‹ Souvenirs de GenèveChapitre 2 sur 6 · LETTRE A M. G., PROFESSEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A M. G., PROFESSEUR

15 octobre.

Il n'est bruit dans le monde protestant que de la conversion de M. de Haller au catholicisme. Tout le consistoire est en émoi , tous les zélés calvinistes crient au scandale , et Berne , pour se montrer digne de tant de courroux , a renvoyé le transfuge de ses conseils.

Une controverse s'est engagée entre un ministre protestant et le nouveau catholique ; controverse peu concluante au fond , quoique fort animée dans la forme. Chacun , comme de coutume , prétend avoir le bon droit et la vérité de son côté. Les pasteurs , contre mon attente , mettent dans la discussion une roideur , une acrimonie , une intolérance que je croyais ne pas exister dans l'Église réformée. M. de Haller est fort heureux qu'on n'allume plus aujourd'hui de bûchers , comme au temps de Calvin !

Je fus surpris , je dois vous l'avouer , mon cher maître, d'entendre sortir de la bouche de

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l'un des pasteurs des paroles de réprobation et d'analhème que les dominicains du treizième siècle n'auraient pas reniées!... L'indignation dont l'homme de Dieu était animé contre le nouveau catholique s'épanchait avec moi à grands flots. Selon lui , le changement de religion de M. de Haller n'était qu'une apostasie , qu'une hypocrisie , qu'un fruit maudit de l'amour-propre , qu'un besoin de célébrité où la conviction n'avait aucune part.

Vainement lui objectai-je que M. de Haller ne semblait guidé par aucun intérêt personnel, puisque son changement de religion lui coûtait ses emplois ; vainement lui rappelai-je encore qu'en faisant usage du libre examen , en se servant de sa raison comme le critérium le plus infaillible dans la recherche de la vérité , il avait pu être conduit à rejeter comme incomplet, comme erroné , le protestantisme que lui , pasleur , trouvait inattaquable. — M. de Haller ne vous dit-il pas , ajoutai-je , que ce n'est qu'après un examen long et consciencieux qu'il s'est déterminé à quitter la religion de ses pères ? ne proteste-t-il pas contre toutes les interprétations malveillantes que l'on pourrait donner à cet acte spontané et le plus solennel de sa vie ? Et de quel droit venez-vous l'interpeller et verser à pleines mains le blàmo sur sa lêle. vous, pro-

SOlVEMIli Iir. 'JtTNtVE. T. II. 2

14 SOUVEMKS DE GENÈVE.

lestants , (jui avez toujours planté comme base de votre édifice religieux , que vous ne reconnaissez d'autre autorité dans rinlerprétalion des livres saints que celle de la raison?... Qu'avezvous à répondre à un homme qui vous dit avec franchise et douceur : Ce que vous avez proclamé faux , je le reconnais vrai : ce que vous condamnez comme absurde , je l'admets comme raisonnable.

Où sont vos Pères de l'Eglise , vos conciles , pour faire courber ce docteur sous une autorité irréfragable?... Ce flambeau de la raison que vous invoquez , il s'en est servi comme vous pour s'éclairer , et rien ne nous dit que vos prétendues lumières ne soient pas ténèbres , tandis que tout ce que vous appelez ses erreurs peuvent être les clartés de la vérité suprême.

Le pasteur se contenta d'abord de sourire d'un air dédaigneux , puis il reprit avec véhémence :

— Il n'y a qu'un sot ou un ambitieux qui puisse se soumettre volontairement à la suprématie des papes et aux superstitions de l'Eglise romaine ; la moindre étude vous en convaincrait , monsieur , et je ne voudrais qu'un mois pour vous prouver qu'il n'y a de route vraie , de conviction inébranlable, que dans la religion réformée.

Pour toute réponse, je nie bornai à lui de-

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mander si c'était la calviniste , la luthérienne ou l'anglicane... et je le remis à d'autres temps pour la continuation d'une conversation qui avait besoin de mûres réflexions pour être suivie avec fruit. Celui que j'en retirerai quant à présent , mon cher maître , c'est la persuasion toujours plus profonde en mon âme , que , de toutes les vertus enseignées par l'Évangile , la tolérance est celle qu'on s'efforce le moins d'acquérir et de pratiquer, tout en la réclamant à grands cris de ceux même qu'on traite avec le plus de rigueur.

FRAGME?iTS DU JOL'RNAL.

20 octobre.

L'insurrection grecque fait de rapides progrès : le drapeau de l'indépendance flotte d'une extrémité à l'autre de la Morée... Jeunes et vieux , riches et pauvres se sont levés comme un seul homme pour chasser leurs farouches oppresseurs...

Cette lutte terrible, ce drame sanglant dont la catastrophe doit être ou l'anéantissement de ce malheureux peuple ou sa liberté glorieuse, est un des événements les plus attachants, les plus pathétiques que puisse offrir l'histoire de notre époque. Que Dieu protège les armes des valeureux enfants de la Grèce î

<MmmxmEmmimsmKsmmmsmmmïïi^

llistoirc d'un jeune Grec. Fido.

26 octobre.

— Soyez le bienvenu, me criait, il y a quel- «lues jours, à travers les nuages de fumée dont sa chambre était pleine, un jeune Allemand qui se trouve depuis quelque temps à Genève, et que je vois souvent à mes heures de loisir ; soyez le bienvenu, répéta-t-il en se levant pour me recevoir.

— Mais comment voulez-vous que je puisse rester dans une telle tabagie sans y être suffoqué?...

Et cela disant, je regardais, sans bien les voir, trois autres personnages, dont les longues pipes n'avaient sans doute pas peu contribué à produire cet impénétrable brouillard. Peu à peu,

18 SOUVENIKS DE GEINÈVE.

cependant, mes yeux s'y firent, et je pus distinguer les trois hôtes de mon ami Franz.

Avant de tracer ici leurs portraits, de dire ce qu'ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient, il est bon qu'en deux mots je fasse l'histoire de Franz, mon loyal Allemand, que sa qualité de Prussien ne m'avait pas empêché d'aimer et d'estimer, même avant de me trouver près de lui dans notre société secrète.

Né près de Stettin d'une famille noble, Franz L. avait dix-huit ans et n'était encore qu'étudiant à l'université au moment de la guerre de 1812. Détestant les Français, brûlant de répondre aux appels que le roi Guillaume faisait au patriotisme de son peuple, ardent propagateur de la fameuse association Tugenâbund, il prit les armes aussitôt que la Prusse se fut déclarée contre Napoléon.

Franz se battit bien, souffrit beaucoup et fut blessé sans que jamais son enthousiasme s'en refroidît, tant il était convaincu que le roi tiendrait la promesse qu'il avait faite à son peuple de donner une constitution à la Prusse ; tant il comptait que les flots de sang si généreusement répandus pour la patrie y feraient mûrir les germes d'une sage liberté. Confiant donc dans la parole du souverain, il continua à servir deux ou trois ans encore après la bataille de Water-

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loo ; mais son illusion une fois détruite , il donna sa démission, se retira chez son père, où il ne tarda pas à s'associer avec plusieurs de ses anciens camarades qui s'indignaient comme lui de la déloyauté de leur gouvernement.

A ces premiers mécontents s'en adjoignirent d'autres, et bientôt la nouvelle association, dont Franz devint un des principaux chefs, prit un accroissement si rapide qu'elle ne put échapper aux regards de la police. Quelques arrestations eurent lieu, et des soupçons s'élevèrent contre Franz, qui fut obligé de fuir de sa patrie, pour se soustraire à la prison et à la condamnation qui l'attendaient. Après avoir longtemps erré de pays en pays, il est venu se fixer à Genève, tl'où il entretient de nombreuses intelligences avec les sociétés secrètes de l'Allemagne.

Des cheveux blonds, des yeux bleus, des traits passablement réguliers, une haute taille, tel est mon brave Franz, dont la physionomie douce et réfléchie correspond parfaitement au caractère ferme et décidé dont il a su donner, quoique jeune, des preuves irrécusables. C'est à lui c}ue l'on adresse tous les jeunes Allemands qui vont porter loin de leur patrie cet amour d'indépendance et de liberté que les souverains répriment et punissent .

Les personnages dont j'ai i)arlé plus haut n'é-

laient donc pas les premiers étrangers que j'eusse rencontrés chez mon ami Franz ; et je me serais abstenu d'en parler, si je n'eusse rien trouvé en eux de plus remarquable que dans les autres : ceci posé, je dirai quels étaient les trois compagnons fumeurs que Franz me présenta d'abord génériquement comme trois pons amis.

Le premier qui frappa mes yeux , quand ils se furent habitués à la fumée du tabac, était un jeune homme grand et svelte, debout près de la fenêtre donnant sur le lac, vers lequel il était tourné à demi ; je ne l'apercevais d'abord que de profil ; mais il se retourna bientôt vers nous et me laissa voir le plus beau visage d'homme que j'eusse contemplé de ma vie : un front élevé couronné de cheveux noirs, des yeux de même couleur fendus en amande et ornés de cils longs et soyeux, un nez droit, effilé, une bouche aux lèvres minces , un menton gracieusement arrondi, et sur la joue gauche, en remontant vers la tempe, une cicatrice large et vermeille, qui donnait quelque chose de mâle et d'héroïque à cette figure régulière, modelée sur les statues antiques.

Le second des fumeurs sur lequel mes regards se dirigèrent ensuite se trouvait commodément assis sur un large canapé, d'où il lançait avec

un flegme imperturbable de mclhodiques bouffées de tabac d'une énorme pipe d'écume de mer qu'il semblait couver des yeux. La gravité de son maintien contrastait si étrangement avec son air d'extrême jeunesse, que j'aurais pu le croire affecté si je n'eusse reconnu en lui au premier coup d'œil le tranquille enfant de la Germanie, à sa chevelure d'un blond tendre tombant sur ses épaules, à ses yeux d'un bleu pâle, à son teint frais et blanc, à cette candide physionomie qui forme le type de ce peuple, chez lequel la jeunesse se conserve encore innocente quand la nôtre est déjà corrompue.

Il ne restait plus à voir que le dernier des trois amis, qui, tourné vers une table, se versait, lorsque j'entrai, un énorme verre de bière. Sur son dos, passablement voûté, flottait un habit jadis noir , mais que le temps avait bariolé de taches blanchâtres. Sur son chef trônait une perruque à poil de rat, qui, ne couvrant qu'une partie de la nuque, lui donnait une certaine ressemblance avec une tortue sortant de sa coquille sa tète osseuse et son cou pelé.

Ce maigre hère, que mon arrivée n'avait pas dérangé de sa bachique occupation, se retourna cependant pour me saluer, tenant un verre d'une main et de l'autre un gâteau : ses yeux enfoncés, son nez proéminent , ses joues caves

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qui ne laissaient que mieux voir l'immensilé de sa bouche entièrement dégarnie de dents : son menton pointu, son cou maigre et cordé que son étroite cravate ne pouvait cacher, formaient de toute sa personne un ensemble si décharné et si minable, que force était de se dire , à la première vue , que les privations , la fatigue et la misère avaient apposé là leur douloureux cachet. C'était un vivant emblème de la souffrance, dont l'aspect eût été pénible peut-être , si ses regards stoïques et son air d'insouciance ne vous eussent rassuré bien vite en vous laissant deviner qu'il était homme à tendre patiemment le dos aux coups de la fortune, et à serrer tranquillement sa ceinture lorsque la faim se faisait sentir.

Aux pieds de ce squelette animé était un chien caniche assis sur ses pattes de derrière, la tète en l'air et les yeux braqués sur le gâteau que tenait son maître.

— /^a rm( va-t'en), Fido ! lui dit ce dernier en écartant doucement la patte que le caniche avait posée sur son genou ;... ro via!

Le pauvre animal remua la queue, hocha la tête en grognant d'un air suppliant , se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à sautiller si plaisamment, que nous nous mimes tous à rire , et que Franz, touché de sa gentillesse , lui

donna l'un des plus gros biscuits de l'assiette.

Tels étaient donc, le chien compris, les hôtes de mon cher Allemand ; hôtes qu'il me présenta ensuite l'un après l'autre comme de bons patriotes.

Le plus beau était un Grec nommé Giorgio ; le plus jeune , un Bavarois appelé Albert C*** ; et le plus vieux , Fioravini, dont la patrie était un village près de Rome.

La confiance, l'intimité ne tardent guère à s'établir lorsqu'on pense de même en politique , que l'on est jeune, et que l'on a pour animer la conversation un thème aussi riche , aussi intéressant que l'insurrection grecque. Je restai fort longtemps avec eux ce jour-là ; je les retrouvai le lendemain dans le même lieu, fumant comme la veille , et , grâce à ce que je sais d'italien , je pus causer à mon aise et savoir ce qui les avait réunis et amenés ainsi à Genève.

Né dans l'île de Scio d'une famille riche , Giorgio fut élevé avec plusieurs autres jeunes gens de son âge dans la ville de Smyrne, où s'étaient réunis quelques professeurs grecs dont le gouvernement turc tolérait l'établissement et l'instruction : c'est en écoutant leurs leçons qu'il acquit une connaissance profonde des écrivains de l'ancienne Grèce , et qu'il apprit à aimer la liberté et à détester les stupides oppresseurs de

sa malheureuse patrie , naguère si belle , si lil)re , si héroïque , et maintenant si avilie et si misérable!... C'est de cette nationale école qu'il j)artit pour aller à Jassy s'enrôler sous les drapeaux d'Alexandre Ypsilanti, qui venait de faire un appel aux jeunes Hellènes pour délivrer la Grèce du joug des musulmans.

Brave et dévoué, Giorgio ne tarda pas à être distingué par le prince qui l'attacha à sa personne... Il combattit à ses côtés jusqu'au dernier moment , et ne cessa de se battre qu'alors qu'Ypsilanti , poursuivi par les Turcs , fut chercher pour son malheur un refuge sur le territoire autrichien. Blessé lui-même grièvement dans le dernier combat qui avait eu lieu sur les frontières de la Transylvanie , le jeune Grec , accompagné d'un Allemand dont les blessures étaient encore plus dangereuses que les siennes, fut recueilli par des paysans transylvains qui prirent soin de lui et de son pauvre compagnon. Celui-ci succomba bientôt , et pria Giorgio en mourant de se rendre auprès d'un de ses cousins qui habitait la Bavière, en lui faisant jurer de remplir fidèlement un message d'où dépendait le sort d'une femme infortunée. Giorgio promit à son frère d'armes d'exécuter sa dernière volonté.

Le voyage qu'il devait faire pour se rendre en

SODVENIRS DE GENÈVE. 25

Bavière était long et difficile, mais il n'hésita pas a l'entreprendre ; et quoiqu'il fût dénué de toutes ressources , et qu'il eût à redouter , en passant par les Etats autrichiens , d'avoir le même sort que le prince Ypsilanti, qui venait d'y être arrêté , il se mit en route à peine remis de ses blessures, et traversa la Transylvanie à pied, en couchant dans les bois et n'osant s'approcher que des maisons isolées.

<t Souvent, nous dit-il, j'étais obligé de passer des jours entiers sans prendre de nourriture , pour ne pas m'exposer à être arrêté par quelque détachement de cavalerie cantonné dans les villages, suivant l'usage de l'Autriche. Je parvins ainsi, à force de fatigues et de peines, aux frontières de la Hongrie , me dirigeant vers Josephstad; mais non loin de Slvgasli, soit excès de fatigue, soit que mes blessures encore mal cicatrisées s'entlammassent de nouveau, je me sentis si faible, si dévoré par la fièvre, que je fus obligé de me confier à l'hospitalité d'un paysan hongrois.

«t Sa chaumière et quelques autres placées à l'écart m'offraient un refuge sûr et tranquille ; quelques mots de latin me servirent à faire comprendre à ce brave homme qu'un chrétien, un Grec (jui avait combattu les Turcs et qui avait été blessé par eux, venait lui demander asile. Il

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me l'accorda , et tout pauvre qu'il était , lui et ses deux filles se privèrent de leurs faibles ressources pour me secourir. Qu'elles étaient bonnes et charitables, ces deux jeunes Hongroises! tandis que l'une d'elles restait près de moi pour me veiller , l'autre se mettait en campagne pour aller au loin chercher quelque chose de meilleur que leur nourriture habituelle. Ce furent elles qui me sauvèrent!... puisse Dieu les en récompenser!

<i Des soins si charitables rétablirent enfin ma santé ; me sentant mieux, je voulus partir, mais on me retint encore : je n'étais pas en état de soutenir une longue marche à pied, disaient ces bonnes filles. Il fallut bien me soumettre, quelque désir que j'eusse d'arriver promptement en Bavière, et d'y apprendre enfin quelque nouvelle de l'insurrection qui avait dû éclater dans mon malheureux pays.

« Les journées étaient longues dans cette solitude , surtout pour moi , que la prudence retenait cloué dans l'intérieur de la chaumière ; le chant ou le vol d'un oiseau étaient une distraction... jugez donc quelles durent être ma surprise et ma joie lorsqu'un jour mes oreilles furent tout à coup frappées par les sons d'un violon... Je m'approchai vite de la petite fenê- (re, ol je vis à la porle du voisin de mon hôte

un homme en bonnet grec , veste rouge, pantalon hongrois... C'était monsieur , ajouta Giorgio en me montrant Fioravini ; il portait un paquet et un cerceau suspendus au bras gauche , qui soutenait le violon dont il jouait fort agréablement , pour faire danser l'agile , l'incomparable Fklo, qu'on voyait planté sur ses pattes de derrière , tournant gracieusement autour de son maître , tandis qu'il suivait ses moindres mouvements , tantôt marchant gravement , tantôt sautant avec vivacité, selon que celui-ci pressait ou ralentissait la mesure.

'( Mais ce n'était là qu'un aperçu des talents de l'incomparable animal et de son respectable patron. Après quelques instants de repos et de silence pour donner le temps aux paysannes de se rassembler , le chanteur fit quelques accords et entonna d'une voix vibrante un air italien , entremêlé gracieusement de paroles franques et moldaves ; air à expression... s'il fallait en juger par la teinte mélancolique et l'aspect sentimental que présentait la physionomie de l'artiste et l'accompagnement des cris plaintifs de son chien... Les Hongroises étaient ravies; moi j'écoutais et je jouissais ! »

La figure mobile de Fioravini se contracta à ces derniers mots d'une manière si étrange, qu'il aurait fallu toute la science de Lavater pour sa-

voir qui y dominait le plus, de la satisfaction ou du mécontentement... — Caro ndo! se borna-t-il à dire.

(i Bientôt, reprit Giorgio, Yamlante fit place à la stretta;Yido se dressa sur ses pattes... Nous étions dans l'attente, c'était le grand moment... léchant, toujours plus animé, ne fut bientôt plus qu'un brillant boléro , qu'un déluge de paroles que l'inimitable mime interrompit subitement, ainsi que son accompagnement, pour tendre à hauteur d'homme , de la main droite , à l'impatient caniche, le cerceau garni de papier, et reprendre ensuite avec plus de volubilité que jamais Yallegro de sa cavatine.

«I Dix fois , à la grande joie des spectateurs , le leste Fido et son habile maître rivalisèrent de légèreté , de hardiesse et de précision dans le saut gracieux du cerceau. Joueur et chien avaient donc déjà si bien fait leur devoir, que les Hongroises allaient aussi remplir le leur en apportant aux exécutants de quoi se réconforter avant de passer à des exercices encore plus extraordinaires que promettait l'intrépide musicien. Son violon sous le bras gauche, Fido à ses côtés, il attendait , le digne artiste , quand tout à coup... voyez l'inconstance du sort!... parut à quelque distance du hameau une troupe de personnages étranges, aux visages cuivrés; hom-

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mes , femmes , enfants , la plupart en haillons , qui d'abord s'arrêtèrent, puis se mirent à courir vers le pauvre chanteur.

« Jamais bêtes féroces ne se précipitèrent sur leur proie avec plus de rapidité que ces sauvages bohémiens sur le pauvre Fido et son maître : en un clin d'œil les hommes furent sur lui, les enfants sur le chien.

« La partie était trop inégale pour que je pusse rester tranquille spectateur de cette nouvelle scène : armé d'un énorme bâton, je courus vers le champ de bataille, frappant à droite et à gauche sur les assaillants, et je délivrai bientôt l'infortuné chanteur, qui , trop faible pour résister au nombre , s'était accroupi pour ne présenter aux agresseurs que les parties les moins vulnérables , tandis que le valeureux Fido livrait un combat furieux à ses antagonistes , qu'il poursuivit encore longtemps après qu'ils eurent pris la fuite. )>

— Caro mio ! s'écria Fioravini de plus en plus piqué de la tournure plaisante que Giorgio donnait à son récit; je t'ai dit souvent que je n'avais eu dans ce moment critique qu'une pensée, une seule... celle de sauver mon violon, mon Stradivarius, que je voulais garantir au péril de mon corps... ;• Puis, comme pénétré de reconnaissance au sou^oni^ du service que Giorgio

lui avait rendu, il lui prit la main avec affection en disant : « Que serais-je devenu si tu n'étais pas arrivé comme un envoyé du ciel pour me tirer des mains de cette infâme canaille de bohémiens ! . . .

'I Ecoutez un peu , cari signori, poursuivit Fioravini , ce qui m'avait amené à de telles extrémités. Il n'y a pas de longues années encore que je faisais fureur en Italie comme improvisateur et joueur de violon : tous les entrepreneurs de théâtres voulaient m'avoir, toutes les villes m'appelaient, je roulais sur les sequins, ed 10 era beato, et j'étais heureux !... quand pour mon malheur je vins à Ancône, où l'on m'accueillit avec frénésie... les femmes surtout !... Si, signorini miei, les femmes!... et ce fut là ma disgrâce , car l'une d'elles s'éprit si fort de moi, qu'elle voulut m'épouser. »

Un rire général suivit les derniers mots de Fioravini.

— Elle était donc bien vieille? dit Franz.

— Point du tout... point du tout... absolument de mon âge ; et de plus, elle était comtesse; et c'est là le fâcheux, car sa famille, ni'accusant de séduction, me persécuta si cruellement qu'il me fallut déguerpir, non-seulement d' Ancône, mais même d'Italie.

« Je m'embarquai donc sur une méchante fe-

SODVENIRS i)E GE5ÈVE 31

louqiie qui manqua chavirer dix fois en traversant l'Adriatique. Arrivé à Scutari, je voulus donner un concert et une improvisation... Les barbares ! ... les ours des montagnes auraient eu plus d'oreilles.

— C'est-à-dire que tu as improvisé devant les banquettes, se hâta de dire Giorgio.

— Non pas, non pas... chambrée complète. Le lendemain, en désespoir de cause (il fallait bien vivre), j'offris mes services au directeur d'un mauvais petit théâtre italien qui végétait à Scutari; il me prit pour chef d'orchestre, poëte, décorateur et costumier ; je faisais tout enfin , nous partagions, et l'on vivait. Mais le pacha fui changé , et son successeur nous congédia sans perdre de temps. Grand fut alors l'embarras de la troupe : plus heureux que moi , mes camarades pouvaient rentrer en Italie... Ils y retournèrent en effet , et votre serviteur, conduit par un honnête Turc, s'en fut offrir ses services au fameux Ali, pacha de Janina.

» C'était un fier homme que le vieil Ali , un connaisseur!... Sur ma bonne mine, il m'engagea comme médecin?... "

— Médecin ! . . .

— Et pourquoi pas?... J'avais étudié quelque peu la médecine à l'université de Bologne , je savais saigner, et je ne manquais pas d'audace...

32 SOUVEMUS DE GENÈVE.

Que faut-il de plus avec ces fatalistes de musulmans?

ic Bref, je plus si fort à ce damné d'Ali, que je gagnai bientôt toute sa confiance et que je devins son favori ; il voulut même que je traitasse les femmes de son sérail. C'était un grand honneur, un peu scabreux, à la vérité; mais qui peut parvenir à la fortune sans rien risquer?... Les sequins pleuvaient, c'était l'important ; et un an ou deux de ce train-là, j'étais riche à tout jamais.

«t Un déplorable accident dérangea tout... Les femmes ! . . . Il est écrit là-haut que je périrai pour elles... Les femmes, quand elles sont belles, font un tel effet sur mon système organique, que mon sang bouillonne à leur aspect... et le sérail d'Ali n'en manquait pas ! L'une d'elles vint à être malade ; on m'appela : c'était une jeune Grecque dont les bras auraient fait honte à ceux de la Vénus de Médiois... bras d'albâtre (|ue je pressai dans mes deux mains quand je lui (âtai le pouls... et ce fut là le pis; car ce bras si beau me donna l'envie de voir le visage de la malade, et je dis en langue franque à l'eunu- (|ue qui m'accompagnait que le cas était grave , <iu'il fallait absolumerii que j'examinasse la langue de la patiente ; et tout aussitôt , sans attondjc la réponse du More , j'écartai le voih^

SOlJVEiMKS DE GENÈVE. 35

qui couvrait la céleste figure de la favorite. •>

— La favorite?... répéta Giorgio d'un air de doute.

— Eh! ne t'ai-je pas dit que c'était elle? reprit Fioravini. Si c'eût été toute autre, peut-être que cet enragé d'Ali se serait montré moins irrité de mon admiration pour sa divine houri... Qui diable, aussi, se serait imaginé que ce vieux tigre se serait formalisé à ce point d'une semblable vétille , rapportée traîtreusement par ce coquin d'eunuque.

«t L'affaire devint sérieuse , et sans un fidèle Albanais à qui j'avais sauvé la vie en le saignant à propos , le ciel sait ce qu'il serait avenu de moi.

«1 — Vous avez joué gros jeu , me dit-il ; le premier eunuque a fait un rapport terrible contre vous; il a été appuyé par ses autres affidés, qui vous haïssent. Ali est furieux, et votre mort...

« — Santa Maria, m'écriai-je, ma mort!...

« Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines...

« —Votre mort était certaine, continua mon brave ami, si le pacha n'eût tout à coup changé d'idée : — Ah ! il aime les belles femmes , dit-il à ses favoris ; eh bien ! il les verra tout à son aise, il les gardera même, sans nul danger pour moi ni pour elles...

Il Je n'ai pas besoin de vous dire que je me lins pour bien averti, ajouta Fioravini. Mon Stradivarius sous le bras , je délogeai sans plus attendre : grâce à mes jambes, et avec l'aide de Dieu, je gagnai sans danger la mer, et puis Corfou, d'où je m'emJjarquai quelque temps après pour Constantinople.

<: Que le diable mette ses cornes dans le ventre du maudit Anglais qui m'y envoya!... Il m'avait promis des leçons d'italien et de musique chez les négociants de Péra... Z)<o santo... quelle race que ces braves gens-là ! . . . aussi secs que les piastres qu'ils ne cessent de compter.

« Je serais mort de faim dans cette ville de peste, si mon bon ange ne m'eût envoyé un compagnon, un ami fidèle dans le pauvre Fido, que j'avais tant de fois admiré sur la place deScutari, luttant d'adresse et d'agilité avec son maître Maorowitz, Dalmate de naissance , et médecin, physicien, prestidigitateur de profession... C'était un homme, celui-là! un homme dont je devins l'ami et l'obligé pour une foule de secrets et d'expériences qu'il me lit généreusement connaître. Je l'avais laissé à Scutari avec Fido, faisant fort bien ses petites affaires. Mais l'ambition perd les hommes ! je ne sais qui lui mit en tète de quitter l'Albanie , où il débitait force ordonnances . pour s'en aller chercher fortune au

loin... il ne me l'a pas dit en mourant , le malheureux !... Quoi qu'il en soit, il se crut appelé à gagner des trésors, et il partit, lui, son chien et ses drogues, pour faire un long tour dans les îles Ioniennes , la Grèce , Constantinople et la Russie.

« La recette n'alla pas mal dans les îles Ioniennes; mais en Grèce, pays d'astuce et de rapine , il fut dévalisé... »

Giorgio lança sur Fioravini un regard foudroyant qui força l'imprudent narrateur à se reprendre aussitôt :

ti Dévalisé par les Turcs, cela va sans dire... il n'y sauva que sa vie et son chien...

u A Constantinople, il fut saisi par la fièvre : là, seul et sans aucune ressource, il n'eut pour soutien que le bravissime Fido , qui s'en allait, un petit sac au cou, mendier quelques morceaux de pain et de viande pour son pauvre maître, que la faim dévorait plus encore que le mal. Ce fut pendant une de ces quêtes que je le rencontrai... Je l'avais trop admiré pour ne pas le reconnaître, et je criai : Fido!... Fido!...

'! Il accourut vers moi, hurlant de joie, sauta, me lécha ; puis il se mit à marcher, en se retournant à chaque instant avec anxiété, pour voir si je le suivais... Povero Fido! qui ne t'aurait pas compris?...

û6 SOUVENIRS BE GEIVÈVE.

u Maorowitz doit être ici , me disais-je en avançant; mais que peut-il y faire?

«' Hélas ! je ne sus que trop vite ce qu'il y était venu faire, l'infortuné!... Couché sur la paille, et presque nu, je le trouvai avec une fièvre ardente, luttant contre la mort, que son fidèl&Fido avait seul retardée!

i — Prends soin de ce pauvre animal , me dit-il quelques minutes avant d'expirer... Je le le donne, ami ; c'est un trésor que ce chien-là !

< Malgré nos soins , continua Fioravini d'une voix attendrie, Maorowitz mourut au bout de trois jours... Je le pleurai comme un frère... — Fido!... qui le lui avait fait comprendre?... — Je l'ignore... mais il se mit à hurler d'une manière lamentable dès que commença l'agonie de son maître, dont il léchait sans relâche la figure et les mains. Quand le moment fatal fut venu, ses gémissements redoublèrent... Ah ! les cris de ce chien m'ont plus touché que les lamentations de bien des chrétiens sur la mort de leurs proches !

<c Aidé d'une vieille femme grecque , j'allai déposer au cimetière des Francs la dépouille dernière de l'infortuné Dalmatc. Fido fut longtemps inconsolable de la perte de son premier maître; mais enfin il s'attacha à moi, et nous parlîmes de Constanlinople, quelques semaines

après la mort de Maorowilz , pour aller à Bueharest, muni de lettres de recommandation.

u Un riche négociant franc , auquel on m'avait adressé, me reçut bien et me prit pour donner des leçons de musique et d'italien à ses lilles : j'avais de bons appointements, je donnais des leçons en ville, j'étais aimé de la famille et recherché de tous , ainsi que Fido, qui devenait plus intelligent que jamais... La fortune me souriait enfin, et je me trouvais aussi heureux qu'on peut l'être hors de son pays... i>

— £ deir arnica , et de son amie , n'est-il pas vrai, Fioravini? dit Giorgio, en affectant un grand sérieux.

— Dell' arnica, si, signor... Son souvenir était l'épine toujours cachée sous les fleurs que m'accordait ma destinée !

« Le calme dont nous jouissions fut de courte durée... A peine étais-je remis de mes fatigues et commençais-je à mettre quelques sequins en réserve, que l'insurrection valaque éclata; les coquins d'Arnautes s'emparèrent de Bucharest, et, sous prétexte que mon patron était partisan des Turcs, ils le pillèrent et voulurent le pendre, lui et les siens. Nous leur échappâmes comme j)ar miracle, pour retomber ensuite entre les mains de ces féroces bandes asiatiques, conduites par ce brigand de grand vizir... Le patron

38 SOl'VEMRS DE GENÈVE.

y passa, ses filles furent faites esclaves, et force nous fut de déguerpir au plus vite, Fido et moi, heureux encore de parvenir enfin , après mille dangers, aux frontières de la Transylvanie, senza un quattrino , sans un liard , il est vrai , mais avec tous nos membres et mon Stradivarins , unique débris de tous mes naufrages !

it Après tant de traverses, le souvenir de ma belle patrie parla si vivement à mon cœur, que je résolus d'y retourner avec Fido. Nous commençâmes donc notre long vovaa;e comme deux bons amis, allant de village en village, gagnant gaiement notre journée en jouant du violon et faisant des tours de passe-passe.

<t A force de mettre un pied devant l'autre , nous parvînmes en Hongrie, bon pays et braves gens, si ce n'était cette infernale race de bohémiens qui , par jalousie , nous regardaient de mauvais œil... — Nous leur enlevions leur pain!... disaient-ils : Canailles ! . . . comme si Dieu ne faisait pas luire son soleil sur tous!... Quelquesuns osèrent nous insulter ; mais je les laissais dire , je chantais. Fido dansait , et nous vivions : si je n'avais été qu'un racleur comme ces mendiants , tout se serait arrêté là ; mais les drôles avaient des prétentions sur cet instrument. ItiM irœ... de là colère et guel-apens, qui auraient fini d'une manière tragique pour Fido, mon

SOUVENIRS 1)E GEIVÈVE. ÔO

Stmdivaruis et moi , sans l'assistance et le bras vigoureux du vaillant Giorgio que Dieu récompense en cette vie et dans l'autre de l'important service qu'il nous a rendu! »

En finissant ainsi, Fioravini s'approcha de Giorgio, le baisa tendrement sur la bouche, pendant que Fido se traînait à ses pieds.

« Maître du champ de bataille , reprit alors Giorgio, je relevai le brave Fioravini, dont la première pensée fut pour son Stradivarius, qu'il retournait en tous sens, pour voir s'il était bien intact, et la seconde pour Fido, qui, après avoir mordu à belles dents les talons de ses ennemis en fuite, était revenu près de son maître, qu'à son grand étonnement sans doute il avait trouvé son violon en main ; déjà même , en chien de cœur et d'aplomb , il s'était dressé sur ses pattes pour recommencer la danse interrompue ; mais un basta Fido, c'est assez ! suivi d'un : Bravo ! tu n'es pas blessé , mon ami ! lui fit quitter sa position verticale pour recevoir les caresses de son patron , tandis que celui-ci , se retournant vers moi, me dit avec l'accent de la plus vive reconnaissance : — Grazie tante, signor; senza di lei, io mi rimaneva accoppato da questa canaglia. — Mille remercîments , monsieur ; sans vous , j'étais assommé par celte canaille !

« Jamais paroles ne furent plus douces à mon

40 SOUVENIRS UE (iilNEVE.

oreille que cette phrase italienne prononcée dans le premier moment par Fioravini, sans qu'il sût même s'il serait compris ; mais son contentement fut , je crois, égal au mien lorsque je lui répondis : — Che si quieti, che si quieti, e venga cou me. — Tranquillisez-vous, et venez avec moi.

'c Nous nous jetâmes aussitôt dans les bras l'un de l'autre comme deux frères qui se retrouvent... Ne parlions-nous pas la même langue au milieu des étrangers? )>

— Et tu venais de me sauver la vie !... s'écria Fioravini, les yeux pleins de larmes.

— Nous entrâmes dans la chaumière , et là nous convînmes , après de longs récits de nos aventures , de nos dangers , de nos projets , que nous partirions tous trois de compagnie , Fioravini, Fido et moi ; que je serais leur protecteur contre les bohémiens et autres dangers du voyage , tandis que j'échapperais plus facilement, en passant pour leur compagnon, au risque d'être arrêté par la police autrichienne.

<t Je ne vous dirai pas toutes les péripéties , toutes les aventures que nous eûmes à supporter pendant ce long et pénible voyage ; elles sont telles, que si Dieu me prête vie, j'en ferai quelque jour une intéressante odyssée que je dédierai à Fido... le roi des chiens iidèles et intelligents. Qu'il vous suffise de savoir pour le moment

SOUVEJilKS DE GE.\ÈVE. 41

présent, carissimi signori, que nous surmonlànies toutes les difficultés, tous les obstacles, et que nous arrivâmes sains et saufs , d'abord en Bavière, puis au château du père de notre ami Albert , qui heureusement se trouvait alors chez lui.

« Je pus donc m'acquitter du message de mon compagnon d'armes , et j'eus le bonheur de retrouver dans celui que je cherchais le même enthousiasme pour notre cause, le même désir de la servir, que dans le brave dont je déplorais encore la perte !

« Bientôt notre petite caravane se remit en route, augmentée d'un ami; c'était à Genève qu'Albert voulait aller d'abord pour y retrouver Franz : tous y consentirent, et nous y parvînmes promptement sans encombres. Plaise à Dieu que nous puissions arriver aussi facilement en Morée! '

— Jmen, amen, dîmes-nous tous au narrateur en le félicitant. On apporta ensuite quelques bouteilles de vin de la Côte, on porta force toasts à l'indépendance de la Grèce, on s'appela frères, on s'embrassa, puis chacun fut chercher son lit en rêvant aux destinées futures des nations.

28 octobre.

Giorgio et son jeune compagnon partent de-

main pour Marseille ; j'en ai regret, je sympathisais si bien avec eux ! Mêmes pensées , mêmes opinions , même dévouement : tout pour la cause, rien pour l'individu , voilà le cri de leur noble cœur ! . . . Oh ! mon Dieu ! que la jeunesse est séduisante et belle dans ses moments d'abnégation et d'entraînement!

Je ne leur dirai pas adieu, je craindrais trop de me laisser séduire dans un accès d'enthousiasme , et d'aller sur-le-champ avec eux verser mon sang pour cette terre sacrée, dont Dieu, je l'espère , nous permettra bientôt de dire :

Peuples de la terre, chantez î La Grèce enfin renaît plus charmante et plus bellej D'où lui viennent de tous côtés...

Fioravini restera quelque temps à Genève avant de se diriger vers l'Italie : J'ai assez de Turcs et de Grecs comme cela, répondait-il à ses deux jeunes compagnons qui le sollicitaient de partir avec eux ; que voulez-vous qu'un artiste comme moi aille faire dans une semblable bagarre ?

— Nous serons malheureux sans toi , reprenaient les jeunes gens; viens avec nous, tu resteras dans quelque ville...

— Mon Dieu ! ne m'attendrissez pas ! ... Et l'é-

SOCVEniRS DE GENÈVE. 45

toile de ma vie , voulez-vous donc que je m'en éloigne pour toujours?

— Elle t'a oublié , et tu ne retrouveras plus deux amis qui t'aimeront comme nous.

Fioravini , ému , ébranlé , semblait parfois prêt à céder; mais ces Turcs, ces maudits Turcs étaient la pensée dominante qui devait enfin l'emporter.

— Si tu ne viens pas , donne nous au moins Fido...

Autre assaut à soutenir pour le pauvre Fioravini, qui tint bon pendant quelque temps :Fido et son Stradivarius étaient ce qu'il avait de plus précieux au monde , ou , pour mieux dire, tout ce qu'il possédait ! . . . Fido lui avait été donné sur un lit de mort , Fido avait partagé sa misère et l'avait aidé à vivre; que de raisons pour l'aimer, pour le garder toujours! Le pauvre homme en perdait l'esprit... enfin il se décida :

— ^ Prenez Fido, prenez-le... toutes mes traverses sont finies, s'il plait à Dieu , et les vôtres commencent... il vous aidera à les supporter, ce brave ami ! . . . Emmenez-le donc, je vous le donne; et en vérité , je vous le dis comme cet infortuné Maorowitz me l'a dit lui-même en mourant : C'est un trésor que ce chien-là !

Des larmes coulèrent des yeux de Fioravini ; îes jeunes gens voulurent alors lui rendre Fido. , .

44 SOUVENIRS UE GEAÈVE.

— Non, non, mes amis, je vous dois ce sacrifice, qu'il soit fait comme il a été dit.

Fido partira donc demain pour aller se faire tuer peut-être aux lieux mêmes où son premier maître fut dévalisé... Singulière destinée que la destinée de ce chien !

2 novembre.

Fido est revenu ! . . . Deux jours après le départ des deux amis, il était à Genève pour retrouver son ancien maître. . . Le vieil Italien, en revoyant son caniche fidèle, pleura de joie , prit son violon, sauta, gambada avec lui : Ulysse, reconnu par son chien, n'éprouva pas, sans doute, plus de bonheur que le pauvre Fioravini.

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ILHf f 11 A MA BiMUMa

La guitare.

Fraguieuls du journal. Revue des études.

Société secrète.

15 novembre.

— Monsieur, monsieur, une caisse, une grosse caisse de Paris , me criait du fond de sa l)oulique madame Metton. Venez, descendez.

— Me voilà , dis-je à la bonne femme, en mettant ma plume de côté. Qu'y a-t-il?

— Une caisse de Paris , me répondit-elle en frappant des mains , avec l'adresse de l'écriture de madame votre sœur... Cher monsieur, regardez donc.

Je regardai en effet . et tout joyeux je m'écriai :

46 SOUVENIBS DE GENÈVE.

— Vite un marteau , madame Metton , et un ciseau pour que je fasse sauter le couvercle.

— Monsieur n'y pense pas !.. Metton n'est-il pas menuisier ?

Et cela dit , Metton fut appelé d'une voix si pressante, que le pauvre homme en accourut tout effaré.

— Ouvre cette caisse, dit-elle, sans lui laisser le temps de proférer un mot.

— Il me faut mes outils, je vais les chercher.

— Cher monsieur , que peut-il y avoir là dedans? demanda mon hôtesse ; quelque chose de beau sans doute , car tout ce qui vous vient delà est toujours ainsi... Mais, mon Dieu, ce lambin de Metton n'en finit pas!... Metton... Metton!...

J'étais aussi impatient que la chère femme, aussi certain qu'elle que le contenu de la caisse était quelque bonne gâterie de sœur. . . Je la couvais des yeux !

— Des livres, peut-être ? dis-je à madame Metton.

— Des livres ! ... ah ! ouais ! . . . madame votre sœur a trop d'esprit pour cela. Arrive donc, arrive donc avec tes outils.

Pif! paf! le ciseau est enfoncé; une planche craque, cède , est arrachée... impossible de rien voir encore, qu'une couche de papier blanc ;

SOUVENIRS DE GE?iÈVE. 47

le marteau joue , les clous sautent, et le couvercle aussi ; vite , j'allonge ma main , qu'une autre non moins leste aide déjà à débarrasser les cordes d'emballage.

— Monsieur avait raison ! . . . s'écria madame Metton en me présentant un volume d'un air désappointé.

C'était Bernardin de Saint-Pierre. J'ouvris aussitôt :

— Quelle belle édition ! quelle belle reliure ! dis-je avec joie... voyez, voyez!

— Bah ! bah ! madame votre sœur n'y pense pas ! c'est du poison qu'elle vous envoie là ! Si elle savait que vous passez une partie des nuits à lire et à étudier , elle ne vous aurait pas envoyé des livres; il n'y en a que trop à Genève.

M. Metton avait mis ses lunettes pour admirer...

— V'ià des caractères ça ! hum ! ça se lit tout seul ! . . . si ma Bible était comme ça !

Tandis que je feuilletais le volume , et que M. Metton le regardait comme il pouvait , pardessus mon épaule , madame Metton présidait à l'excavation de la caisse.

— Tenez, voyez, cher monsieur, voilà encore un paquet qui ne contient pas de livres, et puis un antre, et encore un autre, sans parler d'une

SODVENIKS DE GENEVE.

boite plus petite qu'on a placée au fond de la grande... C'est ça qui vient de votre chère sœur, c'est sûr!... est-ce qu'une femme comme elle songerait seulement à ne vous envoyer que du méchant papier qui ne vaudrait pas le port ?

Alors, vouloir ou non , il fallut quitter Paul et Virginie pour prendre un des paquets et l'ouvrir... Les yeux de madame Metton ne me quittaient pas... La ficelle ôtée, l'enveloppe dégagée, la brave femme battit des mains à la vue du magnifique châle bleu dont tu veux que je me pare...

— C'est pour monsieur ! ah ! que cela lui ira bien ! . . .

— Et cette robe, ira-t-elle bien aussi à votre fille ? lui dis-je en lui donnant l'étoffe étiquetée de ta main : Pour mademoiselle Metton.

— Comment, monsieur, pour ma fille? La chère dame a pensé à elle ! . . . est-il possible ! . . .

Je montrai l'adresse au mari, qui répéta : Pour mademoiselle Metton.

— Quel goût cela vous a, ces dames de Paris ! Metton , regarde ; mais regarde donc ! comme c'est doux ! comme c'est joli ! Qu'est-ce encore (juc ceci, cher monsieur? continua-t-elle sans reprendre haleine , en me mettant entre les mains un gros paquet solidement ficelé.

— Laisse donc lire cette lettre , dit M. Met(on

SOliVEMRS DE GENÈVE. '50

en me présentant de son côté celle qu'il venait de trouver dans un des volumes ; mais l'impatience de sa femme ne le permit pas.

— Bah ! bah ! ne l'écoutez pas , monsieur ; ne voyez-A ous pas que la chère dame n'a pas mis la lettre en évidence, afin que vous jouissiez du plaisir de la surprise pour tout ce qu'elle vous envoie?... Déballez, déballez...

— Déballons donc... répétai-je à mon tour. Bientôt le gros paquet n'eut plus rien à nous

cacher.

— Du café!... dit la bonne femme d'un air joyeux.

— Oui, du café moka, ajoutai-je, que nous prendrons chaque jour.

M. Metton ôta ses lunettes, quitta le livre objet de son admiration , me regarda avec surprise, et s'écria :

— Ah ! ce doit être un fameux régal que du café moka !

Mais à peine avait-il articulé ce dernier mot, que la prudente ménagère se hâta de décréter qu'on n'en prendrait que le dimanche , excepté le cher monsieur, qui en aurait chaque jour une petite tasse.

Après bien des débats , j'obtins enfin que la famille en prendrait aussi le jeudi , concession qui ne me fut accordée qu'après avoir fait en-

SOIÎVENIRS nF. GENKVE.

tendre ces rassurantes paroles : Ce sac-là lini , celle qui me l'a enAoyé le remplacera.

En attendant , et pour plus de sûreté , madame Metlon s'empressa de renfermer celui que nous possédions dans son armoire à clef.

Les livres ayant été tirés un à un de la grande caisse, ainsi que quelques autres pelits paquets, il ne restait donc plus que la boite qu'il fallait dégager de ses dernières entraves. Que contiendra-t-elle ? se demandaient les assistants... Mais à mesure que nous enlevions les bourrelets de papier qui la garantissaient de tout frottement, la forme se dessinait davantage; déjà je pressentais quel devait être le précieux dépôt qu'elle renfermait... Prendre alors le bel étui , le poser sur le comptoir de madame Metton , l'ouvrir avec la clef si joliment attachée à un ruban , fut l'affaire d'un instant.

Qu'elle était donc jolie dans sa couche de drap vert, cette charmante guitare! que sa forme me parut élégante , et ses ornements de bon goût ! . . . et les sons qu'elle rendait , comme ils étaient ronds, argentés et doux à l'oreille !

Sans désemparer, assis sur le comptoir , j'accordai l'instrument , et là je préludai dans tous les tons, sut toutes les cordes , si bien (jue les passants s'arrêtaient devant la porte vitrée de la boutique, écoutant , regardant, riaiU peut-

SOllVENIRS DE GEIVÈVE. 51

être ; mais je n'5' prenais garde... j'étais si heureux ! Tiens, ma sœur, je veux te le dire , t'en remercier mille fois... Loin du pays, les joies que l'on éprouve sont si douces, si vives à chaque attention dont on est l'objet, à chaque preuve de souvenir que l'on reçoit de ceux qui nous aiment, qu'il n'est pas de plaisirs , pas de succès , que je puisse comparer à la jouissance qui suavement pénétrait mon àme en voyant ces nouveaux témoignages de ta bonté.

Un : Allons donc!... accompagné d'un geste impératif de madame Metton aux curieux , me rappela à moi-même : en robe de chambre , assis sur le comptoir , guitare en main... la position était grotesque... je le vis et je m'enfuis dans ma chambre, emportant mes bons livres, mon joli châle et ma guitare.

Une fois seul, je lus ta lettre si maternelle, ta lettre que je relirai quand mes pensées et mes projets m'entraîneront trop loin de la France el des miens ! . . . Que le ciel te récompense dans ta Olle, dans ta Louise chérie , des bontés que tu ne cesses d'avoir pour moi ! . .. toi, que Dieu m'a donnée pour me remettre toujours dans le droit chemin, pour excuser mes fautes et me protéger jusqu'aux derniers jours de ma vie !

52 SOCVENIKS DE GEffÈTE,

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