PIERROT PENDU
Pantomime mêlée de polences, de bourreaux, de filouteries et autres choses agréables, analysée par Théophile Gautier.
Certes les abonnés de \2i Presse, les autenrs dramatiques, les comédiens des grands théâtres, ont dû maudire leur feuilletoniste plus d'une fois, quand il emplissait son feuilleton par le résumé d'une simple pantomime. Je crois trèsutile aujourd'hui d'imprimer une fois de plus cette belle prose, qui se plaît, tout aristocratique quelle soit, à descendre dans les lieux les plus malsains, et qui ne dédaigne pas de s'encanailler en narrant avec complaisance les exploits des hercules de foire, des clowns du Cirque, des marionnettes, des animaux savants, des paradeurs de toute espèce. Un coin d:s derniers tréteaux de notre époque sera illuminé non pas par un lampion, mais par le soleil d'un grand style :
« C'est une grave épreuve k subir que de reparaître dans la lice
après un succès inespéré, inouï, comme celui du Désert^ de Lucrèce^ ou de Pierrot, valet de la mort, — On craignait pour Champfleury, l'auteur de cette magnifique pantomime, un Moïse, une Agnès, ou quelque mésaventure analogue. Plus fort que Félicien David et que Francis Ponsard, Gbampfleury est descendu de la montagne vainqueur, et n'a pas eu son Pierrot de Méranie! sa gloire est sortie pure de ce creuset terrible, auquel peut seul résister l'or le plus pur d'alliage. ^
« La mission que s'est imposée Ghampfleury est vraiment belle et digne d'un poète. Il veut renouveler la pantomime ou plutôt lui rendre son ancien attrait ; car il faut avouer cette triste vérité, la pantomime s'en va comme toutes les grandes cboses! On joue maintenant aux Funambules des vaudevilles identiquement pareils à ceux des Variétés, du Vaudeville^ du Gymnase et du Palais-Royal. La seule différence qu'on y pourrait trouver, c'est qu'ils sont meilleurs, étant faits par de jeunes auteurs pleins de poésie et de verve adolesceutes. — Ces vaudevilles dégénèrent souvent en opérascomiques, ce qui est triste. Le peuple, dont le goût s'est corrompu à la longue , regarde la pantomime comme une chose frivole, et traduit son opinion à l'endroit d'Arlequin et de Golombine par cette phrase peu académique : « Tout ça, c'est des bêtises. » — 0 béotiens en blouse et en casquette de loutre, qui préférez le bruissement fèlé.des grelots de Momus au silence éloquent de Pierrot et de Gassandre qui parlent à coups de pied et chantent à coups de poing l « La foule a perdu le sens de ces hauts symboles^ de ces mystères profonds qui rendent rêveurs le poète et le philosophe ; elle n'a plus l'esprit assez subtil poursuivre et comprendre ce rêve éveillé, ce voyage à travers les événements et les choses, cette agitation perpétuelle , cette turbulence sans but qui peint si bien la vie.
« La pantomime est la vraie comédie humaine; et, bien qu'elle n'emploie pas deux mille personnages, comme celle de M. ék Balzac, elle n'en est pas moins complète. Avec quatre ou cinq types, «lie suffit à tout. Gassandre représente la famille; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents; Golombioey l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté; Arlequin^ museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses losanges bigarrés, sa pluie de paillettes, l'sunour, l'esprit,
la Biobilité, Vaudace, toutes les qualités et les vices brillants ; Pierrot, pâle, grêle, yèta d'habits blafards, toujours affamé et toujours battu, reselave antique, le prolétaire moderne, le parla, Tètre passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres. — • Ne voilà-t-il g)as, en admettant les nuances nécessaires et que chaque type comporte , un microcosme complet et qui suffit à toutes les évolutions de la pensée, surtout si, comme l'a fait Ghampfleury, on y ajoute le Polichinelle à favoris blancs, à figure écarlate, à la double bosse, qui symbolise les appétits grossiers, les penchants immondes, la jovialité brutale, le Polichinelle qui est à TArlequin ce que Mayeux est à don Juan, le vice à la passion, le cynisme à Tesprit, l'aplomb du parvenu à l'aisance du grand seigneur?
« A propos de ce type si brillamment remis en lumière, faisons cette remarque que la supériorité de Debureau avait insensiblement repoussé dans l'ombre plusieurs figures importantes de la pantomime. Avec lui, le rôle de Pierrot s*était élargi, agrandi; il avait fini par occuper toute la pièce, et, cela soit dit avec tout le respect qu'on doit à la mémoire du plus parfait acteur qui ait jamais existé, par s'éloigner de son origine et se dénaturer. Pierrpt, sous la farine et la casaque de l'illustre Bohémien, prenait des airs de maître et uu aplomb qui ne lui convenaient pas; il donnait des coups de pied et n'en recevait plus ; c'est à peine si Arlequin osait lui effleurer les épaules de sa batte; Gassandre y regardait à deux fois avant de le souffleter.
<c II embrassait Colombine et lui prenait la taille comme un séducteur d'opéra-comique, il menait l'action à lui tout seul, et il en était arrivé à ce degré d'insolence et d'audace qu'il battait même son bon génie. — Oui, Pierrot, enivré de gloire, d'applaudissements et de triomphes, tirait la savate avec Arimane et donnait des renfoncements à Oromaze, sans respect pour la flamme bleue de son diadème ; il traitait comme on traite de simples gamins les symboles de la eosmogonie de Zoroastre et les mythes du Zend-Avesta. Le génie a ses privilèges! Mais rancien Pierrot, lui, si timide, si poltron, eut été bien «ffrayé de semblables hardiesses l
« La personnalité si forte du grand aeteur débordait le type,
Et du Pierrot blafard brisant le masque étroit, Le front de Debureau perçait en maint endroit.
« Deburean mort, rnsage s'est coDUnoé, Champflenry n'a pas cru devoir s'y soustraire, et Pierrot, dans les pièces, occupe encore la première place. C'est une faute, bien qu'autorisée par uu grand nombre d'exemples. Que diriez- vous d*nn don Juan qui primerait Sganarelle ?
« En voyant annoncer Pierroi pendu, notre imagination avait travaillé; ce titre nous ramenait à des souvenirs de jeunesse communs à tous ceux qui ont miroité les bancs d'un collège quelconque. Qui n'a remarqué le soin religieux avec lequel les écoliers dessinent au premier folio de leur rudiment, de leurs dictionnaires et de leurs Gradui ad Pamassum, un biéroglyphe mystérieux représentant un Pierrot attacbé à une potence, sous laquelle on lit, en manière d'avertissement, cette légende justificative en latin macaronique : ^
Aspice Pierrot pendu Quod librum o a pas readu ; Si Pierrot libram reddidisset.
Pierrot peudo non fuisset.
tt Qui a fait ce quatrain bizarre, dont le style rappelle celui de Merlin Goccaie, et accuse une origine ancienne ? — L'auteur en est inconnu comme le sont toujours les auteurs de cboses éternelles; car les enfants de l'avenir, jusqu'au refroidissement complet de nctre planète qui s'éloigne du soleil dans une proportion mathématique, écriront sur leurs livres cette poésie impérissable.
« De ce quatrain il résulte une choso, c'est qu'à une époque que nul ne peut fixer, et qui se perd dans la nuit des temps, Pierrot a volé un livre, ou tout au moins n'a pas rendu un livre prêté : le texte n'est pas très-explicite; les deux derniers vers semblent indiquer que, sans son opiniâtreté dans le mal, Pierrot aurait pu éviter le supplice. La phrase est tout à fait facultative :
Pierrot pendu non fuiuet.
« D'autre part, c'est une peine bien rigoureuse que la hart pour un bouquin non rendu; surtout avec cette circonstance atténuante que Pierrot devait avoir pris un Epitome, un De Virisillwtribus, un Jardin des racineê grecques, ou quelque autre production de môme farine, — ejusdem farinœ, puisque ce sont les seuls livres permis au collège. — • Il est plus croyable qu'il a volé ce volume.
cause de sa perte, et qu'il l'aura Tendu pour acheter des friandises.
Mais qu'allait-il faire au collège? Sans doute conduire les petits
deLéandre. Les traditions ne nous représentent pas Pierrot comme
lettré; nous ne Toyons nulle part qu'il ait fait ses études; il .est
ignorant quoique rusé, crédule bien que sceptique, et sa position
soeiale consiste à recevoir des soufflets de Gassandre. Cependant,
im couplet d'une ballade bien connue contient les renseignements
suivants :
Au clair de la lune.
Mon ami Pierrot, Prète-moi ta plume Pour écrire un mot.
« De cette strophe il résulte que Pierrot possédait une plume et qu^il était connu pour cela, puisque, lorsqu'un amoureux avait besoin de griffonner un billet au clair de lune, il s'adressait à Tami Pierrot.
« S'il avait une plume,^c'est qu'il savait écrire, et s'il savait écrire, il savait lire.
« Du couplet macaronique et de la sérénade on peut inférer que le pâle valet de Gassandre n'était pus dénué de toute Instruction. Le vol du livre prouve le désir de s'instniire, la volonté de connaître; mais, hélas! Pierrot est le symbole du prolétaire, le type du peuple ; il n'a pas plus d'argent pour acheter le pain de l'esprit que pour acheter le pain du corps ; s'il écrit, c'est au clair de lune, pendant que son maître est endormi ; il prend sur son repos et cultive son âme au seul moment où s'arrête la grêle de giffles et de calottes. De ce travail nocturne vient peut-être la couleur livide de son teint. Quel dommage que ses élucubrations se soient perdues I et comme les œuvres de Pierrot, reliées en vélin blanc, eussent produit un bon effet sur les rayons des bibliothèques !
« Serait-ce une témérité, d'après ces différents textes, de croire que Pierrot a été cuistre de collège, et ensuite grimaud et barbouilleur de papier?
« 11 est difâcile, nous l'avouons, de concilier ces diverses manières d'être dans le même personnage, à moins de supposer qu'il y a eu plusieurs Jupiters et plusieurs Hercules. Les figures typiques sont ordinairement collectives. Une foule d'individualités se résument et se fondent en elles. L'humanité entière palpite sous ime demi-douzaine de noms.
« Nons voilà un peu loin du Pierrot pendu de Champfleury; mais à propos de quoi fera-t-oa de l'esthétique et se livrera-t-on à des pensées philosophiques, si ce n'est à propos de pantomimes? L'origine de Pierrot n'est -elle pas aussi intéressante que tous les sarcasmes qui ont excité la curiosité des Bochart, des Pères Kircher, des Clu\erîus, des Champollion, des Crcutzer, des Franck? Une histoire bien faite d'Arlequin, de Pierrot, de Polichinelle, serait des plus instructives et des plus intéressantes. L'érudition moderne n'a-t-elle pas retrouvé le roi des Elfes dans Arlequin? Mainte* nant, laissons parler le poète lui-même; le libretto d'un ballet ou d'une pantomime est un rendu compte fait d'avance.
a Cassandre désire marier sa fille, Colombine, au plus offrant et dernier enchérisseur, — image de la civilisation actuelle. Un écriteau, portant la légende suivante : « Celui qui apportera 1,000 fr. « épousera Colombine, » formule à tou% les yeux le désir du père Cassandre, plus avare encore qu'Harpagon, qui se contentait du sam dot.
"^ a Arlequin, Pierrot ei Poliehindie aspirent au glorieux hymen de Colombine ; mais chacun des membres de ce trio a la bourse tellement vide, qu'on y ferait tenir un salon de cent cinquante couverts, ou une écurie de cinquante chevaux. Arlequin, k la bonne heure 1 mais la main de cette charmante Colombine peut-elle s'unir aux phalanges enfarinées de Pierrot et aux griffes de bois de Polichinelle?
« Pierrot fait rencontre d'un certain capitaine inconnu, qui n'a pas l'air en demi-solde, à flairer le sac d'écns qu'il porte fièrement sous son manteau. — Celui-là ferait un gendre admirable, avec sa sacoche enflée d'une hydropisie d'argent. •— Pierrot lui propose une partie de cartes dans le cabaret du père Cassandre, mais Pierrot perd des sommes qu'il n'a pas, et laisse en nantissement sa blanche casaque, ses blancs souliers et aussi ses blanches culottes ; il reste dans un déshabillé de tableau vivant, lorsqu'arrive le seigneur Polichinelle, faisant claquer ses sabots et siffler sou éternel brr hrr, à travers le fer-blanc de la pratique.
« Ce turbulent personnage renverse les chaises, monte sur les tables, etf comme le renard tournant autour de l'arbre sur lequel sont perchés les dindons, éblouit l'homme qu'il veut duper par sa
DES FUNAMBULES. r?
pétniance affeetée. Comment se défier d'un gaillard gui ne peut tenir une minute en place et passe à travers l'existence en cabriolant comme une cbèvre? Polichinelle remplace Pierrot à la table de jeu, et comme ce gentilhomme à double bosse a pour maxime qœ tous les moyens sont bons, aidé de Pierrot, il se livre à un honnête trafic qui a pour résultat de gagner à coup s(kr, cas prévu par les tribunaux.
« Planté derrière l'inconnu, Pierrot indique à Polichinelle, par une pantomime expressive, les cartes de son adversaire. L'inconnu est détroussé de son argent avec autant de facilité qu'an coin d'un bois. Malgré ce compérage, Pierrot ne profite pas de son vol, et l'inconnu lui jette, en fuyant, cette prédiction, qui revient plusieurs fois, comme un refrain sinistre, comme le cri de la conscience : « Pierrot, tu seras pendu! »
« L'ofiet de cette phrase, la seule qui soit parlée dans tout l'ouvrage, est immeni^.
« Arlequin , qui s'est procuré de l'argent avec l'aide de la fée protectrice, va épouser Colombine. Tout est prêt pour la noce ; Cassandre, enrubané de la tête aux pieds, va et vient, tapant joyeusement la terre de sa canne à pomme d'ivoire; les joueurs de violon passent de la colophane sur le crin de leur archet; les filles d'honneur posent l'oranger virginal sur le front de la fiancée ; le notaire est arrivé avec tout ce qu'il faut pour instrumenter. On avait compté sans Polichinelle et sans Pierrot. Ces deux mauvais sujets jettent le trouble dans la noce. Pierrot surtout ne respecte rien, ni les violons, ni les rubans joyeux de Cassandre, ni les victuailles, ni les emblèmes d'innocence de Colombine, ni même \v notaire : le drôle avale le contrat.
« Tous ces méfaits n'ont qu'un but, le retard du mariage de Colombine, et Pierrot réussit jusque-là. Il ose toujoiffs espérer se marier avec la fille de Cassandre, désir insensé, ambition folle, amour d'Ixion embrassant la nuée, et dont le Pierrot primitif eût été «incapable. Un fiancé doit se vêtir décemment; aussi rien ne coûte à Pierrot pour s'habiller, ou plutôt ses habillements ne lui coûtent rien. Par des procédés à lui connus, il se procure une magnifique paire de bottes à l'écuyère qui tranche d'une manière bizarre sur son pâle vêtement; il a trouvé aussi le moyen de se
Donrrir dé la façon la plus économique, en mangeant beanconp et soo\ent, — il est vrai qu'il boit encore davantage. Gela ne peut dorer. — L'inconnn apparaît de temps à antre, prononçant d'an ton impassible sa sentence funèbre. — Pierrot, poussé par Policfainelle, le Bertrand de ce Raton, n'écoute pas la voix qui lui crie : Arrête ! et s'engage de plus en plus dans la voie fatale.
« Reposons nos yeux sur un tableau plus doux, et entrons, s'il TOUS plait, dans \a maàisarde de Golombine. C'est l'asile du bonheur et de l'innocence comme toutes les mansardes possibles. La fenêtre est encadrée de cobéas et de capucines; un rosier y sourit à l'aurore, un serin flredoone dans une cage l'air du Postillon de Lonjumeau, La charmante fille réunit k elle seule Flenr-de-Marie et Rigolette. Si Arlequin pénètre dans ce joli nid de fauvette, croyez que c*est en tout bien tout honneur. Arlequin est galant, mais il respecte sa maîtresse, et ce Grandisson à museau noir ne veut pas déshonorer celle qui doit être sa femme. ^
« Quant à Polichinelle, qui loi aussi fréquente chez Golombine, prenez-y garde, ce double bossu, avec son nez aviné, tout fleureté de bubeleltes, tout bourgeonnant de rubis, sa figure cramoisie, allumée d*instincts brutaux, n'indique pas un homme bien délicat et bien scrupuleux. Polichinelle a l'air d'un de ces anciens traitants qui aiment la bonne chère, plus encore les belles filles, et qui emploient tout pour satisfaire leurs penchants.
« Pierrot, quoique maigre et blême, ne vaut pas mieux que Polichinelle. Les passions bouillonnent aussi bien dans ce corps de Rossinante que sous le ventre de Falstaff de son pair et compagnon. Pour pénétrer auprès de Golombine, Pierrot, toujours un peu ti-mide à l'endroit du beau sexe, se sert des moyens les plus ténébreux, des moyens de ramoneur, — profond symbole, car pour arriver au crime il souille de suie la blancheur immaculée de ses vêtements : de blanc il devient noir; voilà ce qu'on gagne à s'introduire dans le sein des familles à la façon de don Gésar de Bazan. Golombine le trouve affreux; Gassandre arrive, et alors a lieu entre Pierrot, Arlequin, Polichinelle et le vieillard, un de ces combats prodigieux, une de ces homériques mêlées où les coups de pied, les coups de poing, les soufflets tombent dru comme grêle. Arlequin, mieux avisé que tous , attrape, au milieu de tout ce désordre, un baiser
de CoIofflbiDe; Pierrot reçoit le plus beau de la volée sur ses maires épaules qui ne sont pas protégées par une bosse rembourrée comme celle du difforme Polichinelle.
« Le malbeureux, assommé de coups, traqué de toutes parts, en est réduit à vivre dans la gaine d'une borloge; comme le misanthrope :
Il cherche un endroit écarté Où d*ètre une canaille on a la liberté.
« Vous pensez bien que l'addition de Pierrot aux rouages et aux contre-poids du coucou produit les plus singuliers désastres. Le cadran roule des yeux terribles par les deux trous de ses clefs ; les heures extravaguent ; le timbre sonne à chaque minute ; on ne sait qu'imaginer de cette horloge folle qui éternue et qui soupire.
« Cependant Pierrot est relancé dans cette boite, et, pour se soustraire à la justice, il se sauve chez un peintre et se déguise en mannequin, ainsi que J^olichinelle, son ami, qui se coiffe d'un casque à la romaine et se vêt d'un manteau de pourpre. Le naturel malicieux des gredins ne tarde pas à se réveiller, le premier effroi passé, et l'atelier du peintre semble habité par des myriades de ces farfadets que M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym poursuivait avec tant d'acharnement et saisissait entre deux brosses.
« Les vessies de couleur éclatent comme des bombas, les portraits de femmes sont généralement ornés de moustaches et de barbes de sapeurs ; — les appuis-mains vous donnent des coups tout seuls; les mannequins, si inoffensifs autrefois, vous soufflettent au passage; des tètes bizarres se montrent inopinément à travers les toiles crevées.
(c Golombine vient chez ce malheureux peintre poser pour son portrait. Pierrot et Polichinelle en font tant, qu'ils sont reconnus et obligés à fuir.
« Ne sachant plus où donner de la tète. Pierrot se déguise en matelas. Vous dire toutes les erreurs qu'il fait naître et toutes les tribulations qu'il éprouve sous cette nouvelle forme, cela serait trop long. Arlequin et Golombine, devisant d'amour, viennent s'asseoir sur lui; il se retourne subitement à leur grand effroi. Un instant après, des cardeuses paraissent et font passer au pauvre Pierrot un mauvais quart'd'heure; être cardé , quel sort ! c'est à en perdre
1 haleine. Excusez ces calembours, qui De peuvent pas être dans la pantomime, ce qui prouve la supériorité de ces sortes d'ouvrages sur tous les autres.
« On le découvre encore, et il recommence sa course désespérée, poursuivi par des remords moraux et des remords physiques, appelés communément gendarmes.
« Dans sa fuite, il noie une innocente créature qui en réchappe miraculeusement, puis tâche de traverser les mers sur son matelas. Son voyage n'est pas un voyage au long cours, car, quelques instants après, nous le voyons dans un cachot, c<Hnme Pîranèse les entendait, piliers trapus, voûtes surbaissées, murailles vertes d'humidité par le bas, escaliers plongeant dans de mystérieux abîmes. Une cruche et un pain noir sont posés à edté de lui par un geôlier au bonnet de peau d'ours. Une dalle se soulève, et l'inconnu paraît, répétant la phrase sacramentelle : « Pierrot, tu seras pendu! » Pierrot, furieux, se jette sur le spectre aussi hardiment que don 'uan sur la femme voilée, et le fait rentrer sous terre, image ingé^ cieiise d*UD criminel endurci étouffant le remords.
« Le dénouaient approche : Pierrot est conduit devant les juges, qu'il insulte avec te cynisme le plus révoltant. — 0 Pierrot, honnête et candide Pierrot, pourquoi as-tu connu eet infâme Polichinelle? Avant lui, tes plus grands vols étaient des vols de fruits et de tartelettes.
« Tous les témoins sont des témoins à ebarge; le pauvre Pierrot est condamné sans pouvoir invoquer le bénéfice d'aucune circonstance atténuante. Gomme il n'a ni coupé sa sœur en petits morceaux, ni scié son père en deux, ni donné treize coups de couteau dans le même trou, il n'intéresse psLS l'aiditoire féminin. Ses crimes, — desimpies vols^ -* n'ont rien de romanesque, de passionné, de séduisant; nulle voix ne s'élève en sa faveur, et il s'achemine piteusement vers le lieu du supplice, un Tyburn ou une grève fantastique.
« Dans le lointain, sur un fond de ciel lapis-lazuli se dessine uu affreux coude en bois qu'on appelle la potence. Quoi qu'on dise, la nature ne s'occupe guère de nos petites* méchantes actions, de nos petits malheurs et de nos petits événements; certes, la nature sait que Pierrot, un charmant garçon, doit être pendu, puisque la po-
tejice est plantée depuis ce matio; eb bien, le rossigool perle ses roulades, le rossignol fait joyeusement dans Tberbe avec un éclair de soleil sur le dos, les buissons embaument sous leur neige d'aubépine; tout est joie, parfum et rayon; le temps pousse la beauté jusqu'à l'ironie.
«Désolé de quitter cette belle nature. Pierrot tire la ficelle tant qu'il peut, il demande du poulet, une bouteille de bordeaux et une omelette soufflée; il dit avoir des révélations à faire, dénonce son complice Polichinelle et mord Toreille du juge ; puis il veut haranguer le peuple. Enfin il faut se décider à sautor le pas. Il se remet en marche, portant son panier de provisions sous sou bras, sans doute pour ne manquer de rien dans ce voyage de réternité, dont il y a faire la première étape. Bref, le mariage funèbre de Pierrot et de la potence s'accomplit. ^ La légeude est justifiée : -- Àspice Pierrot pendu.
« Tout est fi ni^— pour le corps du moins, — quand à l'àme, c'est autre chose! Un génie apparaît et emporte la tremblante Psyché du défunt Pierrot dans les profondeurs d'un enfer demi-chrétien, demi-paien, tout rouge de flamme et tout noir de fumée. Là, les tribulations de rinfortuné recommencent, il reçoit des souftlits de mains griffues, des ailes onglées de démons lui fouettent la figure, et il est en proie à une Ta^iété de supplices à lasser Dante le nomenelateur.
« Tout à coup, une douce kieur scintille à la voûte ; la fée bienfaisante parait et tire Pierrot repentant de ce séjour de pleurs et de grincements de dents.
« Puis la pièce se termine par le mariage obligé de Golombine et d'Arlequin, à la lueur bleue des feux de Bengale, au milieu de soleils à lames métalliques qui tournent en sens inverse, de génies dont les ailes roses palpitent et battent l'air, blanchi par la fumée des cassolettes.
« Paul, qui joue Pierrot, est admirable de mimique dans les dernières scènes. Gossard nous a paru un peu lourd dans l'Ariequin; mais VauthiOi^ est un Polichinelle admirable : on le eroirait vraiment 4le bois et pris dans une baraque des Champs-Elysées. Nodier en eût été content; Guignolet s'avouerait vaincu.
« Mademoiselle Béatrix, qui représente Golombine, est une jeune
7î souvenirs;
personne charmante, dont la grâce et la décence ne seraient déplacées sur aucun théâtre de Paris.
« Espérons que le grand succès de Pierrot pendu, à la première représentation duquel assistaient toutes les notabilités de Tart et de la critique, fera rentrer les Funambules dans la voie de la pan • tomrne, spectacle traditionnel , instructif et philosophique, digne
de tout rintérèt des gens sérieux,
Tbéophile Gautier.
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