‹ Souvenirs de funambulesChapitre 6 sur 49 · OPINIONS DE GÉRARD DE NERVAL A CE SUJET · texte numérisé non relu

OPINIONS DE GÉRARD DE NERVAL A CE SUJET

Théophile Gautier a souvent discuté avec un extrême^rieux les farces des Funambules ; il fut un de ceux qui m'engagèrent à persévérer dans la voie de la pantomime, heureux de saisir de temps en temps Toccasion de narguer les formes dramatiques consacrées ; mais il partait pour l'Espagne le lendemain de la représentation de Pierrot, valet de la Mort, et il laissa le soin d'en rendre compte à Gérard de Nerval, qui comprend mieux que personne ces dialogues muets , complaisants auxiliaires d'une imagination vagabonde.

« L'élite de la société parisienne s'était portée vendredi dernier au théâtre illustré par feu Debureau. Il y avait dans cet empresse-

ment un hommage à ce grand souvenir, et de plus une double espérance : Pierrot renaîtra -t-il de ses cendres ? La paDtQmime estelle morte après lui, comme la tragédie après Talma? Telle était la question,

« Aussi ne vous étonnez pas s'il y a quelque chose de funèbre dans le titre cité plus haut. Un premier sourire à travers un voile de dentelle d'Angleterre, ou , si vous voulez, à travers un haillon (ic gaze noire déteinte, c'est tout ce qu'on pouvait attendre de cette belle veuve éplorée — la pantomime ! La tragédie a pleuré beaucoup plus longtemps, mais c'était son rùïe. — Elle a enfln retrouvé de nouveaux interprètes, inspiré de nouveaux génies! La pantomime n'a pas été moins heureuse vendredi soir.

« On ne se cachait pas que c'était là un grand événement; la lit téraliirà, était à son poste, la critique avait préparé des trognons de pomme ; une opposition aveugle a crié tout d'abord : « A bas « les lorgnettes I » NouS avons protesté énergiquement. Quoi ! le peuple n'admettra-t-il pas qu'on ait la vue basse ? —en supprimant les lorgnettes, espère-t-il y voir plus clair ?

« Non, ce cri n'était que l'œuvre d'une malveillance isolée, et s'il est au monde un public intelligent, c'est certainement celui des Funambules, -— nous n'en voulons pour preuve que la brochure (inédite) qui lui a été dédiée par l'auteur de la pantomime nouvelle, M. Champ fleury.

<^ •commence par établir l'esthétique du genre et poser clairement l'idée sociale qui préside à l'invention de son œuvre : « VHomme spirituel^ dit-il, se débarrassera définitivement de la « Mort ; il tuera, il écrasera la Mort pour arriver a des destinées « supérieures : alors il sera délivré des conditions matérielles et « relatives qui arrêtent ses progrès ; les facultés psychiïlogiques ou « physiques, seules connues et étudiées jusqu'ici, se transforme- « ront en facultés hyperphysiques, et l'esprit jouira de toute sa « spontanéité créatrice. »

« Cette explication est pleine de clarté; mais quel est Vhomme spirituel? G* est assurément l'auteur.

« Voici maintenant l'analyse de la pantomime nouvelle :

« Colombine a trois amoureux : Pierrot, Arlequin et Polichinelle. Cassandre est peu touché des avantages matrimoniaux de ces

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drdies, dont Vm, Pi«rrot, ne possède qne la goarmandise, le second, Âriequio, que m batte, et le dernier, Poliehineile, que ses bosses. A défaut d'argent, il faut au moins quelque talent à apporter en ménage. Cassandre dlei»era sa fille an nageur le plus habile. Arlequin saute dans la mière aani hésiter ; Pierrot, aprfes une longue discussion, jette PoliehinMle à l'eau; pour lui, il n'aime pas l'eau douée, il boit à même la bouteille , pendant que ses concurrents reviennent tout mouillés. On se lance force coups de pied. Après une danse dans laquelle les trois concurrents rivalisent de souplesse et d'agilité, on apporte une cible. Polichinelle tire le premier; Pierrot, trop curieux, va voir si son rival a mis près du noir; mais Arlequin, soit par maladresse, soit par méchanceté, lâche son coup. Pierrot tombe; il est blessé à mort.

te Au second tableau, ce pauvre Pierrot est cans son lit, encore plus pâle que de coutume. Colombine, sous prétexte de le soigner, tonne dans la chambre du malade un rendes-vous à Arlequin, le préféré. Pauvre Pierrot! à son lit de mort il voit celle qu'il aime faire des signes d'amour à son rival bariolé. Cassandre et Polichinelle surviennent; mais ils sont tellement, bavards et fatigants, que Pierrot est obligé de les chasser de son domicile.

a Le docteur arrive, tout de noir habillé. Il inspecte sou malade et juge prudent de lui donner ce qu'une Anglaise n'oserait dire : un remède. Mais quel remède abondant, si Ton en croit l'instrument! Le naïf Pierrot boit le remède au lieu de le consommer comme le prescrit l'usage ; le médecin jette les hauts cris : il faut paralyser ce remède pris à rebours. On apporte des sangsues dans an verre : Pierrot prend le verre et avale les sangsues. Pour le coup il est perdu. Le médecin 8*enfuit, emportant, en guise de payement, quelques objets k sa convenance. Pierrot s*en apercevant, lui jette à la tète ses oreillers, ses matelas ; puis, épuisé par ce dernier eombat, il expire.

« Au troisième tableau, nous sommes dans le cabinet de la Mort. La vieille camarde est entourée de son peuple d'ombres. Un cereueil descend des frises. ^ « Mauvaise recette I » s*écrie la Mort* qai ne trouve que trois défunts :un enfant, un médecin, un pierrot. Cependant co dernier possède un violon : c'est quelque chose. La Mort, qui, ce jour-là, a Vhumeur griie, ressuscite Pierrot l'elifa-

riné, à seule fin de se réjouir un peu. Pierrot a très-peur de tout ce quMl voit et voudrait bien s*en aller; mais la Mort ne le lâche qu*à la condition qu'il lui enverra Arlequin et Polichinelle.

« La fée Yitalia prévient Arlequin et Golombine de se défier de Pierrot, passé à l'état de vampire. En effet, ce dernier arrive, et la première personne qu'il rencontre, c'est son ex-beau-père, Cassandre^ qui jette des cris de terreur en croyant avoir affaire à un spectre. Pierrot, pour prouver qu'il n'est pas une ombre, demande k manger. On se met à table. Arlequin et Polichinelle, jaloux de n'avoir pas été invités, se glissent derrière la table et enlèvent les mets chaque fois que Pierrot veut manger.

« Pierrot finit par découvrir la ruse, et il arrête Polichinelle par le collet, bien décidé à lui faire expier sa rivalité ; mais il se souvient des paroles de la Mort : « Si tu peux faire chanter trois fois à « Polichinelle le même air. ilrest perdu.» Pierrot fait toutes sortes de càlineries au double bossu, qui chante deux fois un petit air gai, et qui s'arrête par un pressentiment. Sur ces entrefaites, Arlequin ayant appris la résurrection de Pierrot, vient lui chercher querelle. C'est uu duel à outrance. Polichinelle trouve plus prudent de juger le combat. L'infortuné Gassandre, qui arrive par mégarde, reçoit les coups des deux combattants, suivant l'usage antique et solennel de la pantomime.

a Au cinquième tableau, Golombine et Arlequin se sont enftiis, peu jaloux de rester plus longtemps auprès d'un père barbare. Golombine s'est déguisée et tient un petit commerce de pâtisseries, —dont l'odeur attire nécessairement le gourmand Pierrot. Il court raconter la nouvelle à Gassandre et à Polichinelle, qui veulent prendre d'assaut la boutique. En présence de ce danger, la fée Vitdlia apparaît sur son char et enlève les deux amants.

« Le décor change. — Un palais d'un goût indien équivoque sert de retraite à Golombine et à son amant. On ignore quels moyens emploient Gassandre, Pierrot et Polichinelle pour pénétrer dans cet asile. La Mort elle-même vient y faire un tour et accable Pierrot de reproches sur sa maladresse. S'il n'envoie pas tout k l'heure sous terre Arlequin et Polichinelle, il rélournera dans son cercueil encore chaud. Une voix se fait entendre : « Pierrot, cesse de te « liguer avec l'ennemi du genre humain, et ton cœur sera ivre de

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«joie!» Pierrot n'hésite pas; il rompt son pacte avec la Mort. Gelle-ei se f&cbe à bon droit de ce manque de parole; mais Polichinelle, qui s'inquiète peu de tous ces détails, s'empare de la faux de la Mort et la faucbe sans pitié.

« Apothéose. Pierrot^ revenu à la vertu, bénit le mariage d'Arleqnin et de Colombine.

« Nous ayons donné quelque étendue à cette analyse , qui vaut bien, après tout, celle d'un vaudeville; maintenant nous n'épargnerons pas à l'auteur les critiques de détail. — La pièce est bien charpentée ; mais les derniers tableaux portent l'empreinte d'une certaine précipitation. Les péripéties sont brusques, l'intérêt n'est point ménagé. Pierrot s'inquiète à peine de remplir les conditions qui lui ont été imposées par -ta Mort. Son retour à. la vertu est trop brusque et n'est nullement motivé. A part ces légers diîfauts, Qous rendrons toute justice au mérite du style (mimique), et nous regretterons surtout que la danse macabre du troisième tableau n'ait pas rendu au théâtre tout reffet que comportait la pensée du poète.

«Pierrot faisant danser les morts au son d'une viole enrouée, c'était une idée romanesque sans doute, mais d'une valeur* o^j'ertm incontestable. Là se réalisait, à priori, l'argument qui, selon l'auteur, devait amener, à posteriori, cette audacieuse conclusion intitulée par lui : « Mort de la Mort. » Du moment que la Mort s'amuse à écouter les violons, elle est vaincue : témoin la fable d'Orphée. Il y aurait toute une palingénésie à écrire là-dessus.

« Au reste, la philosophie moderne n'a rien formulé de plus clair que cette pantomime en sept tableaux.

«GÉRARn DE Nerval.»

LE CniEN DES MtSIGIENS.

fai souvent rencontré dans les rues de Paris un vieillard ^jouatt du basson. Il était long et maigre comme son basson.

Le vieillard avait bien la mme qa'ii làm pour jouer de cet instrament : Tœil d[>scDr, les joues caves qui sont les fossettes de la misère, les traits allongés, une peau jaone sur. des os pointus. Sa physionomie faisait bon ménage avec la voix du basson, un instrument plein de sanglots et de larmes.

Les musiciens en général se jettent trop vite sur un instrument, sans s*étre demandé si leur tempérament est analogue à eelui d*un moreeau de bois simple en appaience, car ce morceaade bois, qu'il soit àeordes ou à elefs, n'est pas tout à fait une cbose inanimée. Le vieillard jouait merveilleusement de son basson. Seulement ses lèvres commençaient à manquer. On ne sait pas de quelles étreintes nerveuses les lèvres doivent serrer ces deux frêles morceaux de jonc, Vanche; aussi les musiciens se serventils, pour rendre la situation, d'un mot significatif: pincer l'anche.

Les dents non plus ne répondaient pas à l'appel de l'ancbOt qui veut être maltraitée parles trois puissants conducteurs du son : la langue, les lèvres et les dents;

A cinquante ans, cette trilogie demande les Invalides. ' Mais, loin de donner du repos à ses fid^es serviteurs, le vieillard les condamnait à la plus rude des tâches.

Jouer du basson dans Paris, n'est-ce pas une folie? Cela rappelle un malheureux guitariste qui allait donner des sérénades à sa maîtresse avec accompagnement de trombone. La belle n'entendit jamais une note de la guitare.

Jouer du basson dans Paris, où, dans les nuits les plus tranquilles, quand toutes les voitures sont endormies, on entend encore des bruits vagues, immenses, nuisibles, qui semblent les ronflements de cette grosse population.

Et le jour I A peine les orgues bruyantes ont-elles entamé rintroduction d'une valse de Strauss, qu'un cabriolet arrive, dont les deux roues avalent une phrase charmante

L'omnibus, mdiBs foogaen:x, maaipe tout vn motif de la valse; vient un pesant chariot de ronlier ou une l«nte voitofe de démâuigeraent qax fait ses elioux gras du restant de ia Tatee. «

Toate musique est donc confisquée par les roues des voitures.

Enfin, le vieillard croyait jouer du basson pour le publie, et souvent il regardait en Tair, d'abord au troisième étage, espérant que sa douce musique avait attendri quelque feoune.

Il ne tombait rien du troisième étage.

Alors ie vieillard reprenait tranqu'llement son air, braquant son basson dans la direction du second étage.

n ne tombait rien du second étage.

Mais le premier étage, le premier aristocratique, où demeurent les gens riches, c'est de là que viendra Taumône. On entend, du premier, le basson. Une pièce de dix sous, pour les gens du premier, c'est peu de chose.

Il ne tombait rien du premier.

Le vieillard s'en allait sans maugréer. Il trouvait explication à tout, consolation à tout, excuse atout. « Il n'y avait personne au premier, » se disait-il. Ou bien : « le m'en vais dans un autre quartier ; on aime mieux la musique. » Ou bien : « Peut-être ma musique n'est-elle plus de mode. ^

Cette dernière raison n'était pas la moins sensée. Le vieillard avait un répertoire d'airs anciens qui jurent dans nos temps bourgeois de polkas et de quadrilles. Il savait toufGtétry, toutMonsigny, tout Daîayrac, tout Philidor, compositeurs délicats et simples, dont les inspirations convenaient merveilleusement au basson.

Quand surtout le vieillard entonnait avec enthousiasme : 0 Richard, 6 9mn roi! cette mélodie si tendre et d'un si grand -effet, il aurait tiré des larmes de ses auditeurs. Mais les cabriolets n'ont pas de larmes, et les roues de voiture,

danslear activité fiévreuse, ont bien antre chose à faire que de s'inquiéter d*une mélodie.

Avec le vieillard au basson, j*ai souvent rencontré d'autres gens bizarres, mal habillés, sales quelquefois, mais qui, tous, sont beaux. Ils ont souffert; leur figure est tiraillée par les passions, les vices, la misère. Tous ces gens-là ont un drame terrible au bout de la langue. Il ne s'agit que de leur faire ouvrir la bouche.

J'ai presque toujours réussi : ainsi avec Gamevale, cet étrange Italien de la Bibliothèque royale, qui m'a dit le pourquoi et comment des couleurs de ses voyants habits. Ainsi y avec Jean Journet, le Juif-errant du fouriérisme, ainsi avec bien d'autres excentriques. Je voulus causer avec le basson ; mais le basson avait disparu du faubourg Saint- Germafn.

Quand on me questionne sur un des hommes connus du ruisseau de Paris, et qu'on s'étonne de sa disparition, je réponds hardiment :

— Il est malade.

— Où?

— A l'hôpital.

Ou je réponds avec plus de vérité :

— Il est mort.

— Où?

— A l'hôpital.

Toujours l'hôpital, qui est l'inflexible avant-dernière demeure de ces gens bizarres. Après l'hôpital, un trou en terre. Ils n'avaient pas de nom à l'hôpital, ils avaient un numéro.-Quand les excentriques sont dans le trou en terre, ils ne s'appellent plus. Plus de nom, plus de numéror. L'hôpital avare garde ses numéros comme il garde ses capotes d'infirmerie. Les capotes s'usent, les numéros ne s'usen pas.

Pour moi, le basson était mort, et sa longue redingote

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noisette, anx poches béantes et vides, et le long instniment aux clefs de cuivre. Je me disais que je le retrouverais un jour au temple entre un habit de valet de la Ck)médie*Francaise et un vieux bonnet à poil de grenadier; j'étais ceUain de le reconnaître à son attache.

C'était un ruban que la vieillesse avait rougi et changé en une sorte de ficelle grasse, noire par un endroit, rouge par l'autre, luisante par ici, terne à côté.

Un matin cependant, rue Saint-Honoré, j'aperçus le vieillard près du Palais-Royal, toujours avec sa redingote noisette, mais sans son basson. Cela m'inquiéta; comme, dans mon esprit, l'idée du basson ne pouvait se séparer de l'idée de voiture, je pensai qu'un accident était peut- être arrivé à rinstrument, ou que dans un moment de misère il avait été, soit mis en gage, soit vendu.

Mais il n'y avait pas un nouveau chagrin dans les joues creuses du vieillard ; il était aussi calme sans son basson qu'avec. Il allait au petit pas, s'inquiétant, comme à son habitude, de tous les chiens qui vaguaient. Depuis longtemps j'avais remarqué cette préoccupation des chiens; même, quand le basson braquait ses mélodies dans la direction du troisième étage, son œil s'abaissait sur le premier chien venu. N'avaik-il pas, une fois, interrompu 0 Richard! son air favori, cet air dans lequel son âme passait tout entière, pour suivre un misérable barbet, crotté comme un poète. Enfin, tous les chiens, il les regardait sous le nez, ou, suivant un mot populaire, il les dévisageait.

Trop heureux d'avoir rencontré le vieillard, je le suivis. D s'arrêta devant un café de la rue Saint-Honoré, qui porte pour enseigne : Café Militaire.

J'entrai pareillement. Le garçon semblait connaître le vieillard, car il apporta, sans qu'on le lui demandât, un plateau, un bol de porcelaine fêlée et une panetière contenant deux pains à café»

Ce café Militaire est aajourd'hYii une siagnlarité en présence des estaminets modernes. Il est décoré de faisceaux romains, eomme en j^rtent les licteurs de tragédie ; andessos de ces faisceaux sont appliqués des casques de dragons en plâtre peint. A Tépoque où fut décoré cet établissement, le carton pierre n'était pas inventé ; les casques de plâtre avaient subi des altérations, ncm-seulement d:ins la peinture, mais dans la sculpture*

Le comptoir-empkre est orné d'un bas^relief guerrier en plâtre bronzé, qui a pu faire honneur dans son temps à un sculpteur, élève de Dupaty. Au-dessus du comptoir se voit une console^ ornée de petits drapeaux flottants, de casques de toutes armes, d'habits et de cuirasses, qui rappellent les tristes bas-reliefs de la colonie Vendôme.

Une console aussi riche en ornementation doit nécessairement avoir l'honneur de porter un objet d'art merveilleux. La pendule qui disait l'heure dans leeafé Militaire était metveilleuse, en effet.

Elle était simple, mais pleine d'effets Une pyramide d'Egypte en marbre blanc, et rien de plus. Quatre sphinx femelles en cuivre doré lui servaient de cariatides et étalaient leurs gorges sur la plate-forme d'un escalier en marbre blanc, formé de six marahes.

Le cadran trônait orgueilleusement sur la plus large partie de l'obélisque ; il était aussi en cuivre historié et coupé brutalement par deux aiguilles en bronze qui représentaient deux vipères lançant leur venin. Suivant l'heure, ces vipères à l'œil terrible semblaient menacer les quatre malheureux sphinx femelles.

Il serait peut-être bon de faire remarquer que la conquête d'Egypte introduisit, aveeles sphinx femelles, le plus abondant des mensonges, car il se reproduisit partout» sur les fauteuils, sur les chaises, sur les canapés, sur ted cheminées ; sur les chenets surtout se virent des têtes de sphinx. Si les

sphinx perdirent leur canctère mystérieux, en échange les ornemanistes %eur firent cadeau d'un sexe. Tous nos sf^nx derinrent femelles par la gorge, chose qui n*avait jamais existé eu Egypte, où ils étaient d'une troisième race, d'nn sexe neutre et bizarre. Peut-è|re la galanterie, naturelle aux Frsmçais, les porta*t-elle à TadjOBCtion de es den!c ornemsnts ftoiains.

Malgré tout eet attirail militaire^ malgré les canons, les enirasses, les épée» et les casques, les mouches, hardi^^s comme des pages, avaient laissé sur tous les murs des signes de teur passage el de leurs ébats.

Le docteur ne s'oceupait pas de tous ces détails si pleins d'intérêt» qui donnent à Tobservateur Tâge d'une maison, l'histoire de ses habitués; chaque mur n'est- il pas un témoin bâ(rard et nmetqui rérële les secrets les plus cachés? Le basson découpait les petits pains avec une préc'sion et nne firefreisé méthodiques; îl regardait son café à la crème avec les yeux d'un homme qui aurait été privé longtemps de ce régal quotidien.

— Le journal? dît-il au garçon. *

On hii ai^orta une gazette militaire ; il n'y avait pas grand choix dans le café. Quatref journa<ox, un pour deux tables, restaient abandonnés, et n'avaient de relations qu'avec leurs planehettes.

Le basson lisait lentement ; il appartenait à cette race de lecteurs qui naquirent dans un temps où les journaux, d'un format très-restreint, voulaient être lus attentivement de la première à la dernière ligne.

Cette lecture dura près d'une heure; après quoi le garçon apporta, sans se la faire demander, une feuille musicale hebdomadaire. Le basson la lut avec autant d'attention que la Gazelie nniitaire. Il paya son déjeuner et sortit.

•— Est-ce que vous connaissez l'homme qui s'en va ? demandai-je au garçcm.

2à SOUVENIRS

— Beaucoup, monsieur, il vient ici tous les jours.

— Comment s'appelle-t-il? f

— Vous ne savez pas son nom? dit le garçon étonné; mais il est très-connu : c'est M. Chalandry, un fameux musicien, le premier de son temps... un fier brave homme. Il a été bien malheureux, et honnête avec ça; il devait plus de cent francs de déjeuners à la maison. Nous avons cru qu'il était mort, il ne paraissait plus. Tout d'un coup il arrive apporter dix francs à madame. Âh! si tous les gens qui doivent lui ressemblaient ! Et puis il a continué à revenir, et il donne quarante sous par semaiub à compte. Mais, si vous voulez entendre quelque chose de curieux, monsieur, puisque vous paraissez vous intéresser à M. Ghalandry, il faudrait venir un soir, n'importe lequel, ces messieurs ne manquent jamais, de six à huit heures ; ils prennent leurs demitasses et ils se racontent leurs campagnes. C'est tous amis. 11 n'y a rien après ça, je ne connais que le Cirque en fait de choses plus intéressantes. Moi^ ajouta le garçon, je commence à trop avoir entendu leurs histoires; mais que c'était beau, la première fois, quand je suis entré ici ! On parle des journaux ! Ces messieurs en savent plus long que les journaux, et ils n'ont pas besoin d'inventer : ils y étaient. Quand ils parlent d'une chose, c'çst qu'ils l'ont vue.

— Ces messieurs sont donc d'anciens militaires? demandai-je.

— Oui, monsieur, tous, madame aussi. Y^us ne connaissez pas madame?

— De quelle dame parlez-vous?

— De la maîtresse de la maison... elle est sortie aujourd'hui, autrement vous la verriez au comptoir. C'est aussi la lllle d'un militaire, d'un ami de ces messieurs,t[ui est mort après avoir fondé ce café... Ils sont donc tous en famille. Dans le temps, le café Militaire était trop petit; on a fait ici des affaires d'or, nionsieur; mais maintenant^ s'écria le

DES FUNAUBCLES. 25

garçon en soupirant et en jetant on regard désespéré sur les banquettes vides.

— Oui, vous ne paraissez pas avoir grand monde. ''

— Ah I monsieur, dit le garçon, pas Tombre d'un chat dans le jour. Et le soir, savez-vous combien ils sont? Six I monsieur ; six habitués, pas un de plus. Parce que les guerres et tout ça vous ont bien vite retourné un homme. J'en ai vu ici des grands, des gros, des anciens cuirassiers, qui semblaient solides comme du fer. Ils prenaient leur demitasse : va te promener \ le lendemain ils étaient empoignés par des rhumatismes, des attaques, ils ne reparaissaient plus. C'est qu'on les avait menés aux Invalides ou au Père- Lachaise. Ils sont donc restés six ; mais six demi-tasses à six sous né font pas aller un établissement. Et le loyer, et la nourriture de madame, et sa toilette, et mes gages ! Alors un matin madame s'est trouvée dans une drôle de passe ; on voyait du monde alors ici, mais de mauvais consommateurs, des huissiers, des avoués, des fournisseurs, et toute la bande. Il a donc été question de chasser madame, qui en a parlé à ces messieurs ; c'était tout naturel, en qualité d'amis de son père. Les voilà tous qui se mettent à jurer comme je n'avais jamais entendu jurer ; je vous ferai observer que M. Chalandry ne jurait pas. Ils disaient qu'il fallait faire sauter les huissiers par la fenêtre ; s'ils ne s'en allaient pas, alors des coups de cravache; s'ils restaient tout de même, des coups de plat de sabt^. Tout ça est bon à dire dans la conversation, mais ce n'est pas de l'argent. Madame a été obligée de se remuer, de courir, d'aller voir des connaissances haut placées qui avaient connu son mari et qui sont au ministère de la guerre. Tout n'est pas encore fini, et c'est pour cela que vous ne la voyei pas aujourd'hui à son comptoir.

Le garçon de café aurait pu continuer longtemps. Le

malheureux avait de si rares occasions de parler, qu'il devait

îBéYÎiabiemént saisir ht première personne venue et l'instruire des affaires de la maison; mais yen savais assez. Le garçon me fui trècHntîle eomue exposilion. Une fMs que le Prologue, éxns ranetenttiéâtre, est venu complor au public ce qui ya se passer ^ adieu le Prologue * il sera trës^mal reçu au milieu du drame. Je laiseai àene seul le garçon dans ee café, aussi triste pour Ivà qu'une prison cellulaire*

Ce né fut qpe plus tard que j'i^pris, après avoir fréquenté les six amis, tovtte Thistoife de M^ Cl^alandry.

Il éta»t premier basson aux Italiens, sous FËmpire. Et il me parla plus d'une fois de BarilU, de Taehinardi, de Galli, de Grescentini, illustres eha&teurs dont je ne me souciais que médiocrement. Qu'ia^porteracteurmortf Un babit de général n'est beau que sur le eorps d'un général -, aj^ès, c'est une friperie.

J'ai Yu souvent des gens s'inquiéter des trsûtements miraculeux des comédiens. Geux-là ont tort; les comédiens, les danseuses, les ténors, ne sauraient être trc^ applaudis, trop payés de leur vivant. Cari morts^ ils sont finis.

Ënfeif ces souvenk» d'illu^res cbanleurs étaient une faiblesse de M. Cbahméry, qui ne se contenait pas d'avoir ac^ compagnéy aux app(»nteHients de dix-buit cents francs, madatBePaeca.

L'empereur aimait ou n'aimait pas la musique) je crois qu'il la eomprenaîf c(»nme la poésie^ Et on sait ses admirations pour le lyrisme de Luve de Laneival ; toujours est-il qu'il voulait des instrumentistes de réputation dans ses musiqnes militaire».

L'orchestre des itaiâens lut décimé par un décret impérial, qui enrôlait forcément dans la vieille garde les meilleurs instrumpeniôstes. M^ Chalandry ne fut pas mécontent de ce changement; on lui servait, pendant son absence, scm traitement des Italiens^ où sa place était tenue par un jeune suppléant non appointé. En outre, il touchait chaque mois, à la

caisse de H gftrâs impéiialey eeiit Apaucs. ClMqiie nHMicien était noorri, logé, et joolsmit, «s otttrf , d'un habit boargeois par an.

M. CbftlaBdry tooctia donc, os sa qoalité de basson dans lagafdo impériale, tuois Bitllo fraaes ebaque année.

Il me répétait souvent comme une excellente plaisanterie : « A Paris, il estvrai que, dans los «onc^erto, je touchais des feux; mais, à ramée, }e faisais mkmx que de tooehcr des feux, je les voyais. » I&noeeni je» éê mots d'un vieillard, qu'il eût été mat dtne pas aceneillirparon sourire.

M. Ciiaiftndry ne prit Jamais les liabitudes soldatesques; il resta toujours un bon musicien, plein d'entiiousiasme pour son instrument, et véeut en société de ses camarades des Italiens.

n refusa même, malgré une augmentation de paye, de continua Téâueation musicale de six nègres. Les six nègres tenaient les instruments à percussion du régiment. 11 fallait voir ces nègres, vêtus richement à la tufque, accompagner la musique avec leur comique majesté.

Surtout le nègre qui portait smr ses flancs la grosse caisses et qui regardait avee un souverain mépris ses compatriotes: le triangle, les cymbales, le chapeau chinois, la caisse rou* lante et la caisse claire.

Les nègres ne manquent pas d'instinct musical ; mais ils ont des peines infinies à oublier les rhythme^ traînards de leur pays. Quand M. Chalandry fht engagé avec ses camarades du Théâtre-Italien, il refusa de se charger de l'école des nègres, car il fallait employer à leur égard des moyens aussi violents que leurs instruments.

Un simple musicien, en compagnie d'un tambour-maître, apprit aux malheureux nègres les deux mesures en usage dans les musiques militaires : la mesure du pas redoubla et celle du pas ordinaire. Encore le précepteur, malgré toute sa science, n'en fût- il point venu à bout sans le puissant

auxiliaire du tambour-maitre, qui battait la mesure avec sa canne sur les épaules des nègres. Et il la battait avec fermeté.

M. Chalandry, outre ces bizarreries de nègres, trouva au régiment un musicien d*un nouveau genre qui s'appelait Terrible.

Terrible était un cbien.

Tous les régiments ont eu un chien, et tous les chiens un régiment. La peinture, le vaudeville, les feuilletons, ont consacré en Fhonneur de ce fait nombre de livres, de toiles et de couplets. J'ai besoin de dire que le long prologue qui amène l'histoire de Terrible a été écrit avec un grand soin pour convaincre le lecteur qu'il n'entre pas de chauvinisme dans ma manière. Je raconte l'histoire de Terrible comme elle m'a été dite par M. Chalandry, simplement. Ceux qui seraient trop fatigués parle Chien du régiment de M. Horace Vemet, trop fatigués de certaines histoires sur la vieille garde, ceux-là devront s'arrêter ici. Je les comprends et je les excuse.

Terrible était un barbet de pure race, songeant peu à sa toilette, les poils frisés, ou plutôt emmêlés conime à plaisir. Ses yeux noirs brillaient autant qu'une braise; mais ils étaient c^stamment cachés par une touffe de poils pendants sur le nez, qui semblaient des broussailles.

Malgré se§ yeux perdus. Terrible avait une bonne physionomie. Il était tout à la fois plein d'intelligence et de mysticisme; de tous les chiens, le barbet est celui qui se laisse le plus diûlcilement connaître. Il est bon, humain, serviable ; mais on n'a jamais su le fond de cet animal.

Terrible ! aucun musicien, même les plus blancs du régiment, ne pouvait dire ses commencements. Il fut amené par l'instrumentiste qui jouait du serpent, que M. Chalandry ne connut pas^ ce serpent ayant été coupé en deux par un boulet.

DBS FUNAMBULES. S9

Terrible se livra à un violent désespoir; mais, chez les chiens comme chez l'homme, toute douleur a son terme. Peut-être, réellement, quelques chiens se sont-ils laissés mourir de faim sur la fosse de leurs maîtres: je ne Tai pas vu, et j'ajoute peu de foi aux anecdotiers qui ont raconté le fait.

Le serpent mort fut remplacé par un serpent vivant. Contre toutes les conventions des romanciers de bas étage, Terrible ne donna point son amitié au successeur de son maître. Seulement son amour se développa ; il aima la garde impériale, et il s'attacha spécialement à la musique de ce corps.

Il est vrai que le nouveau serpent était un homme grossier et brutal, et qu'il avait mille affections pour un verre de vin; pour le chien, pas une.

Terrible faisait partie de la musique à l'arrivée de M. Chalandry.

Il recevait une paye régulière» un sou par jour. Sa place était marquée derrière les tambours, en avant de la musique du premier régiment de la vieille garde.

En général , les chiens , en entendant de la musique, poussent des hurlements plaintifs en tournant la tète vers les nuages, ce qui a fort occupé les naturalistes, (fia n'ont osé se prononcer sur cette question. Les chiens ont-ils l'organe auditif si sensible qu'il ne puissent supporter le son d'un instrument?

Terrible ne hurla jamais pendant que l'orchestre militaire se fit entendre; ses oreilles mêmes semblaient se tendre pour mieux accaparer le son et n'en pas perdre la moindre vibration. Le barbet comprenait tellement la mesure, qu'il marchait pour ainsi dire au pas.

Terrible, loi aussi, semblait mépriser les six nègres, leur bruyante musique et leur costume de Turcs. Il avait raison : l'habit ne fait pas le musicien. Combien était plus remar-

le sapposer portear d'one carte d'entrée ; mais Terrible, se voyant en face d*an Italien, d'un ennemi ( il le flairait), n'attendit pas que la grosse canne retombât sur ses flancs, il marcha droit sous la canne, s'arrêta à un pied du hallebardier, et ouvrit une gueule menaçante où brillaient des dents blanches , solides conune des avirons , pointues comme des clous.

Le hallebardier, magnétisé, laissa passer le chien.

Cette scène ne dura qu'une seconde et ne dérangea en rien l'ordre du cortège. Les musiciens de la vieille garde avaient .tout vu; au besoin ils auraient pris parti pour leur camarade ^ mais Terrible sortit seul de ce pas difficile.

M. Ghalandry ne savait trop admirer la conduite du barbet , qui mit fin à un obstacb par des moyens si simples. Un autre chien eût aboyé !

Cependant il faut tout dire, même les défauts de son héros. £n revenant en France, Terrible se conduisit de la façon la plus malhonnête : il déplut à Napoléon. L'empereur, entouré de sa vieille garde , fut harangué par le maire de je ne sais quelle ville française. Le maire débita son discours avec les adulations , les plats-de— ventre les plus monstreux. 11 termina ainsi : — Dieu créa Napoléon, ei se reposa.

£t Terrible aboya.

Je n'ose dire que le chien eût compris tout le ridicule de ce mot , et qu'il se posât en critique audacieux.

A Paris, le chien suivit M. Chalandry chez lui. Le basson, ayant quelques moments de repos , reprit sa vie et ses vêtements bourgeois. M. Chalandry fut heureux de retrouver sa place aux Italiens, ne fût-ce que quinze jours. C'était plutôt de la musique que celle de la vieille garde.

Il emmena Terrible au théâtre et le présenta à ses anciens amis de l'orchestre ; mais le chien ne parut pas goûter la musique italienne. Il s'étalait sous la chaise du basson et

dormait. Il ne semblait même pas écouter les sohs de /bgotto primo que M. Chalandry exécutait aux applaudissements de la salle entière.

 cette époque, les militaires étaient les rois de Paris ; ils prenaient le haut du pavé, méprisaient profondément le bourgeois et se plaisaient à l'insulter. Un officier n'aurait pas voulu se montrer dans Paris en costume civil ; le soldat était tout, on ne parlait que de lui.

M. Chalandry, au contraire, fut content de mettre une quinzaine au portemanteau son habit de la vieille garde. En bourgeois il se sentait plus basson ; il n'avait, du reste, aucune humeur belligérante, et ne tenait pas à passer aux yeux de Paris pour un des vainqueurs d'Italie, d'autant plUs qne son basson n'avait servi que médiocrement à remporter des batailles.

Tous les jours il allait se promener, vers midi, dans la galerie de bois, accompagné de Terrible. Un officier passa, qui trouva l'air ridicule au 1)asson ; il le heurta violemment.

M. Chalandry pensa que le gros de la foule avaii seul produit ce choc; mais il se trompait. Au bout de la galerie, le . militaire recommença. Cette fois, le basson se crut en droit de faire quelques observations polies à Vofficier; celui-ci le prit sur un ton très-haut. M. Chalandry s'éloignait, ne tenant pas à avoir une affaire.

Le militaire continua de marcher sur les talons du bourgeois en l'insultant; mais tout à coup il poussa un cri de rage et de douleur, et il porta précipitamment la main derrière son dos. Il frémit en palpant une tète poilue accrpehée aux basques de son habit; c'était Terrible qui, non content de déchirer Thabit, avait commencé par sauter dessous, àun endroit fort sensible.

En un moment, la foule s'arrêta et fit cercle autour du militaire, qui avait dégainé son sabre ^ur châtiei l'àuda-

84 SOC VR KIRS

eieux animai. Mais le ehien, profitant du tonmlte, avait lâché prise et fui âaos )a dkeetion opposée.

M. Chalandry était revenu seul à s<« logement, désolé d'avoir perdu Terrll4e \ il le râtrouvA le soir À Ifi porte des Italiens. Le baçson r»coiila Coûte lu soirée quel servke lui avait rendu le b€u1)et ea le débarrassant de Tinsolent officier. •

il fallut bientôt renoncer à cette traaquille et douée vie parisienne qui rendait M. Chalandry si heureux ; il fallut reprendre Thabit de masieien de la vieille garde. L'empe* reurne s'airètait pas dans ses eonquôtes; c'était le Xuif-errant de la victoire, et une vois semblait lui crier : « Marche! marche! »

Apres bien des combats, bien des victoires, auxquels avait assisté M. Chalandry dans le bataillon carré, l'armée française fit le siège de Dresde et s*en empara.

Terrible entra en vainqueur dans la capitale de la Saxe. Ce n'était plus le Terrible delà ca^édrale de Gènes. Les ans avaient passé sur le corps du chien. Son poil, quoique toujours d'une frisure excentrique, gri6(Hinait : ses sourcils s'étai^t épaissis et masquaient d^ plus en plus ses yeux ; eependant il avait eneoia vm pas fèvme ; aucune infirmité no ?e décelait dans la démarche.

Le régime militaire, qui abêtit l'àme, semblait avoir produit un effet contraire chez le chien. La physionomie disait bien des souffrances, bien des privations dans les eamps, mais qui avaient plutôt renforcé son moral. Terrible jouissait alors de cette expérience que l'homme ne connaît qu'aprés une vie labourée par le malheur.

M. Chalandry, lui aussi, portait sur sa figure de nombreux' chevrons de fatigue. Il avait parcouru, en soufflant dans s<hi basson, les trois quarts de TËurope. Ses nombreux états de service obtinrent une récompense. Quelque temps avant le siège de Dresde , il fut nommé chef de musique, la petite

DES F UNAMBUtES. If

fl&te ayant péf i, Fmslnu&6Bt à U bottcbe, d'une balle égarée*

Qo'étaifmt deveiras, hélas! toae ees htwve^ musiciens âe la TieiUe garde f

Seils reslaiesIdebMt M.€lutlaBdry et le ehef des nègres, le basson et la grosse eaisse. Ëaeor^ le nègre avatt-il lamé çà et là dés traces de sa ecmlenr. Le nègre» à la peau noire et luisante dans' le pfineipe^ était deyenu d'un ton gris veidâtre< fin reranehe» il &ya»l grandi en talent. Il battait la grosse ciatâse de la façon Ja plos savante. Maintenant il mettait des nnanees avee sa main gancbe, qni tenait une espèce de verge, ek obtenait certaines imkations d'un eiïit pins déHeal.

Quatre nègres étaient morts au champ d'honneur, un à rbôpttal.

Les (fuinxe clarinettes prirent en traversant un étang* mal gelé. Pauvres et blonds clarinettes ! On entendit sous la ^aee eomme qoiaze m» bémol.

Le serpent eut la tète coupée par nn Autrichien qui le surprit oublié dans un eabaret; il paya de sa tète les nombreuses faiblesses qu*il avait ix)ur le vin.

SoirreBt, poui" se dis^aàre^ M. Cbala^dry }ouait seul un grand morceau de sa com^sitk^n. £t le chi^n écoutait avec une grande piété ce pieto morceau, écrit en souvenir des musiciens de la vieille garde. C'était leur mdsdo des morts.

Ceux qui l'auraient eniendi», s'ils avaient été initiés au drame, eussent compris et pleuré, (|ûoique la musique imilative soit blâmaWe; j'entends ceslerrifeles livrets de symphonies qui vous imposent leurs idées dé lever de soleil, de soleil eoujctent, d'oisetox à queues rouges.

A eux deux. Terrible et M* Chalandry se. comprenaient. C'était d'abord la petite flûte joyeuse qui s'en allait comme à la fête, en sifflant sous les arbres. Fi fre li ! Une balle aussi sifflait et faisait un trou dans le front joyeux de la petite

flûte. La charge battait, les cheyanx marchaient an pas, tran, tran, tran, tran; tont à conp ils hennissaient. Les nègres tombaient l'un après Tantre; celui-là avec ses cymbales, jetant un dernier soupir; celui-ci presque gelé, agitant en l'air, pour se réchauffer, son chapeau chinois, dont les grelots insultaient à son martyre. On entendait encore la glace qui craquait tout d'un coup sous les pieds des quinze clarinettes, prrrac! et le chant du cygne, du serpent, un cliquetis de yerres, du vin, un air à boire, puis les Autrichiens lui coupant la tète pendant son ivresse.

M. Chalandry avait fait ce morceau sans y penser; homme naïf et simple, il ne s'était pas dit : « Je vais écrire une symphonie en souvenir de mes malheureux camarades. » Seulement les chagrins, les regrets, s'étaient accumulés dans son cœur et s'exhalèrent un jour par la voix du basson.

Quelle fut sa joie, à Vienne, d'entendre dans un concert de la musique comme jamais il n'en avait rêvé. Quelle surprise! cette musique ressemblait à la sienne. M. Chalandry n'osa se mettre en parallèle avec le grand compositeur inconnu qui s'appelait Beethoven sur l'affiche, mais que personne ne connaissait dans la ville.

Le basson s'était enqius auprès de ses voisins de la r%utation de Beethoven ; on lui répondit qu'il y avait à la tète de l'orchestre une espèce d'homme étrange qui, seul, pouvait lui donner des renseignements.

M. Chalandry attendait avec impatience la fin du concert pour s'entretenir avec le chef d'orchestre.

C'était HOFFMANN.

Je respecte tellement les gens de génie, que je me garderai bien d'essayer de reproduire la conversation qui eut lieu entre le musicien français et le grand allemand. Un oui, un non même , placés dans leur bouche , me semblent un sa.-

crilége.

Hoffmann, avec oe sens si délicat que possèdent les artistes, surtout les artistes qui meurent ieunes, comprit toui'de suite le basson.

M. Cbalandry fut un moment surpris de cette nature si enthousiaste, si rêveuse, si sardonique, si pleine dé mépris pour la foule; cependant il comprit qu'il avait devant lui une âme supérieure , qui ne s'arrête qu'un moment sur la terre, mais qui brille d'une lueur éclatante et laisse pendant son court séjour des œuvres étemelles.

Il invita le même soir Hoffmann à venir entendre son morceau de basson; le romancier lui prit Je bras et le conduisit plus sûrement à son logis. Car M. Cbalandry ne savait que peu l'allemand, et encore moins les détours de Dresde, aussi d'babitude enfermait-il Terrible, craignant de le perdre.

L'homme qui a écrit le dialogue du chien Berganza regarda tout de suite Terrible avec intérêt. Terrible n'était pas un chien; par instant il était plus qu'homme. Il y a tant d hommes qui sont moins que chiens.

Pendant que Hoffdiann passait sa main sur la tête de Terrible, M. Cbalandry ajustait les diverses pièces de son basson.

n commença tout naturellement, sans préparation, sans rien dire; il fît simplement un accord parfait. Les préludes brillants ont été inventés par les musiciens intrigants qui veulent enrayer le public.

Hoffmann écoutait le basson, assis dans un fauteuil, les épaules un peuvoCitées,la main droite errant dans les poils de Terrible.

Après le morceau, il remercia d'un mot M, Chalandry de lui avoir fait entendre ce chant nouveau pour lui, et il l'invita à venir au grand théâtre de Dresde écouter son opéra iïOndine. Le basson accepta avec enthousiasme, se croyant libre pour quelque temps ; mais, dès le lendemain, Napo-

St SOUVENIRS

léon avait donné des ordres ooucemaat la musîqQe de la vieille garde.

Mademoiselle Georges et Talma étaient arrivés et devaient jouer tous les deux jours laira§édie; le jour suivant était réservé à Topera. L'empereur ne goûtait pas la musique allemande; il tenait pour Titalienne. Aussi Hoffmann tutil bouleversé de tous ces changements.

Un jour la tragédie.

Un jour la musique italienne.

Un jour la tragédie.

£t un jour la musique allemande.

Comme on le voit, l'insipide tragédie eut le droit de montrer les dents tous les deux jours ; M. Chalandry reprit ses fonctions à l'orchestre improvisé des Italiens, ce qui ne l'empêchait pas de diriger la musique de la vieille garde aux revues.

Terrible, à Tune de ces revues, s'arrêta tout court devant une petite fille juive en haillons qui marchait devant la musique. Le chien n'avait jamais souffert la présence d'aucun étranger entre les tambours et les musiciens. Aussitôt qu'un enflant hardi voulait s'introduire dans cet espace, il le remettait à sa place plus vite que ne le fait d'une brebis un chien de berger.

L'enfant, ayee ses grands yeux noirs et son teint citronné, * apaisa cependant la colère de Terrible. Il avait commencé par gronder; son œil unit par s'adoucir.

La juive n'était -qu'une petite mendiante; sous sa robe courte et déchiquetée sortaient deux jambes grêles, dont l'une était nue.

£lle marchait fièrement comme si elle eût été vêtue de soie. La faim la rendait légère. Terrible la flaira longtemps; il l'étudiait, et il n'imita pas ses confrères aristocratiques^ qui montrent les dents aux haillons et aboient aux pauvres gens.

Derrière le dos de Tenfant, une maayaise guitare à cinq cordes déiH>tait sa manière de vivre ; pent-étre le chien fat-il ému paria guitare, cette malheureuse chose en bois, fendue d'un côté. La plupart des portées de cette guitare avaient disparu; il ne restsdtplus que les traces de colle forte, désagréable à la vue et au doigt.

La p^te guitariste écoutait avec grand plaisir la musique de la vieilie garde; c'était nouveau pour l'enfant, qui ne se doutait pas ^elle trahison elle faisait à la musique allemande, aux valses amoureuses jouées par une clarinette dans un cabareL

Le régiment était arrivé à Tendroit où l'empereur devait passer la revue -, Napoléon parut à cheval , suivi de son brillant état-major; aussitôt qu'il eut traversé les rangs de la vieille garde , la guitariste fit mine de s'en aller dans une directi(»i opposée. Terrible s'approcha d'elle et la tira par sa robe. L'enfant regarda sans crainte le chien; elle ne eraignit pas que sa robe fût endommagée par les dents de Terrible. Ëde hésita et paraissait chagrine de quitter si vite un ami improvisé en un quart-d'heure. Le chien la regardait avec des yeux tristes ; l'enfant se baissa et donna un gros baiser au nez de Terrible, qui se laissa faire.

Après cet adieu , la petite guitariste partit.

Terrible était inquiet; il baissait la tète et réfléchissait. Tour à tour il regardait M. Chalandry, qui soufflait dans son basson avec le plus pur enthousiasme, et qui, très-occupé de diriger ses musiciens, n'avait rien vu; puis le chien suivait des yeux la petite guitariste qui diminuait dans l'éloignement.

Terrible faisait trois pas en avant , trois pas en arrière.

Enfin, comme une personne qui a pris une grande résolution, il profita d'un fortisêimo^ dans lequel M. Glialandry appelait dans ses joues tout le vent qui était en lui , et il se sauva de toutes ses jambes. La petite guitariste ne paraissait plus qu'un point à l'horizon. Terrible , dans sa course qui

semblait un éclair, renrersa un Antriehien, qni jnra de la façon ]a pins accentuée. Dans nne antre occasion le chien anrait livré nn combat; mais des affaires pins importantes ne lui permettaient pas de s'arrêter.

En une minute il rejoignît la petite guitariste , qui poussa un cri de joie en revoyant le chien. Terrible courait autour d'elle ; il l'entourait d'un cercle fantastique ; il lui sautait au cou; il sautait après la guitare : jamais Tamant le plus emporté ne se livra à semblables folias. ^

Uenfant comprenait , du reste, ces marques d'amitié , et paraissait heureuse d'inspirer une si violente admiration au chien. La marche n'en était pas interrompue pour cela , et elle fut longue.

Tout d'un coup la petite guitariste fouilla dans sa poche et en retira une petite sébile de cuir bouilli. Le chien regardât attentivement la sébile et sauta brusquement après; il la saisit avec les dents.

La sébile rendit un faible son , le son d'une malheureuse pièce de cuivre abandonnée qui' gémit de n'avoir pas de compagnes, car il n'y a rien de plus triste que l'or ou l'argent quand il se trouve seul ; aussi manifeste-t-il sa joie eu chantant dans les poches à l'arrivée d'un frère. Sitôt que -plusieurs pièces d'or se trouvent réunies, c'est un bavardage à n'y pas tenir ; et c'est pour les faire tenir tranquilles que les avares les enferment.

Terrible comprit tout de suite le peu de valeur de ce rond de cuivre, qui se battait les flancs dans la sébile. La petite allait passer les portes de* la ville; le chien la tira encore une fois par la robe. Depuis quelque temps il regardait attentivement chaque maison. Une surtout , peinte en vert brillant, d'où sortaient des chants de buveurs, l'inquiétait. 11 fit signe à la guitariste d'y entrer.

Et , pour lui donner du courage. Terrible entra le premier, le tète haute.

DES FUNAMDULES. 41

La salle était pleine de bnvears qui chantaient à tne-téte en bavant de la bière ; Tenfant passa timidement sa tête par la porte^ et les buveurs l'interpellèrent brusquement :

— Allons, la guitare, entre ou sors.

L'enfant regarda Terrible, qui s'était installé fièrement dans le cabaret, et entra.

Ces buveurs si bruyants étaient des Français qui suivaient Tannée. Il n'y a que les Français qui parlent, crient et cbantent êOi buvant de la bière. Ils boiraient de Topiùm en Chine qu'ils trouveraient encore le moyen de faire tapage. Terrible, avec son instinct si fin, avait compris dans la rue que le cabaret était fréquenté par des compatriotes ; il reconnut leur langue.

— Une jolie fille î dit l'un.

Un autre s'écria :

— Un vilain chien !

L'enfant détacha sa guitare et se mit à chanter un petit air allemand dont je regrette de ne pouvoir donner la notation. Voici les paroles :

« Sur le pont de Coblentz était une grande neige ; la neige a fondu, l'eau coule dans la mer.

« L'eau coule dans le jardin de ma chérie, personne n'y demeure. Je pourrais attendre encore longtemps ; ce serait toujours en vain : deux arbres y murmurent seuls.

« Leur tête verte sort et regarde au-dessus de l'eau. Ma chérie doit y être, je ne puis aller la trouver.

« Quand Dieu me salue dans l'air bleu et dans* la vallée, ma chérie me salue du fond du fleuve.

tt Elle ne passe pas sur le pont de Coblentz, où passent tant de belles^dames. Celles-là me regardent beaucoup ; mais je ne veux pas les voir. »

— Ah ! dit l'un, quel fichu charabia on parle ici !

— Us ont Tair de se comprendre, dit le malin de la bande, mais c'est une frime. La preuve, c'est que tous les Aile-

inands parlent français quand ils ont absolument besoin de se dire quelque chose; alors ils le disent tout naturellement. L'enfant ne saisissait pas le sens de ces paroles ; mais ell^ devinait qu'on s'occupail d'elle et de son pays. Elle rougissait et hésitait à présenter la sébile aux buveurs. Terrible passa derrière et la poussa en avant. Alors la petite guitariste, s'étant avancée à contre-cœur de la table des Français, fouilla dans sa poche et en retira sa boite de cuir.

— Tiens, dit le plu& malin des Français, tu ^ux que je te paye pour ta chanson qui ne se comprends pas... Elle se moque de nous, la petite, el elle demande encore l'aumône I

— Moi, je lui donne dix sous, dit un autre, si elle veut me les demander en français.

— Ce n'est pas bête, ça. Allons, la guitare, parle clairement!

L'enfant écoutait sans se rendre compte de tous ces grossiers propos ; Terrible fronçait les sourcils.

— Elle fait celle qui ne comprend pas , repnt un des Français ; la rusée !

— Peut-être n'est-ce pas assez de dix sous pour lui délier la langue, dit un second. Moi, j'en mets vingt.

— Moi aussi, dit un troisième.

— Allons, reprit celui qu'on écoutait avec déférence, la main à la pocho, tous! Cette enfaiit peut crœre que nous n'avons pas le sou ; il faut au moins lui prouver le contraire !

Tous les buveurs sortirent leur bourse et remirent une pièce de monnaie à celui qui avait porté la parole en dernier. Il compta six francs.

— Eh I la guitare, il y a six francs, dit-il en posant la petite pile de monnaie sur la table.

L'enfant avança timidement la main vers ce trésor.

— Hein! une minute! comme elle y va, l'enragée... Avant de toucher les six livres, tu sais que tu dois parler français.

L'enfant restait aussi muetle que sa guitare.

— Tous Toyez bien, dit le plaisant^ qu'elle s'y eonnait, puisqu'elle prendrait volontiers de la monnaie française. Qu'est-ce qu'elle en ferait, si elle ne savait pas la langue?

— Je mets vingt sous déplus, dit un autre... je gage qu'elle ne parlera pas.

— Je parie que si!

— Je parie que non !

— £h bien ! cinq livres pour la guitâ^.

— Cinq livres eoAtre.

Deux pièces de cent sous vinrent grossir le tas«

— Allons, petite, haidi !

— Parle.

— Elle ne parlera pas.

— Elle parlera.

Tous les buveurs criaient ensemble. L'enfant fut effrayée et recula de quelques pas. Elle crut qu'on lui demandait une nouvelle chanson et se disposait à satisfaire à cette demande, lorsque Terrible la poussa de sa tète vers la porte. C'était ce que demandait la guitariste, qui se sauva, pleine de terreur et de mépris pour les Français.

— Ah ! cria d'une voix la bande , elle est fière l'Autricbienne, elle a tenu bon.

— Mes cinq livres? demanda un des paiieurs.

A peine le plaisant de la bande allait-il mettre la main sur le tas de monnaie, qu'il sentit un coup violent porté à son pouce. C'étaitTerriblequiyd'unbond, était sauté sur la monnaie, la prenait dans ses dents; il ava t failli emporter en même temps le pouce du buveur. Il disparut plus prompt que l'éclair. L'argent ôla comme par enchantement; les buveurs se regardèrent tous, se croyant le jouet d'un rêve.

— Ah ! Tenfant de chien ! s'éeria l'un d'eux quand il eut rassemblé ses esprits, il a mangé la grenouille.

—Où est-il, que je le crève?

41 SOI/YERIRS

Mais Terrible neeomait aneon risque ; il fuyait comme le Tent dans la direction qn'arait prise l'enfant. D la retrouva bientôt, se mit en arrêt derant elle, et banssa la tète ponr loi montrer le trésor qu'il portait entre les dents.

La petite guitariste le regardait ayee une joie mêlée d*étonnement et de crainte. Terrible se fit donner la sébile, lâcha l'argent dedans, et tira l'enlant par la robe en courant. Il craignait d'être poursuivi par les Français, qui pouvaient bien ne pas avoir pris la cbose en riant.

Enfin ils arrivèrent de la sorte au plus pauvre faubourg ' de Dresde. La petite guitariste s'arrêta devant une mauvaise porte en caressant le chien et l'invitant à entrer. La porte ouverte laissa voir une chambre basse, noire, enfumée, qui n'avait pour plancher que la terre.

Devant un feu pale de pâtissier y une vieille se livrait à une cuisine qui n'aurait pas fait entrer un affamé. Des cordes étaient tendues dans la chambre; des linges éraillés et jaunes s'y dandinaient.

La misère et la saleté se donnaient constamment le bras en ce logis, habité par des juifs.... Aussitôt l'entrée du cbien, la vieille se répandit en grognements et en injures contre l'enfant.

— C'est ça que tu apportes, vilaine bête, dit-elle à l'enfant, un chien... il n'y a donc pas assez déjà de bouches inutiles à la maison? Quand je te dis que tu as la tète à l'envers. Attends, Maryx, si tu crois que je vais garder ici un oiseau pareil, fais le sauver bien vite, ou je l'assomme.

Maryx laissa un moment sa mère se livrer à sa colère, et elle fit sonner, comme par hasard, l'argent dans ses poches.

— • Hein? dit la mère, dont les yeux se réveillèrent à ce son, qu'est-ce que j'ai entendu? Viens ici, Maryx, viens m'embrasser.

L'enfant se jeta d'un bond au eou de la vieille, qui se

laissa faire, mais en dirigeant ses longues mains dans la poche de sa fille.

— Tant que ça ! dit-elle... où donc que tu Tas pris, cet argent? Âb I petite cachottièrey tu ne le disais pas en entrant.

La vieille juive retira sa main fermée de la poche de. Maryx et pesa l'argent comme dans une balance; puis ellelo fit chanter en desserrant un peu la main, puis elle regarda, puis elle le compta.

— Seize livres ! s*écria-t-elle.

Les juifs les plus pauvres connaissent la valeur de l'argent de tous les pays.

— Seize livres ! Mais dis donc, Maryx, où as-tu trouvé ça ? Qui l*a donné cet argent?

Maryx montra le chien, qui suivait cette scène des yeux.

— Ahîle monstre, il est encore là... Gomment? tu dis que c'est le chien qui t'a donné l'argent... Tu mens, Maryx.

La petite guitariste raconta alors l'aventure de la matinée ; et, tout en contant, elle allait du chien à sa mère et les embrassait tous les deux.

— C'est égal, dit la mère, nous ne pouvons pas garder le chien... il aurait bientôt mangé les seize livres... Ou bien, garde-le deux ou trois jours pour t'amuser ; après nous tâcherons de retrouver son maître, qui nous donnera encore beaucoup d'argent... Tu n'as pas d'autre argent? reprit la vieille insatiable.

— Non, dit Maryx. ""

— Dans l'autre poche, par hasard ? dit la juive. L'enfant secoua le côté gauche de la robe, qui ne rendit

aucun son.

— Yois-tu, Maryx, c'est qu'il ne faudrait pas me tromper... d'abord on ne me trompe jamais, je devine tout. Je suis sûre que tu en as dépensé dans ta route?

— Mais non, maman.

— Ah!... tu as mangé, alors... avoue qae ta as mangé?

— Je n*aî pas mangé, dit Tenfant.

— Tu sais pourtant que je te recommande de ne jamais revenir le ventre vide à la maison ; c'est si facile d'entrer quelque part et de demander un peu de pain, un peu de choux. On vous le donne plus facilement que de l'argent, au moins je ne serais pas obligée de me ruiner en nourriture. Au fait, tu as payé ton déjeuner aujourd'hui, je vais te régaler... mais que cela n'arrive plus.

— Et le chien, il a faim aussi, dit Maryx.

— Comment ! il a faim, reprit la vieille... c'est donc un chien de pauvre ; si je savais cela, je ne le garderais pas une seconde.

— Oh ! maman, dit Maryx, il est si bon, mon chien ! Bien sûr qu'il appartient à quelqu'un de riche, au contraire; il y a une petite plaque à son cou.

La vieille appela le chien pour prendre des renseignements; mais Terrible n'obéit pas; il méprisait la juive et se contentait de regarder l'eniant. Celle-ci se roula par terre en prenant la tête du chien dans ses deux mains, et regarda la plaque sur laquelle était gravé en creux : Terrible! du i*' régiment de la vieille garde,

— Je ne sais pas lire ça, dit Maryx.

— Bon, répondit la juive, cous ferons déchiiïrer l'écriteau par quelqu'un de savant.

Après la revue, M. Chalandry regarda inutilement de tous côtés après son chien; il le demanda à ses musiciens. Personne ne l'avait vu. Le basson devint triste à mourir ; jamais Terrible n'avait fait d'abs^ce si longue. M. Chalandry allait accompagner aux Italiens, mais sans apporter d'attention à sa musique. Chose incroyable ! un soir il oublia de jouer un solo, accompagné par les cors, les hautbois, les flûtes et les clarinettes. Le public fut tout surpris de n'entendre que des accompagnements; le chef d'orchestre sau-

tait sar sa haute chaise en ci iant le moins haut possible : a £h bien! le basson, eh bien! » M. Chalandry avait sa tète dans ses mains; il sortit tout à coup de ses réflexions, et ne s'aperçut de sa distraction que par les regards de colère du chef d'orchestre.

— Mais vous avez perdu la tète, Monsieur, lui dit le chef d'orchestre à la fin de l'acte; comment ! vous faites taeet dans l'ouverture... Je le comprendrais encore de la part des trompettes et trcmibones, qui ont quelquefois trois cents mesures de pauses; mais c'est impardonnable pour un basson.

M. Chalandry expliqua que, depuis quatre jours, il avait perdu son seul ami, son chien, et que toutes ses idées étaient déroutées.

— Si c'était un chien ordinaire, dit le basson, je me dirais : 11 est débauché, il reviendra; mais il n'a jamais eu de faiblesses. Les Autrichiens l'auront tué... Pauvre bétel je Taimais comme mon enfant... Tour le monde l'aimait dan notre vieille garde. Ah ! si vous l'aviez vu, mon pauvre Ter rible... Car, s'il n'était pas mort, il serait revenu; on l'aurait ramené; il porte au cou ses titres et son nom.

— Comment est-il votre chien? demanda le chef d'orchestre, compatissant à la réelle douleur du musicien.

— Oh! il n'est pas beau au premier abord! C'est un barbet tout frisé, noir et des grands sourcils sur les yeux.

— J'en ai rencontré un singulier avec une petite mendiante qui joue de la guitare.

— Une mendiante!... Une guitare!... s'écria M. Chalandry... je me rappelle maintenant, c'est lui, c'est bien lui... 11 n'est donc pas mort. Je vous remercie bien, allez... vous êtes un brave homme, vous... ce pauvre Terrible... je ne dormirai pas de joie... tenez, je vais jouer ce soir du basson comme jamais... Si vous voulez, nous recommencerons l'ouverture pour le lever du rideau.

Le lendemain, aussitôt la pointe du jour, M.Chalandry se mettait en route d'après les quelques indications du chef d'orchestre. Il parcourut toutes les brasseries, toutes les tabagies, tous les bouges de Dresde, et ne trouva nulles traces de la guitariste ni de Terrible. Son chagrin était un peu apaisé, malgré le peu de succès de ses recherches; cependant, en se couchant, il traita le chien comme une infidèle maîtresse.

— Ingrat! disait-il, il n'est pas mort, et il m'a quitté pour une petite mendiante!

M. Chalandry apprit une mauvaise nouvelle ; Tordre du jour portait que l'armée partirait de Dresde sous trois jours. M. Chalandry abandonna ses musiciens et se fit remplacer par le sergent du musique : il était bien décidé à ne pas quitter la ville sans avoir retrouvé son chien mort ou vif.

Et il se remit à parcourir dans tous les sens les ruelles et les détours de Dresde. Un jour, accablé de fatigue, il entra dans un cabaret pour se reposer; il japerçut sur la porte un Français qui fumait.

M. Chalandry le regarda, étonné de trouver encore un de ses compatriotes dans la ville; pour lui c'était plus qu'une connaissance, presque unjami.

— Vous n'êtes pa parti avec l'armée. Monsieur? lui demanda-t-il.

— Non, j'ai été blessé à la jambe; j'ai trouvé une brave famille d'Allemands qui a soin de moi, et je passe ici ma convalescence.

— Vous êtes bien heureux, dit le basson.

Et il avait la mine si triste en parlant de bonheur, que l'autre ne put s'empêcher de lui demander ce qui semblait le tracasser.

M. Chalandry raconta ses malheurs et la fuite du chien ; il avait les larmes aux yeux.

— Je voudrais bien vous être utile, lui dit le fumeur ;

mais je ne connais pas plus Dresde qne ma poche, et j'aurais vu votre bète, que je ne sois pas assez fin pour distinguer nn chien allemand d'un chien français.

M. Chalandry fit mine de continuer sa route.

— Mais, dit le Français, les gens qui me soignent connaissent mieux la yille, il tous diront sans doute où on pourrait avoir des nouvelles de votre musicienne à la guitare... Peut-être a-t-elle une permission de la police, on ne sait pas.

Il entra dans la maison et revint bientôt en disant au basson qu*il y avait non loin de là un cabaret où se donnaient rendez-vous tous les musiciens ambulants.

M. Chalandry voulait entraîner le Français malgré sa blessure; il fallut qu'une servante le conduisit. Ils entrèrent au cabaret, qui était le même où Terrible avait emporté si brutalement la recette.

Le basson riait et pleurait en entendant raconter cette histoire.

— Voilà Fargent, dit M. Chalandry; qu'on apporte à boire, et menez-moi vite vers mon chien.

— Oh ! nous ne savons pas où il demeure, mais il passe tous les jours à la même heure devant le cabaret. Il est six heures moins un quart, il ne sera pas long.

— Je vous laisse boire, dit le basson; pour moi, je vais l'attendre à la porte.

Un quart-d'heure après, les buveurs entendirent un grand cri.

— Eh ! dit la cabaretière, le monsieur se trouve mal.

On courut à la porte; M. Chalandry était étendu sur le banc; Terrible, inquiet, gémissant et sautant sur lui. La petite guitariste ouvrait de grands yeux. Le basson revint bien vite à lui; il embrassait le chien, et ses longues mains le palpaient convulsivement.

— - \h I Terrible, s'écria t-il, tu m'as fait bien du mal I

Terrible baissa la tète et la tourna vers Maryx.

— Est-ce que ta Taimerais mieux que moi ? dit tristemeott le basson.

Le chien continuâût de baisser la tôte.

— C'est que, vois-tu, nous partons après- demain..* tu viendras, n'est-ce pas?

Terrible avait saisi dans ses depts la robe de l'enfant et ne semblait pouvoir s'en détacher.

— • Comment i tu ne veux pas venir, dit M. Chalandry, tu m'abandonnerais, moi qui te connais depuis quinze ans, tu quitterais la vieille garde, la musique, ingrat?... Ah ! c'est mal, Terrible, c'est bien mal !

. Le vieux basson ne put continuer; son gosier se serrait, et il se sentait prêt à fondre en larmes.

Le chien tira Maryx par la robe et l'amena devant M. Chalandry ; puis il mit ses deux pattes sur les jambes de son maître ; il semblait, à genoux; demander son pardon.

La cabaretîère, qui avait écouté ce dialogue, était tout émue.

— Mais, Monsieur, lui dit-elle, pourquoi n'emmenez-vous pas avec \ous la petite, si le chien y tient tant? Comme ça, vous serez tous heureux.

— Au fait, dit le basson, vous avez raison. Et les parents de cette enfant?

' —C'est la fille d'un vieille juive, dit le cabaretier ; elle sera bien heureuse de s'en débarrasser pour une petite somme. Ses sœurs ont toutes pris la volée, et ça ne rapporte rien à la vieille.

M. Chalandry n'hésita plus; il accompagna Maryiî et Terrible au faubourg de Dresde et trouva la juive; mais il montra un tel désir d'emmener l'enfant que la vieille se montra reveche au marché.

Le basson donna le lendemain mille francs, qui étaient la somme convenue. L'armée partit de Dresde. La petite gui-

tariste, après gnelqaes jours de' marche, se fatîgna telle-^ ment, qu'on la fit placer dans les voitures des équipages militaires.

Terrible ne voulut pas la quitter ; de temps en temps il grimpait dans la voiture pour voir son amie.

Un jour les équipages furent attaqués; ils se rendirent.

M. Chalandry n'eut jamais de nouvelles de Tenfant ni de Terrible.

TOUT CE on TOUCHE A LA MOItT EST D'UNE GAIETÉ FOLLE.

11 est certain que la jeunesse s'amuse beaucoup à rire de la mort : les squelettes^ les danses macabres, les tètes de morts viennent perpétuellement à rimaginatton , sans doute parce que la jeunesse sait que la mort est loin et qu'elle peut en rire sans que l'autre le sache. Je n'ai pa^ absolument peur de la mort aujourd'hui ; je la vois, au contraire, comme la déesse du calme, et je ne lui demande qu'une chose : c'est qu'elle ne fasse pas de fausses entrées, puis de fausses sorties ; c'est qu'elle veuille bien ne pas jouer ' un épilogue trop long quand elle viendra. Souvent la mort arrive dans une maison et tient des discours sans fin qui durent plusieurs m<Hs; là ^ la trouve insupportable, et je préférerais l'entendre me dire : « Bonjour, me voUà, partons! »

Autrefois je n'avais pas ces idées, je voyais la chose à travers le romantisme et je la voyais mal. La mort ne me semblait qu'un prétexte à littérature, et surtout son appareil^ ses serviteurs et son mobilier. Un peu trop enthousiaste

de ballades allemandes et de Français goguenards Je ne rêvais que croque-morts, que pompes funèbres, que cercueils.

C'est sous le coup de ces idées que j'écrivis Pierrot, valet de la Mort, ma première pantomime^ qui obtint un certain succès romantique. Je n'avais guère fourré dedans que trois cercueils, et je comptais sur un effet immense. C'était surtout un discours prononcé par la Mort, en paroles très-distinctes, qui me remplissaient de joie ; je ne sais si, en fouillant tous mes souvenirs dramatiques de théâtres étrangers, je trouvai quelque chose de supérieur au troisième tableau, qui était intitulé le Cabinet de la Mort.

Le théâtre devait représenter un souterrain garni de tètes et d'os de mort; sur la table était un grand sablier. La Mort, habillée d'un grand manteau noir flottant, une toque , à plume sur la tète, une faux à la main, ses pieds de squelette passant sous le manteau, était assise sur un trône. Nécessairement Thorloge sonnait minuit.

Au coup de minuit, trois cercueils descendaient des frises du théâtre, deux grands et un petit. D'une voix grave et lente, la Mort disait ;

— Il n'y a que trois cercueils aujourd'hui... mauvaise recette! ça ne va pas là-haut... on vit trop longtemps maintenant... J'aurais presque envie d'abandonner ]e métier, d'autant plus que ces gredins de cadavres n'apportent pas avec eux de quoi payer leur bienvenue. Us ne sont bons qu'a fumer la terre... S'ils amenaient seulement dans leurs boîtes la moitié de ce qu'ils possèdent ; mais rien, pas une obole... ils laissent leurs biens, leur argent, leur fortune à des parents qui lient avant de leur avoir vu l'œil fermé.

Ayant ainsi parlé , la Mort descendait de son trône et marchait vers le petit cercueil, dont elle soulevait le couvercle.

—Un enfant! s'écriait la Mort; à quoi bon ? Taime mieux

DES FDNAUDULES. 53

un gros homme qui pèse nn peu; mais un enfant orphelin, qui n'a laissé de chagrins à personne! — Et le chagrin mV mène des pratiques. Bath ! voyons un peu l'autre. Elle passait au second cercueil.

— Au diable!... Un médecin! où avais-je la tète quand j'ai fauché celui-ià... un homme qui m'était si dévoué et qui m'envoyait tous les jours tant de visiteurs ! Ah ! pauvre médecin y mon vieil ami^ tu as eu bien tort de te laisser mourir?

Dans le troisième cercueil était Pierrot, étendu roide, immobile, dans ses habits blancs.

— A la bonne heure ! disait la Mort, celui-là... je l'ai déjà manqué trop souvent ; mais, cette fois, il est en ma possession.y oyons, ressuscitons-le pour quelques instants.

Elle prenait une petite fiole, en frottait les narines de Pierrot, qui éternuait, ouvrait un œil et le refermait aussitôt en apercevant la Mort.

— Pierrot, disait celle-ci, sors de t<m cercueil et reviens à la vie.

A un coup de tonnerre, Pierrot se levait et montrait une grande joie d'être ressuscité.

— Tu n'étais donc pas heureux entre ces quatre planches ? disait la Mort.

Pierrot faisait la grimace.

— Cependant il faudra y retourner là-dedans! disait la Mort.

Pierrot se jetait à ses pieds, l'implorait, demandaijt grâce, faisait mille câlineries à la Mort, la caressait, dansait autour d'elle; la Mort se laissait prendre à ces amabilités, souriait autant que peut sourire la Mort.

— Tu me divertis, disait-elle, je te rends la vie. Pierrot, sans en demander davantage, tournait les talons ;

mais la Mort le rattrapait :

— A une condition cependant : j'ai besoin d'un valet in-

6à SOOVENrRS

telligent, qui yeiUe là-haat à mes envois; je te prends à mon service... Mais il y a longtemps que tu n'as mangé, Pierrot, tu dois avoir faim.

Sur le désir de Pierrot de boire :

— Holàl valets de mon noir royaume, s'écriait la Mort, qu'on apporte de la boisson.

Deux squelettes apportaient une bouteille et des crânes en forme de coupes. Pierrot refusait cette boisson lugubre et manifestait une certaine inquiétude sur la qualité du vin qu*on devait boire dans cet endroit ; cependant ses instincts remportaient, et il buvait la bouteille, sans s*inquiéter d'en verser dans le verre de ta Mort, qui voulait trinquer avec son valet.

— Ta blessure, à ce qu'il parait, disait la Mort, n'a pas fait tort à ta soif... Ne veux-tu pas manger un peu?

Mais la vue des squelettes, du souterrain, effrayait Pierrot, et il refusait.

~- J'ai Vbumeur grise aujourd'hui, disait la Mort; avant de t'en aller, amuse-moi.

i^ierrot allait cbercher un violon et préludait. La Mort agitait sa faux et ricanait.

— Que mes sujets viennent se livrer à un quart-d'heure de joie ! s'écriait-elle. Que la plus grande gaieté paraisse sur toutes les figures 1

Ayant ainsi parlé, la Mort remontait sur son trône ; les ombres et les squelettes entraient en foule. Pierrot jouait un air de danse ^ il se formait un ballet étrange, pendant que la Mort marquait la mesure avec sa faux. Ombres et squelettes formaient une ronde de plus en plus remuante et tumultueuse. La Mort riait aux éclats, sautait sur son trône, et finissait par se mêler à la danse. Pierrot profitait de cette grande débauche pour se sauver dans les airs à cheval sur son cercueil.

Tel était à peu près le tableau le meilleur de la pièce, ce-

lai SÛT lequel je fondais mes espëraoees^ comptant sur une mise en scène lugubre et dtetinguée, lorsqu'un matin le directeur me dit :

—-La censure ne veut pas entendre parler de cercueils.

Je fus pris d'un grand serrement de cœur; j'admettais plutôt l'existence de l'invalide à la tète de bois que ma pantomime sans cercueils. Je pris ma course, faisant des enjambées de géant sur le trottoir, cberchant de tous les côtés après Gérard pour lui demander des conseils sur cette coupure inepte.

Théophile Gautier , qui aime beaucoup l'appareil de la mort, me donna une lettre pour la censure, après que je lui eus raconté mes chagrins. J'arrivai ainsi au ministère, et je trouvai que les censeurs étaient allés se promener. Il n'y avait là qu'un vieux garçon de bureau d'une mine assez estimable.

— Comment! m'écriai-je, on m'a coupé mes cercueils, de quel droit ?

Le bonhomme dressa la tète en entendant parler de cercueils, car il ne savait qui j'étais ni d'ott je venais. Quand il apprit qu'il avait affaire à un auteur des Funambules, il prit un air grave.

— Nous allons chercher le manuscrit, dit-il; s'il y a des ratures à l'encre rouge, je n'y peux rien faire; il faudra une décision du ministre.

Nous fouillons les tiroirs et nous trouvons le manuscrit de Pierrot, valet de la Mort, qui était visé, approuvé, prêt à être envoyé au théâtre , sans la plus petite rature à l'encre rouge.

— Ces Messieurs ne trouvent rien à redire , me dit le garçon de bureau.

— Alors, lui dis- je, on ms trompait au théâtre, quand on me disait que les censeurs exigeaient la suppression des cercueils. *

— Des cercueils ! s'écria le garçon de bureau d'un air atterré; et pourquoi faire, Monsieur?

— C'est un effet, lui dis-je.

Le vieil employé me regarda, réfléchit et se mit à feuilleter le manuscrit; il tomba justement sur le passage où la Mort parle devant le cercueil de Tenfant.

— Ah! Monsieur, Monsieur, qu'avez-vous fait là? me dit-il avec un accent de supplication; songez donc au mal que vous pouvez faire aune mère de famille qui aurait perdu un de ses enfants.

— - Dans cette afQiction, une mère de famille ne va pas au spectacle.

— C'est égal, Monsieur, croyez-moi, retirez ce petit cercueil, dans votre intérêt.

— Oui, oui, oui, lui dis-je, feignant d'accéder à ses conseils et me sauvant avec mon chef-d' œuvre dans la poche.

J'arrivai au théâtre en criant : « Victoire ! les cercueils nous restent! » Mais, le jour de la représentation, à la répétition générale, où apparaissent les accessoires, je remarquai avec inquiétude un grand coffre carré qui descendait du haut des frises.

— Et mes cercueils? dis-je au régisseur.

— C'est la même chose, me dit-il.

— Comment, la même chose ! Un coffre-fort carré au lieu de trois cercueils, dont un petit!

— Nous mettons les trois morts dans la même boite, dit le régisseur, et la Mort leur parle comme dans votre manuscrit; rien n'est changé.

J'avais envie d'envoyer un huissier arrêter la représ jntation si on ne faisait pas descendre les trois cercueils ; on ne sait pas ce qui se passe dans la tête d'un jeune auteur à la moindre mutilation.

—D'ailleurs, me dit le régisseur, cette grande boite est

vide et ne reçoit Tactear que par une trappe du dessous da théâtre; il serait impossible au machiniste de faire descendre trois cercueils avec des acteurs dedans; d'un antre côté , les acteurs n*aiment pas à descendre des frises, de [)3ur d'accident; et puis, nous n'avons pas de cercueils en magasin.

— Mais il y en a ici tout près, à l'administration des Pompes, près du canal Saint-Martin, dis-je; je m'en vais en emprunter ; on m'a dit que ce sont des vaudevillistes qui sont à la tête de l'administration, ils comprendront mes raisons.

Le directeur survint, qui me donna à entendre que la censure avait interdit tout accessoire ayant rapport au culte, ainsi que les croix iichées en terre, et qu'on les invitait à représenter des cimetières le moins possible.

Je sortis du théâtre furieux, ne comptant plus sur le succès de ma pièce, me promettant de ne pas me laisser nom* mer, honteux d'être rencontré par des amis , 'auxquels j avais tant parlé de mes effets funèbres.

Le coquin qui jouait la Mort était un comédien sans édu* cation, qui ne savait même pas lire, qui était tout à fait démonté par le genre de pantomime que j'inaugurais ; il passa trois ou quatre phrases de son monologue de la Mort, et termina par une violente faute de français; j'étais dans la coulisse, plus mort que vif.

— Cet homme compromet ma pièce, dis-je au directeur, il joue son rôle de la Mort en dépit du bon sens.

— Ah ! me dit-il en soupirant, il est si triste de remplir un pareil emploi I

Fiorentino me dit :

— Je n^aime point la Mort dans une pièce de ce genre. En Italie, tout le monde eût déserté la salle à l'apparition de la Senza-Naso.

Il est vrai que l'acteur qui jouait la Mort était très-bien

griiQé ; son laasgae rendait à zaenreilie la tète de Mort ; il ne s'était pas inquiété de ma description de costume, et entrait en squelette nu, sans manteau et sans chapeau. J'aurais voulu cependant le voir avec cette allure triomphante et à panaches de la Mort dans les danses macabres des fresques du moyen âge.

Gozzi, dans ses (^armants Mémoires, rapporte une aventure que je crois devoir citer :

« Le jour de la représentation de mon Bot des Génies l'indignation de l'invisible ennemi se manifesta clairement. Je portais une culotte neuve et je prenais une tasse de café dans la coulisse. La toile se leva. Une foule attentive et compacte remplissait le théâtre. L'exposition de la pièce était commencée, et tout annonçait un succès, lorsqu'un frisson involontaire, une crainte insurmontable, troublèrent mes sens. Mes mains tremblaient, et je laissai choir ma tasse de café sur ma culotte de soie. En me retirant, consterné, dans le salon des acteurs, je trébuchai sur une marche et je déchirai au genou cette culotte déjà gâtée. Une voix inconnue me souffla aux oreilles qu'il n'était pas bien à moi d'avoir mis en scène le Roi de$ Génies, et que je ne tarderais pas à me repentir de cette insolence. Je me demande encore si, en effet, je ne méritais pas des reproches pour avoir traité avec une légèreté évidente des êtres qui ont droit à nos respects, bien que privés de corps.

« Je ne conseillerai à personne de s'exposer aux périls que j'ai courus. La littérature féerique est bornée, sans doute parce que les poètes sont plus sages ou mieux avisés que moi. Le monde occulte rit de l'ignorance et de la simplicité des nourrices, qui inventent des fables sans sortir des bornes du respect, et ne mêlent point à leurs récits d'études sur les caractères et ridicules. Ouant aux conteurs arabes, qui ont pénétré fort loin dans ce monde terrible, ce s(«it des voyageurs curieux et intrépides qui se sont apparemment

DES PUN AMBULES. 09

déTonés à l'amasemeat des mortels; huùs je gagerais qu'ils en ont été panis, et il est remarqoable qu'on ne sache pas mtoie leurs noms, n m'en a coûté assez cber pour avoir

voulu suivre leurs traces. »

J'avais d'abord cru que Gozzi feignait cette terreur des génies ; mais ce qui m'arriva trois ans après la première représentation de Pierrot^ valet de la mort, me fit comprendre la sincérité de son récit. On reprenait ma pantomime, j'allai dans les coulisses^ et je me trouvai tout à coup en présence de l'acteur qui sortait de sa loge, habillé en squelette. Je fus pris d'un frisson violent, et je retournai dans la salle : deux femmes se plaignaient vivement de la représentation delà Mort, et critiquaient l'auteur, l'avais envie d'entrer dans la conversation, et de traiter le librettiste de Pierrot, valet de la Mort, avec encore plus de dureté.

Mais ma terreur vint d'un effet nerveux passager, et je ne me repens pas d'avoir écrit celte pantomime, qui représente mes convictions d'alors.

LAMOKGCB.

C'est à éhie époque que je me promenais effrontément dans Paris, sans rougir d'avoir signé de mon nom je ne sais quels essais de prose particulière que j'intitulais Balladesy et qui étaient un dernier reste de la littérature de cimetières, de Montfaucon, d'âne mort et d'abattoir que, j'espère, on ne lit plus du tout aujourd'hui. Il est peut-être curieux de réimprimer cet aimable chef-d'œuvre. On recoimaitra les préoccupations d*un homme de bonne foi qui

ne \it clair qu'an demi-sièele, en 1850, et qni eut beaaconp JL faire ponr se débarrasser des fâdieuses lectures et des courants funestes qui s'emparent des esprits les moins disposés à les ressentir.

Uo bâtiment bourgeois et carré qui baigoe ses pieds dans la Seine, — voilà la Morgue au debors.

Hait lits de pierre, buit cavaliers dessus, — voilà la Morgue au dedans.

La Morgue aime la Seine, car la Seine lui fournit des épaves humaines.

Ce qu'elles consomment à elles deux, ces terribles receleuses, on l'ignore, mais le nombre en est grand.

Elles ne tiennent pas à avoir des amants beaux et coquets, roses et blonds. Onich! elles veulent la quantité.

Aussi la Morgue s'entend-elle avec la Seine pour défigurer les hommes, afin de les garderie plus longtemps possible.

Ce n'est pas dans Paris que la Seine est une gaie rivière, et il faut marcher loin pour retrouver les bords fleuris de madame Deshoulières.

La Seine de Paris est une rivière fétide, verte l'été, jaune l'hiver, obscure comme une chambre noire.

Quand la Seine empoigne un homme, elle vous le prend au collet comme un sergent de ville et l'emmène dans son lit. Les matelas de ce lit sont rembourrés de tessons de bouteilles, de bottes moisics, (le clous rouilles, de chiens et de chats sans poils, enfin la quintessence des immondices de Paris, la yille aux immondices.

La Seine est capricieuse comme une femme; elle a des fantaisies. Elle garde son nouvel amant quelquefois un jour, qu(||guefois une semaine, quelquefois un mois, selon que le cavalier lui plaît. Puis, fatiguée, elle le lâche en le parant de ses couleurs. Il revient vert ou jaune.

Alors la Morgue ouvre ses grands bras et s'empare des restes de la Seine. Elle commence par ôter au cavalier ses habits qui pleurent.

Elle retend sur un lit de pierre après l'avoir bien nettoyé, bien javé, bien ficelé, disent quelques-nus.

Et tous les jours la Morgue ouvre ses portes au public. Elle ne eraint pas, Timpudique, d'accuser le nombre de ses amants.

La foule gourmande d'émotions, y court, surtout les femmes. Par hasard j'entrai un jour.

Sur un lit était étendu un vieillard que la Seine avait teinté de rose. Ses cheveux étaient blancs, rares et hérissés. Sur la poitrine se dressaient quelques poils, blancs et rares aussi. Le ventre était gooflé sous le masque de cuir, — qui est la feuille de vigne de la Morgue.

Parmi les cuiieux se trouvait une femme portant dans ses bras un enfant. La femme aurait voulu avoir dix yeux pour voir. L'enfant sommeillait. — Eh ! petit, dit la mère en montrant du doigt le vieillard plus terrible que la plus terrible toile espagnole, regarde donc, vois-tu le beau Monsieur?

VU

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