite ville française demande six mois de séjour pour laisser quelques observations dans le cerveau. Ne faut-il pas surprendre le peuple et la bourgeoisie dans ses joies et dans ses peines ? ^u théâtre, & l'église, au tribunal ? quitter les ensembles pour arriver aux détails? étudier quelques caractères de différentes classes, qui soient çn même tempsies types de la

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localité? Voilà ce qui m'inquiète dans le voyage^ que j'ai ^a? entrepris à la recherche des Anabaptistes : combien de m' temps demandera une simple introduction dans ces familles " ^ où je veux étudier sur le vif ces singuliers usages qui m'en- " pc traînent loin de Paris. et

Je ne connais personne à Troyes, et je suis obligé de me d* rabattre sur la bibliothèque et le musée. À la bibliothèque,^ vi il m'a été répondu qu'elle n'ouvrait que deux foispar se- R maine, de même que le musée. Hier ces établissements m étaient ouverts ; il me faudrait attendre trois jours. Je mau- ' » dis l'administr^itîoii municipale qui veille » mal aux iatérets des savants. Que la bibliothèque ne soit ouverte que ;|)i deux fois par semaine aux Troyea&, je n'y vois pas grand ^ t mal : ils me paraissent, en géQéral» plus préoeeupés de li bonneterie et de cotonades que de sciejacea ; mais un étran- ^ v ger peut arriver de très-loin, comme mol» avec le désir de v faire des recherches dans une bibliothècpie immense, et e trois jours passés à Troyes, k se promener dami les mes, ,c sont trois jours plus longs qu'ailleurs* Cependant, en l'ab- ^ i sence du bibliothécaire (peu d'hommes sont plus heureux 1 de s'absenter que les bibliothécaires), j'ai réussi k me faire 1 ouvrir la bibliothèque, et j'ai trouvé» ainsi que je m'y atten* * ] dais, une immense pièce vide et tranquille, faisait partie d'une ancienne abbaye» Imurrée de, vieu Uvrea jusqu'au plafond.

Dans ces cases, combien de rensKÂguements utiles pour me guider dans mes recherches sur la liuératiffe po- : pulaire I Mais qui m'indiquwa la ptoce au milieu de Uml *-^ de volumes?

Peut-^tr« cette «bseuoe du bibUotbteiixe e«t«*eU« mt

LBS SENSATIONS !)E ^OSQUfN. 291

afvêrIJsscmefit de ta FrOTHeîi<5è pour m'empêcher par Ik de ra'enfoficer dans le boaAicr archéologique. tTn long bagage de documents précis, de titres, d'analyses, de notes, porte à la sécheresse, au positif et entraîne au catalogue ; et ce ne simt pas les catalogues qui manquent aujour- (ftai! Tandis q^'amec peu de lîotes Fesprît se sent plus vif et s'élance librement dans les vastes champs de la Pa»t«isie, confia interdite aux c^^logurars, sortes de malheureux Solognots cultivant pémblement des sentiers aridesr

Le musée tooebe h h Mbliotbëque. Deux tableaux m'ont partîcoK^ement intéiessé : Tun qu'on ne voit pas, couvât oomme il est d'habitude par une grande peinture religieuse d'une valeur nulle, mais dont la toile forme un vaste diamp. Ce petit tableau presque invisible est provincial et focétieux t M. Bergerat, curé de Chemczy, fait exécuter un moîei de sa composition par ses enfants de choeur, en présence de Louis XIIL Là peinture de ce petR tableau est excellente, par la raison que le peintre n'a fait que des portraits. Ce curé Bergerat, compositeur et ami de la bouteille, dit à table, à Louis XIIl, un mot que je n*ai pas encore hr danries almanachs. Le roi lui faisait Thonneoff de lui Gllnt une grappe de raism. ^— Sire, dit ïe joyeux curé, je rends grâce à Votre Majesté ; j'aimé mieux la purée que les poii?.

' En faee,. est rat singulier portrait en pied de vieillard à. d««!î-nu> couvert seul«neiit d'une draperie rouge, portant uM longue barbe blanche, qui, à partir du menton, se divise en deux et descend jusqu'aux genoux, tn petit chien ctelin suif ce sii^lier pensonnage au crSne carré, qui

292 LKS SENSATIONS DK JOSQCiN.

tient da Dkigèiie et d'un gnenx de Callot. C'est saint Le Gat, que les fidèles ont longtemps adoré dans relise des Trinitaires. De quel vieux calendrier, de quel martyrologe sortait ce saint? C'est ce que les dévotes ne pouvaient dire; elles affirmaient seulement que saint Le Gat go^issait de nombreuses maladies, suivant la ferveur des oraisons à lai adressées.

La foi en saint Le Gat fut longtemps enradnée à Troyes et aux alentours; les paysans venaient de dix lieues en pèlerinage prier saint Le Gat de veiller sur leurs bestiaux, sur leurs maisons. Un jour il se trouva un prêtre qui trouva saint Le Gat trop enfumé par les petits cierges (|u'on brûlait sous son image, la fabrique chargea un peintre de le débarbouiller. Qui fut surpris ? Dès les premiers lavages à Téponge, des lettres d'or paraissent au bas du tableau, dénotant la réelle profession du saint, qui n'était autre qu'un riche boucher de la ville. Chacun put lire cette prosaïque inscription : Jean Le Gat, mort en 4589, maitre boucher à TroyeSf âgé de 75 ans. Le scandale fut grand : les dévotes prétendaient livrer aux flammes ce grossier boucher qui s'était fait passer pour saint. La municipalité eut peine & sauver le tableau en le cachant dans un grenier, d'où il fut tiré plus tard, après que l'apaisement public fut éteint, pour être transféré an musée. Ce Jean le (lat , qui s'est fait peindre si magnifiquement , était plus fier de son titre de maître boucher que de sa qualité de saint ; il tirait grande vanité de sa barbe immense, n'ayant sans doute pas d'autres qualités remarquables, et il fat présenté à Henri III, en passage à Troyes. Le roi, étonné, prit la barbe et daigna la tirer lui-mtote pour se rendra

compte de sa* réalité. En retour de cette familiarité , disent les historiens provinciaux , Jean Le Gat demanda le fermage des boacheries de Troyes, que le roi lui accorda.

Ma mission est terminée ici . Je n'attendrai pas Touyerturc de la bibliothèque. J'ai trouvé dans la ville nombre de petits volumes de la Bibliothèque bleues d'anciennes éditions ; ils me désennuiront pendant les jours de pluie.

EXPLIQUE QUI POURRi LA NATURE HUMAINE.

J'allai prendre au débarcadère la petite diligence du pays qui devait me conduire k Chaumont. Une jeune fille, habillée de noir, paraissait fort inquiète; la voiture était complètement pleine, et elle risquait de rester à la station. Elle demeurait à cinq lieues de là et semblait fort pressée d'arriver à son village.

— Mademoiselle , lui dis-je , si vous voulez accepter une place d'impériale, je vous la cède volontiers, on me logera où on pourra, avec les paquets, au milieu des malles.

29i LIS SJBMSATIOMS DB JOSQUIN.

Elle consentit.

Comme on allail partir , le condaetear noitt pté\ini que nous allions monter une c6te pendant près d'une heufti et que ceux-là lui rendraient un véritable service qai consentiraient à la grimper à pied, car la petite dilig^ice était démesurément chargée.

— Si vous vouliez faire la route avec nous, mademoîsetie? dit un des voyageurs.

Elle nous suivit sans se faire prier.

— Vous venez de Paris, mademoiselle?

— Oui , messieurs, et vous?

— Nous aussi.

— Il faisait froid dans le chemin de fer?

— Je n'ai pas eu très-froid.

C'est ainsi que toutes les conversations s'engagent entre ' voyageurs.

Je cherche à me rendre compte par quel enchaînement de questions j'appris que la demoiselle était dans les modes , que son magasin était situé dans les environs de la Madeleine; enfin, au bout d'un quart-d'heure, je savais beaucoup plus sur la jeune fille qu'elle n'en savait sur moi.

Comment arriva* t-il que je me trouvai seul dans la montagne avec elle? Pourquoi le voyageur m'avait- il laissé en avant tout à. coup? C'est ce que je ne comprends pas , car rien dans mes paroles et mes questions ne pouvait faire supposer que j'eusse l'intention de faire la cour , à la modiste. Elle me dit alors qu'elle avait perdu sa mère, une sœur et trois autres proches parents de fièvres épidémiques, en quatre jours, et qu'elle n'était libre d'aller

LIS SSNSÀTIOKS l^B JOSQUIN. 295

retfourer sa famille que quinze jours après la mort de sa mère, à cause de TouTrage qui pressait au magasin.

*^ J'ai bien changé, dic*elle, j'ai bien souffert.

-— On ne le croirait pas à vous voir, lui dis-je.

Effectivement, ce n'était pas une beauté, mais, pour une „ femme de Paris , elle avait conservé ce' précieux vermillon de campagne qui s étale sur des joues rondes et fermes : les yeux étaient noirs, sa chevelure épaisse se mariait avec des agréments de deuil. Elle raconta la mort de ses parents avec une douleur simple et pénétrante ; quinze jours auparavant elle 'attendait sa mère à Paris au chemin de fer; ne l'ayant pas trouvée, elle rentra à son magasin , espérant la voir arriver le lendemain ; mais le lendemain une lettre vint qui la mit au &it de son malheur^ L'épidémie avait enlevé sa q^ère presque subitement , et il fallait rester au magasin faire des modei. Les clientes arrivent, se font montrer tous les chapeaux , ne trouvent pas cette fleur jottc;' elles tremUtnt que le chapeau n'aille pas à leur physionomie. Quel malheur si la coiffure de madame une telle était plus distinguée I

Voilà les {»ropos que la panvre fille entendait et qu'elle fut forcée de subir pendant quinze jours après la mort de sa mère. Elle savait le jour qu'on l'enterrerait ; de son comptoir elle suivait tout le triste c^émonial du convoi , et elle était enfermée dans son comptoir comme dans une prison : l'ouvrage allait , et il ne lui était pas permis de . quitter.

Ce n'est pas elle qui me dit cela , c'est moi ; car elle racontait les faits sans réflexions , mais la broderie s'en faisait dans mon esprit. La jeune fille me raconta qu'elle

était première demoiselle da magasin , qu'elle avait l'entière confiance de sa maltresse, qoi s'oGcnpait fort peu des affaires de la maison; qu'elle faisait la correspondance, touchait l'argent , allait chez les pratiques porter FouTrage, et cependant elle s'ennuyait à Paris dont on lui avait fait un tableau si séduisant lorsqu'elle était en province. Elle, n'y connaissait personne, travaillait beaucoup, et les aprèsmidi de dimanche , ses seuls congés, elle ne pouvait sortir seule.

— J'ai une pauvre parente, 'lui dis-je, dans le même cas ; elle s'ennuie aussi à Paris , et elle voudrîût faire un petit commercé.

Je ne sais pourquoi je cherchais on moyen de lier une amitié entre cette jeune fille et ma parente ; il me semblait que je serais heureux le dimanche entre ell^ et que j'yî trouverais le bonheur vainement cherché. i

— Que fait votre parente? me demanda-t-elle.

— Rien , c'est une jeune femme bien élevée , et qui , cependant , a appris à travailler. I

— Oh I dit-elle, l'ouvrage que nous donnons au magasin est bien mal payé; les jeanes filles n'en trouvent même< pas quand elles en ont besoin ; alors , pour ne pas mourir ] de faim , elles se donnent au premier venu.

Ces paroles me firent le plus grand plaisir ; voilk une < femme qui connaît déjà la vie parisienne et qui met le doigt | sur une de ses plaies les plus vives avec une simplicité , | une douceur qui m'enchantaient. ,

— Vous êtes étudiant? me dit-elle.

— Malheureusement il y a longtemps que je ne le suis plus.

— Vous avez cependant l'air jeune, me dit-elle en me jetant un petit coup d'œil.

Cela me fit encore plaisir d'être pris pour un jeune étudiant. Je porte tant de réflexion dans ma tête et tant de tristesse dans mon cœur, que je m'étonne qu'elles ne paraissent pas sur ma figure. Afin d'entrer dans l'esprit de la modiste , je m'avisai de parler de chapeaux dé femmes , pour lesquels je me sens une forte imagination.

— Croirîez-vous , lui dis-je , qu'on pourrait vendre aux modistes sans idées des idées de chapeaux?

— Je n'en sais ïien , me dit-elle.

— J'ai songé qu'un nid d'oiseaux , perdu dans des brindilles et posé sous la capote d'un chapeau , conviendrait parfaitement à une jeune femme nouvellement mariée... De l'autre côté du chapeau on pourrait placer sur une branche une mère s*élançant vers le nid.

— Quelle folie! dit la modiste.

— Rien n'est plus sérieux; cet hiver vous verrez ap paraître lés chapeaux à giortio, n'en parlez pas surtout.

— Moi, en parler, dit-elle, est-ce possible? je ne retien- Irai jamais ce mot-là.

— Eh bien! puisque vous ne copiprenez pas le mot, je rais vous expliquer la chose ; ce sont des chapeaux éclairés K)mme les arbres des Champs-Elysées aux jours d'illumi lations. J'ai combiné sous la capote de toutes petites lampes !e la taille d'une grosse perlé qui répandront une douce lueur sur la figure des femmes. Telle est mon invention, îuï prendra le titre de chapeaux à giorno.

-^Yous 6les fou, vous vous moquez de moi, dit-elle.

298 LES SENSATIONS BE JOSQUIN. i

Puis elle réfléchit : Vous avez sans doute une bimiie amie parmi les modistes?

— Pourquoi? \

— Parce que ce n'est guère possible autrement : vous avez eu de quoi faire votre choix.

— Je vous assure que non. I

— Allons, dit-elle, ne faites pas le m-ystérfeux.

— Je ne le cacherais pas, je vous jure.

— Bah I dit-elle, vous avez une bonne amie chez une' marchande de modes, un jeune homme ne peut pas rester sans bonne amie. Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous parle de cela.

— Et si je m*avisais de soutenir que vous avez un amant, quoique vous vous en défendiez?

— Pour moi, dit-elle, c'est différent, il n'y a que sif mois que je suis à Paris.

— Est-ce parce qu'il n'y a que six mois seulement?

— Oui, dit-elle franchement.

Je restai un moment stupéfait de cette franchise naïve, et j'allais rendre la conversation plus galante lorsque le conducteur apparut.

— Il est temps de monter en voiture, dit-il.

J'eus un mouvement de dépit d'abandonner un si joli thème; mais, pensais-je, la modiste va monter sur l'impériale, moi derrière elle, au milieu des malles, sous la bâche, et malgré mes compagnons, je pourrai lui parler. Malheureusement le conducteur avait fait acte de ^galanterie ei^ priant les voyageurs de l'intérieur de vouloir bien donner place, quoiqu'ils fassent très-serrés, à la jeune fille. Adieu ma charmante conversation en haut dç l'impériale, ou je

grifl^pai tristemciU I La modiste était perdae pour moi : buI moyen de communication entre nous pendant le reste de la route.

— c C'est la fille au meunier Gabourd, dit le conducteur, qui va à son village trouver sa fiunille dans la désolation. » Singulier effet du hasard? Le conducteur semblait répondre h mes désirs les plus vi& en me donnant le nom de la jeune fille, que je répétai pendant un quart d'heure de suite de la sorte : Mademoiselle Gabourd, 47, faubourg Saintik)Mré... 47, Ëtubourg Saint-Honoré , mademoiselle Gabourd..., 6a... bourd, Gàbourd, dix... sept..., vingt moins trois... Gabourd, dix-sept... dix-sept, Gabourd. Dans la conversation j'étais arrivé, sans le chercher, k connaître son adresse à Paris ; deux choses m'occupaient k cette heure, de retenir son nom et le numéro de la maison. J'allumai un cigare; il tombait une petite pluie fine, mais je n'y pensais guère, car je me créais pour l'instant une méthode mnémonique particulière, à l'effet de bien caser dans mon cerveau le numéro et le nom qui m'intéressaient. Sans doute je pouvais Tinscrire sur mon carnet ; mais le postillon connaissant la jeune, fille, je ne voulais la compromettre en rien ; aussi bien, serré entre deux énormes compagnons , il m'était impossible d'arriver jusqu'il ma poche»

De temps en temps j'apercevais it l'horizon des montées roides et escarpées.

— Conducteur, esirce que noua n'allons pas descendre ?

J'espérais que ma jolie compagne de route descendrait également de l'intérieur de la voiture et que je pourrais continuer la couver^tion»

IM LU SIKSATIOIIS Bl lOftQUIK.

— De km, ^ a l'air dt MoalagHf , dinil le emdoc-' teer, de pKèe ee n'est riea.

Encore on espoir qni s'écli^>pait I À la descente de la Toiine» peasaiH^, }e hd donnerai ma carte et iMn adresse. Mais rien ne m'y aniorise... nie ne me comprendra fias... De qnel droit Ini donnerais-je ma carte? Si mieore je loi arais fiût nne peiite dédarttion , mais je n'ai rien dît qui la décide à noos imMontrer à Paris... Poorqnoi ai^e perdu une imore à parler de dmses IndiMrentest C'eM jostement en partant de dioses tndiffitentes qae j'm surpris la franche nature de cette jeune fiUe. le savais le nom du yfflage ob elle descendait, je satais son nom, pourqum ne pas loi écrire? N'était-^ pas plus simple et plus convenable? Ifais si ses parents décadiètmit la lettre! N'importe, je la combinerai de telle sorte qu'dle ne sora pas comprometunte. Je rédigeai de tête la lettre soivanté : Mad^noiselle, n'oublies pas de m'apporter les chemisa que je vous ai commandées en montent la montegne; on peut me trourer tous les jours jusqu'à midi. Josquin. > Bt redresse à la suite. Ainsi , pensais-je , de la s<^te elle connaîtra que je veux la revoir, si elle tient à réaliser l'amoureux qu'elle rêve; elle saura mon nom et mon adresse; et ses parente, s'ils lisent la lettre, ne pourront s'en formaliser. Malgré tout, je me repentais de n'avoir pas brusqué on pea plus ma réponse, lorsqu'en iHiut de la montagne elle me parlait de chercher un amoureux.

«^ Ceux qui veulent manger un morceau, dit le conducteur, on va s'arrêter un quart d'heure pour changer de voiture.

Je sautai par-dessus mes compagnons de voyage ponr

LES SENSATIONS DE JOSQUiN. 301

descendre lé premier de l'impériale » ain de me troavcr près de la jeune fille. Elle était déjà dans la cour de Taub^ge, un carton kla main ; je m'approchai d'elle, mais elle parut me recevoir froidement.

— Étiez-Yous bien dans cet intérieur? lui dis-je.

— Pas trop, dit-elle.

Et elle entra dans Tauberge comme si elle ne m'avait jamais vu.

C*est de ma faute , pensais-je , elle m'en veut de ne pas m'être montré assez galant en montant la montagne. Je la vis qui causait avec la maîtresse de l'auberge et qui lui confiait ses paquets ; puis elle sortit de la maison, et traversa la rue. Le jour commençait à tomber. Dois-je la suivre oii elle va I II me sembla qu'elle entriût dans la boutique d'un épicier, en face de L'auberge, et je m'aventurai jusque-là . Mais quoique la boutique fût éclairée, je ne la revis plus. Où est-elle? me demandai-je. Peut-être à manger dans l'auberge. J'entrai dans une chambre illuminée par un grand feu, devant lequel cuisait un gigot, et, à tout hasard, comme personne ne me voyait , j'inscrivis mon nom sur mon carnet, et je pliai la feuille assez petite pour qnellç présentât peu de volume. J'avais l'espérance de revoir la modiste et la ferme volonté de lui remettre mon adresse. Cependant tourmenté, j'allai de la cuisine k la cour, de la cour à la rue , et je remarquai avec terreur que déjà les chevaux étaient attelés à une nouvelle voiture plus petite encore que la première et qui consistait en un cabriolet ouvert pouvant contenir trois personnes derrière le postillon, et en un arrière-train pour quatre voyageurs à peu près*

aOi LSS 6INSATI0N8 DI iOSQUIN.

— Vousponves monter» iBonâeiir, me dit lecondnebw.

— Non, pas encore.

Je me sanvai inquiet à b porte de U rae» Mes oomp»* gnons étaient là, qui se composaient d'ui bouigapig et d'an prêtre; ils m*engagèrent à monter en lenr compagnie.

— Il fait bien froid, messieurs.

— Vous voQS réchaufierez.

lis marchèrent en causant, et je profitai de leur conyer* sation poor m'arréter et revenir à l*aaberge. Just^nent la modiste réparât et chassa tontes mes inqmétiides* Je suivais ses moindres pas, et il me semblait que tous les gsm de rauberge s'm apercevaient. Elle demanda oii demeu» rait telle personne dans le village, et si elle avait le temps de la voir; on lui accorda cinq minutes et une fille d'auberge, afin de lui montrer le ch^nin. Sncore cinq minutes mortelles à attendre! La mettra-4-on dans le même corn* partiment que moi ? Pourrai»Je lui parler» lui dire un mot, lui remettre mon billet? Si j'avais le temps , ne devraiH^ pas lui écrire une déclaration? Tous ces petits cdistacles avaient augmenté le prix de ma conquête» et je ccmunen* çais à m'y attacher réellemcait. Enfin la jeune fille reparut.

— Nous partons donc ensemble? lui dis-j^»

Mais la maîtresse d'héld lui fusait mille recommaadaf tiens qui m'agaçaient par leur détail. Je tournais Mtour de la modiste comme ces chiens qui se doutent que leurs maîtres vont sortir, et qui, par des sauts» des aboiements et des caresses, veulent les forcer à partir j^ vite. Mon idée était que la jeune fille entrât dans le cahduiet décou» vert et moi à cété d'elle : La nuit était venue, la voiture était étroite, et je pourrais enfin causer librement.

— Montez STur le devant , iAademoi$eUe Gabonrd, dit le conducteur, cela ne fera rien aux autres voyag^uts^ puisk que vous descendez bientôt, an prochain villa^ge.

JSUe monta en tenant «es paquets, et je ne perdis pas une minute k la suivre dans ce cabriolet. Déjà le condac^ teur était sur son siège, devant nous, nous portant une ombre favorable ; mais j enrageais, car la maîtresse de Tau*berge ne cessait de faire des recommandations à la modiste. Enfin, profitant d'un moment :

— Mademoiselle, je serais bien heureu de vous revoir k Paris, le voule^vous?

— Oui, di^-elle.

— Voici mon adresse.

Et je la lui donnai en lui sereant la main*

— Surtout ne la perdes pas*

— N'ayez pas peur, dit-elle : je vous éerirai quand je serai de retour, et vous me montreres voUre bonne amie«

— Je n'en ai p'as, et si je vous montre une bonne amie> ce sera vous.

— Âb I vous en avez une, tous les jeunes gens en ont.

— J'en ai eu, dis-je, mais elles m'ont &it beaucoup de mal et je les ai quittées.

Tout oela se disait à voix basse à cause du conducteur. Je tenais la main de la jeune fille dans les miennes, et je tâcbais de fiiire passer dans une vive pression tout ce que je ne pouvais dire*

— Gomment vous appelez-vous, mademoiselle?

— Céline*

— Eh bien, Céline, je vous aime depuis que nous nous sommes rencontrés, et je ne saurais vous dire combien j'ai

30i LBS SENSATIONS D£ JOS^UiN. /^

pensé à vous là-4iaut et combien j'étais malheureux d*6tre j s^ré de vous.

Elle ne répondit pas, mais, quoique nous nous regar-«^ dions sans presque nous voir, le charme* n'en était pas moins puissant.

— J'ai encore appris ici de tristes nouvelles^ dit la jeune -^ fille ; mon père est peut-être mort à l'heure qu'il est.

— Pauvre fille I pensais-je ; et je lui serrai la main pour lui marquer mieux que par des paroles la peine que je prc- " nais à son chagrin. Pour une marchande de modes, elle avait encore les mains un peu rugueuses de la campagne, et ces mains répondaient bien k sa naïveté:

Comme nous étions sans parler, chacun agité de nos pensées, la voiture s'arrêta et le prêtre parut avec ^on compagnon, qui tous deux me regardèrent et me trouvèrent peut-^ être un peu près de la modiste.

*— Ahl monsieur le curé , dis-je , la voiture est bien étroite. ^

Le prêtre monta dans le cabriolet ouvert, à mes cêtés, et le bourgems prit place à côté du postillon. J'avais étalé effrontément ma main gauche sur le devant de la voiture, ' et je la remuais assez adroitement pour qu'elle remplaçât l'autre qui était en prison dans les mains ^e la jeune fille. Le prêtre et le bourgeois discutaient sur une question d'ultramontanisme ; ils y mettaient beaucoup de feu. Je ne sais quelle idée me prit, je levai doucement la main de la jeune fille et je la portai à mes lèvres. Est-il rien de plus char- ^ mant que l'amour gêné par un obstacle? Ce que je n'avais risqué étant seul dans le cabriolet avec la jeune fille , me semblait d'un prix inexprimable* Donner un baiser au mi-

LBS SENSATIONS DB XOSQUIN. 305

^ lieu d'une question dJuUramontanisme en doublait le prix. La marchande de modes , au premier enlèvement de sa main, la retira doucement de mes lèvres et fit entendre un

' petit cri qui pouvait être autant de plaisir quedereprodie. Je ne me contentai plus de cet heureux d^ut ; en feignant de laisser tomber mon mouchoir, je m'arrangeai de telle

' sorte en me biûssant, que mes lèvres rencontrèrent la joue de la jeune fille.

— Je vous en [urie, monsieur, me £t*elie.

Mais j'étais aussi heureux qu'Arlequin , quand il trouve ]e moyen de serrer dans ses bras la gentille Colombineen pr^ sence de son vieux tuteur Cassandre. Voilà le véritable amour, le seul toujours durable, le seul vrai, qu'un homme de génie a personnifié dans les tourmentes , les agitations et les courses vagabondes d'Arlequin et de Colombine ; sa grau--

^deur vient des obstables , et il s'éteindrait du jour oii les deux amants verraient toute contrainte disparaître. Le prêtre, le bourgeois, le conducteur, qui pouvaient se retour-

' ner, donnaient un grand charme à cette rencontre en diligence.

— Plus j'approche, dit la jeune],fille, et plus je souffre... ma tête me fait mal..* je n'ose croire que nous allons arriver.

Elle parla alors de la mort de ses parents avec une douleur vraiment sentie]; j'attendais quelques mots du prêtre, mais il ne fit qu'une exclamation froide qui me blessa^ car j étais ému de la douleur de la modiste. r, Tout à coup j'aperçus une lueur au loin.

— C'est relise qui est illuminéCi dit le postillon.

La jeune fille soupira tristement , quoique Theure fût

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passée d*eiitemr les morts. Elle songeait sans deute

fy songeaiSi à son père mourant... Sa main devint froide,

aninqiiesoiilNras...

•^ Abi ma pawre mteef s'écrm-VelIe d*an accent de dovIeoF iNPofonde.

L'Oise était k droite; h gauche nous longions un petit iMir bas, qui laissait toAr à la faiUe hienr des lanternes de la voiture le profil vague de croix de bois et de cyprès. C'était le cimetière. Ému, je laissai retomber de ma main la main de la modiste. Qnelles paroles, en pareille circonstance , devant une tel le douleur, sont possibles f La meilleure preuve d^alèetioR, n'élsàuee pas de hisser la modiste seule avec son cbagrin, sans la troubler?

— Que vaî^je apprendre? dit-elle lorsque la voiture s'arrêta.

Ilto descendit lentement et resta affaissée contre un mur pendant que le conducteur cberdiait ses paquets.

Le fiwct claqua ; les chevaux hennirent ; j'entendis des sanglots près de la voiture , et je n'osais même dire à la jeune fille au revoir. Jusqu'au prochain relai , je m'arrêtai smr les idées scnvantes : Libertin sentimenài;! , -^ la mort, — Vamottr, — la religion.

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